Sac en toile de fil d’aloès
d9i SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE. i
Felipe eut quitté son travail plus tôt qu’à l’ordinaire. Je ne sais par quelle fatale méprise il avait été désigné comme' assassin d’Osorio, peut-être était-ce une dernière noirceur de ce misérable ; toujours est-il que les alguazils venaient pour l’arrêter. Le combattant vainqueur s’était sauvé, et je n’ai pas besoin de vous dire que cet ennemi mortel d’Osorio était le jeune homme maltraité de coups jadis par le passeur! et témoin du crime commis sur les bords du Rio-Atotonilco. I Si Felipe fut resté sous terre, les alguazils n’auraient pas! osé se hasarder dans les galeries intérieures de la mine, car les mineurs n’eussent pas souffert cette atteinte portée à[' leurs fueros. Les alguazils aperçurent le jeune homme dansÈ une des cours qui séparent les bâtiments d’exploitation; ilsL se mirent à sa poursuite. Felipe vit qu’il était perdu; il vou-l lut au moins mourir en digne mineur, et sans avoff été flétri ji par le contact d’un alguazil. Arrivé hors d’haleine près duj puits où nous sommes en ce moment : c Je ne serai pas dés- 1 « honoré comme un vil lépero, s’écria-t-il; un mineur est plus! a qu’un homme, c’est l’instrument dont Dieu aime à se ser-N a vir. J Puis, la figure pâle, les yeux étincelants, il s’élança i d’un bond par-dessus la balustrade et disparut dans le gouffre I qui s’ouvre à présent sous vos pieds. » I
Le mineur se tut; sa torche pâlissait; déjà j’apercevais a vers le haut du puits la lumière du jour, vague encore comme 'i les premières lueurs du crépuscule. Encore sous l’impres- I sion terrible du récit que je venais d’entendre, une sorte de ? gémissement rauque me fit tout à coup tressaillir. j
c II y a bientôt dix ans, dit le mineur d’une voix caver- i neuse, que Felipe s’est précipité dans le fond de cet abîme I d’où bien des fois je suis remonté depuis cette fatale époque, I et ce n’a jamais été sans éprouver l’envie de trancher ce | câble. >
Et l’insensé brandissait un énorme couteau, comme s’il se fut préparé à exécuter son effrayante menace. Je voulus
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crier à l’aide; mais, comme dans un rêve affreux, la terreur étouffa ma voix, mes mains même se refusèrent à serrer le câble : à quoi bon? le câble n’allait-il pas être tranché audessus de ma tête ? Je jetai un douloureux regard sur le pâle rayon du jour qui teignait les parois verdâtres du puits, je prêtai l’oreille aux bruits vagues qui m’annonçaient que nous approchions du séjour des vivants. Ce jour grisâtre me paraissait si beau ! ce murmure confus me semblait une si douce harmonie ! En cet instant, un tonnerre souterrain retentit sous mes pieds; la mine sembla mugir par toutes ses bouches comme un volcan qui gronde. L’air refoulé s’engouffra dans l’immense siphon ; un souffle puissant, pareil à l’ouragan, secoua le câble comme un fil de soie , et à plusieurs reprises nous heurtâmes violemment contre le roc. La torche s’éteignit; mais j’eus encore le temps de voir le terrible couteau échapper des mains du mineur et tomber en tournoyant dans le vide.
« Cascaras! un couteau neuf de deux piastres 1 » s’écria une Voix que je reconnus cette fois pour celle de Fuentes.
J’eus à peine prononcé ce nom, qu’un bruyant éclat de rire retentit au-dessus de moi. C’était Fuentes, en effet, qui venait de me servir de guide et de jouer le rôle du vieux mineur en comédien consommé. L’empressement que j’avais mis à me séparer de lui l’avait piqué au vif, et cette mystification était sa vengeance.
« Savez-vous, seigneur cavalier, continua-t-il, que vous n’êtes pas facile à effrayer? Dans une circonstance qui aurait fait jeter les hauts cris au plus brave, vous n’avez pas daigné seulement crier à l’aide.
