‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 5 sur 44 · GENTILHOMME PAUVRE · texte numérisé non relu

GENTILHOMME PAUVRE

Vers la fin du mois de juillet 1842, une calèche découverte roulait sur Vune des trois grandes chaussées qui conduisent des frontières hollandaises à Anvers. Bien que cette calèche eût été nettoyée avec une évidente sollicitude, tout en elle portait les traces d*un certain dénûment. La caisse ébranlée par un long usage se disjouait sous les cahots; elle vacillait de côté et d'autre sur la soupente, et craquait, comme un squelette, dans ses moyeux usés. La cape à demi rabattue resplendissait au soleil, grâce à Thuile dont elle était enduite, mais cet éclat d'emprunt ne dissimulât pas les déchirures et les crevasses nombreuses qui en sillonnaient le cuir. La poignée des portières et les autres parties en cuivre étaient, à la vérité, soigneusement écurées, mais les vestiges d'argenture encore visibles dans le creux des ornements 1. %

attestaient une ancienne opulence grandement amoindrie sinon totalement disparue.

L'équipage était attelé d'un grand et robuste cheval au pas court et pesant à la vue duquel un connaisseur eût deviné sans peine qu'il était ordinairement employé à de plus rudes travaux , et qu'il avait Fhabitude de traîner le chariot et de creuser les sillons.

Sur le iiége da ddvant élail âdsfe oâ ]mAè ]^^an de dix-sept ou dix-huit ans ; il était en livrée ; un ruban d'or ornait son chapeau, et des boutons de cuivre brillaient à son habit ; mais le chapeau tombait jusqu'à ses oreilles^ et l'habit était si large que le jeune homme s'y perdait comme dans un sac. Assurément ces vêtements, propriété du maître, avaient servi aux prédécesseurs du laquais qui les portait, et avaient dû pendant une longue suite d'aiiiiéed pàdser de main en mmn jusqu^à leur tisuftititte^ a^stuél.

La sdulé perft(»ine qui se trouvât dan§ lé fond de la fûitUiB était un homme d'une cinquâiitmne d^aûuéôd. Persoûnô tiô m fût douté qu'il était te mattre dé Ce laquais novice, et le propriétaire de ce vieil équipage en désarroi, càt tout en lui commandait le rtjspôct et la COnsldératiom

Le front penché, abîmé dans Uîiê ptôfônde médilatteû, H demeurait immobile et rêveur jusqu^à ce qu'utl l»uit quelconque annonçât l'approche d*une autre voi^ tm^* Alors îl relevait la tête. Son oeil s'adoucissait et prenait le seteta éclat du regard de l'homme heur€U5t; maïs à peine availrîl échangé un gracieux salut avec les passants qu'un voile de tristesse s'étendait

Un iosimt d'atteptic») wSQmi pour qu'on «9 mk% «(tiré vers c^t bonupe par iine secrète fiympatbiet Soa wage, im qii'aroîdgri et çnms^ d^ rides nomlmtifies» était si régulier et M »o))le> son regard jt la fpjs sidow et si prqfaady son large frpnt si pur et si iu^osant, qu'on ne pouvait douter qu'il ne fi!it dpté de tous to tré^m de Tesprit et du cœur.

Selou toute apparence cet bonune ^vait beaucoup souffert. Si rexpression de sa physionomie n'en eût paa donné la complète convictioui il suffisait pour l'attester des cheveu)^ blancs qui, de si bonne beure, attachaient à son crâne une couronne argentée, et du feu sombre et étrange qui brillait parfois dans ses yeux noirs, comme un reflet des peusées qui l'accablaient

lie costume concordait parfaitement avec Textérieur de celui qui le portait ; il était marqué du cachet de cette riche et l'on pourrait dire magnifique simplicité que peuvent seuls donner une grande habitude du monde et un sentiment exquis des convenances. Son linge était d'uue remarquable blancheur^ le drap de sou habit d'une extrême finesse, son chapeau d'uue fraîcheur parfaite.

De temps en temps, lorsque quelqu'un passait sur la chaussée, il tirait une belle tabatière d'or et y prenait une prise d'upe façon si distinguée que rien qu'à cq gest§ significatif on eût pu dire qu'il appartenait au^ classes les plus élevées de la société.

Il est vrai qu'un oeil inquisiteur et malveillant eût pu^

par un sévère examen^ découvrir que la brosse avait usé jusqu'à la trame le drap de Thabit de ce gentilhomme ; que les soies de son chapeau étaient ramenées avec peine sur certains endroits usés^ et que ses gants avaient été raccommodés plusieurs fois. Et méme^ si Ton eût pu voir au fond de la voiture^ on eût remarqué que la botte gauche était crevée de côté^ et que le bas gris qui se trouvait au-dessous était noirci d'encre ; mais tous ces indices d'indigence étaient dissimulés avec tant d'art^ ces habits étaient si bien portés avec l'aisance et la désinvolture de la richesse > que tout le monde eût pensé que si leur propriétaire n'en mettait pas de meilleurs^ c'était uniquement parce que cela ne lui plaisait pas.

La calèche^ qui marchait passablement vite^ suivait la chaussée depuis deux heures^ lorsque le domestique fit arrêter le cheval, hors de la ville d'Anvers, sur la digue, en face d'une petite auberge.

L'hôtesse et le garçon d'écurie sortirent et aidèrent à dételer le cheval en comblant de marques de profond respect le maître du vieil équipage. Ce personnage était sans doute un hôte habituel de l'auberge, car chacun l'appelait par son nom.

— n fait beau temps, n'estK^ pas, monsieur de Vlierbecke ? Mais il fera chaud aujourd'hui. S'il pleuvait un peu, cela ne ferait pas de mal dans les hautes terres, n'est-il pas vrai, monsieur de Vlierbecke ? Faut-il donner au cheval de notre avoine? Ah! le domestique a apporté le picotin avec lui ! Avez-vous besoin de quelque chose, monsieur de "Vlierbecke î

L« GSntlLHOUUK PàUVES. «9

Pendant que l'hôtesse lui faisait^ avec une extrême volubilité^ ces questions et bien d'autres, monsieur de Vlierbecke descendit de voiture. Il adressa quelques paroles flatteuses à Tbôtesse, lui fit compliment sur sa santé, s'informa de chacun de ses enfants, et finit par iui annoncer qu'il devait se rendre en ville à Tinstant. Il lui serra cordialement la main, mais avec une sorte de bienveillance protectrice qui laissait intacte la distance qui les séparait; et après avoir donné quelques ordres à son domestique, il salua avec affid)ilité, et se dirigea à pied vers le pont qui conduit en ville.

Monsieur de Vlierbecke s'arrêta un instant sur un point isolé des glacis extérieurs,, secoua la poussière qui couvrait ses vêtements, brossa son chapeau avec son foulard, et franchit ensuite la Porte-Rouge.

En entrant en ville où il allait rencontrer de nombreux passants et se trouver constamment en butte aux regards, il redressa la tête et la taille; sa physionomie prit cette sereine expression de contentement de soi qui fait croire aux autres que Ton est heureux. Et cependant, tandis qu'une inaltérable satisfaction se peignait sur son visage, son âme était en proie à de profondes et douloureuses angoisses. Il allait au-devant d'une humiliation, et d'une humiliation dont la seule probabilité fusait saigner son cœur. Mais il y avait au monde un être qu'il aimait plus que sa vie, plus que son honneur, sa fille ! Pour eue il avait si souvent sacrifié son orgueil, pour elle Jl avait tant de fois soufiert comme un martyr. Et cependant son amour le dominait tellement, que chaque souffrance, chaque épreuve nouvelle relevait à ses propres I. St

80 GEUVBtiS DE HENBI GONSCIBMCB.

yeux et lui faisait considérer la douleur comme une ehose qui ennoblit et sanctifie I

Néanmoins son cœur était ému et précipitait la sang dans ses veines avec plus de violence à mesure qu'il s'en<« fonçait vers l'intérieur de la ville et s'approchait de la maison où il allait faire une pénible tentative.

n s^arréta bientôt devant une porte ^ et malgré Pad» mirable puissance quMl avait sur lui^méme^ sa main trembla en tirant le cordon de la sonnette»

À la vue du domestique qui lui ouvrait^ il redevint maître de lui.

— Monsieur le notaire est-il cheas lui! demanda«t--il.

Le domestique répondit affirmativement^ TintroduisH dans un petit salon, et alla avertir son maître.

Demeuré seul, monsieur de Vlierbecke posa précipitamment le pied droit sur le gauche, et s'assura que, grâce à cette attitude, on ne pouvait s'apercevoir du dé^ saatre de sa chaussure, il tira sa tabatière d'or et s'ap» prêta à prendre une prise.

Le notaire entrai son visage avait un air offideux, et il se préparait à faire un salut poli et prévenant ; mais à peine eutril reconnu celui qui 1- attendait que sa physionomie s^assombrit et prit cette expression de réserve dont on s'arme lorsqu^on prévoit une demande importune à laquelle on veut opposer un refus. Bien loin d'étaler le luxe de paroles qui lui était habituel, le notaire se borna à quelques mots de froide politesse, et vint s'asseofa" devant monsieur de Vlierbeeke en gardant un silence qui était une muette interrogation.

Humilié et blessé de rencontrer un accueil aussi peu

l^\eiliai)i« loonsieui* dQ Vli^rbecke fut saièi d'im fn»- «on glacial et pâlit légèrement, Mail il reprit oounge aussitôt et dit d'un ton suppliant ;

— Veuillez m'excuser, monsieur le notaire* Pressé par une impérieuse néce§»té, je viena encore une fois faire appel à votre bonté et solliciter de votre générosité m petit service,

— Et que désira monsieur de moi? demanda le notaire aveo méfiance,

^ Je voudrais^ monsieur le notaire, que vous me trouvassiei: encore une somme de mille francs, ou même moins, garantie par une hypothèque sur mes propriétés. Toutefois ce n'est pas là une demande spéciale \ j'ai absolument besoin d'argent aujourd'hui , et je désire que vous me prêtiez deux cents francs ce matin même. J'ose espérer^ monsieur le notaire^ que vous ne me refuseret pas ce léger secours qui doit me sauver d'un extrême embarras*

•^ Mille francs r sur hypothèque? gronamela le no^ taire. Et qui en servira la rente? Vos biens sont grevés au delà de leur valeur.

— Oh! vous vous trompez, monsieur le notaire, a*écria monsieur de Vlierbecke avee we profonde émotion.

-^ Pas le moins du monde. Sur Tordre des personnes qui vous ont avancé de l'argent , j'ai fait faire l'estimation de toutes vos propriétés au taux le plus élevé. Il en résulte que vos créanciers ne recouvreront leurs capitauîc que dans le cas d'une vente extrêmement avantageuse. Vous avez; fait une irréparable folie, Monsieur ) ^i j'eusoe

Si CEUVRES DE HENRI G0N8GISMCE.

été à votre place^ je n'aurais pas sacrifié toute ma fortune et celle de ma fenune pour secourir et sauver un ingrat^ je dirais presque un trompeur^ fût-il ou non mon frère!

Monsieur de Vlierbecke^ accablé par un pénible souvenir^ courba le front , mais laissa sans réponse Taccusation portée contre son frère. Ses doigts serraient convulsivement la tabatière d'or. Le notaire reprit :

— Par cette imprudente action, vous vous êtes plon^ gés dans la misère, vous et votre enfant; car vous ne pouvez plus le dissimuler. Pendant dix années, ^-* Dieu sait au prix de quelles souffrances, — vous avez pu garder le secret de votre ruine ; mais Tinstant inévitable approche où vous serez forcé de vendre vos biens...

Le gentilhomme fixait sur le notaire vn regard où se lisait Tangoisse et le doute.

— Il en est ainsi cependant, poursuivit le notaire. Monsieur de Hoogebaen est mort pendant son voyage en Allemagne. Les héritiers ont trouvé. dans la maison mortuaire Tobligation de quatre mille francs à votre charge et m'ont donné avis qu'il ne fallait plus songer à la renouveler. Si monsieur de Hoogebaen était votre ami, ses héritiers ne vous connaissent pas. Pendant dix ans vous avez négligé d'amortir cette dette; vous avez payé deux mille francs d'intérêt; pour votre propre avantage, il est temps que cela finisse. Il vous reste encore quatre mois, monsieur de Vlierbecke, quatre mois avant l'échéance de l'effet...

— Encore quatre mois! dit d'une voix sombre le gentilhonmie, quatre mois« et alors, ô mon Dieu !

h^ GXntlLHOHUK PX13VES. 1$

— Alors vos biens seront vendus de par la loi. Je comprends que cette perspective vous soit pénible ; mais puisque vous êtes placé devant un destin que rien ne peut conjurer, il ne vous reste plus qu'à vous préparer à recevoir avec courage le coup qui vous menace. Laissez-moi mettre vos biens en vente pour cause de départ : vous échapperez ainsi à la honte d'une expropriation forcée.

