BAES 6AN8S1VD01ICK
Saint-Sébastien et tombait cGmme une teinte rosée sur le front d'albâtre d'une jeune fille.
Lisa Gansendonck était assise près de la fenêtre de* vant une table. Elle songeait, car ses longs cils ndrs étaient baissés et un calme sourire voltigeait sur sa bouche^ tandis que^ par intervalles^ une légère rougeur venait colorer ses joues p&les et attester Témotion qui agitait son cœur. Alors eUe se redressait soudain sur sa chaise^ une flamme plus vive brillait dans ses yeux, et son sourire s'accentuait davantage comme si elle eût été en proie à un sentiment de bonheur.
EUe prit un journal français d'Anvers qui était déployé devant elle> mais^ après en avoir lu quelques lignes, elle retomba inmiobile dans sa première attitude.
Qu'elle était ravissante ainâ, posée comme une de ces charmantes créations qui n'appartiennent qu'au monde des rêves, au milieu du pluç profond silence, éclairée par les chauds rayons du matin, pâle et délicate, jeune et pure comme une rose blanche à demi fermée et dont le ccenr doit s'ouvrir à la prochaine aurore.
Des accents vagues et incertams, comme la mourante plmnte d'une harpe lointaine, tombèrent de ses lèvres. Elle disait en soupirant :
— Oh ! Ton doit être heureuse à la ville I Un bal pa^ reil ! Toutes ces riches toilettes, ces diamants, ces fleurs dans les cheveux, ces robes si riches que leur valeur suffirait à acheter la moitié d'un village; tout resplendit d'or et de lumière ! Et avec cela Furbanité, le beau langage*.. Oh I si je pouvais voir cela^ ne fût-ce qu'à tra« vers la fenêtre.
S^ft CEUVBES DE HEITRI CONSCIENCE.
Après une longue songerie la séduisante idée d'un bal à la ville parut Tabandonner. Elle s'éloigna de la table et alla se placer devant une glace dans laquelle elle contempla attentivement son image^ corrigeant çà et là un pli^ et passant la main sur sa tète pour donner plus de lustre à ses beaux cheveux noirs.
Toutefois elle était très-simplement mise; et Ton n'eût assurément pas pu reprendre grand'chose à sa toilette^ si l'odeur de Tétable, les murs enfumés de Taubei^e et les pots d'étain du dressohr n'eussent crié de toutes parts que mademoiselle Lisa n'était pas à sa plac-e.
Du reste^ sa robe de soie noire tout unie n'avait qu'un seul volant^ ; elle portait un fichu rose qui s'harmonisait d'ime façon charmante avec la douce pâleur de son visage. Elle était coiffée en cheveux^ mais en simplet bandeaux plats^ rattachés en couronne derrière la tête.
Après s'être arrêtée quelques instants devant la glace^ elle revint à la table et se mit à broder un col^ mais sans y prêter grande attention; ses regards errants témoignaient assez que sa pensée indécise était loin de son travail. Bientôt^ toujours songeuse^ elle dit d'une voix presque inintelligible :
— La chasse est ouverte; les messieurs de la ville vont revenur. Je àxAs être affable envers eux^ dit mon père. Il m'emmènera avec lui en ville pour m'acheter un chapeau de satin. Je ne dois pas demeurer assise et les yeux baissés; il me faut sourire et regarder les messieurs en face quand ils m'adressent la parole? Quelles
i . Ce mot est en français dans le texte, de mftme qae tons !«• moto en caractères italiques qa'on rencontrera pins loin.
BAfis gâusendongk: m
sont les intentions de mon père? 11^ dit que je ne sais pas à quoi cela peut être bon... Mais Rare! ! Il semble mécontent quand je change trop souvent de toilette; il soufire quand des étrangers me parlent trop longtemps. Que faire? Mon père le veut. Je ne puis cependant pas être malhonnête envers les gens! Mais je ne veux pas non plus faire de chagrin à Karel...
La voix de son père se fit entendre devant la porte; elle le vit s'incliner et faire des gestes de politesse à trois jeunes gens en habit de chasse. Une vive rougeur couvrit son front. Ëtait-ce désir ou timidité ? Elle passa encore une fois la main sur ses bandeaux noirs et demeura assise comme si elle n'eût rien entendu.
Baes Gansendonck entra avec sa société et s'écria avec joie :
— Voyez, messieurs, voici ma fille. Que dites-voUs d'une pareille fleur? Elle est instruite^ elle sait le fran« çais, messieurs; il y a autant de différence entre ma Lisa et une paysanne qu'entre une vache et une brouette.
Le domestique éclata de rire :
— Rustre ! s'écria baes Gansendonck en colère, qu'astu là à rire si bêtement ? Va-t'en !
— Oui, baes I
Kobe alla s'asseoh» dans le coin du foyer et se mit à humer voluptueusement le parfum du lièvre qui, de l'arrière-cuisine, venait jusqu'à lui en odorantes bouffées. L'œil fixé sur le feu, et la physionomie indifférente en apparence, il écoutait pourtant ce qui se disait autour de lui.
Tandis que Lisa s'était levée çt échangeait en français
S8S OEUVRIS DK HENRI CONSCIENCE.
quelques compliments avec les jeunes chasseurs, baes Gansendonck était descendu à la cave. Il en revint bientôt avec des verres etune bouteille qu'il posa sur la table devant sa fille.
— Asseyez-vous, asseyes-vous;, messieurs, dit^ nous allons trinquer avec Lisa; «tfa vaut fera bien mtiM. Ah I c'est en français? C'est étonnant que j'aime tant à entendre le français; je resterais une journée entière à écouter; cela me fait toujours l'effet d'une ohansont
U prit VictCMr par le bras et le força de s'asseoir àcMé de Usa <
— Pas tant de compliments, monsieur Yan Bruinkasteely s'écria-(-il| faites comme si vous étiez chez vous.
La physionomie si belle et si douce de lisa avait, au premier abord, inspiré une sorte de respect à deux des jeunes chasseurs; ils étaient assis de l'autre cAlé de h table, et oontemplaient silencieusement la nidve jeune fille qui s'efforçait visiblement de paraître polie, mais dont la pudeur effarouchée enflanûnait le front d'une ardente rougeur.
Victor Van Bruinkasteel n'était pas aussi retenu ; Il fie mit hardiment à prodiguer des louanges à la jeune fille 0ur sa beauté, sur sa broderie, sur sa façon de parler le firançais; il sut flatter avec tant de grâce et d'habOeté, sans sortv le moins du monde des convenances, que lisa rêveuse écoutait sa voii comme elle eût écouté un chant harmonieux.
Baes Gansendonck , qui à chaque mot sentait Tespénoce descendre dans son coeur^ et qm nourrissait une
BAES GANSSNDONGK. 2^9
certaine prédilection pour monsieur Victor^ se frottait les mains en riant^ et se disait à part lui :
— Personne ne ssii, quand le sou est jeté^ sur quelle face il tombera^ et tout est possible excepté qu'il reste en Yaiv. Gela ferait un joli petit couple ! — Allons, messieurs, buvez encore un coup. A votre santé, monâeur Van Bruinkasteel ! Continuez de parler français, je v<His prie; ne faites pas attention à moi; je vois dans vos yeux ce que vous voulez dire.
Les jeunes chasseurs paraissaient s'amuser extrêmement. A la vérité, Lisa ne parlait pas Uen le français; mais toutes les paroles qui sortaient de sa bouche avaient une si ravissante ingénuité, la pudique rougeur qui CO7 lorait son front était si charmante , tout en elle avait tant de fraîcheur et d'attrait, que le son £eui de sa vdx suffisait pour éveiller dans le cœur de douces émotions.
Victor, petit maître expert cooune il Tétût, eut bientôt trouvé le côté faible du virginal caractère de Lisa. U lui parla nouvelles modes, belles toilettes, vie de la ville, décrivit avec de splendides couleurs les bals et les fêtes, et sut si bien captiver l'attention de la pauvre fiUe que celle-ci savait à peine où elle en était.
Peu à peu Victor s'enhardit tellement qu'il alla, tout en causant, jusqu'à prendre, comme par mégarde, la main de Usa.
Alors seulement la jeune fille parut se févdller ; toute tremblante elle retira sa main, recula sa chaise, et interrogea d'un regard attristé les yeux de son père. Mais cdu}«ci, comme égaré par la joie, lui jeta un coup d'csil
de reproche et lui fit signe de la tête de rester assise où elle était.
Le mouvement de répulsion de Usa surprit Victor;! détourna la tête pour dissimuler son embarras. Il vit le domestique^ debout au coin du foyer^ fixant sur lui un regard menaçant qui se mariait à un sardonique sourire.
