‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 9 sur 27 · Promenade pnbliqae à Mexiro · texte numérisé non relu

Promenade pnbliqae à Mexiro

aciievait sa course et que le soir allait succéder au matin. C’était l’heure où le Pa$$o commence à être fréquenté par les promeneurs. Le cocher s’étonna d’avoir dormi si longtemps ; il courut à la voiture, appela, et ne recevant pas de réponse, ouvrit la portière. Alors un lugubre spectacle s’offrit à lui. Affaissée sur les coussins, la jeune femme était plongée dans un évanouissement qui s’expliquait trop bien par le sang dont la voiture était inondée. Ce sang coulait d’une large plaie qu’avait faite le poignard sûrement dirigé de quelque bandit bien exercé , et cette plaie , au premier aspect , sera»biait mortelle. De tous les diamants qui étincelaient au cou et aux oreilles de la jeune créole , pas un n’était resté. La malheureuse femme n’avait donc trouvé qu’un assassin au lieu d’un amant, et le vol avait suivi l’assassinat. Les cris du cocher ne tardèrent pas à attirer la foule , parmi laquelle se trouva heureusement un médecin, qui constata que la victime vivait encore. Dès lors il ne s’agit plus que de la transporter au couvent le plus proche , et c’est ce qu’on fit. Ce couvent était celui des Bernardines. Ce premier devoir d’humanité rempli , la tâche de la justice commença ; mais , tandis que les médecins ramenaient à la vie, par des soins intelligents , la malheureuse femme , les juges ne virent pas leurs poursuites contre l’assassin couronnées du même succès. On arrêta d’abord le cocher, et on dut le relâcher bientôt, après avoir reconnu sa parfaite innocence. On arrêta ensuite un jeune Espagnol dont les assiduités et les galanteries auprès de la créole n’étaient un secret pour personne. Celuici apprit â la fois ainsi l’infidélité et la mort de celle dont il voulait faire sa femme. Ce fut un coup affreux (ici la voix de don Tadeo trembla visiblement), et peu s’en fallût qu’il n’en perdit la raison. Au bout d’un an, poursuivit le licencié, l’Espagnol fut relâché faute de preuves; mais il sortait de prison ruiné par les frais de justice et le coeur privé de ses plus chères illusions. Il sut alors que celle qui l’avait

trompé, et qu’il avait pleurée comme morte, vivait encore, mais qu'elle avait renonc.é au monde et pris le voile dans le couvent même où elle s’était vue recueillie après l’événement du Paseo. Il ne fit aucune tentative cependant pour la voir ; mais tous ses efforts, toutes ses pensées n’eurent plus qu’un seul but, la vengeance. La justice mexicaine n’avait pas su découvrir l'assassin : il se promit de continuer les poursuites trop tôt abandonnées , et de réussir là même où la coupable indolence des juges avait déclaré le succès impossible. >

Ici le licencié fit une pause ; le glas des Bernardines tintait toujours, et je commençais à comprendre l’émotion qu’éveillaient en lüi ces sons lamentables.

c Cet Espagnol , vous l’avez deviné, c’est moi. J’avais pu dérober au dossier de cette lugubre affaire une lettre trouvée sur la jeune fille , dans laquelle on lui assignait le rendezvous où l’on avait médité sa mort. Ce fut alors le seul fil à l’aide duquel je pus me diriger dans le sombre labyrinthe où la justice mexicaine s’était égarée. Dès lors commença dans ma vie une période ténébreuse et agitée que la mort seule pourra finir. Je me résignai à vivre au milieu des voleurs et des meurtriers, dans l’espoir d’arriver, par leurs révélations , à la connaissance du secret qui m’absorbait. Sous prétexte d’exercer ma profession de légiste, j’allai audevant de toutes les affaires qui m’offraient une occasion d’interroger ces misérables , de pénétrer dans leurs tavernes et dans leurs repaires. Dès lors il ne se commit plus dans Mexico un crime dont je ne pusse au besoin dénoncer l’auteur à la justice. Les plus secrètes associations de malfaiteurs n’eurent pas de mystères pour moi. Vous avez peutêtre entendu parler de cette bande des ensebados, qui, pendant toute une année , répandit la terreur dans la capitale mexicaine. Les ensebados étaient des hommes qui, la nuit, après avoir enduit leur corps nu de suif ou d’huile , se précipitaient

