LS GENTILHOMME PA.VVRE. 1S
)6 votis en conjure^ monsieur le notaire^ bàtez-vous^ rassorez-moi; votre lenteur me met à la torture.
— Sachez donc que la lettre de change en question est échue pendant votre absence. Monsieur de Ylierbecke a, durant plusieurs mois^ fait d'inutiles efforts dans le but de trouver l'argent nécessaire pour y faire honneur. D'un autre côté, ses propriétés étaient grevées de rentes au service desquelles elles ne pouvaient suffire. Pour échapper à la honte d'une aliénation forcée^ monsieur de Ylierbecke a fait exposer en vente publique tous ses biens et jusqu'à son mobilier. Le produit atteignit à peu près le montant des dettes; chacun a été satisfait, grâce à la noble et loyale conduite de monsieur de Ylierbecke, qui s'est plongé dans la plus extrême misère pour fawe honneur à son nom.
— Ainsi , monsieur de Ylierbecke habite le château de sa famille à titre de locataire ?
— Pas du tout, il l'a quitté.
— Et quelle résidence a-t-il choisie ? Je veux le voir et lui parler aujourd'hui même.
— Je ne le sais pas.
— Gomment , vous ne le savez pas?
— Personne ne le sait : ils ont quitté la province sans informer qui que ce soit de leurs projets.
— Ciel ! que dites-vous? s'écria Gustave dans une profonde consternation. Je serais forcé de vivre plus longtemps encore loin d'eux? Ne pas savoir ce qu'ils sont devenus ! Ah ! je tremble ; une affreuse anxiété m'oppresse. Ainsi, vous ne pouvez m'indiquer leur demeure? Personne, personne ne sait où ils sont?
iii ŒUYEES DE HENRI CONSCIENCE.
— Personne , répliqua le notaire. Le soir même ^6 la vente^ monsieur de Y lierbecke a quitté le Grinselhof à pied, et a suivi dans la bruyère un chemin inconnu. J'ai fait depuis quelques démarches pour découvrir son do<micile, mais toujours sans le moindre résultat.
A cette triste nouvelle, le jeune homme fut pria d'un tremblement nerveux et pâlit visiblement; désespéré, il porta convulsivement les mains à son front comme s'il eût voulu cacher deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux. Ce que le notaire lui avait dit auparavant sur le malheur du père de Lénora, quoique affectant douloureusement son cœur, l'avait moins frappé, parce qu'il connaissait déjà sa misère ; mais la certitude de ne pouvoir immédiatement revoir sa bieiMtimée et l'arracher è sa triste position, accablait son cœur d'un morne chagrin, tandis que le doute même sur son sort le faisait trembler dans la crainte de malheurs plus gr^ds.
Le notaire, l'œil fixé sur le jeune homme, haussait les épaules de temps en temps, et son visage avait pris une expression de pitié. Enfin, il dit d'un tpn conso^ lant :
— Vous êtes jeune. Monsieur, et, selon l'habitude de votre ftge, vous exagérez joie et douleur. Votre désespob n'est pas fondé; il est facile, au temps où nous vivons, de découvrir les gens que l'on veut bien rechercher. Avec un peu d'argent et de l'activité on est à peu près sûr d'avoir, en peu de jours, des renseignements sûr le domicile de monsieur de Vlierbecle, quand même il habiterait un pays étranger. Si vous voulez me charger des recherches, je n'épargnerai ni temps ni peine pou?
VOUS donner dans un bref délai des nouvelle Mtisfaisautes.
Gustave arrâta sur le notaire un œil plein d'espoir^ lui serra la main^ et lui dit avec un sourire où se reflétait sa reconnaissance :
— Rendez-moi cet inestimable service j monsieur le notaire; n'épargnez pas l'argent; remuez ciel et tenre^ s'il le faut; mais^ au nom de DieUj faites que je sache^ et que je s^che bientôt où se sont retirés monsieur de Vlierbecke et sa fille. Il m'est impossible de vous dire quelles souffrances déchirent mon cœur et combien est ardent le désir que j'ai de les retrouver. Soyez sûr que la première bonne nouvelle que vous me donnerez me sera plus douce que si vous me rendiez la vie.
