‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 6 sur 44 · LS GSNTILHOUUE PA.13VEE · texte numérisé non relu

LS GSNTILHOUUE PA.13VEE

la main de Lénora, je vous remercierai à genoux de Tinestimable trésor que vous m'accordez!

— Soit ! répondit le gentilhomme^ la vivacité des inclinations^ la constance des sentiments^ sont naturelles à votre caractère jeune et ardent; mais votre oncle?

— Mon oncle! murmura Gustave avec un visible chagrin. C'est vrai^ j'ai besoin de son assentiment. Tout ce que je possède ou posséderai jamais au monde dépend de son affection pour moi; je suis un orphelin^ fils de son frère. Il m'a adopté pour son fils et m'a comblé de bienfaits. Il a le droit de décider de mon sort ; je dois lui obéir...

— Et lui qui est négociant et estime probablement très-haut l'argent, parce qu'il a appris ce qu'on peut en faire, dira-t-il aussi : Pauvreté ou richesse, palais ou chaumière, peu importe?

— Ah ! je n'en sais rien, monsieur de.Vlierbecke, dit Gustave avec un triste soupir ; mais il est si bon pour moi , si extraordinairement bon, gue j'ai bien des raisons d'espérer son consentement. Il revient demain ; en l'embrassant à son retour, je lui parlerai de mon projet , je lui dirai que mon repos, mon bonheur, ma vie, dépendent de son assentiment. Il estime, il aime infiniment Lénora, et paraissait même m'encourager à prétendre à sa main. Assurément votre révélation le surprendra beaucoup, mais mes prières le vaincront. Croyez-le !

Le gentilhomme se leva pour mettre fin à l'entretien et ajouta :

— Eh bien, demandez le consentement de votre oncle, et si votre espoir se réalise, qu'il vienne traiter avec moi

90 CEUVRSS Dfi BSlfRI GÔNdCIENCÊ.

de cette union. Quelle que soit d^ailleurs Tissue de cette affaire, Gustave, vous vous êtes comporté vis-à-vis de nous en loyal et délicat jeune homme ; mon estime et mon amitié vous restent acquises. Allons, quittez le Grinselhof, sans voir Lénora cette fois ; elle ne doit plus paraître devant vous jusqu'à ce que ceci ait reçu une solution. Je lui dirai moi-même ce qu'il convient qu'elle en sache.

Demi-€ontent, demi4riste, le cœur plein de joie et d'anxiéte en même temps, Gustave prit congé du père de Lénora.

Le lendemain après midi , monsieur de Vlîerbecke était assis dans son salon, la tête penchée sur ses mains. A coup sûr il était plongé dans de profondes méditations, car son regard incertain errait dans le vague, tendis que sur son visage se peignaient tantôt le contentement et l'espoir, tantôt l'inquiétude et l'anxiété.

Lénora faisait, de temps en temps, une apparition dans la place , s'arrêtait un instant inquiète, allait de côté et d'autre, regardait par la fenêtre dans le jardin, et descendait ensuite les escaliers comme si elle eût été poursuivie ; on ne pouvait méconnaître qu'elle attendait impatiemment quelque chose. Ses traits décelaient cependant une joie non dissimulée, qui laissait pressentir que son cœur débordait d'un doux espoir.

Si elle eût pu voir quelles craintes venaient parfois troubler son père dans ses réflexions, elle n'îBÛt peut-

être paS; sî gaie et si joyeuse^ rêvé de bonheur et d'avenir } mais monsieur de Vlierbecke comprimait ses émotions devant elle^ et souriait à son impatience, comme si lui aussi eût vu, avec confiance, un bonheur s'approcher. Enfin, lasse d'aller et de venir, Lénora s'assit auprès de son père, et fixa sur lui son regard limpide et interrogateur.

— Ma bonne Lénora, dit-il, ne sois pas si agitée; nous ne pouvons encore rien savoir aujourd'hui. Demain peut-être ! Modère ta joie, mon enfant ; ta douleur sera d'autant plus facile à vaincre, si Dieu, dans cette afiisire^ dédde contre ton espérance.

— Oh non, mon père, balbutia Lénora, Dieu me sera favorable; je le sens à l'émotion de mon cœur. Ne vous étonnez pas, mon père, que je sois si joyeuse ; je vois Gustave parlant à son oncle ; j'entends ce qu'il dit et ce que monsieur Denecker répond ; je le vois embrasser Gustave et donner son consentement ; sans doute, mon père, j'ai droit de l'espérer, car monsieur Denecker m'aimait aussi, et il s'est toujours montré si bienveillant pour moi!....

— Tu seras donc bien heureuse, Lénora, si Gustave devient ton fiancé ? demanda monsieur de Vlierbecke en souriant.

— Ne jamais le quitter ! s'écria Lénora, l'aimer, faire le bonheur de sa vie, sa consolation, sa joie! animer par notre amour la solitude du Grinselhof ! Ah ! nous serons deux alors pour vous faire une douce existence; Gustave est plus fort que moi pour chasser la tristesse qui obscurcit parfois votre front; vous vous promènerez, vous

n (EUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

causerez^ vous chasserez, vous serez heureux avec lui ; il vous aimera comme un fils, il vous vénérera, il vous entourera des plus tendres soins ; son seul souci sur la terre sera de vous rendre heureux, parce qu'il sait que votre bonheur fait le mien ; et moi, je le récompenserai de son dévouement ; je parsèmerai sa route des plus belles fleurs d'une âme reconnaissante. Oh oui, nous vivrons tous ensemble alors dans un paradis de joie et d'amour!

— Pauvre et ingénue Lénora, dit monsieur de Vlierbecke en soupirant, que le Seigneur entende ta prière! Mais le monde est régi par des lois et des coutumes que tu ignores. Une femme doit suivre avec obéissance son mari partout où il lui plaît d'aller. Si Gustave choisit pour lui et toi une autre demeure, tu devras lui obéir sans réplique et te consoler peu à peu de mon absence. Une telle séparation me serait en d'autres circonstances très-pénible, mais, te sachant heureuse, la solitude ne m'attristera pas.

La jeune fille regardait avec surprise et eflroi son père tandis quMl prononçait ces paroles j lorsqu'il se tut, elle baissa lentement la tête sur sa poitrine, et des larmes silencieuses tombèrent de ses yeux. Monsieur de Vlierbecke lui prit la main et dit d'une voix douce :

— Je savais, Lénora, que j'allais t'attrister, mais il faut t'habituer à l'idée de cette séparation.

La jeune fille releva la tète et répondit avec résolution :

— Comment! Gustave voudrait que je vous quitasse ? Vous demeureriez seul au Grinselhof, passant vos jours dans une solitude désolée ? Et moi, j'entrerais dans le

LE GEltTlLHOMMS PJLUVES. M

monde avec mon mari, et peut-être devrai^-je le siûvre au milieu des fêtes et des réjouissances t Mais je n'aurais plus un instant de repos ; où que je me trouvasse, la voix de la conscience crierait dans mon cœur : Fille ingrate et insensible, ton père souffre ! Oui, j'aime Gustave; il m'est plus cher que la vie, et je recevrais sa main conmie un bienfait de Dieu, et pourtant s'il me disait : abandonnez votre père ! s'il me donnait à choisir entre vous et lui.... je le repousserais! Je serais triste, je souffrirais horriblement, je mourrais peut-être, mais du moins dans vos bras, mon père !

Elle pencha un instant la tête, comme courbée sous le poids d'une triste pensée : mais elle fixa immédiatement sur les yeux de son père un regard courageux et ajouta :

— Vous doutez de l'affection de Gustave pour vous? Vous le croyez capable de remplir votre vie de chagrin T de me séparer de vous? 0 mon père, vous ne le connaissez pas ! Vous ne savez pas combien il vous respecte et vous aime ! Vous ne savez pas quels trésors de bonté et d'amour renferme son cœur!

Monsieur de Ylierbecke attira vers lui sa fille enthousiasmée, et posa sur son front un doux baiser. Il songeait à la cabner par des paroles consolantes, mais soudain Lénora se dégagea de son bras souriante et tremblante à la fois. Le doigt tendu vers la fenêtre, elle semblait écouter un bruit qui s'approchait.

Le trépignement des chevaux et le roulement des roues sur le chemin firent comprendre à monsieur de Ylierbecke ce qui était venu si soudainement troubler sa fille. Son visage aussi s'anima d'une expression de joie :

9i OEUVRES D£ HENRI CONSCIENCE.

il descendit à la hâte et atteignait le seuil au moment même où monsieur Denecker descendait de voiture*

Le négociant semblait de très-bonne humeur; il serra cordialement la main du gentilbonmie^ en lui disant :

— Ah I monsieur de Vlierbecke^ je suis enchanté de vous revoir I Comment allez-vous? Il me semble que mon neveu a su mettre à profit mon absence I....

