LE GENTILHOMME PA.13VEE
minente. Une douce inclination se forma entre Gustave et toi. Un mariage paraissait devoir en être la conséquence. Dans ces circonstances ^ j*ai fait connaître à monsieur Denecker^ lors de sa dernière visite^ le déplorable état de mes affaires. Sur cette révélation^ il s'est irrévocablement refusé à accéder au désir de son neveu. Comme si ce coup terrible^ qui anéantissait mes plus chères espérances ^ n'eût pas suffi à m'accabler^ j'appris presque en même temps que l'ami qui m'avait prêté quatre mille francs avec la faculté de renouveler chaque année mon obUgation envers luî^ était morten Allemagne, et que les héritiers réclamaient le paiement de la dette. J'ai parcouru, toute la ville, sonné à toutes les portes amies, remué ciel et terre dans mon désespoir pour échapper à cette dernière ignominie, tous mes efforts ont été infructueux. Demain peutrêtre on affichera sur la porte du Grinselhof un placard annonçant la vente non-seulement de tous nos biens, mais même du mobilier et des objets que le souvenir nous a rendus chers. Le point d'honneur exige que nous livrions à l'enchère publique tout ce qui a quelque valeur, afin que le montant de nos dettes soit couvert. Si le sort était assez bienveillant pour nous permettre de satisfaire tout le monde, ce sçrait encore un grand bonheur dans notre misère, mon enfant. Ton sourire est si doux, Lénora? La joie brille dans tes yeux; cette ruine fatale ne t'at^ triste-t-elle donc pas ?
— C'est là ce qui vous fait dépérir, mon père? Vous n'avez pas d'autre chagrin! Votre cœur ne garde aucun secret? demanda la jeune fille.
191 (EUVBES DB HElfÉI GOlfSClÈKGE.
— Aucun, mon enfaUt^ tu sais tout.
— Asàu^értiéiit, reprit Lénorà graTement, un coup pare9> je le 8ais> serait considéré par d'autres comme un épouvantable lùalheur; mais que peut-il sûr nous? Pourquoi vous-même parlez-tous avec tattt de calme, lUQïi père? Pourquoi semblex-vous, connue moi, indifférent à rheure qu'il est à Finexorable arrêt dû sort?
•^ Ah ! èW parce que tu m'as rendu courage et confiance j LênOta; 6'ést parce qu'après une aussi longue contrainte je rentre franchement en pleine possessioù de ton amotfap j C'est parce que tu me laisses espérer que tu he seras pas trop malheureuse. Je sais ce que ttt vas me répondf'ei uoblé enfant que Dieu m'a donné comnïe un boudiét contre toutes les douleurs ! Hé bien, j'aocejitéta! la rtâUe saiHà fléchir le front, et je tne soumettrai avec résignation à la volowté de bieri... flélas! poursuivit-il avec tristesse, qui sait cependant quelles smfft&ncëÈ iious sont i^éservées ! Erier par le iriondë; chetehèi' lofe de deux qu'on airUè et qu'on connaît tin âsîlê ignoré, gagner pà* le travail de ses mains le pâte de chaïqUe jour ! Tu né sais pài^, Lénora, èombîeh Jl est amer, ce p^âh de la nïJsère \
La jèUnè fiHè fréflfiit en VoyaUt là tristèèsè redescendre cOttiUie m voîte tomfcre sur le front de son père. Elle saisit ses matas ate<5 effusion, et lé regard plongeant daxié sto regard, elle Itfi dit d'une voix suppliante :
— Ah I mon père, que le sourire dû boAfhéur rie qtàfii pas votre visage! Croye^-moi, tibvlâ serons heureux. Transporteï-vous eu esprit dans la position qui nous attend. Qu'y a-t-il donc là de si effrayant? Je sîiîs adroite
LE G£«TlLHOUUS PA.T3VIIE. 13ft
dans tous les ouvrages de femme; et pms^ vous m'avez rendue assez savante pour que je puisse enseigner aux autres ce que je vous dois en fait d'arts et de sciences. Je serai forte et active pour nous deux. Dieu bénira mon travail. Nous voyez-vous^ mon père^ seuls dans une petite chambre bien coquette^ en paix^ le cœur tranquille, toujours ensemble^ nous aimant Tun Tautre, défiant le sort^ auKlessus de l'infortune, vivant dans le ciel que nous prépare notre commun sacrifice, dans le ciel- 4'un amour infini? Ah ! il me semble que le vrai bonheur de Tâme va seulement commencer pour nous ! Et vous, mon père, pouvez-vous vous désoler encore, lorsqu'un bonheur nous sourit, un bonheur tel que peu d'hoqiimes peuvent en jouir «n ce monde ?