Il se tourna avec colère vers le baes et demanda :
— Qu'a donc à dire ce maraud pour qu'il ose me regarder si insolemment et se railler de moi?
— Lui, quelque chose à dire? vociféra le baes; vous allez voir ! Kobe !
— Qu'y a-t-il, baes?
— As-tu regardé insolemment monsieur Van Bruînkasteelf Oses-tu te moquer de lui, ver de terre?
— Je ris comme un chien dont* on a frotté le museau avec de la moutarde; je me suis brûlé la main, baes.
— FI! tu es encore trop stupide pour danser devant le diable ! Dehors I
— Oui, baes.
Le domestique quitta la chambre à pas traînants et en Atant son bonnet aussi gauchement qu'un niais.
Un instant aptes, Teffet de Taudace de Victor était déjà oublié; les jeunes gens causaient de nouveau galamment en français avec Lisa, et le baes les engageait à venir rendre visite à sa fille; il y aurait toujours une bouteille de son meilleur vin préparée pour eux. Lisa reprenait goût à l'étourdi bavardage de Victor, et se disait aussi en elle-même qu'un aussi beau langage valait mille fois mieux que la conversation vulgaire et
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commune des paysans^ qu'elle entendait tous les jours. Un jeune homme ouvrit la porte de derrière et entra dans la chambre suivi du domestique.
— Un verre de bière^ Robe^ et tbez-en un pour vous aussi^ dilnil.
Ce Vigoureux jeune homme portait une blouse de fine toile bleue^ une cravate de soie et une casquette de peau de loutre. Son beau et régulier visage était bruni par le soleil ; ses larges mains attestaient im travail journalier^ tandis que ses grands yeux bleus pleins de feu et de vie^ faisaient penser qu'il n'était pas moins bien doué du côté de Tesprit et du cœur que du côté du corps.
A son entrée Usa se leva et lui souhaita la bienvenue par un sourire si amical et si familier que deux des jeunes chasseiu*s le regardèrent avec étonnement. Adolphe^ le troisième chasseur^ le connaissait déjà depuis longtemps.
Le baes murmura quelques paroles d'un ton bourra et fit une mine rébarbative^ comme si la présence de Karel le brasseur lui eût été éminemment à charge; fl frappa même impatiemment du pied et ne cacha pas son dépit.
Le jeune homme ne semblait guère prendre garde à tout cela; ses yeux fixés sur Lisa paraissaient lui fîure une demande. La jeune fille lui adressa un sourire plus doux et plus expressif encore que le premier; alors seulement une expression de contentement apparat aussi sur le visage de Karel.
— Père^ dit Lisa.
— Encore ce mot de paysan I s'écria le baes.
S4Î OEUVESS DB HINBI CONSCIENCE.
-^Papa, dit Lisa en se reprenant, {>&?&> Kaidne prend-3 pas un \erre avec nous?
— Soit^ qu'il prenne un verre dans raimoiie I répondit brusquement le baes.
•— Je vous remercie ; baes Gansendonck, dit Kard avec un sourire incLùf; le vin ne me platt pas le matin.
— Non^ buvez plutôt de la bière^ jeune booune ; cela vous donnera une forte tète 1 dit le baes avec un rire moqueur et de l'air d'un bomme qui croit avw dit une chose spirituelle.
Karel était habitué au langage grossier de Gansen^ donck; il laissa passer cette sortie comme les autres; il se préparait à s'asseoûr vis-à-vis du domestique à l'autre coin de l'fttre^ mais Usa l'appela auprès d'elle et lui dit :
— Karel, voici une chaise; asseye;t-vous-y et causes un peu avec nous.
Baes Gansendonck regarda sa fille d'un air irrité, et se mordit les lèvres d'impatience. Karel n'en obéit pas moins à l'amicale invitation de Lisa, bien qu'il remai^ quàt la pantomime insultante du père.
— Vous aurez bonne chasse cette année, messieurs, ditp-il en flamand en s'asseyant auprès d'Adolphe; les lièvres et les perdreaux fourmillent.
— En effet, je le crois aussi, répondit Adolphe; pourtant ce matin nous n'avons pas eu la chance de rien tirer; les chiens n'ont pas de nez.
— Je me doutais bien, s'écria le baes d'un ion railleur, qu'il viendrait encore fourrer des bâtons dans les roues! Avec son étemel flamand I Maintenant vous n'en-
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tendrez plus un mot qui ne parle chiens, vaches, chevaux et patates. Laissez-le bavarder, monsieur Van Bruinkasteel et parlez français avec notre Usa ; j'entends cette langue avec tant de plaisir que je ne saurais trouver d'expression pour vous le dire.
Karel se mit à rire en haussant les épaules et regarda hardiment Victor en face. Ce dernier semblait avoir perdu toute son éloquence, et ne se montrait nullement disposé à poursuivre, en présence de Karel, son galant entretien avec Lîsa.
n y eut un instant de silence contraint. Le baes remarqua avec une sorte de désespoir que M. Van Bruinkasteel commençait à s'ennuyer ; jetant alors un regard de reproche à Karel :
— Monsieur Victor, dit-il, ne prenez pas garde à lui; c'est notre brasseur et ufl ami de la maison. Mais il n'a rien à dire ici, quoiqu'il s'imagine avoir tiré le numéro un. Continuez, monsieur Van Bruinkasteel ; j'entends que ma fille soit aimable pour vous, et qu'elle sourie quand vous lui parlez. Si le brasseur veut faire mauvaise mine, il peut aller la faire dehors.
Encouragé par ces paroles et voulant peut-être vexer le jeune brasseur, Victor se pencha vers Lisa et tout en lui parlant, lui lança une de ces orâllades que l'on se permet dans la haute société vis-à*vis d'une femme de la vertu de laquelle on n'a pas haute idée.
Karel pâlit, se mit à trembler, ses dents se serrèrent oonvtdftivement; mais il comprima aussitôt ces témoignages de souffrance et de colère. Néanmoins chacun s'en était aperçu. Victor en était tout ému, non qu'il eût res-
SM QEIJyRES DE HSNEI GONSGISNGE.
senti quelque crainte^ mais il avait été assez vivement impressionné pour n'avoir plus envie de lire et de badiner. Cet incident accrut Tirritation du baes^ qui frappait du pied en grondant sourdement. Lisa^ qui croyait que les dures paroles de son père avaient seules blessé le jeune homme^ baissait les yeux et semblait prête à pleurer. Karel était assis immobile sur sa chaise^ encore un peu pâle et tremblant^ mais la physionomie remise.
Soudain Victor se leva^ prit son fusil et dit à ses compagnons :
^ Allons, faisons encore un tour de chasse. Mademoiselle Lisa voudra bien me pardonner^ si sans le savoir^ j'ai pu dire quelque chose qui ne lui fût pas agréable.
— Qu'est-ceî qu'est-ce î s'écria le baes, tout ce que vous avez dit était parfait et accompli. Et j'espère bien que ce n'est pas la dernière fois qu'elle vous verra et vous entendra.
— Mademoiselle Lisa pense peut-être autrement^ bien que mon intention ait été de lui témoigner du respect et de l'amitié.
Voyant que sa fille ne répondait pas^ le baes entra en colère contre elle :
*— Çk, que signifie cette sotte conduite de paysanne? Lisa^ Lisa, pourquoi rester là comme une innocente! Réponds^ et vite !
Lisa se leva et dit en flamand d'un ton froid et poli :
— Monsieur Van Bruinkasteel^ ne picenez pas en mal qu'une chose autre que vos paroles m'ait rendue interdite. Tout ce que vous avez eu la bonté de me dire m'a
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été fort agréable^ et si vous nous faites encore l'honneur de venir chez nous^ vous y serez chaque fois le bienvenu.
— C'est cela! c'est cela! s'écria le baes en frappant des mains. Ah ! monsieur Van Bruinkasteel^ c'est une perle de fille ! Vous ne la connaissez pas encore ! £lle sait chanter comme un rossignol ! Voulez-vous vous asseoir encore un peu? Je vais chercher une autre bouteille T
— Non^ il nous faut partir^ autrement la journée entière se passera. Merci de votre amicale réception.
— Je vais faire avec vous un bout de chemin si ces mes^eurs le permettent^ dit le baes 5 j'ai encore là-bas^ près de la route ^ un petit bois que je vais voir ^ le pied du maître rend la terre meilleure^ dit le proverbe.
Les jeunes messieurs déclarèrent tous que la société de M. Gansendonck leur serait très-agréable^ et sortirent de l'aubei^e avec lui^ avec force formules de politesse. Le domestique suivit son maître.
Dès que les deux jeunes gens furent seuls^ Lisa dit d'une voix douce :
— Karel, il ne faut pas vous attrister de ce que mon père vous parle un peu rudement; vous savez bien qu'il ne pense pas comme il parle :
Le jeune homme secoua la tête et répondit : '— Ce n'est pas cela^ Lisa^ qui me fait peine.
— Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille avec surprise.
— Je puis difficilement vous l'expliquer^ Lisa. Votre âme naïve et pure ne me comprendrait pas. Taisonsnous plutôt sur ce point.
u. Kh
S4« OEUVRES DB HENRI GÔN8GISNGE.
«« Non^ il faut me le dire.
— Eh bien 1 je n*aime pas que les jeunes écervelés de la ville viennent étaler devant vous leurs fades compliments* n s'y glisse si facilement des choses inconvenantes ; et en tout cas^ ces belles manières françaises et ces galantes œillades me prouvent qu'ils ne s'approchent pas de vous avec le respect que mérite une fenune.
Vœ sorte d'impatience mêlée de tristesse se peignit sur les traits de la jeune fille.
— Vous êtes injuste, Karel , dit-elle d'un ton de reproche; ces messieurs ne m'ont rien dit qui fût mcottvenant. Au contraire, en les écoutant, j^apprends comment il faut se tenir et parler pour ne pas passer pour une paysanne.
Karel baissa silencieusement îa tête, et un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine.
— Oui, je le sais, poursuivit Lisa, que vous détester les gens et les façons de la ville; mais, quoi que vous pensiez là-dessus, il est impossible que je me montre impolie. Vous avez bien tort, Karel, de vouloir me forcer à haïr des gens qui méritent plus d*estime que les autres.
La jeune fille avait prononcé ces mots avec une certaine amertume. Karel, assis vis-à-vis d'elle et toujours silencieux, la regarda fixement et avec une étrange expression. Elle sentit qu'il était en proie à une vive dou« leur, bien qu'elle ne pût comprendre conmient ses paroles à elle lui causaient une si profonde tristesse. Elle prit la main de son ami, la pressa d'une sympathique étreinte et reprit ;
BAE8 GARSlIfDONGR. Ut
«• MaiS; Kairel; je ne tous comprends pasl Que vourlea-vous donc qae je fasset Si vous étiez à ma place comment vous oonqMffieriez-vous quand des messieurs étranj^rs viendraient vous adresser la parole)
— C'est une affaire de sentiment^ Usa , répondit le jeune h<»nme en hochant la tâte -, je ne sais moi-même que vous conseiller; mais^ par ex^nple^ quand ce se» raient de beaux faiseurs de compliments comme ceux<-d, je leur répondrais bien avec politesse^ mab sans souffrir qu'ils vinssent s'asseoir en cercle autour de moi et me rempÛr les oreilles de vaines paroles.
-— Et mon père qui m'y contraint! 8^é<^a Lisa tout émue.
— On trouve cent raisons pour se leirer quand on ne tient pas à rester assise.
— Ainsi à vos yeux j'ai mal agi ! dit en sanglotant la jeune fille^ des yeux de laquelle jaillirent soudain des larmes. Je ne me suis pas bien comportée !
Le jeune homme rapprocha sa chaise de Usa et reprit d'une voix suppliante :
— - lisa^ pardonne^moi i Vous aussi^ vous devez être un peu indulgente pour moi; ce n'est pas ma faute s! je vous aime tant. Le cœur est mattre chez moi; je ne puis le contenir. Vous êtes belle et pure conmie un lis; je tremble à la pensée qu'un mot équivoque^ un souffle impur peut vous toucher; je vous aime avec un respect, avec une vénération pleine d'anxiété ; est-il donc surprenant que les langoureuses œillades de ces jeunes freluquets me fassent frémir? 0 Lisa, vous croyez que ce sentiment est blftmable. Peut^tre en est-il absf, en
effet ; mais, mon amie^ si vous pouviez savoir quelle peine déchire mon coeur^ quel chagrin cela me donne^ vous prendriez en pitié Texcès de mon amour; vous me pardonneriez mes idées jaohres^ et vous me consoleriez dans ma tristesse.
Ces paroles dites d'un ton calme et tendre émuient profondément la jeune fille. Elle répondit avec douceur au milieu de ses larmes :
— Ah ! Karel^ je ne sais quelles idées vous avez ; mais^ quoi qu'il en soit^ puisque ce qui vient de se passer vous chagrine^ cela n'arrivera plus. Si désormais il vient encore des messieurs je me lèverai et j'irai dans une autre chambre!
— Non^ non^ Usa^ ce n'est pas là ce que je désire^ dit avec un souphr Karel à demi honteux du résultat de ses observations. Soyez polie et affable envers chacun comme cela convient^ même avec les messieurs qui étaient ici tout à l'heure. Vous ne me comprenez pas^ ma chère amie. Faites comme auparavant; mais souvenez-vous que certaines choses m'affligent ; n*oubliez pas, dans ces cas-là, que votre père se trompe parfois, et prenez le sentiment de votre propre dignité comme mesure de ce que vous avez à. faire. Je sais combien votre cœur est pur, Lisa ; peu m'importe qui vient au Saint-Sébastien} mais je veux que l'on vous respecte : le moindre oubli, Fombre seule d'un manque d'égards vis-à-vis de vous me perce cruellement le cœur !
— Mais, Karel, vous avez entendu que monsieur Adolphe et ses amis doivent revenir souvent ici. II faudra bien que je leur parle et leur réponde si je
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reste en leur présence. En serez-vous chaque fois affligé ? Karel rougit; il se reprochait dans son for intérieur les observations qu'il s'était permises ^ et admirait la naïve bonté de sa bien-aimée. Il lui prit la main et dit avec un doux sourire :
— Lisa^ je suis un insensé. Voulez-vous me faire un plaisir?
— Sans doute, EareL
— Oui, mais sérieusement, en toute franchise. Oubliez ce caprice de ma part. Vraiment, cela me peinerait maintenant si je vous voyais changer de conduite. Aussi bien, pourquoi le demanderais-je, puisque votre père est le maître et vous forcerait d'agir selon sa volonté?
— • Â la bonne heure, Karel, vous êtes raisonnable maintenant, dit la jeune fille; je ne puis être autrement que polie, n'est-il pas vrai ? Mon père est le maître. D'un autre côté vous avez tort aussi; monsieur Van Bruihkasteel m'a parlé longtemps; tout ce qu'il m'a dit était très-convenable, et je me plais à reconnaître que je l'ai écouté avec plaisir.
Karel sentit une nouvelle oppression peser sur son cœur; mais il comprima ce sentiment renaissant et reprit d'une voix suppliante :
— Oublions ce qui s'est passé, mon amie. J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Ma mère a enfin donné son consentement; nous allons agrandh* beaucoup notre maison ; dès lundi les ouvriers se mettront à creuser les fondations. Il y aura une belle chambre pour vous seule, avec une cheminée de marbre et une jolie tapisserie. Nous aurons une demeure avec ime entrée parti-
SSO (EUVRSS M HINftl GOHSCtENCE.
culiëre et une nmite où il y aura on cabriolet p<yar vous« Ainsi^ chère Lisa, \oiis ne devres ni traTerserla brasserie ni vous asseoir an foyer conunun; vonsmènerez une rie calme et heureuse^ et vous aurez tout ce que votre cœur peut désirer. Cela ne voua léjouît-il pas^ mm amie)
— Vous êtes trop bon^ Karel^ répondit la jeune fllle^ je vous suis reconnaissante de tant d^affeotion et d'amitié ; mais je croîs que mon père vous pariera de quelque chose de mieux« Vraisemblablement cela vous plaira aussi ; il aimerait bien que nous louassions le petit pa* Villon inhabité qui se trouve derrière le château. Il me semble que cette idée n'est pas si mauvaise. De cette manière nous ne serions plus.au milieu des paysans et peu à peu nous pourrions faire connaissance avec des gens comme il faut.
«-< M ais^ Lisaj dit le jeune homme en Tinterrompant avec impatience^ oonmient est^-il possible que vous songiez à cela) Je serais forcé de quitter ma mère) ËUe est veuve et n'a au monde que moi seul ! Ët^ sans cette considération; je ne ferais même pas ce que vous dites; j'ai travaillé depuis mon enfance^ je dois continuer à travailler pour ma propre satisfaction^ pour ma santé^ et pour assurer le bien-être de ma mère... pour vous-même ^ Lisa^ pour embellir votre vie de tous les plaxôrs^ et pour avoir la conviction que le fruit de mon travail contribue à votre bonheur.
— Oh ! cela n'est certes pas nécessaire, dit Usa en soupirant; nos parents possèdent assez d'argent et de propriétés.
