‹ Scènes de la vie Mexicaine (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · Voir le chapilre précédent · texte numérisé non relu

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je rencontrerais sur ma route. J’étais arrivé sur la grande! place de Guanajuato, et je longeais les maisons, la tète levée et l’œil au guet, quand un objet bizarre attira mon attention. Contre le mur de l’une des maisons et sous un auvent de quelques pouces de large , une main était clouée sur la pierre. J’arrêtai mon cheval pour m’assurer que je n’avais pas sous les yeux quelque emblème de plâtre. Il ne me fallut qu’un moment d’examen pour me convaincre que cette main était bien une main humaine, jadis forte et musculeuse, maintenant blanchie et desséchée par lèvent, le soleil et la pluie. Sous l’auvent, plusieurs chandelles à moitié consumées attestaient que des âmes pieuses s’étaient attendries devant cette étrange exhibition , qui semblait destinée à perpétuer le souvenir de quelque drame sanglant. Après avoir cherché en vain sur la muraille la trace d’une inscripi tion explicative, je me décidai a continuer ma route; maisj pendant ma courte halte, un cavalier s’était rapproché de moi; et mon cheval avait à peine fait quelques pas, que cet homme , donnant de l’éperon à sa monture , parut vouloii me suivre de fort près. En tout autre moment , j’eusse acceptt d’assez mauvaise grâce la compagnie de cet inconnu; maiîi j’étais sorti, on s’en souvient, en quête d’un cicerone. J’ar^ rotai donc mon cheval , décidé à questionner l’inconnu Celui-ci, me saluant avec courtoisie, ne m’en laissa pas mémci le temps. I

«Vous êtes étranger, seigneur cavalier, me dit-il en soui riant.

— Eh! qui peut vous le faire croire? repris-je un peu surpris de cette brusque façon d’entamer T entretien.

— La persistance que vous mettez à regarder cette mair desséchée m’indique assez que vous êtes nouveau venu dam la ville et que vous avez du temps à perdre. Avouez que pool moi, qui cherchais précisément un compagnon de promenade, notre rencontre est une bonne fortune. »

LES MINEURS DE RAYAS

î Je ne savais plus trop si je devais accepter avec beaucoup d’empressement le guide qui m’offrait si familièrement sa compagnie. L’inconnu remarqua mon hésitation , et se hâta d’ajouter avec une certaine fierté :

« Vous ne me connaissez pas; je ne veux pas vous laisser croire plus longtemps que vous avez affaire à quelqu’un de ces pauvres diables pour qui la rencontre d’un étranger est une occasion de placer leurs services. Mon nom est Desiderio Euentes. Je suis mineur, et dans la profession que j’exerce, s’il y a des jours où la fortune semble impitoyable, il y en a d’autres où les piastres s’amassent tellement sous votre main, qu’on ne sait plus comment les dépenser. Je suis dans un de ces jours-là, et mon habitude est en pareil cas de chercher quelque joyeux compagnon qui veuille bien prendre sa part de mes plaisirs. Si ce compagnon me manque , je m’adresse au premier cavalier de bonne mine qui se trouve sur mon chemin, et j’avoue que je n’ai jamais eu à me plaindre de m’être ainsi confié au hasard. »

Une déclaration si franche était faite pour me rassurer complètement. Je répondis toutefois à Desiderio Fuentes que je ne pouvais nullement accepter sa cordiale proposition. J’étais sorti pour visiter une des mines d’argent les plus voisines de Guanajuato; je ne pourrais donc passer avec lui que les instants consacrés à cette exploration , en supposant toutefois qu il voulût bien me servir de guide. Desiderio accepta ce moyen terme en homme désœuvré qui est trop heureux d’échapper à l’isolement , ne fût-ce que pendant quelques heures. Une fois cet accord fait , nous n’avions plus qu’à piquer des deux, et, peu d’instants après, nous chevauchions hors de la ville.

Chemin faisant , mon guide m’apprit qu’il avait reçu la veille dans un parlido * une magnifique portion qui lui per-

i . Les mineurs sont à partido quand une certaine portion des béné-

i72 SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

mettrait de donner plusieurs jours au far niente. Il ajouta que ce serait pour lui un passe-temps assez piquant d’aller visiter en amateur une des mines des environs, et il me laissa le choix de la plus curieuse. Seulement il ne se souciait guère de visiter celle de la Yalenciana , à cause d’une querelle qu’il avait eue avec un des administrateurs. Un arriéré de comptes avec un des emplo^-és de Mellado lui faisait désirer de s’abstenir d’y paraître, et., quant à celle de la Cata, certains désagréments de fraîche date la lui faisaient éviter avec le plus grand soin. En définitive, je dus choisir forcément, malgré la liberté d’option qu’il m’avait accordée , la mine de Rayas comme unique but de nos investigations. Il m’était difficile d’interpréter en faveur de Desiderio Fuentes les précautions qu’il était forcé de prendre. Évidemment mon nouvel ami était très-querelleur ; il n’aimait pas certainement à payer ses dettes, et, dans ses désagréments {desavenencias) à la Cata , le couteau avait, à coup sur, joué quelque rôle. .Te commençais à me féliciter moins de ma rencontre. Un mot surtout que Fuentes laissa échapper me fit sérieusement réfléchir.

« Mon premier mouvement est toujours fort bon , me ditil ; mais je confesse que le second est détestable. »

Nous étions parvenus à l’extrémité d’un ravin dont les talus perpendiculaires nous avaient jusqu’alors masqué le paysage. Une plaine assez unie s’étendait devant nous. De longues files de mules chargées de minerai se dirigeaient vers un de ces établissements métallurgiques qu’on nomme au Mexique hacienda de platas*. On pouvait déjà voir les tuyaux des fourneaux couronnés d’un panache de fumée noire et de va-

fices leur est accordée comme salaire. Dans ce cas, l’adminislralion leur fournil le fer, la poudre, le suif, etc., elc., et, à pari ces frais, ne les paye qu'aiilanl que leurs recherches sont couronnées de succès.

Lilléralcmcnl exploitation d'argent.