Depuis quelques instants, monsieur de Vlierbecke, voilant ses yeux des deux mains^ paraissait écrasé par les lugubres paroles du notaire. Lorsque celui-ci l'engagea à faire vendre volontairement ses biens, le gentilhomme releva la tète et dit avec un calme douloureux :

— Votre conseil est bon et généreux, monsieur le notaire, et cependant je ne le suivrai point. Vous savez que tous mes sacrifices^ ma pénible existence, mes éternelles angoisses, ne tendent qu'à assurer le sort de mon unique enfant. Vous seul savez, monsieur le notaire, que tout ce que je fais n'a qu'un seul but, mais un but que je considère comme sacré. £h bien, je crois que Dieu va exaucer la prière que je lui adresse depuis dix ans; ma fille est aimée d'un jeune homme riche, dont j'admire les purs et généreux sentiments; sa famille nous témoigne beaucoup de sympathie. Quatre mois! Le temps est court , c'est vrai ; mais fautrQ que, par une vente anticipée, j'anéantisse toutes mes espérances t Dois-je accepter dès maintenant, pour mon enfant et pour moi-même, une misère qui frappe tous les yeux, au moment où je vais peut-être atteindre le but dans la perspective duquel j'ai tant souffert I

p- Vpus vo\il69ido|ic trQiDper ces gens î Peut-^tre prépar#z-vQ^8 tm\i^h votre fille de plus grandes infortunes I

]Lq root tromper fit tressaillir le gentilbopoptie | m frisson nerveux parcourut ses luei^bres^ et la rougeur do h honte colora sou POU§ fronts

«TT Tromper 1 dit^il avep une amère ironie^ Qi\ noQl Mftis io ne veux p^si étouf er par l'aveu de t^^ msève Tamour qu'une réciproque sympathie fait douçemeut éçlore dapi^ deux jeunes cœur^. Seulement, lorsqu'il s'^r^j de part ou d'^iutre^ de prendre une décision^ j'exposçrni loyalement Vétat do niesi affairos» ^ oett^ révélation amène l'anéantissement de mes espérances, je suivrai votre conseil,, je vendrai tout ce quo je pps^ 8è<le, i*abandonnerai ma patrie, et j'irai chercher, en donnant des leçons sur la terre étrangère, h y gagner pour ma fille et pour moi ce qui est nécessaire et la vie.

n se tut un instant, puis poursuivit h denu*voix pt canpne en lui-^même :

fiff Et cepe{)dant j'ai promis près du Ut de mort de ma fctfnme bienraimée, j'ai promis sur la croix que ma fillo ne partagerait pas ce misérable sort, mais qu'elle aurait une existence calme et heureuse ! Dix années de souf^ frances, dix années d'abaissement n'ont pu réaliser ma immesse. Maintenant enfin un dernier rayon d'espoir éalaire notre sombre avenir..*

n iirit d'une main tremblante la main du notaire, le r^arda dans les yeux d'un air égaré et s'écria d'une vcâx^ppliante: «

rr» Oh ! mon ami, seoondez-mm dans ce suprême et pécisif effort ; ne prolongez pas ma torture^ accordes*

!.« MHtllifiOMItl ^itrtEi. te

[ œ qœ }e vous dmuidei auari toii(;tMip« que je irhnai je béoiiiû k ntei de ûloa ImlÉUtaatf )ê Mm db aauTeur de mm enfontl Le notaire retira sa main et répondit avec embamÉ : «^ Mais je ne oon^tirads pai ce qœ toirt eeia peut avoir de oomiaim avec la aonme que voua voidai emprunter...

Mmidrar da Vlieibe^ mtt la oiain dana ai pdd» el r^p<Midit d'une voix triste :

— Ah! c'est ridicule^ n'est-ce pas» de tombir muâ bas «I de v<iir son bonbeiirooaoQétetDdDiaUieiir dépendre de cboaea dont toiil aotrè homme le vaBleiilIt C'est ainsi pourtant! Ce jeune hmnme vient aVec son onde 4Bn^ demain diez noué ; fonde s'est invité Iti» même; nous n'avons rien à leur olBir; ma SB» a beseiË de qodques bagaidles pour être oonvâMUaneât mise; à notre tour, nous serons sans douta ooflviés për enXé«. Notre isolement ne cachera plus longtemps notre misère ! des sacrifices de tonte espèœ oirt été faits potff ne paÉ succomber sous la honte—

En {NTMcmçimi ces derniers mots, sa (dijslononiie prit une expression déchirante; il tira la nuônde sa pocher et mMtrant an notaire deux feancs enviiofi m menue numnaie: •

*^ Voyesy dil41 en souriant amèrament^ votlà toirt M que je possède ^leoie 1 fit dCTuôn des gens riches Aneill chez moi 9 et si mon indigence se iralût en qtidquë diose> tout espoir pour ma fille est pmlul Pour l'amooiF de Dieu, monsieur to notaire, soycs généfeui, veaetf i mon aide!

— Mille francs ! murmura le notaire ; je ne puis tromper mes commettants. Or, quel gage garantira cette somme? Vous ne possédez rien qui ne soit grevé outre mesure. ••

— Mille... cinq cents... deux cents!... s'écria le gentilhomme ; mais prétez-moi du moins de quoi sortir de ce cruel embarras!,..

— Je n'ai pas de fonds disponibles! répondit froidement le notaire ; dans quinze jours peuirêtre! et encore ne puis-je l'assurer...

— - Eh bien ! par amitié^ je vous en supplie, dit le gentilhomme, prétez4noi sur votre propre caisse !

-— Je ne puis espérer que vous me rendiez jamais ce qui vous sera prêté, dit le notaire avec un visible dépit; c'est donc une aumône que vous demandez?

Le gentilhomme s'agita péniblement sur son siège et devint tout pâle; un éclair brilla dans ses yeux, et son front se plissa convulsivement... Cependant il réprima sur-lechamp sa violente émotion^ inclina la tête et murmura avec une sombre résignation :

— Une aumône! Soit... buvons cette dernière goutte du calice de douleur ! C'est pour mon enfant !

Le notaire prit dans un tiroir quelques pièces de cinq francs et les présenta au gentilhomme. Soit que celui-ci fie sentit blessé de se voir offrir une aumône véritable, soit que la sonmie lui parût trop minime pour lui être utile^ il jeta sur l'argent un regard farouche et se laissa tomber sur son siège en poussant un soupir déchirant et en couvrant son visage des deux mains.

Un domestique vinit annoncer un autre visiteur; le

LE GENTILHOMME ViLl3VEE. tT

genlillioinme se leva brusquement dès que le laquais eut quitté le salon, et essuya deux larmes qui brillaient dans ses yeux. Le notaire lui montra encore les pièces de cinq francs qu'il avait déposées sur le coin de la table; mais monsieur de Ylierbecke détourna les yeux avec une espèce d'horreur et dit avec précipitation :

— Monsieur le notaire, pardonnez-moi ma hardiesse; je n'attends plus de vous qu'une grâce...

— Et laquelle?

— Au nom de ma fille^ gardez-moi le secret !

— Quant à cela^ vous me connaissez depuis longtemps : soyez sans inquiétude... Vous refusez donc ce léger-secours?

— Merci! merci! s'écria le gentilhomme en repou^ sant la main du notaire, et tremblant , comme si la fièvre l'eût saisi, il sortit du salon et franchit la porte de la rue sans attendre que le domestique vint la lui ouvrir.

Encore étourdi du coup qui venait de le frapper, hors de lui et mourant de honte, la tète penchée sur la poitrine et les yeux fixés sur le sol, le malheureux gentilhomme parcourut pendant quelque temps les rues, sans savoir où U se trouvait. Enfin le sentiment de la nécessité l'éveilla peu à peu de son rêve fiévreux; il se dirigea vers la porte de Borgerhout et s'enfonça dans les fortifications jusqu'à ce qu'il se trouvât tout à fait seul.

Là une lutte terrible parut s'engager en lui ; ses lèvres s'agitaient rapidement; sur sa physionomie se succédaient mille expressions diverses de souffirance, de honte et d'espoir. Cependant il tira de sa poche la tabatière d'or, considéra avec une amère tristesse les nobles armoi- I. 3

88 OEl^VRES DE HENRI CONSGIÉJ^CE.

rieè €|tti y étaient gravées, et se plongea dans une rêverie désespérée^ dont il sortit tout à coup comme s'il venait de prendre une solennelle résolution.

Enfin, les yeux fixés sur la tabatière^ il se mit à gratter les armes avec un canif et murmura d'une voix calme, quoique tremblante encore d'émotion :

— Souvenir de mon excellente mère, talisman protecteur qui as si longtemps caché ma misère et que j'invoquais comme un bouclier sacré toutes les fois que ma détresse aHait se trahir, •*- ô toi , dernier legs de mes ancêtres, il faut aussi que je te dise adieu; il faut, hélai$! que je te profane de ma main ! Puisse ce dernier service que tu me rends nous sauver d'une humiliation plus grande!

Une larme coula sitr ses joues et sa voix é^ételgnit. îl poursuivit néanmoins son étrange travail et gratta le couvercle de la boite jusqu'à ce que les armofries eussent complètement disparu.

Alors le gentilhomme rentra en ville et parcourut un grand nombre de petites rues solitah^es en interrogeant toutes les enseignes d'un regard timide et détourné.

Après avob erré une heure, il entra dans urîe étroite ruelle du quartier Saint-André, et poussa soudain une exclamation de joie attestant qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. Son œil s'était arrêté sur une enseigne qui portait pôtif inscription ces seuls mots t Commissionnaire Juré du mont-de-piété* Dans cette maison on prêtait sur toute espèce de gage, au nom de l'établissement que nous venons de nommer !

Le gentilhomme passa devant la porte et alla jusqu'au

bdat de la Vue; puis il i^int stn' ses pas, pressant 6u talentissant sa marche quand une autre personne se tnontjfaii dàhs h me, jus^à ce qifil Éfftt trouvé ef^ un moment fmàtéMe })Our se glis^r en longeant les tmxts dalns la ni^ôn qui portait FenseSgrte en question.

LôAgtenïps atptës^ il eil soi^it et gagna précipitammeiit ttfie Èttiifé rué. XMé cèi'taiâe joie Èritlait bien dans ses yetxx, mes la vîvetottgéto qtti ctolorait son tisage ièitioi^ gttàl àssëï qu'il â'avàit ôbtentï le secotihsf désiré (fa^tn prix d'une nouvelle humiliation.

ifl fut bieïïtôt arrivé sa à&àite dé la ville. Là il entra éliéz m inarchand de comestibies et fit émbailei^ dans tmê bùùfiichë Me poularde farcie^ ttii |)àté, des conserves éi d'autres fiflenues provisions de table- il e* pa^a lé prit et (fit ^'il envéï^ait son domestique prendre le totit. Wùs tehfi, fi acheta chez un orfèvre deux cuifierô d'âtgeût et ûhé paire de boucles d'oreilles; pv&s il s'éloigna dé ce ({ûàrtier poiu^ àtlei^ probablement faire ailleurs de noùtéfies emplettes.

Dans nos laudes coutertés dé brujéré, Thômlfne a entrepris une Idtte tîcforietisé pour tiret lé soi du sommeîl étemel auquel il seïublalt cioïidamné par là nature. Il a fcûîllé les stériles eùttailles de la terté et Ta arrosée de seiS iftfeun^ ; tl a at>pelé & son aide la science et Findustrie, éesséché iei^ tt^enàs, anétédans leur eoms vers la Meuse lés ondes bienfaisantes qui descendent des montagnes^ et fait circuler ainsi de riches et vivifiantes arlères dans ua

iO CEUVRE» DE HENRI CONSCIENCE.

sol engourdi comme un cadavre depuis des milliers d'aimées.

. Glorieux combat de l'homme contre la matière! Triomphe magnifique qui transformera un jour l'infertile Gampine ' en une contrée féconde et bénie ! En vérité^ no$ descendants n'y croiront pas lorsque^ sous leur regard charmé, le froment ondoiera comme une mer, ou que l'herbe verdoyante s'étendra au fond des vallées, là où le soleil brise maintenant ses rayons dans les prismes, d'un sable aride et brûlant !

Gependant , au nord de la ville d'Anvers^ dans la direction des frontières hollandaises, on remarque à peine aujourd'hui quelques traces de défrichement. Ce n'est guère que le long de la chaussée qu'on voit l'agriculture empiéter sur la lande sablonneuse; plus loin^ aa cœur du pays, tout est encore inculte et sauvage. Là se déroulent, à perte de vue, des plaines arides qui n'ont pour toute végétation que de maigres bruyères, et parfois l'horizon n'est borné que par cette teinte bleuâtre et nuageuse qui dit que le désert s'étend bien au delà de la portée du regard.

Mais si Ton parcourt de grandes distances, on rencontre de temps en temps un ruisseau qui serpente en méandres capricieux et dont l'onde limpide, encadrée d'une verdoyante bordure, court au milieu de fraîches prairies et d'arbres pleins de sève et de vigueur. Le long des rives du filet murmurant ou dans les terrains un peu

1. On nomme eamptM les vastes espaces incultes qm s'étendent an nord de la Belgique, des environs d'Anvers jasqa*à Yenloo. Le définchement de la Gampine entrepris sur nne grande échelle depuis qnelques années, donne déjà Ie« plas heureux résultats. .

LE G£!«Tl1iH0MM« PÂUVIIE. Il

plus hauts s'élèvent des fennes isolées, des maisons de campagne^ voire même des villages entiers^ comme Vhomme, de même que la terre, ne demandait qu'une eau courante pour y trouver la nourriture et la vie.