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sur le passant attardé pour le dépouiller ou le frapper de leurs poignards. Un seul de ces bandits, aussi insaisissable qu’un reptile , pouvait échapper aux efforts d’une troupe de soldats vigoureux. Eh bieni le chef des ensebados, je le connaissais; il n’a pas quitté Mexico, et encore aujourd’hui je puis le nommer quand besoin sera. Je ne vous cite là qu’un exemple de ces singulières découvertes ; je pourrais vous en citer mille. Grâce à cette vie de recherches incessantes et périlleuses, j’acquis une expérience qui me rendit bientôt redoutable aux misérables dont j’étais parvenu ainsi à connaître les sinistres antécédents. Souvent aussi mes jours furent en danger, et plus d’un malfaiteur tenta de punir en moi un surveillant incommode; mais les services que ma connaissance des lois me permettait de leur rendre me firent d’autre part assez de clients dévoués pour empêcher le retour de Ces tentatives qui eussent coûté cher à mes ennemis. Aujourd’hui je jouis à peu près impunément du prestige que j’exerce sur les plus redoutables bandits de Mexico, et, vous le voyez , j’ai là toute une armée à mes ordres pour prêter appui aux honnêtes gens qui peuvent avoir besoin de mon secours.

— C’est le cas où je me trouve, répondis-je, et je me félicite de m’être adressé à vous ; mais vous ne me dites pas si vos efforts pour retrouver l’assassin du Paseo de Bucareli ont été enfin couronnés de succès ?

— Complètement. Je fus assez heureux pour retrouver l’écrivain public dont la plume avait tracé , sous la dictée de ce vil scélérat, les lignes fatales qui avaient entraîné ma jeune fiancée au Paseo. Cet infâme, l’écrivain public le connaissait , et il me mit sur ses traces. Je le découvris ; j’aurais pu le dénoncer et le livrer à Injustice. C’eût été atteindre enfin le but que j’avais assigné à toute ma vie. Que vous dirai-je? je n’en fis rien. Bien des années s’étaient passées déjà depuis le jour où avait été commis l’attentat du

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SCÈNES DE LA VIE lEXICÂlNE.

Paseo, et, à force de vivre avec les méchants, j’avais appris à les plaindre plutôt qu’à les haïr. J’étais parvenu même à me faire de leur perversité une arme redoutable pour terminer certaines affaires devant lesquelles la justice mexicaine s’avouait impuissante. L’assassin du Paseo est encore pour moi un de ces instruments que je pourrais briser d’un mot , et que je préfère employer , en les dirigeant , au service do mes nombreux clients, »

Un nouveau silence succéda à ces paroles. Le tintement du glas continuait toujours.

t Je n’ai pas revu celle qui fut ma fiancée et qui porte aujourd'hui le voile, reprit don Tadeo; mais je reçois de ses nouvelles par une voie sûre, et je sais que depuis longtemps une maladie de langueur la consume. Vous comprenez maintenant pourquoi le glas des Bernardines me fait frissonner. »

J'allais engager don Tadeo à descendre pour se soustraire à l’influence de là cloche funèbre, quand la porte d'entrée de l’azotea cria légèrement sur ses gonds, et le Mexicain aux yeux louches , que le licencié avait appelé Navaja , se glissa plutôt qu’il ne marcha vers nous. Il était pâle de terreur , et regardait derrière hii avec inquiétude.

« C’est le démon en personne ! s’écria-t-il en s’adossant pour reprendre haleine à la balustrade de l’azotea.

— De qui parles^tu? lui demanda le licencié.

— De l’Américain ! Il est en train de vider sa troisième bouteille de re/mo, et il entonne à haute voix ce qu’il appelle son chant de combat. C’est un Indien féroce Soiis la peau d’un blanc ! Il compte toutes les chevelures qu’il a enlevées, tous les meurtres qu’il a commis, et çroîriez-vqus qu’il pré- ^ tendait ajouter la peau de mon crâne â son trophée de scalpeur? Je vous le répète , cet homme est le diable ! ii pue le sang à plein nez.

— Te voilà devenu bien prude I répondit le licencié, qui

LE LICENCIÉ DON TADEO CRISTOBAL. ill

avait repris ris-à-vis du Mexicain son rôle de ricaneur inflexible; et depuis quand l’odeur du sang terépugne-t-elle? »

C'était une gaieté terrible (pie celle de don Tadeo. La question qu’il venait d’adresser au Mexicain remua chez celui-ci une haine brutale et féroce, mais comprimée, comme celle du tigre dompté contre son gardien. Don Tadeo ne parut pas remarcpier l’impression qu’il avait causée : il sembla , au contraire, se plaire à irriter le misérable qu’il tenait haletant sous sa parole froide et incisive. Une allusion à l’attentat du Paseo vint m’expliquer soudain ce redoublement d’amère ironie. J’avais devant moi l’homme dont le licencié avait pu se venger, et qu’il avait laissé vivre, celui cpii avait lâchement assassiné la malheureuse femme dont le glas sonnait peutêtre en ce moment, c La cloche des Bernardines ne te rappelle donc rien? » avait dit don Tadeo. Mais ce dernier trait épuisa la patience du Mexicain, et, au lieu de répondre, le misérable fit un bond vers le licencié pour lui arracher sa rapière ; celui-ci fut aussitôt en garde , et , sans mémo se servir de son épée , repoussa son agresseur d’un bras vigoureux.

