‹ Scènes de la vie italienneChapitre 5 sur 9 · LE LAC DE BOLSENA · texte numérisé non relu

LE LAC DE BOLSENA

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Après les Apennins, lorsqu'on descend des nues, Qu'on a fait ses adieux au doux pays toscan, Qu'on est las de fouler ces grandes roches nues Foules noires cncor des flammes d'un volcan

Oh ! que j'aime à te voir aux régions nouvelle* Beau lac que le soleil a choisi pour miroir ! En toi que de fraîcheur, soit que tu te révèles Dans les feux du matin ou les brumes du soir !

C'est comme un vif plaisir après les ennuis sombres; Après le désert nu, c'est la terre de miel ; C'est la clarté du jour après les noires ombres, Après le désespoir c'est le rayon du ciel.

ANTONIO GASPERONI.

Un soir j'étais entré à Terracine en chantant les vers du voyage d'Horace sur l'air de la marche de Fra-Diavolo; j'avais trouvé un aubergiste désolé par la famine comme tous ses

confrères des grandes routes ; je lui avais demandé de me servir des contes de voleurs en guise de diner; sa mémoire était vide comme son hôtel garni; il n'avait rien à me conter.

SCENES DK LA Vlli lTALlLi>NE.

Quoi! me dis-jeen moi-même, la sécurité prosaïque est donc acquise à ce territoire ! on peut doncs'y promener, comme de Paris à Rouen, une bourse à la main, sans trouver un pistolet qui vous la demande ? Fra-Diavolo est mort sans postérité! Ainsi s'éteignent les grandes dynasties! Que deviendront ces pauvres Anglais qui ont jeté aux bandits des marais Ponlins plus d'or qu'il n'en faut pour les dessécher? ces Anglais qui comptent sur les émotions tragiques de la grande route; qui, dans leur budget du voyage d'Italie, se votent d'avance le chapitre des arrestations : qui fortifient une chaise de poste comme une demi-lune, et braquent des pierriers de brick sur les créneaux des lanternes ? Grâce à noire saint père le pape, les épouses et les filles des huguenots n'auront plus d'attaques de nerfs sur la voie Appia; les dragons pontificaux ont fait l'exorcisme à coups de sabre; les démons de la montagne se sont convertis en temps pascal : dans lés défilés de

Terracine. minuit est une heure comme une autre; les douze coups qui sonnent à la montre du iord ne sont plus l'ouverture d'un drame nocturne. Voyez donc à quoi en sont réduits maintenant les hommes d'émotions! L'autre nuit, le noble lord S***, après un simulacre, de souper à Terracine. a jeté deux de ses piqueurs en avant sur la route; il les avait déguisés en bandits d'après les dessins de Robert : en pleine campagne romaine, le noble Anglais a été arrêté par ses piqueurs, qui ne savaient juste de la langue italienne que les cinq mots sacramentels de l'arrestation. Vingt coups de feu à poudre ont été échangés : malheureusement une balle, qui s'était glissée par distraction dramatique dans un pistolet du lord, a traversé la cuisse d'un piqueur, l'autre, s'elfrayant du sérieux inattendu de 1 affaire, s'est jeté à la nage dans un marais Pontin. desséché par le dernier pape , il s'y serait noyé sans l'intervention d'une patrouille pontificale qui

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lui a sauvé la vie pour le fusiller. Le généreux lord a couru au-devant des dragons pour leur expliquer la plaisanterie en anglais, le brigadier romain était un Français de notre ex-garde qui était furieux contre les Anglais, et qui en cherchait un à manger depuis le camp de Boulogne ; après vingt ans de service pontifical . il avait oublié le français et n'avait pas appris l'Italien. Ne concevant pas qu'un voyageur osât prendre chaudement la défense des bandits qui l'arrêtaient, et entrevoyant là-dessous quelque chose qui ressemblait à de la complicité, il a fait garrotter le noble lord, qui lui criait toute la grammaire de Vénéroni avec un accent d'acier anglais. Le piqueur blessé, le piqueur sauvé des eaux et leur noble maître ont été renfermés dans une grange sous la garde de deux sentinelles. Au jour. l'Anglais a écrit à son ambassadeur et au commissairegénéral de police, le cardinal Somaglia. L'ambassadeur était allé voir les fouilles à la villa

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Adriani : c'est le cardinal qui. dans sa bienveillance pour les citoyens britanniques, a seul arrangé l'affaire à l'amiable ; il s'est contenté d'exiger du lord voyageur un don volontaire destiné à payer la belle statue colossale de saint Paul, du sculpteur Torwalsen. Le piqueur a subi l'amputation.