Dans un de ces endroits, où la présence de prairies et de pâturages a rendu la culture possible^ se trouvait, au bord d'un chemin écarté, une ferme passablement importante. Les grands arbres qui étendaient aux alentours leur ombre majestueuse attestaient que Thomme avait . depuis des siècles pris possession de ces lieux. En outre, les fossés gui l'entouraient et le pont de pierre qui en précédait la porte principale, faisaient supposer avec rai* son que cette demeure avait dû être une propriété seigneuriale. On la nommait dans les environs le Grinselhof. Toute la partie antérieure était occupée par la métairie^ c'est-à-dire l'habitation du fermier, les étables et les granges^ si bien que le passant ne pouvait guère apercevoir ce qui se trouvait ou se faisait dans l'enceinte des fossés que protégeaient, en outre, d'épais massifs de verdure. Et c'était en effet un mystère, même pour le fermier. Ces impénétrables massifs qui s'élevaient derrière sa demeure dérobaient conmie un rideau l'intérieur de*la campagne à son regard curieux. Ni lui , ni aucun des siens ne pouvaient franchir cette limite sans être spécialement appelé au delà.

Au fond de la propriété, à l'abri d'un ombrage séculaire, se trouvait une vaste maison que les paysans nommaient le château , là habitait avec sa fille un gentilhonune menant une vie aussi solitaire et aussi retirée que celle d'un ermite, sans valet ni servante, et fuyant avec

4dl (EUYBK9 BE HENRI CpMSCIEIlÇE.

sfÀn topte société. On croyait dan^ le pays qu'up.e av^r ricQ Pli plutôt un/e ladre^ inexplicable layait poussé ce gf&ntilhomme, qui possédait de beaux biens ^u jsoleil , à se séqu/Bst^er ^iu^ loin du mpi^de. Qi^ant ^u fermier^ i) évitât soijsi^isusement toute explicfitiou ^ur ce point et re^pep^it la inystérieui^ çpnduitp de son maître, Sçf affair»$ ppospér^ent, c^r ^a terre était fertile et )p fers» mag^ peu élevp^ Il ^n était reconnaissant envers le gpn*i* tilhomme, etj chaque dimanche^ lui prétait yolontie^ un cheval quij tUt^lé à la vieille calèche^ le conduisait avec sa fille^ à réglise du viUagç. Dq plus, dans les grande^ circonstances, le jeune fils du fermier était m /service di^ mattre en qualité de laquais.

C'est upe des dernières après-dtnées du mois de juillet, Le ^leil a presque accompli sa course quotidienne et s'incline vers l'occident^ toutefois ses rayons, bien qu^ mpins ardents qu'à Theure de midi, sont encore chauds et inondent l'air de brûlantes effluves. AuGrinselhof aussi , les derniers feux du soleil CQuchan^ se jouent gaiement daps le feuillage^ tandis que les rayons o]}li-! ques dprent la cime des arbres de teintes à h fois douces et écl^t^ntes, 1^ verdure prend du côté de l'orient d§s nuances plus soml^^es, et le fond des bosquets s'enve^ loppe d'une mystérieuse obscurité, Des ombres gigïmtesques s'étendept sur le sol, et après la ^^ffocapte chaleur du jour, la brise du soir s'éveille lentement e^ rempht l'atmosphère de senteurs rafraîcbissaptes.

Et néanmoins tout est triste au Grinselbpf : un silepcci de mort pèse, comme une pierre sépulcrale, sur l'haW-^»

tatîon déserte-, les oiseau se tûsenl, le Tcat icpoee, pas une feuille ne bouge : la bmière seule senUe y vivre. A vdr cette abseuce fotale de UMNircneaft et de bruit ^ oocrcMmit la nature pl<Hi9é6îd pour jamais dns un magique sommeil. Le r^aid cberdie m fain ài der les ténébreuses iifor(»deurs de la viylatinn donnée à elleHnéme, el Fou se auquand k comme si cette morne et mnelte solitude < son sein quelque lugubre mystère...

Soudain le feuillage s'agite au f<Hid de Vipam I et les branches se courbait bruyamment aoos la < rapide d'un être invisible. Une multitude d'oiseaux qnit'* tent leur retraite et s'mivolent tumnltncBscment eonooia s'iis fuyaient à l'approche d'un danger,

La seule apparition d'un être humain apporterait-eOe l'animation et la vie là où semblaient régner à jamais le silence et la mort?

Le bosquet s'ouvre ! Une jeune fiDe toute vêtue de ' blanc s'élance hors des ooudrios et vole, un filet de soie à la main, à la poursuite d'un papillon. Elle court plus rapide qu'une biche ; le corps tendu, le l»as levé, efllearant à peine le sol de la pointe des pieds, eDe scnAle avoir des ailes plus Itères que les <Mseaux qui, sur sou passage, ont abandonné leur asfle. Ses dieveux flottent librement en boucles ondoyantes sur son oon diarmant. Voyez, elle prend un élan, elle bondit...

Qu'il est gracieux et magnifique, le. papillon qui voltige et danse au-dessus de sa tête c(xnme s'il prenait plaîar à jouer avec elle : ses ailes dentelées sont seméea d'yeux d'azur, dé pourpre et d'or !

Un cri de joie s'échappe de la poitrine de la jeune fille. Elle a failli saisir Tobjet de son désir^ mais elle a à peine effleuré du bout du filet les ailes du papillon^ qui^ bien que mutilé^ s'élève dans les airs hors de sa portée; elle le suit tristement du regard jusqu'à ce que ses couleurs se perdent dans le ciel bleu. Un instant encore elle hésite^ puis elle prend à pas lents un sentier plus praticable que le chemin qu'elle vient de suivre.

Qu'elle est belle ! Le soleil a légèrement bruni son teint délicat, mais le velouté vermeil de ses joues n'en ressort que mieux, et son visage y gagne une charmante expression d'énergie et de santé. Sous un front élevé, ses beaux yeux noirs brillent à travers de longs cils ; sa bouche finement découpée laisse briller des dents de perle entre des lèvres devant lesquelles pâlirait la rose qui vient d'éclore. Ce ravissant visage est encadré de cheveux flottants qui ondoient sur les épaules et ne laissent entrevoir que de temps en temps la neige d'un col de cygne. Sa taille est svelte et élancée : une simple robe blanche, ceinte d'un modeste ruban, ne dissimule pas ses formes délicates. Quand elle lève la tête et que son regard se perd danç l'azur du ciel, on croirait facilement voir en rêve une fille de l'air; on la prendrait pour la fée du Grinselhof .

Tantôt elle erre dans les sentiers perdus, absorbée par des souvenirs aimés et savourant les douces émotions qui agitent son cœur; tantôt, de souriante devenue ' grave, elle s'arrête, et ses beaux yeux s'inclinent pensifs vers la terre. Elle se rapproche ainsi d'un parterre où des œillets, brûlés par les feux du jour, penchent leur

tèie languissante. Ces fleurs devaient être l'objet d'une affection particulière^ car toutes étaient liées à un soutien en bois blanc et soigneusement préservées de l'invasion des mauvaises herbes. Le choix des fleurs, les soins enfantins-dont elles étaient entourées^ une espèce de déHcate sollicitude qui se sent^ mais ne s'exprime pas, tout témoignait qu'une main de femme, — une main de jeune fille^ — élevait et choyait ces favorites.

La* jeune fille avait remarqué de loin qu'elles s'inclinaient épuisées et flétries ^ elle s'approcha pleine d'anxiété, et dit en relevant de la main le calice d'un œillet :

— 0 moi^ Dieu, mes pauvres petites fleurs! j'ai oublié hier de vous arroser ! Vous avez soif, n'est-ce pas? Vous languissez en m'attendant , et vous courbez la tête comme si vous alliez mourir !

Elle poursuivit, rêveuse :

— Mais aussi depuis hier je suis si distraite, si joyeuse, si

Elle baissa les yeux , et hésitant comme par pudeur, elle murmura d'une voix douce :

— Gustave !

Immobile comme une statue, seule avec une vision enchanteresse, elle oublia un instant les fleurs et peutêtre avec elles le monde entier. Bientôt ses lèvres s'émurent et murmurèrent à demi-voix :

— Toujours, toujours son image devant mes yeux î toujours sa voix qui me poursuit ! Impossible d'échapper à cette fascination ! Mon Dieu, que se passe-tril en moi ? Mon cœur frémit dans ma poitrine ; tantôt le sang

4« OEUVRES DE HENEI COIfgeiSNGE.

se précipite bvtilmi dan» mes veines^ tantôt il cûule lent et glacé... J'étouffe,., uqq secrète angoisse ti>Quhle mon 4me.,. §t cependant je suis heureuse... mon cœur se perd daps une inexprimable félicité...

Elle se tut, puis elle parut s-éveiller soudain, releva vivement la téte^ et rejeta en arrière les boudes épaisses de sa chevelure, comme si elle eût voulu se débarrasser de la pensée qui Tobsédait.

-^ Attendez, mes chères fleurs, ditroUe aux oaipeta en souriant; attendez , je vais vous apporter aide et fratr eheur I

Elle disparut dans le bosquet, et en rapporta bientôt des rameaux qu'elle disposa de manière à («afaragep les fleurs, Après quoi elle prit un petit aivosoir, et courut à travers Therbe vers un ba^dn ou plutôt un petit étang creusé au milieu du gazon, et autour duquel des saules pleureurs laissaient pendre leurs rameaux ondoyants.

Ia surfftce de l'eau était calme et unie à son arrivée ; mais à peine son image s'y futrelle reflétée que le vivier parut fourmiller d'êtres vivants. Des centaines de dorades de toutes couleurs, — rouges, blanches, noires, -^ nageaient vers elle en frétillant, la gueule hors de Teau et béante, comme si ces pauvres petits anioiaux s'étaient efforcés de parler à la jeune fiUe.

Elle, se retenant d'une niain au tronc du saule pleiv? reur le plus proche , se courbait gracieusement sur Teau, et s'efforçait de remplir Tarrosoir sans toucher les dorades.

— ? Allons, allons, laissez-moi en paix! disait-ell^ en les écartant avec précaution ; je n'ai pas le temps

de îouer je vais vous q[>porter votre dîner tout i

rheure.

Mais les poissons fiétiUèrent aaloar de l'airoeoir jusqu'à ce qu'elle Feàt retiré de l'étang; et même, après le départ de la jeune fille, ils oontînaèrent de s'attnMqpar tout en émoi près du bord que son pied avait foolé.

Elle vient d'arroser les fleurs; ranosoir a glissé de sa main sur le sol. La tète penchée, die ses pas v^rs l'habitation solitaire ; elle revient avec la même lenteur, jette du pain Uanc aux dorades, et se remet, inattenti\^ et tout absorbée par ses pensées, à parcourir les sentiers du jardin.

Elle gagna enfin un endroit où un gigantesque catalpa étendait au-dessus du chemin, cooune un vaste parasol, ses brandies, qui se courbaient jusqu'à terne. Sous ce frais ombrage se trouvaient une table et deux chaises. Un livre, un encrier, une broderie, témoignaient qœ la jeune fille s'était asâse là peu auparavant

Maintenant encore elle s'affaissa sur l'une des rhaiirt^ prit tour à tour en main le livre et la broderie, les laissa retomber l'un et l'autre, et bientôt, succombant sous les pensées qui Taocablaient , elle inclina sa beOe tète sur son bras comme quelqu'un qui est las et voit se reposer.

Pendant quelque temps ses grands yeux demeurèrent vaguement fixés dans l'espace ; par intervalles, un doux sourire se jouait sur ses lèvres, et ses lèvres s'agitaient conmie si elle se fût entretenue avec un ami. Parfois ses paupières fatiguées se fermaient; mais les dis se relevaient toujours pour retomber plus lourdement encore.

jusqu^à ce qu'enfin un {Profond sommeil parut s'emparer de la jeune fille.

Dormait-elle? Ah^ son ftme du moins veillait et était heureuse^ car le doux sourire animait toujours ses traits^ et s'il disparaissait parfois pour faire place à une expression plus calme ^ il revenait bientôt jeter le charmant reflet du bonheur et de là joie sur la pure et transparente physionomie de la jeune fille. On eût dit que ses rêveries avaient pris un corps et planaient devant ses yeux, inondant son cœur d'indicibles jouissances, comme une ronde magique bercée par la brise du soir. " Depuis longtemps déjà elle était plongée par un songe séduisant dans un oid)li complet de la vie réelle lorsque, à la porte d'entrée, un bruit de roues et le puissant hennissement d*un cheval vinrent troubler le silence du Grinselhof. Cependant la jeune fille ne s'éveilla pas.

La vieille' calèche, revenue de la ville, venait de s'arrêter près de l'écurie de la ferme.

Le fermier et sa femme accoururent pour saluer leur maître et aider à dételer le cheval.

Tandis qu'ils s'occupaient de cette besogne, monsieur de Vlierbecke descendit de voiture et leur adressa quelques paroles bienveillantes, mais d'une voix si pleine de tristesse que tous deux le contemplèrent avec étonnement.

A la vérité sa calme gravité ne l'abandonnait jamais, même lorsqu'il était le plus alOfable; mais en ce moment sa physionomie dénotait un abattement tout à fait extraordinaire, n semblait brisé de fatigue, et son regard

LE GUntlLHOMME VAVYRl. 49

habîtaeUement si plein de vie^ s'éteignait, morne et languissant^ sous ses sourcils abaissés.