Tandis qu'il était introduit dans un salon par le gentilhonmie avec les politesses d'usage, il frappa familière ment sur l'épaule de celui-ci et dit en riant :

— Ah, ahl nous étions déjà bons amis, nous allons 4tre compères, je l'espère du moins* Ce coquin de neveu n'a pas mauvais goût, il faut en convexûr, et il eherdier»t longtemps avant de trouver une aussi aimable et aussi joUe femme que Lénora. Yoyex-vous, monsieur de Vlierbecke, il faut que ce soit une noce dont on parle encore dans vingt ans I

Ce disant, ils étaient entrés dans le salon et s'étaient assis. Le gentilhomme, bien que son cœur battît d'une joyeuse émotion, n'osait croire ce que semblait lui dire le ton de monsieur Denecker, et regardait celui-ci d'un œil plein de doute. Le négociant reprit :

— Eh bien, Q par^t que Gustave aspire à son bonheur avec une ardente impatience -, il m'a suj^lié à geiKmx de bâter la chose ; j'ai vraiment pitié du jeune fou; C'est pourquoi j'ai laissé chtoier pour un jour encore

'^ maison et aSaires, et j'accours pour en finir. Il m'a dit du moins que vous aviez donné votre consentement. C'est bien à vous;, monteur. J'ai songé aussi à ce mariage pendant mon voyage, car j'avais remarqué que

LS ftSNTILHOMUS VAHYEl. fi

les flècbes de Vamôur avaient peicé de part en pari le cœur de mon. neveu; mais ce n'était pas sai» ^W^ hension de vos intentions; Tinégalité du sang — une idée du temps passé — eût pu parfois vous arrêter.. ••

•^ Ainsi Gustave vou3 a dit que je ocmsentais à son mariage avec Lénora ? demanda le gentilhoomie.

-^ M'aurait-il trompéî dit monsiettr Denecker avec étonnement.

«- Non; mais ne vous 9tirii pas fait une autie oom» municatiim qin doit vooi seoiUer d'une haute impor*' tance?

Le négocianthoclialatAtetfi souriant» et dit d'un ton de plaisanterie :

^^Ah, ail! queUea folies voushii avei lût aeeroire I Mais ootre nous deux» ee sera bientôt éclaiicL D est vem me cont^ que le (kinseUurf ne vous an>artient pas et que vous êtes pauvre I Vous avez trqp bonne opinion de mon esprit^ monsieur de Ylierbecke^ pour croire que je vais ajouter foi à un pareil conte bleu ?

Un frisson saisit le gentilluHnme ; le te» de bonne humeur et de familiarité de monsieur Denecker lui avait fait espà^r un instant qu'il savsit tout, et que nonobstant cda, il souscrivait au désir de son nevai; mais les dernières paroles qu'il venait d'entendre lui ai^prenaient qu'il avait à recommencer les tristes révékitions de la veille ; il se prépara avec un froid courage à sulâr une nouvelle humiliation^ et dit :

— Monsieur Denecker^ ne gardez pas^ je vous en prie, le mc»ndre doute sur ce que je vais vous dire. Je veux bien consaitir à l'instant à donner ma Lénora pour fian-

cée à votre neveu^ mais je vous le déclare ici : je suis pauvre, affreusement pauvre !

•— Allons, allons7 s'écria le négociant. Je comprends bien que vous teniez terriblement à vos écus ; on le sait de longue date ; mais au moment où vous mariez votre unique enfant, il faut cependant ouvrir le cœur et la bourse, et faire acte de bonne volonté en la dotant selon les convenances. On dit déjà — pardonnez-moi de le répéter — on dit que vous êtes avare ^ que sera-ce lorsqu'on saura que vous laissez partir votre fille unique sans une bonne dot?

Le gentilhomme, assis sur sa chaise en proie à d'affreuses angoisses, luttait péniblement contre les plaisanteries incrédules de monsieur Denecker, plaisanteries qui ne lui permettaient pas de changer par de courtes et claires explications la tournure de cette conversation si humiliante pour lui. Ce fut d'une voix presque suppliante qu'il s'écria :

—- Pour l'amour de Dieu, monsieur, épargnez-moi ces amères allusions. Je vous déclare, sur ma parole de gentilhomme, que je ne possède rien au monde.

— Eh bien, répondit le négociant avec un malin sourire, nous allons conclure l'affaire en chiffres sur la table et voir tout de suite si notre compte supporte la preuve. Vous croyez peut^tre que je suis venu vous demander de grands sacrifices? Non, monsieur de Vlierbecke ; Dieu merci, je n'ai pas besoin d'y regarder de si près ; mais le mariage est une affaire qu'on entreprend à deux, et il est juste que chacun apporte quelque chose à la caisse commune, les parts fussenlrcUes d'ailleurs inégales I

L£ GE19TILH0MMS PA13VRS. «7

— Mon Dîeu^ mon Dieu l murmurait le gentilhomme en serrant convulsivement les poings.

— Allons, reprit le négociant, je donne à mon neveu une somme de cent mille francs, et s'il veut rester dans le commerce, mon crédit lui vaudra bien plus encore. Je ne veux pas, je ne désire même pas que vous dotiez Lénora d'une somme égale; votre haute origine et surtout votre grâce parfaite, peuvent compenser ce qui manquera du côté de la dot;.... mais la moitié, cinquante mille francs? Vous consentirez bien à cela, ou je me trompe fort. Qu'en dites-vous ? Nous donnons-nous la main?

Pâle et tremblant, le gentilhomme était comme anéanti sur son siège ; il dit avec un soupir et d'une voix triste et abattue :

— Monsieur Denecker, cet entretien me tue... Cessez de me mettre au supplice. Je vous le répète, je ne possède rien. Et, puisque vous me forcez à parler avant de me faire connaître vos intentions, sachez que le Grinselhof et ses dépendances sont grevés de rentes dont le capital dépasse leur valeur réelle. Il est inutile de vous révéler l'origine de ces dettes ; qu'il me suffise de vous répéter que je dis la vérité, et je vous prie, sans aller plus loin, maintenant que vous connaissez l'état de mes affaires, de vouloir bien me déclarer quel est votre dessein au sujet du mariage de votre neveu.

Cette déclaration faite avec une fiévreuse énergie ne convainquit pas encore le négociant. Un certain étonnement se peignit bien sur son visage, mais il dit avec un sourire incrédule :

•• GEITVASS BE Ht» Kl GOMCIIHGE.

-« Pàxàoaaeiriûdi, monsieur de Vlierbecke^ il m'est impossible de vous croire ; je ne pensais pas que vouer fussiez si dur à la détente ; mais soit I chacun a son travers^ Tun est trop avare^ l'autre trop prodigue. Quoiqu'il en soit, je veux faire quelque chose pour épargner à Gustave un long chagrin. Voyons, donnez à voke fille vingt-cinq miDe francs, sous la condition que le montant de ta dot restera seo^ car je ne veux pas mm {dus être toamé en ndieule.... Vingtrcinq mille francs! Vous ne d&ez pas que c'est trop.... uneparetlie bagatelle suffira à peine à payer leur mobilier* Voyons^ soyez raison*nable. Voici ma main I

Pris d'un fréadBsement nerveux, le g^tOhomme se leva brusquement et fit tourner d'une main tremblante la clef d'une armoire encastrée dans le mur. Bientàt il Jeta sur la laMe une liasse de papiers et dît :

-^Tenez> lisez, convainquez-vous !

Le négociant se mit à parcourir les papiers ; sa phymmomie changea peu à peu ; et de temps en tenq» il bochait la téCe en réfléchissant profondément. Pendant ce temps, le gentilhomme disait d'une voix ironiqae et tncisive :

— Aht vous ne vouliez pas me croirel Eh bien! basez votre décinon sur ces pa{»er$ seuls. 11 faut que vous sachi» tout^ je ne veux plus retenir sur ce banc de toi?*ture : il y a encore voie lettre de change de quatre miUe francs que je ne puis payer ! Vous le voyez : je suis plus que pauvre, j'ai des dettes (

--« C'est cependant la vérité 1 dit monsieur Denecker avec stupéfaction. Vous ne possédez rien. Je vois dans

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ces pièces que mon notaire est aussi le v6tfe ; je lui ai parlé de votre fortune.... et il m'a laissé dans mon opi* nion ou pour mieux dire dans mon erreur.. ••

Comme si un rocher fût tombé de sa pdtrine^ le gentilhomme respira plus librement, et son visage reprit en quelque sorte la catane et digne expression qui lui était halHtuelle. Il se rassit et dit avec une froideur contenue : ^ **» Maintenant que voos ne doutez plus de ma pauvreté, je vous demande, monsieur Denecker, quelles sont vos intentions ?

— Mes intentions? repartit le négociant, mes intentions sont que nous restions bons amis comme devant ; quant au mariage, l'affaire tombe àFeau, nous n'en parlerons plus. Comment donc avez-vous fait votre compte, monsieur de Ylierbecke? Je connnence seulement à y voir clair ; vous croyiez faire une bonne affaire et vendre votre marchandise aussi cher que possible....

-— Monsieur I s'écria le gentilbonune le regard flann boyant, parlez avec respect de ma fille I Pauvre ou riche, n'oubliez pas qui elle est 1

— Ne vous fftchez pas, ne vous fâchez pas, monsieur de Ylierbecke, répondit le négociant; je ne veux pas vous insuUer. Loin de là ; si vous eussiez réussi dans vos vues, je vous eusse peut-être admiré; mais fin contre fin fait mauvaise doublure. Et puisque vous êtes si susceptible sur le point d'honneur, permettez-moi de vous demander si vous avez agi bien loyalement envers mon neveu en l'amadouant et en laissant grandir dana son cosur ce malheureux amour t

Monsieur de VUerbecke courba la tête powr cacher la

rougeur de la honte qui couvrait son front et ses joues, n demeura affaissé sous une émotion mortelle jusqu'à ce que le négociant le rappelât à lui-même par ce mot :

— Eh bien ?

