Chemisea de loile de Brelagne
Maris d’Espagne.
ne signalant pas ma présence sous une fenêtre , je courais grand risque de me morfondre ainsi toutes les nuits. J’eus recours à la musique , et j’achetai cette mandoline. Malheureusement, quoique musicien passable, je n’étais pas assez poëte pour composer un motif de sérénade, et j’en fus réduit à souder le plus convenablement possible , à un couplet du Romancero que je me rappelais , le dicton même qui m’avait décidé à quitter le manoir. C’est ce couplet que vous avez interrompu tout à l’heure. »
L’Espâgnol se remit à fumer comme un homme qui vient ' de remplir consciencieusement sa tâche et garda le silence.
« Et vous êtes encore garçon ? dis-je , fort surpris de cette conclusion aussi brusque qu’imprévue de l’histoire de don Jaime.
— Ce n’est pas la faute d’une espèce de duègne qui, depuis plus de quarante ans, portait des chemises de Bretagne, et SC trouvait forcée de s’eu tenir là bien malgré elle. Vous le concevez , j’étais venu pour épouser une femme jeune , riche et belle. Si la duègne eût été riche , par amour pour ma mère , je l’aurais épousée ; mais celle-là n’était pas riche, n’était plus jeune, n’avait jamais été belle.
— Hélas ! lui dis-je , vous vous êtes trompé d’un demisiècle , seigneur don Jaime. Cinquante ans plus tôt , toutes les chances eussent été en faveur d’un cavalier de votre mine et de votre tournure. Aujourd’hui, ce temps est passé, je le crains. >
Un sourire imperceptible effleura les lèvres du Biscayen ; je ne sus, pour le moment, si je devais l’attribuer à la reconnaissance pour mon compliment ou à l’incrédulité sur mon pronostic. Je repris après un court silence :
e Puisque je suis en veine d’indiscrétion et vous en veine d’indulgence, permettez, seigneur don Jaime, que je vous fasse une dernière question : Où diable avez-vous soupé ce soir? »
REMIGIO YASQGEZ.
A ces mots, le front de TEspagnol se rembrunit. Je craignis d’avoir abusé des droits d’une intimité trop récente ; mais soutenu par un juste orgueil, le Biscayen se sentait trop bon gentilhomme pour rougir d’étro pauvre.
c Ici parbleu , reprit-il en souriant d’assez bonne grâce, et j’ai l’bonneur de vous offrir une portion de mon souper. » L’Espagnol me tendit une cigarette.
« Quoi I c’est là votre souper?
— Une cigarette ! fi donc ! c’est un trop maigre repas pour le dernier descendant des comtes de Biscaye. J’en ai, s’il vous plaît, consommé plus d’une douzaine, et j’ai parbleu fort bien soupé après. »
Ce dernier trait parut avoir épuisé la résignation du pauvre gentilhomme, qui garda le silence pendant quelques instants, puis reprit avec une dignité pleine d’aisance et comme pour se débarrasser d’un hôte importun :
« Seigneur cavalier, je vous ai accordé la seule chose dont je puisse disposer en ce monde : l’hospitalité auprès de mon foyer ; usez-en à votre aise si cela vous convient ; mais , après une journée laborieuse, le moment est arrivé où j’ai besoin de repos. Que Dieu vous vienne en aide ! b L e Biscayen raviva la flamme du brasier , s’étendit sur son manteau, qu’il ramena sur sa figure après m’avoir fait un geste d’adieu , et resta ipimobile. Je jetai machinalement un coup d’œil autour de nous. Plus heureux que leur maître et à moitié cachés par le brouillard glacé de la nuit, les deux chevaux paissaient au moins l’herbe flétrie du terrain pierreux. Je m’inclinai , le cœur gros et avec une sorte do respect, devant cette misère profonde si noblement supportée.
« Seigneur don Jaime, repris-je la voix encore émue, il me reste à vous remercier de votre courtoisie et à vous faire une proposition que , sur mon âme et sur mon honneur , je serai heureux et fier de vous voir accepter : c’est de venir ,
sans qu’il m’en coûte rien , ajoutai-je , partager à votre tour ma chambre dans la venta. »
Le jeune voyageur tressaillit et se leva sur son séant ; ses yeux étincelaient sur son visage pâli. Il sembla hésiter un moment ; puis , me tendant la main :
a J’accepte, me dit-il; vous me rendez un service que je n’oublierai jamais. Je puis vous l’avouer à présent, j’ai vainement sollicité du huesped cette hospitalité, que je suis trop pauvre pour payer , et que cependant j’aurais achetée pour cette nuit, cette nuit seulement, au prix de mon sang. » Cette réponse était un mystère de plus pour moi ; mais don Jaime devenait mon hôte , et cette qualité m’interdisait toute question nouvelle. Nous prîmes les deux chevaux par la bride , et, sans échanger d’autres paroles, nous nous dirigeâmes vers la venta.
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Mon nouveau compagnon une fois installé dans ma chambre , je sortis sous prétexte de veiller à ce qu’on prît soin de nos chçvaux, et je commandai à Cecilio d’aller chercher à la cuisine de l’hôtellerie un souper suffisant pour deux personnes. Le Biscayen, après quelques façons , en voulut bien accepter sa part. J’avais déjà fait un repas assez copieux, et je ne touchai aux mets que par pure délicatesse, tandis que mon convive y faisait le plus grand honneur, tout en s’étonnant de ma sobriété.
c Que voulez- vous? lui dis-je pour expliquer mou abstinence ; c’est mon premier voyage dans ce pays, et je n’ai pas encore pu me faire à cette infernale cuisine. »
Et tandis que Cecilio, debout derrière nous, ouvrait des yeux démesurés en m’entendant affirmer que j’étais à mon début en fait de voyages , je ne pouvais m’empécher d’admi-
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rer avec envie chez mon hôte les formidables prouesses d’un appétit développé par vingt-quatre heures de jeûne.
« Maintenant, lui dis-je quand il ne resta plus que les assiettes, si le voisinage d’une jeune et charmante voyageuse, dont la chambre touche celle-ci, ne vous empêche pas de dormir , je crois que vous ferez bien de m’imiter. »
Et je m’étendis par terre dans mon manteau.
c Soit, dit l’Espagnol ; mais peuUôtre , avant de vous endormir, ne vous sera-t-il pas désagréable d’entendre un air de mandoline ?