— Ne craignez rien^ Monsieur; pour vous être utile mes clercs écriront toute la nuit des lettres à ce sujet. Demain je me rendrai de bonne heure à Bruxelles^ et j'y réclamerai le secours de l'administration de la sûreté publique. Du moment où vous me permettez de n'épargner aucuns frais^ cela ira de soi-même,
— Moi, de mon côté, je mettrai à contribution les nombreu3i correspondants de notre maison de commerce, et ferai d'incessants efforts pour les découvrir, dussé'je moi-même entreprendre pour cela de longs voyages.
— Reprenez donc courage, monâeur Denecker, dit le notaire ; je ne doute pas qu'en peu de temps nous n'atteignions notre but. Maintenant que youQ êtes assuré de mes bons offices, il me serait agréable que vous me permissiez de causer un instant avec vous tranquillement
et sérieusement. Je n'ai pas le droit de vous demander quels sont vos projets^ et moins encore le droit de supposer que ces projets puissent être autres que respectables de tout point. Votre dessein est donc d'épouser mademoiselle Lénora?
— C'est mon dessein immuable ! répondit le jeune homme.
— Immuable? reprit le notaire, soit! Mais la confiance que m'a toujours témoignée votre vénérable oncle et mon titre de notaire m'imposent le devoir de vous mettre sous les yeuît, avec sang-froid, ce que vous allez faire. Vous êtes millionnaire , vous portez un nom
" qui, dans le commerce, représente à lui seul un important capital. Monsieur de Vlierbecke ne possède rien ; sa ruine est connue de tous, et le monde, injuste ou non, condamne le gentilhomme ruiné à l'ignominie et au mépris. Avec votre fortune, votre jeunesse, votre extérieur, vous pouvez obtenir la main d'une opulente héritière et doubler vos revenus.
Gustave avait écouté les premiers mots de cette tirade avec une impatience pénible; mais bientôt il avait détourné les yeux pour songer à d'autres choses. 11 se retourna tout à coup vers le notaire, interrompit son discours et répondit d'un ton bref :
— C'est bien, vous faites votre devoir; je vous remercie; mais assez là-dessus. Dites-moi, à qui appartient le Grinselhof aujourd'hui?
Le notaire parut plus ou moins déconcerté de Tintei^ ruption et du peu d'effet de ses conseils; cependant, il dissimula son dépit dans un malin sourire, et répondit :
LE GENTILHOMME PàUVBE. 157
— Je vois que monsieur a pris une ferme résolution ; qu'il fasse donc selon sa volonté. Le Grinselhof a été acheté par les créanciers hypothécaires, attendu qu'il est resté avec ses dépendances manifestem^t au-dessous
, de sa valeur.
— Qui l'habite?
— Il est resté inhabité. On ne va pas à la campagne en hiver.
— Ainsi, on pourrait le racheter aux propriétaires?
— Sans doute ^ je suis même chargé de l'ofirir de la main à la main pour le montant des hypothèques...
— Le Grinselhof m'appartient! s'écria Gustave. Veuillez, monsieur le notaire, en donner immédiatement avis aux propriétaires.
— C'est bien. Monsieur; considérez dès maintenant le. Grinselhof comme votre propriété. Si vous avez le désir de le visiter, vous trouverez les clefs chez le fermier.
Gustave prit son chapeau, et se disposant à quitter le notaire, il lui serra la main avec une véritable cordialité :
— Je suis las et ai besoin de repos; mon âme a été trop fortement secouée par la triste nouvelle que vous m'avez apprise. Dieu vous aide, monsieur le notaire, et commencez sans retard à remplir votre promesse ; ma reconnaissance dépassera tout ce que vous pouvez imaginer. Adieu, à demain !
Gustave s'éloigna la tristesse dans le cœur et gémissant du coup imprévu qui venait de l'atteindre si douloureusement.
158 CEDVRBS DIS HSNBI CONSCIENCE.
Depuis longtemps déjà le douii printemps a dépouillé la terre des voiles funèbres de Thiver et rendu à toute la création une vie nouvelle et de nouvelles forces. Le Grinselhof aussi a repris toute la magnificence de sa sauvage et libre nature ; les chênes majestueux déploient leur vaste dôme de verdure^ les rosiers des Alpes sont en pleine floraison^ le syringa charge l'air de senteurs parfumées^ les oiseaux chantent joyeusement leurs amours^ les hannetons volent en bourdonnant^ le soleil rajeuni inonde de ses chauds rayons les teintes délicates de la végétation renaissante. . .