— Ah ! balbutia monsieur de Vlierbecke, ayez un peu pitié de moi. Peuirètre l'amour de mon enfant m'a-t-il égaré. Dieu a départi à ma Lénora tous les dons qui peuvent orner une fenmie sur la terre ; j'espérais que sa beauté, la pureté de son âme, la noblesse de son sang étaient des trésors au moins aussi précieux que l'argent....

— C'est-à-dire, pour un gentilhomme peut-être, mais non pour un négociant, murmura monsieur Denecker.

— Ne me reprochez pas d'avoir amadoué votre neveu; ce mot mê blesse profondément, et il est injuste; en voyant naître en même temps chez Gustave et Lénora une sympathie réciproque, je n'ai pas comprimé le penchant qui les attirait l'un vers l'autre. Au contraire, j'ai, chaque jour dans mes prières, rendu grâces à Dieu, qu'il eût envoyé sur notre route un sauveur pour mon enfant. Oui... un sauveur... car Gustave est un honnête jeune homme qui l'eût rendue heureuse non par l'argent, mais par la noblesse de son caractère, par la loyauté de ses sentiments. Est-ce donc un si grand crime pour un père que d'inévitables malheurs ont jeté dans l'indigence, d'espérer que son enfant échappera à la misère ?

— Assurément non, répondit le négociant; le tout est de réussir; et pour cela vous vous êtes mal adressé, monsieur de Vlierbecke; je suis homme à examiner deux fois la marchandise avant de conclure le marché.

LE GENTILHOMME PAUV&I. loi

et il est bien difficile de me faire accepter des ponunes pour des citrons....

Cette manière de parler, empruntée à la langue du commerce, parut faire souffrir cruellement le gentilhomme et le soumettre à une effiroyable torture, car il se leva brusquement et dit avec une colère croissante :

— Vous n'avez donc aucune pitié de mon malheur? Vous prétendez que j'avais le projet de vous tromper ? Mais est-ce vous qui avez découvert mon indigence? Après les révélations que je vous ai faites sans que rien m'y forçât, n'êtes-vous pas libre d'agir comjne vous le voudrez? Et, croyez-le bien, si j'écoute humblement vos reproches, si je reconnais moi-même mon erreur^ ma faute, cependant tout sentiment de dignité n'est pas mort dans mon âme. Vous parlez de marchandise comme si vous veniez ici acheter quelque chose ? Est-ce ma Lénora? Tous vos trésors n'y suflSraient pas, monsieur! Et si à vos yeux l'amour n'est pas assez puissant pour faire disparaître l'inégalité pécuniaire qui nous sépare, sachez que je m'appelle de Vlierbecke, et que ce nom, même dans la misère, pèse plus que tout votre or !

- Pendant cette sortie, une ardente indignation s'était peinte sur le visage du gentilhonmie; ses yeux lançaient des éclairs de feu sur le négociant, qui, troublé par la parole exaltée et le geste animé de monsieur de Vlierbecke, reculait devant lui en le regardant avec stupéfaction.

— Mon Dieu ! dit-il enfin , il ne faut pas tant de grands mots ; chacun reste ce qu'il est, chacun garde ce qu'il a, I. 6.

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et Taffiiire finit là. Seulement^ il me reste une demande à vous faire ^ c'est que vous ne receviez plus mon ne« veu... Autrement...

— Autrement! s'écr}a le gentilhonmiQ d'une voix courroucée ; une menace h moi ?

Mais il se contraignit^ et dit avec une froideur appa* rente :

— Assez ! Faui-11 faire approcher la voiture de monsieur Denecker?

— Comme il vous plaira^ répondit le négociant; nous ne pouvons faire affaire ensemble^ ce n'est pas un motif pour devenir ennemis...

— C'est bien ! brisons là^ monsieur I Cet entretien me blesse... il doit finir...

En disant ces mots^ il conduisit le négociant jusqu'au seuil, et prit congé de lui par un bref salut.

Monsieur de Vlierbecke rentra dans le salon, se laissa tomber sur une chaise ,. et porta convulsivement les mains à son front, tandis qu'un rauque soupir montait de sa poitrine haletante et oppressée à sa gorge contractée.

n demeura quelque temps silencieux et inunobile; mais bientôt ses mains retombèrent lourdement sur ses genoux. Il était pâle comme la mort ; son âme s'enfonçait dans l'abhne des plus déchirantes pensées ; cepen-r dant pas un mouvement nerveux, pas une seule ride ne trahissait sur sa physionomie le martyre de son eœur.

Tout à coup il entendit un bruit de pas dans la chambre supérieure. Il revint à lui, et tremblant d'angoisse et d'effroi:

— Dieu ! ma pauvre Lénora ! s'écria-t-il. Elle vient !

LB GBMTlLHOilUS PàTJY&E. I0t

Je n'ai point encore asseï souffert; U me faut briser le cœur de ma fille^ lui funracher avec une froide cruauté toutes ses espérances^ anéantir ses plus doux réves^ la voir ious mes yeux succomber de douleur t Ab I si je pouvais éviter cette désolante révélation! Que dire? Comment exprimer?...

Un sourire plein d'amertume contracta ses lèvres; il reprit avec une triste ironie :

-«^ Ab 1 cache tes souffrances, reprends courage! Si ton coeur est saignant et déchiré, si le désespoir ronge tes entrailles, oh ! souris, souris.,. Oui, la vie est pour toi une étemelle raillerie ; mais que peux4u faire, misérable avorton, sinon te soumettre, céder sans lutte, et accepter le joug comme un impuissant esclave que tu es? Arrière tout sentiment de révolte I Silence, silence, voici ton enfant I

En effet, Lénora ouvrait la porte du salon et courait k son père en fixant sur lui un regard interrogateur, mais rempli d'espoir.

Quelque effort que fit sur lui «même monsieur de Vlierbecke pour dissnnuler son anxiété, il n'y réussit pas cette fois. Lénora lut bientôt sur ses traits qu'il était en proie à une profonde douleur. Comme il gardait le silence, elle se prit à trembler et demanda avec une fiévreuse impatience :

— Ëh bien ? eh bien, mon père ?

— Hélas! mon enfant, dit le gentilhomme en soupirant, nous ne sommes pas heureux : Dieu nous éprouve par de rudes coups; inclinons* nous devant sa toute» puissante volonté.

— Que voulez-vous dire? Que.dois-je craindre? dit Lénopa hors d'elle; parlez, mon père. A-Wl refusé?

— Ha refusé, Lénora !

— Non, non, s'écria la jeune fille, ce n'est pas possible !

— Refusé parce qu'il possède des millions, et qu'auprès de lui nous ne sommes que de pauvres gens.

— C'est donc vrai! Gustave est perdu pour moi? perdu sans espoir ?

— Sans espoir ! répéta le père d'une voix sombre. Un cri aigu s'échappa de la bouche de la jeune fille ;

elle courut à la table, y laissa tomber sa tète en pleurant amèrement -, des sanglots déchirants soulevaient sa poitrine, et de temps en temps elle murmurait d'une voix désespérée le nom de son bfen-aimé.

Le gentilhomme se leva et contempla un instant la douleur de sa fille. Une inexprimable tristesse était empreinte sur son visage; son regard si ardent d'habitude était terne et abattu, et il serrait convulsivement les poings, n s'approcha de la jeune fille, et, joignant les mains, lui dit d'une voix suppliante :

— Lénora, aie pitié de moi ! Dans cette fatale entre-' vue avec monsieur Denecker, j'ai souffert tous les tourments qui peuvent torturer le cœur d'un gentilhomme, le cœur d'un père ; j'ai bu à longs traits le fiel de la honte ; j'ai vidé jusqu'à la lie la coupe de l'humiliation. . . Mais tout cela n'est rien auprès de ta douleur. Oh ! je t'en supplie, remets-toi, montre-moi ton doux visage que j'aime tant, laisse-moi retrouver des forces dans ta résignation... Lénora !... ah! ma tète se perd; je me sens mourir de désespoir !

Lï GETVTILHOMMI PA.1IYRS. 10S

En prononçant ces mots^ il.s'affaissa sur une chaise^ brisé par la foudroyante émotion qui Faccablait. Lénora s^approcha de son père^ appuya la tète sur son épaule^ et dit d^une voix entrecoupée de sanglots :

-^ Ne le revoir jamais ! Renoncer à son amour^ perdre ce bonheur si longtemps rêvél Hélas! hélas! il en mourra de chagrin...

— Lénora ! Lénora! dit le gentilhomme d'un ton suppliant.

— Oh! mon père bien-aimé, s'écria la jeune fille, perdre Gustave pour toujours! Cette affreuse pensée m'accable ; tant que je serai près de vous, je bénirai et je remercierai Dieu... Mais les larmes m'étouffent maintenant; ah ! je vous en prie, laissez-moi pleurer !

Monsieur de Vlierbecke serra plus étroitement sa fille sur son sein , et respecta silencieusement l'affliction de l'infortunée Lénora.