— Vous êtes chez vous; mais vous ne vous offenserez pas si je m’endors en vous écoutant. »
En dépit de la couche froide et dure où j’étais forcé de chercher le sommeil, je n’entendis bientôt qu’un murmure confus de notes indécises, puis plus rien. Je me réveillai en sursaut sous l’impression d’une fraîcheur fort vive. La longue et mince chandelle collée à la muraille jetait ses dernières et fumeuses clartés dans la chambre, où je me trouvais seul ; l’Espagnol avait disparu ; la porte, entr’ouverle, laissait pénétrer l’air froid de la nuit qui m’avait réveillé : j’écoutai. Un silence profond avait succédé aux derniers murmures de la vaste hacienda; le coq chantait au loin. Surpris de la brusque disparition de mon compagnon, je me levai pour refermer la porte, et je jetai à tout hasard un coup d’œil dans la cour. Au milieu de l’obscurité, je crus apercevoir deux silhouettes noires à moitié cachées par un pilier. L’une d’elles était celle du gentilhomme biscayen, dont je distinguai la voix, quoiqu’il parlât bas ; l’autre m’était inconnue : mais, au timbre plus doux, aux accents qui, bien que voilés par la prudence, s’élevaient au milieu du calme de la nuit comme une tendre et suave mélodie, je ne doutai bientôt plus de la présence d’une femme. J’en avais assez vu, je repoussai la porte ; au grincement des gonds rouillés, une forme
légère disparut dans l’ombre d’un pilier plus éloigné. Le Biscayen se dirigea rapidement vers moi :
a No vous excusez pas, me dit-il ; vous avez, sans le vouloir, surpris un secret qui tôt ou tard devait vous appartenir ; mieux vaut donc que ce soit maintenant. Je parlais de vous d’ailleurs ; n’est-ce pas à vous que je dois l’un des plus heureux moments de ma vie? n’ai-je pas encore besoin cette nuit même d’une nouvelle preuve de cette amitié qui me sera désormais si précieuse? »
Don Jaime me fit alors en quelques mots le résumé rapide d’un roman commencé six mois auparavant à Mexfco, sous les ombrages de l’Alameda ; il s’agissait de projets d’union contrariés par la disparité des fortunes, de tentatives de fuite déjouées par une surveillance incessante jusqu’au moment où le père de celle qu’il avait aimée pour sa seule beauté, avant de se douter qu’elle fût riche, était parti pour la ramener à l’une des haciendas qu’il possédait dans l’intérieur du pays. C’était pour donner suite à un nouveau projet d’enlèvement que don Jaime avait amené deux chevaux ; mais à la troisième étape, c’est-à-dire à la venta d’Arroyo-Zarco, le pauvre jeune homme, qui suivait la voiture à distance, s’était trouvé à bout de ressources et n’avait pu obtenir accès dans rhôtellerie. Grâce à notre rencontre fortuite, cet obstacle avait disparu ; tout était prêt pour gagner Guanajuato. Là, don Jaime devait confier la fille de l’hacendero à une parente éloignée qui la cacherait dans un couvent jusqu’au moment où, les poursuites apaisées et le mariage couclu, il devait leur être facile de passer en Espagne. Malheureusement un nouvel obstacle se présentait : comment sortir de l’hôtellerie sans exciter les soupçons du huesped, et comment dissimuler cette fuite en sauvant les apparences ? Don Jaime avait pensé que je pourrais les accompagner en laissant à la venta mon domestique, dont nous emmènerions le cheval tout sellé. Dona Luzecita (c’était le nom de la fille de l’hacendero)
REMIGIO YASQUEZ.
passerait aisément pour Cecilio , et l’hôte , nous voyant sortir comme nous étions entres, ne pourrait concevoir aucun soupçon.
Il y avait tant d’éloquence dans le regard suppliant du Biso^ayen, que je fus sur le point de me lancer tôte baissée dans cette nouvelle aventure ; mais la réflexion me retint, et je refusai le concours qui m’était demandé. Don Jaime soupira, et sortit de la chambre. Quelques minutes après, il était de retour ; la jeune voyageuse l’accompagnait. Un rebozo soigneusement drapé à la mode mexicaine entourait sa tête et son visage. Les plis du voile de soie ne laissaient entrevoir qu’un étroit bandeau de cheveux de jais, un front que la honte empourprait, et, sous l’arc do noirs sourcils, deux yeux chastement voilés de leurs longues paupières.
e Que ne vous devrais-je point, seigneur cavalier, me ditelle de cette voix harmonieuse dont le timbre m’avait charmé quelques minutes auparavant, si vous consentiez à nous prêter un appui dont, je rougis de l’avouer, le refus ne changera pas une résolution inébranlable? »
Je sentis ma volonté faiblir à ces simples paroles et au regard qui les accompagna ; je balbutiai quelques lieux communs de prudence et de devoir.
a Votre présence, ajouta l’Espagnol, peut conjurer un grand malheur; car je l’aime tant que, plutôt que de me la voir enlever, je la tuerais. »
Fière et reconnaissante à la fois de cet élan de la passion qu’elle inspirait, la jeune femme releva les yeux qu’elle avait tenus baissés jusqu’alors, et couvrit l’Espagnol d’un regard chargé de ces étincelles brûlantes que l’impétuosité créole ne sait pas longtemps contenir ; c’est ainsi qu’elle voulait être ' aimée. Puis, me tendant une de ces mains que Dieu semble avoir modelées tout exprès pour les Blexicaines : « Vous consentez, n’est-ce pas? » me dit-elle.
Les moments étaient précieux, minuit avait sonné : je ne
me sentis pas la force de répondre par un nouveau refus. Transporter nos selles et nos valises jusqu’aux écuries pour harnacher nos chevaux sans donner de soupçons, fut l’affaire d’un instant. La nuit était profonde dans les écuries ; ce ne fut qu’à la lueur de nos cigares que nous pûmes distinguer nos montures. Dans la cour, les deux cochers, conducteurs ^ de la voiture, dormaient près de leurs mules.
« Holà ! l’ami, me dit l’un d’eux en bâillant, faut-il de si bonne heure déjà partir?
— J’ai une longue roule à faire, répondis-je ; mais soyez tranquille, le coq n’a pas encore chanté. >
Le ronflement du côcher, un instant réveillé, ne tarda pas à se mêler de nouveau aux bruits nocturnes des écuries, et nous pûmes achever à tâtons notre besogne sans nouvelle interruption. Nous disposâmes de notre mieux le second cheval de don Jaime pour la fille de l’hacendero.
Une seule formalité restait à accomplir : avertir Cecilio du rôle qu’il devait jouer en notre absence. Je me dirigeai vers la chambre qu’il occupait. La nuit avait été pour lui , féconde en surprises de tout genre, et celle qui l’attendait encore ne devait pas être la moins douloureuse. Le pauvre garçon dormait à poings fermés quand je l’éveillai, non sans peine.
« Écoute *, lui dis-je quand il fut en état de m’entendre, tu vas continuer à dormir comme tu le faisais tout à l’heure jusqu’à dix heures du matin, si cela t’est possible, ou du moins reste invisible dans ta chambre. Les raisons les plus impérieuses exigent que personne dans la venta ne soupçonne ta présence jusqu’à l’heure dite. Alors tu te glisseras inaperçu hors de l’hôtellerie, ce qui te sera d’autant plus facile que j’emmène ton cheval et que tu t’en iras à pied. Tu suivras ensuite la route de Celaya, fût-ce pendant toute la
i . Au Mexique-, l’usage veut que le matire tutoie le valet.
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journée, jusqu’au moment où tu m’auras rejoint à la venta de la Soledad, où je t’attendrai.
— J’exécuterai les ordres de Votre Seigneurie, » dit Gecilio en courbant tristement la tête , comme écrasé par cette dernière déconvenue.
Mes deux compagnons de fuite étaient en selle à mon retour. Don Jaime semblait frissonner sous lo froid de la nuit, et sa belle compagne, la tête enveloppée de son voile de soie, les épaules couvertes de la manga mise à l’envers, était complètement déguisée à des yeux indifférents ; cependant l’agitation convulsive de son sein et ses sanglots étouffés à grand’peine trahissaient une émotion violente. Je compris les sentiments qui l’agitaient, et je ne pus m’empêcher de jeter un mélancolique regard dans la direction de la chambre où dormait le père de dona Luz. En ce moment solennel , la générosité castillane s’éveilla dans le cœur de don Jaime.
c Luzecita, dit-il d’une voix étouffée, il est encore temps de rester; c’est votre père que vous quittez. »
Rappelée par la voix de don Jaime au sentiment qui dominait tout son être, la jeune fille tressaillit , l’univers disparut à ses yeux ; prenant la main de celui qu’elle aimait, et la portant à scs lèvres avec la soumission passionnée d’une esclave de l’Orient ;
« Je n’ai plus de père, dit-elle d’une voix douce et ferme ; partons. »
A ce cri suprême de la passion, qui, semblable au feu, épure l’atmosphère autour d’elle , mes derniers scrupules s’évanouirent. Nous traversâmes la cour en silence. Le huesped dormait étendu sur le sol, en travers la porte ; je le touchai du bout de ma lance et sans parler : il se leva avec la promptitude machinale d’un homme accoutumé à être réveillé à toute heure.
« Déjà en route? dit-il en recevant le prix de nos chambres. Et ce seigneur aussi, toujours avec ses deux chevaux ?
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— Oui, répondis-je ; ce cavalier, mon domestique et moi, nous sommes attendus à l’hacienda de San-Francisco avant le jour.
