‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 34 sur 44 · I. Vantard, fanfaron, hâbleur j prononces hlUkâk · texte numérisé non relu

I. Vantard, fanfaron, hâbleur j prononces hlUkâk

BJkM «AHSSlIBOlfGK. su

visage étaient si purs et si fins^ son canieière était si doux et si aimable^ qu'elle avait donné dans Fœil à beaucoup de jeunes gens. Selon les présomptueuses idées de son père^ elle était beaueouq[> trop bonne> trop instruite et trop beUe pour épouser lefils d'un paysan. H l'avait placée pendant quelques années dans un penâonnat renommé^ afin qu'elle y apprit le français et y gagnât des manières en harmonio avec la haute destinée qui Fattendait.

Heureusement Usa ou Usette^ comme l'appelaient les paysaus^ était revenue toujours simple el ingénue^ l^n que des germes de vanité et d'étourderie eussent été jetés dans son ftme : la pureté naturelle de son cœur avait étouffé ces semences de mal; et jusque dans les traces qui pouvaient en rester^ sa virginale innocence mettait un charme qui foisait tout excuser en elle.

Sdon là coutume^ die n'avait reçu qu'une demi-éducation; elle compr^ialt passablement te français^ mais ne le parlait qu'imparfaitement. En revanche^ elle savait broder d'une manière exquise^ faire des pantoufles et des coussins de pied de mille couleurs^ tricoter des perles^ découper des fleurs de papier^ dire le bonjour le plus gradenx^ s'incliner et faire la révérence, danser selon toutes les règles de l'art^ et elle possédait mille autres talents d'agrément qui^ conomne dit le proverbe, étaient de mise dans la rustique habitation de son père comme une fraise de dentelle au cou d'une vache.

Dès son enfance^ lisa avait été destinée pour femme à Karel, le fils du brasseur, l'un des plus beaux garçons que l'on put trouver, avec cela fort à son aise pour un

2iS (EUYRKS DS HENRI CONgCIENCE.

villageois^ et suffisamment instruit^ vu qu'il avait passé quelques années au collège de Hoogstraten.

Toutefois rétude Tavait peu changé; il aimait la liberté sans gène de la vie champêtre^ était joyeux comme un pinson^ buvait et Chantait en tout bien tout honneur avec chacun^ plein de vie et de gaieté^ ami et camarade de quiconque le connaissait.

La mort prématurée de son père Tavait forcé à quitter le collège pour venir en aide à sa mère en prenant la direction de la brasserie ; et la bonne fenrnie remerciait Dieu tous les jours de ce qu'il lui avait laissé pour consolation un si bon iils^ car^ en vérité^ il n'y avait pas de jeune homme plus actif et plus brave.

La présence de Lisa faisait seule perdre à Karel sa franche vivacité d'esprit; devant elle il tombait dans une poétique gravité et de vagues rêveries. Assis près de la jeune fille aimée^ il se faisait enfant avec ellè^ prenait plaisir à ses légères occupations^ et épiait ses moindres désirs avec une religieuse attention. Elle était si délicate, si faible^ mais elle était aussi si admirablement belle sa fiancée ! Aussi le robuste et courageux garçon entourait-il la frêle jeune fille de respect, de déférence et de soins inquiets, comme si la vie d'une fleur languissante lui eût été'confiée. .

Pendant cinq ou six mois, baes Gansendonck n'avait pas vu grand mal à ce que sa fille devînt la fenmie de Karel. Il est vrai que cette union n'avait jamais pleinement satisfait son oi^eil; mais comme, selon son opinion, le riche fils d'un brasseur n'était pas, à tout prendre, un paysan, il n'avait pas voulu rompre un en-

BÀES GÂNSENBONGR. 9i3

gagement pris de longue date^ et avait même consenti à ce qu^on préparât et mît en état toutes choses pour le prochain mariage.

L'affaire des jeunes gens était donc sur un assez bon pied, quand le frère de baes Gansendonck , frère qui n'était pas marié, mourut après une courte maladie et laissa im bel héritage, lequel, bientôt après, vint s'ajouter dans Tauberge du Saint-Sébastien^ en bonne monnaie sonnante à d'autres tas d'écus.

