II
^'^^ GEUYRSS 0£ BSNRl CONSCIENCE.
— Vraiment?
— Oui, et qu'elle demeurera fille toute sa Tie si elle n'a ce maraud de Kajrel pour mari. EUe serait belle dans la sale brasserie, assise à un rouet auprès de la joiarmîte aux vaches! Et quand elle voudrait aller en ville, eOe pourrait grimper sur la charrette à bière , n'esl-ce pas, Kobeî
— Oui, baes.
•*- Allons, donne-moi mes gants ; je suis prêt. Voyons un peu ce que fait Usa; peut<^<xe va*t^Ue encore nous régaler de quelque nouveau oaprîce* Hier soir du moins elle ne voulait pas entendre raison sur les six volants de sa r(d)e neuve. Bon gré» mal gré, elle a'habiltera comme je le juge convenable»
lisa était assise dans la chambre de devant, auprès de la fenêtre. Une profonde tristesse était empr^te sur son visage, elle tenait une aiguille d'une mam et de l'autre un ouvrage de broderie, m^is ses pensées ëtai^t bien loin» car elle restait immobile et ne travaillait pas.
-^ Qu'estK^ que c'est que cela? s'écria baes Ganseudonck avec colère; ]e suis babiUé de la tète aux pieds, et tu es encore là coi^me s'il ne s'agissait de rien.
— - Je suis prête ^ mon père, r^ondit Lisa avec une patiente résignation.
— Mon père! mon père! Tu veux donc encore me faire sortir de ma peau?
— Je suis prête, papa, rép^ la jeune fille.
— Lève-toi un peu, dit baes Gansendonck avec une mine rébarbative; quelle robe a»*tu làt
— • Ma robe des dimanches» papa.
BAB8 GÀNSENDONGK. 279
— Vite^ va mettre ta robe neuve et le chapeau à fleurs!
Usa courba la tête et ne répondit rien.
— * De mieux en mieux ! vociféra baes Gansendonck. Parlerasrtu, oui ou non?
•— Ah! papa^ dit Usa d'une voix suppliante > ne me contraignez pas. La robe et le chapeau ne s'accordent pas avec notre condition; je n'oserais les porter pour traverser le village. Vous voulez que je vous suive au château^ bien que je vous aie supplié à genoux de me laisser à la maison. Eh bien^ je le ferai; mais^ pour Tamour de Dieu^ laissez-moi y aller avec mes vêtements ordinaires des dimanches.
~ En bonnet^ avec un seul volant à ta robe ! dit baes Gansendonck avec ironie. Tu ferais belle figure comme cela^ à une table couverte de plats dorés et de cuillers d'argent! Allons^ allons^ pas tant de paroles; mets ta robe neuve et ton chapeau^ je le veux!
— Vous pouvez faire ce que bon vous semble^ papa, dit Usa en soupirant et en penchant la tête avec désolation; vous pouvez me gronder, me punir; je ne mettrai pas la robe neuve, je ne porterai pas le chapeau...
Du coin du foyer, Kobe hochait la tête pour encourager la jeune fille dans sa résistance.
Le baes se tourna vers le domestique^ et lui demanda d'un ton furieux :
— Eh bien, que dis<>tu d'une fille qui ose parler ainsi à son père?
— Elle pourrait bien avoir raison, baes?
— Que dis-tu là? Toi aussi? Vous entendez-vous en-
semble pour me faire crever de colère ! Je t'apprendrai^ ingrat vaurien !... demain tu partiras dlci !
— MaiS; cher baes^ vous ne comprenez pas^ répondit Kobe avec une terreur simulée. Je veux dire que lisa pourrait bien avoir raison si elle n'a pas tort.
— Ah ! parle donc un peu plus clahrement une autre fois,
— Oui, baes.
— - £t toi, Lisa, dépéche-toil Que cela te plaise ou non, tu m'obéiras, dusse -je te mettre ta robe par force.
La jeune fille fondit en larmes. Cette circonstance accrut sans doute encore le mécontentement de son père, car il se mit à gronder vivement en lui-même, et à heurter avec colère les chaises les unes contre les autres.