« Allons donc f s’écria-t-il , tu oublie» à qui tu as affaire ! Je te pardonne, drôle, mais sors d’ici à l’instant. »

Le Mexicain , stupéfait et honteux , ne se fit pas répéter cet Ordre et s’éloigna en courbant la tête. Je ne pus m’empécher de féliciter vivement don Tadeo de son courage et de son sang-froid. € Que voulez- vous? me répondit-il avec un triste sourire; vous savez à quelle école j’ai pris mes degrés. Je me suis assez mesuré avec la souffrance pour n’estimer la Vie qUe ce (pi’elle Vaut. Mais descendons; vous n'avez plus rien à m’apprendre sur votre affaire, et, d’ici à peu de jours, j’espère àvoir de bonnes nouvelles à vous donner.... »

Nous descendîmes précipitamment , et nous fûmes en quelques instants sur la grande place déserte où cléboucfie le Cal‘ lejon del Arco. Là, nous nous séparâmes , le licencié pour se

diriger vers sa demeure , moi pour prendre la rue de la Mon-' terilla. t A bientôt , me dit don Tadeo en s’éloignant.

— A bientôt, » répondis-je, bien que je ne partageasse pas intérieurement la confiance de l’intrépide légiste. Je ne pouvais pas m’empêcher , en effet , de comparer don Tadeo à ces dompteurs de bêtes féroces qui nous étonnent souvent par leurs actes de courage et d’adresse, mais que la moindre imprudence peut transformer en victimes au milieu même de leur périlleux triomphe.

J’eus quelque raison d’abord de persister dans ma défiance , et un mois se passa sans que don Tadeo me donnât signe de vie. Enfin, un billet qu’il m’écrivit par la main de son clerc Ortiz vint m’expliquer ce long retard. Deux causes l’avaient empêché de s’occuper de mon affaire avec son activité ordinaire. « Il en est une que vous devinez peut-être , me disait-il ; le glas que nous avons entendu tinter il y a un mois était pour elle. Quand, remis de ma douleur, j’ai voulu reprendre mes travaux , je me suis vu retenu au lit par une blessure, heureusement peu dangereuse, reçue dans un de ces guet-apens dont j’ai plus d’une fois failli être victime. Cependant , je puis vous annoncer que votre affaire est maintenant en bon chemin. J’ai fini, non sans peine, par découvrir la demeure de Dionisio Peralta, et j’ai mis à ses trousses les trois drôles que vous savez. Adieu; ne faites aucune démarche pour me voir , et , sous peu , vous recevrez d’autres nouvelles plus satisfaisantes. >

Huit jours à peine s’étaient passés quand je reçus un nouveau message du licencié. Ce message était un bulletin détaillé de la campagne qu’il venait de conduire contre Dionisio Peralta, et qui s’était heureusement terminée. Pepito Re-

chifla, l’Américain John Pearce, le Mexicain Navaja, s’étaient successivement présentés chez Dionisio Peralta , pour réclamer, disaient-ils, le payement d’une créance qui leur était cédée par leur ami le licencié don Tadeo. Dionisio Peralta , qui était , malgré ses airs de gentilhomme , un drôle de leur famille , les avait reçus d’abord avec toute l’arrogance d’un capitan de comédie; mais les menaces significatives des trois bandits l’avaient bientôt amené à résipiscence. Peralta connaissait de réputation les hommes auxquels il avait affaire; c’était une guerre à mort qui lui était déclarée, et l’influence du licencié qui dirigeait ces, terribles estafiers rendait la partie décidément inégale. Aussi avait-il fini par proposer un arrangement que le licencié s’était empressé d’accepter. Peralta possédait dans le petit village de Tacuba, à une lieue de Mexico, une maison de campagne dont la valeur égalait à peu près le montant de sa dette. 11 consentait à la céder à don Tadeo , qui en avait pris possession à sa première sortie. 11 ne me restait plus qu’à recevoir cette maison des mains du nouveau possesseur, pour que tout fôt conclu. Aussi don Tadeo m’invitait-il à l’attendre de grand matin le jour suivant. Nous devions nous rendre ensemble au domaine de mon ancien débiteur, où il avait hâte de m’installer comme légitime propriétaire.