Le cheval était à l'écurie ; le jeune domestique qui avait déjà déposé la livrée, tira de la voiture quelques paniers et quelques paquets qu'il déposa sur la table de la ferme. Sur ces entrefaites , monsieur de Vlierbecke s'approcha du fermier.

— Maître Jean, dii41, j'ai besoin de vous. H vient du monde demain auGrinselhof. Monsieur Denecker et son neveu dînent ici.

Le fermier, au comble de la stupéfaction , regardait son maître, la bouche béante ; il n'en pouvait croire ses oreilles. Après un instant, il demanda d'une voix pleine d'hésitation :

— Ce gros riche monsieur qui, le dimanche à la grand'messe, se met près de vous au jubé ?

— Lui-même, maître Jean ; qu'y a-t-il de si surprenant en cela?

— Et le jeune monsieur Gustave qui, hier après la messe, a parlé sur le cimetière à notre demoiselle ?

— Lui-même!

-^ Oh I Monsieur, ce sont des gens si riches ! Ils ont acheté tous les biens qui sont autour d'Ëchelpoel ; ils ont bien, dans leur château, dix chevaux à l'écurie, sans compter ceux qu'ils ont encore en ville. Leur voiture est tout argent du haut en bas....

— Je le sais, et c'est précisément pour cela que je veux les recevoir conuné il convient à leur rang. Tenezvous prêt, de même que votre femme et votre fils ; je viendrai vous appeler demain matin de très-bonpe heure.

50 ÇEUVRE8 DE HSNUl CONSCIENCE.

Vous donnerez volontiers un coup de main pour m'aider, n'est-ce pas?

*- Certainement^ certainement^ Monsieur 1 Un mot de vous suffit.... je suis bien heureuii de pouvoir faire quelque chose pour votre service....

-^ Je vous remercie de votre bonne volonté. Ainsi, c'est dit : à demain !

Monsieur deVlierbecke entra dans la ferme, donna au jeune honmie quelques ordres relatifs aux objets tirés de la voiture, puis il gagna le bosquet et s'achemina vers le Grinselhof.

• Dès qu'il fut hors de la vue du fermier, sa physionomie prit une expression plus sereine ; un sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu'il promenait son regard autour dé lui comme s'il eût cherché quelqu'un dans la solitude du jardin.

Au détour d'un sentier son œil tomba soudain sur la jeune fille endormie. Comme fasciné par le ravissant tableau qui s'ofirait à lui, il ralentit sa marche et bientôt s'arrêta en extase...-.

Dieu, que l'enfant était belle dans son repos! Le soleil couchant l'inondait d'ardents reflets et jetait une teinte de rose sur tout ce qui l'entourait. Les boucles épaisses de sa chevelure tombaient éparse&sur ses joues dans un charmant désordre. Le catalpa avait semé sur elle et autour d'elle ses calices d'une blancheur de neige. Elle rêvait toujours : un sourire de calme bonheur se jouait sur ses traits; ses lèvres émues balbutiaient d'inintelligibles paroles, comme si son âme se fût efforcée d'exprimer les sentiments qui débordaient en elle. <

Uoneîei» de YUer))ecke retmt 9on lialeiae , wessa du regard la douce jeune &le, et i^aisi d'we émotion profonde^ il leva les yeux au ciel et dit d'une voix bas«e et frémissante :

^- Sûjs béni^ père tout-puissant, elle est beureusel Que mon martyre se prolonge sur la terrQ, mais puissent mes souffrances te rendre miséricordieux pour elle ! Grftce, protection pour mon enfant] puisse son rév^ sq réaliser, ô mon Dieu !

Aprèsi cette courte mais ardente prière, il s'affaissa sujr la seconde chaise, posa avec précaution le bras sur la table, y appuya sa tête et demeura immobile, les traits illuminés par le doux sourire du bonheur et par une vive expression d'admiration. La contemplation de la virginal^ beauté de sa fille devait être pour lui la source de joies ineffables qui, par une magique puissance, lui fair saient oublier en un instant toutes se^ douleurs, car ses yeux étaient fixés sur elle avec une douce extase, et sur sa physionomie se reflétait, comme dans un miroir fidèle, chaque émotion qui venait se peindre sur les traits délicats de la jeune fiUe.

Tout à coup une rougeur pudique monta au front de celle-ci; ses lèvres articulèrent plus distinctement. Le père répiait avec une pénétrante attention, et bien qu'elle n'eût pas parlé, il saisit un de ces mots fugitifs qui allaient se perdre dans les airs avec son haleine.

Ému d'une joie plus profonde encore, il murmura en lui-même :

-^ Gustave ! elle rêve de Gustave l Son cœur est d'accord avec mes vœux. Puissions-nous réussir l Puisse

52 QEUVItES D£ HENRI CONSCIENCE

Dieu nous être propice !... Oh ! oui^ mon enfant; ouvre ton âme aux enivrantes émotions de l'espérance... Rêve, rêve... car qui sait?... Mais, non /n'empoisonnons pas ces bienheureux instants par la froide image de la réalité !... Dors, dors, laisse savourer à ton âme les^^lestes enchantements de Tamour qui s'éveille !

Monsieur de Ylierbecke demeura quelques instants encore en contemplation. Il se leva enfin, passa derrière la jeune fille et posa sur son front im long baiser.

Rêvant encore à demi, elle ouvrit lentement les yeux ; mais à peine eutrelle reconnu celui qui l'éveillait qu'elle l'enlaça d'un bond dans ses bras , se suspendit caressante à son cou en lui donnant le plus doux baiser filial, et l'accabla de mille questions.

Le gentilhomme se dégagea de l'étreinte de sa fille, et dit d'un ton de douce plaisanterie :

— Apparemment, Lénora, il est inutile que je te demande aujourd'hui quelles beautés tu as découvertes dans le Lucifer de Yondel; le temps t'a sans doute manqué pour commencer la comparaison de ce chefd'œuvre de notre langue maternelle avec le Paradis perdu de Milton !

— Ah! mon père, balbutia Lénora, mon esprit se trouve, en eifet, dans d'étranges dispositions. Je ne sais ce que j'ai ; je ne puis même plus lire avec attention.

— Allons, Lénora, ne t'attriste pas, mon enfant! Assieds-toi ; j'ai à t'apprendre une importante nouvelle. — Tu ne sais pas pourquoi je me suis rendu en ville aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh bien, c'est que nous avons demain du monde à dîner.

La jeune fille ^ profondément étonnée^ regarda son |>ëre d'un air interrogateur.

— C'est monsieur Denecker ; tu sais^ ce riche négociant qui se place auprès de moi aujubé^ et qui habite le château d'Echelpoel.

— Oh! oui^ je le connais^ mon père; il me salue toujours avec tant d'affabilité ^ et ne manque jamais à me tendre la main pour descendre de voiture quand nous arrivons à l'église. Mais...

— Tes yeux me demandent s'il vient seul T Non , Lénora^ une autre personne l'accompagnera. :•

— Gustave ! s'écria involontairement la jeune fille d'un ton de joyeuse surprise et en rougissant en même temps.

— En effets c'est Gustave^ répondit monsieur de Vlierbecke. Ne tremble pas pour cela, Lénora, et ne t'efiraie pas de ce que ton âme encore ignorante s'ouvre à un nouveau sentiment. Entre toi et moi il ne peut y avoir aucun secret que mon amour ne pénètre.

Les yeux de l'enfant interrogèrent les yeux du père et parurent demander à son bienveillant regard l'explication d'une énigme. Tout à coup , comme si une lu* mière soudaine se fût faite dans soh âme, elle jeta ses bras au cou de monsieur de Vlierbecke, cacha son visage dans son sein, et murmura avec une profonde recon* naissance :

— Mon père, 'mon père bien-aimé, votre bonté n'a pas de bornes !

Le gentilhonmie se prêta quelques instants aux affectueuses caresses de sa fille; mais peu à peu ses traits

H CEUYBIS DE HEMEl GOMSCIENiCE.

s'assombrirent : une laime ¥mt bnll^r dams sei3 yeuv ^ et il dit d'un accent frès-ému :

-^ Léimià, qpioi qu'il arrive dans notre vie^ tu aimeras toujours ton père ainsi ^ a'est^ce pasT

— Oh ! toujours^ toujours! s'écria la jeune fille.

-^LéQOra^ mon enfant, reprit le père en soupirant, ta douce aiSsction est ma riêcompense et ma vie ici-bas. N'enlève jamais à mon ftme son unique consolation...

Le ton triste de sa voix émut tellement la jeune fille^ qu'elle lui prit les niains sans prononcer un mot, et le front dans le sein de son père elle se mit à pleurer silen^ cieusement.

Os demeurèrent longtemps ainsi, immobiles^ absor*bés par une vive émotion^ qui n'était ni de la tristesse ni de la joie ^ mais qui semblait emprunter sa profondeur au mélange de ces deux sentiments opposés.

L'expression du visage du père changea la prenùère ; sa physionomie devint sévère ; il secoua la tête d'un air de doute et parut se faire un reproche à lui-même. En effet, les singulières paroles qui avaient fait couler les lai*mes de sa fille avaient surgi de son ème à la pensée qu'une autre personne allait partager avec lui l'affection de Lénora et la séparer de lui peut-être pour toujours.

Il était prêt à tout sacrifice,. fût-il infiniment plus grande pourvu que ce sacrifice contribuât au bonheur de son enfant , et cependant la seule idée de la sépara-* tion avait fait saigner son cœur. Maintenant il s'en veut de ce semblant d'égoïsme ; il chasse avec effort de son esprit les pensées tristes. Il relève sa fille, et dit, en lui prodiguant ses caresses :

h% GEHTILHOMllï Pil]VftS. Si

— Allons, Lénora, r^ivrea^ ta gaieté, redeviens joyeuse \ N'est-il pas heureux que Qotre âme {misse s'alléger de temps en temps quand l'excès du sentie 0ient rsccable? Hais rentrons; j'ai bien k te parler encore pour que nous recevions nos hôtes comme il convient.

La jeune fille obéit sileBcieusemept; et suivit ^n père à pas lents, tandis qm^ ses beaux yeux laissaient encore échapper des larmes*

Quelques heures plui^ tard, monsieur de Vlierbeck^ était assis dans la grande salle du Grinselhof, près d'une petite lampe, les coudes appuyés sur une table. L'appartement, éctoiré sur un seul point tandis que le^ coins échappaient au regard dans une vague obscurité, était triste et morne. La Qamme tremblottante de la lampe faisait ondoyer ses reflets en longues traînées sur les murailles et y dessintût mille forme3 fantastiques, tandis que les vieux portraits qui ornaient le^ panneaux, sem* blaient fixer opiniâtrement sur la table leurs yeux im- Hiobiles.

Du milieu de cette obscurité et de ce silence se détachait seule la belle et cabne figure du gentilb(Hnme ; le regard perdu dans les ténébreuses profondeurs de la nuit, immobile conmie une statue, il semblait prêter l'oreille avec la plus grande attention.

n quitta enfin son siège avec précaution et alla, sur la pdnte des pieds, jusqu'à Tautare extrémité de U salle, où il s'arrêta l'oreille collée à une porte fermée.

— Elle dort! se dit-il à voix basse, et levant les yeux au ciel, il ajouta en soupirant :

56 CEUYRES D£ HENRI CONSGIEMGfi.

— Que Dieu protège son repos!

n revint à la table, y prit la lampe, et ouvrit une grande armoire ménagée dans le mur. Appuyé sur un genou, il prit dans le tiroir inférieur quelques serviettes et une nappe, en déploya les plis et parut s'assurer, avec une inquiète sollicitude, si aucune tâche n'en déparait la blancheur. Un sourire de contentement témoigna qu'il était satisfait du résultat de cet examen.

Il se releva emportant un petit panier, et se rapprocha de la table , du tiroir de laquelle il tira un morceau d'étoffe de laine et de la craie. Il broya celle-ci avec le manche d'un couteau et se mit à frotter et à polir les cuillers et les fourchettes que contenait le panier. Il fit de même des salières et autres petits ustensiles de table, qui étaient la plupart en argent, et dont les ornements ciselés attestaient une certaine opulence.

Pendant qu'il se livrait à cette occupation, son âme se laissa emporter par le flot des souvenirs ; l'immobilité de ses traits, la fixité de ses yeux dont le regard incertain semblait se perdre dans les ténèbres, témoignaient assez qu'il était absorbé dans ses pensées. De temps en temps ses lèvres murmuraient quelques paroles, et des larmes s'échappaient de ses paupières, larmes de bonheur peutêtre, car un doux sourire éclairait json visage. Déjà, dans son rêve, il avait redit tous les noms qui lui avaient été chers ici-bas, peut-être même avait-il savouré de nouveau les pures et joyeuses émotions de ses jeunes années. Sa voix devint plus distincte; il disait en soupirant:

— Pauvre frère ! un seul homme sait ce que j'ai fait

pour toi, et cet homme t'accuse dlugraUtude et de man- \aise foi! Et toi, tuerresdans les solitudes g^aoéesde rAmérique, en proie à la soufiBrance et à la maladie ; tu parcours, au prix d'un misérable salaire, des déserts oo, pendant des mois entiers, nul regard humain ne s'arrête sur toi. FUs de noble race comme moi, tu t'es fait l'esclave des An£^s, et pour eux tu amasses ces fourrures destinées au luxe des riches. Oh, j'^idnre un cruel martyre pour l'amour de toi, mais Dieu m'est témcrin que mon affection pour Un est demeurée entière. Puisse ton ftme, ô mon frère, ressentir dans l'isolenient où tu souffres, cette aspiration de mon ftme, et pmBses4ay trouTet un adoucissement à ta misère !