Voilà les marais Pontins pacifiés. C'est bien, Passons du côté de Viterbe.

Une idée vous frappe à Viterbe : un jour de suspension de travail, c'est-à-dire tous les jours à peu près, cinq mille Vilerbois se promènent fièrement, drapés de manteaux séculaires, en attendant qu'il plaise à Notre-Dame de Viterbe de leur envoyer du pain. Le plus grand nombre demande hardiment l'aumône , dès qu'il se présente quelqu'un de mine à la donner : ils sont tous prosternés devant une baïoque. Le voyageur qui raisonne sur les périls de la route, d'après îa pauvreté du pays, est bien excusable si. en partant de Viterbe. il soigne

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l'amorce de ses pistolets. Dailleurs, aux portes de la ville s'élève une montagne célèbre qui cache dans la brume sa forêt formidable semée d'arbres caverneux et de croix sanglantes. Ici point de dragons pontificaux : la garnison de Viterbe se compose de quatre spectres militaires, et d'un cardinal absent. Eh bien! on sort de la ville dans une berline aussi paresseuse qu'une diligence française, on gravit la montagne bien avant le rayon de l'aube, on passe devant une double fantasmagorie d'arbres tragiquement posés ; on arrive au sommet de la montagne, où les brigands qui peuvent vous arrêter, sont de complicité avec les nuages, et nui être vivant n'apparaît sur cet antique cimetière de voyageurs : et l'on arrive sain et sauf à Ronciglione. après six heures d'innocente promenade sur les domaines de l'Ambigu Comique et delà Gaîté. C'est à faire désespérer du crime!

U» seul instant j'ai élevé quelques doutes sur

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la moralité actuelle des Viterbois. C'était au lever du soleil, et sur le versant méridional de la montagne, Mes compagnons de voyage me firent remarquer, à droite, dans une é(;Iaircie rocailleuse de la forêt, cinq hommes armés de fusils : ils contemplaient notre berline avec une immobilité méditative de convoitise. A n'envisager que la partie artistique de cette rencontre, ces hommes posaient admirablement pour le paysage. C'était comme l'original vivant du tableau des chasseurs de Salvator Rosa. A ma demande, notre postillon florentin avait répondu : « Ce sont des chasseurs : » et sans doute il disait vrai : mais ces hommes, partis chasseurs de la ville, pouvaient s'improviser^ bandits le lendemain, dans la forêt de Viterbe, à la vue d'une berline. Que risquaientils à changer ainsi subitement de profession! Ils avaient en main les outils du métier : la solitude du lieu était une mauvaise conseillère à l'oreille de cinq chasseurs drapés de haillons

et courant après un gibier fabuleux. Honneur à la probité viterboise ! Elle sera désormais proverbiale pour moi. Ces hon*-mes nous tournèrent le dos, et descendirent par un sentier rude dans cette plaine où dorment les eaux mélancoliques du lac de Vico.

J étais donc sur le point de quitter l'Italie sans avoir vu face de brigand : c'était pour moi une race éteinte, une autre mythologie morte sur la terre des fictions. Il m'était pourtant réservé de voir le dernier des bandits . comme Cooper a vu le dernier des Moliicans.

A Civita-Vecchia. nous étions assis à table d'hôte, et chacun causait pour tromper son appétit. J'avais demandé vingt fois un mets quelconque dans tous les idiomes de lélat romain, rien n'arrivait: je demandai la carte à payer, la carte arriva: elle ne mentionnait que le prix. Je payai six pauls le droit d'avoir attendu mon dîner, la serviette sur les genoux. Le maître de l'auberge me dit que toutes les

provisions avaient été enlevées par quinze familles anglaises qui envahissaient la maison. Je le priai de me donner une chambre et un lit; le dernier lit disponible venait d'être livré à un amiral et à son équipage. « Alors je vais me promener dans votre ville, dis-je à l'aubergiste : Qu'y a-t-il à voir à Civita-Vecchia ? — Rieu du tout, monsieur: à moins que vous n'obteniez la permission de visiter la citadelle: là. vous verrez le fameux Antonio Gasperoni, le bandit de Ter racine et des marais Pontins.

— Eli! que ne disiez-vous cela plutôt! A qui faut-il s'adresser pour cette permission?