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— Et puis^ Usa^ réfléchissez que nous sommes aujourd'hui parmi les premiers de notre rang. Votre père est on des principaux propriétaires de notre commune; notre brasserie n'est en arrière sur aucune autre. Irai-je consentir à devenir un nouveau riche^ me mettre dans la nécessité de mendier Tamitié de gens orgueilleux^ et me faire détester par mes anciens compagnons comme un homme qui^ par fierté^ veut jouer au monsieur? Non^ lisa; cela pourrait flatter Tamour-propre de certaines personnes; moi^ cela m'humilierait et me ferait dépérir. Mieux vaut être estimé et aimé parmi les palans que d'être mal vu et dédaigné parmi les seigneurs !
Usa allait répondre à la sortie passionnée de Karel> mais le domestique ouvrit la porte^ et s'approchant pté^ dpitammeht du jeune homme lui dit et très^vite s
— Earel^ tiendriez-vous à vous disputer une héVM OU deux avec notre baes? Nonf Sauvez-vous bien vite alors ^ car il est furieux contre vous* Vous deves lut avoir vilainement marché sur le pied. SI vous ne partez pas, la maison sera sens dessus dessous^
— Ah! Karel^ dit Lisa aVec un soupir et en pressant la main du jeune homme^ partez^ jusqu'à ce que la colère de mon père soit passée* Cette iq[)rès-dlné6 11 n'y songera plus.
Le jeune brasseur secoua la téte^ salua sa fiancée d'un regard attristé^ et se hftta de franchir la porte de derrière de l'aubei^e.
Le domestique le suivit> et lui dit tout en marchant :
— Ne craignez rien, Karel, j'aurai roâl au guet et eus préviendrai quand le chariot sortira par trop de
tftS QEUYRKS DE HENRI CONSCIENCE.
romière. H y a quelque chose de dérangé chez notre baes. Mais soyez tranquille cependant^ la lubie se passera. Le coq tourne aussi comme un fou là-haut sur le clocher^ et cependant il annonce parfois le beau temps.
Chasteté , gloire des femmes, Belle mais aussi frfile Seui l
Deux mois s'étaient écoulés.
Un matin^ de bonne heure^ trois ou quatre jeunes paysans se trouvaient à la foi^e^ causant de mille choses. Sus tenait d'^ne main un fer dans le feu^ et tirait de l'autre un soufflet^ en sifQant Tair traînant d'une chansonnette :
— Ah çà ! qui a appris la nouvelle? s'écria un des jeunes gens; Usa Gansendonck va épouser un baron!
— Ah I ah I dit le f oi^eron en riant^ Tannée prochaine, Pâques tombe un vendredi ! Allez^ allez vendre vos nouvelles sur un autre marché 1
— Oui^ oui^ elle va se marier avec ce jeune monsieur qui depuis six ou sept semaines ne sort plus du Sainte Sébastien.
— Si cela réussit, le bœuf vêlera ! s'écria Sus.
— Vous ne le croyez pas? Le blaeskaek lui-même Ta dit au notaire.
— Alors je le crois beaucoup moins encore;
. — Savez-vous ce que je pense? Baes Gansendonck est occupé à se brasser lui-même de la bière bien amère.
BAES GANSENDONGK. S58
n court toutes sortes de bruits singuliers sur le compte de mademoiselle Lisa. Les. gens parlent d'elle conmieles juifs du lard.
— Le blaeskaek n'aura que ce qu'il mérite^ et cette coquette poupée à la mode aussi. Celui qui joue avec le chat attrape des coups de griffes^ dit le proverbe.
— Et le malheureux Karel qui est assez sot pour s'en fafa*e du chagrin. Je la laisserais joliment filer avec son baron !
•-Voilà Karel qui vient là-bas! dit un des jeunes gens, qui se tenait près de la porte. Même à cette distance, on voit qu'il est triste; il marche le menton sur la poitrine, comme s'il cherchait des épingles. On dit ait qu'il porte sur le dos la bêche qui doit creuser sa fosse.
Tous passèrent la tête dehors y et regardèrent Karel qui suivait lentement le chemin , les yeux baissés, songeur et distrait.
Sus jeta violemment son marteau contre l'enclume, conmie si une soudaine colère s'était emparée de lui.
— Que te prend-il donc? demandèrent les autres.
— Quand je vois Karel , mon sang bout ! s'écria Sus; je consentirais à rester toute une année sans voir une pinte de bière, si je pouvais entre quatre yeux forger à tour de bras sur le dos du blaeskaek/ L'orgueilleux lourdaud ! Par ses sottes lubies, il perdra l'honneur de sa fille : après ça, il en est le maître, et elle ne mérite guère mieux, l'écerveléeî Mais qu'il fasse dépérir de chagrin mon ami Karel, et qu'il le pousse dans la fosse. .. un garçon fort comme un chêne, riche, instruit, et d'un excellent cœur, qui vaut cent blaeskaek et cent coquettes
m CEtJYRlS Dl HKNEI COHSGIENGE.
comme la fille, voiU^ ce que je ne puii digérer. Yoyexvoiu, je ne veux de mal à penonne, mais û» par hasard^ Gansendonck se cassait le cou, je regardaraia ceb comme une punition de Dieu 1
-^ 8ûia tranquille. Bus! la punition vient toujours k son heure. Quand la fourmi gagne daa ailée, eUe est bien près de mourir.
^Ne menaoe pat tant, Sut, le Uoeitee^ adit quMlt« ferait mettre en prison.
•*« Bah! Je oraina aussi peu le fanfaron qpie a^l n'était qu'en peinturo sur la muraille.
•^ Mais ne pettx4u tme comprendra à Karel qu'A denaH la faùiaer courir avec eeux pour qui elle est bonne?
^ U n'y a pas d'onguent qui puisse le guànr; plus on le fait servir de plastron au Saini^SélmHên , et pire il devient; on lui fait croire là-bas que le chat pOnd des Q9ufa j il a perdu le sens. Q a perdu tout oouragf aussi : quand on parle un peu trop de cette afiaire, les larmes lui viennent aux yeux, il tourne les talona et bonjour les «nlsl
•*-> Mais Kobe ne pourra!t41 faire comprendre à son baee que lorsqu'une corneille veut voler avec les oigo* gnes, elle tombe bientôt dans la mer et s'y noie?
-^ Baes et dome3tique se servent du même peigne; deux sacs mouillés ne se sèchent pas Tun Tautre.
-H Tais^toi, Sus, le voilà; je crois qu'il vient à la fûige«
En efibt, Karel entra dans la foi^ et salua les compagnons avec un sourire forcé. Muet, il s'approcha de
BÀES 6iI9»SI(D0I«CK. . Sft5
PétabU^ tourna la vi$ de Tétau d'un air rêveur^ et prit eu main avec distraction les outils les uns après les autres^ tandis que les jeunes paysans le contemplaient avec curiositéet compassion.
Assurément une douleur sans répit devait consumer Karel; en si peu de temps^ U était déjà très-change. Son visage était d'une pâleur blôme, ses yeux sans éclat erraient autour de lui ou se fixaient opini&trémant sur des objets insignifiants; ses joues étaient creuses et (unaigries. Tout dans son attitude trahissait Taffaisse^ ment et la négligence; ses vêtements n'étaient plus pro«pres comme jadis ^ ses cheveux tombaient en désordre sur son cou.
— Eh bien , Karel, s'écria Sus, vous enfre* encore ici comme la lumière du soleil^ sans parler. Allons^ aHons^ jetés ces vilaines pensées par-dessus la haie> et songea que vous valea; nneux que ceux qui vous chagrinent! Faites une qrc4x dessus et buve^i une bonne pinte; toute votre tristesse ne donnera pas d'esprit au blaeskctekl Et quant à sa chaînante fiUe^ vous n'en feres^ jamais autre chose qu'une...
Un f rénûssement et un regard perçant de Karel arrêtèrent le mot sur les lèvres du forgeron.
^ Oui> reprit-il> je sais que je ne puis toucher à cela; vous resseniUez aux mauvais mialades qui ne veulent paa du médecin ou jettent les fioles par la fenêtre; mais peu importe^ il y a trop longtemps que ces foUes lubiea durent. Savez-vous ce que dit le blaeskaek ? H dit que mademoiselle Lisa va se marier avec monsieur Van Bruinkasteel, se msper devant la loi et l'église.
fbd OEUVRES BS HKNEI C09SCISNGS.
— J'aîme mieux qu'il Tépouse que moi^ dit un autre; il aura du beau^ une paysanne sortie du bon chemin et à bout de vertu!