Rien ne semble changé auGrinselhof : ses chemins sont toujours déserts^ et morne est le silence qui règne sous ses ombrages; pourtant^ autour de Thabitation méme^ il y a plus de mouvement et de vie qu'autrefois. Deux domestiques y sont occupés à laver une magnifique voiture et à en enlever la poussière et la boue; on entend dans l'écurie hennir et piétiner des chevaux. Une jeune ^servantes debout sur le seuil, rit et ja^e avec les domestiques.
Tout à coup, le timbre clair et argentin d'une sonnette retentit dans rintérieur de la maison ; la jeune fille rentre précipitamment en disant d'une \o\^ efïrayée ;
— Ah! mon Dieuj monsieur qui demande son déjeuner : il n'est pas prêt !
Cependant^ un instant après, elle monte l'escalier portant le déjeuner sur un plat magnifique; elle entre dans
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un salon du premier étage, et dépose silencieusement le plat sur une table devant un jeune homme qui semble absorbé dans ses pensées. La servante quitte la place, toujours sans mot dire.
Le jeune homme sort de sa rêverie, et se met à déjeuner d'un air distrait; il parait ne pas savoir ce qu'il fait.
Le mobilier qui garnit la salle offre des contrastes singuliers : tandis que certains objets, remarquables par leur richesse et Télégance de leurs formes, se font reconnaître pour des produits du dernier goût, à côté se trouvent des sièges, des bahuts, des armoires, dont la sombre couleur brune et les sculptures roides et tourmentées accusent une haute antiquité; il en est même dans le nombre qui ont visiblement défié les atteintes du temps pendant trois ou quatre siècles. Aux murailles sont suspendus de nombreux tableaux enfumés dont les cadres poudreux et souillés ont perdu tout éclat. Ce sont des portraits de guerriers, d'hommes d'État, d'abbés et de prélats.
Ces portraits portent les armoiries de la maison de Vlierbecke; plusieurs autres objets sont marqués du même signe distinctif .
On sait cependant que jadis eut lieu au Grinselhof une vente publique qui dispersa entre les mains d'une foule de gens tout ce qui appartenait à monsieur de Vlierbecke. Comment se fait-il que ces portraits soient revenus à cette place qu'ils semblaient avoir abandonnée pour jamais?
Le jeune homme se lève de table toujours distrait; il parcourt la salle à pas lents, s'arrête, contemple les portraits d'un regard attristé, reprend sa marche, couvre ^s yeux de la main comme poiu* creuser plus avant sa
pensée^ et s'approche d'une cassette antique posée sur une encoignure. Il Touvre avec une apparente indifférence et en tire quelques modestes bijoux, une paire de boucles d'oreilles et un collier de corail rouge. Il considère longtemps ces objets avec un sourire doux, mais triste; un long soupir s'échappe de sa poitrine, ses yeux se lèvent vers le ciel conmie pour y porter une plsdnte, et sa main renferme soigneusement les bijoux dans la cassette.
n quitte la salle, descend Tescaliçr et gagne la cour. Domestiques et servantes saluent sur son passage; il leur répond par une muette inclination^ de tête, et disparaît dans le plus sombre sentier du jardin.
n s'arrête au pied d'un châtaignier sauvage et croise les bras sur sa poitrine ; ses lèvres balbutient des paroles incompréhensibles; mais peu à peu sa voix devient distincte .
— C'est ici, se dit-il, que, pour la première fois, l'aveu solennel est tombé de sa bouche virginale. Une pudique rougeur colorait son front; confuse, elle baissait les yeux et sa douce voix murmurait les ravissantes paroles de l'amour... Et moi, ému, troublé, le cœur inondé d'une indicible félicité, j'étais à côté d'elle, tremblant comme si l'immensité de mon bonheur m'eût fait peur ! 0 toi dont lefeuiilage a si souvent recueilli les sons de sa douce voix, toi témoin des pures aspirations de nos cœurs, le printemps a rendu à ton front une jeune et verdoyante couronne; mais à tes pieds joies et bonheurs ne sont pas revenus. Les tristes gémissements d'un cœur souffirant montent seuls vers toi ; tout est morne et triste aux alen-
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tours; celle dont la présence enchantait ta solitude est loin d'ici! Nous Tavons perdu cet ange dont une seule parole faisait de ces lieux un paradis^ et qui répandait autour d'elle la joie et la consolation^ comme le soleil répand la lumière et la vie. Hélas! elle nous a quittés^ la douce enfant ! Rien, plus rien que le souvenir!