Monsieur de Ylierbecke contemplait sa fille avec rayissen^ent; cette voix enthousiaste, mais toujours douce, l'avait tellement ému, ce courage dont i| pénétrait les pobles motifs, lui inspiraient une telle admiration que d'heureuses larmes rempUrent ses yeux. D'une main il attira Lénora sur son sein; il posa l'autre n^ain sur ce front chéri, et son regard s'éleva vers le ciel dans une jreligiepse extase.
U depoeura ainsi, sans parole, les yeux élevés vers Dieu. Une prière recueillie, une bénédiction pour son enfant; pn remerciement plpin d'effusion, montaient de son cœur, comme la flamme sacrée de l'aute], vers le trône de celui qu| lui avait donné rangé)ique Lénora.
Un jour ou deux après, comme monsieur de Vlierbecke Tavait dit à Lénora, Tannonce de la vente de tous ses biens fut insérée dans les journaux et affichée partout en ville et dans les communes environnantes.
L'affaire fit un certain bruit , et chacun s'étonna de la ruine du gentilhomme, qu'on avait cru si riche et si avare.
Comme la vente était annoncée pour cause de départ, on n'eût pu en deviner le véritable motif, si de la ville n'était venue la nouvelle que monsieur de Vlierbecke s'y était résolu pour payer ses dettes, et qu'il était tombé dans la dernière misère. La cause même -de son malheur, c'est-à-dire le secours qu'il avait prêté à son frère, était connue, bien qu'on n'en sût pas les circonstances particulières.
Depuis le placement des affiches, le gentilhomme vivait encore plus retiré, afin d'éviter toute expUcation. II attendait avec résignation l'époqtfe de la vente ; et bien que fe chagrin fît souvent effort pour s'emparer de son âme, il trouvait dans les encouragements incessants de sa fille la force de voir arriver le jour fatal avec une sorte d'orgueil.
Sur ces entrefaites, il avait reçu de Rome une lettre de Gustave, lettre qui contenait en même temps quelques lignes pour sa fille. Le jeune homme annonçait qiie l'absence avait rendu plus vive que jamais son affection pour
LE GENTILHOMME PiVYEfi. 187
Lénora^ et que sa seule consolation était l'espoir de pouvoir un jour lui être uni par les liens du mariage. Mais, d'un autre côté^ sa lettre n'était pas aussi encourageante : il y disait^ en se plaignant tristement^ que tous ses efforts pour amener son oncle à changer de résolution étaient jusque-là demeurés vains. Il ne dissimula pas à Lénora qu'il n'avait plus aucun espoir dans la possibilité de son union avec Gustave^ et qu'il serait sage à ellemême d'oublier ce malheureux amour pour ne pas se préparer de nouveaux chagrins.
Maintenant que la pauvreté de son père était publiquement connue^ Lénora elle-même était convaincue qu'il lui fallait renoncer à toute espérance ; cependant elle se sentait heureuse et fortifiée par la pensée que Gustave l'aimait encore^ que celui dont^ le souvenir et l'image remplissaient son cœur songeait toujours à elle et gémissait de son absence !
Elle aussi tenait fidèlement ses promesses : que de fois elle prononçait dans la solitude le nom de son bien-aimé ! que de soupirs s'échappaient de son sein sous le catalpa^ comme si elle eût voulu confier au zéphyr la mission de porter vers des climats plus doux les vœux' de son âme ! Elle redisait seule ses plus tendres aveux^ et dans ses promenades rêveuses sous l'ombrage des chemins préférés elle s'arrêtait à chaque endroit où un mot, un serrement de main, un regard de lui l'avait émue. . .