— Encore mieux ! cria-tril ; pleure une heure ou deux, Lisa, tu seras jolie après, avec une paire d'yeux rouges comme un lapin blanc ! Je ne veux pas que tu pleures; c'est un tour que tu joues pour que nous soyons forcés de rester à la maison.
La jeune fille continuait à pleurer sans dire une pa- ' rôle.
— Allons, dit le baes avec impatience, puisqu'il n'en peut être autrement, habille-toi comme tu voudras, mais cesse de pleurer. Pour Dieu, Lisa, hàte-toi !
La jeune fille quitta sa chaise et, sans parler^ monta l'escalier pour aller se préparer à la visite au château.
A peine avai^elle disparu, que monsieur Yaûa Bruinkasteel entra dans l'auberge, en disant au baes ;
BAES 6ÀNSEND0NGK. S81
-— Qu'est-ce qui vous a retenu si longtemps^ monteur Gansendonck. J'avais peur qu'il ne vous fût arrivé quelque chose. Nous vous attendons depuis plus d'une heure déjà.
— C'est la faute de Lisa^ répondit le baes ; je lui avais fait faire une belle robe neuve et un chapeau de satin; mais je ne sais ce qu'elle a en téte^ elle ne veut pas mettre d'habits neufs.
— Elle à raison^ monsieur Gansendonck ; elle est^ cer^ tes^ toujours a^sez charmante.
•— De beaux habits ne gâtent pourtant rien^ monsieur Victor.
Lisa descendit^ et salua le baron avec une fix>ide politesse. Ses yeux attestaient sa tristesse, et il était facile de voir qu'elle avait pleuré. Elle portait sa robe de soie ordinaire^ à un seul volant y et un bonnet de dentelle de la forme de ceux qu'on porte en ville, et que l'on nomme cornettes.
EUe passa avec intention son bras sous celui de son père, et voulut l'attirer vers la porte; mais le baes se dégagea et s'éloigna d'elle conmie pour inviter le baron à être le cavalier de sa fille.
Monsieur Victor ne parut pas s'en apercevou*; peutêtre croyaitril inconvenant pour Lisa et pour lui-même de traverser le village bras dessus bras dessous.
Après quelques façons pour savoir qui passerait le premier la porte, on quitta l'auberge. Le baes fit de nécessité vertu, et se mit en route avec sa fille. Chemin faisant, il dit avec aigreur :
— Vois-tu bien, fille entêtée? Si tu avais ta belle robe
M GEUVRI8 DS HINRI G0M8CIENGS.
«t ton chapeau à fleurs^ le baron t'eût donné le bras. Maintenant il ne veut pas : la mise est trop commune, iroilà ce que c'est I
Ils devaient passer devant la brasserie. Là, derrière le mur de Tétable^ la Jeune fille vit le désolé Karel qui, debout^ les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée^ attachait sur elle un oeil attristé^ sans témoigner ni colère ni surprise. Seulement on lisait dans ses regards mourants Vabattement^ le découragement et un morne désespoir.
Lisa jeta un cri d'angoisse^ s'arracha du bras de son p^ve et s*élança vers Karel, dont elle saisit les deux uiains dans ses muns frémissantes avec mille exclamations confiises de consolation et de tendresse.
Baes Gansendonck s'approcha des deux amants^ lança au brasseur un regard furieux^ et força sa flile à s'éloH gner de lui.
Usa se remit en marche^ muette et Tâme remplie de pensées amères^ vers le pavillon de monsieur Van Brudnkasteel.
VU
L*tegiieU eit la wûk% de tout 1m miiz.
Vers la fin de l'après-midi , Karel était dans un haut taillis, le dos appuyé au tronc d'un bouleau. Devant lui, de l'autre côté du fossé, s'élevait le pavillon de chasse de monsieur Van Brumkasteel.