— Allez chez votre consul , il vous obtiendra cela. — » '

En un instant j'obtins ma carte d'entrée, et un officier du pape pour m 'accompagner.

La citadelle de Civita-Vecchia a été bâtie par Michel -Ange, qui était ingénieur aussi, parce qu'il était tout: elle est du style de ses fresques et de ses statues; elle est signée sur

:. II. ÎO

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toutes ses pierres : ce sont des bastions largement assis . puissans à dévorer la mer ; des murailles de diamant. La citadelle se défend elie-même; elle n'a ni soldat, ni canons, et n'oppose à ses ennemis que l'écusson pontifical incrusté sur la porte : cela tient lieu de batteries et de garnison.

Chemin faisant, l'officier qui m'accompagnait me parlait d'Antonio Gasperoni et de ses quarante-cinq assassinats. « Il y a de quoi frémir, monsieur, me disait-il. quand on se trouve en présence de ce terrible bandit. Il a ravagé pendant dix-sept ans la campagne romaine. Voici le plus effrayant de ses crimes; écoulez , monsieur :

« Sur la route de Naples, il arrêta la chaise de poste d'un Anglais qui voyageait avec sa fille: il prit tout l'or de l'Anglais; ne lui fil aucun mal, et le laissa partir; mais il retint sa fille en son pouvoir: c'était une jeune personne extrêmement belle. Gasperoni l'emporta dans

ses monlagnes. Le malheureux père, en arrivant à Rome, mit à prix la tête du brigand. I^ fierté de Gasperoni se révolta contre cette prétention aristocratique du lord : un simple citoyen anglais mettre à prix la tête d'un chef illustre qui avait déclaré la guerre aux papes et livré vingt batailles rangées aux dragons pontificaux! C'était une insolence qui blessait l'orgueil du brigand. Un matin. l'Anglais reçut à Rome un coffret à son adresse: il s'empressa de l'ouvrir : le malheureux père y trouva la tête de sa fille! »

A ce dénoûment, je reculai dix pas; j'eus même quelque regret d'être entré dans la citadelle: le monument de Michel -Ange n'était plus à mes yeux qu'une ménagerie de tigres. Cependant la curiosité l'emporta sur mes impressions d'horreur: je me fis ouvrir la terrible porte du bagne.

Une muraille percée de vingt cabanons était à ma gauche: j'avais à droite de longues

croisées ouvertes sur une cour; dans cette galerie, vingt brigands se promenaient; ils s'arrêtèrent tout court à mon entrée. Je ne pus m'empêcher de sourire à l'idée que j'avais ainsi arrêté la bande de Gasperoni. Ils me saluèrent poliment, ce qui me rassura un peu, car je n'étais pas fort à mon aise.au milieu de ces redoutables galériens. Je me hâtai de demander Antonio Gasperoni; toutes les mains me le désignèrent ; il était debout, et encadré dans la porte de son cabanon. Il ne daigna pas s'avancer vers moi; il se contenta de me saluer d'un air de bonté calme. La conversation était difficile à établir sur le pied des ménagemens; je l'entamai par une question insignifiante, en donnant à mon organe plus de hardiesse que je n'en avais au cœur. — Eh bien! Gasperoni, lui dis-je, vous trouvez- vous bien ici ? — On est toujours mal quand on n'est pas libre, me répondit-il en haussant les épaules. Ce mouvement lui était habituel.

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— Vous VOUS êtes donc laissé prendre par les dragons?...

— Moi! jamais personne ne m'aurait pris; je me suis rendu avec toute ma troupe. Le sainl-pére m'avait promis la liberté; il ne m'a donné que la vie : le saint-pére a manqué à sa parole.

L'officier, mon cicérone, me tira à part dans un angle de la galerie, et me dit : « Je vais vous expliquer, monsieur, comment tout cela s'est passé. Gasperoni était ennuyé de la vie qu'il menait depuis quinze ans. Un jour il fut se confesser à un curé de village, et lui fit part de son désir d'abandonner le métier de bandit. Le prêtre lui promit d'écrire au sainlpère pour qu'il lui fût accordé sa grâce et le droit de rentrer dans la société. Gasperoni ajouta pour condilion expresse de comprendre aussi ses compagnons dans la faveur demandée pour lui. Les négociations furent donc entamées. Notre gouvernement avait un grand