Comme si tous les malheurs qui pouvaient briser le cœur du gentilhomme devaient l'accabler à la fois, il reçut d'Amérique la nouvelle de la mort de son frère. L'infortuné avait succombé à une cruelle maladie de lan- I. 8.
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gueur^ dans les déserts qui s'étendent au delà de la baie d'Hudson.
Monsieur de Ylierbec|^e pleura pendant quelques jours la perte d'un frère tendrement aimé; mais son esprit se détourna forcément de ce malheur pour se reporter sur la décision imminente de son propre sort...
Enfin le jour de la vente arriva.
De bon matin^ le Grinselhof fut envahi par toutes sortes de gens qui^ mus par la curiosité ou par le désir d'acheter^ parcoururent toutes les chambres de Fha|)itation de monsieur de Vlierbecke pour vjsiter le mobilier et estimer dans leur for intérieur la valeur de chaque objet.
L'infortuné gentilhomme avait fait transporter et disposer dans les plus grandes places tous les objets susceptibles d'être vendus. Aidé de sa fiUe^ il avait passé toute la nuit précédente à nettoyer ceux-€i et à les mettre en bon état afin que les ams^teurs en offrissent le pnx le plus avantageux. Ce soin ne lui avait pas été inspiré par l'intérêt personnel; car les biens-fonds ayant été yendus quelques jours auparavant très-désavantageusement, il lui était démontré que la v^nte totfile de son avoir ne pourrait en aucun cas dépasser le mpntant de ses dettes.
C'était un sentiment de probité qui avait poussé le gentilhomme à sacrifier le repos de la nuit à l'intérêt de ses créanciers^ afin de diminuer autant que possible leurs pertes.
Probablement que monsieur de Vlierbecke avait le dessein de ne pas prolonger son séjour au Grinselhof après la vente^ car parmi les lots exposés aux enchères
OB pouvait reiniœqiier deux guaûtur^s compotes de lit et une grande quantité de vêtements appartpnai^t à Ini pu à sa fille.
I^DQra ^'ét^it repdue de bopne heur^ h la fe^iqe et y attendait que tout fût fini.
A dix beuc^Sj la salle où devait comiQencef I4 vente était remplie de monde ; d^s gentiUhonun^ ^t de nobles dames s'y trouvaieqt m^lés aux fripiers; et aiu usuriers, que Tespoir de faire de bons marcbés avait attifés de la ville; il y avait des paysans discourant k voix basse et avec surprise sur la ruine de monsieur de Ylierbecke; il y avait même des gens qui riaient à gorge déplpyé^^ et s'égayaient par toutes sortes de pl^isftuter^^ en attendant que te not«|ir^ donnât lecture des çQnditlf>n§ (la }a vente. .
CSelle-ci ccnnmença une denii-beure après,
Le garde champêtre était debout sur une table^ à titre de crieur; le notaire mettait à prix une b^tla i^n)Qire^ lorsque apparut monsieur de Ylierbeçke lui-mêinej qui vint se placer près de la table m% enchères.
Son apparition caus^ un mouyeiuant général p^ini les spectateurs; I^s têtes se ritppr^b^l'çntj op sa mit à chuchoter; on considérait le genti^iouiine (}éobu avec une sorte de curiosité insolente à ifiquelle s^ naélait chez quelquesruns des assistants un sentiment dô pitié ; chez la plupart on ne remarquait qu'indifférence et rai)lerie.
Cette attitude malveillante de l'^^s^niblée ne 4ura qu'un instant; bientôt le ferme ^t Imposant visage ^u gentilbonime inspira ^ tous 1^ respect e\ l'admifation. Il
fiO CEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
était pauvre, la fortune l'avait frappé matériellement; mais dans son mâle regard, dans ses traits calmes rayonnait une âme indépendante et courageuse à laquelle l'infortune ne semblait rien avoir ôté de sa grandeur ni de sa noble fierté.
Cependant le notaire continua la vente, aidé dans l'appréciation des objets par monsieur de Vlierbecke, qui donnait des renseignements sur leur origine, leur antiquité et leur juste valeur.