Après un instant de silence, il s'avança lentement dans im autre sentier, et s'enfonça plus avant dans les. massifs de verdure; de temps en temps, il s'arrêtait devant les objets qui lui étaient chers à titre de témoins des émotions qui jadis avaient remué son cœur et qui lui parlaient de celle dont il déplorait si amèrement la perte. Au bord de rétang , il contempla d'un œil troublé le rapide essaim des dorades, et plus loin, le long de la grande allée, son regard se fixa avec une sorte d'anaour sur les œillets qu'elle avait élevés et soignés avec une si tendre sollicitude.
Il poursuivit sa rêverie et continua de se plaindre à tout ce qui l'avait connue, à tout ce qu'elle-même avait aimé, jusqu'au moment où, épuisé par cette surexcitation morale, il s'affaissa sur un siège à l'ombre du catalpa.
Depuis longtemps il était là tout entier à sa douleur lorsque la fermière vint à lui un livre à la main, et lui dit d'une voix joyeuse :
— Monsieur, voici un livre dans lequel mademoiselle Lénora avait l'habitude de lire ; mon homme a reconnu hier, au marché, le paysan qui l'avait acheté le jour de la vente; il a accompagné le paysan jusque chez lui pour rapporter ce livre. Cela doit être bien beau, et, s'il ne venait pas de notre demoiselle, il ne sortirait de mes
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mains ni pour or ni pour argent] mon homme dit qu'il s'appelle Lucifer!
Pendant que la fermière parlait ainsi^ le jeune homme avait pris le livre aveq une joie profonde ; il le feuilletait sans paraître faire attention h ce que disait la brave femme. Enfin^ il leva les yeux sur ceUe^i> et lui dit avec un affectueux sourire :
— Je vous remercie de votre amicale attention^ exce^ lente mère Beth; vous ne pouvez savou* combien je suis heureux chaque fois que je retrouve une chose qui a appartenu à votre maîtresse. Soyez sûre que je n'oublierai pas vos bons services.
Après avoir adressé oe remerciement à la fermière^ il reprit le livre et parut lire attentivement. Néanmoins^ )a bonne femme ne s*éloigna pas^ et l'interrompit bientôt d'un ton attristé :
— Monsieur, me permettez-vous de vous demander s'il n'est pas encore arrivé de nouvelles de notre demoir selle?
Le jeune homme secoua négativement la tête, et répondit :
— Pas la moindre nouvelle, hélas î mère Beth î Toutes les recherches sont inutiles.
— C'est pourtant bien malheureux. Monsieur. Dieu sait maintenant où elle est et ce qu'elle souffire! Elle m'a dit, lors du départ, qu'elle travaillerait pour son père ; mais pour gagner de ses mains de quoi vivre il faut avoir travaillé depuis ses jeunes années... Ah! quand j'y pense, mon cœur s'en va.... Notre bonne demoiselle en est peut-être réduite à servir les gens, et.
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GQomie une pauvre esclave, se tue pour avdr un maiivais morceau de pain... J'ai servi aussi, moi. Monsieur; et je ssis ce que c'est que travailler du matin jusqu'au soir pour les autres. Et elle est si belle, si savante, si bonne« si bienfaisante ! C'est terrible ; je ne puism'empécber de pleurer quand je songe à sa misérable vie..«
Se sentant en effet pré^ à pleurer, elle essuya deux larmes qui dé})oidaient.