BÂEB OiNSENDOlSGK. 283
Depuis longtemps déjà ^ le jeune homme se trouvait dans ce lieu solitaire.; il ignorait lui-même comment et pourquoi il y était venu» Tandis que^ la tdte pleine de désolantes rêveries^ il errait^ distrait^ à travers champs^ son cœur l'avait conduit de ce côté pour. Tabreuver d'un fiel plus amer encore. Il était là maintenant comme une statue inanimée^ le regard opiniâtrement fixé sur la demeure du baron, et trahissant seulement de temps en temps la vie par un triste sourire ou un frémissement convulsif . Son âme était à la torture : grâce à son imagination tourmentée^ il perçait à travers les murailles der^ rière lesquelles devait se trouver Lisa; il la voyait assise à côté du baron; il entendait des déclarations d'amour^ de galantes et séductrices paroles; il surprenait de lascives œillades^ et voyait baes Gansendonck s'efibrcer de faire taire la pudeur de sa fiile^ et alors... alors la faible Lisa ne savait plus que faire ^ elle laissait le baron lui prendre la main et attacher sur elle le regard profanateur du désir I
Pauvre Karell il perdait son propre cœur de mille blessures^ et forçait son imagination surexdtée à fouiller la plaie pour lui faire vider jusqu'à la lie le calice de douleur*
Après s'être longtemps perdu dans ces Mstes et douloureuses rêveries^ il tomba dans une sorte de sommeil de l'esprit. Ses nerfs se détendirent^ ses traits n'accusèrent plus que l'indifférence de Tépuisement, sa tête s'affaissa sur son sein, et ses yeux, à demi fermés, se fixèrent sur la terre. Soudain le son de quelques lointains accords, auxquels se mariai^t les accents d'une
voix d^omme affiûblie par la distance^ vinrent frapper son oreille.
Quelque peu distinct que fût ce chant^ il agit puissamment sur Tàme du jeune homme. Tremblant de tous ses membres^ la soif de la vengeance peinte sur les traits^ il bondit comme si un serpent Teùt mordu. Un ardent éclair rayonna dans ses yeux^ ses lèvres crispées laissèrent ses dents à découvert^ ses doigts craquèrent^ tant il serrait les poings avec fureur. Il connaissait ce chant exécré^ ce chant qui ^ comme une voix infernale , avait, un matin j fait entendre à l'oreille de Lisa le langage da désir et de la volupté. Elles brûlaient encore son cœur, ces odieuses paroles que la bouche de Lisa avait renvoyées comme un écho au séducteur.
Dans son désespoir^ le jeune homme brisait les jeunes branches de chênes^ et de rauques exclamations s'échappaient de sa gorge contractée
Le ton du chant s'éleva^ les paroles devinrent plus saisissables; les mots: Je vous aime! montèrent jusqu'au taillis j et le baron y mettait tant de feu^ tant de sentiment^ qu'il était impossible qu'il ne s'adressât pas directement à Lisa.
Tout hors de lui^ ne sachant ce qu'il allsdt faire, Karel s'élança dans le fossé, gravit l'autre bord^ et disparut sous l'épais feuillage d'un massif de coudriers qui s'étendait au bord d'une large allée. En se cachant toujours, il se glissa comme une bête fauve à travers le massif, jusqu'à ce qu'il approchât d'un sombre dôme de feuillage. Les branches de deux haies de charmes plantées à peu de distance l'une de Tautre avaient été courbées
BÂES GANSENDONGK. ^^
avec soin, et fonnaient par leur réunion cette voûte verdoyante. Bien que les derniers rayons du soleil éclairassent encore un côté de cette allée^ et semant de points lumineux les feuilles transparentes^ les fissent se détacher sur le fond d'un vert plus foncée il y faisait néanmoins très-sombre.
Le jeune homme traversa l'allée^ et s'approcha de la maison^ du côté de la salle où se trouvaient le baron et ses convives.
A trois ou quatre pas d'une fenêtre de ce salon s'élevait un massif de seringats dont à coup sûr les fleurs devaient âu printemps remplir toute la maison de leur doux parfum. Karel se blottit dans cette retraite, d'où son regard pénétrait directement et sans obstacle dans le salon.
Ah ! conune son cœur battait, comme le sang lui bondissait à la tête ! Il pouvait tout voir, tout entendre, car le vin et la joie avaient haussé les voix.
