‹ Scènes de la vie italienneChapitre 4 sur 9 · A MON AMI ADOLPHE STURLER, PEINTRE D HISTOIRE · texte numérisé non relu

A MON AMI ADOLPHE STURLER, PEINTRE D HISTOIRE

Viens, mon nouvel ami, viens, Français de Florence , Dans la belle cité guide mon ignorance ; Viens, tu me parleras, en de doux entretiens, Des tableaux incrustés sous les dômes chrétiens, Des barons florentins du pieux moyen-âge Allant vers la Syrie en saint pèlerinage, Et dont les angles noirs de ces larges maisons Étalent aux passans les illustres blasons.

Cite-moi les grands-ducs et leurs nobles aieules Arborant l'écu d'or aux cinq tourteaux de gueules, Et, le long du beau fleuve à leur sceptre soumis. Conviant au travail tous les peintres amis. Viens, le ciel est superbe, et Florence la reine Nous enlace tous deux de ses bras de Sirène ; Retournons à ce cloître aux tranquilles arceaux, Oîi la jeune peinture essaya ses pinceaux, A l'église où l'on voit, au doux éclat des cierges Dans son cadre naïf la première des vierges ; Ce tableau que Florence, aux jours des arts naissans, Apportait en triomphe avec des flots d'encens Au pieux muséum, touchante galerie Que bénit de son nom la nouvelle Marie* î

Ainsi je te parlais, un jour, un pur matin. Où nous foulions tous deux le pavé florentin, Où de l'Arno chéri, l'onde mélodieuse, Partageait devant moi la cité radieuse ; Eh bien ! en ce moment où l'on m'a ramené, Tout ému du voyage, aux lieux où je suis né,

'L'église de Santa-Maria-Novella, où l'on voit la vierge de Cimabuë.

Où mon pays m'appelle, où l'amitié m'invito,

Dans ce passé brillant qui s'écoula si vite,

Je me replonge encore avec de tels élans,

Qu'ils me rendraient heureux, si je vivais mille ans !

C'estbeaucoup dans la vie, où toujours l'ennui sombre.

Sur le plus vif azur jette ses masses d'ombre;

Oh ! c'est beaucoup pour moi qu'un souvenir pareil

Coloré de tant d'or, de soie et de soleil ;

Beau songe de printemps ! images infinies

Qui me suivent encore avec leurs harmonies.

Leurs colonnes, leur ciel, leurs dômes, leurs tableaux,

Leursgrandspins dans lesbois, leurs reflets sur les eaux»

Énigme du bonheur qu'on cherche et qu'on devine,

Lorsqu'on tient dans ses bras Florence la divine !

Ami, bien qu'aujourd'hui citoyen d'autres lieux. Ne crois point que mon cœur se soit fait oublieux ; 11 n'est pas de matin où je n'embrasse encore La ville que partout tant de grâce décore. Kappelle-loi le jour que tu serrais ma main, Moi, partant si joyeux pour le pays romain ; Vers le soir, descendu de ma lente berline, Piéton, je gravissais une haute colline ;

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On découvrait de là celle que nous aimons,

Florence, ses jardins, sa ceinture de monts,

Sa couronne de tours, sa rivière azurée,

Et ses dômes chrétiens d'éternelle durée.

J'allais à Rome enfin ! Depuis mes jeunes ans,

Rome m'avait ému de rêves séduisans ;

Les lettres de son nom, dès l'enfance première.

Rayonnaient à mes yeux d'une vive lumière :

Quand je lisais ce nom, un parfum de plaisir

Du livre bien-aimé montait pour me saisir.

Qui l'eût dit? Ce jour-là, dans ma marche indécise,

Je contemplais Florence à l'horizon assise ;

J'avançais en arrière, et j'avais oublié

A quel but éclatant mon pas était lié.

Sur le chemin de Rome, adossé contre un arbre,

Je vis s'évanouir le blanc clocher de marbre,

La tour du palais vieux, le dôme aérien,

Et la douleur me prit quand je ne vis plus rien.

Dans tous les souvenirs de mon pèlerinage.

Aujourd'hui c'est encor Florence qui surnage ;

Toujours je les revois ces hauts murs éternels

Que gardent deux géans, colosses fraternels ;

Le vieux palais moresque, avec sa colonnade

Que bâtit im génie arrivé de Grenade ;

SCÈISEîS DE L\ VIE ITALIENNE. 210

Avec sa vaste place oà l'on croit voir, rêvant,

l.e marbre ciselé s'insurger tout vivant.

De bronze et de granit prodigieux mélange !