— Je suis ainsi fait, repris-je avec une effronterie devant laquelle il dut s’avouer vaincu, et vous en êtes pour vos ridicules efforts. »
Le malacate s’était arrêté, et cette fois pour la dernière ; notre ascension était enfin terminée. Desiderio fut détaché le
premier, et j’attendis mon tour dans une fiévreuse anxiété Quand on eut délié la courroie qui me retenait au câble® j’eus besoin de toute ma volonté pour résister à un vertigo éblouissant; je sentais ma force à bout. Je foulai bientô enfin la terre avec un ineffable sentiment de bien-être ; ja I mais le soleil ne m’avait paru si beau, si resplendissant qu( ce jour-là.
Dans l’intervalle qui s’écoula jusqu’au moment où, d’aprè.l les ordres de Fuentes, on nous ramena nos chevaux, celui-ci tout en revêtant le fastueux costume qu’il avait dépouilli pour jouer son rôle, gardait un silence que je ne voulus pa; troubler. J’avais mis déjà le pied à l’étrier, quand un vieillard s’approcha de moi. J’eus peine à reconnaître, sous dei vêtements qui ne le cédaient guère en richesse à ceux d(| Fuentes, le vieux mineur que j’avais vu nu et agenouilh devant l’autel. l
« Vous me pardonnerez de vous avoir manqué de parole me dit-il; mais le devoir que j’avais à remplir m’a retem plus longtemps que je ne pensais. Vous avez dù entendn l’explosion de la mine, il y a une demi-heure à peine.
— C’est vrai, lui dis-je ; on m’a raconté aussi une biei lugubre histoire !...
— L’enfant a bien fait, reprit le vieux mineur en se redres sant avec orgueil ; vous pourrez dire dans votre pays que le; mineurs sont une race à part, et qu’ils savent préférer h mort au déshonneur. »
J’avais vu les chercheurs d’or de l’État de Sonora, j’avaii admiré l’espèce de grandeur qui relevait leur physionomie car tout, dans le désert, prend de plus larges proportions mais, au sein des villes, le type du mineur était loin d’offrij à mes yeux le même prestige. Le caractère fantasque et in* définissable de Fuentes, l’immoralité de Pianillas, avaien causé ce désenchantement. Le récit que je venais d’entendre en même temps qu’il complétait mes notions sur une caste l
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>art, me prouvait cependant que le mineur n’avait pas tout i fait dégénéré : les vices de Planillas, les travers de Fuenes, comme les ombres d’un tableau, disparaissaient devant a figure austère du vieillard stoïque qui me laissait pour idieu de si fières paroles, et j’oubliais Osorio pour ne plus ne souvenir que de Felipe.
Je croyais le moment enfin arrivé de prendre congé de fientes, à qui je gardais une rancune d’autant plus proonde, que l’amour-propre m’ordonnait de la lui cacher.
« Eh quoi ! me dit-il, n’allez-vous pas à la ville ? J’y vais ussi, et vous trouverez bon, j’espère, que je vous accomlagne. y>
Nous partîmes. Le soleil baissait, et il était douteux que lous pussions atteindre Guanajuato avant la tombée de la luit. Pendant le trajet, Desiderio ne cessa de m’entretenir le l’excellence de sa profession et des faits et gestes des nineurs; mais cette fois je gardais un silence obstiné, maulissant le fâcheux dont je ne pouvais me défaire. Tout à oup Fuentes s’interrompit et se frappa le front.
« Voto al demonio ! s’écria-t-il. Depuis deux heures que je 'avais oublié, le pauvre diable est capable d’être mort sans n’avoir attendu !
— De qui parlez-vous?
— Eh ! parbleu ! du pauvre Planillas. »
Presque en même temps, Fuentes partit au galop : l’occaâon était unique pour lui fausser compagnie; la curiosité cependant me fit galoper à sa poursuite. Quand nous fûmes irrivésnon loin de l’endroit où nous avÆns rencontré, dans a matinée , Planillas assis sur le cadavre de sa mule tant egrettée , Desiderio s’arrêta et fit un geste de surprise.
a Mais je ne vois personné, lui dis-je. > I
— Ni moi non plus , et c’est ce qui m’étonne. Au fait, il se' | sera lassé de m’attendre ; c’est mal à lui , et une autre foisj i je ne le croirai plus. Cependant, il est plus probable que quelque passant charitable l’aura ramassé ; car il avait d’excellentes raisons pour m’attendre ici jusqu’au jugement dernier.