— Bon voyage, > dit-il ; puis il ouvrit la porte, qui se referma bientôt sur nous.
Nous suivîmes pendant quelques minutes le chemin do Mexico, pour nous conformer à la fausse indication que j’avais jetée au huesped, et nous tournâmes bride tout à coup dans la direction de Celaya, c’est-à-dire du côté opposé, en ayant soin de faire un détour pour éviter de passer devant l’hacienda. ün brouillard humide et glacé couvrait au loin la plaine ; le vent de la nuit déchirait de temps à autre ces vapeurs mobiles, et on pouvait voir le sol couvert d’un blanc manteau de givre. A quelques pas de nous, mais voilée par la brume, nous apparut bientôt une lueur douteuse qui brillait comme une étoile près de s’éteindre : c’était le foyer du gentilhomme biscayen. Nos chevaux fendaient impétueusement le brouillard, que leurs naseaux aspiraient et vomissaient en tourbillons pressés. Bien que partageant l’impatience fiévreuse de mes deux- compagnons, je ne pouvais me défendre d’une certaine émotion en comparant l’avenir incertain vers lequel ils s’élançaiènt en aveugles à ces vapeurs épaisses qui dérobaient à nos yeux l’horizon et la route. Nous ne tardâmes pas à mettre une large distance entre nous et la venta. Nous ralentîmes alors le pas ; une lueur grisâtre commençait à éclairer les objets autour de nous ; à l’est, et derrière les collines encore couvertes de brume, une raie blanche signalait l’aube.
« Arrêtons-nous ici un instant , dis-je au Biscayen, et laissons souffler nos chevaux pendant que je vais mettre pied à terre pour écouter si l’on ne nous poursuit pas. »
Nous avions franchi à peu près huit lieues dans le plus profond silence, car le cas était de ceux où le cœur trop plein impose un frein sévère à la bouche. L’oreille collée sur le sol, j’écoutai avec anxiété si quelque pulsation souterraine
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n’indiquait pas un galop lointain de cavaliers : nul bruit, nul écho ne s'éveillait sous terre, et la plaine devait être déserte dans un large espace autour de nous. Je sentis alors la tranquillité succéder chez moi à l’agitation d’une longue course ; je m’assis sur l’herbe et j’engageai mes compagnons à m’imiter. Ce moment de sécurité passagère fit éclater chez eux l’explosion des sentiments que cette fuite à toute bride avait comprimés pendant de trop longues heures. Comme le givre qui disparaissait à vue d’œil à mesure que les premières teintes de soleil venaient rougir l’hérbe de la plaine, ainsi l’inquiétude s’enfuyait et faisait place dans le cœur des deux amants à la confiance et à l’exaltation délirante qu’y versaient à la fois l’air du matin, la jeunesse et la passion. A peine la jeune femme eut-elle mis pied à terre, qu’obéissant à l’ir^ résistible impulsion de sa nature américaine, elle étreignit dans ses bras celui qui désormais remplaçait pour elle le monde entier qu’elle avait oublié. Le front mélancolique et flétri de l’Espagnol sembla pour un moment resplendir et rayonner sous ces caresses passionnées; puis, succombant à une émotion trop vive, il pâlit, chancela et ferma les yeux. Dona Luz poussa un cri déchirant.
« Soyez sans crainte, lui dis-je, le bonheur ne tue pas. »
Je déposai doucement sur l’herbe don Jaime toujours immobile, et dona Luz, s’agfenouillant près de lui, le couvrit de larmes et de baisers, ün si doux remède eut promptement rappelé à la vie le jeune Èiscayen. Don Jaime fit alors quelques pas vers mol, tandis que la jeune créole, en se détournant , cachait sa figure de ses deux mains, avec ce singulier mélange de passion et de pudeur qui prêtait un nouveau charme à sa beauté.
« Vous n’irez pas plus loin, me dit le Biscayen ; àusiii bien vous n’en avez fait que trop pour votre responsabilité, et je n’ai que trop abusé de vous ; mais, avant de nous séparer, j’ai un dernier service à vous demander : c’est de tro-
quer votre manteau contre le mien ; le vôtre sera pour moi une sécurité de plus. >
Je consentis à l’échange qu’il sollicitait.
« Vous ne gagnerez pas à ce marché, reprit don Jaime en souriant ; mais vous m’aurez rendu un grand service. Puisque vous ne savez pas où vous allez, peut-être le hasard vous poussera-t-il à Guanajuato. Je passerai une quinzaine de jours dans l’une des auberges de cette ville, et vous m’y trouverez sans doute, trop heureux de pouvoir vous exprimer une fois encore une reconnaissance que je conserverai toute ma vie. »
Le moment était venu de nous séparer. Nous aidâmes dona Luz à remonter sur son cheval ; puis don Jaime se remit lui-méme en selle. Détachant alors la mandoline suspendue à ses arçons ;
« Prenez-la, me dit-il, et gardez-la en souvenir de moi. Pendant longtemps cette mandoline et l'espérance ont été ma seule fortune ; aujourd’hui, à la place de l’espérance. Dieu m’a donné la réalité. »
Des larmes vinrent mouiller ses paupières. Il me tendit de nouveau la main, dona Luz me paya d’un sourire plus qu’elle ne me devait, et tous deux s’éloignèrent. Je les suivis du regard en pensant involontairement à la distance fatale qui sépare trop souvent la coupe des lèvres. La brume matinale les eut bientôt dérobés à mes yeux.
Resté seul au milieu de la plaine déserte du Casadero, je demeurai quelque temps, je l’avoue, fort embarrassé. Assez loin encore de toute habitation, je me demandai si je ne devais pas tqumcr bride et regagner l’hacienda d’Arroyo- Zarco; mais le soleil éclairait si vivenftnt la plaine, l’air du
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matin était si bienfaisant, que l’hésitation et le découragement disparurent comme les vapeurs sur les collines, qui avaient repris leur teinte azurée. Je me remis en route. Deux lieues à peine devaient me séparer de la venta do la Soledad, où j’avais donné rendez-vous à Cecilio. L’hôte, me voyant arriver avec une guitare en bandoulière, me prit pour quelque touriste mélomane venu à point pour le distraire , et me parla de son goût poür la musique en homme qui avait grand désir de m’entendre. Je dus répondre à ses instances par un refus formel, et je me hâtai de m’installer dans la chambre la plus reculée de la venta. A la tombée de la nuit seulement, Cecilio me rejoignit. Il n’avait rien de nouveau à m’apprendre; à midi, heure où il s’était glissé hors de l’hacienda, tout y était parfaitement calme. Ce renseignement me tranquillisa sur le sort des fugitifs, et, délivré de toute inquiétude de ce côté, je résolus de passer la nuit à la venta. Le pauvre Cecilio, qui venait do faire à pied dix lieues de route, ne pouvait plus se tenir, et moi-même j’avais besoin de forces pour reprendre, le jour suivant, une poursuite qui menaçait de se prolonger bien au delà de mes prévisions.
Le lendemain de bonne heure, nous étions en selle et nous galopions sur la route de Celaya, où nous espérions rejoindre don Tomas. C’était un voyage de deux journées à faire, et ces deux journées furent signalées à peu près par les mêmes contre-temps qui avaient marqué la première partie de cette singulière excursion. Dans toutes les hôtelleries où nous nous arrêtions , don Tomas nous avait précédés de quelques heures. Enfin j’arrivai à Celaya, et je descendis au itfeson de Guadalupe, au moment où Cecilio enregistrait soixante- dix lieues parcourues depuis notre départ de Mexico, avec la pensée consolante toutefois que, d’après les renseignements qui m’avaient été donnés, nous touchions décidément au terme de notre course. Malheureusement, par 226 ;
une sorte de fatalité, ce terme devait encore reculer au moment môme où je croyais l’atteindre. A Celaya comme à Arroyo-Zarco, je manquai don Tomas d’upe demi-heure. Don Tomas, en quittant Celaya, s’était dirigé sur Irapuato. Nous partîmes pour Irapuato. Dans l’unique hôtellerie de cette bourgade, personne ne l’aveit vu. On l’y connaissait cependant; car l’hôte m’apprit que don Tomas était propriétaire et habitant d’une maisorf isolée située au pied du CSsrro del Gigante ( pic du Géant).
a Où est le Cerro del Gigante? demandai-je alors, noo sans appréhender que ce fût à cent lieues plus loin.