Pierre Gansendonck était d'avis , comme bien d'autres, que l'esprit, la noblesse et la supériorité d'un homme doivent se mesurer uniquement par l'argent qu'il possède; et, bien qu'il ne sût pas l'anglais, il était cependant tout porté par sa nature à regarder comme donnant à tout une réponse satisfaisante et irréfragable, cette sublime pensée britannique : Combien cet homme pèse-t'il de livres cT argent ? Ce que dit d'ailleurs aussi le vieux proverbe flamand : L'argent, qui est muet, redresse ce qui est de travers et donne de l'esprit au sot.

n va sans dfre qu'avec un aussi beau système son orgueil ou plutôt sa folie s'était accrue plus encore que sa fortune. Il s'estimait maintenant l'égal au moins de monsieur le baron du village , car il croyait consciencieusement peser autant de livres que ce noble propriétaire.

A dater de ce jour baes Gansendonck se monta de plus en plus la tète, et se crut un des premiers personnages du pays. Il rêvait souvent, pendant des nuits entières, qu'il descendait d'une noble race; et même, durant le jour, cette pensée flatteuse le berçait et cares^

211 OEUVRES DS HEMBI GOMSGIENGB.

sait contmaeUement son esprit. Afin de s'affermir dans l'opinion qu'il avait de Texcellence de sa nature^ il s'était souvent efforcé de découvrir quelle différence il pouvait y avoir entre un gentithooune et lui; maia en réalité^ il n'en trouvait pas.

Sa conscience lui disait lûen de temps en temps qu'il était trop vieux pour apprendre le français^ pour changer toute sa manière de vivre> et faire son entrée dans une société plus élevée. Mais s'il ne le pouvait plus^ sa fille du moins était en état de monter en rang dans le monde et d'épouser le meilleur d'entre les prenûers barons. Quelle heureuse certitude pour baes Gansen^ donckl Avant de mourh* il aurait le plaisir d'entendre noouner sa lisa ^ madame la baronne l Lui-même serait grand*père de quelques petits barons !

On comprend que l'amour de Karel le brasseur commençât dès lors à le contrarier vivement, et qu'il accusât, dans son for intérieur, le joyeux garçim d'être un obstacle à l'avenir de sa fille. Déjà il avait parlé de Kaiel en présence de Usa avec une méprisante aigreur, et dit des choses qui avaient tellen^nt blessé la jeune fille que, pour la première fois de sa vie elle s'était révoltée avec dépit contre son père et avait versé des larmes amères au moins pendant deux heures.

Pour ne pas affliger sa fille, il s'abstint de toute attaqua directe contre l'amour du brasseur, mais il se promit Uen de retarder le mariage par des expédienta jusqu'à ce que le temps vint arracher à Lôsa le bandeau qui l'aveuglait, et qu'elleHOdême se convainquit que Karel n'était rien qu'un grossier paysan comme les autre».

BAB8 fiANSINBONGK. 115

Dès le point du jour les domestiques et les gens dé journée étaient occupés à leurs travaux accoutumés dans la cour de Tauberge du Saint-Sébastien. Thérèse^ la vachère^ lavait auprès du puits des betteraves pour le bétail; on entendait dans la grange ouverte le bruit cadencé des fléaux; le garçon d'écurie chantait une grossière chanson en étrillant les chevaux.

Un seul homme se promenait du haut en bas> fumant nonchalamment sa pipe et s'arrétant tantôt ici tantôt là pour regarder travailler les autres. Il était aussi vêtu comme im ouvrier^ portait une veste et avait des sabots aux pieds. Bien que son visage attestât surtout la cahne tranquillité d'im insouciant /ar niente, on voyait cependant briller dans ses yeux une certaine expression de malice et de ruse. Au reste^ il suffisait de voir ses joues vermeilles et son nez empourpré pour comprendre qu'il s'asseyait à une bonne table et connaissait parfaitement le chemin de la cave.

La fille d'écurie quitta ses betteraves, et s'approcha de la grange où les batteurs étaient occupés à étendre sur l'aire de nouvelles gerbes et qui saisissaient cette occasion pour échanger un mot tout en travaillant. L'honmie à la pipe s'était arrêté et regardait.

— Kobe, Kobe * , lui cria la vachère, vous avez trouvé

Page 1