Un silence de mort régnait autour d'eux. Ils restèrent longtemps enlacés dans les bras l'un de l'autre, jusqu'à ce que l'excès même de la douleur relâchât leur étreinte et ouvrît leurs cœurs à de mutuelles consolations.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis que monsieur Denecker avait refusé de consentir au mariage de Gustave avec Lénora, lorsque parut dans la lande de bruyère, à une demie-lieue environ du Grinselhof^ une voiture de

m ŒUVRES DK HINBI COKSCISMGE.

louage^ qui s'arrêta bientôt dans un chemin détourné.

Un jeune homme en descendit et indiqua au cocher une auberge assez éloignée; les chevaux firent un demitour^ et la voiture reprit la route qu'elle venait de suivre, tandis que le jeune homme s'avançait d'un pas rapide dans la direction opposée. Il paraissait en proie à une vive agitation, et frissonnait parfois comme épouvimté par ses propres pensées.

Dès que le Grinselhof apparut à travers les arbres, il se mit à marcher avec précaution le long de la haie ou à passer d'un côté à l'autre du chemin en cherchant les endroits où l'épaisseur du feuillage pouvait le cacher. Arrivé à l'allée qui précédait la cour, il poussa un cri de joie : la porte était ouverte.

Grâce aux arbres et aux buissons, il se glissa sans être vu jusqu'au pont, passa sur la pointe du pied devant la ferme , et franchit l'épais massif qui ceignait le Grinselhof comme un mur.

A peine eut-il fait quelques pas dans le jardin qu'il s'arrêta tremblant.

Lénora était assise sous les catalpas, la tète appuyée sur le bord de la table ; de violents sanglots soulevaient son sein, et à travers ses doigts qui voilaient son regard, des larmes brillantes tombaient comme des perles sur le sable du chemin.

Le jeune homme s'avança d'un pas léger, mais si doucement qu'il marchât, la jeune fille leva la tête, et bondit toute tremblante en arrière, tandis que le nom de Gustave s'écha;^ait de sa poitrine comme un cri d'an-r gdsse. Elle voulut fuir; mais avant qu'elle eût pu faire

tm ^tA, te iéime homme^ à genoux deTant eltei saisie sait convtibiTemeiit ses mains^ et disait avec une fiévreuse émotion :

'^ Lénora^ Lénora^ écoutea&-moi I Si vous oie fuyez, si vous me refusez k consolation de vous dire, dans un dernier adBeu, ce que je souflfre et ce que j'espère, je meurs à vos pieds ou je pars, le cœtur brisé, pour aller m'étdndie loin de ma patrie, loin de vous, ma sœur, ma bi^Hiiffiée> ma (lancée* Ah ! Lénora, au nom de notue amour si doux et si pur, ne me repoussez pas !

Bien qae Lénora tiendMftt de tous ses membres, ses traits prirent une expression de dignité et d'orgueil blessé. Elle répondit d'un ton froid et réservé :

-*^ Yotm hardiesse m'étonne, monsieur 1 D vous a Irihi un bien triste courage pour reparattrd an Giinselhof après l'affiront qm a été fait à mon père. Il est au ht, malade $ son ftme a succombé sous le poids de l'outrage, et la fièvre l'a saM. £st<» là la récompense de mon affi^^n pour vous ?

*~Mon Dieu! mon Dieu! vous m'accusez, Lénora? Quel crime ai-je donc commis? s'éma le jeune homme avec désespoir.

«— n n'y a plus rien de commun entre nous, reprit la jeune fille ; si nous ne sommes pas aussi riches que vous, monsieur, le sang qui coule dans nos veines ne souffre pas d'injure ! Levez-vous, partez ; je ne. dds plus vouas

VOttI

-^ Grftce ! pitié ! dit Gustave le regard suppliant et en levffiit les mains vers elle; grftce! je suis innocent^ Lénora !

La jeune fille cacha les larmes qui germaient dans ses yeux, et se détourna de lui, prête à s'éloigner,

— Cruelle ! s'écria le jeune homme d'une voix déchirante, vous me quittez pour toujours sans adieu, sans un mot de consolation? Vous demeurez sourde à ma prière, insensible à ma douleur? C'est bien, je subirai mon sort : vous l'avez voulu !

Il se releva brusquement, puis sa tête se pencha sur la table, tandis qu'il continuait en versant des larmes amères :

— Lénora, mon amie, vous me condanmez à mourir ! Je vous pardonne : soyez heureuse sur la terre sans moi ! Adieu, adieu pour toujours !

En disant ces mots, ses forces l'abandonnèrent; il tomba sur le siège que venait de quitter Lénora, et ses bras défaillants s'affaissèrent sur la table.

Lénora avait fait deux ou trois pas pour s'éloigner y mais les tristes plaintes de Gustave l'avaient retenue. On pouvait lire sur son visage un violent combat entre le devoir et l'amour. Enfin, son cœur parut faibUr dans la lutte, et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux. Elle s'approcha lentement du jeune homme, prit une de ses mains, et murmura d'une voix attendrie et pleine de sanglots :

— Gustave, mon pauvre ami, nous sommes bien malheureux, n'est-ce pas î

Au contact de cette main chérie, au doux son de cette voix aimée, le jeime homme revint à lui. Son regard s'arrêta sur les yeux de la jeune fille avec un ineffable sourire, et à demi égaré par la joie, il lui dit :

LS GSMTILHOMMS PJlVYES. 10»

— Lënora^ chère Lénora^ vous êtes revenue à moiT Vous avez pitié de mes douleurs? Vous ne me haïssez donc pas!

— Un amour comme le nôtre s'éteint-il en un jour^ Gustave ? dit la jeune fille en soupirant.

— Oh 1 non^ non^ s'écria le jeune honome avec exaltation^ il est étemel 1 N'est-ce pas^ Lénora^^étemel^ toutpuissant contre le malheur^ impérissable tant que le cœur bat dans la poitrine ?

La jeune fille pencha la tète y baissa les yeux^ et r6* pondit d'une voix solennelle :

— Ne croyez pas^ Gustave^ que notre séparation me fasse souffi*ir moins que vous; si l'assurance de mon amour peut adoucir pour vous les peines de l'absence^ soyez fort et courageux. Mon cœur désolé gardera votre souvenir; je vous suivrai en esprit et je vous aimerai jusqu'à ce que la mort vienne combler l'abîme qui nous sépare aujourd'hui. Nous nous retrouverons là-haut, auprès de Dieu^ mais jamais sur la terre 1

— Vous vous trompez, Lénora! s'écria Gustave avec une sorte de joie, il y a encore de l'espoir ! Mon oncle n'est pas inexorable : il cédera par pitié pour mon désespoir I

— C'est possible; mais le sentiment de l'honneur est inflexible chez mon père, répondit la jeune fille d'une voix triste et fière à la fois. Éloignez-vous, Gustave; j'ai trop longtemps déjà oublié l'ordre de mon père, et méconnu ce que je dois à mon honneur en demeurant seule avec un homme qui ne peut devenir mon époux ! Partez! Si quelqu'un nous surprenait, mon malheureux père en mourrait de honte et de chagrin.

an ŒUlffiÈS DE fiCnni CONSCIENCE.

-^ Un seul instant encore, ma bonne et chère Lénora? ËGOutez bien ce que je vais vous dire : nion oncle m'a refusé votre main ; j'ai pleuré, prié, je me suis arraché les cheveux. Hien n'a pu le faire changer de résolution; le désespoir, m'a jeté hors dé moi; je me suis révolté contre mon bienfaiteur, je l'ai menacé comme un ingrat, j'ai dit deg> choses qui m'ont donné horreur de moimême I0li9qu6 l'accès de fièvre a été dissipé. Je lui ai demandé pardon à genoux ; mon oncle a un bon cœur : il m'A pstl^nné à condition que j'entreprendtais avec lui, immédiatement et sans résistance, un voyage en Italie depilis longtemps projeté. H espère que je vous oublierai î Moi, vous oublier^ Lénora ! J'ai consenti à ce voyage ave6 une joie secrète. Ah J je vais, pendant de» mois entiers, me trouver mû avec mon oncle; je vais le (H)mbi«r de soins et d'amour, je vais l'attendrir par un dévoilement sans bomed,'le supplier sans relâche de Bft€f donnes' son consentement, le vaincre enfin et rêve* nir triomphant, Lénora^ pour vous offrir ma vie et ma malii, pafer votre front de la joyeuse couronne de fiancée, et vous proclamer à genoux, à la face de» saints atrtels^ la campagne de mon choix.

Un doux sourire éclaira le visage de la jeune fille, et dans son limpide regard se peignit le ravissement ^lé lui faisait éprouver la peinture enchanteresse d'un bon<heur encore posssible; mais le prestige s'évanouit bieiïiM, Elle répondit avec une morne tristesse.

-*- Pauvre ami, il est cruel d'arracher ce dernier espoir de votre cœury et cependant il le faut. Votre oncle consentirait peutrétre; mais mon père t

*— Voire père> Lénoral 0 pardonnera tout^ et Ine recevra dans ses bras comme un fils retrouvé...

— Non^ non> ne croyez pas cela^ Otistave ; on Va blessé dans son honneur ! conmie chrétien^ il pardonnerait ; comme gentilhomme^ il n'oubliera jamaia Toutrage qu'ilat^u^!

