ET LA CONDUCTA DE PLATAS
Le jour approchait où j’allais quitter Mexico pour gagner Vera-Gruz et de là l’Europe. J’en étais à me consulter sur la manière de voyager dont je devais faire choix. Depuis quelques années déjà, une entreprise américaine avait, dans plusieurs directions, établi un service de diligences; déjà aussi des chariots pour le transport des bagages faisaient concurrence sur presque toutes les routes aux pittoresques caravanes des arrieros. Devais-je sacrifier mes habitudes de pèlerin solitaire au plaisir de faire plus rapidement le trajet de Vera-Gruz à Mexico? Il fallait dès lors renoncer à l’hospitalité de la venta , si douce après une longue marche , à la sieste sous l’ombre des arbres , à l’intimité du cheval et du cavalier, à tout l’imprévu du voyage. Je n’avais pu voir, je l’avoue, sans quelque répugnance, cette innovation due à des étrangers, qui ne mettait plus Vera-Gruz qu’à quatre journées de Mexico, Je sentais que, sous l’influence de communications plus rapides, l’ancienne physionomie du Mexique devait tendre à s’altérer. J’en gémissais comme un antiquaire qui voit une médaille rare, profanée par des mains indiscrètes, perdre chaque jour quelques traits de son effigie. Un danger très-sérieux avait d’ailleurs été la conséquence de l’établissement du nouveau mode de transport au Mexique.
iiÜ6 SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
Des bandes de hardis voleurs avaient exploité l’innovation à leur manière, et ne laissaient passer aucune diligence sans lui faire subir l’outrage de leurs rapines. Le souvenir de mes anciennes relations avec les salteadores mexicains, si courtois d’ordinaire pour le voyageur peu chargé de bagage, me rendait plus désagréable encore la perspective d’une pareille humiliation. La nécessité d’acquitter ce triste péage effaçait pour moi, je l’avoue, tous les autres inconvénients, même celui de passer plusieurs jours sur les banquettes d’une étroite voiture, traînée à toute vitesse par quatre chevaux indomptés, au milieu des accidents d’un terrain défoncé par les pluies ou hérissé de pierres.
Un accident bien simple vint niettre fin à mes irrésolutions. Le commerce de Mexico j profitant d’un de ces moments de tranquillité si rares dans la république , expédiait à Vera-Cruz un riche convoi d’argent {conducta de platas). Les muletiers chargeaient dans la vaste cour de l’une des maisons de la rue de la Monterilla, où j'étais logé, les sacs de piastres enfermés dans de petites caisses de bois L Le spectacle de ces préparatifs avait attiré devant la porte un grand nombre de curieux, parmi lesquels je me trouvais. A mesure que les mules j dûment bâtées et sanglées, avaient reçu leur précieuse charge, elles se groupaient instinctivement toutes ensemble dans un des coins de la cour. Une vingtaine de 7710JSOS de mutas (valets de mules) juraient sur tous les tons en accomplissant leur besogne ; sous le vestibule de la porte cochère, l’arriero achevait de signer ses derniers connaissements) tout en invoquant la Vierge et les saints pour l’heureux succès de son voyage, et en s’interrompant à chaque instant pour gourmander ses aides. Dans la rue, la
\ . chaque talega, ou sac de ^ 000 piastres, pèse environ 60 livres rrani;aiscs; une mule porte d’ordinaire de quatre à six sacs, soit 240 ou 3G0 livres, dont le poids équivaut à 20 000 et à 30 üOO francs.
LE CAPITAINE DON BLAS
populace contemplait avec des yeux avides les deux millions environ exposés à toutes les chances d’un route longue et périlleuse, et la plupart de ces spectateurs en haillons ne prenaient pas la peine de dissimuler leur ardente convoitise.
(c Canario ! disait un lepero en cachant sous une couverture en lambeaux les balafres qui sillonnaient sa poitrine, si j’avais seulement une bête comme celle qu’a ce cavalier entre les jambes ! ))
Le lepero désignait de l’œil un ranchero au teint basané qui montait un cheval noir comme du jais. L’animal, comprimé par son cavalier , jetait à droite et à gauche , en maxhant son frein, des flocons d’écume. Je ne pus m’empêcher d’admirer la beauté du cheval et de remarquer en même temps l’ai^ sance du cavalier , qui semblait ne contenir sa monture que par cette force d’une volonté inflexible , qualité distinctive de l’écuyer mexicain.
(c Eh bien ! que ferais-tu , Gregorito , mon ami ? demanda au lepero un de ses compagnons.
— Canario! j’accompagnerais la conducta jusqu’à un endroit de la route que je connais , et , quoiqu’il soit mal de se vanter, j’aurais bien du malheur si une ou deux charges ne faisaient pas complètement mon affaire.