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)eurs plombées ; on découvrait aussi les patios * en pierre ju’on sème de tourteaux d’une boue métallique à la veille de ;e convertir en lingots. Le bruit du marteau qui concassait a pierre argentifère, le pas des mules, le claquement des ouets qui les excitaient, se mêlaient au bruit plus sourd des chutes d’eau qui faisaient mouvoir les machines. J’avais arrêté non cheval pour contempler plus à l’aise ce tableau animé ; uentôt cependant mon attention fut distraite. A quelques pas le nous , je remarquai deux hommes à moitié cachés dans in enfoncement de terrain et qui traînaient , à l’aide de :ordes , le cadavre d’une mule. Arrivés à un endroit où Desilerio et moi pouvions seuls les découvrir, l’un des hommes e pencha sur la mule morte, sembla l’examiner curieusement t jeta de côté un regard de défiance. Dès qu’il nous eut aperus, il s’assit brusquement sur le cadavre qu’il traînait une ainute auparavant. Quant à son compagnon , il disparut imnédiatement derrière un épais rideau d’arbres et de buissons.

«Eh! eh! si je ne me trompe, reprit Fuentes, c’est mon mi Planillas; mais que diable fait-il là?

Au nom de Planillas, je tressaillis involontairement, et je üivis Fuentes, qui s’était dirigé du côté de l’homme assis ur la mule. J’espérais obtenir de l’ami de .don Tomas Veruzco quelque révélation nouvelle sur la part que le bravo vait prise dans le meurtre de don Jaime. Planillas, les oudes sur ses genoux et la tête dans ses mains, paraissait ccablé par un violent chagrin. Le bruit de nos pas le tira nfm de ses abstractions,, et il leva sur nous des yeux où se rahissait plus d’inquiétude que de douleur.

«Ah! seigneurs, s’écria-t-il, vous voyez dans ma peronnê l’homme le plus désolé de toute la Nouvelle-Espagne.

^ . On appelle patios des cours dallées sur lesquelles on expose à l’éaporalion des amas de boues métalliques produites ])ar le hocardage umide du minerai. Ces boues, amalgamées avec le mercure, sont la erniére transformation du minerai.

— Vous pensez sans doute , lui dis-je , au jeune cavalier que don Tomas a assassiné il y a deux jours, et dont le sang s retombera sur votre tête, car vous auriez pu lui sauver la vie en arrêtant la main de votre ami, de ce don Tomas qui avait été payé pour le frapper, me disiez-vous.

— Vous ai-je dit cela? s’écria Florencio; en ce cas, par| la vie de ma mère, j’en ai menti.... Je suis horriblementmenteur quand j’ai bu , et , vous le savez, seigneur cavalier, j’avais beaucoup bu ce jour-là. »

Florencio s’arrêta, comme s’il n’eût voulu reprendre la parole qu’après avoir retrouvé son assurance; mais Fuentes' ne lui laissa pas le temps de se recueillir; il lui demanda pour quel motif il paraissait si désolé quand nous étions arrivés , et pourquoi il s’obstinait à prendre pour siège le ca^ davre d’une mule.

<( C’est cette mule qui cause ma douleur, répondit Planillas; je l’avais vendue, dans ma détresse, à rhacienda de platas que vous voyez là-bas , quoique je lui fusse tendre^ ment attaché. J’avais pris du service depuis lors dans l’atelier, où je pouvais la voir tous les jours; hélas! la pauvre bête est morte ce matin , et je l’ai traînée dans cet endroit isolé pour me livrer à ma douleur loin des regards de tous, r

Planillas replongea violem.ment sa tête entre ses mains comme quelqu’un qui ne veut pas être consolé; puis, sant doute pour détourner le cours de la conversation :

a Ah ! seigneur cavalier, dit-il , ce n’est pas le seul malheur que j’aie à déplorer! Hier un engagement a eu liei entre les mineurs de Rayas et ceux de Mellado, et je n’} étais pas.

— Mais je ne vois pas, interrompis-je , ce qu’il y a ià d( si déplorable.

— De si déplorable! reprit vivement Planillas. Ah! c( n’est pas une de ces rencontres vulgaires comme on en peu voir tous les jours , et vous ne devineriez jamais commeii

LES MINEURS DE RAYAS

dWe s’est terminée : par une grêle de piastres que les mineurs de Mellado , pour prouver la supériorité de leur mine sur celle de Rayas, ont fait pleuvoir sur leurs adversaires. De belles piastres à l’aigle! ajouta-t-il d’un air navré, et je suis arrivé trop tard sur le champ de bataille. »

Je compris mieux la douleur de Planillas à ce dernier désappointement; toutefois j’eusse révoqué en doute cet 3xcès d’arrogante prodigalité des mineurs , si Fuentes ne ii’eùt confirmé avec une satisfaction orgueilleuse la vérité de ce récit. Presque aussitôt mon compagnon, à qui les lanentations de Planillas paraissaient fort suspectes, se mit 3n devoir de l’interroger de nouveau ; mais les hautes broussailles qui craquèrent subitement derrière nous attirèrent son attention d’un autre côté. Je crus voir Planillas pâlir, nalgré son impudence à toute épreuve. Un homme petit et rapu, taillé en athlète, et d’une physionomie plutôt joviale ^ue rébarbative , était devant nous. Il nous salua poliment et s’assit à terre près de Planillas. Sa bouche essayait de soufire, mais son regard sinistre et perçant comme celui des )iseaux de proie démentait cette expression de feinte gaieté. Nous gardâmes le silence quelques instants. Ce fut le nouveau venu qui prit le premier la parole.

« Vous parliez tout à l’heure , si mes oreilles ne m’ont pas [Tompé, d’un certain don Tomas? Serait-ce, par hasard, de ion Tomas Yerduzco qu’il était question? » dit-il de cet air ioucereux qui formait un si puissant contraste avec son regard..

Cette simple question, provenant d’un homme dont la vue n’inspirait une vive répugnance , me parut comme une insulte.