— C’est, me répondit l’hôte , la montagne la plus élevée de la sierra qui domine Guanajuato; en partant demain au point du jour, vous y arriverez à la tombée de la nuit. » Irapuato est à quatre-vingt-dix lieues de Mexico. Pour gagner Guanajuato , j’avais une vingtaine de lieues encore à faire. Je me souvins que Guanajuato était la ville où le gentilhomme biscayen devait conduire do5a Lu^. Outre la certitude d’y rencontrer don Tomas, j’avais doncA’espoir d’y connaître le sort d’un homme auquel je m’intéressais déjà comme à un vieil ami. Cette double considération me détermina.
a Eh bien! dis-je à Cecilio, nous irons attendre cette fois don Tomas Yerdugo dans sa propre maison, où il paraît être singulièrement pressé de rentrer. >
La route de Guanajuato serpente à travers un ravin d’une longueur interminable, appelé Canada de Marfil; ce fut seulement quelques heures avant le déclin du jour que j’atteignis la ville, dont je traversai rapidement les rues escarpées pour me diriger sans perdre du temps vers le Cerro del Gi-' gante. La route que j’eus à suivre au sortir de la ville était coupée de ravins et de nombreux monticules. Je ne tardai pas à regretter de m’ôtre engagé dans ces déûlés, lorsque le soleil commençait déjà à baisser et qu’il restait si peu de jour pour traverser des chemins inconnus. A mesure que
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nous avancions , la nature devenait de plus en plus sauvage; des cours d’eau qui bouillonnaient contre les pierres, des corbeaux qui croassaient au-dessus de nous, étaient les seuls bruits, les seuls hôtes de ces solitudes.
a Ah! seigneur, me dit Cecilio en se rapprochant de moi dans un moment de halte où je cherchais à me rappeler les instructions qu’on m’avait données, cet endroit me paraît un vrai coupe-gorge, et le moindre mal qui pourra nous arriver sera de nous égarer pour toute la nuit dans ce labyrinthe de montagnes, où le froid me gagne déjà. >
Je n’étais pas insensible non plus à la fraîcheur qui commençait à régner dans ces bas-fonds, et je jetai sur mes épaules la manga que le Biscayen m’avait donnée en échange de mon manteau. Je commençais en outre à partager les craintes de mon domestique ; mais je jugeai à propos de ne pas laisser paraître mon inquiétude , et je continuai d’avancer, bien sùr du reste d’étre dans le bon chemin, quoique l’obscurité s’épaissît de plus en plus. Des ravins pierreux, des roches abruptes, des crêtes dépouillées, s’étendaient devant nous ou se dressaient sur nos têtes. Déjà les montagnes projetaient de longues ombres dans les vallées, le brouillard montait en légers flocons, des bas-fonds où murmuraient les ruisseaux, jusqu’aux sommités que le soleil éclairait encore de ses derniers rayons, et le pic du Géant, qui m’avait semblé si rapproché, s’élevait toujours à la même distance, couronné d’une auréole de pourpre et dominant les hauteurs voisines avec une sombre majesté, comme le gardien des trésors mystérieusement enfouis dans les entrailles de la sierra.
c Vous savez le proverbe, seigneur maître, poursuivit Cecilio : tel qui va chercher de la laine s’en retourne souvent tondu. Quelque chose me dit que nous nous sommes engagés dans une aventure fâcheuse. Qui peut être en effet ce don Tomas, que tout le monde connaît'sur la roule et sur
qui nous ne pouvons jamais mettre la main? Quelque chef de bande, sans aucun doute, qui a ses motifs pour se cacher ainsi; et je crains, conlinua-t-ü en baissant la voix, que ces gorges ne soient pas aussi désertes qu’elles le paraissent. Ah! Jésus! n’ai-je pas vu reluire le canon d’une carabine là-haut, parmi ces branchages? >
Je portai involontairement les yeux dans la direction que signalait Cecilio ; mais le vent seul agitait les buissons épais qui couronnaient la crête des talus, et que je commençais à ne voir que confusément à travers la brume. J’affectai de rire des craintes de mon valet, quand il me sembla entendre au milieu du silence un craquement semblable à celui d’un fusil qu’on arme. Au milieu du ravin où je me trouvais, ravin encombré de rochers éboulés, nos chevaux ne pouvaient avancer que lentement. Je pressai néanmoins le pas. Tout à coup une lueur brilla au-dessus de nos têtes, un sifflement aigu déchira nos oreilles, et une détonation résonna dans le ravin, accompagnée d’un bruit sec semblable à celui d’une balle qui s’aplatit sur un rocher.
c Ah! le coquin! s’écria en même temps une voix qui semblait partir de la crête du talus, je l’ai manqué. >
Mon premier mouvement fut de fermer les yeux dans l’attente d’un second coup. Un instant se passa dans une anxiété terrible, pendant que les derniers échos répercutaient encore l’explosion , puis je levai la tête pour chercher d’où la balle était partie; mais le brouillard enveloppait les hauteurs, et je ne pus rien distinguer. Un lambeau de la banderole de ma lance me prouva seulement que la balle avait dû passer à deux pieds de mon corps, et que j’avais réellement servi de point de mire.
c C’est bien à moi qu’on en voulait , dis-je à Cecilio ; en route, et tâchons de gravir l’escarpement chacun de notre côté pour mettre la main sur le drôle qui, par-dessus le marché, semble si^furieux de m’avoir manqué.
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— D’abord, s’écria Cecilio, à qui celte reconnaissance ne souriait que médiocrement, rien n’indique qu’on ait tiré sur vous, et d’ailleurs je ne vous quille pas ; c’est le devoir d’un bon serviteur d’être toujours à côté de son maître. »
J’arrivai plus vite que lui au sommet du ravin; mais, si loin que ma vue pût atteindre, je n’aperçus devant moi que les collines lointaines déjà nuancées d’un beau violet, quelques champs où le maïs se balançait tristement, des teintes plus foncées qui annonçaient les crevasses de la sierra, partout un paysage lugubre et attristant que voilait l’ombre du crépuscule. La prudence me faisait un devoir de continuer ma route sur les hauteurs, et j’avançais, car il n’était plus temps de revenir sur mes pas. Je ne marchai pas longtemps sans apercevoir au loin un bâtiment assez vaste ; nulle fumée ne s’élevait du toit , et probablement cette maison était déserte. Ce devait être quelque usine abandonnée , et , à mesure que j’en approchais, le délabrement des murailles, les interstices des toitures, me confirmaient dans celte pensée. Au moment où Cecilio mettait pied à terre pour s’assurer s’il n’y avait en effet aucun habitant, arrivait à toute bride, par un chemin détourné, un cavalier, une carabine à la main. Le cavalier s’arrêta brusquement à mon aspect, et me considéra pendant quelques secondes avec un air de répugnance et d’appréhension. Puis, avec un grand éclat de rire :
c Vous n’êtes donc pas Remigio Vasquez? me demanda-
t-il.
— Pas que je sache, lui répondis-je.
— Ah! seigneur cavalier, que de pardons j’ai à vous demander! C’était sur Remigio Vasquez que je croyais tirer. »
Le drôle se mit à rire de plus belle et reprit avec un accent de regret :
« Carambal dire que je vous ai manqué à vingt pas, moi qui vous tenais si bien au bout de ma carabine ! Mais un mou-
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vement brusque que vous avez fait vous a sauvé la vie. Ah ! croyez bien que j’en suis désolé.