De temps en temps, quelque gentilhonune du voisinage, qui s'était trouvé autrefois en relation avec le père de Lénora, s'approchait de lui pour lui parler de son malheur ; mais il échappait par d'adroites réponses à ces consolations indiscrètes. H s'exprimait si librement, il demeurait tellement maître de^ lui, qu'on ne trouvait pas l'occasion de lui témoigner une inutile compassion. Bien plus, il y avait dans son attitude et dans ses gestes quelque chose de si élevé et de si grand qu'on ne le quittait pas sans une respectueuse émotion.
Si le visage de monsieur de Vlierbecke était calme, si dans son regard brillait une invincible force d'âme et un haut sentiment de sa propre dignité , son cœur était déchiré par les plus cuisantes douleurs. Tout ce qui avait appartenu à ses ancêtres, des objets qui portaient les armes de sa famille et qui depuis deux ou trois siècles y étaient religieusement conservés, tout cela il le voyait vendre à vil prix et passer dans les mains des usuriers. A mesure que ces reliques historiques apparaissaient sur la table, les annales de son illustre race se déroulaient sous les yeux du gentilhomme : cruelle épreuve où il lui
Lfi G&1KTILH0UMÏ PÀUVKE. Ui
semblait que chaque objet arrachait un souvenir de son cœur saignant...
La vente touchait à sa fin lorsqu'on détacha du mur, pour les mettre aux enchères, les portraits des hommes éminents qui avaient porté le nom de Vlierbecke. Le premier, — celui du héros de Saint-Quentin, — fut adjugé à un vieux fripier pour un peu plus de trois francs I
n y avait dans la vente de ce portrait et dans le prix dérisoire qu'on en avait donné une si amère ironie pour le gentilhomme que, pour la première fois, le supplice qui torturait son âme se fit jour sur son visage. 11 baissa les yeux et s'abîma dans de sombres et pénibles réflexions ; après quoi il releva le front, et, en proie à une visible émotion, il quitta la salle pour ne pas être présent à la vente des autres portraits...
Le soleil n'avait plus à fournir que le quart de sa course quotidienne pour atteindre l'horizon.
Au Grinselhof, un silence de mort a remplacé la foule avide des brocanteurs; il n'y a plus personne dans les chemins solitaires du jardin; la porte est refermée, tout est rentré dans le calme accoutumé : on dirait que rien ne s'est passé dans ces lieux.
La porte de l'habitation de monsieur de Vlierbecke s'ouvre; deux personnes paraissent sur le seuil : un homme déjà avancé en âge et une jeune fille. Ils por* tent tous deux un petit paquet à la main et semblent prêts à se niettre en voyage.
n est difficile sous ces humbles vêtements de reconnaître monsieur de Vlierbecke et sa fille; on ne s'en
m GEUVE]S6 pS IIE^BI GOIfgGlEpiGB.
douterai même pas^ et poiirtant ce sont e^x. On voit qu'ils ont fait effort pour se dépouiller de$ dehors de Faisancis et pour p^endr^ Thiimble extérieur de la pauwetjé.
ténpra porte une rojje d-indienpe de coul^in» sombrie; eHe est coiffé^ d'un bofinet, ^t spii cou e^i eptouré d'un petit ficJm ic^rré ; on ujb yolj; pajs ses cheveux^ soit parce que le bonnet lei^ caphe^ so^t parcie qu1I§ sont tombés 8QUS les pispaux.
JjB genti)hQa)|[ne est vêtu d'une redingote de drap poir boutoniiée jusqu'au-dessous du mentQn^ pt coifé d'une G^squettp dont |a large yisière f|issiniule presque entièrement ses tr^ts.
Gepepd^nt^ ces vj&téments^ malgré leur simplicité^ ne manquent pas d'une certaine distinction. Quelques efforts qu'aient faits ceux qui les portent pour dissimuler leur ancienpe (condition, il res^ (|ps )pur défna^che et dans la manière mèn^e de pprter ][eur i^odeste costume quelque chose d'indéfinissfjible > vf^^i^ qui rpyèle cl^re- * ment un rang élevé.