Le gentilh(Mnme, absorbé qudque temps dans sa dooloiureuse méditation, secoua enfin sùa tèwe et redevint attentifàscm travail. Il disposa ions les (d>jets d'ai^geoterie, les uns à c6té des autres, sur la table et dit en réfléchissant:

— Six fourchettes, huit cuillers! nous serons quatre à table, n s'agira de se tenir sur ses gardes, sinon on s'apercevrait facilement qu'il manque quelque chose.... Mais cela ira cependant : je donnerai à la fntnière des instructions précises 3 c'est une fonme entendue....

En prononçant ces deiiiiers mots, il renferma le tout dans l'armoire; après quoi ilprit la lampe, quitta la saDe à pas lents et drconqpects, et descendit par un escalier de pierre dans une vaste salle voûtée, oh il ouvrît une petite porte, et se courba dans un caveau surbaissé. A la lueur inoertaine de la lampe il tâtonna dans un bac parmi un grand nombre de bouteilles vides, et trouva

è8 . (EHitiËfi bf 6EKRI GÔi^SCiENGE.

enfin ce quil cherchait. Il retira du sable ttoîs bauteiUés et dHy hi pftletir de Fangolsse sur le visage :

•*^ Ciel I ttois bouteilles seulement ! trois bouteilles de ▼m de table t Et Ton dit que mchisietir Detiecker met ècm orgueil à Men boire.... Que ferai-^je, si, lorsqu'on aura ?idé Gés trois bouteilles y 11 en délire davantage? Je ne boîs poiM, Lénora peu | fànsi deux bouteilles potir monsieur Denecke^ et unepoi»' son iieveil.... cela pourria suffire ! Au reste il ne iiervirait de rien de se kunenter; le sort décidera^}

Sans plus parler, lé gentilhonôime alla daitlifles ^ils de b cave, y p^ àveo \û ihàfai quelques toiles d'af àignée qu'il attacha artistement sur leâ bouteilles, eisâtipdùdra ccAesNâ de pousi^re et de sable.

n regagna lA Èàh et se mit à coller aitîr lé m^r, avec àë Fàmidou, un morceau de papier peint, à un endrc^ oh laf tapisserie avait été détériorée par quelque accident. Puis, après avoir passé pVès d'une dem^heure à brosser éês habits et à s'efforcer de dissimuler à Faide d'eau et d'encre les traces blanchissantes que le temps avait hliprimées au drap à l'endrOitr des coudes et dés genoui^ il revint à la taiblé et se prépara à une œuvrt étranger

n prit dânsf le f Jroir un fil dé soie, une Àlëne, un nioiv . ceau de ^re jaune, posa sa botte sur ses genouic e! i^ mH à en recoure la teûte avec l'habileté d'tm hmmè du métier.

A «rop 1^ ce travail avilissant ôvéîlMt en M de* pensées de désespoir, éar un méprisant sourire pfesièit ses lèvres comme s'il eût pris un amer plaisir à se raille*

11 «MtlLllOIftlIt PlflTAl. . 19

luMnèmeé Bientôt de vtolentes oontrâetioi» nerveuses sedeficinèraiiisiir^ntisegiB; leroug«idelak<mieetla pàleof de rappi^esrion se succédaient sur ses jdues \ eaflû^ (garnie s'il cédait à im ffioatement de oôlèfe^ il eotipa vivement le fil de soie^ le te}eta su^ la fable^ ^ leva Intttcftiemeiit et> là main ^nâae rets tes pottraîts^ il ô'éote d'une V(^ difficilement contenue s

^^ Oul> reg»d0S^moî«««« regaidê^^nai, tous dent le ncèle sang coule dans mee vctoes I Toi/ vtfOiuit capitaine qui à côté d'Ëgmont donnas ta vie pottr ton pays l SainH^uentitt) tol^ homme d'État qui^ après la bataille de l^avie^ ten<Ms, comme ambassadeur, de à éminents services au grand empereur Ghaites ^ toi> bienfaiteur de l'humanité^ qui dotais timt d'église» et d'hospices; toi, I»41at qui, comme prtti« et comme savtôt, as si courageusement dtfendu ta foi et ton Dleu.<.. regardez-moi I non pas setdement de cette toile inanimée, mais du sein du Tout-Puissait ! Celui que vous voye2( occupé à raccommoder ses bottes et qôi consacre Ses veilles à dissimuler les traces de sa misère, cehii-Ià est votre descendant , votre fils ! Si te regard des hommes le torture, devant vous du mc»ns il n'a pas honte de son abaissement. O mes ancêtres, voue avez combattu, avec répée et avec la parole, les ennemis de la patrie ! Moi, je latte e<Hitre lei^ railleries et la honte imméritée , sans espoir de trionq^be ni de gloire; f endure d'indicibles sonffrimees, je sens mon ftme s'affaisser sous leur fardeau, et le monde ne me réserve que blâme et mépris. Et cependant je tfai pas souillé votre écussôtt ; ce que j'ai fait est grand et vertueux aux yeux de Dieu. Les sources

de mon malheur sont la générosité^ la pitié^ Tamour.... Oui, oui, fixez sur moi vos yeux étincelants, contemplez-moi dans l'abîme de misère où je suis tombé ! Da fond de mon humiliation, je lèverai hardiment le front vers vous, et vôtre regard ne fera pas baisser le mien. Ici, en votre présence, je suis seul avec mon àme, seul avec ma conscience ; ici, nulle honte ne peut atteindre celui qui comme gentilhomme, comme chrétien, comme frère et comme père , souffre le martyre parce qu'il a su* faire âon devoir.

En proie à une inexprimable exaltation, monsieur de Ylierbecke se promenait à grands pas et tendait les mains vers les images de ses aïeux comme pour les invoquer. Son attitude était pleine de majesté : le front levé, il semblait commander en maître 5 ses yeux noirs étincelaieht dans Tombre ; son beau visage rayonnait de dignité ; tout en lui, paroles, gestes, physionomie, tout était singulièrement noble et imposant.

Soudain il s'arrêta, porta la main à son front et reprit avec un sourire amer :

— Pauvre insensé ! ton âme cherche la délivrance ^ elle secoue les lourdes entraves de l'humiliation et rêve. . .

Il joignit les mains et ajouta en levant les yeux au ciel :

— Oui, c'est une illusion ! et cependant grâces vous soient rendues, ô Dieu, miséricordieux, de ce que vous faites jaillir dans mon cœiir la source du courage et de la patience !... Assez ! la réalité reparaît à mes yeux et grimace comme un spectre au fond des ténèbres. .. et pourtant je suis fort et je raille le fantôme sinistre de la ruine et de la misère...

hlL GENTILHOMME PAUVEE. tt

Q se iut^ et^ triste démenti à ses dernières parolesi une expression de profond découragement ne tarda pas à se peindre sur ses traits; il courba la tête et dit avec un soupir d^angoisse :

— Et demain? demain^ Tœil défiant des hommes s'attachera sur toi; tu trembleras sous lé regard inquisiteur et blessant de cexa qui cherchent à deviner Ténigme de tes actions; tù boiras à grands traits le calice de la honte ! Ah ! apprends bien ton rôle^ prépare ton masque, continue de jouer ta lâche comédie... et souviens-t<H de la noblesse de ta race pour saigner sur le banc de torture par toutes les fibres de ton cœur et mourir cent fois en une heure! Va, ton. travail nocturne est accompli; va chercher le repos, demande au sonmieil Toubli de ce que tu es et de ce qui te menace ! Le repos? le sommeil? raillerie ! c'est là que t'attend l'étemel spectacle de l'humiliation suprême ; là tu pourras voir par toi-même comment l'on vend l'héritage de tes aïeux, comment l'on salue ta chute d'un insultant sourire, comment tu quittes avec ton enfant le pays natal et vas chercher dans une amivée lointaine le pain de la misère ! Dormir? cela me fait trembler! Le billet... le billet!...

n répéta plusieurs fois ce mot avec une terreur croissante, en débarrassant machinalement la table de tous les objets qui s'y trouvaient, et bientôt , la lampe à la main, il disparut derrière la porte qui menait à sa chambre à coucher.

C9 GËtJVàES DÉ HENRI GÔPTSCtËNGl.

Le lendemain^ dès que les premières roiigétirs dit ùïâtin vtiitent cbioreip rhdtîiôn, ctàôùà se tait à Tôeu^é au Grin^lhof. ta tëhtAèfe et sa èe^arité nettoyaient lès eseaBeite et lé corrlddi* j le fértiiîer apprô^îàît VétMê; flou fils «Èrtachaât lés niauvaise* herbes des grandes aillée^ an jàràiii. De Soâne bénré, ÎMtiià époiisééi^ tottt éstïé \ë Salie i lïïanget^ et £sposait étrfistefhérit lès petHs Obf èfs âé fÉRÉâsié ^m ^iËs^sàèvti Fànôolré ^ la che^ miBfee*

G^éfé» ttdè Vie d itt Aiduvemeàt ëotatté 6û Iféà avait ^sls til àii GMnselhof âé]puis dix «Us. Oh s'àpércèVait que ïés gerfs dé b ferme. ^ àHâîèfit dé tôu* coètfr; sur leur iMgeresplen<fissaSt une expression défrîompïié, coinnie sTBè ëtié^ë!^ éCé Sachantes dé combattre cette' mortelle ÉW)Stèdé qèSy pendant â longtetaps, ^vaît i^égAé sans contestation étens ces Heux.

Monsieur dé Vlierbecke, Kèri qu'il M tetérieritenient plu* ému que ïés autres, se pr^Mâùiénaît çà et îî avec ctn calme apparent et alhéf de l^un SFaùtre, encourageant cèoéùi^ pl^ qa^elqtîés paroles âfffal^Sy et dirigeant tout SÉtts laisser riéànmoms paraître le moins dti monde qu'il Se t>réoéci}pftt beaucoup de ce qm allait siîmet. H flattait en sowîânt Tamouf-proi^e de ces gens simples, et leifr donnait à entendre, sous le voile d'une bienveîllrtftte pteîsanterie, que ce serait un honneur pour eux si ses hôtes se montraient satisfaits de la réception.

Jamais le fermier ni sa femme n'avaient vu monsiem*

de YUei^becke si bon et si gai ; et comme iU llxonor^nt et Vaimaient sincèrement^ jls n'étaient pas inoins joyeux de le voir dans cette disposition que si c'eût été kermesse au Grinselhof. Us ne devinaient pas que le pauvre gentilhomme^ ne pouvant les récooipenser d^ leur ^le par de Targent , s'efforçait de payer leur travail eii téjpoigpages d'affection et d'amitié.

Lorsque les plus grands préparatifs furent faits et que le soleil fut plus haut daps le ciel, monsieur de Vlierbècke * appela sa fille et lui donna ses instructions pour Te dtner. Le rôle de la jeune fille se bornait à surveiller et à indiquer à la fermière comment elle devait préparer les mets qui lui étaient inconnus.

Les vieux fourneaux furent allumés, le bois flamba et pétilla dans la cheminée, les charbons ardents rougirent sur les réchauds, et la fumée s'échappa au-dessu9 du toit en capricieux tourbillons.

La bourriche fut ouverte : poulets farcis, p&tés et

autres mets choisis apparurent; on apporta des paniers

remplis de petits pois, de fèves, de légumeg de toute

espèce; les femmes se mirent à éplucher, écosser, nej>-

. toyer.

Lénora elle-même prit part à ce travail, et engagea joyeusement la conversation avec la fermière et sa servante. Cette dernière, qui n'avait vu que très-raremept la jeune fille de près et ne s'était jamais trouvée aussi longtemps en sa présence, contemplait ses traits fins et délicats, sa taille svelte et élancée, ses yeux pleins d'animation et de feu, avec une sorte d'admiration et de respect infini. Ces sentiments se peignirent plus profpndénient

sur le visage de la servante lorsque s'échappèrent de la bouche de Lénora rêveuse quelques notes d'une chanson populaire bien connue. -

La servante quitta sa chaise, s'approcha timidement de sa maîtresse, et lui dit, d'un ton de prière, à l'oreille, mais assez haut pour être comprise de Lénora :

— Oh ! fermière, priez un peu la demoiselle de chanter un ou deux couplets de cette chanson. Je l'ai entendue avant-hier; et c'était si beau, si beau, que je suis restée un quart d'heure à pleurer derrière les noisetiers comme une imbécile que je suis.

— Oh oui ! dit la fermière d'une voix suppliante, si cela ne vous fatigue pas trop, mademoiselle, cela nous fera tant de plaisir ! Vous avez une voix comme un rossignol, et je sais aussi, mademoiselle, que ma mère, — elle est depuis longtemps auprès du bon Dieu, — m'endormait toujours avec cette chanson. Ah! chanteznous-Ia !

— Elle est si longue ! dit Lénora en souriant.

— Quand ce ne serait que quelques couplets! C'est aujourd'hui un jour de joie !