— Mais enfin , que lui est -il arrivé ? 1
— Voyez , » répondit tuentes en me montrant à quelques i pas de nous la terre souillée de sang, et plus loin la mule morte, dont les vautours s’apprêtaient à faire curée.
Le mineur ajouta que, le matin, après m’avoir quitté, il étail revenu sur ses pas pour éclaircir certains soupçons que lu av^it inspirés la moralité bien connue de Planillas. Ne trouvant plus à l’endroit où il l’avait laissé ni lui ni la mule qu’i regrettait si tendrement, il avait suivi leurs traces, et, arrivé à l’endroit où nous nous trouvions, il avait rencontré lej pauvre Florencio baigné dans son sang. Il avait appris alori toute la vérité de la bouche du mourant. La mule que Florencio et son compagnon entraînaient dans un endroit écarte i était bien morte, il est vrai, dans Vhaciejida de platas ; maisllî Florencio ne l’avait jamais vue jusqu’à ce jour, et le moti il de sa tendre sollicitude était que ses flancs recélaient le pro-^ duit d’un vol considérable de blocs d’argent que Planillas ) ) avait cachés pour échapper à la visite ordinaire du com- i mis. Le stratagème avait réussi; toutefois, au moment dy . partage, après avoir traîné plus loin encore le cadavrè'i de l’animal, les deux complices s’étaient pris de querelle,* et le résultat de cette rixe avait été que Planillas s’était vudépouillé de sa part du vol, après avoir reçu deux coups ^ de couteau qui avaient mis sa vie dans un grand danger. .
a Vous devinez le reste, continua Fuentes. Je n’ai pu m’empêcher d’accorder d’abord à son triste état tous lesi. regrets d’un cœur ému, et je m’en allai en lui promettant de|l
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lui envoyer du secours; puis, je ne sais comment cela s’est I fait, je n’ai plus pensé du tout à ce pauvre diable. » j Fuentes avait raison de ne pas vanter son second mouve- I ment; quant à cette dédaigneuse indifférence pour la vie humaine, j’en avais vu trop d’exemples au Mexique pour être encore à m’en étonner. Je regagnai tristement Guanajuato, toujours en compagnie de Fuentes, qui ne manqua pas de me faire arrêter sous l’auvent où était exposée la main du voleur sacrilège. Ce témoignage d’une justice barbare me rappela une invraisemblance dans le récit du mineur.
(c Si j’ai bien compris, lui dis-je, des trois personnages, acteurs et témoin , qui assistèrent au duel entre Osorio et le jeune mineur, deux sont morts sans avoir pu rien révéler à ce sujet, et le troisième s’est enfui. Comment donc avez-vous su si positivement des détails que personne n’a pu conter ?
— D’une manière bien simple, reprit Fuentes : j’avais oublié de vous dire que c’est moi-même qui ai tué Osorio ; c’est moi qui avais été le témoin de la scène nocturne du Rio-Atotonilco. Ne vous hâtez pas trop cependant , seigneur cavalier , de voir en moi un spadassin sans cœur , comme ce don Tomas si bien surnommé Verdugo. J’ai donné , il est vrai , plus d’un coup de poignard dans ma vie ; mais au Mexique il faut bien savoir se faire un peu justice soi-même. N’avez-vous pas été aujourd’hui au moment de tuer un homme ? et pouvez-vous dire qu’un pareil moment ne viendra pas, si vous vous retrouvez jamais en face de celui que, ce matin, vous avez voulu frapper ? »
Je frémis à cette rude apostrophe, qui me rappelait clairement le danger que je courais en restant plus longtemps à Guanajuato. L’homme contre qui j’avais proféré ce jour-là même une menace de mort était , je n’en pouvais plus douter, le redoutable assassin de don Jaime. On comprend que je ne me retrouvai pas sans quelque satisfaction devant la porte de mon hôtellerie.