Il lui sembla qu'on voulait forcer Lisa à faire quelque chose contre son gré. Le baron l'attirait par la main vers le piano avec une douce violence; son père la poussait avec moins d'égards, et s'écriait à demi fâché :
— Lisa, Lisa, tu vas encore une fois me faire sortir de ma peau avec ton entêtement! Yas-tu recommencer comme ce matin? Ces messieurs te prient avec tant d'amabilité de chanter une fois encore cette petite chanson, et tu es assez malhonnête pour refuser! n ne faut pas cacher ta voix, fillette, mais bien la faire entendre.
Le baron insista de nouveau; le baes ordonna avec
odère; Usa obéit^ et commença à chanter avec le baron; le piano les accompagnait ; Usa disait :
Ah ! pitié, mon trouble est extrôme, ÏAle&, ]6 TOUS aime, J« TOUS aime!
Le feuillage des seringats ftémit comoie sous Tetfort d'un coup de vent...
Baes Gansendonck avait pour ainsi dire perdu la tête d'orgueil; son visage rayonnait et était pourpre de contentement; il se frottait continuellement les mains ^ et parlait â librement^ si hardiment et si souvent^ que celui qui ne Teùt pas connu Taurait sans aucun doute pris pour le propriétaire du château. Debout près du piano^ il balançait la téte^ frappait de son pied lourd la mesure à contre*temps sur le parquet cîré^ et disait de temps en temps à sa fille :
— Plus fort ! Plus vite ! C'est bien ainsi ! Bravo !
n ne sentait pas qu'Adolphe, son ami, et jusqu'à Yio tor lui-même, le prenaient pour point de mire de leurs plaisanteries; il regardait au contraire le rire moqueur des jeunes gens comme une marque d'approbation et d'amitié.
A peine le chant étaîMl fini qu'Adolphe, qui était assis au piano, promena un instant ses doigts sur le clavier, et conmiença une valse si sautillante, si entraînante de rhythme et de mélodie, que le baes se sentit excité à danser, et se dressa en effet sur la pointe des pieds comme s'il allait bondir autour de la salle.
-» Danser! danser I s'écria4-il, notre Usa le fait avec
BAES GANSENDÛNGK. ^^
une telle perfection ^ qu'on voudrait TenleT^r rien qu'à lui voir bouger le pied! Allons, Lisa, montre un peu oê que tu as appris dans ton penémmat i
lisa^ qui déjà s'était vue avec chagrin contrainte à ehanter> voulut s'éloigner du piano pour éluder cette fois Tordre de son père; mais celui-ci la ramena au milieu du salon, et fit un signe d'encouragement au baron.
Celui-ci, en veine de légèreté et de bonne humeur, s'élança, passa le bras autour de la taille de la jeune fiUe, etl'entratna de façon à lui faire faire malgré eOe cinq ou six pas.
Un cri sourd monta du buisson de seringats, cri lu* gubre et douloureux comme le dernier soupir d'un lion mourant. A l'intérieur, on était beanooup trop occnpé pour remarquer cette exclamation de douleur.
Comme Usa se refiisait absolument à danser et se laissait traîner de mauvaise grâce , monsieur Van Bmhifcasteel dut renoncer à son projet. Il s'excnsa poliment auprès de la jeune fille confuse, et ne parut tmppé ni de sa visible tristesse ni de son refus. Le jeime freluquet s'amusait; vraisemblablement il ne voyait en Lisa Gan^ sendonek qu'une charmante et naïve jeune fille qui l'aidait à passer agréablement son temps. Si un sentiment plus vif l'eût porté vers elle, assurément la frmdeur de la jeune fille l'eût mécontenté ou attristé; mais il ne parut pas même y faire la moindre attention. Il s'inclûia galamment, officit son bras à Lisa, qui cette fois n'osa le refuser, et dit aux autres :
— Allons fafa-e un tour de promenade au jardin jusqu'à ce que les lumières soient allumées ! Ne trouver pas
9M CEUVRK8 DR HBNRI CONSCIENCE.
mauvais^ mes amis, que je sois le cavalier de mademoisettelisa.