Les traits du père ne sopt pas «itérés ; mais il est impossible de dire s'ils tr^bi^nt ja joie , ('indifférence pu la douleur. Lénora semble fprte et résolue, bien qu'elle quitte le lieu de sa naissance et se sépare pour toujours de tout ce qu'elle a aimé depuis son enfs^ppe, — de ces arbres séculaires à l'épais feuillage ^ sou$ l'ombrp dps- - quels le premier sentiment d'amour ^'^ évpjllé dan^ son sein ému , — de ce catalpa si pher au pied dçquel le timide aveu de Gustave vint frapper sop cueille ponune une parole 4tt ml.. Oui, elle e^t forte et (^writgeui$e,
t£ Q«NTtLâOMME PktVVit. fIS
bien qfiB ce solennel adieu remplisse son âme d'une amëré tristesse.
Mais elle doit soutenir son père souffrant^ elle doit épier sur son tisage toutes les émotions qui agitent son ceeur^ elle doit veiller sur ce cœur comme une seritinelle attentité pour repousser par âon énergie et ses témoignages d'affection le chagrin qui veut s'en empiarer. Voilà pourquoi son r^a^d est si liftipide et si doux quand il s'effdree de rencontrer celui de son père.
Le père et la fille se dirigent à pas lents vers la fertile. Ils y entrent pour prendre congé du fermier et de sa femme.
Cette dernière se trouvait sedle avec sa servante dltns la chambre d'en bas.
— Mère Beth^ dit le gentilhomme d'un ton ééUtife et bienveillaRt^ nous venons vous dire adieu.
La fermière> le coeur saisi d'une douloureuse aipciéttf^ contempla un instant les deux Voyageurs, remarqua avec un pénible étonnement leur costume, et, portant sôh tablier à ses yeux, elle sortit en gémissant par la porte de derrière. La servante posa sa tête sur l'appui de là fenêtre, et se mit à sangloter tout haut malgré tous les efforts de Lénora qui s'était approchée d'elle pour là consoler.
Bientôt la fermière reparut avec soti mari qu'elle était allée chercher dans la grange.
— Hélas! c'est donc vrai, monsieur, dit te fermier d'une voix étouffée; vous quittez le Grinseltof ? Et nous ne vous reverrons p'eutrétre jamais !
— Allons^ bonne mère Beih, dit le gentilhomme eu
lU ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
prenant la main de la fermière, ne pleurez pas pour cela. Vous voyez bien que nous supportons notre sort avec résignation.
La pauvre femme leva la tête, jeta encore un regard sur les vêtements de ses anciens maîtres, et recommença à pleurer plus fort sans qu'il lui fût possible d'articuler un mot.
Depuis un instant, le fermier réfléchissait les yeux fixés sur le sol. Tout à coup il dit au gentilhonmie d'un ton résolu :
— Je vous en prie, monsieur, permette^moi de vous dire quelques mots... à vous seul !
Monsieur de Vlierbecke le suivit dans la pièce voisine. Le fermier ferma soigneusement les portes, et dit en hésitant :
— Monsieur, je n'ose presque pas vous dire ma demande ; me pardonnerez-vous si elle vous déplaît ?
— Parlez franchement, mon ami, répondit le gentilhonune avec un affable sourire.
— Voyez-vous bien, monsieur, balbutia le laboureur ému, tout ce que j'ai gagné, je vous en suis redevable. Quand j'ai pris notre Beth pour femme, nous n'avions rien, et pourtant, dans votre bonté, vous nous avez donné cette ferme pour un petit fermage. Par la grâce de Dieu et votre protection nous avons marché en avant. Et vous, au contraire, vous, notre bienfaiteur, vous êtes malheureux ; vous allez errer au hasard, le bon Dieu sait où!... Peut-être souffrirezvous misère et privations. Cela ne doit pas être ; je me le reprocherais toute ma vie et ne m'en consolerais
LE GENTILHOMME PÀDVES. 145
jamsds. Âh! Monsieur^ tout ce que je possède est à votre service...
Monsieur de Vlierbecke pressa d'une main tremblante la main du fermier, et dit avec émotion :
— Vous êtes un brave homme^ je suis heureux de vous avoir protégé; mais renoncez à votre projet^ mon ami; gardez ce que vous avez gagné à la sueur de votre front. Ne vous inquiétez pas de nous; avec Taide de Dieu nous trouverons une vie supportable...