Le jeune homme, ému par le ton sympathique de sa voix, demeurait inunotnle, les yeux fixés sur la table. La femme reprit d'une voix saccadée :
— Et dire qu'elle pourrait maintenant être si heureuse, qu'elle pourrait redevenir maîtresse du Grinselhof où elle est venue au monde et où elle a grandi, que maintenant monsieur de Y lierbecke pourrait passer ici ses vieux jours sans chagrin et sans inquiétude, tandis qu'ils errent par le monde, ils sont pauvres, malades peut-être, et abandonnés de tout le monde ! Ah ! Monsieur, c'est bien triste de savoir ses biaifaiteurs si malheureux, et de ne rien pouvoir £iire pour les secourir que prier le bon Dieu et espérer dans sa miséricorde.
La naïve femme avait sans intention remué dans le cœur de son nouveau maître les cordes les plus sensibles, et l'avait profondément ému; elle s'aperçut enfin que des larmes sil^icieuses s'échappaient de ses yeux, et que ses doigts se crispaient convulsivement, ^e reprit avec une certaine anxiété :
— Pardopnez-moi, Monsieur, de vous avoir fait tant de chagrin ; mon cœur en est trop plein : cela déborde, et je parle presque sans le savoir. Si j'ai mal fait, vous
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éieâ si bon que vous ne vous fâcherez pas de ce que j'aîme^ tant notre demoiselle et que je pleure de la savoir malheureuse. Monsieur n'a-t-il rien à m'ordon-» lier?
Elle voulut partir; mais le jeune homme leva la tête, et, comprimant ses larmes, dit d'une voix profondément altérée :
— Moi, fâché contre vous, mère Beth, et fâché parce que vous montrez votre affection pour la pauvre Lénora t Oh ! non, mon cœur vous bénit au contraire ! Elles me font du bien, ces larmes que vous arrachez de mes yeux; car je souflfre affreusement, ma chère femme, et je suis bien malheureux. La vie me pèse, et si Dieu, dans sa miséricorde, voulait m'ôter de la terre, je mourrais avec joie. Tout espoir de la revoir en ce monde disparaît... peutrêtre m'attend-elle là-haut dans le ciel !
— Ah ! Monsieur, Monsieur, que dites-vous là? s'écria la fermière avec terreur. Non, cela ne peut pas être !
— Vous gémissez, bonne femme, et vous pleurez sur elle, poursuivit le jeune homme sans avoir égard à l'interruption; mais ne comprenez-vous pas que mon âme à moi doit être consumée de regrets et de douleur? Ne comprenez-vous pas qu'il ne se passe pas un instant dans ma vie où une nouvelle peine ne vienne déchirer mon cœur? Hélas ! avoir, pendant des mois entiers, imploré de Dieu comme une grâce suprême le bonheur de la revoir; avoir surmonté tous les obstacles, pouvoh» la nommer ma fiancée, pouvoir la rendre heureuse, devenir fou de joie et d'impatience, voler comme l'éclair vers le pays... et pour toute récompense, pour toute consolation, ren-
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contrer le plus affreux isolement. Savoir qu'elle est pauvre et languit peut-être abreuvée d'humiliations, épuisée par le besoin; savoir que ma noble et bienaimée Lénora gémit sous le poids d'une épouvantable infortune^ et ne rien pouvoir faire pour la sauver; être condamné à compter, dans un impuissant désespoir, ses . jours d'affliction, et même n'être pas sûr que la douleur ^ ne l'a pas encore tuée !...
Un profond silence suivit ces tristes plaintes; la fermière avait courbé la tête et était profondément émue ; cependant, après quelques instants, elle essaya de le consoler :
— Ah ! Monsieur, je comprends trop combien vous soui&ez; mais aussi, pourquoi désespérer? Qui sait s'il n'arrivera pas tout d'un coup des nouvelles de notre demoiselle? Dieu est bon; il entendra nos prières... Et la joie de son retour nous fera oublier tous nos chagrins!...
^ Puisse votre prophétie se réaliser, ma bonne femme ! Mais il y a déjà sept mois qu'ils sont partis; depuis trois mois cent personnes ont reçu mission de s'informer d'eux; dans toutes les villes on a fait mille recherches pour les découvrir, et l'on n'a rien obtenu, pas un seul renseignement, pas le moindre signe qu'ils soient encore de ce monde ! Ma raison me dit aussi qu'il ne faut pas désespérer; mais mon coeur saignant et déchiré exalte encore mon malheur, et me crie que je l'ai perdue. . . perdue pour toujours !