Tous descendirent Tescalier en pierre de taille^ et se dirigèrent vers la partie la plus ombragée du jardin. Plusieurs sentiers s'offinrent à eux; le baron emmena Lisa vers un parc de dahlias; Adolphe et son compagnon ^ prirent bientôt un autre chemin. La jeune fille s'aperçut avec surprise, et non sans une certaine anxiété, que son père aussi s'éloignait d'elle; elle lui jeta un regûd suppliant et voulut quitter le baron, mais baes Gansendonck lui ordonna avec une feinte colère de suivre son conducteur, et courut aussitôt vers Adolphe, en riant comme 8^il venait de fave une chose admirable. Usa tremblait; sa conscience virginale lui criait à haute voix qu'elle faisait mal de s'égarer ainsi seule, bras dessus bras dessous avec le baron, dans les allées soUtaires; mais son cavalier ne lui disait rien d'inconvenant, et là-bas, au bout de l'allée, elle devait infailliblement retrouver son pèie. N'eùt-ce pas été d'ailleurs une grande impolitesse de planter là le baron, et de se sauver comme une paysanne?
Préoccupée de ces pensées, elle suivait à regret le jeune gentilhomme, auquel elle n'adressait pour réponse que de rares et distraites paroles.
Un instant après, tous disparurent dans les sentiers tortueux du jardin et sous le feuillage des épais massifs , de verdure.
L'infortuné Karel, la tête brûlante de fièvre, souffirait un indicible martyre. Vingt fois déjà l'ardent désir de vengeance qui brûlait dans son sein l'avait poussé à
BAES 6ÀNSEÎ7DOMGK. 289
s'élancer du buisson de seringats et à anéantir le séducteur; mais chaque fojs l'image de sa mère suppliante se dressait sous ses yeux; et lui, ballotté entre la vengeance qui Texcitait et les conseils plus calmes de Tamour filial^ sentait gronder en lui les voix déchirantes de la douleur et du désespoir. En proie à cette rage comprimée^ il haletait de fureur sous les seringats^ et son ardente respiration brûlait ses narines dilatées.
Tout à coup la voix caressante du baron retentit de nouveau à quelques pas de lui. Il vit Lisa^ muette et le visage attristé^ s'avancer au bras du gentilhomme; ils suivaient le sentier qui longeait le buisson de seringats et conduisait plus loin à la sombre charmille.
A deux pas de l'endroit où Karel^ retenant son haleine et en proie à une anxieuse attente^ épiait leurs moindres mouvements^ Lisa remarqua seulement la sombre entrée de la voûte verdoyante. Elle supplia le baron de rejoindre son père avec elle, et lorsque le jeune homme, pressant plus fortement son bras et se moquant de ses craintes, l'engagea à s'aventurer dans l'allée, elle se prit à trembler conmie un roseau et pâUt d'efiroi. Le baron parut ne pas s'apercevoir de cette émotion, ou crut peuirêtre que c'était une terreur simulée. Quoi qu'il en fût, il voulut, tout en plaisantant, entraîner de force la jeune fille vers l'allée, et y réussit jusqu'à un certain point.
— Mon père ! mon père ! dit Lisa en poussant un déclûrant cri d'angoisse.
Un autre cri plus terrible encore allait s'échapper de son sein... Mais avant que ses lèvres eussent eu le temps
S^ OEUVRES i>E âiiÎR! GOHSGIËNCS.
de ptotoncet uû seul tiiot^ detii mains puissantes s^ap^ péSàntir^ silr léS épaules du barcHi^ et d'un seul coup lé jeièl*ent siif le sablé à itùï du quatre pas de là.
Le barôft se releva furieux^ aitaeha le tuteui d'an dahlia et se précipita Vers Karel^ qui l'attendait avec un rire Où iè inêlaieut Tégarement et là soif de la vén^ gean<3e. Lé baron porta au jeune homme un tel coup à la téte^ que le sang coUla le long de ses jôtiéë } ce fût te signai fl'tiâe Itltte furletisé^ KâTel saisit son ennMi au milieu des réius^ le souleva en l'air ^ et le jeta comme une lierre sur le sol. Néanmoins lé baron se releva^ et lutta contre lé vigoureuji jettne hdffinie jusqu'à ce qpié celuhd retendit dans ïé Chemin ét^ lé genôU sUr èà poitriiie^ lui meurtrit et lui ensanglantât lé visante h ôdnps de iWifig.