— Oh ! Monsieur^ dit le fermier d'une voix suppliante et en joignant les mains ^ ne repoussez pas le léger se-
- cours que je vous offire !
n ouvrit une arpioire et montra un petit tas de pièces d'argent.
— Voyez, ditril, ce n'est pas encore la centième partie du bien que vous nous avez fait. Accordez-moi la grflce que j'implore de votre générosité. Prenez cet argent ; s'il peut vous épargner une seule souffrance, j'en remercierai Dieu tous les jours de ma vie.
Des larmes d'attendrissement remplirent les yeux du gentilhomme, et ce fut d'une voix tout altérée qu'il répondit :'
— Merci, mon ami; je dois refuser; toute instance serait inutile. Quittons cette chambre.
— Mais, Monsieur, s'écria le fermier avec désespoir, où allez-vous donc? Pour l'amour de Dieu, dites-le-moi.
— Cela m'est impossible, répondit înonsieiu* de Vlierbecke ; je ne le sais pas moi-m^me. Et quand même je le saurais, la prudence m'ordonnerait de ne pas le dire.
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il rentra dans I. 9
U6 CENTRES DE HENRI GOlfSGtEKCE.
Tautre pièce. Il trouva tout le monde et même m fille fondant en larmes. Celle-ci s'était jetée au cou de la fennîèire^ tandis que la servante portait en pleurant sa main à ses lèvres.
Le gentilhomme comprit qu'il fiallait mettre fin à cette pénible scène. H dit à sa fille quelques paroles empreintes d'une mâle énerve, et Lénora parut sortir d'un triste soi^ge.
n y eut encore des serrements de main6 fiévreux;
en échangea le dernier baiser d'adieu^ après quoi le
père et la fille > repï^enant eii main leur petit paquet >
franchirent le pont du Grinselhof et entrèrent dans la
«bruyère.
Longtemps les gens de la ferme les suivirent des yeux en pleurant^ jusqu'à ce qu'ils eussent disparu derrière un massif de chênes.
Monsieur de Vliérbecke avait suivi sa»5 parler le dbe^ nàa Kpii traversait la bruyère jusqu'à une hauteur au delà de laquelle Un épais bois de sapins masquait l'Jio* rizon. n savait qu'aussitôt qu'il serait entré dans ce bois le Grinselhof échapperait à ses regards.
n s'arrêta et se retourna lentement. Il contempla en^ core une fois ce lieu^ berceau de ses ancêtres et de lui-même.
Ce qui se passa en cet instant dans son ftme dut être déchirant, car Lénora frémit en voyant l'altération dé sa physionomie ; cepeniiant, elle ne se sentit pas la force de troubler cette douleur solennelle.
Enfin, deux grosses larmes coulèrent sur les joues du gentilhomme. Âloi^ Lénora lui sauta au cou^ essuya
h% GVHTILHOHHB PAQTEV. tIT
ces latmes w&& des baisers, et Tentraina par la mma eD lui adressant mille paroles consolatrioes. Bientôt ils disparurent dans le sentier tortueux qui y s'^fonçait en serpentant dans les sombres profondeurs du bois.
A peine monsieur de Ylierbec^e était-il parti depuid boit jours qu'il arriTa dltalie une lettre pour lui. Le facteur voulut savoir du fermier où Tancien prôpriéUdre du Grinselhof avait fixé sa demeure; mais il ne put obtenir aucun renseignement sur ce point, personne ne sadiant où monsieur de Ylieibecke et sa fille s'étaient rendus. Les informations prises auprès du notaire demeurèrent également sans résultat.
L'adnunistration des postes mit au rebut cette première lettre de même que trois ou quatre autres qui la suivirent^ vienant toujours d'Italie; personne ne s*inqiûéta davantage du sort du malheureux gentilhomme, à rexcq>tion du seul fermier du Grinselhof» qui, le vendredi, au marché, demandait toujours aux paysans des autres villages s'ils n'avctent pas vu son ancien mattxe ; mais personne ne pouvait lui en donner la moindre nouv^e.
Près de quatre mois s'étaient écoulés lorl^e, par une certaine naatinée , une riche chaise de poste s'arrêta devant la maison du notdre. La portière s'ouvrit. Un jeune homme, en habit de voyage, s'élança de la voiture, et 5»tra précipitamn^nt dans la mais(m.