Karel frappa sur Tétau avec son poing convulsivement fermée jeta à celui qui parlait un regard plein d'amertume et de colère^ et dit d*une voix étouffée :
— Lisa? Lisa est innocente et pure ! Vous parlez méchamment et injustement 1
Après ce peu de mots , il regagna la route et s'éloigna à pas lents de la forge ^ sans prendre garde à ce que lui criait encore son ami Sus.
n traversa la route et prit un sentier qui menait dans la campagne. Chemin faisant^ il se parlait de temps en temps à lui-même^ s'arrêtait parfois en frappant du pied, puis reprenait sa marche d'un pas plus rapide, et s'éloignait toujours davantage, lorsque y au coin d*une petite sapinière^ il entendit soudain prononcer son nom.
Il vit le domestique de baes Gansendonck assis sur le talus de la sapinière, une bouteille dans une main, un morceau de viande dans l'autre, et un fusil de chasse à cdté de lui.
— Ah ! Kobe , s'écria le jeune honmie avec joie , que faites-vous ici?
— C'est encore une lubie de notre baes, répondit le domestique. Dès qu'il peut se passer de moi, il faut me mettre en route et aller jouer au garde forestier. Je veille ici à ce que les arbres ne s'envolent pas.
— Faites quelques pas avec moi, dit Karel d'une voix suppliante.
— J'ai justement fini mon repas, dit le domestique en
BAES GANSENDONGK. 257
86 levant. Voyez ^ Karel^ le beau fusil de chasse? Le chien est tellement rouiUé qu'un cheval même ne Tannerait pas^ et le canon en est chaîné depuis vingt ans et trois mois ! Tel msdtre^ tel fusil !
— Allons y Kobe, dit le brasseur au domestique qui marchait à côté de lui; dites-moi un mot de consolation. Comment cela va-t-il là-bas?
— Poomie pourrie que je ne sais par quel côté entamer^ Karel. Les choses vont de travers : le baes^ fou de joie^ ne sait plus ce qu'il fait; il rêve tout haut barons et châteaux, il court jusqu'à trois fois par jour chez le notant.
— Pourquoi? Qu'est-ce que cela signifie? demanda Karel avec émotion.
—Il dit que Lisa va épouser d'ici à peu de temps monsieur Van Bruinkasteel.
Le brasseur pâlit et regarda le domestique avec une douloureuse surprise.
— Oui, poursuivit Kobe, mais le jeune baron ne sait rien de l'affaire et n'y songe pas.
— Et Lisa?
— Lisa non plus.
— Ah! dit Karel en respirant comme si un rocher venait de tomber de sa poitrine, Kobe, vous m'avez fait mal!
— Si j'étais à votre place, reprit Kobe, je voudrais voir clair là-dedans; quand on laisse trop pousser la mauvaise herbe, elle finit par étouffer le plus beau grain. Vous ne venez jamais au Saint-Sébastien qu'après que monsieur Van Bruinkasteel est parti; vous restez des
demi-journées entières assis auprès de Lisa^ et triste à émouvoir les pierres. Si lisa vous demande la cause de votre tristesse^ vous lui dites que vous êtes malade^ et elle vous croit.
•^ Mais, Kobe, que puis-je fairet Âu moindre mot que je touche de cette affaire^ elle se met à fondre en larmes ! Elle ne pie comprend pas.
*— Larmes de fenmie sont à bon marché^ Karel; je n'y ferais pas grande attention ; il est trop tard pour combler le puits quand le veau s'y est noyé. Un chien ne reste pas longtemps attaché avec des saucisses.
— Que voulez-vous dire? balbutia le jeune homme épouvanté. Soupçonnez -vous Lisat Craignez -vous qu'elle...?
— Si je savais qu'un cheveu de ma tête eût une mauvaise idée de Lisa, je l'arracherais. Non, non, Lîsa est innocente dans l'affaire. Elle s'imagine aussi, la pauvre fille, que ces cajoleries et ce langage français ne sont que les belles manières. Et quand, par amour pour vous, elle accueille le baron avec froideur, notre baes intervient et la force de se montrer aimable. Monsieur Van Bruinkasteel doit être bien bon; car le baes lui jette lisa dans les bras dix fois par semaine !
— Comment! dans les bras? s'écria Kare! d'une voix sombre.
— C'est seulement une manière de parler, poursuivit Kobe; si vous ne me comprenez pas, tant mieux!
— Que iauWl faire? que faut-il faire? s'écria Karel avec désespoir et en frappant du pied la terre.
— Cela n'est pas caché sous le sable que vous battez^
BAES OANSENDONGK. 259
Karel. Si J'étais vous, j'irais droit au but) mieux vaut un carreau caftsé que la maison perdue.
~ Que voules^vous dire ? pour l'amour de Dieu, parlez plus clairement»
—Eh bien, cherchez une querelle à monsieur Victor; fallût-il se battre> cela amkierait encore un diaugement, et d'ordinahià, en Rangeant ^ ce qui ne vaut rien s'améliore^
^ 8'il aie donnait seulement un prétexte! s'écria Karel; mais ce qu'il dit et fait est si habilement calculé, qu'il y à de quoi crôver de dépit sans pouvoir se venger.
— Allons^ allons, qui veut trouver n'a pas besoin de chercher bien loin. Marchez^luisurtepied, vous savez bien, son petit pied en pantoufles de velours I De cette manière, la partie sera bientôt en trains
— Ah ! Kobe> qu'en dirait Usa? Faut-il que je compromette Sa réputation par unô agression qu'on regarderait comme une preuve que moi aussi j'ai de mauvaises idées sur soïj compte t
— Pauvre innocent ! croyez-vous que l6s gens ne glosent pas sur Lisa? Il n^y a pas de mal qu'on ne dise d'elle tous les jours. Toute Taffaire est divulguée, et chacun y ajoute encore son petit mot.
— Mon Dieu! mon Dieu! elle est innocente^ et on ^accusé comme une coupable I
— Karel, vous n'avez plus de sang dans'le cœur. Vous voyê2 le mal grandir chaque jour^ et vous courbez la tête comme uû enfant impuissant. Vous voyez que tout concourt à pousser à sa perdition votre innocçnte amie : le langage séducteur dé Victor, te fol orgueil dd son
MO ŒUTBES DE HENBI CONSCIENCE.
père, et sa propre inclination à elle pour tout ce qui vient de la ville. Personne ne peut rien faire pour la sauver, personne que vous... ange gardien qui vous endormez tandis que le démon travaille à égarer cette chère âme! Grftce à votre craintive et débonnaire patience, vous abandonnez Lisa, seule en face du danger qui la menace! Si^ par malheur, elle succombait, à qui en serait la faute? Allons, aidez-vous, Dieu vous aidera; soyez courageux, tranchez le nœiid, montrez-vous homme! Le proverbe ne dit-il pas : C'est parce que le berger qui connaît le bon chemin s'en écarte, que la loup mange la brebis?
Karel ne répondit qu'après un moment de silence.
— Hélas! hélas ! dit-il en soupirant, j'ai peur de tout ! Que pourrais-je entreprendre? Je sais qu'au premier regard de Lisa la dernière étincelle de courage s'éteindra en moi : le cœur est malade, Kobe ; il faut subii* mon triste sort,^
— Défendez-la au moins contre les sanglants outrages du baron lui-même.
— Les outrages? L'a<4-il outragée ?
— Savez-vous ce que monsieur Yan Bruinkasteel disait avant-hier en se raillant à ses compagnons, en présence du chasseur d'Adolphe?
Il s'approcha mystérieusement du brasseur, et lui dit quelques mots à l'oreille.
— Tu mens l tu mens ! s'écria Karel en repoussant violemment le domestique; il n'a pas dit cela !
— Gomme vous voudrez, Karel, grommela Kobe, Soit! je mens, le chasseur ment; cela n'est pas vrai, cela
BÀES 6ANSEND0NCK. 26i
ne peut pas être^ monsieur Yan Bruinkasteel aime trop bien Lisa pour dire pareille chose !
Rarel s'était cramponné au tronc d'un jeune sapin ; sa poitrine se soulevait violemment; sa respiration se peiv dait en un lugubre et guttural sifflement; ses yeux étin-^ celaient d'un feu sombre sous ses sourcils abaissés. Ce que le domestique lui avait chuchoté à Toreille devait avoir fait à son cœur une af&euse blessure^ car il tremblait comme un roseau et rugissait comme un lion.
Soudain il tendit vers le domestique son poing convulsivement serrée et s'écria tout hors de lui :
— Âh! c'est donc un assassinat que tu me conseilles, démon?
Kobe épouvanté fit quelques pas en arrière^ et balbutia :
— Çà, Karel, est-ce pour rire ou non que vous faites si vilaine figure? Je ne vous ai fait aucun mal. Si vous aimez mieux voir mes talons, vous n'avez qu'à le dire : un bonjour^ tout est fini, et chacun va son chemin.
— Reste ici ! cria le brasseur.
— Ouvrez les mains alors, répondit Kobe, je n'aime pas les poings fermés.