Lisa^ gémissante et pônsèaiit dés cris d'âlâniié> étiut lestée jusqu'au moment où la première goutte dé sang avait frappé son regard; alors elle avait pris la fuite^ et tu) péU plus idn s'était alTaisséê sans connaissance sur le gazon.
Cependant sés Cris avaient été entendus des âutreil promeneurs et même des domestiques^ et lés avaient l'emplis d^épouvanté. Ils accoururent dé différêUtS côtés^ éf arrachèrent lé jeune homme du corps du bârôn^
Adolphe ordonna aUx domestiques de bien tetiir le brasseur j ceux-ci Favaîent empoigné à cinq ou six au mOinS> et lui contenaient les bras, tandis que lui, égaré, contemplait Tadversah^e qu'il venait de mettre en si piteux étdt.
Baés Gàflséttdônck avait courU à sa Allé et s'arrachait
BABS BAlfSBRDONCK. 291
les ehereux de désespdirj à la terrible idée que son enfant était tuée.'
Adelp&e et sen ami aidèrent le baron à se remettre sur piédsi Bon Tisage et son eorps étaieiit cruellement meurtris; dépendant sa colère se rallujfna> et il retrouVà des ferceà en apereeyant lé brasseur debout devant liii.
i^ Misérable ! s'écriâ-t-il, je dévrais të faire fouetter jusqu'à lé mort plar mes domestiques ^ mais Féchàfaùd me vengera de toi^ assassin par guet-apens ! Qu'on l'enferme dans la cave; et toi/ Etienne^ cours èhercher les géiidarmes!
En exécUtiota de Tordre dé leur màltte> les domestiques voulurent ehtratiler Karel> mais lui^ s'apercevaht alors seulement de ce qu'on Voulait faire de luî^ dégagea ses bras par un vigoureux effort^ jeta celui qui se trouvait devant lui dàiis le buisson de seringats^ s'élança danë le fesàéj et, avant qu'on eût pu le suivre> disjïarut à tous lei^ yeui au détoui* d'une sapinière.
n fi*est piï^ eau qnè Vem qtii dort.
Lé lëndénlàîii màtiri> Llsà était asèisé dans Imë clifltnbÉe rètiréë du Sàitii-Sébdstiën , derrière lé rideàtt dé liicmsseliiie dé là féhëtréi L'extrême pftleuÉ de son visàgê et la rèftigeùr de ses yeux attestaient qu'elle était épuisée à forée de pleurer.
Quelque abattue par la douleur que parût Lisâ> sa physionoiQie trahissait cependant une inquiète agitation.
m OEUVRES DS HSlfRI GONSGIBNGS.
et des frissons convulsifs, indice de seciètes émotions^ crispaient ses traits. On eût dit qu'une terreur {profonde, une anxieuse attente oppressait son cceur; car de temps en temps elle glissait en tremblant un regard derrière les rideaux^ et son œil se fixait sur la rue avec une visible inquiétude jusqu'à ce que quelque passant parût regarder la maison. Bien qu'on ne pût la voir du dehors^ elle retirait vivement la tête; une sorte de honte colorait ses joues d'une vive rougeur^ elle baissait les yeux comme pour se soustraire aux regards accusateurs des gens, et demeurait ainsi longtemps dans une complète inunobilité; mais elle finissait toujours par reporter les yeux au dehors avec une vive curiosité et les mêmes angoisses.
Que pouvait-elle attendre? Elle-même n'en savait rien; mais la conscience rongeait son cœur comme un ver : l'image de Karel flottait sous ses yeux^ et lui criait qu'elle était cause de tous les tourments qui martyrisaient son cœur plein d'amour; grâce à son imagination efBrayée^ elle entendait ce que les paysans disaient d'elle; pour la première fois elle comprenait pleinement qu'elle était perdue de réputation^ et que Rarel lui-même la repousserait désormais à bon droit. Voilà pourquoi les coups d'œil des passants la faisaient trembler et rougir. Elle lisait sur leurs traits qu'ils parlaient de l'aventure de la veille, et que la raillerie, le mépris et l'irritation accom* pagnaient leurs paroles. Elle avait même vu quelques paysans tendre vers l'auberge un poing menaçant, comme s'ils eussent juré solennellement de tirer vengeance du déshonneur causé à leur village par les Gansendonck.