— Ah ! Lénora^ vous êtes injosie envers v(rtre père. Sî je reviens avec Fassentiment de mon onde^ et si je lui dis : Je ferai le bonheur de vôtre enfant} donnezmoi Lénc^a pour épouse ; j'embellirai sa vie par toute» les joies que Vampur d'un époux a jamais dénuées à une femme ; sdn sort ici-bas sera digne d'envie 1 Si je lui dis cela, q&e 6roye»-vous qu'il réponde?

liénora baissa les yeux^

— Vous ceinnaissez sft bonté infinîey Gustave. Mon bonheur est son unique préoccupation : il vous bénirait en remerciant Dieu.

— N'esi-il pas vrai, Lénora, qu'il consentirait? Vous voyez bien que tout n'est pas perdu. Un joyeux rayon éclaire encore notre avenir. Abandonnez-vous à ce doux espoir, ma bien-aimée. Oh oui ! ne vous désolez pas i laissez-moi emporter, dans mon triste voyage, l'asst^ rance que vous m'attendrez avec confiance dans la bonté de Dieu. Puis, souvenez-vous de moi dans vos prières, prononcez quelquefois mon nom dans ces sentiers ombragés où les premières aspirations de l'amour ont si doucement ému nos cœurs, où pendant deux mois j^ai goûté près de vous toute une éternité de bonheur; souriez-moi du fond de votre solitude, mon âme enten^ dra votre lointain salut; votre souvenir sera mon unique

lia ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

joie^ et j'y puiserai le courage de supporter l'absence.. , Lénora pleurait silencieusement; la douce et émouvante parole du jeune homme avait tout à fait vaincu son orgueil; son cœur n'avait plus de place que pour l'amour et la tristesse. Gustave s'en aperçut.

— Je pars Lénora, dit-il, fort de votre afiection! C'est avec un ferme espoir que je quitte mon pays et ma bien-aimée. Quoi qu'il arrive maintenant, je ne me laisserai abattre ni par le chagrin, ni par le découragement. Lénora, vous penserez à moi, tous les jours, n'est-ce pas?

— Mon Dieu, j'u promis à mon père de vous oublier ! murmura la jeune fille avec une sorte d'effi*oi.

— M'oublier ? Vous vous efforcerez de m'oublier î

— Non, Gustave, ditrelle d'une voix douce ; je désobéirai pour la première fois à mon père; je sens mon impuissance à tenir une vaine promesse, je ne puis vous oublier; je vous aimerai jusqu'à ma dernière heure : c'est ma destinée sur la terre !

— Oh! merci, merci, Lénora, s'écria Gustave avec exaltation. Tes douces paroles me font puissant contre le sort. Reste ici , ma bien-aimée, sous la garde de Dieu; ton image me suivra comme un ange protecteur ; dans mes joies et dans mes douleurs, le jour et la nuit, toujours... toujours tu seras sous mes yeux, Lénora! La séparation brise mon cœur, mais le devoir commandé, je sens qu'il faut obéir. Adieu, adieu !

Il saisit convulsivement les mains de la jeune fille, les serra d'une étreinte fébrile, et disparut sôus les'massif s de verdure :

LE GïNTUHOMMÏ PJlDYKI. Ut

— Adîeu^ adieu^ Gustave! s'écria Lénora hors d'elle.

Et^ comme anéantie^. elle chercha un siège d'une main tremblante^ y tomba épuisée^ abîmée dans une douleur inexprimable et versant un torrent de larmes.

Lénora avait révélé à son père la dernière visite de Gustave et s'était efforcée de faire accepter à son cœur le doux espoir d'un avenir meilleur; mais monsieur de Ylierbecke avait écouté son récit comme s'il y eût été injBensible ; il l'avait écouté en souriant amèrement et sans donner à sa fille une seule réponse positive.

Depuis ce jour^ le Grinselhof était devenu plus solitaire et plus triste encore qu'auparavant. Le gentilhomme^ visiblement torturé par une secrète douleur^ était le plus souvent assis^ le front dans les mains^ le regard pensif et fixé sur le sol. Sans doute apparaissait à ses yeux le fatal jour d'échéance de la lettre de change^ jour qui s'approchait menaçant et inévitable^ et qui devait plonger pour toujours dans la plus affreuse misère le malheureux père et son enfant.

Lénora dissimulait ses propres souffrances pour ne pas accroître par sa tristesse l'inexplicable chagrin de son père. Bien que son âme débordât de pensées désolantes^ elle feignait d'être consolée et joyeuse. Elle faisait et disait tout ce que lui inspirait son cœur aimant pour arracher le gentilhomme à ses mornes rêveries. Hais tous ses efforts étaient vains ; son père la récompensait bien par un sourire ou par une tendre caresse^ mais

114 OËUVBBS D« BEVBl COlfSCIEMCE.

le sourire était triste^ la caresse contrainte et languis-

Si parfois Lénora^ les larmes aux yeux^ demandait à son père la cause de sa douleur, il savait toujours éviter toute explication sur ce point. Pendant des jours entiers il errait seul ^1; absorbé par de sombres pensées^ dans les allées les plus obscures du jardin, et semblait fuir la présence de sa fille elle-même. Si Lénora Tapercevait de loin, elle surprenait dans son regasd une expression farouche où se mariaient Tirritation et le désespoir, et qu-accompagnaient des gestes brusques et convulsift. 6^approchai1relle de lui pour adoucir son chagrin par les marques de Tamoinr le plus dévoué, il répondait à peine à ses affectueuses questions et la qfiittait pour chercher dans la maison un refuge où il trouvât la solitude.

Un mois entier se passa aind , aa mois de ra€H*ne tristesse et de silencieuses souffirances.

Cependant Lénora remarquait avec désespoir le rapide amaigrissement et la croissante pâleur du visage de son • père, et combien son œil si vif perdait chaque jour dp son éclat : on eût dit qu'une maladie de langueur minait sa santé et consumait sa vie.

Vers cette époque, un changement dans la conduite de son père vint convaincre la jeune fille qu'un triste secret, un secret terrible peut-être, pesait sur son ccBur.

Depuis huit jours s'allumait parfois dans ses yeux un ardent éclair; il semblait toujours en proie à une fièvre violente; ses paroles, ses gestes, toutes ses actions témoignaient d^une vive et profonde inquiétude. Puis,

chaque semaine il se vendait deuK ou trois fois en voiture à Anvers, sans laisser pressentir le moins du monde ce qu'il y allait faire. Il revenait tard au Grinselhof , s'asseyait h la table du souper, silencieux et résigné, et engageait bientôt Lénora à s'aller reposer, tandis que luiméine se retii^ait avec une lampe dans sa chambre à coucher. Mais sa fille désolée savait qu'il n'y trouvait pas le reposj QSff pendant les longues heures que l'angoisse dérobait au sommeil elle entendait souvent le plancher qui craquait sous les pas de son père, et alors elle tremblait dans son lit de tristess^..et d'effi*oi.

Lénora était très-courageuse de sa nature et devait à son éducation exceptionnelle une force d'âme pres^iue masculine ; peu à peu grandissait en elle la résolution de forcer son père à lui révéler son secret. Bien que le respect qu'elle lui portait la fît hésiter, son dévouement inquiet lui donnait chaque jour plus de courage et de hardiesse. Souvent elle était allée à la recherche de son père avec Tintention d'accomplir son dessein ; mais le regard pénétrant du gentilHomme et l'expression de sa physionoinie l'avaient chaque fois retenue. Elle voyait que son père, devinant ses int^ntions, tremblait en sa présence de peur qu'elle ne l'interrogeât.

Un jour, monsieur de Vlierbecke était de nouveau parti de très-bon matin pour la ville.

L'heure de midi était déjà passée. Lénora, en proie à de tristes réflexions, errait lentement dans la maison. Des paroles entrecoupées lui échappaient , elle s'arrêtait brusquement, elle gesticulait, elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux. Distraite et sans savoir ce

qu'elle faisait , elle ouvrit le tiroir de la table cpii servait habituellement de bureau à son père. Peut-être le désir de pénétrer le secret de son père la poussaiWl à cette ' action sans qu'elle s'en rendît compte. Elle trouva dans le tiroir un seul papier déployé.

A peine son regard s'y fut^il arrêté qu'une pâleur soudaine se répandit sur ses joues, et ce fut en frissonnant qu'elle prit connaissance de la pièce découverte.

Bientôt elle referma le tiroir tout épouvantée; elle quitta 'la chambre, la tête penchée, la détnarche lente, profondément accablée.

Arrivée dans la chambre voisine, elle s'assit, demeura un instant muette, immobile, les yeux baissés, et murmura enfin :

— Vendre le Grinsélhof ! Pourquoi? Monsieur Denecker a insulté mon père parce que nous n'étions pas assez riches? Quel est ce secret? Serions-nous vrannent pauvres? Quel trait de lumière ! Mon Dieu, c'est donc là le mot de l'énigme ! c'est là la cause de la tristesse de mon père !

Elle retomba dans une sombre rêverie. Mais peu à peu sa physionomie s'éclaira, ses lèvres s'agitèrent , ses yeux brillèrent de résolution.

Tandis qu'elle cherchait à se roidir contre le sort, et se préparait à lutter victorieusement contre l'infortune et la misère, elle aperçut tout à coup la vieille voiture qui rentrait au Grinsélhof . A peine sur le seuil de la maison, elle vit son pè.re affaissé sur lui-même plutôt qu'assis, le front penclié sur la poitrine, comme un homme privé de sentiment, et lorsqu'il descendit et qu'elle put consi-

11 GMTliHOMIIS PJlUVHB. 117

déïet ses traits^ la pâleur mortelle qai les couvrait la fit frissonner.