Le lendemain, don Tadeo était d’une exactitude ponctuelle. Il arriva chez moi, amenant avec lui deux chevaux sellés, et nous partîmes immédiatement pour le village de Tacuba. J’étais assez curieux de connaître mon nouveau domaine , et surtout d’assister aux cérémonies qui accompagnent d’ordinaire au Mexique ces prises de possession. Chemin faisant , je félicitai le licencié de l'heureuse étoile qui , dans une récente occasion, avait encore une fois protégé sa vie. Je lui exprimài en même temps le regret d’avoir peut-être attiré sur sa tête la vengeance jde Dionisio Peralta ; mais il me répondit que rien ne justifiait ma supposition , et que , selon 226 h

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toute apparence, l’homme qui avait projeté de l’assasainer était le même misérable qui avait commis l’attentat du Paaeo de Bucareli. t Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, mes soupçons sur Navaja ne m’ont pas empôché de l’employer dans votre affaire, où son zèle m’a été fort utile, A part certaines heures d’ivresse pu de vertige, ees hommes-là obéissent aveugléT ment à celui qui leur a fait sentir sa supériorité. Aussi , dans une lettre que Peralta m'a écrite pour m’annoncer sa soumission , n’ai-je pas lu sans regret des menaces dirigées contre le misérable même que je soupçonne d’avoir attenté à ma vie , et qui a été le plus actif des trois recors lancés aüi trousses de votre débiteur. Peralta n’est guère homme à menacer en vain , et je crains de n’être que trop tôt vengé. »

Tout en pariant ainsi , nous étions arrivés dans la campagne , si l’on peut appeler ainsi les plaines désertes et arides que nous traversions au galop de nos chevaux. La chaleur était étouffante , et un morne silence régnait autour de nous. Tout à coup le pas d’un cheval troubla ce silence , et nous nous vîmes rejoints par un cavalier dans lequel je n’eus pas de peine à reconnaître Pepito Rechifla, Le bandit était vêtu avec nne certaine recherche • il portait une manga bleue à doublure d’indienne jaune , et montait un cheval équipé avec une élégance toute mexicaine. Il nous salua d’un air à la fois courtois et protecteur. « Vous me pardonnerez , dit-il , seigneur licencié , si je prends la liberté de me joindre à vous; mais , sachant par vous-même que vous deviez aujourd’hui faire un petit voyage , j’ai pensé que vous ne seriez pas fâché d’avoir un compagnon de plus. Cette route n’est pas trèssùre, et, ajoutg-t-il en jetant un regard expressif sur le bras que le licencié portait en écharpe, il n’est pas toujours prudent de se hasarder seul loin de chez soi. J’ai pourtant lieu de croire que noua n’aurons à tirer l’épée contre personne aujourd’hui- >

Et, après avoir prpponcé cette dernière phrase avec une

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lenteur afTectée, Pepito se peneha à l’oreille du licencié en murmurant quelques mots que je ne pus entendre; je remar* quai seulement qu’il indiquait du doigt à don Tadeo un groupe de collines qui s’élevait à notre gauche , et sur lequel planait une bande de grands vautours noirs. Sans répondre à Pepito , le licencié arrêta un moment sa monture et tourna du côté des collines ses yeux où se lisait une pénible surprise. Puis il nous fît signe dé continuer notre course, donna vigoureusement de l’éperon à son cheval , et quelques minutes plus tard nous traversions les rues du village où était située ma nouvelle propriété.

La maison qui m’était cédée par don Tadeo (car le licencié en avait d’abord pris possession pour lui-même , suivant la clause qu’on doit se rappeler) était située à l’extrémité du village. Des groupes nombreux d’habitants, venus là pour prendre part aux largesses qui sont le complément obligé de toute cérémonie d’investiture, nous attendaient devant la maison et nous aidèrent à la reconnaître. C’était un petit bâtiment d’assez triste apparence , précédé d’un hangar à pilastres de briques, formant péristyle. De nombreuses lézardes en sillonnaient les murs et indiquaient la nécessité de les réparer. Derrièrp la maison s’étendait, entre quatre murs tapissés de mousse et couronnés de pariétaires, un petit jardin envahi par les mauvaises herbes. Le gardien placé dans la maison par le licencié nous ouvrit la porte. « Vous ôtes chez vous, » me dit don Tadeo. Nous entrâmes. L’intérieur de la maison était plus désolé encore que l’extérieur. Les plafonds s’effondraient , les marches disjointes des escaliers criaient tristement sous les pieds, et le jardin n’étalait guère qu’un ramassis de joubarbe , d’orties et de chardons , au milieu desquels s’élevaient quelques arbres fruitiers de mine fort chétive. A tout prendre cependant , cette bicoque délabrée , ces terrains incultes pouvaient équivaloir au montant de là somme qui m’était due, et cela me suffisait d’au-

tant plus qu’avec un débiteur de l’espèce du seigneur Peralla il ne fallait pas se montrer trop exigeant.