Là, Jean le Bolonais lutte avec Michel-Ange ;

UnDieu, grand commeunDieu,roulanison char marin,

Jette des flots d'écume à ces triions d'airain ;

Là, le haut piédestal de l'équestre statue ;

Là, Persée élevant une tète abattue ;

Le soldat ravisseur des filles des Sabins ;

Colosses, tous rivaux des colosses thébains;

Ornemens éternels, précieuses reliques.

Exposés sans péril sur les places publiques;

Car le sage Toscan, même aux jours malheureux,

Les sauva de l'insulte : il a veillé sur eux.

Toujours je me promène en esprit dans ce rêve,

Sur l'autre grande place où le dôme s'élève.

Où le Dante s'assit, où son nom est gravé ;

Où, d'un immense poids, écrasant le pavé,

La montagne de marbre, aux lumineux atomes,

Le dôme aérien s'asseoit sur quatre dômes,

Près de la tour sublime, horloge des saints lieux,

Que Giotto cisela comme un pilier des cieux !

O des beaux-arts chéris touchante nourricière!

Florence, en te quittant, j'ai gardé ta poussière ;

Devant ton seuil de marbre, à tes portes d'airain,

Je n'ai pas secoué mes pieds de pèlerin ;

La poudre recueillie en courant sur tes dalles.

Elle sera toujours empreinte à mes sandales ;

Noble poussière d'or ! elle vient des tombeaux.

Qu'un vieux temple a couvertsdeses marbres si beaux;

Panthéon du génie, asile où la croix sainte

Garde tous les grands noms dans une même enceinte';

Elle vient du Musée où Raphaël est roi,

Où l'Europe, à genoux, a passé comme moi ;

Elle vient de la rue, où, la flamme au visage,

Saint George le guerrier vous arrête au passage;

Elle vient de partout, des cloîtres recueillis

Que cinq siècles éteints n'ont point encor vieillis.

Des ponts, du pied des tours, des fraîches promenades

Sur le gazon du fleuve, et sous les colonnades ;

Des palais où Strozzi faisait luire aux passans

Son colossal écu, chargé de trois croissans ;

Elle vient de partout , car la cité chérie,

Florence tout entière est une galerie ;

• Kglise de Sanla-Lroce.

SCÈNES DK LA Vlli ITALIENNE. 2''21

Et, comme en un jardin, on court sur son pavé

Que le fer a poli, que le fleuve a lavé.

Oh! pour moi la peinture était là tout entière ;

C'était l'art dégagé de la lourde matière,

L'art qui doit tout à l'ame et ne dit rien aux sens,

L'art, tel qu'il se montra dans les cloîtres naissans.

Lorsqu'au champ du repos, Pise la chevalière

Appelait autrefois la peinture écolière.

Et que l'art virginal se mit à voyager

Sur les pas conducteurs de Giotto le berger !

En écrivant ces vers, poète cénobite,

Dans l'ermitage frais, la maison que j'habite,

Qui domine la mer, cet humide lien

Mariant mon rivage au sol italien.

Je vois venir de Naple, à l'anse accoutumée ,

Une barque à vapeur couverte de fumée ;

On dirait, en voyant ce nuage léger.

Qu'elle a pris le Vésuve à bord pour passager :

Alors, jetant mes yeux à l'horizon immense,

Avec tous ses décors mon rêve recommence ,

Et m'allume le sang; surtout le lendemain,

Quand l'agile bateau, reprenant son chemin.

Vers les golfes toscans tourne sa belle proue, Fait écumer le port sous sa bruyante roue, S'ombrage de sa tente, et glissant sur les eaux, Emprunte à la vapeur les ailes des oiseaux. Oh ! c'est alors, ami, que je dis en moi-même : « Qu'il est aisé de voir ce beau pays que j'aime ! « Si je l'avais voulu, dès demain, vers le soir, « Sous un arbre toscan je pouvais donc m'asseoir ! « Etre encore une fois au rendez-vous de l'heure, « J3evant le palais vieux, quand son horloge pleure, « Et retrouver encor ta famille d'amis « Dans ce retour prochain que je leur ai promis ! » Oh ! levons-nous, partons ; la route m'est connue ; Revoyons l'atelier de la bacchante nue ; Le Phidias nouveau, peut-être cette fois, ÎN'aura pas oublié de lui donner la voix ; Puissant Bartolini, gloire et reconnaissance A la ville des fleurs qui te donna naissance ! Il faut revoir au fond de son calme jardin L'artiste aux blonds cheveux, la femme paladin. Qui traduisant le feu de sa vive paupière, Fait un poème en marbre et brode sur la pierre* !

* Mademoiselle Fauvcau.