, « Précisément , lui dis-je en faisant un effort sur moi- |nême pour garder mon sang-froid. J’accusais Tomas Ver- ’luzco de l’assassinat d’un jeune homme qu’il ne connaissait ,3as la veille.

I — En êtes-vous sûr? interrompit l’homme en me jetant un l'egard sinistre.

— Demandez-le à ce malheureux, » repris-je en montrant du doigt Planillas.

A cette réponse, Planillas se leva comme poussé par un ressort ; il paraissait avoir repris toute son assurance.

c Je n’ai jamais rien dit de semblable ; mais Votre Seigneurie ne connaît donc pas le respectable cavalier Verduzco, s’écria-t-il d’un air ironique, pour parler ainsi devant lui? j

Je regardai celui qui m’était ainsi dénoncé et que jevoyaisj enfin pour la première fois. Une hallucination rapide replaçai sous mes yeux le corps sanglant de don Jaime, son agonie, ses derniers instants, et tout son bel avenir, tranché par le couteau de l’homme qui était devant moi.

c Ah ! vous êtes don Tomas Verduzco.... j

Je ne pus achever. En proie à une sorte de vertige, el! sans me rendre compte de ce que j’allais faire, j’armai uri de mes pistolets. Au craquement de la batterie, l’inconni devint livide, car les Mexicains de la basse classe, qui supportent sans sourciller les éclairs du couteau, frissonnen j devant le canon d’une arme à feu maniée par un EuropéeUj Cependant il ne bougea pas. Fuentes se jeta entre nous.

« Doucement ! seigneur, doucement ! s’écria-t-il. Cdscaras comme vous prenez les mœurs du paysl

— Ce diable de Planillas, dit à son tour l’inconnu avec m rire contraint, est toujours disposé à la plaisanterie ; maii l’idée de me présenter sous le nom de don Tomas est, nu foi, par trop bouffonne. Votre Seigneurie lui en veut donc bien à ce don Tomas ? »

Mon emportement me parut ridicule et se dissipa comme par enchantement.

a Je ne le connais pas, répondis-je un peu confus et ei: reprenant mon sang-froid ; je ne sais comment cet homme s’est trouvé mêlé à mes affaires ; mais je crois devoir à mj sécurité xle ne faire aucune merci à de pareils assassins quand le hasard les envoie sur ma route. »

LES MINEURS DE KA.YAS

i L’inconnu murmura quelques mots inintelligibles. Pour moi, pensant avoir trouvé dans cet incident une excellente i occasion de me débarrasser de mon nouvel ami Desiderio, dont la société commençait à me peser, je saluai avec em- I pressement le groupe encore ému, et je piquai des deux ; mais j’avais compté sans le désœuvrement de Fuentes, et je n’avais pas fait cent pas qu’il me rejoignit.

c J’ai peut-être eu tort, me dit-il, d’intervenir dans cette affaire et de vous empêcher de loger une balle dans la tête de ce drôle à la figure suspecte ; car, au regard haineux qu’il vous a lancé, je présume que le premier coup de couteau que vous recevrez sera de sa main.

— Groyez-vous?^is-je assez troublé de ce fâcheux pronostic.

— J’ai cédé, ma foi, trop vite à mon premier mouvement, » reprit Fuentes, qui sembla réfléchir, et, se ravisant bientôt : « Si nous y retournions? peut-être pourriez-vous remettre les choses au point où vous les avez laissées, et cette fois je vous aiderais au besoin, d

Le regret d’avoir laissé passer sans en profiter une occasion de querelle ne perçait que trop clairement dans les paroles de 'Fuentes. Je refusai sèchement le concours qu’il m’offrait, et je me dis en moi-même que, décidément, le second mouvement du mineur valait beaucoup moins que le premier.

c Vous ne voulez pas ? me dit-il. Soit ! Après tout, qu’importe un coup de couteau de plus ou de moins ? J’en ai reçu trois, et je ne m’en trouve pas plus mal. d

Je ne crus pas devoir relever cette réponse, qui me montrait mon guide sous un jour assez peu favorable, et je coupai court à ses confidences en lui demandant quelques détails sur la mine, dont les bâtiments se dessinaient de plus en plus distinctement devant nous.

Les premiers travaux d’exploitation d’une mine s’exécutent à ciel ouvert ; on extrait le minerai en suivant la veine ' qui le contient. Mais à mesure qu’elle s’enfonce dans le sol, ^ deux obstacles se présentent : l’extraction devient plus coûteuse et Ton ne tarde pas à rencontrer des eaux souterraines i qu*il est urgent d’épuiser , sous peine de voir le filon inondé et tous les travaux arrêtés. Pour éviter ce danger , on construit un puits que l’on fait communiquer avec le filon par une galerie latérale qu’on pratique. La profondeur de ce i puits doit s’augmenter au fur et à mesirre de celle du filon, et cette profondeur est parfois telle qu’on est obligé d’omTir ; deux ou trois galeries superposées. Dans les mines d’une grande richesse, on ajoute à ces artères principales de petites voies de communication et autres travaux souterrains pour i faciliter le service intérieur.

L’épuisement des eaux et l’extraction du minerai se font au moyen de machines appelées malacates, que l’on construit à l’orifice des puits. Ce sont des tambours où s’enroulent et se déroulent des cordes auxquelles sont suspendus des sacs de tissu d’aloès remphs de minerai, et d’énormes outres de peau de bœuf pleines d’eau. Ces machines sont i mues par des chevaux dont l’allure est presque constam- i ment le galop.

Outre le grand puits [tiro general), la mine de Rayas en a | deux autres d’une moindre importance, quoique l’un d’eux i atteigne à une profondeur de deux cent cinquante-quatre mètres. Le tiro general, aussi important par son diamètre, qui est de trente-quatre pieds, qu’effrayant par sa profondeur, qui est presque de douze cents pieds, communique avec trois galeries principales superposées, et ces puits et ces galeries, ainsi que leurs accessoires, composent un ensemble de tra-

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vaux gigantesques qu’on ne retrouve dans nulle autre exploitation. Cependant l’aspect extérieur de cette mine est loin de donner une idée de l’incessante activité qui règne au dedans. De mesquines constructions en bois, couvertes de tuiles, qui protègent les malacates ou abritent les travailleurs; quelques bâtiments de peu d’apparence, qui servent de logements aux administrateurs ou aux employés du dehors; quelques maisons blanches, inégalement groupées sur le sommet des mamelons environnants, ne font guère pressentir au visiteur les merveilles qu’il va voir.