BiES GÀNSENDONGK. 293
Tandis que Lisa épuisait lentement le calice amer de la honte et du remords^ Robe^ seul et immobile aussi^ était assis auprès du foyer de Tauberge.
Il tenait sa pipe à la main^ mais ne fumait pas; de profondes réflexions^ de tristes pensées semblaient l'absorber. Sa physionomie avait une expression tout autre que celle qui lui était habituelle; c'était un mélange d'amertume, de reproche, voire de hauteur. Ses lèvres se remuaient comme s'il eût parlé, et la flamme de la colère étincelait par moments dans ses yeux.
Soudain il lui parut entendre la voix de baes Gansendonck; un sourire de pitié contracta sa bouche, mais cette marque de compassion disparut aussitôt, et ses traits ne trahirent plus que l'amertume et le chagrin.
A mesure que le baes approchait de la porte de derrière de l'auberge, le domestique l'entendait grommeler et se répandre en invectives contre des gens qui devaient l'avoir injurié; mais Robe ne pouvait comprendre encore contre qui ou contre quoi le baes était monté; cela parut, en tout cas, lui être fort indifférent, car il ne bougea pas et resta assis sous le manteau de la cheminée.
Le baes entra brusquement dans l'auberge, frappant du pied comme un furieux, et donnant des coups de fourche aux chaises comme si celles-ci l'avaient offensé aussi :
— Cela va trop loin, oui, positivement trop loin! s'éçria-t-il. Un homme comme moi ! Gomment, en pleine rue, ils oseront me montrer le poing, me poursuivre de leurs cris, me huer, me traiter de coquin... d'âne!... Pense un peu. Robe, ne faut-il pas qu'ils soient possédés
m OEUVRAS DE HBNEI fiONSGlKNGE.
du diableî Qes gueui: de paysans sortent de laiorge^ et courent après moi eq criant : Au 9candal^! au seait dale! Si je n'avais craint d^ me salir les mains en touchant cette p^aille^ je prois que j'eusse avee ma fourche c^ssé la tête à une d@mi-douzaine. Mais Sus paiera pour tous ces vauriens? Je lui appr^drai à jeter de la boue à baes.Gansendonck! Nous verrons conunent cela finira* Dussé-je y perdre la moitié de mon bîen^ il faut une expiation terrible. Iss gendarmes s'en mêleront; et à quelqu'un ose encore me faire mauvaise mine^jefais compara)tre la moitié du village devant le tribunal. J'ai assez d'argent pour cela^ et monsieur Van BruinljLasteel^ qui est Tami du procureur du poi^ fera bien en sorts qu'ils soient mis à Tombre pour quelques mois. Ils vêleront alors et sauront à qui ils ont affaire^ les impudents coquins. Il faut une fin à tout cela^ et puisqu'ils ont osé me provoquer si insolenunent^ je serai sans pitié aussi^ ^t leur ferai sentir ce que peut baes Gansendoncki NcnUi c'en est fait^ plus de grftce !
A CQup sùr^ le baes eût continué lemgtemps encore d'exhaler sa rage sur ce t<Hi^ si l'haleine ne lui eèt fait d^aut.Tout haletant^ il se laissa tomber sur une ehaise^ et son œil s'arrêta avec colère et surprise mv le demes- HquB qfû, avec la plus complète indifierence, r^;aida]t le feu comme s'il n'eût rien entendu; ses traits n'ex]^ maient pas autre chose qup la tristesse.
rr- Qu'as-tu encGce à regarder là comme un imbécile qui ne sait pas compter jusqu'à trois? Ta vie de paresse te gàte^ Kobe ; je ne sais^ mais tu deviens indolent et raea comme un véritable pore. Gela me déplatt; j'entends que