Revoyons-les encore une fois ces palais

Qui s'ouvrirent un soir à l'obscur Marseillais ;

Ces salons où l'exil vous couvre de ses voiles,

Astres impériaux, lumineuses étoiles,

Pléiade qui rendis mon visage serein,

Lorsque devers l'Arno je passai pèlerin !

Oh ! s'il est une place encore à tant de fêtes.

Une ! pour le dernier des voyageurs poètes,

Qu'elle me soit rendue ! Ah ! c'est que j'aime tant

La musique qui court sur un marbre éclatant,

L'orchestre italien, la Pergola, théâtre

Plein defemmesaux grands yeuxnoirs, aucoud'albalre.'

Les peintres florentins n'on rien vu de si beau ;

On dirait que le soir, sortis de leur tombeau.

Ils viennent exposer à nos tardifs éloges ;

Leurs modèles vivans dans le cadre des loges ,

Et ces bals parfumés, pleins d'harmonieux bruits.

Qui rendent un soleil aux éclatantes nuits,

Ces bals, dans ces palais que le fleuve caresse,

Ces bals d'enivrement, où l'heure enchanteresse

Est si prompte, qu'il semble, au précoce malin.

Que le soleil se couche à l'horizon latin ;

Car tout ce qui fait joie au pauvre cœur de l'homme,

Toutes les voluptés que toute lèvre nomme.

Abondent à la fête ; il passe sous nos yeux tn congrès opulent de quadrilles joyeux L'Europe voyageuse au rendez-vous arrive Devant le tiède Arno pour danser sur sa rive : Alors, si la croisée, entr'ouverte un instant, Vous révèle au dehors un rayon éclatant. On s'étreint de bonheur, car la fête se lie Aux montagnes, aux bois, au nom de l'Italie, A la villa qui dort sous les pins arrondis, A ces jardins toscans, terrestre paradis. Où l'Arno poétique enivra de son onde Tout ce qui fut génie et grand sur ce bas monde.

Le rivage natal ne m'a point engourdi ;

Pour l'art je suis toujours l'artiste du Midi :

De ton bel horizon l'étoile fortunée

Me rappelle à ces lieux où la peinture est née ;

Cette étoile aidera mes souvenirs récens ;

A la terre de Dieu je porte mon encens ;

Je n'ai pas mis au feu mon bâton de voyage;

Mon pied ne faiblit point sous la torpeur de l'âge ;

Le ciel est magnifu^ue, et la brise d'été

M'apporte de la mer mille cris de gaîté.

SCÈNES DE LA VIE ITALIENNE. îl^lo

Il faut voir, s'il est vrai, qu'une fois en ma vie, Éveillé, j'ai couru sur ces bords que j'envie, Ou si ce n'est qu'un rêve éclatant et vermeil Qui m'a montré Florence un jour de doux sommeil .'

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Il dort dans sou île lointaine Cet Empereur toujours vivant ; Il dort au bruit de sa fontaine, Aux plaintes des flots et du vent ; Voilant le marbre de sa ton)be, Un sjtule se lèvcj et retombe

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Sur Napoléon endormi ; Et dans ces plages ignorées Répand ses feuilles éplorées, Comme les larmes d'un ami.

Sous l'arbre à la tige flottante Où l'oiseau funèbre s'abat, Il dort, comme sous une tente La veille d'un jour de combat ; Lorsqu'un aigle fond de son aire.

Lorsque le fracas du tonnerre Roule de la montagne au port.

On croit que, la flamme à la bouche, 11 va s'élancer de sa couche Pour livrer bataille à la mort.

Le soir, du haut de la colline , Sur le funèbre monument, On voit le saule qui s'incline Pour l'embrasser comme un amant; On entend la plainte touchante Que l'arbre funèbre lui chante

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Pour consoler ses longs ennuis ; C'est une élégie inconnue Qui tombe sur la pierre nue , Avec le murmuie des nuits.

Pour lui raconter sous la terr« Sa vieille gloire de quinze ans, 11 n'a qu'un arbre solitaire, Le dernier de ses courtisans.

De tant de guirlandes de fête Qu'un monde jeta sur sa tête Que lui reste-t-il aujourd'hui ?

Un saule sur la roche dure, C'est l'arc triomphal de verdure Que le temps a laissé pour lui!

Visitant sa triste demeure.

Nos marins, le front découvert, Du Saule échevelé qui pleure Se partagent un rameau vert ; Et plus confians aux étoiles, A la brise ils ouvrent les voiles,

Sûrs de revoir leurs beaux climats.

Car on dit que ce saint feuillage Donne au navire un doux mouillage El porte bonheur à ses nuits.

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