Profondément émue^ elle n'eut pas la force d'adresser un mot à son père^ et, muette, elle le laissa entrer dans la maison pour se réfugier sans doute encore dans la chambre la plus retirée.

A peine cependant fut-^lle demeurée un instant sur la porte, qu'une vive rougeur colora son front et ses joues, et que la flamme d*une ferme résolution brilla dans ses yeux noirs encore humides de larmes. EUe s'élança sur les pas de son père en se disant à elle-même avec une fiévreuse énergie :

— Un sentiment de respect doilril m'arrèter plus longtemps? Dois-je laisser mourir mon père ? Ah ! non, non ! Je veux tout savoir, je veux arracher de son cœur le ver qui le ronge, je veux le sauver pour mon amour I

Saris regarder derrière elle, elle parcourut deux ou trois chambres en ouvrant vivement les portes et sans s'annoncer; dans la dernière pièce, elle vit son père assis, les coudes appuyés sur une table, le front dans les mains ; des larmes abondantes coulaient de ses yeux.

Lénora s'élança vers lui, tomba à ses genoux en sanglotant, et levant vers lui des mains suppliantes, elle s'écria:

— Pitié pour moi, mon père 1 je vous en supplie à genoux, partagez avec moi votre tristesse ; dites-moi ce qui déchire votre cœur. Je veux savoir pourquoi mon père se réfugie pour pleurer dans la solitude !

— Lénora,. seul trésor qui me reste sur la terre, répondit le gentilhomme d'une voix brisée, le désespoir peint

118 (ED¥BB8 91 HIKBI Ceil9eiBHGE.

sur ses traita et en re^evcMlt sa fille; Lénora^ je t'ai U^ fait souffrir^ n'est-il pas vrai? Oh ! viens^ viens^ ckerebe \in asile §ur mçkn sein : up cpup temt)le vf^ mm l?apper, paa pauvre enfant I

La jeune fille parut ne paf^ foire aU^tim àces plaintes; elle échappa à Tétreinte patern^Ue^ et. d'un ton qui aecur ^i une f^m^ résolutions dlle reprit :

-« Mon père^ je suis V6nui^ avee l'immuable dessein 4'ftppreQdr^ la cause de vqs ^ufiranees; je ne partin^i pas sans savoir quel sentirnent hostile ou quel malheur |[n'a §i iQngten^ps privée de votre amour. Quelque infinie que soit ma vénération pour vou9^ le devoir me parle toutefois plus haut eneore. Je veux^ je dois connaître le secr^st de VQS douleurs I

— Toi^ privée de l'amour de ton père? dit le gentilhomme. Le secret de mes douleurs est précisément mon amom' pour toi^ mon epfant màçsée. Pendant dix ans^ j'ai bu ai} calice )e plu^ aiper^ en priant Dieu chaque joiuqu'il te rende heureuse iei-bas. Hélas I il a pour jamais rejeté nis^ prière!

-- Je serai donc nialbeureuse ? demanda Lénora sans trahir la inoindre émotion*-

T- Malheureuse par la misère qui nous attend^ répondit le père; le malheur qui nous frappe nous dépouille de tout ce que nous possédons; il nous faut quitter le Grinselhof.

Ces dernières pai'oles^ qui confirmaient pleinement ses craintes, parurent frapper un instant la jeune fille de consternation; mais elle coniprima bientôt cette émotion et dit avec un courage çroisi^ant «

— p Ce n'ets( pas parce qufi ce malbemr vous frappe que vous languissez et que vous mourez lentement ; je conr nais votre invincible force de caractère, n)on père; non^ c'est parce que je dois partager votre pauvreté que votre cœur faiblit et succombe. Soyeis béni pour VQtre fervente affection. Mais, ditesHtnoi, si Ton venait m'oifrir toutes les richesses de la terre à condition que je consefir tisse à vous voir souf&ir un seul jour, que croyfa-vous que je répondrais ?

Muet et surpris, le gentilhonmie contenoplait sa^ fille en proie à une généreuse exaltation, et dont le regard brillait d'un feu héroïque. Un doux serrement de mw fut sa seule réponse.

— Ah ! continua-t^Ue, je refuserais tous les trésors du monde, et sans regret j'accepterais la misère.,. Et vouis, mon père, si Fon vous offrait tout Tor de l'Amérique pour la perte de votre Lénora, que ferleaj-vous î

— Ciel ! s'écria le père d'une voix entrecoupée, donne- Iron sa vie pour de l'or?

— Ainsi, reprit la jeune fille, le bon Dieu nous a laissé à tous deux ce qui nous est le plus cher en ce monde. Pourquoi nous plaindre lorsque nous avons à bénir sa miséricorde! Que votre coeur reprenne courage, mon père; quel que soit le sort qui nous attend, et dussionsnous habiter une chaumière, rien ne pourra nous abattre tant que nous serons l'un près de l'autre 1

Un sourire où se confondaient la surprise et l'admiration, éclaira le visage du gentilhomme ; il semblait déconcerté comme si quelque chose d'inouï se f àt passé sous ses yeux. Il joignit les mains et s'écria :

ISO OBUVAGS DE HENRI CONSCIENCE.

— Lénora^ Lénora^ mon enfant^ tu n'appartiens pas à la terre^ tu es un ange. Mon esprit s'égare ; je ne comprends pas ta grandeur d'âme !

La jeune fille vit avec une joie indicible qu'elle avait vaincu; la flamme du courage s'était rallumée dans le regard de son père^ sa noble tête se relevait lentement sous l'impulsion du sentiment de dignité qui gonflait son sein. Lénora contempla un instant^ avec un sourire céleste, l'effet qu'avaient produit ses paroles, et s'écria d'un ton inspiré :

— Debout, debout, mon père 1 Venez dans mes bras ! Plus de chagrin ! Unis comme nous le sommes, le sort est impuissant contre nous I

Le père et la fille s'élancèrent en effet l'un vers l'autre et demeurèrent quelques instants, abîmés dans une profonde félicité. Après ce fervent et saint embrassement, ils s'assirent, la main dans la main, l'un auprès de . l'autre, et sur les traits de tous deux rayonnait un inexprimable sourire de bonheur; on eût dit quils avaient oublié le monde entier.

Le gentilhomme était encore plus ému que sa fille; les larmes aux yeux, il reprit d'une voix exaltée :

— Un nouveau sang ranime mon cœur ; une vie nouvelle circule dans mes veines I Oh I je suis coupable, Lénora ; j'ai mal fait de ne pas te dire tout ; mais il faut nae pardonner ; la crainte de t'affliger, l'espoir de trouver une porte de salut, m'ont arrêté. Je ne te connaissais pas encore tout entière ; je ne savais pas bien encore quel inestimable trésor Dieu m'avait donné dans sa bonté. Tu vas tout savoir; aussi bien ne pourrais-je te cacher plus

Lï 6EI«T1LH0MME PIlUVRE. ftl

longtemps le secret de ma conduite et de mon chagrin ; l'époque fatale est arrivée^ le .coup que je redoutais est imminent^ et ne peut plus être détourné. Es-tu prête k entendre une révélation, Lénora î

La jeune fille, heureuse devoir le calme et radieux sourh*e de son père ! répondit d'une voix douce et caressante:

-— 0 mon père, épanchez toutes vos douleurs dans mon cœur, mais ne me cachez rien ; ma part doit Atre entière. Vous sentirez combien, à chaque confidence, votre cœur sera soulagé.

Le gentilhomme prit la main de %a fille et répondit d'un ton solennel :

— Prends donc ta part de mes souffrances et aide-moi à porter ma croix. Je ne te dissimulerai rien. Ce que je vais te dire est une triste et lamentable histoire, mais ne tremble pas, mon enfant; si quelque chose doit t'émouvoir, ce sera le tableau des tortures de ton père. Tu sau- Tas aussi pourquoi monsieur Denecker a pu agir envers nous conmie il Ta fait.

Il laissa la main de sa fille et, sans détourner d'elle son regard, cdmmença son récit d'une voix calme.

— Tu étais petite encore, Lénora, mais, aimante et douce comme aujourd'hui, tu faisais la joie et le bonheur de ta mère. Nous habitions l'humble manoir de nos pères sans que rien vint troubler la paix de notre existence, et, grâce à l'économie, nous trouvions dans nos revenus le moyen de faire honneur à notre nom et à notre rang.

J'avais un frère plus jeune que moi, doué d'un excellent cœur, généreux, mais imprudent. Il habitait la ville

\%% , ŒUVIIES QE HIN^I GONSCIEHGE.

ej; ^vait épousé une femme de race noble^ qui n'était pfis plus riche que lui*méme. Celle-ci, poussé^ p^r rpstei^tation, Texcita-t-elle à tenter par des pcioyeQs chanceux d'augmenter ses revenus? c'est ce que j'ignore. Toujouri^ e^tril qu'il spéculait sur les fonds publics. Tu »§ comprends pas ce que je veux dire ? C'est un jeu auquel on peut en un instant gagner des millions, mais up jeu qui peut aussi vous plonger en peu de temp^ dans la plus profonde misère, un jeu qui, gentilhomme pu milliomiaire, vous réduit, comme par magie, à la besace du mendiant.