intérêt à se débarrasser de ces bandits: ils désolaient la route de Napies, assassinaient les voyageurs, frappaient des contributions, commettaient mille excès. On leur envoyait des soldats: mais les soldats buvaient avec eux. au lieu de se battre. Les paysans prenaient d'ailleurs parti pour les bandits contre les soldats, parce qu'ils recevaient toujours une petite part du butin pris aux voyageurs. Les seuls dragons pontificaux n'entendaient pas raillerie; mais les montagnes servaient d'abri aux brigands contre ces terribles cavaliers. Aussi on ne balança pas de traiter avec Gasperoni par l'entremise du curé. Voici la décision qui fut rapportée au chef de bande par son confesseur : Le saint-père accorde la vie à Gasperoni; que le pécheur s'empresse de faire acte de soumission chrétienne, et tout lui sera pardonné; mais il faut d'abord qu'il se constitue prisonnier, avec sa bande, dans la citadelle de Civita-Vecchia. Le rusé Gasperoni balança

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long-temps: le curé usa de son influence : on dit même qu'il lui promit d'intercéder plus efficacement, et d'obtenir un pardon entier s'il obéissait au saint- père, et qu'à coup sûr les portes de la prison se rouvriraient pour lui, dés qu'il y serait entré en chrétien respectueux et soumis. Gasperoni, obsédé par le prêtre, ei toujours plus fatigué de sa vie criminelle, consentit enfin à se livrer. Ses compagnons, depuis long-temps habitués à lui obéir, le suivirent gaîment dans sa prison. Depuis quelques années, ils attendent leur grâce: mais je pense qu'on ne la leur accordera jamais. D'ailleurs, le saint-père a donné ce qu'il a promis: il s'en tiendra là : ce sont des hommes trop dangereux. »

Je m'avançai de nouveau vers Gasperoni.

qui n'avait pas changé de position. Il ne ressemble rîullement aux brigands de nos théâtres des boulevarts. Il a une figure douce, des traits fort réguliers et un sourirr aimable

et spirituel: ses cheveux sont noirs et plats, longs par derrière, et noués négligemment avec une ficelle. Il raconte avec bonhomie; sa phrase est indolente : il est sobre de gestes, à l'inverse des Italiens . qui les prodiguent ; mais lorsqu'une question hardie lui arrache une réponse à laquelle il répugne, alors seulement l'homme supérieur se trahit; son visage se fait menaçant, son œil orageux, sa lèvre convulsive: son langage vif, saccadé, pittoresque : on reconnait le brigand aux quarante-cinq assassinats.

— Quel est votre véritable nom ? lui dis-je. On m'a dit que vous vous nommiez Barbonne?

— C'est mon surnom dans la montagne ; mon nom est Antonio Gasperoni.

— Vous vous êtes fait une bien grande réputation; on parle de vous en Italie comme de Catilina , de Spartacus . et d'autres de vos

' compatriotes illustres qui avaient déclaré la guerre à Rome...

( II sourit et s'inclina modeslement. )

— Quel motif, Gasperoni, vous a jeté dans celte profession?

— Une rixe . à Naples.

— Une rixe! c'est bien peu de chose; c'est un motif bien léger pour rompre avec la société.

— Oui: mais dans la rixe, je tuai mon ennemi.

— Ah! c'est différent. Combien de temps avez-vous exercé votre profession?

— Dix- sept ans.

— Avez-vous des blessures?

— Partout.

— Vous vous êtes donc battu bien souvent?

— Oh ! bien souvent, oui, bien souvent.

— Avec les soldais du pape?

— Les soldais, non (il fit un geste de pitié); avec les dragons.

— On m'a parlé de votre aventure de la cabane des charbonniers (un éclair brilla dans

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ses yeux, et son visage devint sombre). Pourriez-vous avoir la bonté de me conter cel(e histoire ? je vous serai reconnaissant.

Toute la bande nous entoura, pour écouter le terrible récit de ia bouche de son chef.

— Ils étaient dix-sept, dit Gasperoni: dixsept, les charbonniers: ils m'avaient vendu aux soldats du pape. INIoi. je les croyais mes amis : nous mangions et buvions tranquillement dans leur cabane. Je n'avais point placé de sentinelle ; grande faute, monsieur; mais je m'étais toujours dit : Ces charbonniers sont de braves gens. Vous allez voir. Au milieu de la nuit, j'entends le pas des soldats; mon oreille connaissait ce pas d'une lieue. — Trahis! trahis! mes camarades! Nous sautons sur nos armes. Les papalins étaient à vingt pas de la cabane: nous n'étions que douze, ils étaient trente. Nous nous fîmes jour à grands coups de fusil: j'en tuai quatre pour ma part; je fus blessé au bras, là ; regardez la cicatrice. Les papalins