— De m’avoir manqué, sans doute ; mais brisons là ; aussi bien , l’heure et le lieu sont tels qu’il pourrait me- plaire de prendre ma revanche à bout portant.
— Et de quoi ? reprit-il d’un ton plus sérieux ; je vous croyais mon ennemi et je me trompais; j’ai tiré sur vous et je vous ai manqué : tout cela se compense parfaitement, et je ne vous en veux pas le moins du monde. »
L’inconnu paraissait si convaincu de la force de son argument, que je ne pus m’empêcher de sourire en lui demandant si j’étais encore loin du Cerro del Gigante.
€ Une bonne carabine y lancerait d’ici une balle en ligne droite; mais, dans les détours des ravins, vous avez encore au moins deux heures de marche , et , comme la nuit avance et que les chemins sont peu praticables dans l’obscurité, j’offre à Votre Seigneurie l’hospitalité sous mon toit, pour vous prouver que je n’ai pas de rancune. s
L’aspect délabré de la maison ne me promettait qu’une hospitalité bien chétive, mais l’offre m’en paraissait faite avec franchise ; j’étais, en outre, de ces voyageurs peu chargés de bagages , avec lesquels les voleurs n’échangent que des saluts sur les routes. Je ne vis donc nul inconvénient à accepter la proposition qui m’était faite, et je mis pied à terre. L’inconnu m’introduisit dans une vaste salle dont la toiture offrait de nombreuses solutions de continuité, et, pendant qu’il aidait Cecilio à desseller les chevaux, je pus voir, aux instruments qui encombraient la pièce, que j’étais dans un de ces ateliers métallurgiques {haciendas de bénéficia) où l’argent extrait des mines reçoit le dernier traitement. Mon nouvel hôte ne tarda pas à revenir, et, après avoir allumé une de ces torches qui servent aux mineurs, m’engagea à me considérer comme chez moi. La misère paraissait avoir élu domicile dans ce bâtifaent en ruines, et je
REMIGIO VASaUEZ. i 5l
ne pus m’empêcher de remarquer avec un certain malaise que rien ne semblait y indiquer le moindre préparatif du souper le plus frugal. Je m’assis en face de mon hôte et j’essayai de prendre patience en l’interrogeant sur l’usage des divers instruments qui frappaient mes yeux pour la première fois; mais le temps se passait, et rien ne me faisant pressentir que l’on pensât à se mettre à table, j’abordai franchement la question.
t J’ai grand’faim, lui dis-je. ■
— Et moi aussi, > répondit-il gravement, mais sans bouger,
Je 'craignis de n’avoir pas été assez explicite.
c A quelle heure soupez-vous d’ordinaire? Pour moi, toute heure m’est bonne quand -j’ai faim comme à présent.
— Toute heure m’est également bonne pour souper , mais aujourd’hui je ne soupe pas. »
Cette réponse me consterna; heureusement Cecilio s’était à tout hasard muni de quelques mètres de viande sèche '. Je pus, en renversant les rôles , offrir un repas frugal au singulier amphitryon que le hasard m’avait départi, et qui ne se fit pas prier pour accepter.
« Il me paraît clairement constaté, lui dis-je après que nous eûmes terminé notre modeste collation , qu’il y a- de par le monde un certain Remigio Vasquez qui n’est guère de vos amis ; que vous a-t-il fait?
— Rien encore jusqu’à présent, et je ne tirais aujourd’hui sur lui , c’est-à-dire sur vous , que purement par précaution , et pour l’empêcher de me nuire. »
Puis Florencio Planifias (ainsi s’appelait mon hôte) entra dans de longs détails sur ses propres affaires. C’était un de ces mineurs obstinés qui ont toute leur vie à lutter contre
t . Dans certaines parties du Mexique, la viande de boucherie est découpée en lanières, séchée au soleil et débitée à la mesure, comme le ruban, la corde ou la toile.
des illusions toujours nouvelles, et qui, semblables au joueur malheureux, se croient constamment à la veille de devenir riches à millions , sans que jamais les rudes leçons de l’expérience puissent avoir raison de leur coupable entêtement. Son histoire était celle de beaucoup d’autres. Jadis propriétaire principal d’une riche mine d’argent, puis d’une hacienda de beneficio florissante, il avait vu le filon tomber en borrasca ' , et le manque de capitaux l’avait forcé de suspendre les opérations de ses ateliers métallurgiques. Suivant les usages du Mexique en matière de prescription , l’usine ainsi abandonnée pouvait devenir la propriété de celui qui dénoncerait la détresse de l’exploitation. Cette dénonciation, suspendue sur la tête deFlorencio Planillas, était pour lui une perpétuelle menace qui troublait ses jours et ses nuits. Son esprit inquiet voyait partout un rival prêt à le dépouiller, quand un inconnu était venu l’avertir qu’un individu , nommé Remigio Vasquez, était arrivé la veille à Guanajuato avec l’intention avouée de profiter de la suspension des travaux de l’usine pour se la faire adjuger. C’était un rude coup pour Florencio Planillas que d’être dépossédé d’une propriété qui l’avait enrichi dans le passé et lui promettait de plus grands avantages dans l’avenir. C’était un de ces cas où les Mexicains ont l’habitude d’en appeler au couteau, et Florencio avait juré la mort de Remigio Vasquez.
« Je ne l’ai jamais vu, ajouta-t-il en finissant; mais son signalement m’a été donné d’une manière si exacte , qu’il ne m’échappera pas. Je l’avais cherché inutilement tout le jour à Guanajuato, quand ce soir, à mon retour, trompé par l’obscurité, abusé par une vague ressemblance et surtout par la couleur de votre manteau, j’ai pensé que c’était lui qui poussait l’audace jusqu’à venir explorer les lieux, et ce n’est
^ . Borrasca est le terme consacré dans les mines pour exprimer le moment où les travaux deviennent stériles.
RËMIGIO VÂSQUëZ. 153
qu’en vous voyant de plus près que j’ai reconnu mon erreur. Je ne vous en veux pas, je vous le répète, de vous avoir manqué; mais désormais je me servirai de mon couteau. El cuchillo no suena ni truena (le couteau ne fait ni bruit ni explosion), comme dit mon ami Tomas Verduzeo.
— Verdugo! voulez- vous dire, interrompis-je.
— Vous le connaissez? s’écria Florencio en riant. La plaisanterie est excellente; mais vous ne l’employez pas avec lui, je pense.
— Quelle plaisanterie ?
— nombre! ne savez- vous pas que son nom véritable est Verduzeo, et qu’on ne l’appelle Verdugo ‘ que parce qu’il lui arrive parfois de se faire justice lui-même dans ce qu’il appelle ses affaires de conscience ? »
Cette particularité sur le caractère de l’homme que je poursuivais si opiniâtrement me fut des plus désagréables, je l’avoue ; mais j’étais bien aise d’avoir sur son compte de plus amples détails , et je m’informai près de mon hôte du nombre de fois qu’il était arrivé à don Tomas de mériter son redoutable surnom. <
« Ma foi, répondit Florencio, ce sont des choses dont on n’aime pas toujours à tenir un compte très-exact : peut-être ne le sait-il pas lui-même ; mais vous jugeriez peut-être mal don Tomas d’après ce que je vous dis là. Le seigneur Verduzeo n’est pas égoïste ; ce n’est pas toujours pour son propre compte qu’il tue son prochain, et, pourvu qu’on lui donne des raisons solides (le mineur appuya sur ce mot), on le trouve toujours prêt à rendre service : il me le disait encore ici ce matin même.
— Diable ! m’écriai-je, c’est un homme fort estimable que don Tomas, et je suis très-impatient de faire sa connaissance. »
t. Verdugo, Luurruau, el par extension un poignard affilé.