« Ah l c’est ici que vous êtes descendu , dit Fuentes en me serrant la main; je suis bien aise de le savoir; j’irai vous prendre demain , et nous passerons encore ensemble une bonne journée.
— Soit, lui dis-je, à demain. »
Nous nous séparâmes, et je rentrai dans l’auberge. Mon valet Cecilio m’attendait avec autant d’impatience pour le moins que de curiosité. Depuis longtemps il s’était trouvé forcément initié à tous les détails de ma vie ; mais rarement il avait eu à me suivre au milieu d’un dédale de plus désagréables incidents. J’interrompis ses questions en lui donnant l’ordre de seller nos chevaux à minuit ; car j’étais bien aise d’échapper à Fuentes, et surtout aux embûches de don Tomas.
(( Désormais, lui dis-je, nous ne voyagerons plus que de nuit ; c’est meilleur pour la santé.
Marchant la nuit et dormant le jour , je me flattais avec raison de déjouer toutes les poursuites; cependant, peu à peu enhardi par le succès, je rentrai dans les usages ordinaires, et, quand je me retrouvai à la venta d’Arroyo-Zarco , je n’y arrivai que dans l’après-midi , c’est-à-dire après avoir dormi toute la nuit à San Juan del Rio et avoir marché presque tout le jour. Dans cette dernière partie d’un voyage qui touchait à sa fin , de tristes souvenirs s’étaient présentés en foule à mon esprit. Dans la plaine, dans la venta , tout me retraçait la présence de don Jaime. Ce fut en rêvant à cette jeune existence si tôt tranchée que je me trouvai , presque sans y penser , ramené dans le même endroit où je l’avais rencontré assis tristement à son foyer. De tant de rêves d’amour et de fortune, que restait-il? Un cadavre à cent lieues de là; sous mes yeux, des tisons épars, un terrain noirci, une cendre froide que le vent de la plaine balayait et dispersait au loin. L’heure du souper arrivée, j’allai chercher quelque distraction, sinon àja table commune, du moins dans la pièce où tous les voyageurs (et ils
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étaient nombreux ce jour-là) vont prendre leurs repas. C’était, comme quinze jours auparavant, une réunion disparate de toutes les classes de la société mexicaine; mais je n’avais plus un but à poursuivre comme alors, et je m’assis à l’écart, après n’avoir jeté autour de moi qu’un coup d’œil distrait. J’étais, depuis quelques instants, livré à d’assez pénibles réflexions sur cet isolement souvent si cruel qui attend l’étranger dans les pays habités par la race espagnole, quand la voix perçante de l’hôtesse prononça presque à mes oreilles un nom qui me fit tressaillir.
« ^igneur don Tomas, s’écria-t-elle, voici l’étranger qui vous cherchait il y a quinze jours, et dont je vous parlais tout à l’heure. »
Je me levai vivement, et, dans l’homme à qui l’hôtesse venait d’adresser la parole, je reconnus celui que l’instinct m’avait déjà désigné, le sinistre compagnon de Planillas. Un frisson parcourut tout mon corps. Je promenai mon regard sur les assistants, et je ne reconnus de tous côtés que cette indifférente curiosité prête à accueillir de la même façon un dénoùment comique ou sanglant. Presque aussitôt, et sans que j’eusse pu l’éviter, je me sentis étreint entre deux bras nerveux. Je subissais l’odieuse accolade du bravo. Je me dégageai assez brusquement, mais il ne. parut pas s’apercevoir de la répulsion qu’il m’inspirait.
« Ah! s’écria-t-il avec une rare impudence, que je suis heureux de rencontrer ici un cavalier qui a gagné toute ma sympathie ! Quoi ! vous me cherchiez? En quoi donc puis-je vous rendre service?
— Un malentendu, je l’espère du moins, m’avait fait désirer de vous voir ; mais, si vous n’avez pas oublié votre visite à la Secunda Monterilla ', vous vous rappellerez aussi le but qui vous y amenait.
K C’est le nom d’une des principales rues de Mexico.
— C’est donc vous qui demeurez là ? Alors vous pouvez vous ; vauter de m’avoir fait faire plus de deux lieues à votre re- ‘ cherche.