Il se disposait à quitter le catalpa et voulait s'éloigner de la fermière, quand il leva tout à coup les yeux avec
surprise, en montrant du doigt la route qui aboutissait au château.
— Écoutez ! tfentendez-vous rien? s'écria-t-il.
— C'est un cheval au galop, réponfit la fermière sans comprendre pourquoi ce bruit faisait sur son maître une si forte impression.
— Pauvre fou! dit le jeune honmie en soupirant et avec un triste sourire, que me feit, en effet, un cheval qui passe au galop ? '
— Voyez , voyez , il entre dans Tavenue ! s'écria la fermière avec une émotion croissante. Mon Dieu ! c'est un messager qui apporte des nouvelles, bien sûr! Puissent-elles être bonnes !
En effet, le cavalier franchit la porte au grand galop, et arrêta sâ monture dès qu'il vit le jeune homme et la fermière se précipiter vers lui. Il mit pied à terre, tira une lettre de sa poche, et la tendit au maître du Grin* selhof en disant: '
— Monaeur Denecker, je viens de la part de monsieur le notaire qui m'a chargé de vous apporter cette lettre saïis reprendre haleine.
Après ces mots, il emmena vers l'écurie son cheval fumant de sueur.
Monsieur Denecker brisa d'une main tremblante lé eachet de la lettre, tandis que la fermière, souriante d'espoir et les yeux grands ouverts, suivait tous les mou^ vements de son maître.
A la lecture des j)pemières lignes, monàeur Denecker pâlit horriblement; à mesure qu'il poursuivait, il se mit à ^mbler de tous ses membres, jusqu'à ce qu'enfin un
1£ «lîTItlI^HOlftlAE IPÂTÏTEB. 167
rire égaré contnicia ses traits^ et que^ levant les mains au ciel^ il s'écria :
— Merci^ mon Dieu ! elle m'est rendue !
— Monsieur^ Monsieur^ s'écria la fermière^ esfrce une bonne nouvelle ?
— Om... oui... réjouisseE-vous tous! Lénora vit; je sais où elle est ! Je vais la chercher^ répondit monsieur Denecker à demi fou de bonheur^ courant vers la nudson^ appelant tous ses domestiques par leur nom, et leur disant précipitamment :
— Allons, la voiture de voyage, les chevaux anglab ! Ma malle ! mon manteau ! Vile.», voles I
Et, se mettant lui-même à l'œuvre, il apporta dans la voitui*e qu'on avsit tirée de la remise plusieurs objets nécessaires au voyage. Les chevaux furent attelés, et bien qu'ils creusassent la terre du pied comme des lions impatients, et fussent tellement ardents qu'on eftt dit qu'ils allaient broyer le morS> on leur sangla impitoya- Mement les reins d'un vigoureux coup de fouet.
La voiture, ccmune emportée par le vent, traversa la porte avec la rapidité d'ime flèche, et souleva bientftt jusqu'au ciel la poussière de la route d'Anvere.
Nous aussi, voyageons en esprit, el transportons^nous en France, à Nancy, à la recherche de monsieur de VBeiv becke et de sa fille. Parcourons nombre de petites rues étroites du quartier dit la Vieille-Ville, et arrétons^ious mS^ devant une petite boutique de cordonnier. C'est
feg OEUVRES Dl HENRI G0NSGIEMGE.
ici. Traversez la boutique^ montez Tescalier... plus haut encore... ouvrez cette petite porte.
Tout ici annonce Tindigence^ bien qu'il règne partout une netteté et une propreté exquises. Les rideaux du petit lit sont d'une blancheur de neige ; le poêle de fonte est soigneusement poli par la mine de plomb ^ le sol est saupoudré de sable à la mode flamande...
Devant la fenêtre ouverte^ des mai^erites et des violettes fleurissent au soleil... A côté est suspendue une cage où est renfermé un pinson.
Quel calme règne dans cette petite chambre ! Pas un souffle n'en trouble la paisible solitude.
Cependant^ près de la fenêtre est assise une jeune fille ; mais elle est tellement occupée d'un travail de lin* gerie qu'on ne remarque en elle d'autre mouvement que le rapide va-et-vient de sa main droite conduisant l'aiguille.