Il était environ midi quand j’arrivai avec monguide àl’ou*» verture par laquelle nous devions pénétrer dans la mine. Nous mîmes pied à terre ; nos chevaux furent confiés à un des mineurs, et nous franchîmes la porte d’entrée. Desiderio portait à la main une torche de résine. Je m’arrêtai un instant avec une sorte de recueillement sur le seuil de cet immense laboratoire, d’ou tant de millions s’étaient déjà répandus dans la circulation. Mon guide, avec son manteau garni d’or que la lueur de la torche semblait faire ruisseler au milieu des plis du velours, figurait assez bien le génie fastueux de ce royaume souterrain. Nous descendîmes longtemps par une pente formée de gradins dont chacun avait la dimension d’une terrasse. Au milieu de profondes ténèbres que la torche ne dissipait que faiblement, nous fîmes une multitude de tours et de détours, en changeant à chaque instant de direction et de température, en remontant parfois pour redescendre encore. Au bout d’un quart d’heure environ, j’aperçus enfin, dans le lointain, quelques lumières errantes, puis des ombres gigantesques apparurent sur les parois humides de la voûte. Je marchai encore, et je me trouvai bientôt dans un carrefour que la piété des mineurs avait converti en chapelle. Au centre s’élevait un humble et modeste autel orné de cierges qui brûlaient devant l’image d’un saint. Un homme était agenouillé sur une des marches de cet autel et sem-

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Liait prier avec ferveur. C’était la première créature humaine que je rencontrais depuis mon entrée dans la mine. Mon guide me toucha le bras.

« Regardez cet homme, » me dit-il à voix basse.

Le mineur agenouillé était entièrement nu ; sans la lumière du flambeau de résine qui laissait voir sa chevelure grisonnante et les traits anguleux de son visage, on n’eût pu reconnaître en lui l’homme arrivé aux confins de la vieillesse, tant ses membres nerveux semblaient conserver de jeunesse et de vigueur.

« Eh bien ? dis-je à Desiderio.

— Cet homme, me dit-il, n’est pas étranger à Thistoirede la main coupée que vous regardiez avec tant de curiosité ce matin, et, quoique je sache cette histoire aussi bien que lui, peut-être dans sa bouche aurait-elle plus d’intérêt pour vous, car son fils s’y est trouvé mêlé, d

Je crus une fois encore avoir trouvé l’occasion d’écarter Desiderio, en lui insinuant que le narrateur serait probablement plus expansif, s’il n’avait que moi pour auditeur de ses confidences. Cette fois, il ne se méprit pas à mon intention secrète, c Je ne suis ni querelleur ni susceptible, me dit-il, je m’en vante; mais Votre Seigneurie est par trop empressée à se débarrasser de son dévoué serviteur. » Je me hâtai de protester contre l’interprétation donnée à mes paroles, et Fuentes parut se calmer. « Allons ! dit-il d'un air railleur, je renoncerai, pour vous être agréable, au désir que j’avais eu tout d’abord de vous servir de guide dans ces souterrains. Aussi bien, il faut que je sache le secret de la comédie jouée ce malin par Planifias sur le cadavre de sa mule. Vous pourrez visiter la mine sans moi, et je vous conterai ce que j’aurai appris sur ce drôle, à votre sortie par le grand puits; car, pour être complète, votre excursion doit s’achever à l’aide du inalacate. »

J'avais iclleinent hâte de congédier ce personnage, que je

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promis tout ce qu’il voulut, sans remarquer le sourire ironique par lequel il accueillit ma réponse. En ce moment, le mineur venait d’achever sa prière. Fuentes échangea avec lui quelques mots à voix basse et s’éloigna rapidement ; je respirai.

c: Seigneur cavalier, me dit le nouveau venu, mon compagnon Fuentes vient de me faire part de votre désir d’entendre de ma bouche l’histoire de mon fils, de celui qui a été l’orgueil de la corporation des mineurs : ce désir m’honore, mais pour le moment je ne puis le satisfaire. J’ai à mettre le feu à la mine dont je viens de charger le fourneau ; si donc, dans deux heures, je suis encore de ce monde, je me mettrai tout à votre disposition, car j’aime les braves, de quelque nation qu’ils soient.

— Et qui vous a dit que j’étais brave ? lui demandai-je étonné.

— Caramba ! un homme qui visite une mine pour la première fois, et qui, au dire de Fuentes, a le plus vif désir de faire la périlleuse ascension du tiro ! Eh bien ! nous la ferons ensemble, et en même temps je vous raconterai mon histoire ; je vous donne donc rendez-vous dans deux heures au fond de la dernière galerie, à l’entrée du grand puits. »

Je ne pouvais guère reculer devant un si pompeux éloge; mais ce ne fut pas sans éprouver un serrement de cœur que je me vis fatalement destiné à accomplir, contre ma volonté, une inévitable et dangereuse prouesse. C’était encore à Fuentes que j’étais redevable de cette nouvelle contrariété. Je promis néanmoins au mineur d’étre exact au rendez-vous, et resté seul, je profitai de mon indépendance pour examiner à loisir le monde nouveau dans lequel je me trouvais transporté. J’avais en main la torche que m’avait laissée Desiderio, et je la promenai de tous côtés. Au-dessus de moi, capricieusement creusées dans le roc vif et constellées de paillettes brillantes, se dessinaient des voûtes d’inégale grandeur, les unes soute-

mies par (le fortes poutres, les autres laissant pendre, comme des culs-de-lampe gothiques, leurs pointes aiguës, qui menaçaient de s’écrouler sur ma tête. Une eau limpide, qu’irisait la flamme de la résine, serpentait en filets déliés le long de pilastres informes. Plus loin, s’échappant à travers les fissures du roc, de larges gouttes tombaient sur le sol pierreux avec le bruit monotone d’un balancier de pendule. Devant moi s’ouvraient de sombres carrefours ; des bruits de pas répercutés par les échos mouraient dans la profondeur des voûtes, comme des gémissements lugubres ou des plaintes étouffées. Des lueurs indécises perçaient de temps à autre cette effrayante obscurité : c’étaient des mineurs qui allaient et venaient, leur mèche allumée derrière l’oreille, semblables à ces gnomes des cabalistes, qui veillent, la flamme au front, sur des trésors cachés.