Karel baissa de nouveau les yeux et demeura quelque temps immobile, sans regarder le domestique. Enfin, il releva la tête et demanda d'une voix tremblante :
— Kobe, Victor Van Bruinkasteel est-il à cette heure au Saint-Sébastien ?
— Oui, mais... oui, mais... s'écria le domestique avec angoisse, vous n'irez pas vous, Karel; dussé-je me battre avec vous, je vous en empêcherai tant qu'il me restera
Ml (EUVRS8 Dl HSNRI CONSCIENCE.
un souffle de vie. Je ne vous comprends pas : vous étesi comme dit le proverbe^ tantôt trop sage^ tantôt trop fou, jamais comme il faudrait être. Vous iriez faire du beaa au Saini-^Sébaëtien; vous aves le regard d'un taureau furieux!
Sans avoir égard à ces paroles, Karel fit volt^ace et s'achemina rapidement dans la direction de la demeure de baes Gansendonck. Le domestique laissa tomber son fu8il>.et se précipita au-devant du brasseur en le retenant de force*
— Laisse-moi allerl dit Karel tandis que Kobe le regardait avec un sourire ambigu; je veux partir, et tu sais bien que tu ne peux m'en empêcher. Pourquoi me forcer à te ftdre du malt
Ces paroles dites de sens rassis surprirent le domes^ tique : pourtant il ne lâcha pas prise et demanda :
— Promettez'Vous d'en rester aux mots et de ne pas recourir aux mainst
— Je ne ferai de mal à personne, répondit le jeune brasseur.
^ Qu'allefr-vou6 donc fairet
— Suivre votre conseil, Kobe; demander compte de sa conduite à tout le monde , et dire tout net ce que j'ai sur lé coeur; mais ne craignes rien, Kobe, j'ai une mère.
•-- Ah ! votre bon sens esb*il revenut Vous pouiries en remontrer au coq du clocher ! Vous ne feignez pas, n'estil pas vrait £h bien, allons, je vous accompagne. Soyez cabne et fort, Karel; qui parle haut a à moitié vaincu. Faites un peu de bruit, montres les dents^ et dites une
BAB8 OAIf8SllD01fGE4 Stfft
bonne fois son fait au baeâ; 16 coorng» ne lui donneni pas la fièvi^. DiôU sait^ û vous Tabordei bien> ti luimême ne priera pas le baron de passer désormais outre sa porté; et aloM^ après la douleur vient le plaisir! n me semble déjà voir le ménétrier sur son estrade I
Tous deux suivaient le sentier d*un pas mesuré; le domestique faisait entrevoir au jeune honrnie une consolante perspective^ l'encourageait à montrer toute la fermeté convenable , et lui conseillait de ne pas prendre garde cette fois aux larmes de Lisa avant d'avoir pleinement atteint le but qu'il avait en vue.
Non loin de Tauberge, Kobe quitta son compagnon préoccupé^ en alléguant qu'il était trop tôt pour qu'il rentrât à la maison^ et qu'il en avait encore pour toute une grande heure à jouer le garde forestier.
Karel lui serra la main avec reconnaissance et lui promit de nouveau de suivre son conseil. Il sembla au jeune homme, dès quHl se trouva seul, qu'un voile était tombé de ses yeux, et que pour la première fois il voyait clairement ce qui se passait et ce qu'il avait à faire. Il Se proposa de demander compte de sa conduite à baes Gansendonck, et, — ,que cela lui plût ou non, — de lui faire sentir combien sa folie mettait en péril non-seulement la bonne renonmiée de' Lisa, mais son honneur lui-même. La physionomie du jeune homme, lorsqu'il arriva près de l'auberge, attestait une cahne et froide résolution.
Cette disposition d'esprit changea tout à coup à la porte de derrière du Saint-Sébastien.
 l'intérieur de la chambre, on entendait la voix
Ml OEUVRES DS HBNRI G01f8GISlfGS«
séductrice du baron; 3 chantait une romance firançaîse dont Fair et le rhythme respiraient Tamour et la coquetterie.
Karel s'arrêta tout tremblant^ et prêta Toreille avec une fiévreuse attention :
Pourqaoi , tendre Élise , toujours vous défendre? A mes désirs daignez vous rendre.
Les doigts du brasseur se serrèrent convulsivement; ion cœur torturé était en proie à un terrible orage.
Ayez moins de rigueur; Si mon amour vous touche > Qu'un mot de votre bouche Couronne mon ardeur !
La voix de Lisa se mêlait timidement à celle du baron; elle aussi chantait ces voluptueuses paroles!
Le sang se précipitait impétueusement dans les veines du jeune honmie; ses yeux s'injectèrent^ ses dents se heurtèrent avec un grincement; et lorsque les derniers vers de la romance tombèrent sur son cœur de la bouche de Lisa et de celle du baron ^ comme d'ardentes étincelles^ ses cheveux se dressèrent sur sa tête.
Pitié! mon trouble est extrême.
Ah, dites je vous aime!
Je vous aime M
— Bravo ! bravo ! s'écria le baes en battant des mains. Oh ! que c'est beau !
|. Air de Joconde, Ces vers sont en fran^ dans le texte original*
BAE8 6ANSEMD0NGK. S65
Un lugubre sifflement s'échappa de la gorge contractée du jeune homme^ et il entra dans Tauberge.
A son apparition dans la chambre^ chacun se leva eifrayé ou surpris : Lîsa jeta un perçant cri d'angoisse et tendit vers Karel des bras suppliants; le baron le regarda en face d'un air fier et interrogateur; le baes fifappait impatiemment du pied et grommelait des injures en lui-même.
Un instant Karel demeura, comme hors de sens, la main appuyée sur une chaise ; il tremblait au point que ses jambes menaçaient de se dérober sous le poids de son corps; son visage était pâle comme un linge ; des frémissements nerveux et convulsifs couraient sur son front et sur ses joues ; en somme, son aspect devait être terrible, car le baron , quelque courageux qu'il fût d'ailleurs , pâlit aussi et fit quelques pas en arrière pour se mettre hors de la portée du brasseur furieux. Baes Gansendonck seul semblait encore se railler de Karel, et le contemplait avec un sourire de dédain.
Soudain le jeune homme lança au baron un regard brûlant de haine et de vengeance; le baron, choqué, s'écria d'un ton arrogant :
— Çà, que signifie cet enfantillage? Savez-vous à qui vous avez affaire? Je vous défends de me regarder aussi insolemment.
Le brasseur poussa un cri sourd, son poing se crispa sur le dossier de la chaise , et sans aucun doute il allait en frapper le baron à la tête, mais, avant qu'il eût eu le temps de faire ce mouvement , Lisa s'élança vers lui et enlaça ses bras au col de Karel en pleurant à chaudes
M OEUVRES D£ fiKtlRI CoNSCfENGE.
lannes. Son regard était si suppliant^ si âimâât; elle l'appelait de si doux noms^ que, vaifieu 6i k bout de forces, il s'adossa sur la chaise et dit avec un tMt)fond soupir :
— Oh I merci , merci > Usa t vous m^aveÉ sauvé I dans vous, c'en était fait 1
La jeune fille pressait ses deut mains et continuait à le calmer et à le consoler par d'affectueuses paroles» EUê voyait bien , à la violente émotion qui l'agitmt encore, que sa colère n'était pas éteinte, et s'efibrçait d'appren^ dre de lui la cause de son égarements
Sur ces entrefaites, le baron s'approcha de la porte, et il se disposait à quitter l'auberge; mais baes Gansendoùck lui cria :
-^ Ëh bi6n, moUsieur lé baron, âvék*-v(>us peur d'un paysan fou?
— Je ne crains pas un paysan fôu> répondit le baron en ouvrant la porte , mais il ne me convient pas de me prendre au collet avec lui.
A ces hisultantes paroles, Karel bondit, s'arracha des bras de son amie, et courut à la porte pôUr rejomdre le baron dehors; mais baes GanSendonck l'arrêta et s'écria transporté de colère :
— Holà ! maraud, à nous deux maintenait ! Gela dure depuis assez longtemps. Quoi! tu viendras chasser les gens de ma maison et y jouer le rôle de baes ! Frapper à coups de chaise monsieur le baron Van Bruinkasteel! Je ne sais ce qui me retient de te faire empoigner par les gendarmes! Viens, j'ai à te dire des choses que ma fille ne doit pas entendre: comme cela, ce sera
BAES GÀNSENDOMGK. 267
fini d'un seul coup^ ou je te montrerai qui est mattre ici. Un sourire amer crispa le visage dé Karel. Il suivit le baes dans mie autre chambre; celui-ci ferma la porte en dedans^ et muét^ VoAl plein de menace^ il se planta devant le brasseur, qui s'efforçait visiblement de réprimer son émotion et de ressaisir le calme nécessaire à son but dans cette entrevue souhaitée.