En dépit de cette gasconnade effrontée , mon vif déair de rejoindre don Toraas s’était dissipé comme par magie , et , trop avancé pour reculer désormais , je formai les vœux les plus sincères pour le manquer encore une fois , ne fùt-ce que d’une minute, au Cerro del Gigante. La nuit s’acheva sans autre incident que la nécessité où je me trouvai de prêter à mon hôte un pan de ma manga pour le mettre à l’abri du froid que la toiture à jour laissait pénétrer, et je pris congé de lui au matin, en le remerciant sérieusement d’une hospitalité qui s’était réduite pour lui à manger les trois quarts de mon souper et à profiter de la moitié de mon manteau. Il est vrai que, quelques heures auparavant, le drôle avait failli me tuer.
Je repris ma marche interrompue la veille dans la direction du Cerro del Gigante. Armé de ma lance, dont la banderole déchirée rendait témoignage du danger que j’avais couru , escorté de Gecilio et affublé de la guitare du gentilhomme biscayen, j’avais un faux air du chevalier errant de la Manche , suivi de son écuyer et en quête de quelque aven- • ture périlleuse. Celle-ci ne laissait pas d’être délicate : car, je le savais maintenant à n’en point douter , c’était sur tes traces d’un bravo mexicain que je courais inutilement depuis ' six jours. Cependant ma recherche avait de fait un but de sécurité personnelle. J’étais bien convaincu de n’avoir rien à démêler avec ce don Tomas; mais il pouvait y avoir sous jeu quelque dangereuse méprise. Les bravi du Mexique , comme ceux de tous les pays où l’on exploite encore cette formidable industrie, commencent d’abord par tuer, quittes à reconnaître plus tard leur erreur ou à se faire payer double besogne. Il était donc important de constater bien clairement mon identité aux yeux d’un drôle de cette trempe, et de prévenir tout fatal quiproquo. Décidé par cette considération surtout, je me dirigeai assez résolûment vers le Cerro del Gigante, et j’arrivai bientôt à une maison d’assez belle ap-
REMIGlü VASQUEZ. 15S
parence, située au pied de la montagne. Un ruisseau ombragé de sycomores coulait en murmurant près de la porte. Mon hôte de la nuit précédente m’avait trop minutieusement décrit la demeure du bravo pour que je pusse la méconnaître. Je m’adressai à un domestique qui étrillait à l’entrée un cheval d’une rare beauté, et m'informai avec toute la politesse convenable si le cavalier Verduzco était visible.
< Non, seigneur, me répondit l’homme. A peine arrivé hier soir, il a été mandé à Guanajuato pour une affaire d’urgence qui ne lui permettra guère de revenir que dans trois jours , et peut-être même sera-t-il obligé de repartir tout de suite.
— Et pour quel endroit? demandai-je.
— Je n’en sais rien, > répondit le domestique d’un ton sec.
Je n’insistai pas davantage et je tournai bride.
De retour à la ville , je m’informai de la plus modeste des trois ou quatre hôtelleries qui existent à Guanajuato, bien convaincu que c’était celle-là que devait avoir choisie de préférence le Biscayen à son arrivée. Mon espoir ne fut pas trompé, et la première personne que je rencontrai dans la cour de la posada où je descendis fut don Jaime de Viilalobos. 11 se disposait à sortir quand je me présentai inopinément à ses yeux, et j’eus à peine le temps de mettre pied à terre qu’il me pressa dans ses bras, à la mode du pays. De mon côté , je m’informai avec intérêt de ses aventures depuis notre séparation. J’appris qu’il était arrivé à Guanajuato à peu près quatre jours avant moi , et qu’il était au comble de ses vœux. Un prêtre , que la parente de dona Luz avait gagné , les avait mariés sans difiRculté , et depuis ce temps la jeune femme , cachée dans un couvent à la grille duquel il pouvait la voir
tous les jours , n’attendait que le moment où les mesures que prenaient son mari leur permettraient de quitter le Mexique. Une seule circonstance cependant causait à ce dernier quelque inquiétude : il croyait avoir rencontré la veille dans les rues l’un des serviteurs qui accompagnaient le père de sa femme à la venta d’Arroyo-Zarco.
« Mais comme je crois voir partout, me dit-il gaiement, des figures de traîtres et d’espions, il est plus que probable que je me suis trompé et qu’on me cherche encore bien loin de l’endroit où je suis aujourd’hui. Et vous, ajouta-t-il, avezvous mis enfin la main sur don Tomas Verdugo?
— Non, repris-je, et je compte bien à présent lui rendre la pareille, car ce que j’ai appris sur son compte me donne autant d’envie de l’éviter que j’en ai eu jusqu’à présent de le joindre. »
Et je racontai à don Jaimo mon aventure dans le ravin avec Florcncio Panifias. «Voire manteau, ajoutai-je, a failli me jouer un mauvais tour; car il est semblable, à ce qu’il parait, à celui que porte le dénonciateur de Floreçcio, Remigio Vasquez. »
A ce nom , don Jaime devint pâle et s’écria :
* Quoi 1 c’est Remigio Vasquez qu’on a voulu tuer dans votre personne ! c’est lui qu’on accuse d’une dénonciation à laquelle il est si loin d’avoir pensé I Âhl mes pressentiments ne m’ont pas trompé.
— Pourquoi?
— Remigio Vasquez est le nom que je porte ici. »
Cette révélation inattendue me fit tressaillir à mon tour. Quelques heures avaient suQi pour exciter contre don Jaime un homme qui ne l’avait jamais vu, et peut-être, en ce moment même , la vengeance d’un père irrité avait-elle été remise entre des mains plus redoutables, entre celles du bravo. Cependant je no dévoilai pas entièrement ma pensée au Biscayen; je l’engageai seulement à ne pas sortir de quelques
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REMIGIO VASQÜEZ. 157
jours, s’il était possible; mais le gentilhomme espagnol avait repris tout son sang-froid.
e Non , me dit-il , Luzecita m’attend au couvent ; tromper son attente , ce serait la plonger dans une cruelle inquiétude. D’ailleurs, nul ne peut échapper à son destin. »
Notre conversation se prolongea quelque temps encore. Comme elle prenait insensiblement un tour lugubre, j’essayai de plaisanter sur notre position actuelle.
e Quant à moi , lui dis-je , je serai plus prudent que vous ; je vais aller m’enfoncer dans la mine la plus profonde, et j’aurai bien du malheur si ce terrible Yerdugo vient à me rencontrer à dix-huit cents pieds sous terre. »
Nous nous séparâmes , don Jaime pour aller au couvent où il était attendu, moi pour visiter une des mines les plus rapprochées de Guanajuato. Comme je traversais 1a place avant de sortir de la ville, je crus apercevoir sur le seuil d’une pulqueria la figure connue do Florencio Planifias. Enchanté de pouvoir le détromper sur les intentions de Reraigio Vasquez , ou pour mieux dire de don Jaime, je m’avanijai de ce côté, malgré la répugnance que m’inspiraient ces hideux cabarets mexicains, où la populace mâle et femelle s’abreuve de l’horrible breuvage du pulque * fermenté. Soit que Florencio ne m’eût pas aperçu , ou qu’il ne voulût pas me reconnaître , il disparut bientôt dans l’intérieur de l’établissement. La vie de don Jaime dépendait sans doute de l’entrevue que j’allais avoir avec Florencio : il n’y avait pas à balancer. J'enjambai pardessus quelques buveurs en haillons étendus ivres -morts en travers de la porte, et j’entrai dans la pulqueria. C’était une des plus pittoresques que j’eusse vues. Les murailles étaient couvertes de fresques incroyables , de personnages grotesques ou rébarbatifs, de scènes d’ivrognerie , de meurtre, d’amour,
^ . Sève de l’aloès, qui, d'abord douce comme de l’eau de miel, devienl, par la fermenlalion, .aigre, puanle et capiteuse.
de géants et de nains , de piétons et de cavaliers , le tout ac* compagné de devises bizarres et surmonté de l’inscription sacramentelle : Hoy se paya, tnamna se fia (aujourd’hui l’on paye, et demain crédit). Des cuves découvertes , remplies de la liqueur laiteuse, à l’odeur nauséabonde, garnissaient les angles du cabaret, et le cabaretier y puisait largement, à l’aide d’une calebasse , pour servir les consommateurs. Parmi ceux-ci, j’eus bien vite distingué Florencio.
a Ah ! seigneur cavalier, me dit-il en s’avançant le verre en main, perraettez-moi de vous offrir.... '•
— Non, je n’ai pas soif; mais j’ai une bonne nouvelle à vous donner. »
J’essayai alors de lui prouver que c’était par un mensonge insigne qu’on lui avait signalé comme dénonciateur un homme qui ignorait jusqu’à l’existence de son hacienda. Ce ne fut pas sans de longs efforts que je pus faire comprendre à son intelligence obscurcie par l’ivresse l’objet de ma visite, et détromper cette brute sur le compte du Biscayen.