J’avançais avec toute la précaution convenable; car, demeuré sans guide dans ce labyrinthe. Je ne savais de quel côté me diriger. J’entendis bientôt, dans le lointain, le bruit sourd des pics qui sapaient le rocher, mêlé à des bruits mystérieux qui semblaient partir d’un étage inférieur. Ces rumeurs, toutes vagues qu’elles étaient, servirent à m’orienter. Je n’avais vu, depuis mon entrée dans la mine, que des voies de communication ouvertes de tous côtés ou des filons vides de leur minerai, et j’étais impatient d’arriver enfin à l’endroit qu’on nomme la /aôor, c’est-à-dire l’endroit où l’on exploite la veine d’argent. Une clarté encore confuse m’indicpia que je n’en étais pas loin ; je parvins bientôt à l’orifice d’un puits peu profond, d’où jaillissait une lumière plus vive. On y descendait par une échelle formée de poutres mises à bout et en zigzag. J’hésitai d’abord à me confier aux entailles pratiquées dans ces poutres et destinées à servir de degrés ; cependant , enhardi par le peu de profondeur du puits, je me hasardai à y descendre, et je gagnai sain et sauf le lieu de l’exploitation. C’était un couloir tortueux de cinq pieds en-

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viron de diamètre et de cinq ou six cents de longueur, d’où s’exhalait une vapeur brûlante comme do la bouche d’un cratère. Perdu au milieu de cette foule de travailleurs , trop occupés pour me remarquer, je pus examiner à l’aise le tableau fantastique qui s’offrait à mes yeux. Une multitude de minces et longues chandelles collées aux parois du couloir éclairaient confusément les mineurs, dont la plupart, plongés dans l’eau jusqu’à la ceinture, attaquaient la roche vive à coups de barretas. D’autres s’éloignaient, chargés de sacs de minerai dont lé poids faisait saillir leurs muscles tendus, tandis que la mèche allumée qu’ils portaient sur la tête éclairait leurs corps bronzés ruisselants de sueur et leurs longs cheveux flottants. C’était un bruit assourdissant de coups de pics résonnant en cadence sur le roc, d’éclats de pierres qui tombaient bruyamment dans Peau, de voix , de cris’ aigus et de sifflements d’haleines qui semblaient ébranler la voûte. La clarté rougeâtre des chandelles qui se reflétait dans l’eau , la poussière, la vapeur qui formaient comme un brouillard, les veines cuivreuses qui serpentaient comme du lierre le long du roc, tout concourait à< augmenter la bizarrerie du spectacle que j’avais sous les yeux.

Après l’avoir contemplé longtemps, je résolus de gagner la galerie inférieure, à l’extrémité de laquelle je devais rencontrer le vieux mineur. Cette ascension que j’avais tant redoutée jusqu’alors ne me paraissait plus une tâche périlleuse à remplir ; elle devait m’éviter, au contraire, la fatigue de parcourir de nouveau tout l’espace que j’aurais laissé derrière moi. Je priai donc un des mineurs de me conduire à l’endroit indiqué, car je craignais de m’égarer au milieu de ce dédale de galeries souterraines qui se croisaient en tous sens. Je commençais aussi à ressentir vivement le besoin de respirer un air plus pur, et je suivis gaiement mon nouveau guide.

Je descendis encore longtemps, jusqu’à sentir mes jarrets

plier sous moi, et j’arrivai, brisé de lassitude, à l’extrémité de la dernière galerie, qui formait un angle droit avec le grand puits, dont la bouche noire et béante s’ouvrait à mes pieds. Ce puits se prolongeait encore jusqu’à un niveau inférieur. J’étais le premier au rendez-vous; le vieux mineur n’était pas encore venu. Un seul ouvrier, qui paraissait comme oublié dans ces vastes catacombes, remplissait solitairement une tâche effrayante. Non loin de là, un autre puits., envahi par les eaux, se vidait lentement, à l’aide d’une outre gigantesque suspendue au câble du malacate. Une fois pleine, elle s’élevait au moyen de l’invisible machine établie à près de douze cents pieds plus haut; mais, violemment amenée dans une direction oblique vers l’axe du grand puits, celte outre gonflée se fut crevée contre le roc, si l’ouvrier n’eùt amorti l’impulsion qu’elle avait reçue. Sur un étroit espace qui séparait les deux puits, au milieu d’une obscurité presque complète, le péon retenait avec effort une corde double qui embrassait le câble et dont ses deux mains serraient les extrémités; puis, entraîné avec une terrible rapidité à l’ouverture du gouffre, il lâchait tout à coup un des bouts de la corde, et l’outre ne heurtait plus que mollement la muraille opposée; mais un faux pas, la corde lâchée une seconde trop tard , pouvaient le précipiter dans un abîme sans fond. Je regardai longtemps, avec une sensation pénible, ce malheureux qui jouait ainsi sa vie à chaque quart d’heure du jour pour un modique salaire. Au milieu de ces ténèbres , de ce silence profond , et si loin des rumeurs du monde, il me semblait voir en lui un de ces réprouvés de l’enfer du Dante, condamné sans relâche à un effrayant labeur.