Après avoir visité le rez-de-chaussée et le jardin , nous montâmes au premier étage. La pièce où nous entrâmes semblait être le salon, et n’avait pas été ouverte depuis longues années, à en juger par l’odeur de moississure qu’elle exhalait. Nous nous hâtâmes d’y faire pénétrer l’air et la lumière qu’interceptaient des volets massifs hermétiquement fermés. D’innombrables toiles d’araignées tapissaient en entier le plafond. Les armoires que nous visitâmes étaient complètement vides ; une seule contenait un gros volume à reliure antique et poudreuse , que le licencié prit sous son manteau après l’avoir rapidement examiné. Notre inspection était terminée. < Appelez des témoins, ^ dit don Tadeo à Pepito, que nous avions érigé , dans cette occasion solennelle, en maître des cérémonies. Le lépero, majestueusement drapé dans sa manga bleue , s’avança aussitôt vers la croisée , et fit une allocution aussi courte que digne aux spectateurs en haillons réunis sous les fenêtres. L’éloquence de Pepito réussit au delà de notre attente, et en peu d’instants la cour se trouva remplie d’un nombre de témoins fort supérieur à celui qu’exige la loi. Jamais je n’avais vu si riche collection de figures patibulaires. Précédés de Pepito, nous descendîmes dans la cour, et de là, suivis des témoins, nous passâmes dans le jardin, c Seigneurs cavaliers , s’écria Pepito d’une voix retentissante, vous êtes témoins qu’au nom de la loi le seigneur ici présent, et Pepito me désigna, prend régulièrement possession de cet immeuble. Dios y Libertad. » Don Tadeo s’avança à son tour. Sur son invitation, j’arrachai une poignée d’herbes que je jetai par-dessus ma tête, puis je lançai une pierre par-dessus le mur du jardin : c’était faire acte de propriété aux termes do la loi mexicaine. Un hourra général s’échappa aussitôt de la bouche des témoins. 11 ne me restait plus qu’à remplir la dernière formalité imposée

par l’usage, c’est-à-dire à faire acte de munificence envers les drôles qui étaient accourus de tous les coins du village pour me souhaiter la bienvenue. J’en fus quitte pour quelques piastres, que les témoins, conduits par Pepito, allèrent dépenser au cabaret voisin.

« Eh bien ! me dit le licencié quand nous fûmes seuls, vous voilà enfin rentré dans votre créance. Que pensez-vous de mon procédé pour faire rendre gorge aux débiteurs récalcitrants ?

— Je pense , don Tadço , que vous jouez là un jeu bien dangereux, et, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de renoncer le plus tôt possible à cette vie de redresseur de torts, où il me semble que la somme des pertes doit finir tôt ou tard par excéder celle des profits.

— Vous voyez cependant que j’ai assez de bonheur dans mes entreprises. Quoi qu’il en soit , dans le cas où quelque estocade viendrait prématurément y mettre obstacle, je veux que vous gardiez un souvenir de moi. Voici un livre qui n’a pas été compris dans l’inventaire de celte maison. L’ouvrage est ancien, et il a son prix.

— Je vous rends grâce, dis-je au licencié en prenant ‘le poudreux volume ; mieux que ce livre , le récit que j’ai entendu sur l’azotea de la maison du Callejon del Arco vous rappellera à ma mémoire. On n’oublie pas si aisément de pareilles confidences , et c’est une bonne fortune assez rare que de rencontrer un roman tel que le vôtre à la place d’une consultation. »

L’heure de retourner à Mexico était enfin venue. Sans attendre Pepito, dont la journée allait probablement s’achever au cabaret , nous poussâmes nos chevaux à travers la campagne. La chaleur était encore plus étouffante qu’au départ. La bande de vautours qui planaient sur les collines que Pepito avait désignées à Don Tadeo semblait s’être grossie , et une odeur fétide arrivait jusqu’à nous avec des tourbillons

de poussière chassés par le vent. Le liceQcié arrêta brusquement son cheval.

« Si vous étiez curieux de lire jusqu’à la dernière page le roman dont vous parliez tout à l’heure , me dit-il , je vous proposerais d’aller jusqu’à ces collines ; mais vous avez, je le crains, des nerfs un peu délicats.

— Et quel spectacle nous attend donc sur ces rochers ?

— Il y a là un cadavre , et vous voyez qu’en ce moment môme les vautours en font curée. Un des trois misérables i|Uo j’avais chargés de poursuivre votre débiteur a payé pour tous les autres. Uieu est justé. L’homme qui est tombé sous le poignard do Peralta est l’assasSin du Poseo de Bucareli.^Le roman est bien complet, qu’en dites-vous ?