« Vous me voyez enchanté, s’écria- t-il quand il eut pu démêler le sens de mes paroles.
— Pour le pauvre Remigio Yasquez? lui dis-je.
— Non , pour moi , qui n’ai plus à craindre sa dénonciation, reprit-il avec la franchise de l'ivresse; mais, si cela change mes intentions à son. égard , l’affaire de Remigio Vasquez n’en est guère meilleure, c’est-à-dire.... (et avalant ce qui restait dans son verre , il sembla chercher à recueillir ses idées) c’est-à-dire qu’elle est excellente.... pour.... pour,...
— Pour qui? m’écriai-je impatienté.
— AhI caramba, pour notre ami intime, le respectable don Tomas Verdugo, comme Votre Seigneurie l’appelait hier. »
Et le mineur ne tarda pas à me révéler que le bravo devait recevoir une somme assez considérable pour venger, à ce qu’on lui avait dit, sur la personne de don Jaime, l’honneur d’une famille outragée.
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c Et où est don Tomas? dis-je à Florencio. Je suis sûr de le détromper, comme je viens de vous détromper vous-même.
— Je crois savoir où est à présent celui que vous cherchez, reprit Planillas.'
— Eh bien ! qu’attendez-vous? Mettons-nous immédiatement en quête do lui.
— Hélas ! je brûle d’être loin d’ici ; mais je ne puis m’en aller sans payer mon écot, car je vous confesse que je n’ai pas un tlaco dans ma poche.
Qu^à cela ne tienne , appelez le cabaretier.
— Au fait, répliqua effrontément Florencio, hier soir, je vous ai donné l’hospitalité, vous payez ma dépense aujourd’hui; nous sommes quittes, s
Le cabaretier se présenta aussitôt , et je lui demandai combien lui devait Florencio; sur un signe de ce dernier que je surpris , le cabaretier demanda deux piastres. C’était un prix exorbitant, et le buveur dut gagner plus d’une piastre et demie sur ce marché ; mais le temps était précieux, et je me laissai rançonner ; j’avais hâte de me mettre à la poursuite de don Tomas. Malheureusement les jambes chancelantes de mon guide secondaient mal mon impatience, et j’étais obligé de ne marcher que fort lentement. Ce fut ainsi que je parcourus une partie de la ville , tandis que l’ivrogne croyait à chaque porte reconnaître celle de la maison où devait se trouver don Tomas, et chaque fois était forcé d’avouer^a méprise. Nous arrivâmes enfin devant une allée sombre et humide, au bout de laquelle on apercevait le jour douteux qui sortait d’un jardin.
« Êtes-vous sûr que vous ne vous trompez pas encore cette fois? demandai-je avec anxiété à Florencio; car le temps presse, et le pauvre Vasquez court risque de la vie.
— C’est ici certainement, balbutia mon compagnon, et je n’arriverai pas trop tard , car, ajouta-t-il les yeux baignés des larmes de l’ivresse, je ne me consolerais jamais.... jamais.
s'il arrivait malheur au pauvre dou Tomas.... un si digne homme! o
Après cet élan d’une sensibilité qui n’avait que le tort de se tromper singulièrement d’objet, Florencio se précipita dans le couloir, et je restai seul, car il m’avait prévenu que je ne pouvais monter avec lui. Je me promenai dans la rue, en proie à une anxiété facile à comprendre, comptant les minutes, qui me paraissaient des siècles, et m’attendant à chaque instant à voir descendre cet homme , ce don Tomas, qui, toujours invisible, ne cessait, depuis tant jours, d’être présent à ma pensée; mais le temps s’écoulait, et personne ne se montrait sur la porte. J’attendis ainsi près d’une heure ; enfin je me décidai à entrer moi-même. Je traversai l’allée sombre , je pénétrai dans le jardin , et le premier objet qui frappa mes yeux fut un homme étendu à terre. C’était le malheureux Florencio , qui ronflait à tout rompre , oubliant l’univers entier dans la torpeur de l’ivresse. Je revins sur mes pas , bien décidé à ne plus compter que sur moi-même ; mais un long espace de temps s’écoula avant <|ue je pusse m’orienter dans les rues de la ville. Je regagnai péniblement l’hôtellerie ; Cecilio m’attendait sur la porte.
a Ah ! s’écria-t-il aussitôt qu’il m’aperçut , il est arrivé un malheur. Le jeune cavalier que vous avez trouvé ce matin ici s’est pris de querelle dans la rue avec un passant, et on vient de le transporter dans sa chambre. Il est mort, sans nul doute. »
Telle est au Mexique la fréquence d’un pareil spectacle, que nulle agitation dans riiôtellerio ne trahissait un si triste drame. Je me précipitai dans la chambre de don Jaime. Le pauvre jeune homme, seul, sans soins, sans consolation, paraissait dormir d’un sommeil tranquille sur sa couche de pierre et sous le manteau sanglant qu’on avait jeté sur sa tête. L’air frais qui frappa son visage quand je le soulevai lui fit ouvrir des yeux que la mort obscurcissait déjà.
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« Jo vous reconnais , me dit-il ; c’est vous qui ('tes venu à moi quand j’avais faim ; vous venez encore à moi quand je meurs. Merci. »
Le Biscayen me tendit une main glacée, c Ma main est brûlante , n’est-ce pas ? reprit-il ; il y a si peu de temps qu’elle la pressait dans les siennes ! Mon Dieu ! que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus ?
— Rien n’est désespéré , lui dis-je. Apprenez-moi où jo puis faire prévenir doua Luz. »
Le Biscayen murmura à mon oreille une adresse que je gravai dans ma mémoire. « Maintenant , reprit-il , c’est inutile ; mes moments sont comptés , elle arriverait trop tard ! Quand je serai mort , ne lui dites pas que je suis mort pour elle. Dites-lui seulement qu’elle a eu ma dernière pensée. » Des mots sans suite s’échappèrent bientôt de la bouche du Biscayen ; les noms de sa mère et de sa patrie se confondaient sur ses lèvres avec celui de la femme qui lui coûtait la vie. Tandis que ,1e monde extérieur s’obscurcissait visiblement à ses yeux , les douces et saintes impressions de l’enfance , les premières gravées au cœur de l’homme et les dernières qui s’en effacent, jetaient seules encore quelques rayons au milieu des ombres croissantes de sa pensée. Tout à coup , se tournant vers moi , don Jaime ajouta d’une voix plus distincte ;
c Vous irez voir ma mère, n’est-ce pas?... Que ce soit • dans un an, que ce soit dans dix ans.... Vous lui direz, pour la consoler , que je meurs riche à millions ; mais vous lui cacherez que c’est sur un lit semblable. »
Je m’inclinai en signe d’assentiment, et don Jairno employa le peu de forces qui lui restaient à m’indiquer où je trouverais sa demeure , près de Vergara , en Biscaye. Je promis de nouveau d’accomplir son dernier vœu. Un vague sourire se dessina sur les lèvres du mourant, qui s’agitaient pour proférer un remeretment et ne |vurent que murmurer 22e k
une fois encore le nom de sa mère. Ce fut sa dernière parole. J’essuyai avec un coin de son manteau l’écume rougeâtre qui teignait ses lèvres , et je fermai ses yeux , dilatés par sa courte agonie. En ce moment je me sentis toucher l’épaule. Je me retournai. Un homme que je n’avais pas vu entrer était debout derrière moi. A sa canne , je reconnus un alcade.