Cependant l’outre était quatre fois descendue vide et quatre fois remontée pleine, c’est-à-dire qu’une heure entière s’était écoulée, et personne n’était encore venu. J’avoue qu a la vue de ce puits immense dont il me fallait, en

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•emontant, parcourir presque toute la profondeur, ma résoution avait faibli, et je pardonnais de bon cœur au vieux Tiineur son manque de parole , quand le câble du malacate îpparut de nouveau dans Tombre ; une faible lueur vint en nême temps éclairer les parois humides du gouffre , et une ;roix dont Taccent ne m’était pas inconnu s’écria :

(( Eh! l’ami, n’avez-vous pas avec vous un cavalier étranger qui m’attend pour remonter par le tiro? »

J’avais à peine répondu que j’étais prêt, qu’un paquet Lomba à mes pieds. Je défis machinalement la corde qui il 'entourait. Le paquet ne contenait qu’une veste et un pantalon de laine grossière, un bâton de cuir et une espèce Je tresse en fil d’aloès. Je me demandai avec effroi si ce pantalon et cette veste étaient bien suffisants pour amortir une chute de douze cents pieds. Quant au bâton et à la courroie tressée, je ne devinais pas ce que j’en devais faire. L’ouvrier qui travaillait près de moi m’indiqua l’usage de chacun des objets. Le vêtement de laine devait me préserver de l’eau qui jaillissait en pluie fine dans certains endroits du puits ; avec la courroie, je devais m’attacher au câble, et, dans ses oscillations, éviter au moyen du bâton de me heurter contre le roc.

« Dépêchons, s’écria le guide invisible; nous n’avons pas de temps à perdre. »

Je me couvris à la hâte des vêtements qui m’étaient destinés , j’attirai vers moi le bout du cable qui se balançait dans le vide, et je me mis à cheval dessus. Le péon passa la sangle deux fois autour de mon corps et sous mes cuisses, de manière à me faire une espèce de siège, attacha fortement les deux bouts au câble , et me mit le bâton de cuir entre les mains. Il avait à peine achevé, que je me sentis enlevé de la plate-forme par une force invisible, et je perdis pied; je fis trois ou quatre tours sur moi-même, et, quand je revins de l’étourdissement que cette brusque manœuvre

m’avait causé , je flottais déjà suspendu sur. le gouffre. Un peu au-dessus de ma tête, j’apercevais les -jambes de mon guide qui serraient fortement le câble. Bien qu’il portât une torche, je ne distinguais qu’imparfaitement son corps cui\Té, ; à demi nu, qui, à certains moments, luisait comme dubronze florentin. Seules, les paroles du mineur arrivaient distinctement jusqu’à moi.

<c Suis-je bien attaché, au moins? lui demandai-je en re-' marquant qu’aucun nœud, qu’aucune aspérité ne pourrait; empêcher la courroie qui me retenait de glisser le long du câble.

— C’est probable, à moins toutefois que le péon n’ait eiii quelque distraction , répondit le mineur avec un calme parfait; vous avez toutefois la ressource de vous retenir à la force des poignets. >

J’étreignis avec une force surnaturelle le câble que mes deux mains pouvaient à peine embrasser.

a Et combien de temps dure l’ascension ? poursuivis-je.

— Douze minutes habituellement, mais la nôtre durera au moins une demi-heure; c’est une attention que je n’ai eue que pour vous , qui aurez ainsi plus de temps pour observer les merveilles de la mine.

— Et n!est-il jamais arrivé malheur dans ces ascensions?

— Pardonnez-moi. Un Anglais qu’on avait mal attaché s’est laissé choir du haut en bas , mais avec tant de discrétion, que mon compère, qui le conduisait, ne s’est aperçu de sa disparition qu’en arrivant à l’ouverture du puits. 3)

Je jugeai superflu de faire de nouvelles questions. Quand j’eus calculé que cinq minutes s’étaient écoulées depuis la mise en mouvement du malacate, je me hasardai à regarder au-dessus et au-dessous de moi. Trois zones distinctes se partageaient le puits dans toute son étendue. A mes pieds, une épaisse obscurité redoublait l’horreur du gouffre , dont

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|œil ne pouvait sonder la profondeur; de blanches et chau- I es vapeurs se dégageaient lentement du fond ténébreux et aontaient en tournoyant jusqu’à nous. Autour de moi, la orche du guide éclairait de sa lueur fumeuse les parois veriâtres du roc, sillonnées par la’ pointe des pics et déchirées >ar les tarières. Dans la région supérieure , une colonne de irouillards épais appuyait sa base sur le cercle à peine lu- (lineux qui nous entourait et nous dérobait complètement la larté du jour. En ce moment, la machine s’arrêta, les cheaux reprenaient haleine ; j’étreignis de nouveau le câble [ui semblait se détendre , et je fermai les yeux pour échap- >er à la fascination de l’abîme.

(c Cette halte est *à votre intention, me dit le guide; je l’oublie pas que je vous ai promis une histoire, et je veux ivoir le temps de vous la conter. »

Sans attendre ma réponse , le mineur commença un récit lont les incidents de cette lente et périlleuse ascension ne irent que graver plus profondément les sombres particulariés dans ma mémoire. L’attention que je prêtais au conteur prenait sa source dans l’inquiétude à laquelle j’étais en iroie, qui me faisait rechercher en ce moment une distracion à tout prix.

« Vous savez peut-être, reprit le mineur, que, dans le trajet de San Miguel el Grande * à Dolores , le voyageur est forcé de traverser le Rio-Atotonilco. Dans la saison des pluies, cette rivière est inaccessible à celui, qui n’en connaît pas les gués principaux. Elle a environ soixante vares de

4 . San Miguel el Grande est une petite ville près de Guanajuato, célèbre par ses manufactures de zarapes, qui rivalisent presque avec celles de Saltillo. Dolores est un bourg plus célèbre encore pour avoir été le berceau de l’indépendance mexicaine.