— Assurément, et la vue du cadavre que dévorent ces vautours n’ajouterait rien à l’impression que me laisse votre récit.

— Allons! je vois qu’il faut ménager vos nerfs, répondit le licencié en piquant des deux son cheval. Retournons à Mexico. >

Nous nous séparâmes sur la plaza Mayor en nous promettant de nous revoir ; mais le sort en disposa autrement , et , peu de semaines après mon installation dans la maison de Peraltaj je quittai Mexico.

Pendant mon absence, le tripot du Callejon avait été fermé. A mon retour, l’évangéliste Tio Lucas, à qui je demandai des nouvelles du licencié , m’apprit qu’il était retourné en Espagne. Depuis cette époque, j’ai fait de vains efforts pour recueillir de nouveaux renseignements sur lui , et le dernier souvenir qui me soit resté de cet homme singulier est le manuscrit de Alonso ürbano, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de Paris.

REMIGIO VASQUEZ.

Un charme particulier aux villes du Mexique, c’est l’alignement parfait des nies, au milieu desquelles la perspective qu’on a sous les yeux est presque toujours terminée par les lointains bleuâtres de la campagne. A Mexico surtout, mes regards étaient sans cesse attirés vers les montagnes qui bornent de tous côtés l’horizon. A l’ouest, c’était l’océan Paciflque; àl’est, c’était l’Atlantique, qu’il me semblait entendre murmurer bien loin derrière ces mêmes montagnes. La première de ces- mers me rappelait l’une des époques les plus aventureuses de ma vie, et je ne pouvais oublier qtie la seconde baignait les rivages de la France. Aussi ma vue ne se ])oriait-elle jamais dans ces directions sans que je me sentisse pris de regrets et de tristesse qui dégénéraient souvent en une sorte de fiévreuse inquiétude. Dans ces dispositions d’esprit, tout devait me servir de prétexte pour quitter Mexico. J’avais hâte de secouer l’inaction qui commençait à me peser et de m’abandonner de nouveau à ces hasards, à ces émotions de la vie errante , qui sont contre la nostalgie le plus sûr des remèdes.

Un soir, en rentrant chez moi, j’appris qu’un étranger y était venu pendant mon absence. C’était , avait-il dit , pour une affaire de vie ou de mort ; mais, prié de dire son nom , le visiteur avait obstinément gardé l’anonyme. Il avait ce-

Jiu SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

pendant , iiivolontairement sans doute , laissé savoir qu’il demeurait dans le meson de Regina; puis il s’était éloigné , vivement contrarié de ne pas m’avoir rencontré , et promettant de revenir le lendemain. Du reste, au dire des gens de la maison, l’air étrange du visiteur, lés questions nombreuses qu’il avait faites, le soin qu’il avait pris de ne laisser voir au-dessus des plis de sa manga bleu de ciel que ses deux yeux à moitié cachés par un large chapeau, tout concourait à donner à cette visite inattendue un caractère mystérieux qui .ne pouvait manquer d’agir vivement sur mon imagination. Resté seul dans ma chambre, j’interrogeai vainement mes souvenirs , et j’attendis avec impatience le jour, qui devait me donner la solution de cette énigme ; mais la matinée se passa, la journée s’avançait , et l’inconnu ne s’était pas présenté. Je résolus de pousser jusqu’au meson de Regina, et, après m’être fait donner minutieusement le signalement de l’étranger, je me dirigeai, plus impatient encore que la veille, vers l’auberge ainsi nommée.

Quoique situé au milieu d’une des rues centrales de la capitale du Mexique , le meson de Regina ne se distinguait de ceux des routes les moins fréquentées que par le grand nombre de voyageurs qui y arrivaient ou en partaient à chaque moment. C’était, du reste, le même aspect d’incurie, la même nudité, la même absence de tout confortable. J’appelai le huesped. Dans tout autre pays, il m’eût été facile de savoir le nom de l’inconnu, dont je pouvais décrire le costume dans les moindres détails ; mais j’avais affaire à un hôtelier mexicain.

« Croyez-vous, me dit le huesped, que ce soit mon métier de m’enquérir des noms de ceux qui descendent dans ce meson? J’ai à penser à bien d’autres choses, ma foi; mais, quant à l’individu dont vous me parlez, il n’y a pas une demi-heure qu’il est parti pour Cuautitlan , à ce que j’ai ouï dire à son domestique , et , en faisant diligence , si vous

KEMIGIO VASQUËZ. 121

avez intérêt à savoir qui il est , il vous sera facile de le rejoindre.