« Eh ! seigneur cavalier , me dit-il , vous donneriez bien quelque chose, je pense, pour venger la mort de ce jeune homme ; mais soyez tranquille , la justice voit tout.
— Quand il est trop tard , dis-je à demi-voix.
— C’est un ami, un parent, un frère peut-être? » reprit l’alcade.
J’étais trop au fait des lois mexicaines pour me laisser prendre à ce faux semblant d’intérét et de compassion , et je gardai le silence '.
a Eh bien! voyons, j’attends votre déclaration, poursuivit-il d’un air engageant.
— Ma déclaration , dis-je, seigneur alcade, la voici (et je demandai intérieurement pardon au cadavre étendu devant moi du mensonge que j’étais forcé de proférer) : je déclare ne pas connaître, n’avoir jamais connu ce jeune honune. »
L’alcade, désappointé, ne tarda pas à vider les lieux.
« Ah! seigneur cavalier, dit le huesped, qui avait assisté à cette conférence , vous êtes étranger au pays , mais vous n’y ôtes pas arrivé depuis hier. »
Je feignis de ne pas comprendre la portée du compliment qui s’adressait à mon expérience, et je jetai un dernier coup d’œil sur le malheureux Biscayen. Sa figuré avait repris cette
1 . Reconnaître un cadavre ou se porter partie civile contre l’assassin est à peu prés tout un au Mexique ; c’est faire les frais d’une justice aussi conteuse que dérisoire. Il n’y a pas longtemps encore qu’à la Havane on fermait toutes les portes d’une rue dans laquelle un assassinat avait été commis. Au Mexique, on se contente de se sauver.
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sérénité q\i’pn remarque cher les hommes ^ont une épée a brusquement tranché la vie , et un placide soyrire eemblail encore errer sur ses lèvres. A peine commencées depuis quelques jours, mes courtes relations avec don Jaime de Yillalobos étaient déjà terminées ; quant au lien mystérieux que le hasard avait formé entre moi et don Tomas, il ne devait se rompre que plus tard.
Une année s’était passée depuis la mort du Biscayen. J’a* vais quitté le Mexique. Outre la promesse que j’avais faite à don Jaime, un motif moins romanesque, une affaire toute personnelle, m’avait conduit en Espagne. La guerre civile traversait alors sa dernière phase. Les diligences qui font le service de Bayonne à Madrid ou qui desservent d’autres points avaient cessé de circuler, par crainte des bandes carlistes qui infestaient la frontière basque. J’étais à Bilbao , et ce ne fut qu’à grands frais que je pus me procurer deux chevaux et un guide. Ce guide , qui devait me laisser à Vergara, d’où je gagnerais Saint-Sébastien, était lui-méme un ancien carliste. 11 y a dix lieues à peu près entre Vergara et Bilbao. Sur tout ce parcours , les populations des villages qui craignaient l’invasion émigraient par troupes, et le chemin, dangereux par lui-méme , m’eût paru fort long sans les récits de mon guide. Nous arrivâmes vers le soir à Vergara, qui venait d’étre déserté. Une bande carliste y avait fait annoncer sa venue. Mon guide ne pouvait aller plus avant , sa passe ne lui permettait pas do franchir la ville ; à une lieue de là , les chevaux eussent été embargués, et lui-même pouvait être arrêté.
c Je dois vous laisser là , me dit-il, mais j’en suis vraiment fâché. Je connais mes anciens camarades, et je prie la sainte Vierge que vous ne tombiez pas entre leurs mains.
— Ma nationalité me protège, lui dis-je , et puis je ne suis ni carliste ni christino.
— Votre titre de Français vous épargnera en effet bien des
misères.... car.... car.... » Et le brave homme, après avoir hésité longtemps , ajouta : « Car vous serez probablement pendu tout d’abord. >
Je supportai assez héroïquement cette foudroyante conclusion ; je m’étais dit en effet, que, si ma vie était menacée, je trouverais un asile inviolable chez la mère du pauvre don Jaime , ancien officier carliste lui-même. Le montagnard , qui n’avait pas le secret de mon sang-froid , me serra la main en s’écriant :
< Vous êtes un brave , morbleu J et je prie Dieu que vous soyez plutôt fusillé que pendu. »
L’ex-carliste me quitta ; je laissai ma valise à l’hôtel , et , après m’être informé de la situation du château de la Trônera , qu’on m’indiqua tout de suite , je me dirigeai à pied vers cette résidence, à un quart de lieue de Vergara. Le château de Villalobos , comme je m’y attendais , était un triste séjour ; le vent sifflait aux angles dés tourelles démantelées avec un bruit lugubre, qui résonnait à mes oreilles comme le tambour lointain des bandes carlistes. Des bandes d’hirondelles voltigeaient sur les toitures à jour. Toutes les fenêtres étaient closes ; cependant des échafaudages désertés se dressaient à certains endroits du bâtiment, indiquant des réparations interrompues. La solitude et le silence qui régnaient alentour m’épouvantèrent. Le château semblait abandonné. Je heurtai néanmoins à la porte ; quelques instants s’écoulèrent , et une femme vêtue de noir vint m’ouvrir. Je la priai d’annoncer à sa maîtresse qu’un étranger arrivant d’Amérique désirait avoir l’honneur de lui présenter ses hommages et lui donner des nouvelles importantes.
« Hélas 1 me répondit la femme , il y a six mois que la pauvre dame est morte , et chaque jour j’attends son fils.
— Il est mort aussi, > lui dis-je.
J’appris alors qu’environ six mois avant ma venue la mère de don Jaime avait reçu une forte somme d’argent; Àdcune
REMIGIO VASQUEZ. 165
lettre n'accompagnait l’envoi. La mère cependant n’avait pas hésité à reconnaître son fils dans ce bienfaiteur assez riche pour demeurer anonyme. Alors le bonheur avait fait chez elle ce que le chagrin n’eùt pas manqué de faire plus tard , il l’avait tuée. Avant de mourir, elle donna l’ordre d’employer la somme qu’elle avait reçue à restaurer le château et à le rendre digne de son jeune maître; puis, bercée jusqu’au dernier moment d’une douce et bienfaisante erreur, elle s’endormit en remerciant Dieu d’avoir permis qu’un jour de prospérité vînt luire enfin sur l’antique race de Villalobos.
Ma promesse était remplie. Je ne m’arrêtai pas au château. Il est inutile d’ajouter que, contrairement aux prévisions de mon guide , j’achevai mon excursion sans avoir rencontré sur ma route l’ombre d’une bande carliste ou d’un détachement ebristino.
Il n’y a guère plus d’un siècle , Guanajuato n’était encore qu’une petite ville de peu d’importance. Avant le brusque changement amené dans la fortune de cette bourgade par les gigantesques exploitations des mines d’argent de la Valenciana et de Rayas , l’industrie minière au Mexique concentrait son activité dans les travaux de Tasco , de Pachuca et de Zacatécas. Le titre de ciudad (cité) avait été conféré à Zacatécas dès l’an <588, et Guanajuato, bien que fondé en 1554 , ne fut élevé au même rang que cent quatre-vingt-sept ans plus tard, c’est-à-dire en 1741. On ignora longtemps que les montagnes qui l’entouraient, et sur la pente desquelles on l’a bâti, recouvrissent la Veta Madré (la veine mère), le plus riche filon argentifère du globe. La situation de Guanajuato présente d’ailleurs un double avantage. Cette ville est située à la fois dans le district minier le plus opulent du Mexique et dans la partie la mieux cultivée des fertiles plaines du Bajio '. C’est ainsi qu’on appelle un bassin d’environ quatre-vingts lieues de circonférence , borné du côté de Guanajuato par la Cordillère.
Tour à tour inondé et désséché , le Bajio présente en toute saison un aspect singulièrement pittorresque. Dans le temps