Mon frère fit d'-at^ord des bénéfices considérables, et monta sa maison sur un tel pied que les plus riches pouvaient lui porter envie, {1 venait souvent nous voir; il t'apportait, ^ toi qui étais s^ fiHeple, nnlle cadeaux, et nous témoignait d'autant plus d'affection que sa fortune allait dépassant la nôtre.

Bien couvent je lui r^n^ontrai combien les opérations auxquelles il 3e livrait étaient périlleuses, et je fu'efforçai de lui faire sentir qu'il ne convenait pas à un gentilhomme de risquer chaque \çm sa fortune et son honneur sur une nouvelle incertaine. Con^me le succès lui donnait raison contre moi, mes remontrances se trouvaient impuissantes : la passion du jeu, car c'est un jeu, l'emportait sur la sagesse de mes conseils.

Le bonheur qui l'avait longtemps favorisé parut enfin vouloir l'abandonner ; il perdit une bonne partie de ^s premiers gains, et vit peu à peu sa fortune s'amoindrir. Cependant le courage ne l'abandonna pas. Au contraire, il parut se roidir avec obstination contre le sort, et se

tint pour certain qa'ii forcerait la chance Incpnsianiç à tourner en sa faveur. Fatale illusion !

,...Un soir d'hiver, je tremble quand j^y pense, j'étais au salon prêt à m'aller coucher ; tu étai§ déjà au lit et ta mère priait à ton chevet co^i?ne elle en ^yait Tb^bitude. Un ouragan terrible grondait au dehors ; des tpiirbillons* d^ grêle fouettaient les vitres; le vent rugissait dans les arbres et semblait vouloir arracher la maison de ses fon- . déments, Sous l'influence de H tempête, j'étais tombé dai)s de sombres pensées. Tout à cpup un violent coup de sonnette retentit à la porte, tandis q\ie des hennissemepts ^mnonçaient l'arrivée d'une voiture, Un domestique — nous en avions deui^ ^lors — un domestique $iUa Quvrir; une fen^i^ie s'élapç^ d^^ps la ç]iambre et tomba à mes pieds e^ fondait en larmes ! C'était )a femipe de mon frère I

Tremblant de surprise et d'eflFroi, Je vepx la relever ; inais elle enibrasse iipes genoux et implore mon aide, les joues b^igfiées par uii torrent de larmes. Elle implore de moi, en paroles entrecoupées et obscure^, la yie de uiqn frère, et me fait fréipir en me laissant soupçonner un épouvantable inal)\eur..^

Ta mère entr^ §ur ces entrefçiites ; tous deux nous pous eifprçtoes d^ c?iUner l?^ pauvre fenune ^ deini folle de désespoir ; les niarques d'intérêt et d'affection que nous lui prodiguions, réussirent à la ramener à elle.

Hélas I paon frère îivait tout perdu, ^ut> et mênie p|vis qu'il ne possédait. Le récit de sa fenime était déchirant, et plus d'une fois il nous arracha d^s larmes, mais la fin surtout nous j^t^ dans une affreuse et inexprimable

iU CËUVBES DE HENRI CONSCIENCE.

anxiété. Mon frère, accablé par la certitude de ne pouvoir faire honneur à son nom, poursuivi par la pensée que la loi et la justice allaient intervenir dans ses affaires, mon frère était tombé dans un morne désespoir : l'infortuné avait attenté à sa vie. Sa malheureuse femme, guidée par Dieu, l'avait surpris dans Taccomplissement de sa coupable résolution, et lui avait arraché Tarme meurtrière dont il allait se frapper. Il était enfermé dans une chambre, muet, anéanti, le front sur les genoux, et surveillé de près par deux amis fidèles. Si quelqu'un sur la terre pouvait le sauver, c'était assurément son frère.

Ainsi en avait jugé sa pauvre fçmme ; elle s'était jetée dans une voiture et, seule, par la nuit et l'orage, était venue à moi comme à son seul recours dans cette terrible extrémité. Elle était là, agenouillée à mes pieds, me suppliant de l'accompagner à la ville. Je ne balançai pas un instant; ta bonne mère frappée non moins que moi par l'affreuse nouvelle et prévoyant bien ce qu'on demandait de nous , me cria encore au moment où je montais en voiture : a Oh 1 sauve-le I n'épargne rien j j'approuve tout ce que tu feras ! »

Le cocher, qui heureusement connaissait très-bien le chemin, fouetta ses chevaux, et plus vite que le vent nous nous enfonçâmes dans les ténèbres. Tu pâlis et tu trembles, Lénora? E!!e était effroyable, cette sombre nuit; tu ne sauras jamais quelle terrible impression elle fit sur moi; mes cheveux blanchis avant l'âge sont le trigte souvenir des anxiétés que j'éprouvai... .^ Courage, mon enfant, écoute jusqu'au bout.

La jeune fille, comme écrasée par ces tristes révéla-

LE 6SKTILH0UUS PA^OYES. 1»

tions, fixait un regard plein d'anxiété sur son père. Celui-ci poursuivit :

— Il est inutile de te peindre Tétat de désespoir et d'égarement dans lequel je trouvai mon malheureux frère, et de te dire pendant combien d'heures je dus, lutter pour faire pénétrer une faible lueur d'espérance dans son esprit troublé. Il n'y avait qu'un seul moyen de sauver son honneur et en même temps sa vie ; mais quel.moyen, mon Dieu! Il me fallait engager le peu de biens que je possédais, comme garantie des dettes de mon frère ; le manoir de nos aïeux , la dot de ta mère, tout ton héritage, Lénora, il fallait tout aventurer avec la certitude d'en perdre pour toujours la plus grande partie. A cette condition l'honneur de mon frère était sauf; à cette condition, il renonçait à son projet d'échapper a h honte par la mort. Ce ne fut pas lui qui me demanda cel^, au contraire, il ne supposait pas que je pusse ou dusse le faire; mais j'avais, moi, la conviction qu'il mettrait à exécution son criminel projet, si je ne rétablissais inunédiatement ses affairés par le plus grand sacrifice. Et cependant je n'osais m'y résoudre.

— Ohl s'écria Lénora avec terreur, mon père, mon père, vous avez refusé ?

Un sourire de bonheur apparut sur le visage du gentilhomme, et au lieu de s'émouvoir de l'exclamation accusatrice de sa fille, son regard s'éclaircit au contraire, son front se redressa digne et fier, et il reprit d'une voix plus ferme :

— Ah 1 Lénora, j'aimais nion frère ; mais je t'aimais plus encore, toi, mon unique enfant. Ce qu'on me de-

)29 ŒUVRES PE PERRÏ G0NSGI1ÇNGE.

piandmt, c'était la misère pour toi et pour, ta iftère.,,,

— Mon Dieu ! mon Dieu I s'écria Lénora avec une vpçhpatiente anxiété.

— D'un pôté, cette pensée déchirait paon cœur, brisé de l'autre par le spectacle de l'inexprimable désespoir que j'avais sous les yeux. Enfin la générosité l'emporta dans cette lutte isuprém0. Le jour était venu; j'allai trouver les principaux créanciers, et je signai de ma main l'écrit qui sauvait l'honneur et la vie de mon pauvre frère, et condamnait en même temps les deux êtres qui m'étiiient le plu3 chers, ma femme et mon enfant, à }a dernière misère.,..

— Merci, mon Dieu I s'écria liénora avec joie, comme jsi elle eût étp soud£|in délivrée d'un pénible cauchemar; soyez béni, mon pèr^, pour votre bonne et généreuse action 1

EHe se leva lentement^ passa les bras au cou de son père, et lui donna un ardent baiser, avec une gravité singulière pourtant, comme si elle eût voulu imprimer à ce baiser si plein d'amour quelque chose de solennel.

— Tu me bénis pour, avoir agi ç^insi? (JH le gentilhomme avec un regard plein de reconnaissance; c'est pourtant l'action pour laquelle je dois implorer ton pardon, mon enfant I

— Mon pardon ? s'écria Lénora surprise. Ah ! si vous eussiez agi autrement, combien n'aurais-je pas souffert de douter de la générosité de mon père I Maintenant je vous aime plus encore qu'auparavant. Pardonner! Est-ce donc un crime de sauver la vie de son frère lorsqu'on le peut?

LE GENTlLHOUlftE P^IJVES, 117

-r- Le monde n'en juge pas ainsi ^ Lénora ; on ne pardonne jamais la pauvreté à un gentilhomme. Réduit ^ cet état, il expie l'humiliation que bien des gens voient pour eux-mêmes dans Texistence do la noblesse; il (Joit payer^ et payer double pour les autres. C'est alors qu'oq l'accablp de railleries et de mépris, et qu'on le traite comme im paria de la société. Ses égaux le fuient pour ne pas paraître solidaires de sa misère; les bourgeois et les paysans rient de son malheur et l'insultent, comme 6) sa chute ét^it pour eux une douce vengeance. Heureux celui à qui, en pareille circonstance ^ Dieu a donné un ange qiû verse dans son âme consolation et soulagement, et qui le rend fort contre l'infortune e^ la douleur. Mais écoute, mon enfant !