— Do quelle couleur sont leurs chevaux?

— Gris de fer et fleur de pêcher. >

Une promenade de quelques heures , faite avant dîner , ne pouvait que m’être salutaire. Pourtant, avant de me lancer à la poursuite du mystérieux visiteur, je voulus rentrer chez moi , afin d’interroger une derrière fois mon valet Cecilio. Ce jeune garçon était déjà depuis quelques années à mon service, et sa flgure joufflue , son air à la fois hypocrite et naïf, me rappelaient involontairement le personnage d’Âmbrosio de Lamela dans GU Bios. Comme je pouvais le prévoir, je n’obtins cette fois encore que des renseignements très-incomplets. Force me fut donc de congédier Cecilio en lui faisant connaître mon intention de partir immédiatement pour Cuautitlan et en lui donnant l’ordre de seller promptement nos chevaux. Cecilio essaya de me prouver que, dans une affaire aussi délicate, il était peut-être plus convenable que je partisse seul; j’exprimai alors de nouveau ma volonté de façon à lui interdire toute hésitation, et il sortit. Comme il s’agissait d’une excursion hors de la ville, je revêtis le costume mexicain, et je descendis dans la cour en toute hâte. Je ne remarquai pas sans quelque surprise que mon zarape était attaché derrière la selle de mon cheval. Des pistolets garnissaient les fontes , et une lance armée d’un fer démesuré, que j’avais l’habitude de porter en voyage attachée à l’étrier droit , laissait onduler fièrement sa banderole écarlate. Un sabre pendait à l’arçon de la selle de Cecilio, et une valise assez bien remplie chargeait la croupe de son cheval. Je l’interrogeai sur le motif do ces dispositions prises comme pour un long voyage , quand il ne s’agissait que d’une courte promenade : le valet me répondit que les environs de Mexico étaient infestés de voleurs.

Nous partîmes. Les voyageurs que je poursuivais devaient

avoir au plus une heure d’avance sur nous , et la couleur peu commune de leurs chevaux devait les rendre facilement reconnaissables sur la route. Je pouvais me flatter, en pressant le pas , de les rejoindre en deux heures , et au pis-aller , c’était le temps, qu’il fallait à des chevaux frais pouf franchir les six lieues qui séparent Mexico de Cuautitlan. Je m’éloignai donc avec l’espoir d’étre revenu au coucher du soleil. Cependant la différence d’allure entre mon cheval et celui de mon domestique , différence sur laquelle je n’avais pas suffisamment compté, me forçait de ralentir ma marche. Déjà les deux heures étaient presque écoulées sans que j’eusse vu sur la route l’homme que je cherchais, et sans même que nous eussions aperçu encore le clocher de Cuautitlan. Je craignais presque d’avoir été induit en erreur par un faux renseignement de l’hôtelier, quand des muletiers ^ en retour vers Mexico y répondirent à mes questions qu’ên effet ils s’étaient croisés avec deux cavaliers, dont l’un montait un cheval gris de fer , et l'autre un cheval fleur de pêcher. Nous ne tardâmes pas à gagner Cuautitlan , et l’on put me désigner l’auberge où les cavaliers en question devaient être descendus. Je n’avais donc perdu que peu de temps, et j’allais enfin connaître celui que je brûlais d’atteindre. Je me dirigeai vers l’auberge qui venait de m’être indiquée* et, tout en mettant pied à terre, j’interrogeai le huesped avec la confiance d’un homme sûr de son fait.

« Vos chevaux sont-ils fatigués ? me dit l’hôte quand j’eus fini.

— Non.

— Eh bien ! j’en suis aise pour vous ; car ces voyageurs n’ont fait qu’entrer et sortir , après s’être un instant rafraîchis, et il ne faudra rien moins que des chevaux frais pour les rattraper. »

Et l’hôte, qui s’intéressait encore moins, si cela se pouvait, aux voyageurs chevauchant sur la grande route qu’à ceux

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HËMIGIO VASQUEZ.