largeur à Tendroit où aboutit le chemin de San-Miguel. L'impétuosité de ses eaux, le bruit sourd et imposant des vagues jaunâtres qui se précipitent entre des rives désertes , sonl| de nature à faire éprouver une terreur involontaire à celu | qui doit traverser le torrent en cet endroit. Sur la rive op-j posée, quelques cabanes de ramée, à moitié cachées par les plis du terrain, servent de retraite à une population miséra-j ble qui ne vit guère que des bénéfices que lui procure la ri-| vière quand les pluies l’ont gonflée. Les habitants de ces cabanes conduisent alors les voyageurs d’une rive à l’autre c travers des passages qu’ils connaissent. Souvent , à la de ces pauvres gens à moitié nus , qui errent sur le rivage et se jettent à l’eau , celui qui se préparait à traverser la rivière hésite et tourne bride. Une assez triste aventure; prouve, en effet, qu’il faut craindre de placer sa confiance en des hommes auxquels l’espoir d’un modique salaire peut ne pas suffire. Il y a quelques années, un ancien mineur de Zacatécas , qu’une brouille avec la justice avait forcé de quitter la province , était venu s’établir parmi les passeud du Rio-Atotonilco. Cet homme, que sa force athlétique et se brutalité rendaient redoutable, était signalé comme ayant le main singulièrement malheureuse. Une ou deux fois déjà, ceux qu’il s’était chargé de conduire avaient failli périr engloutis par les eaux de la rivière. Un soir enfin, par une nuit orageuse, se croyant seul et ayant aperçu un étranger sur le bord opposé , le passeur traversa le gué pour lui offriii ses services. Il fut observé par un de ses camarades qui l’avait suivi , et qui , se voyant prévenu , resta caché derrière: quelques touffes d’osier. Le passeur, après avoir traversé la rivière, y rentra bientôt, suivi du cavalier, dont il conduisait le cheval par la bride. A moitié chemin, il monta en croupe derrière celui qu’il guidait, et, peu d’instants après, on entendit le bruit d’un corps qui tombait à l’eau. Un seul des deux cavaliers était resté en selle; on le vit prendre terre

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ssez loin du hameau, puis se perdre dans les ténèbres. Le [émoin du crime était un jeune homme que le passeur, quelues jours auparavant, avait brutalement frappé et qui cherhait depuis ce temps l’occasion de se venger. Cette occaion, il crut l’avoir trouvée; il se jeta dans la rivière, suiit le fil de beau qui emportait la victime , et parvint à ralener sur l’autre rive le corps d’un malheureux, qu’à sa Dnsure et à ses vêtements il reconnut pour un prêtre. Presue aussitôt, succombant à la fatigue, il s’évanouit. Quand il ouvrit les yeux, il faisait déjà grand jour, et le corps du rêtre avait disparu , emporté sans doute par des passants haritables. Le jeune homme ne se hâta pas moins d’aller lire sa déposition au village; mais les poursuites qu’on oronna contre le passeur furent inutiles : car le misérable , et ela se comprend, s’était bien gardé de rester dans le pays. »

Mon guide s’interrompit en ce moment. Comme si nous assions arrivés dans la région des nuages, un brouillard qui e convertissait en une pluie fine et impalpable, mais péné- ’ante, nous enveloppa. La torche pétillait et jetait à peine ne faible lueur. L’eau ruisselait sur le corps bronzé du mieur. La machine s’arrêta de nouveau, et je sentis mon œur se dérober, comme lorsque dans le tangage le pont ’un navire semble s’enfoncer sous les pieds. Une courte et 3rrible appréhension vint augmenter le trouble de mes ens : j’avais cru sentir la courroie qui me retenait au câble G déplacer brusquement, et je fus pris d’un frisson conulsif.

« Glisseriez-vous, par hasard? » cria le mineur. Puis , rasuré sans doute,' après avoir jeté un coup d’œil sur moi et l’avoir vu toujours à la même distance de lui, il reprit avec on imperturbable sang-froid :

« Peu de temps après la disparition du passeur, sur lequel 3s bruits les plus étranges ne tardèrent pas à courir, un -ouveau mineur vint prendre du service à Rayas, qu’une di-

zaine de lieues sépare du Rio-Atotonilco. Il disait avoir fait; son apprentissage dans TÉtat de Cinaloa, et sa bonne humeui' et ses largesses (car il paraissait avoir d’autres ressource^! que sa paye journalière) lui gagnèrent l’amitié de tous ses ca-; marades. ]\Ion fils Felipe fut celui qu’il sembla distinguer en-| tre tous. Il y avait cependant entre lui et Osorio (ainsi s’ap-! pelait le nouveau mineur) une dissemblance complète d’hu*j meur et d’âge. Felipe était un rude travailleur, jaloux de Ri réputation qu’il s’était acquise, fier comme un mineur doilj rétre , car nous n’avons pas besoin des anciens privilégesj pour nous distinguer des autres : notre profession anoblit dej droit celui qui s’y livre. Osorio, au contraire, qui avait le| double de l’âge de Felipe, semblait ne travailler qu’à regret, et son temps se passait à racler sa guitare ou à prêcher l’in-j subordination envers les mandones (surveillants). Cependantj leur amitié aurait duré sans doute longtemps encore, si \eë deux amis n’étaient tombés amoureux de la meme femme.' C’était la première fois qu’ils avaient, malgré leur intimité, un sentiment commun , et ce fut justement ce qui les brouilla. Ils continuèrent néanmoins, malgré quelques altercations , à courtiser la jeune fille chacun de son côté; car.l quoiqu’elle préférât Felipe, elle ne laissait pas d’aimer la' guitare et surtout la joyeuse humeur d’Osorio. Les fréquentes absences de ce dernier finirent toutefois par donner l’avantage à son rival. Ce fut, il ne faut pas l’oublier, pendant une' de ces absences que le bruit se répandit qu’on avait forcéj les portes de la cathédrale de Guanajualo, et qu’un ostensoir d’or massif enrichi de pierreries avait disparu de l’endroit oùj il était enfermé. On fit d’inutiles recherches pour découvrir) l’auteur de ce vol sacrilège , qui fut un sujet de consterna-i lion pour le clergé de la ville. En l’absence d’Osorio, Felipe avait fini, je vous l’ai dit, par obtenir la première place dans le cœur de la jeune fille que tous deux avaient courtisée. Les parents résolurcnt.de la lui donner en mariage : c’était pour