— J’en ai fait deux cent quarante pour vous rencontrer, ^
repris-jé, et vous êtes en reste avec moi. » ;
Le bravo me répondit avec ce même rire contraint que j’avais remarqué une première fois.
U Je cherchais un étranger avec lequel on m’avait prévenu que je devais avoir affaire, et une erreur, que je reconnus i bientôt, m’avait seule conduit chez vous ; mais je vous con- i nais maintenant, seigneur cavalier, et je ne serai plus exposé i à commettre quelque nouvelle bévue. Je n’ai besoin de voir I les gens qu’une fois, et je n’oublie plus leur figure, fût-ce au ^ bout de vingt ans. »
Ces derniers mots furent accentués de façon à ne me laisser aucun doute sur la signification menaçante d’un pareil aveu. Je gardai le silence ; mais le bravo sembla s’être repenti d’avoir ainsi trahi son ressentiment. Il reprit d’un ton de brusque gaieté et en se retournant vers l’hôtesse :
c Holà! patrona^ vous avez sans doute servi les meilleurs morceaux à ce cavalier que je tiens en estime toute particulière.
— J’ai parfaitement soupé, interrompis-je, et je n’ai qu’à me louer de notre hôtesse , mais je n’ai plus faim.
— Eh bien ! nous boirons alors à notre rencontre inespérée. Patrona, apportez-nous une bouteille d’eau-de-vie de Catalogne. »
J’étais fort embarrassé pour décliner cette repoussante invitation, que la prudence me faisait un devoir d’accepter, quand une intervention amicale et bien inespérée vint mettre un terme à mon hésitation. C’était le capitaine ou plutôt le lieutenant don Blas P..., à qui l’on donnait par courtoisie le litre de capitaine , qui se leva de table à son tour et vint me souhaiter la bienvenue.
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a Vous serez des nôtres , je Tespère, capitaine ! » reprit le bravo.
Le lieutenant accepta sans façon ; mais, enhardi par sa présence, je refusai formellement l’invitation.
a Je suis harassé, ajoutai-je, et je me retire de ce pas dans ma chambre. Capitaine don Blas, si votre itinéraire est le même que le mien, je serai fort heureux de profiter de votre compagnie , et nous ferons route ensemble au point du jour vers Mexico. »
Don Blas s’excusa de ne pouvoir accepter ma proposition , alléguant que certaines affaires très-sérieuses le retiendraient toute la journée du lendemain dans les environs; puis il s’assit en face de don Tomas, devant qui l’hôtesse avait placé la bouteille d’eau-de-vie de Catalogne.
(( Adieu, seigneurs cavaliers, repris-je alors ; je souhaite que vous dormiez aussi tranquillement que je vais faire moimême. »
Je payai ma dépense, et, déguisant ma retraite précipitée sous un air de fierté, je quittai la salle à pas comptés , tandis que le bravo suivait mes mouvements d’un regard oblique. Je regagnai ma chambre , plus soucieux des préve- ' nances de don Tomas que je ne l’eusse été de sa colère. Je trouvai Cecilio, qui m’attendait en ronflant sur les selles de nos chevaux.
Écoute, lui dis-je en l’éveillant, tu vas seller les chevaux tout de suite et sans bruit; une fois sellés, tu les conduiras tous deux par la bride derrière la venta, où tu m’attendras : d’ici à un quart d’heure, j’irai te rejoindre. »
Un quart d’heure s’était à peine écoulé, en effet, quand je quittai furtivement l’hôtellerie. Cette fuite silencieuse et triste ne ressemblait guère à celle dont j’avais si gaiement, quelques jours auparavant, partagé les périls avec don Jaime. Je n’ai pas besoin de dire que nous franchîmes plus rapidement encore qu’au départ la distance qui sépare Arroyo-
Zarco de Mexico ; seulement les rôles étaient changés. L’homme devant qui je fuyais était celui-là même que j’avais poursuivi si longtemps sans relâche. C’était un dénoùment assez bouffon à une aventure tristement commencée . et, grâce au ciel, ce dénoûment n’eut rien de tragique.
LE CAPITAINE DON BLAS