— Mon frère fut sauvé ; le secret le plus profond cacha l'aide que je lui avais prêtée; il quitta le pays, et partit avec sa femme pour l'Amérique, où, depuis lors, il a ^agné par son travail de quoi soutenir une misérable existence; sa femme était morte pen4ant la traversée. Quant à nous, nous ne possédions plus rien : le Griqselhof et nos autres propriétés étaient hypothéqués pour des dettes dont le capital dépassait leur valeur. En outre, Je m'étais vu forcé d'emprunter à un gentilhomme de ma connaissance une somme de quatre mille francs reconnue par une lettre de change.

Lorsque ta mère apprit l'étendue du sacrifice que je venais de consommer, elle ne me fit pas le moindre reproche ; dans le premier instant elle approuva pleinement ma cqnduite; mais bientôt la misère vint nous imposer de si amères privations que le courage de ta .

mère succomba peu à peu sous leur poids^ et qu^elIe tomba dans une maladie de langueur qui ne lui arrachait aucune plainte, mais qui Tépuisait rapidement.

Pénible situation ! Pour cacher notre ruine et sauver le nom de nos pères de Tinjure et du mépris, nous devions épargner avec le dernier scrupule l'argent nécessaire pour payer la rente de nos dettes.

DansTespace de trois mois, nos gens et nos chevaux disparurent peu à peu ; nous oubliâmes bientôt le chemin qui menait chez nos amis, et nous refusâmes systématiquement toutes les invitations, afin de ne pas être forcés de recevoir quelqu'un à notre tour. Une rumeur d'improbation s'éleva contre nous parmi les habitants du village et les familles nobles avec lesquelles nous étions liés jadis. On disait qu'une ignoble ladrerie nous poussait à vivre dans l'isolement le plus complet. Nous acceptâmes avec joie ce reproche et même la rancune publique qui en fut la suite; c'était im voile qu'on jetait sur nous et à l'abri duquel notre indigence se dissimulait avec sécurité.

Hélas ! Lénora, je tremble ; mon cœur se jserre. Jo touche dans mon récit au moment le plus douloureux de ma vie. Aie le courage d'entendre sans pleurer ce que je vais te dire.

Ta pauvre mère était devenue très-maigre; ses yeux s'étaient enfoncés peu à peu dans l'orbite; une livide pâleur avait envahi ses joues. En la voyant^ dépérir, elle que j'aimais plus que la vie, en voyant sans cesse la mort imprimée sur ses traits en signes si clairs et si menaçants, je devins à moitié fou de désespoir et de chagrin.

LE GENTILHOMME PJLUVEE. Il»

Lénora baissait les yeux^ et des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Le gentilhomme^ tremblant d'émotion^ la contempla un instant; mais il reprit bientôt son triste récit.

— Pauvre mère^ elle ne faisait que pleurer I Chaque fois qu'elle regardait son enfant^ sa petite Lénora ^ des larmes remplissaient ses yeux. Ton nom était sans cesse sur ses lèvres. C'était une prière continuelle qu'elle adressait au ciel. Enfin ^ elle entendit la voix de Dieu qui la rappelait à lui; le prêtre l'avait préparée au dernier voyage. On t'avait arrachée de ses bras et conduite à la ferme. Je me trouvais seul^ au milieu de la nuit^ seul avec elle^ dont lés lèvres glacées m'avaient déjà donné le baiser de l'éternel adieu ; mon cœur saignait^ le désespoir rongeait mes entrailles... Combien ses deiv nières heures furent douloureuses^ mon Dieu ! Elle ressemblait déjà à un cadavre^ et un torrent de larmes coulait encore de ses yeux éteints^ tandis que ses lèvres s'efforçaient de bégayer le nom de son enfant comme une plainte suprême. Agenouillé devant son lit^ les mains levées vers le ciel^ j'implorais l'adoucissement de ses soiiffi^ances et le pardon de ce que j'avais fait; ou bien^ debout^ je touchais de mes mains ses joues pâles^ et j'essuyais par mes baisers les sueurs' de l'agonie. J'étais hors de moi... Tout à coup elle parut reprendre lé sentiment : c'était la dernière étincelle de la vie qui allait s'éteindre. Elle m'appela par mon nom; je bondis et fixai sur ses yeux un œil égaré. Elle dit d'une voix distincte : a C'en est fait, mon ami ; adieu ! Dieu n'a pas adouci pour moi la dernière heure ; je meurs avec la con-

Vîctîon que mon enfant sera malheureuse sur la terre...»

Je ne ôais ce que moii amour polir elle m'inspira et tne fit dire; mais je lui promis^ en prenant Dieu à té* moin de ma promesse^ que tu échapperais à la misère^ Lénorà, et que l'existence serait pour toi douce et heureuse. Un sourire céleste parut sur le visage de ta mère mourante; en cet instant solennel elle crut à ma promesse. Elle passa encore une fois avec effort les bras àtitour de mon cou, et ses lèvres effleurèrent les miennes. Biais je sëiitis bientôt ses bras défaillir, et son kitié monta vefô Dieu dans lih dernier sôùpir. Hélas! Lénora, tu n'avais plus de mère ! Ma pauvre Marguerite était morte !

Le gentilhomme peïicha la ièie sur là poitrine et se tut. Lénora, muette aussi, pleurait; un silence dé mort régnait autour d'eux.

Ëientôt la jeune fille rapprocha sa chaise de son père et prît sa niain sans prononcer un mot.

Ils demeurèrent longtemps ainsi plongés dlaiis mie profonde tristesse. Enfin, Lénora se leva et s'efforça de consoler son père par ses caresses.

Monsieur de Vlierbecke, comme s'il eût eu hâte de terminer son récit, reprit d'une voix plus libre f

— Ce qtti irie reste à té dire, Lénora, n'est pias àusâ triste que ce que tu viens d'enteûdre; cela ne regarde que moi seul. Peùt-êt*é fèrâi-je bien de te le taire ; maïs j'ai besoin d'une amie qui sache ce que j'ai souffert, qiii connaisse tous mes secrets, et fïie pértnette de verser dans son cœur ce qui détruis dix ans est resté enseveli et caché.

ta mère, mon umqûè ôoiitîen, tâ'éiM rjâvîé?; je de-

meurals seul au Gf inselhof avec toi^ mon enfant, et avec ma promesse^ une promesse faite devant Dieu à une mourante ! Que devàis-je faii'e pouf Taccomplirt Abandonner mon patrimoine héréditaire^ errer à l'fiventute dans Un pays étranger^ travaiUer afin de gagner notre vie à tous deux? C'était impossible; c'eût été accepter sur-le-champ la misère pour toi. Je ne pouvais songer à £e ihoyen. Après de longues et pénibles méditations, il me scâiibla qu'un trait de ïtiraière éclairait mon esprit, et je m'arrêtai plein d'espoif au setil projet dont la réalisation pouvait promettre sinon à moi du moins à mon enfant un heureux avenir.

Je résolus de dissimuler notre indigence avec plus de soin que jamais, et de consacrer tous mes instants à enrichir ton intelligence. DieU t'a libéralement douée de la beauté du corps, Lénora; ton père voulut t'initier au* arts et aux sciences, et té donner, avec la conUaîssancè du monde, la vertu, la piété, la modestie. Il voulut faire de toi, de l'âme comme du corps, une fenuhe dccomr pHe... et il osa espérer que la noblesse de ton sang, leô charmes de ton visage, les trésors de ton esprit et de t€fri cœur, pourraient compenser la dot qu'il ne pouvait té donner. Il se berçait de la pensée que tu parviendrais ainsi à faite un bon mariage qui te rendrait dans le . monde, en partie du fnoins, le rang auquel ton origine semblait te donner droit. »

Pendant dix ans, mon enfant, j'ai eu pour unique souci ton éducation et ton. instruction. Ce que j'avais oublié ou ce que j'ignorais, je l'apprenais la nuit afin de pouvoir t'en fabe part. Tandis que j'écartais de ton che-

min^ avec une religieuse sollicitude ^ tout chagrin et toute émotion triste^ et que je te donnais^^ dans une cer« taine mesure, tout ce que semblait exiger notre apparente aisance ; tandis que le sourire continuel de mon visage te réjouissait sans cesse, la crainte, l'anxiété, la honte, rongeaient mon cœur à tout instant, et je comptais avec efiBcoi les pas du temps qui me rapprochaient de plus en plus de l'heure fatale. Ah ! Lénora, fautril te le dire? J'ai souffert de la faim et soumis mon corps aux plus rudes privations. J'ai passé la moitié de mes nuits à un travail d'esclave, raccommodant mes vêtements, bêchant le jardin, apprenant et; exerçant, dans les ténèbres, toutes sortes de métiers afin de cacher notre pauvreté à toi et aux autres.

Mais tout cela n'était rien; dans le silence de la nuit je n'avais à rougir devant personne. Le jour, il fallait, me roidir sans cesse contre les humiliations, et, le cœur saignant , dévorer l'afiront et l'insulte. . .

La jeune fille contemplait son père d'un œil humecté par les larmes de la pitié. Monsieur de Vlierbecke étreignit sa main pour la consoler, et continua :

— Ne sois pas triste, Lénora. Si la main du Seigneur me faisait de profondes blessures, chaque fois aussi, dans sa miséricorde, il me donnait le baume qui les guérit. Un seul sourire de ton doux visage suffisait pour faire monter de mon cœur vers le ciel une prière de reconnaissance. Toi du moins tu étais heureuse ; en cela ma promesse était remplie.

Enfin, je crus que Dieu lui-même avait envoyé sur notre route quelqu'un qui te sauverait de la misère im-

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