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eux le meilleur moyen de couper court aux querelles des deux prétendants et de se mettre Tesprit en repos. On convint de faire les noces dans un court délai, et tous les amis des deux familles se réunirent chez la jeune fille pour célébrer les fiançailles. L’eau-de-vie et le pulque circulaient à profusion , des musiciens égayaient la fête , quand un incident inattendu vint Tinterrompre. Un homme se présenta au milieu des conviés : cet homme était Osorio* On connaissait sa violence, et cette apparition consterna tout le monde. Felipe seul attendit froidement , le couteau à la main j l’attaque de son rival ; mais celui-ci , sans même porter la main à sa ceinture , s’avança au milieu des assistants en s’excusant de venir sans être invité ; puis, prenant la guitare d’un des musiciens, il s’assit sur un des barils de pulque et se mit à chanter un boléro de circonstance. Ce dénoùment imprévu causa d’abord une surprise générale, puis un redoublement de gaieté. La fête, un moment interrompue, continua plus bruyante , et on ne se sépara qu’en se promettant de se réunir à huitaine. »

Ici, une nouvelle pause du conteur me rappela au sentiment pénible de ma situation. Nous approchions insensiblement de l’orifice du tiroy le brouillard plus lumineux qui pesait sur nous me le faisait pressentir ; mais aussi, à mesure que nous nous élevions, la profondeur du gouffre me semblait plus effrayante.

« Savez-vous à quelle hauteur vous êtes ici ? me cria le guide. A cinq fois et demie' la hauteur des tours de la cathédrale de Mexico. »

1 Et, pour confirmer sans doute la désespérante exactitude I de ses paroles, il tira de sa ceinture une poignée d’étoupes et l’alluma à la torche. Je ne pus m’empêcher de suivre d’un œil égaré cette flamme qui descendit lentement comme un i globe de feu, s’amoindrit petit à petit et ne parut plus bien- I tôt dans le fond de l’abîme que comme une de ces pâles et

lointaines étoiles dont la lumière arrive à peine à la terre, t La voix du mineur qui continuait son récit m’arracha à cette ) effrayante contemplation.

c A dater du jour oùOsorio s’était montré aux fiançailles de ^ Felipe , reprit le guide, mille pièges furent tendus au jeune ^ homme par une main invisible. Le lendemain meme, une , mine éclata près de lui et le couvrit de débris de rocher. î Une autre fois, la corde à laquelle il était suspendu, à une ; assez grande distance du sol de la galerie , se cassa subite- | ment. Ces tentatives ayant échoué, on tourna contre som honneur les efforts qu’on avait inutilement dirigés contre sa vie. De vagues insinuations tendirent à faire passer le pauvre Felipe pour le voleur sacrilège de l’ostensoir. Le brave |i jeune homme hésita longtemps à reconnaître dans son ancien ami l’auteur de ces machinations. Ses yeux ne se fussent peut-être pas ouverts à l’évidence, si un jeune mi-: neur engagé depuis peu, et qui épiait constamment Osorio, ne l’eût averti des pièges qu’on lui tendait. Felipe résolut de j se venger. La veille du jour ou devait avoir lieu le mariageji (car tout cela s’était passé en moins d’une semaine), Osorioi j et Felipe se rencontrèrent dans une des galeries souter-J raines de Rayas. Felipe reprocha à Osorio ses perfidies, et ^ Osorio ne lui répondit que par des injures ; tous deux mi-i . rent le poignard à la main. Ils étaient seuls, nus tous deux,*! leur frazada était leur unique bouclier. Osorio était plus ro-j || buste, Felipe était plus agile; la chance devait être incer-|| taine et le combat douteux. Tout à coup le jeune mineurj | dont je vous ai parlé se jeta inopinément entre les deux ad-, 1

versaires. ^ j j|

« Si vous le permettez, dit-il à Felipe, ce sera moi qui \ « châtierai ce spoliateur d’église, car j’ai sur lui des droilsl i « antérieurs aux vôtres. » j g

« Osorio grinça des dents et se précipita sur le jeune mi-| | neur, qui se mit en défense. Les deux champions se dispo- 1

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sèrentà combattre à la lueur de la torche de Felipe, devenu témoin, d’acteur qu’il était. Les frazadas une fois enroulées au bras gauche de chacun des adversaires pour dissimuler leurs feintes, le combat commença. Peut-être eût-il duré longtemps sans une ruse dont s’avisa le jeune mineur ; il se ramassa de manière que la couverture qui pendait à son bras balayât le sol ; puis, derrière le voile qui cachait ses mouvements, il changea son couteau de main et porta à son adversaire dérouté une vigoureuse estocade *. Osorio tomba. On le fit remonter tout sanglant dans un costal ^ par le grand puits. Le hasard voulut qu’un padre passât en ce moment près de la mine. On le pria de venir entendre la confession du blessé; mais à peine le prêtre et le moribond se furent-ils entrevus qu’un cri d’effroi échappa au padre. Le saint homme avait reconnu dans le mineur expirant le passeur du Rio-Atotonilco ; Osorio avait reconnu dans le prêtre l’homme qu’il avait cru noyer, et qui avait échappé, par une sorte de miracle, à une mort presque certaine. Dès lors, et par les investigations de la justice, bien des mystères furent éclaircis. Le passeur du Rio-Atotonilco, le voleur sacrilège, le mineur de Zacatécas , celui de Rayas en un mot, n’étaient qu’un seul et même homme. Le garroie fit justice des crimes de ce misérable, et c’est sa main qu’on peut voir clouée à la muraille sur la grande place de Guanajuato. 11 me reste à vous dire ce qu’il advint à l’égard de Felipe. Cette reconnaissance providentielle de la victime et de l’assassin fit du bruit, et, quelques heures après, une demi-douzaine d’alguazils se présentèrent pour arrêter le mineur qui avait frappé Osorio. Un malheureux hasard voulut que ce jour-là

-1. Estocade veut dire ici coup d’estoc. Le poignard est trop en honneur parmi les gens du peuple mexicain pour n’avoir pas une foule de noms; selon les provinces, on l’appelle cstoque, verdugOy punal, cu~ chillo^ helduque^ navaja.

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