— Eh bien, dit Lénora, puisque cela peut vous faire plaisir, pourquoi refuserais-je? Écoutez donc !

« Au bord d'un rapide torrent était assise une jeune fille désolée ; elle pleurait et gémissait sur l'herbe baignée de ses larmes ;

« Elle jetait dans le i,orrent les petites fleurs qui s'épanouissaient autour (Telle; elle s'écriait : Ah! mon père chéri ! ah ! mon frère bien-aimé, revenez î

LE GENTILHOMME PÀllYRE. 05

«Uabommeriche^ qui se promenait le long du ruisseau^ remarque sa douleur amère. En voyant pleurer la jeune fille^ son cœur compatissant se brise.

a n lui dit : Parle^ jeune fille^ et n'aie pas de crainte ; dis-moi pourquoi tu te lamentes et te plains; si c'est possible, je t'aiderai.

ce Elle soupire^ le regarde d'un air désolé^ et dit : c Ah ! brave homme^ vous voyez une pauvre orpheline que Dieu seul peut secourir.

a Ne voyez-vous pas ce monticule verdoyant? C'est la tombe de ma mère. Voyez-vous le rivage de ce torrent? C'est de là que mon père est tombé. . .

a Le torrent impétueux l'emporta; il lutta en ludn et s'enfonça; mon frère s'élança après lui : hélas ! lui aussi se noya.

a Et maintenant j'ai fui la chaumière déserte^ où il n'y a plus que désolation. » Ainsi son cœur plein de tristesse exhale ses plaintes.

a Le seigneur lui dit : a Oh ! ne te plains pas^ mon enfant^ ton cœur n'est pas fait pour le chagrin; je veux être ton frère^ ton ami et ^ussi Ion père, p

c n lui prit doucement la main et la nomma sa fiancée ; il lui fit quitter ses misérables vêtements.

i Maintenant elle a bonne chère et bons vins^ et tout ce que son cœur désire. L'homme riche mérite bien d'être remercié pour avoir si noblement agi. * »

I . Cette chanson popolaire connue sons le nom de VOrphelinê est très-répandne dans laCampinft. L^air en est triste, mais plein de donceor et de mélo^ die ; il a beanconp ce rapport avec Tait fayori de madame Gatâlani : Nel cor ià wi ienlo de ta Molinara.

ee OEUVRES ds abnei conscience.

Au commencement de la dernière strophe^ ipQqsi^ur de Ylierbecke avsdt paru sur le seuil de la ouisin^ ; Is^ fyvf mière se leva respectueusement^ et sembla cram(}re qu'il ne se montrât mécontent de ce qui se passât j i^ais il fit signe à sa fille de continuer.

Quand la chanson fut finie^ il dit à la f^rll^^re d'iiij^e voix affable :

— Ah! ah! l^on si^amuse ipit J'en s\m PbftTiHéj |^n vérité. J'ai besoin de vous pour quelques instants l^-bawt, ma chère femme.

Suivi de la fermière^ il renionta l'escalier qui ifienait à la salle à manger^ où la table dressée était prête à re- ' cevoir les plats. Le jeune paysan y était déj^ en livrée et la serviette sur le bras. Après que le geptilhon^no eut^ par une courte allocution, persuadé à la fermière et à son fils que ce qu'il allait faire tendait uniquement h les mettre à même de servir à table ayeo ho^ineurj il commença avec eux une véritable comédie, et fit répéter ^ chacun son rôle plusieurs fois.

L'heure du dîner apprpcha enfin. Tout était prêt dans la cuisine ; chacun était à son poste. Lénora s'était habillée et attendait, le cœur palpitant, derrière les rideaux d'une chambra voisine; son père, assi^ som h catalpa, un livre à la main, paraissait lire. Il dissimulait ainsi aux yeux des gens de la fenne son éroption croissante.

Il était environ deux heures lorsqu'un magnifique équipage, attelé de superbes chevaux anglais, entr^ dans l'enceinte du Grinselhof, et vint s'arrêter devant l'escalier pe pierre de la maison.

Le g^i^tUhemme souhaita la bienvenue à ses b6tes avee cette cordiale dignité qui lui ét^it propre^ et adressa quelque; paroles affectueuses au jeune homme j tandis que le négociant donnait à son domestique Torclre de venir le prendre à cinq heures ;i des affres urgentef exigeant sa présence à Anvers le soir ipéme,

JdQnsjeuf Penecker était un gros hoqune^ v^tu tiveç luxe^ mais dont le costume^ négligé avec intention^ tra? hissait la velléité de se donner un aiç de lai#§^i^ller et d'indépendance. Au demeurant^ sa physionoi]f)ip était £^ssez vulgaire > à côté d'une cer^ine finesse ruséej elle dénotait une bopté de cœur peut-é^re trc^p tempérée par rindifférenee.

Gustave son neveu £^vait un extérieur plus distingué i il réunissait à une belle taille et à uq visage mâle et fier les avantages d'une éducation parfaite i et che^ lui la délicatesse des manièires et du langage touebait de pfèf • au gentilhopEime. Ses cheveux blonds et ses yeux d^un bleu foncé donnaient à ses traits une expression poétir que^ tandis que son regard plein d'énei^gie et tes p)is significatifs qui sillonnaient son front faisaient présu^ner qu'il était largemei^t doté du côté de l'intelligence et du sentiment.

Monsieur de Vlierbecke introduisit ses h^^tes, avec les compliments d'usage, dans le salon où se trouvait sa fille. Le négociant salua celle-ci î^vec un bienveillant sourire, et s'écria avec une véritable admiration ;

— Si belle! si séduisante, et demeurer cachée dans ce lugubre Grinselhof ! Ah 1 n^opsieur de YUerbecke^ ce )i'est pas bien 1

Sur ces entrefaites, Gustave s'approchait de la jeune fille et murmurait quelques mots inintelligibles. Tous deux rougirent, baissèrent les yeux et se prirent à trembler jusqu'à ce que Gustave s'arrachât à celte émotion et adressât plus distinctement la parole à Lénora.

Le négociant fit remarquer à monsieur de Tlierbecke le trouble étrange des jeunes gens, et lui dit à l'oreille :

— Ne voyez-vous pas ce qui se passe? Moi, je le vois bien ! La tête tourne à mon neveu; votre fille l'aveugle. Je ne sais où en est leur affection ; mais s'il ne vous convient pas que ce sentiment grandisse et devienne peutêtre incurable, prenez à temps vos précautions. . . Il sera . bientôt trop tard; car, je vous en préviens, mon neveu, avec sa physionomie tranquille, n'est pas homme à reculer devant un obstacle... Et voyez ! les voilà déjà en pleine conversation : la peur a tout à fait disparu !

Monsieur de Vlierbecke fut profondément touché par * ces paroles du négociant qui venaient confirmer sa dernière espérance; mais il n'en laissa rien voir, et ré- . pondit :

• — Vous plaisantez, monsieur Denecker ; il n'y a pas de danger. Tous deux sont jeunes : il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'une inclination naturelle les porte l'un vers l'autre; mais il n'y a là rien de sérieux. — Allons! ajouta-t-il à haute voix; on a servi! A table, Messieurs^ à table I

Gustave offrit timidement son bras à Lénora, qui Tac-, cepta en tremblant et en rougissant. Tous deux semblaient confus, embarrassés, et cependant une joie céleste

LE G%NT<eLHOMMS PàDVEE. 69

rayonnait dans leurs yeux^ et leurs cœurs battaient émus par un ineffable bonheur.

L'oncle souriant menaça son neveu du doigt^ comme s'il voulait dire : a Je vois bien de quoi il s'agit ! >

Ce signe d'intelligence fit rougir encore davantage le jeune homme^ bien que l'assentiment apparent de son oncle lui donnât la plus douce espérance. Lénora ne s'était heureusement pas aperçue de la plaisanterie.

On se mit à table; le gentilhomme se plaça vis-à-vis de monsieur Denecker à côté de Gustave , qui, lui, se trouva en face de Lénora.

La fermière apportait les plats ; son fils servait les convives. Les mets étaient passablement bien préparés, et le négociant en témoigna à plusieurs reprises sa satis-^ faction. A part lui, il s étonnait du bon choix et même de l'abondance des mets; car il s'était attendu à un trèsmaigre festin : monsieur de Ylierbecke n'était- il pas connu partout aux environs comme un riche ladre, d'une avarice et d'une économie sans exemple ?

Cependant, la conversation était devenue générale ; Lénora, ayant eu maintes fois à répondre à quelque question de sa compétence que lui faisait le négociant, se trouva plus à son aise et surprit beaucoup ses deux auditeurs- par la haute raison et les connaissances dont elle fit preuve. Il en était autrement lorsqu'il lui fallait s'adresser directement à Gustave ; alors tout son esprit semblait l'abandonner, et c'était les yeux baissés qu'elle lui donnait une, réponse hésitante et incompréhensible. Le jeune homme ne se montrait guère mieux, et quoique tous deux fussent heureux au fond du cœur, ils se trou-

70 (£Uy]^]$$ PP fLJ^^m CÙ^^P}%f|iÇl^.

ne paraissaient pas s'amuser beauepiup.

ûnmi ^ M. d^ VUerbec]^; il idirig^a^t h copviersajti^n sur tous le$ $ujet9 qiji'il pep^it djBVoiv étr^ ^gré^bles à ses botes. H écoutait ay^c une extrénii& çond/sscf^ançe le négociant; et lui donnait oec^ipi^ de parl^p avjBc vm espèce â» supériorité de choses qu*^ Rêvait cQpnattrç particulièrement pn sa qualité de commerçant, filonsieur Denecker s-aperçut de cette prévenance^ et en fi^t ^intérieurement reconnaissant. Il se sentait porté vers H. de Vlierbecke par un véritable sen^roent d'anjitié, et s'efforçait de ne pas 4eipeurer envers lui en reste d^ cordiale politesse.

Tout allait donc bien ; chacun était content des autres et de soi-même : le gentilhomme était particulièrement satisfait de ce que la fermière et son fils entendissent si bien leur service^ et de ce que les cuillers et les assiettes dont on s'était servi fussent si tdt rapportées nettes ^^ qu'il eût été impossible de s'apercevoir que le nopal^fe de ces objets était insuffisant.

Une seule observation commençait à causer ap g^Th tilhomme une profonde inquiétude. Il voyait avec ap.goisse que M. Denecker, tout en conversant, vidait verre sur verre ; le jeune homme, soit par prévenance, soit pour avoir un motif de parler h Lénora, engageait sans cesse celle-ci à accepter encore un peu de vin, de quoi il résulta que^ dès le commencement du dînep, la première bouteille laissait déjà apercevoir le fond.

De temps en temps, le gentilhomme exaniinait à la dérobée ce qui demeurait dans la bouteille, et treipWait

tl etHtltttOltftl l»ÀDtBt. 71

intôrieiireiiieiit chaqae fois que le négociant vidait son yerre. Le laquais^ sur Tordre de son mattre^ apporta la aecotide banteiHe; monsieiir de VUerbeeke^ pour modérer la soif de son bdtey commença à laisser pen à peu tomber lâ conrersation; car il avaM rèmarqiié qae le négociant ne pouvait parler longtemps sans boire. Toutefois il s'était tfompé; car M. Denedier amena Tentrefien sur le vin lui^méme> se mit à porter an mies ceftô généreuse liqueur^ et mainifesta son étomieraent de Finc(mifnréheB83)le itobrîété du gentilbomme.* En même temps il buvait plus encore qu'auparavant^ et Gustave le seeondait^ bieù que dans miè moindre inesore.

L'angoisse du gentittiomme croissait diai^e fcns qak le négociant portait le verre à ses lèvres^ et tnen qu'il eir ressentit mt vif ééfisàair, il s'dbstint de faire raison à son hôte^ et fut au moins impoK dans la crainte de Be voûr exposé à une confusion plus grande.

La seconde bouteille fut aussi bientôt vide. Le négo« ciant dit d'un ton ééVbéré à M. de Vlierbeeke qui^ le coeur serrée épiait avec anxiété tous aes moûvemtentsy bien qn'fl se montrât toujours joyeux et souriant :

— Oui, monsieur de Wlierbecke, ce vin est vieux et excellent : je le reconnais ; mais, en fait dQ vins, il faut changer, sans cela le bouquet se perd. Je dois supposer que vous avez une bonne cave, à en juger par le pre^ mier échantillon. Faites-nous donc donner une bouteille de châte4M'margaux ; et, si nous en avons le temps, nous terminerons notre entrevue par un coup de hoehhei" mer. Je ne bois jamais de Champagne, c'est un mauvais vin pour les vrais amateurs.

AUX dernières paroles du négociant^ une subite pâleur se répandit sur le visage de monsieur de Vlierbecke ; mais, pour dissimuler la terrifiante émotion qui Taccablait, il couvrit de la main son front et ses yeux, et demanda à son esprit une rapide inspiration qui le sauvât de la perplexité où il se trouvait.

Lorsque son hôte eut cessé de parler, il découvrit son visage; un calme sourire y paraissait seul.

— Du château- margaux ? demanda-t-il. Ck)mme vous voudrez, monsieur Denecker. Et se tournant vers le domestique :

— Jean, dit-il, une bouteille de château-margaux t à gauche, dans le troisième caveau...