148 OEUTRES DE HENRI C0N8CIS1IGE.
— Monsieur le notaire! demandart-il d'une voix im* patiente au domestique. Celui-ci s'excusa en disant que son maître ne serait visible que dans quelques instants; il introduisit ensuite Tétranger dans une chambre^ lui présenta un siège et le pria d'attendre un moment^ après quoi il disparut.
Le jeune honune parut très-contrarié de ce retard et s'assit en murmurant. Son visage avait une expression de tristesse; ses yeux 30 baissèrent vers le parquet^ et il parut s'absorber tout entier dans de profondes réflexions. Peu à peu^ néanmoins^ ses traits s'éclaircirent; un doux sourire vint errer sur '.ses lèvres. Il releva le front et se dit à lui-même^ tandis que son regard éUncelait de joie :
— Ah ! comme le désir fait battre mon cœur! Qu'elle est douce l'espérance^ la certitude qu'aujourd'hui même je la reverrai ! qu'aujourd'hui même je la récompenserai de sa constance et lui oifrirai le dédommagement de àx mois de souffrances; qu'aujourd'hui méme^ à genoux devant elle, je pourrai lui dire : Lénora, Lénora, ma douce fiancée, voici le consentement knotre mariage ! Je t'apporte la richesse, l'amour, le bonheur ! Je reviens avec la volonté et le pouvoir de rendre douce la vieillesse de ton père; je reviens pour vivre avec vous deux dans ce paradis qui nous était promis... 0 mabien-aimée, pressemoi dans tes bras, accepte mon baiser de retour, je suis ton fiancé; rien sur la terre ne peut nous séparer... Viens, viens, qu'un môme embrassement, qu'un même lien éternel unisse le père et ses enfants! Ah! oui, je sens nos âmes consumées par un même désir, par
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une même aspiration : aimer! Oh! merci > merci, mon Dieu!
En prononçant ces paroles, emporté par la contemplation du bonheur qui lui était promis, il avait quitté son srége pour donner à son corps une liberté de mouvement en harmonie avec Tardente agitation de son âme.
Un bruit qu'il crut entendre à la porte de la chambre le rappela à la conscience de lui-même. Il comprima son émotion, et sa physionomie prit une expression plus calme, çiais toujours souriante.
Peu d'instants après, il retomba dans une profonde méditation; un autre sentiment devait s'être emparé de son cœur, car il fut saisi d'un léger tremblement, et l'anxiété se peignit sur ses traits :
— Mais si je me trompais? murmura-4>-il en soupirant. Mes lettreis sont restées sans réponse; n'est-on pas demeuré insensible à mes prières et à mes larmes? Et Lénora...
Il s'arrêta immobile, la main appuyée sur le front. Mais il repoussa soudain la sombre pensée et dit avec une conviction enthousiaste :
— Arrière, arrière la défiance qui veut, comme un serpent, se glisser dans mon co^ir! Lénora m'oublier, me repousser? Non, non, ce n'est pas possible ! Ne m'a-t-elle pas dit : notre amour est étemel, impérissable! Les lèvres de Lénora peuvent-elles mentir? Un cœur comme le sien peut-il être infidèle et traître? Ah! silence, silence ! tu la calomnies !
A peine avait-il prononcé ces derniers mots avec énergie, que la porte s'ouvrit. Le jeune homme dissimula son
tSO OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
émotion^ et alla au-devant du notaire. Celui-^i entra cé« rémonîeusement, prêt à mesurer ses paroles et son attitude sur la position de son visiteur; mais il eut à peine reconnu le jeune homme^ qu'un sourire ouvert et amical parut sur son visage; il alla vers Gustave en lui teodant la main et lui dit :
<— Bonjour^ bonjour^ monsieur Gustave» Je vous attendais depuis quelques jours déjà> et suis vraiment heu^ reux de vous revoir. Nous aurons sans doute à régler ensemble quelques affaires d'importance ; je vous suis reconnaissant de ce que vous voulez bien m'accorder votre confiance. Et à propos^ qu'advient-il de^la succès* sion t y a-t-il un testament ?