— Faites laide mine tant que vous voudrez, dit le baes, je me ris de vos lubies. Vous allez me dire, et un peu vite, qui vous donne le droit de venir dans ma maison pour y faire Tînsolent vis*à-vis du monde! Croyez-vous peutrêtre avoir acheté ma fille?
— Ne m'irritez pas, pour l'amour de Dieu, dit Karel d'une voix suppliante, laissez^moi revenir un peu à moi, je raisonnerai avec vous; et si vous ne voulez pas me comprendre, je m'en irai et ne remettrai jamais le pied sur votre seuil.
— Voyons, je suis curieux de vous entendre; je sais quelle chanson vous allez me chanter, mais cela ne réussira pas : vous frappez à la porte d'un sourd !
A cette ironie, la colère emporta de nouveau Kârel; il dit d'une voix rapide et avec des gestes saccadés :
— • Mon père vous a secouru, vous a sauvé de la ruine 1 Vous lui avez promis à son lit de mort que Lisa serait ma fename; vous avez encouragé notre amour
— Les temps changent et les hommes aussi...
— Maintenant que vous avez hérité d'un peu de boue, de cette boue qu*on nomme argent, maintenant vous voulez non-seulement briser, comme un ingrat , votre parole solennelle, mais encore vous souillez l'honneur
de ma fiancée. Vous vendez sa pudeur pour le vain espoir d'une élévation impossible^ et vous faites traîner son honneur dans la fange des rues
— Oh! oh! quel ton est-ce là? A qui croyez-vous parler?
— Et moi^ vous me faites dépérir, vous me faites mourir de chagrin et de désespoir. Non pas parce que vous voulez me ravir Lisa; non^ cela vous ne le pourriez paS; elle m'aime! Mais y a-tnl un plus grand martyre que de voir sous ses yeux pervertir son amie, sa fiancée, de la voir souiller par tout ce que la ville nourrit de mauvais et d'immoral? de devoir la conduire à l'autel quand la pureté de son âme aura été profanée?
— Avez-vous appris par cœur cet incompréhensible verbiage? Il n'en est pas plus clair pour cela. Je suis maître, et ce que je fais est bien fait; croyez-vous peutêtre avoir plus d'esprit que baes Gansendonck?
— Aveugle que vous êtes! vous forcez votre fille à écouter les paroles empoisonnées du baron; chaque fiâtterie est une souillure pour cette âme candide. Vous la poussez à sa perte; et si elle tombe... Hélas! le père même aura creusé l'abîme où devait s'engloutir l'honneur de son enfant! Qu'espérez-vous? Qu'elle épouse monsieur Van Bruinkasteel? Ah! ah! cela ne se peut! Son père et sa famille ne fussent-ils pas là pour l'en empêcher, que lui-même repousserait -une femme déjà déshonorée à ses yeux, et par la manière dont vous cherchez à l'attirer sans déguisement et par ses propres caresses.
— Continuez, s'écria baes Gansendonck avec un rire
BAES GANSENDONGK. S69
ironique^ je ne savais pas que votre chanson eût autant de notes. Elle n'épousera pas le baron? C'est ce que nous verrons! Vous viendrez à la noce si vous voulez bien vous conduire. Mettez-vous Tamour hors de la tète, Karel^ c'est ce que vous pouvez faire de mieux; autrement cela pourrait bien vous faire du mal. Tout en restant notre ami, ne venez plus à la maison^ car vous devez comprendre que le baron va désormais passer pour ainsi dire toute la journée ici, et vous vous trouveriez dans son chemin ; il n'est pas homme à hanter beaucoup les paysans.
— Ainsi la vue de ma mortelle douleur n'a aucun pouvoir sur vous? Il viendra encore la cajoler, la tromper par ses perfides paroles , célébrer dans ses chansons le désir et la passion, remplir le cœur de ma Lisa d'un venin qui doit tuer tout sentiment de chasteté et d'honneur?
— Du venin? Qu'est-ce à dire? Parce que vous êtes incapable d'en fabe autant. Voilà comme les paysans parlent toujours des messieurs de la ville; ils crèvent 4^envie quand ils voient quelqu'un qui connaît les belles manières et la politesse. Mîdtrisez votre cœur, mon garçon; vous continueriez que cela ne servirait à rien. Le baron viendra comme par le passé, et Lisa deviendra une grande dame. Vous vous casseriez la tète que cela n'y ferait pas plus qu'une mouche dans la chaudière de votre brasserie. J'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce que je veux, et personne n'a celui d'y mettre le nez, vous moins que tout autre !
— Le droit 1 s'écria Karel avec un rire amer, le droit
rm CEUVBEB DB HBlIRt GOKtClE
de perdre rhonneor de votre ^ifimt? de b livrei^^ inûooeate et pure comme elle Test > en proie aux calomniei» de diaoïmî de la faire hoam et détester par tout te monde ^ comme le méprisable jouet d'un jèUûe fat efi^ miné? Non> nm, ce droH vous ne Taves pas ! Usa m'appartient ! Si éoù père veut la précipiter dans la fange de rignominie^ moi je Teu arracherai triomphalement. J'avais oublié mon devoir; mais c'est fini maintenant. Votre baron 6e tiendra à Técart^ Lisa sera sauvée malgré vous. Non, Je n'ai plui^ d'égards pour votre fatale ambition !
•^ EsiK5è tout ee que vous avéx à dire t demanda baes Oansendonck avec la plus grande indifférence; alons je vous dirai tout net que je vous défends l'entrée de ma maison , et si vous osez encore y vemr> je vous ferai mettre à la porte par le garde champêtre et mes domestiques.
— Une aubèi^ est ouverte pour tout le monde.
— n ne manque pas che2 moi de chambres oii le baron pourra s*entretenir avec ma fille.
Le jeune homme, abattu et découragé, s'affids^a sur une chaise, pencha la tète et baissa les yeux sans répli*^ quer un mot.
-* Allons, partes, dit le baes; V6us âerez bien vite guéri de votre échec amoureux. Retoumet ehe2 vous, et dorénavant tene2-vous à distance du SaintSébasUeHj sans vous inquiéter davantage de Lisa. A cette condition, nous resterons bons amis de loin. J'oublierai votre arrogance et vos sottes lubies. Bon sens tard venu est aussi sagesse. **- Eh bien, partez-vous?
Karel se leva; son visage avait subi une complète transfonnation. La tension de ses nerfs avait disparu ; ce fiévreux élan d'énergie Tavait épuisé > Timpuissance de ses paroles lui avait ravi tout ^itirage. Suppliant et tes mains jointes^ il s*av5nça vers le baes> et ^ les yeux hu«mides^ lui dit :
•^ 0 Gansendonckj ayez pitié de moi^ de Lisa! Soyez sûr que J'en mourraL.. Par la màoaoire de mon père> je vous en conjure^ ouvrez les yeux* Donnez^moi votre fille en mariage avant que son nom soit tout à fdt déshonoré* Je la rendrai heureuse^ je Taimerai^ je la soignerai et tevàillerai pour elle comme un esdave 1 J'aursd pour vous la vénération^ l'obéissance > l'amour d'un fils 5 et vous servirai comme un valet !
En voyant Karel s'humilier si bas devant lui> le baes en eut quelque pitié^ et répondit :
-^ Karel , je ne veux pas dire que vous ue soyez pas un bon garçon^ et que ma Lisa n'aurait pas en vous un bon mari.
— 0 Baes> pour l'amour de Dieu> supplia le jeune homme en lui adressant un regard brillant d'espérance^ ayez cmnpassion de moi ! Donnez-moi lisa pour femme! J'accomplirai vos moindres désirs avec la éoumission d'un enfant t je vendrai la brasserie > j'irai habiter un château^ je quitterai mon rang de paysan^ je changerai complètement ma vie 1
— Gela ne peut plus se faire ^ mon cher Karel; il est trop tard.
-- Et si vous saviez que je dois bien sûrement en mourir?
— Cela me ferait vraiment peine^ mais je ne puis vous forcer à demeurer en vie.
— 0 Gansendonck! s'écria le jemie homme en levant les mains au ciel et tombant à genoux^ laissez-moi l'espérance ! Ne me tuez pas i %
Le baes le releva et reprit :
— Mais vous perdez la téte^ Karel ; je n'y puis plus rien faire. Songez donc combien les choses sont déjà avancées; demain nous allons dîner au pavillon chez monsieur le baron; il donne une fête en l'honneur de Usa.
— Elle? elle^ ma Lisa au château du baron ? Oh ! vous allez perdre son honneur à tout jamais ! n n'y a pas une seule femme au château !