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nous Jaissérent passer: ils n'en prirent pas un seul des nôtres: ils n'en tuèrent point. Les papalins tirent fort mal le coup de fusil. S'il y avait eu des dragons , nous étions perdus. Ce n'est rien encore: écoutez. Trois jours après, dans la nuit, nous descendons de la montagne: je conduis ma troupe à la cabane des charbonniers. Ils dormaient, les misérables! Une voix du dedans crie : — Qui frappe à la porte? — Ouvrez, nous répondons: ouvrez à vos amis les soldats. Un charbonnier crie: — N'ouvrez pas : c'est Gasperoni! Moi, j'enfonce la porte d'un coup de crosse de fusil. Nous entrons l'écume à la bouche: nous massacrons tout. C'était juste, n'est-ce pas? Il fallait bien tous les tuer, ces bandits, pour leur trahison! Après, je compte les cadavres: il n'y en avait que quatorze! Je fouille la cabane, je regarde partout : rien : trois s'étaient échappés : moitié de vengeance ! J'avais des pleurs de rage sur les joues. Oh! je les trouverai! je les trouverai !

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criai-je à mes camarades. J'aurais couru loule l'Italie pour les trouver ! Deux ans après , un soir , nous entrâmes pour boire dans une petite cabane isolée, près de la mer. Nous étions en connaissance de l'endroit. Il y avait des paysans assis autour d'une table. J'ai bon œil pour découvrir l'ennemi : j'aperçus nos trois charbonniers cachés dans un coin. Ah! que je fus content! — Les voilà enfin! me dis-je. Ici, ici, vous: aprochez, qu'on voie votre^sage. Vous avez peur ? Ils étaient tremblans et pâles, les trois bandits ! Il y a bien long-temps que je vous cherche, leur dis-je en riant comme cela. Ils se jetèrent à mes pieds pour me demander grâce. Je fis un signe à mon homme d'exécution ; il leur tira trois coups de pistolet à bout portant. Pour moi, je ne verse le sang que dans le combat; hors du combat, je n'ai jamais tué personne, pas même ces misérables charbonniers qui m'avaient vendu.

Tous les brigands attestèrent le fait d'un signe de tète et de la main: c'était un certificat (ie moralité en pantomime donné à leur respectable chef.

— On conte pourtant dans le monde bien des choses de vous, lui dis-je...

— Oui , oui. je sais, je sais : on vous dira cent fables...

— La fille de cet Anglais qui mit votre tête à prix...

— Ce n'est pas vrai, dit-il en m 'interrompant avec vivacité; je n'ai jamais fait tuer des femmes.

— Vous en avez pourtant amené quelquefois dans vos montagnes?

Cette question le fit sourire , et il prit la pose d'un fat à bonnes fortunes qui se lait d'un air de réserve, pour laisser à son silence l'interprétation qu'on voudra bien lui donner.

— Vous devez peut-être regretter cette vie indépendante que vous avez quittée de

votre plein gré. Si le sainl-père vous donnait votre grâce, que feriez -vous de votre liberté:'

— Je serais honnête homme; j'irais à Naples, et je travaillerais.

— Cela vous serait difficile. Gasperoni; vous avez des habitudes...

— Non. non, monsieur; la vie des montagnes m'ennuie. Je l'ai faite dix-sept ans; j'étais jeune, et la fatigue m'était agréable; mais je vieillis, je souffre de mes blessures; j'ai besoin de repos.

— Répondriez-vous de tous vos camarades ?

— De tous !

— Ëst-il ici celui qui était votre homme

d'exécution , celui qui tuait pour votre compte?

— Oui, le voilà!

Un serpent glissé dans ma main ne m'aurait pas donné plus d'effroi. Ce hideux bourreau était juste à ma gauche, et pressait mon bras

de son bras. Tout entier jusque-là aux paroles deGasperoni, je n'avais pas remarqué l'exécuteur de ses hautes-œuvres. Il ne quitte jamais son maître: il veille et dort à ses côtés, comme sur la montagne, comme s'il attendait encore au cachot quelque ordre irrévocable d'exéculion. Rien de plus horrible à voir parmi les êtres; la stupidité du crime est empreinte sur sa longue, maigre et pâle tigure; son œil est recouvert de l'épiderme cadavéreux de l'œil de l'orfraie ; une contraction habituelle de faux sourire court sur ses joues; mais son regard est glacé de sérieux. Pendant que je 1 examinais, lui, considérait avec une attention étrange les boutons de mon habit, comme s'il n'avait pu se lasser de les compter lentement. « Comment l'appelles-tu? lui dis-je pour le distiaire de son singulier examen. Il resta courbé; son regard ne prit pas la peine de remonter au mien, ses lèvres ne parurent pas se desserrer, sa poitrine rauque répondit : Géro-