— Une ou deux charges ! reprit l’autre d’un air de surjorise.
— Oui, trois charges au plus; j’ai toujours été dépourvu I l’ambition, mais ce gaillard-là me paraît encore moins ambitieux que moi. »
Le ranchero de son côté ne laissait tomber , en apparence lu moins, que des regards de dédain sur le convoi, et, |'[Uelles que pussent être ses pensées, il eût été difficile de I urprendre sur son impassible figure une autre expression ue celle d’une indifférence complète.
' Cependant un escadron de lanciers , destiné à servir d’es-
corte , avait peine à défendre l’entrée de la cour assiégée par i tous ces spectateurs, dont Gregorito n’était que l’un des plus modestes dans l’expression de ses désirs. Les banderoles \ rouges qui flottaient au fer des lances ajoutaient un trait de i plus au tableau mouvant de cette foule. Enfin le chargement j se termina , la dernière mule sortit de la cour , et le détache- i ment se mit en marche pour accompagner le convoi. Peu à | peu la foule s’écoula , et il ne resta plus bientôt de tous les j curieux que le ranchero, qui semblait compter les mules l’une j après l’autre , et regarder avec attention chacun des mozos j en particulier. Enfin le ranchero parut vouloir s’éloigner à son j tour. Le lepero Gregorito s’approcha de lui au même instant j pour lui demander la permission d’allumer sa cigarette à lai sienne. Une conversation à voix basse et très-animée s’engagea entre les deux hommes ; mais je ne me préoccupai pas d’un incident qui me parut insignifiant , et je pris le parti dei rentrer à mon logis. ;
La vue de ce convoi avait fait naître en moi une idée quej je voulais mettre sans retard à exécution. Le départ de la conduite , à l’escorte de laquelle je pouvais me joindre , m’of-l frait une occasion unique, non-seulement d’échapper aux: ennuis de la diligence , mais de satisfaire une dernière fois mai curiosité de voyageur, en explorant, avec toute sécurité et à petites journées , la longue route de Mexico à Vera-Cruz. Les mules de charge ne voyageant que très-lentement, i\ devait m’être facile de les rejoindre à quelques lieues de Mexico, grâce à la vitesse éprouvée de mon cheval, même en me réservant deux jours pour prendre' congé de mes amis Je me mis en toute hâte à faire mes dispositions de départ Il fallait d’abord trouver un cheval pour mon domestique Deux fois surmenée dans de longues traites en poursuivanu et en fuyant le bravo, sa monture avait succombé à la fatigu(| i quelques jours après notre arrivée à Mexico : je le chargea i de la remplacer. Quant à mon propre cheval , un de ceux qu< i
I j’avais ramenés de l’hacienda de la Noria, ce noble animal I justifiait parfaitement le nom de Storm * que je lui avais I donné ; la vigueur qu’il avait puisée dans les déserts le metj tait en état de supporter les plus rudes travaux.
Cecilio se mit aussitôt en devoir de faire son acquisition. Je lui avais recommandé d’y mettre toute l’économie désirable, et le drôle ne se conforma que trop scrupuleusement ! à mes instructions. Au bout de quelques heures, il vint m’annoncer qu un picador de ses amis allait lui amener un cheval qui remplissait toutes les conditions requises. Bientôt en effet je vis entrer dans la cour, tête basse et à pas lents, un I pauvre cheval au poil d’un jaune fauve, échappé sans nul I doute , dans la dernière course , aux cornes des taureaux du j cirque. Je me récriai fort quand le picador eut l’effronterie : de me demander dix piastres pour cette bête efflanquée; mais j enfin j’étais pressé, et puis, à part le trajet qu’il me fallait faire rapidement pour rejoindre la conducta, je ne devais voyager qu’à petites journées. Le picador et Cecilio, voyant mon impatience, s’entendirent pour vanter à tour de rôle les qualités cachées du cheval dont l’aspect était si piteux, et je comptai au maquignon une somme que mon honnête valet partagea sans doute avec lui.
I Tous ces préparatifs terminés , je fixai mon départ au len- I demain matin ; mais une série d’événements imprévus devait retarder de plusieurs jours l’accomplissement de mon projet. Le moment d’expédier à Vera-Cruz le riche convoi d’argent que je m’étais proposé d’escorter paraissait avoir été mal choisi. Une sourde inquiétude pesait sur les esprits. Des symptômes alarmants annonçaient une tourmente politique. Le lendemain même du jour où la conducta avait quitté Mexico, on en était à regretter qu’un convoi de deux millions fût exposé , en de pareilles conjonctures, aux hasards d’une longue