Gustave parut attristé par un souvenir. Tandis qu'il portait la main à la poehe et tirait d'un portefeuille quelques papiers^ ses traits exprimaient une douleur sincère. Le notaire s'en aperçut et ajouta :
— Je suis peiné^ Monsieur^ de la perte que vous avez faite. Votre excellent oncle était mon ami , et je déplore sa mort plus que qui que ce soit. Dieu l'a retiré du monde lorsqu'il était loin de son pays; c*est un grand malheur^ mais tel est le sort de l'honmie. Il faut se con^ soler par la pensée que nous sommes tous mortels. Mais votre oncle avait pour vous une affection particulière^ Monsieur; il ne vous a sans doute pas oublié dans ses dernières dispositions)
-*- Veuillez voir par vous-même combien il m'aimait^ répondit le jeune homme en posant sur la table une liasse de papiers.
Le aotaire se mit à les parcourir. Âssurénoent ce quil
y vit dut le surprendrej car son visage trahit une joyeuse stupéfactiou, Pendant ce temps^ Gustave^ les yeux bais** sés^ se trouvait dans une agitation qui témoignait d'une vive impatience.
Au bout d'un instant^ le notaire so leva> et d'une voix respectueuse :
^ Permettes-moi^ dit-il^ de vous féliciter^ monsieur Denecker; ces pièces sont régulièrea et inattaquable^ légalement. Légataire universel I Mais save^vous bien tout ^ Monsieur? Vous êtes plus que millionnaire 1
— Nous parlerons de cela une autre fcûs^ dit Gustave en l'interrompant. Si je me suis rendu chez voua immédiatement , c'est parce que j'ai à demander un service ^ votre obligeance.
— Parlez^ Monsieur !
— Vous êtes le notaire de monsieur de Ylierbecket
— Pour vous servir.
— J'ai appris par feu mon oncle que monsieur de Vlierbecke est tombé dans l'indigence. J'ai des raisons pour désirer que son malheur ne se prolonge pas.
— Monsieur^ dit le notaire^ je suppose qu'il s'agit d'un bienfait*. Il ne pourrait ^ en e£Eet ^ être mieui^ placé; je sais comment monsieur de Vlierbecke a été poussé à sa ruine et ce qu'il a soufiert. C'est une victime de sa générosité et de sa probité. Peut-être même a-t-il porté ces vertus jusqu'à l'imprudence et à la folie; mais il n'en est pas moins certain qu'il méritait un meilleur sort.
— Eh bien, monsieur le notaire, je voudrj^s que vous eussiez la bonté de me dire avec les moindres détails ce qu'il faudrait faire pour secourir monsieur de Vlierbecke
152 ŒUVRES du: HENKI CONSCIENCE.
sans blesser sa dignité. Je connais Téiat de ses affaires : mon oncle m'en a dit assez sur ce point. 11 y a, entre autres dettes, une obligation de quatre mille francs au profit des héritiers de Hoogebaen. Je désire posséder sur-lechamp cette obligation, dussé-je la payer dix fois ce qu'elle vaut.
Le notaire regarda le Jeune Denecker avec un étoïmement visible et sans répondre.
Gustave demanda avec anxiété :
— Pourquoi cette question vous déconcerte-t-elle? Vous me faites trembler !
— Je ne comprends pas votre émotion, dit le notaire, mais j'ai lieu de croire que la nouvelle que j'ai à vous apprendre vous affligera profondément. J'ose à peine parler. Si mes prévisions sont fondées, je vous plains à bon droit. Monsieur.
— Que dites-vous, mon Dieu ! s'écria Gustave avec effroi. Expliquez-vous : la mort a-t-elle visité le Grinselhof? Hélas! la seule espérance de ma vie est-elle anéantie?
— Non, non I dit le notaire avec précipitation. Ne tremblez pas ainsi; ils vivent tous deux ; mais un grand malheur les a frappés. . .
— Eh bien!... eh bien!... dit le jeune homme en proie à une fiévreuse angoisse.
— Soyez calme, reprit le notaire. Asseyez-vous et écoutez. Monsieur; cela n'est pas aussi terrible que vous le pensez, puisque votre fortune vous permet, en tout cas, d'adoucir leur misère.
— Ah ! Dieu soit loué ! s'écria Gustave avec joie; mais