Le jeune paysan regarda son maître, bouche béante, comme si on lui eût parlé une langue inconnue, et murmura quelques mots inintelligibles.

— Excusez-moi ! dit le gentilhomme en se levant, il ne la trouverait pas. Un instant!

Il descendit Tescalier, entra dans la cuisine, y prit la troisième bouteille préparée, et se rendit à la cave.

Là, seul, il s'arrêta, et reprit haleine en se disant à lui-môme :

— ChàteaU'tnargaux ! kochheimerf Champagne / Et rien que cette dernière bouteille de bordeaux ! Que faire ? Pas de temps pour réfléchir ! Le sort en est jeté, que Dieu me vienne en aide !

Il remonta Tescalier, et reparut souriant dans la salle à manger, le tire-bouchon planté sur Tunique bouteille. Pendant son absence , . Lénora avait fait changer les verres.

LE GENTILHOMME PA.13V&E. fS

— Ce vin a vingt ans d'âge au moins; j'espère qu'il vous plaira^ dit le gentilhomme tandis qu'il remplissait les verres et épiait de côté sur le visage du négociant l'effet de son stratagème.

A peine celui-ci eut-il porté les lèvres à son verre, qu'il l'éloigna et s'écria d'un ton désappointé :

— n y a méprise, sans doute ; c'est le même vin ! Monsieur de Ylierbecke, feignant la surprise, goûta

le vin à son tour, et dit :

— En effet, je me suis trompé. Mais la bouteille est débouchée; si nous la vidions d'abord? Nous en avons le temps.

— Comme il vous plaira! répondit le négociant, à condition toutefois .que vous me secondiez mieux. Nous nous hâterons un peu.

Le vin décrut aussi peu à peu dans la troisième bouteille, jusqu'à ce qu'il n'y restât plus que deux ou trois verres.

Le gentilhomme ne put cacher plus longtemps son émotion; il détournait bien la vue de la bouteille, mais son regard s'y reportait chaque fois avec une anxiété plus profonde. A son oreille résonnait déjà le terrible mot : Château'tnargaux ! qui devait le couvrir de honte ; une sueur froide inondait son visage , dont la couleur changeait plusieurs fois en un instant. Mais il n'était pas encore à bout de ressources, et, comme un vaillant soldat, il luttait jusqu'au bout contre l'humiliation qui s'approchait. Il s'essuyait le front et les joues avec son mouchoir; il toussait, il se détournait comme pour éternuer. Grâce à ces manœuvres, son trouble échappa à I. t^

74 OEUVillES DE Q«NAI COIfSGISItGE.

rattention de ses hôtes jusqu'au moment oii monsieur Denecker saisit la bouteille pour en verser la dernière goutte. A cette vue^ un frisson saisit le gentilhomme ^ une pâleur mortelle couvrit ses traits^ et sa tête fléchit^ avec un soupir^ contre sa chaise*

Était-ce une feinte défaillance? ou bien le pauvre gentilhomme profitaitril de son émotion réelle pour échapper au triste embarras dans lequel il se trouvait?

Tous se levèrent précipitamment ; Lénora poussa un cri perçant; et accourut près de son père^ le regard plein d'inquiétude. Celui-ci s'efforça de sourire^ et dit en se levant lentement :

1— Ce n'est rien ; Ym de oette chambre m'étouffe. Laisses-moi all^ un instant au jardin > je s^rai bientôt remis.

£n disant ces mots^ il se dirigea vers la porte^ et descendit l'escalier de pierre qui menait au jardin. Lénora avait pris son bras et voulut le guider^ bien qu'il n'eût pas besoin de ce soin. Monsieur Denecker et son neveu accompagnèrent aussi le gentilhomme en lui témoignant un sincère intérêt.

A peine monsieur de Ylierbecke était-il assis depuis quelques mstants^ sur un banc à l'ombre d'un gigantesque châtaignier^ que la pâleur de son visage disparut^ et qu'avec un visible retour de forces il tranquillisa, d'un ton dégagé, sa fille et ses hôtes sur son indisposition; toutefois, il demanda qu'on le laissât quelque temps en plein air, de crainte que l'évanouissement ne revînt. Bientôt après, il se leva^ et exprima le désir de faire uue promenade.

-.-Cela ne me plait pas moins qa'à vous^ dit le négoôant; ma voiture vient à cinq heures. Je dois me rendre en ville avec mon neveu ^ et j'ai failli partir d'ici sans voir votre jardin. Faisons un tour de promenade; tout à l'heure^ pour finir^ nous boirons une bonne bouteille à notre amitié.

En disant ces mots^ il ofirit le bras à Lénora^ qui TaecepU gai^nenU Bien que monsieur Denecker lançftt à son neveu des regards railleurs^ le jeune homme n'était pas mécontent au fond de voir son oncle témoigner tant d'aifection à la jeune fille.

La prtMnenade c(»nmença. On parla d'agriculture, de défncbementdes bruyères» de chasse, ei de mille autres choses. Lénora, en plein air et au bras du négociant, avait recouvré sa liberté d'esprit La gaieté naturelle de son caractère se révéla unie au charme indicible d'une virginale mgénuité. Cknnme une bidie folAtre, elle voulut forcer le négociant à coujnr; elle sautillait à son côté avec toutes sentes d'exclamations de bonheur et de joie. Monsieur D^aecker s'amusait infiniment des saillies étourdies de la jeune fille, et il faillit se laisser persuader de danser et de jouer avec elle. Il ne pouvait asses admirer ce ravissant visage tout rayonnant de bonheur, et se disait à luirméme> le sourire sur les lèvres, que l'avenir ne gardait pas de tirop mauvais jours à son neveu. \

liais ts/indis ipie le gentilhomme était occi^ms à disserter avec i^n hôte et dessinait un croquis sur le sable, Lénora e$ Gustave avaient pris l'avance et semblaient s'entretei^îr fort sérieusement.

Lorsque le père et son compagnon reprirent leur promenade^ les jeunes gens avaient bien une avance d'une cinquantaine de pas; fût-ce intention ou simplement Teffet du hasard^ toujours est-il que cette distance continua à se maintenir entre eux.

La jeune fille montra à Gustave ses fleurs^ ses poissons dorés et tout ce qu'elle aimait et choyait dans sa solitude. Â peine entendait-il les douces et enfantines explications de la jeune fille ; ce qu'elle disait se confondait pour lui en un chant céleste qui le ravissait et lui faisait rêver d'ineflFables félicités.

De son côté^ monsieur de Vlierbecke mettait tout en œuvre pour amuser son hôte et l'empêcher de revenir à table. Il appelait tour à tour à son aide toutes les ressources que lui o&aient ses profondes connaissances , ne tarissait pas en récits attachants^ et cherchait à pénétrer les moindres replis du caractère du négociant pour lui mieux complaire; il allait même jusqu'à la plaisanterie^ lorsqu'il voyait la conversation languir : il faisait et disait des choses qui y bien que renfermées dans les limites d'une parfaite convenance, n'étaient cependant pas en harmonie avec son caractère sérieux et noble.

Déjà approchait le moment que monsieur Penecker avait fixé pour son départ ; le gentilhomme remerciait Dieu du fond du cœur qu'il lui eût permis de^sortir de cette épineuse situation, lorsque le négociant) cria tout à coup à son neveu : • i

— Hé ! Gustave, nous rentrons ! Si tu veux *>o\Te avec nous le coup du départ, hâte-toi; il est déjà ciyiq heures.

LC GINTILHOMIIE Pàl3VRS.. 77

Monsieur de Ylierbecke redevint pftle; muet et visiblement effrayé^ il regardait le négociant^ qui s'efforçait en vain de comprendre l'effet de ses paroles^ et qui cette fois ne dissimula pas son étonnement.

— Ne vous sentez-vous pas bien ? demanda-t-il.

— Mon estomac se contracte au seul mot de vin, bégaya monsieur de Ylierbecke. C'est une étrange indisposition...

Cependant^ une expression plus sereine vint tout à coup éclairer son visage^ tandis qu'il désignait la porte du doigt et disait :

— J'entends votre voiture dans l'avenue , monsieur Denecker !

En effets la calèche entrait dans le Grinselhof.

Le négociant ne parla plus de vin; il trouvait fort étrange que l'on parût se réjouir de son départ; et ce soupçon l'eût blessé à coup sûr si, d'un autre côté, l'extrême affabilité et la cordiale réception du gentilhomme ne lui eût persuadé le contraire. 11 crut devoir attribuer la mystérieuse conduite de monsieur de Ylierbecke à son indisposition , qu'il s'était peut-être efforcé de contenir et de dissimuler par politesse. Monsieur Denecker serra donc la main du gentilhomme, et lui dit avec une sincère effusion :

— Monsieur de Ylierbecke , j'ai passé ici une délicieuse après-dînée; on se trouve vraiment heureux dans votre société et celle de votre charmante demoiselle ; je suis infiniment satisfait d'avoir fait votre connaissance , et j'espère que des relations plus amples me vaudront toute votre amitié. En attendant, je vous remercie du

78 0EUTRË8 DE HENRI COIfSCIËNCE.

fond du Goeur du franc et excellent accueil qae vous nous avez fait. .

Gustave et Lénora s'étaient rapprochés. Le gentil-* homme dit quelques mots d'excuse.

— Mon neveu, poursuivit le négociant, conviendra volontiers comme moi qu'il a eu dans sa vie peu d'heures aussi agréables que celles que nous venons de passer au Grinselhof. Vous me ferez l'honneur, monsieur de Vlierbecke, de venir, à votre tour, dîner chez moi avec votre charmante fille. Mais je dois vous demander pardon du retard que je mettrai à vous recevoir. Je pars pour Francfort après -demain pour affaires de commerce; peut-être serai-je absent deux mois. Si, pendant ce temps, mon neveu vient vous rendre visite, j'espère qu'il sera toujours chez vous le bienvenu.

Le gentilhomme réitéra ses protestations d'amitié* Lénora se tut, bien que Gustave interrcgeAt son regard et parût demander d'elle aussi la permission de revenir*

L'oncle se dirigea vers la voiture.

— Et le coup du départ? demanda Gustave avec sur* prise... Ah ! rentrons encore un instant 1

— Non, non, dit M. Denecker en Tinterrompant. Je comprends que si on voulait t'écouter nous ne partirions probablement jamais ; mais il est temps de nous mettre en route. N'en parlons plus; un négociant doit tenir sa parole, et tu sais toi-même ce que nous avons promis.

Gustave et Lénora échangèrent ijn long regard où Ton pouvait lire la tristesse de se quitter et l'espoir de se revoir bientôt ; le gentilhomme et monsieur Denecker se

LE 6E1XT1LH0IIMS PàUVM. 7»

serrèrent la main avec une véritable efiùrion. On monta en voiture.

Les convives quittèrent le Grinselhof en souriant, et en saluant de la main aussi longtemps qu'on put les voir.

Le surlendemain du départ de son oncle, Gustave se rendit au Grinselhof. Il fut reçu par le père et la fille avec la même aflfabilité, passa avec eux la plus grande partie de Taprès-dînée, et revint à la tombée du soir, le cœur plein d'heureux souvenirs, à son château d'Ëchelpoel.

n n'osa pas d'abord se faire annoncer trop souvent au Grinselhof, soit par un sentiment de convenance, soit par crainte d'être à charge au gentilhomme; mais, dès la seconde semaine, la cordiale amitié de monsieur de Vlierbecke avait dissipé ces scrupules.

Le jeune homme ne résista pas plus longtemps au penchant qui l'entraînait vers Lénora, et ne laissa plus s'écouler un jour sans en passer l'après-dînée au Grinselhof. Là, les heures fuyaient rapidement pour lui. Il parcourait avec Lénora et son père les sentiers ombreux du jardin, — assistait aux. leçons que le gentilhomme donnait à sa fille sur les sciences et les arts, — écoutait avec ravissement la belle voix de la jeune fille quand elle faisait parfois retentir le feuillage de ses chansons, — entretenait avec tous deux une conversation toujours pleine d'intérêt, — ou, assis à l'ombre du catalpa, rêvait un avemr de bonheur en contemplant d'un œil plein

d'amour celle qui^ selon la prière qui montait incessamment de son cœur vers Dieu, devait être un jour sa fiancée.

Si le noble et charmant visage de la jeune fille avait séduit Gustave dès la première fois qu^l Tavait vue dans le cimetière, maintenant qu'il connaissait aussi la beauté de son âme, son amour était devenu si ardent et si exclusif, que le monde entier lui paraissait terne et mort dès que Lénora n'était pas là pour jeter sur tout, par sa seule présence, la lumière et la vie.

La plus pure inspiration religieuse et poétique ne pouvait évoquer pour lui d'ange plus beau que sa bienaimée. Et, en vérité, bien qu'elle fût douée de toutes les grâces corporelles que le Créateur doit avoir départies à la première femme, dans son sein battait un cœur dont la pureté de cristal n'avait jamais été ternie par la moindre ombre, et d'où les sentiments les plus généreux jaillissaient comme une source limpide à la moindre émotion.