Le costume de la jeune ouvrière est des plus humbles ; mais il est ajusté avec tant de goût , et tout en elle est si pur et si gracieux, qu'une atmosphère de fraîcheur et de joie semble l'envelopper comme une auréole.
Pauvre Lénora, c'est donc là le sort qui t'était réservé ! Cacher ta noble origine sous l'humble toit d'un artisan, chercher loin du lieu de ta naissance un refuge contre l'insulte et le mépris, travailler sans relâche, lutter contre le besoin et les privations, s'afiTaisser sous le poids du chagrin et^e la honte, le cœur déchiré par les inguérissables blessures de l'humiliation et du désespoir I
Ali! sans doute la misère a donné à ton charmant
L£ 6BNTI1H0UME P113VEB. 169
visage ses tons jaunes et blafards ; la tristesse a brisé ton àme et ôté à ton regard son doux et rayonnant éclat Fleur mourante^ rongée par un mal caché i
Oh non ! Dieu merci^ il n'en est pas ainsi i Le sang
héroïque qui coule dans tes veines t'a, rendue forte contre le destin. Ton angélique beauté est plus saisissante encore qu'autrefois. Si ta vie^ renfermée dans' on étroit espace^ a fait perdre à ton teint ses bruns reflets^ la douce expression de ton visage n'en est que plus touchante^ ton beau front n'en est que plus pur et plus éclatant y les teintes rosées de tes joues n'en sont que plus fraîches. Ton œil noir rayonne encore^ plein de feu et de vie, sous ses longs cils; ta bouche fine et charmante a gardé toutes les séductions de son doux et virginal sourire.
Peut-être ton cœur renferme-tril un trésor de courage et d'espérance ; peut-être une image chérie flotte-t-elle encore sous ton regard. N'est-ce pas à la source du souvenir que tu puises la force de lutter victorieusement contre l'adversité?
Voyez ! un songe s'empare de la jeune fille. Sa main s'aiTéte;~elle ne travaille plus. La tète inclinée sur son ouvrage, elle semble regarder fixement le sol; son Ame, emportée vers d'autres contrées, s'abandonne au courant d'une douce et aimante rêverie.
Elle dépose la toile sur la chaise, et se lève lentement. Penchée vers la fenêtre, elle contemple un instant ses humbles fleurs, cueille une marguerite et l'efleuille avec distraction; puis son regard plongé dans Tespace et va s'arrêter sur un châtaignier dont la cime séculaire s'élève au milieu des toits.
ITO OEUVRES Bfi HEIVRI tSONSCIENGE.
La vue de ce feuillage trop connu impressionne vivement son cœur; un incompréhensible sourire apparaît sur ses lèvres; ses yeux se remplissent de larmes; en proie à une ardente surexcitation morale^ elle aspire à pleine poitrine Fair frais du printemps et les chaudes effluves du soleil. L'expression de sa physionomie change souvent ; on dirait que son imagination la transporte au milieu d'être aunës^ et quelle leur parle de joie et de bonheur. Ses lèvres balbutient un nom inintelligible qu'accompagne chaque fois un sourire languissant. Peut-être murmure-4;-ene le tiom de son bien-aimé absent 1
Bientôt son regard s'attache avec compassion sur le pinson qui sautille avec inquiétude autour de la cage et s'efforce de briser à coups de bec le treillage de sa prison.
— Pourquoi cherches-tu à nous quitter, cher petit oiseaul dit-elle d'une voix douce. Pourquoi veux-tu par-^ tir, to!, notre fidèle compagnon dans nos tristesses? Réjouis-toi donc ! mon père est guéri ! La vie va redevenir pour nous chère et heureuse... Qu'est-ce donc qui te ftiît voler tout haletant dans ta cage? Oh! c'est dur, n'es^ce pas, cher petit, d'être captif quand on sait qu'an dehors régnant joie et liberté? quand on est né au milieu des champs et des bois? quand on sait que là seulement 9 sous le beau soleil de Dieu, on mène une vie indépendante et douce? Ah ! pauvre oiseau, comme toi je suis une enfant de la nature ; moi aussi j'ai été arrachée du lieu de ma naissance, moi aussi je pleure la majestueuse solitude où s'est écoulée mon enfance et les calmes ombrages qui abritaient mon berceau. Mais un