nimo. — C'est donc toi. lui dis-je, qui étais le bourreau? — Oui, monsieur (toujours l'œil sur mes boutons). — Et en as-tu beaucoup tué, Géronimo? — Eh! oui! toutes les fois qu'on m'a dit : Tue/ (amazza ! ) — Je te défie bien d'obtenir ta grâce du saint-père, toi! » Un bruyant éclat de rire de toute la bande accueillit ma réflexion. Géronimo fit un signe d insouciance, et poursuivit le compte des boutons de mon habit.

Je m'adressai à la compagnie. — Il paraît, leur dis-je, que vous êtes fort gais, et que vous ne maigrissez pas en prison ?

Un bandit, qui avait un ventre énorme, chose rare chez les bandits, me répondit que le saint-père les nourrissait fort bien. — Nous mangeons du poisson, de la viande, de bons légumes, me dit-il, de tout ce que nous voulons: nous avons chacun par jour une paie de deux pauls (ââ sous ).

— Mais vous êtes plus heureux ici que la

Tiioilié de l'Italie, que tous les mendians des étals romains ! Comment on vous donne deux pauIs par jour?

— Oui, monsieur, répondit Gasperoni; c'est une bonne politique du gouvernement. Ceux qui font notre métier, ou qui le feront, savent qu'en se constituant prisonniers, ils mangent bien, dorment dans de bons lits et sont bien payés : on ne trouve pas toujours cela dans la vie des montagnes. Cela peut engager à se livrer quand on est dégoûté de courir sur les grandes routes. Et puis il y a les gratifications des voyageurs.

— Allons, je suis charmé que vous soyez tous heuieux.

Mon guide me confirma tout ce qui venait de m'être dit sur la générosité du pape.

Avant de sortir de ce repaire, j'examinai long-temps et en détail la bande de Gasperoni, Il n'y a pas une figure à peindre, le chefel son bourreau exceptés : ils ont des faces si

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bourgeoises, si prosaïques, qu'on les prendrait pour des honnêtes gens victimes d'une méprise de police. J'ignore s'ils ont jamais porté le costume pittoresque que les artistes donnent aux bandits napolitains; leur vêtement de bagne est celui des ouvriers italiens : les pantalons gris, les vestes brunes, les bas bleus, détruisent toute la poésie de leur profession. Ils n'avaient aucune de ces poses pittoresques qu'on admire dans les lithographies : ils contemplaient, sans la moindre expression de souvenir, le ciel lumineux, l'atmosphère romaine, le doux soleil de printemps qui dorait les arcades, et se glissait, comme un ami de la montagne, sous la voûte du cabanon. La mer, qui chantait au pied de la citadelle, ne les jetait pas en rêverie ; ils paraissaient indifférens à tout, mais sans abattement, sans émotion visible d'espoir ou de désespoir ; ils fumaient, le sourire sur les lèvres, les bras croisés, le front épapoui. Telle est la bande qui a désolé quinze

ans les marais Ponlins. qui a fait trembler les soldats du pape, livré bataille aux dragons, et dépouillé tant de riches Anglais, ces éternels contribuables de la voie appienne. Probable- ' ment ils mourront dans la citadelle, en attendant leur grâce, et avec eux s'éteindra la dernière des bandes. Nous verrons bien encore quelques cas isolés de maraudeurs entre Viterbe et Ronciglione. entre Rome et Terracine, mais plus d'agglomération organisée de bandits, ayant chef, uniforme et drapeau. C'est un bonheur pour l'humanilé voyageuse, un malheur pour les artistes. La campagne de Rome sans les bandits, c'est le désert de Syrie .sans caravanes. Ainsi partout meurt la pauvre poésie, étouffée par la morale et la civilisation. L'Orient nous restait encore; hélas ! voilà que les Turcs s'habillent de redingotes bleues; le fade bavarois recueille l'héritage de Périclès , et le sultan porte des bottes à l'écuyère, et se coiffe d'un castor fin de Paris.

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