Gustave ne s'était jamais encore trouvé seul avec Lénora; lorsqu'il était là, elle ne quittait pas la chambre où elle se tenait d'ordinaire avec son père , à moins que ce dernier exprimât le désir de faire une promenade en plein air; jamais, d'autre part, le jeune homme n'avait eu l'idée de dissimuler son émotion devant monsieur de Vlierbecke, non plus que de dire à Lénora combien elle était chère à son cœur. Il eût été inutile d'expliquer par des paroles ce qui se passait dans l'âme de chacun d'eux : l'amour, l'amitié, le respect rayonnaient librement et sans contrainte de tous les yeux; ces trois âmes

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vivaient dans une même aspiration^ étroitement unies par un même lien^ confondues dans un même sentiment dWection et d'espoir.

Bien que Gustave nourrît une profonde vénération pour le père de Lénora et Taimât véritablement comme le plus tendre fils, une circonstance venait cependant parfois ébranler cette vénération. Ce qu'il avait entendu dire en dehors du Grinselhof de l'inconcevable avarice de M. de Ylierbecke était devenu pour lui une incontestable vérité. Jamais le gentilhonmie ne lui avait offert un verre de vin ou de bière, bien moins encore Tavaitril engagé à prendre part au souper ; et souvent Gustave avait remarqué avec tristesse combien de peine on se donnait pour lui dissimuler cette économie sans pareille.

L'avarice est une passion qui ne peut inspirer que l'aversion et le mépris, parce qu'on comprend naturellement que ce vice, en prenant possession de l'âme de l'honmie, en arrache tout sentiment de générosité et la remplit d'une froide cupidité. Aussi Gustave dut-il lutter longtemps contre ce sentiment instinctif pour détourner son attention de ce défaut de M. de Vlierbecke et se tenir pour convaincu que c'était un caprice de son esprit, un seul travers de son cœur, travers qui d'ailleurs ne lui avait rien fait perdre de la noblesse native de son caractère.

Si cependant le jeune homme eût su la vérité ! si son regard eût pu pénétrer plus avant dans le cœur du gentilhomme, il eût vu que, sous chaque sourire qui apparaissait sur son visage, se cachait une douleur, que cha- I. ^*

cun de ces frémissements nerveux qui parfois le saisissaient conune un frisson trahissait Tangoisse de son àuie. Il ne savait pas^ lui^ heureux qu'il était^ lui qui ne voyait que le doux regard de Lénora et s'enivrait au calice d'or de l'amour, il ne savait pas qu6bla vie du gentilhonunc était un étemel supplice ; que jour et nuit il avait devant lui un terrible avenir, et, la sueur de l'épouvante au front, comptait les heures qui s'écoulaient comme si chaque minute l'eût approché d'une inévitable catastrophe...; et en effet le notaire ne lui avait-il pas dit : a Encore quatre mois ! encore quatre mois, et la lettre de change échoit... et vos biens seront vendus de par la loi ! D

De ces quatre mois fatals deux déjà étaient écoulés!

Si le gentilhomme semblait encourager l'amour du jeune homme, ce n'était pas seulement par sympathie pour lui. Non ; le drame de sa douloureuse épreuve devait se dénouer dans un temps marqué : sinon, pour lui et pour son enfant, le déshonneur, la mort morale ! Le sort allait décider irrévocablement si de cette lutte de dix années contre l'affreuse misère il sortirait vainqueur, ou si, vaincu, il tomberait dans l'abîme du mépris public.

C'est pourquoi il cachait son indigence avec plus d'obstination que jamais, et bien qu'il veillât comme un ange protecteur sur les jeunes gens, il ne faisait rien néanmoins pour arrêter le rapide essor de leur amour.

Lorsque l'époque du retour de monsieur Denecker approcha, les deux mois de son absence parurent h Gustave s'être envolés comme un doux rêve. Bien qu'il

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fût à peu près certain que son oncle ne se prononcerait pas contre son inclination, il prévoyait cependant qu'il ne lui permettrait plus de passer autant de temps en dehors des affaires commerciales. La pensée d'être séparé de Lénora pendant des semaines peut-être lui faisait envisager avec anxiété et tristesse le retour de son oncle.

Un jour, il exprimait ses craintes devant Lénora avec une profonde mélancolie et dépeignait la douleur qui remplirait son cœur en son absence. Pour la première fois, il vit couler des larmes des yeux de la jeune fille. Il fut tellement touché de cette preuve d'intime afiTection, qu'il prit silencieusement la main de Lénora et demeura longtemps assis à côté d'elle sans prononcer une parole. Pendant ce temps, monsieur de Vlierbecke s'efforçait de le réconforter ; mais ses paroles ne parurent pas atteindre le but désiré. Cependant , après s'être longtemps ^désolé, Gustave se leva tout à coup et prit congé de Lénora, quoique l'heure ordinaire de son départ n'eût pas sonné. La jeune fille lut sur son visage qu'une révolution venait de se produire dans son âme et vit son regard étinceler de courage et de joie; elle s'efforça de le retenir et d'obtenir l'explication de cette joie subite ; mais il se refusa doucement à satisfaire sa demande, dit que le lendemain seulement elle connaîtrait son secret, et quitta le Grinselhof à pas précipités, comme s'il eût été poursuivi par une pensée qui l'obsédait.

Monsieur de Vlierbecke crut avoir lu dans les yeux du jeune homme ce qui s'était passé dans son cœur. Cette nuit-là, de beaux léves adoucirent son sommeil. ' Lé lendemain, lorsque fut venue l'heure où Gustave

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arrivait d'ordinaire, le cœur du père de Lénora battit d'une attente pleine d'espoir. Bientôt il vit Gustave franchir la porte et se diriger vers la maison.

Le Jeune homme ne portait pas les, habits d'étoffe légère qu'il, avait d'habitude; il était à peu près tout vêtu de noir, comme le jour où il était venu pour la première fois au Grinselhof.

Un sourire de Joie éclaira le visage du gentilhomme tandis qu'il allait au-devant de lui; cette toilette recherchée confirmait son espoir et lui disait qu'on venait tenter auprès de lui une démarche solennelle.

Gustave exprima le désir de se trouver seul avec lui pendant quelques instants. Monsieur de Vlierbecke le conduisit dans un salon particulier, lui offrit un siège, s'assit lui-même en face de lui et dit avec un calme apparent, mais d'un ton très-affectueux :

— J'écoute, mon jeune ami !

Gustave garda quelque temps le silence comime pour recueillir ses idées. Puis il dit d'une voix émue, mais cependant décidée :

— Monsieur de Vlierbecke, J'ose tenter auprès de vous une importante démarche ; votre extrême bonté me donne seule le courage nécessaire pour la faire, et quelle que soit la réponse que vous ferez à ma demande, j'espère que vous voudrez bien excuser ma témérité. Il ne vous aura pas échappé. Monsieur, que dès la première fois où j'eus le bonheur de voir Lénora un irrésistible penchant m'entraîna vers elle; elle m'apparaissait comme un ange ; elle est demeurée telle pour moi dex)uis. Peut-être avant de laisser prendre à ce sentiment

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un si grand empire sur mon cœur eussé-je dû vous demander votre assentiment; mais je croyais voir dans votre prévenante amitié pour moi que vous aviez lu au fond de mon cogur...

Le jeune honune se tut et attendit de la bouche du gentilhomme quelques mots d'encouragement; celui-ci le regardait avec un sourire calme^ mais qui n^exprimait pas toutefois jusqu'à quel point les ouvertures du jeune homme lui agréaient. Un signe de la nlain^ comme s'il eût voulu dire : Contmuez! fut son seul mouvement.

Gustave sentit toute sa résolution Tabandonner ; mais bientôt, surmontant ses craintes, il reprit courage et dit avec exaltation :

— Oui , j'ai aimé Lénora dès la première fois où son regard s'est arrêté sur moi; mais si une étincelle d'amour a surgi alors dans mon cœur, depuis elle s'est changée en une flamme qui me tuera, si on veut l'éteindre. Vous croyez. Monsieur, que sa beauté a seule éveillé mon amour? Assurément elle suffirait à charmer le plus insensible des hommes ; mais j'ai découvert dans le cœur de mon angélique amie un trésor bien plus précieux. Sa vertu, la pureté immaculée de son âme, ses sentiments à la fois doux et magnanimes, en un mot tous les dons que Dieu lui a si libéralement départis, voilà ce qui m'a conduit de l'amour à l'admiration, de l'admiration à l'adoration. Ah! pourquoi donc vous le cacher plus longtemps! Non, sans Lénora je ne puis plus vivre; la seule pensée d'être séparé d'elle m'accable de tristesse et me fait trembler. J'ai besoin de la voir tous les jours, à toute heure ; d'entendre sa voix, de puiser le bonheur

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dans son doux regard. Je ne sais^ monsiear de Vlieiv becke, quelle sera votre décision ; mais si elle est contraire à mon amour, croyez-le, mon cœur sera brisé pour jamais. Si votre arrêt devait me séparer de ma chère et bien-aimée Lénora, ce serait pour moi un coup mortel , et je prendrais la vie en horreur !

Gustave avait prononcé ces mots avec une profonde émotion et une grande énergie; monsieur de Ylierbecke lui prit la main avec compassion, et lui dit d'une voix douce :

— Ne vous troublez pas tant , mon jeune ami ; je sais que vous aimez Lénora, et même qu'elle n'est pas insensible à votre amour; — mais qu'avez-vous à me demander?

Le jeune homme répondit en baissant les yeux : .

— Si je doute encore de votre consentement après toutes les marques d'affection que vous m'avez données, c'est pour une raison qui me fait craindre que vous ne me jugiez pas digne du bonheur que j'implore.

Je n'ai pas d'arbre généalogique dont les racines s'enfoncent dans le passé ; les hauts faits de mes ancêtres ne brillent pas dans l'histoire de la patrie ; le sang qui coule dans mes veines est roturier. . .

— Croyez-vous donc, Gustave, que j'ignorasse cela le jour où vous êtes venu chez moi pour la première fois? Votre cœur, du moins, est noble et généreux : sans cela vous eussé-je aimé comme mon propre fils?

— Ainsi , s'écria Gustave avec une joyeuse espérance, ainsi "VOUS ne me refuseriez pas la main de Lénora, si mon oncle donnait son assentiment à cette unim ?

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«• Non^ répondit le gentilhoinnie, je ne vou8 la refuses nds pas ; c^est même avec une véritable joie que je vonconfierais le bonheur de mon unique enfant; mais H existe un obstacle que vous ne connaissez pas...

— Un obstacle ? dit le Jeune homme avec un soupir et en pftlissant visiblement; un 'obstacle entre moi et Lénora?

— (Contenez votre amour pour un instant^ repril monsieur de Vlierbecke^ et écoutez sans préoccupation l'explication que je vais vous donner. Vous croyez, Gustave, que le Grinselhof et les biens qui en dépendent sont ma propriété? Vous vous trompez ; nous ne possédons rien. Nous sommes plus pauvres que le paysan qui habite cette ferme devant la porte...

Le jeune homme regarda quelques instants son inter* locuteur avec surprise et doute ; mais bientôt sur son visage se peignit un-sourire d'incrédulité qui fit rougir et trembler le gentilhomme. Celui-ci reprit avec un accent plein de tristesse :

— Ah ! je vois dans vos yeux que vous n'ajoutez pas foi à mes paroles. Pour vous aussi je suis un avare^ un homme qui cache son or, qui laisse manquer du néces» saire lui et son enfant pour amasser des trésors, et sacrifie tout à Tabjecte passion de Fargent^Vn ladre que Ton craint et que Von méprise î

— Oh! pçirdonnez-moi , monsieur de Vlîerbecke, s'écria Gustave avec anxiété ; ma vénération pour vous est sans bornes...

— Ne vous effrayez pas de mes paroles, dit le gentilhomme d'une voix plus calme ; je ne vous accuse pas.

Gustave; seulement votre sourire me prouve que J'aî réussi vis-à-vis de vous aussi à cacher mon indigence sous Tapparence d'une exécrable avarice. Il est inutile que je vous donne maintenant de plus amples explications là-dessus. Ce que je vous dis est la vérité : je ne possède rien^ rien ! Retournez à votre château sans voir Lénora; examinez mûrement, et avec une entière tranquillité d'esprit, s'il n'y a pas de motifs qui doivent vous faire changer de résolution ; laissez la nuit passer sur vos réflexions, et si demain Lénora, pauvre, vous est restée chère, si vous pensez encore pouvoir être heureux avec elle et être sûr de la rendre heureuse, demandez le consentement de votre oncle. Voici ma main : puissiez-vous un jour la presser conmie la main d'un père, mon vœu le plus fervent serait accompli !

Le ton solcfnnel et posé de ces paroles convainquit le jeune homme qu'on lui disait la vérité, quel que fût l'étonnement que lui causât cette révélation inattendue. Mais une expression de joyeux enthousiasme ne tarda pas à illuminer ses traits.

— Si j'aimerai Lénora pauvre? s'écrîa-t-il. 0 mon Dieu ! la recevoir pour épouse, lui être uni par le lien d'un amour étemel, vivre auprès d'elle et trouver à tout instant le bonheur dans son doux regard, dans sa voix enchanteresse ! Savoir que j'ai le devoir de la protéger et que mon travail fait son bonheur ! Ah ! palais ou chaumière, richesse ou pauvreté, tout m'est indifférent, pourvu que sa présence anime le lieu où je me trouverai ! La nuit ne m'apportera aucun conseil... Ah! monsieur de Vlierbecke, si j'obtiens de votre générosité

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