^ Elle va faire connaissance avec la résidence de chasse de son futur mari.
— ^Ainsi, plus d'espoir ! A elle le déshonneur, à moi la tombe ! s'écria le brasseur avec horreur et la voix pleine de sanglots ; tandis qu'il portait les mains devant ses yeux et qu'un torrent de larmes coulait sur ses joues.
— Je vous plains^ Karel ^ dit le baes d'un ton indifférent. Lisa sera une grande dame. Cela est écrit là-haut; et cela sera...
Il prit doucement par les épaules Karel désespéré^ et le poussa vers la porte en disant :
— Allons^ cela a duré assez longtemps^ et cela ne peut d'ailleurs servir à rien. Retournez chez vous... et plus un mot à Lisa^ entendez-vous?
Karel se laissa pousser en avant ^ docile^ et muet. Sa tête affaissée penchait vers la terre ^ des larmes abon*
BAES GÂNSENDONGK. ^78
danies tombaient de ses yeux sur le sol. En entran dans la chambre où» se trouvait Lisa^ il jeta encore sui eUe^ comme un étemel adieu^ un regard mourant...
La jeune fille , qui depuis si longtemps déjà écoutait avec une profonde anxiété les sons confus qui retentissaient dans la chambre fermée ^ attendait^ debout et tremblante, que la porte s'ouvrît.
Et voilà que son amant apparaissait à ses yeux, muet, tout en larmes, comme une victime innocente qui marche à la mort! Un cri déchirant s'échappa de son sein ; elle s'élança vers le jeune honmie, se suspendit à son cou en gémissant, et s'efforça avec angoisse de l'éloigner de la porte! Karel jeta sur elle un douloureux regard et sourit si tristement , que ce funèbre sourire fit jaillir du sein de lisa un nouveau cri de détresse.
Baes Gansendonck détacha, en prononçant des paroles de menace, les bras de sa fille du cou de Karel, poussa le jeune homme hors de l'auberge, et ferma la porte derrière lui.
Celui qui allie Torgaeil à la sottise, se livre en proie lui-même à la risée des autres.
Baes Gansendonck courait comme un fou du haut en bas dans sa chambre; il avait descendu le miroir pour voir ses jambes, et marchait en arrière et en avant avec toutes sortes de cris d'admiration. Il était en manches de chemise et portait un pantalon à sous-pieds tout neuf. Sur une chiuse , près du mur, étaient étalés une paire
r& OEUYHKS P« MW^l COKIGIENCE.
de gwts jï^unes, un gilet blimo et vax )àM âe dentelle.
Le domestique se tenait au milieu de ta obaœbreavcc une cravate Idancbe pKée sur le bvaa* Il regardait le baes d'un air patient ; seulement de tempa en teaipa appsraissait sur ses lèvres un impereeptible sourire de pitié «m de mécontentement.
<«- i3i bien^ Kobe^ dit le bac» avee une }de eipansive^ qu'en dis<tut Ne va4-}l pas bien?
^ Je ne m'y eonneôspaa» baes, répondît Kobed'im tonfftobé.
-^ Tu peux toujours voir si eela ma va lûen ois mal.
<-» Je vous aime miew lans ees petites courroies au pantalon, baes; vos ïambes sont raidea coosme das manches ik balai,
Gansendonekj stupéfié par cette audaeiettse lAservation, lança au domestique un regard furieux el s'écria:
— Que signifie cela? Vous aussi , voua oommenoea ï dresser les oreilles I Croyez-vous que je vous paie et vous nourris pour më dire des choses déplaisantes. Allons, parlez I Me va-tril bien, oui ou non?
— Oui, baes.
— Quoi, oui, baes? vociféra Gansendonck en frappant du pied* Me vart-il \mx^ oui ou non ^ |e te demande»
— - n ne saurait vous aUeir mieux^ baes»
— Ah Uu es entéWî Youdrais-tu recevoir \m compte, et 9S\sx cherdier un autre service? N'as-tu pas la vie asse« bonne id^ fainéant? Tu désira peut^trè (te meS»
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leur pain que du paiu de fFomentI C'est ain» qu'on tombe du ^fle aux joncs; mais le proverbe dit bien vrai : Donnez de Favoine à un âne, il courra aux cbaiw donsl
Kobe , aveo ime anxiété feinte ou récite , dit A'm ton ^ppliant ;
^ Ob! baeSi j'ai é mal au ventral Je ne saii ce qu« je din; il faut me pardonner ; votre pantalon voua va aussi bien quQ s'il était peint sur vos jamb^$«
— Ah! tu as mal au ventrQ) demanda I0 baes avec intérêt. Ouvre la petite armoire là^baa et bois un coup d'absinthe. Ce qin est amar i^ la boucha est aain pour l'estomac,
-— Oui> baes; vous êtes trop bon^ bae»^ répondit Kobe en se dirigeant vers l'armoire.
— Donne-moi ma cravate., dit le baea, et avec précautioui pour ne pa^ la chiffonnerf
Tout en continuant de s'habiller* et de s'ijusteri il parlait tout songeur :
— Eb 1 Kobe, comme les paysans ym\ rester bouche béante^ en me voyant passer avec un gilet Uanc, un ja*" bot de denteUQ et des gant^ jauneal Dieu sait s'ils ont jamais rien vu de pareil en leur vie 1 J'avais demandé avec adresse à monsieur Van Bruinkaateel comment lea messieurs qui savent leur monde a'babiUent quand ils vont dîner dehors; et en quatre jours on m'a confeo» tionné tout cela en ville, Avec de l'argent, on fait plus que des merveilles, on fait des miracles. Et Usa, elle leur fera sortir les yeux de la tête avee les si3^ vohnti de sa çobedesoiel
Sie (EUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
— Six volants y baes? La dame du cMieau n'en porté elle-même que cinq^ et encore faut-il que ce soit dimanche.
— Si Lisa voulait faire selon mon goût^ elle en porterait bien dix : quand on est bien dans ses affaires, il faut le montrer^ et qui peut payer peut acheter. Tu la verras passer devant les paysans conmie une vraie dame^ Kobe^ avec un chapeau de satin sous lequel il y a des fleurs comme celles qui fleurissent l'hiver au château.
— Des camélias^ baesî
— Oui^ des camélias. Pense un peu, Kobe, ils avaient en ville mis sur le chapeau de Lisa des épis de blé et des fleurs de sarrasin; mais j'ai fait bien vite 6ter cette garniture de paysanne. Donne-moi mon gilet, mais sans le toucher avec les mains.
— C'est là un art que je n'ai pas appris, baes.
— Imbécile, je veux te dire de le prendre avec Tessuie-main.
— Oui, baes.
— Dis-moi, Kobe, me vois-tu assis à table au château? Lisa entre moi et monsieur le baron? Nous entends-tu faire des compliments et dire de belles choses? Nous vois-tu boire toutes sortes de vins extraordinaires et manger du gibier préparé avec des sauces dont le diable luÎHOQéme ne retiendrait pas les noms? et cela dans des plats dorés et avec des cuillers d'argent?
— Oh î baes, taisez-vous, s'il vous plaît; j'en ai l'eau à la bouche!
— Il y a bien de quoi, Kobe; mais je ne veux pas être seul heureux; il reste encore la moitié du lièvre d'hier;
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tu peux la manger^ et bois avec cela une couple de pintes de bière d'orge.
— C'est beaucoup de bonté, baes.
— - Et viens ensuite dans Taprès-dlnée au pavillon voir si je n'ai rien à t'ordonner.
— Oui, baes.
— Mais, dis un peu, Kobe, Lisa serait-elle déjà habillée?
— Je ne sais pas, baes; quand je suis allé tout à l'heure chercher de l'eau de pluie fraîche, elle était encore assise auprès de la table.
— Et quelle robe avait-elle?
— Sa robe ordinaire des dimanches, je crois, baes.
— Ne t'a-t-elle pas dit qu'hier j'ai mis le brasseur à la porte?
— J'ai vu qu'elle est très-abattue, baes; mais je ne m'informe pas des choses qui ne me regardent point : fou est celui qui se brûle à la marmite d'un autre.
— Tu as raison, Kobe; mais moi je suis maître de te parler de cela si je le veux. Pourrais-tu croire qu'elle tient encore tellement à ce fou de Karel, qu'elle refusait d'aller dîner au pavillon parce qu'elle a vu l'autre pleu-
' rer en s'en allant? N'ai-je pas dû me quereller avec ma propre fille pendant toute la soirée, pour lui casser la tête?
— Et a-t-elle enfin dit qu'elle irait avec vous, baes?
— Quoi? elle n'a rien à dire. Je suis maître !
— Cela est certain, baes.
— N'a-t-elle pas même eu l'audace de me dire qu'elle ne veut pas se marier avec le baron?