qu’il hébergeait , me tourna le dos avec l’améaité propre à ses confrères. Je me remis en selle. Un quart d’heure de plus , me disais-je , allait me donner raison d’une certaine défiance railleuse que Gecilio ne déguisait pas avec tout le soin convenable. Cependant, à ma grande mortification, le temps s’écoulait, le jour allait faire place à la nuit^ et l’ombre s’épaisissait insensiblement. La nuit vint à son tour, et j’eusse renoncé à cette chasse obstinée, si l’amour-propre ne fût venu stimuler chez moi la curiosité. Le silence était profond sur la route que nous parcourions. Parfois je m’arrêtais, croyant entendre devant moi le pas de deux chevaux, et je reprenais ma course avec plus d’ardeur jusqu’à ce que Tabsence de tout bruit vint me démontrer que j’étais dupe d’une illusion. La certitude, toutefois, d’être sur les traces des voyageurs me soutenait encore 4 car, de Mexico à l’endroit où nous étions parvenus, la route n’avait pas d’embranchement; toutes les probabilités étaient en ma faveur. Néanmoins , après six heures de marche, il fallut songer à prendre quelque repos : douze lieues parcourues à franc étrier rendaient pour nos chevaux une halte nécessaire. 11 était temps d’ailleurs de nous procurer un gîte; car, au Mexique, deüx qualités sont requises pour s’introduire dans les auberges : la première est que l’auberge convienne aux voyageurs; la seconde est que l’heure et les voyageurs conviennent à l’aubergiste. Je ne tardai pas heureusement à voir briller les lumières d’une cabane Isolée , vers laquelle nous piquâmes des deux. Au dire de l’hôte , deux cavaliers étaient passés une demi-heure avant nous devant l’auberge ; mais l'obscurité ne lui avait pas permis de distinguer la couleur de leurs chevaux. Comme il était certain que ces deux voyageurs avaient dû s’arrêter à peu de distance de ce lieu et passer comme nous la nuit sous un toit, je me décidai, sans désespérer de les atteindre, à laisser reposer nos chevaux. En repartant avant le point du jour , je devais sans peine regagner le temps

perdu. Malheureusement Cecilio se réveilla tard , et ce ne fut qu’au grand jour que nous nous remîmes en route. J’en avais trop fait pour reculer désormais, et d’aiÜQurs j’étais heureux d’avoir un but à poursuivre. Cecilio ne partageait pas entièrement ma manière de voir, et c’était avec une sorte de désespoir qu’il avait soin de m’avertir à chaque instant du nombre de lieues que nous avions franchies. Cependant, quoiqu’ils eussent été vus par tous les individus que je rencontrais chemin faisant, les voyageurs, qui ne devaient avoir sur moi que peu d’avance, semblaient m’échapper comme par magie , précisément au moment où je me flattais de les atteindre. J’avais déjà dépassé le défilé pierreux de la Canada , j’avais laissé derrière moi l’hacienda de San-Francisco. J’avais pris langue à mon passage dans tous les ranchos, dans tous les lieux ordinaires de halte, et à chaque fois j’apprenais que deux voyageurs montés , l’un sur un cheval gris de fer, l’autre sur un cheval fleur de pêcher, ne devaient être qu’à peu de distance devant moi.

t Ces deux voyageurs ont sûrement le diable au corps, me dit tristement Cecilio-, et ce doivent être deux grands criminels , pour avoir intérêt à ne s’arrêter ainsi nulle part. » Sans répondre aux doléances de mon domestique, je continuais à marcher ; car je ne voulais pas avoir le dessous dans cette lutte de vitesse , et une espèce de fureur commençait à me stimuler plus encore que la curiosité. Pour la seconde fois depuis notre départ de Mexico, le soleil allait se coucher derrière les montagnes vis-à-vis de nous, sans que rien pût me faire pressentir que la promenade de la veille , inopinément convertie en voyage , dût bientôt avoir un terme. Nos chevaux , surmenés depuis vingt heures , commençaient à se fatiguer, et ce fut avec une vive satisfaction que j’aperçus, aux dernières lueurs du jour, la couleur rouge de l’hacienda d’Arroyo-Zarco.

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L’hacienda d’Arroyo-Zarco est un bâtiment vaste et imposant, construit moitié en briques, moitié en pierres de taille, et situé presque à l’entrée des grandes et fertiles plaines du Bajio. Cependant l’endroit où s’élève cette hacienda est loin de présenter l’aspect riant qui distingue le bassin qui porte ce nom. C’est un terrain plat et stérile, où quelques mornes pelés dressent çà et là leurs têtes ; deux ou trois d’entre eux se trouvent derrière l’édifice. Un petit ruisseau d’une eau azurée, qui prend naissance non loin de ces derniers mornes, a donné à l’hacienda son nom d’Arroyo-Zarco (ruisseau bleu). Une vaste cour carrée , ornée sur ses quatre faces d’arceaux de pierre semblables aux cloîtres d’un couvent, sert d’entrée aux bâtiments des maîtres; les chambres destinées aux voyageurs s’ouvrent sous ces galeries. Plus loin , deux ou trois autres cours renferment des écuries assez spacieuses pour loger à l’aise tout un régiment de cavalerie en campagne. C’était le seul gîte à six lieues à la ronde, et je pouvais espérer enfin d’y rejoindre les deux voyageurs, si toutefois je n’avais pas suivi une fausse voie.

« Nous avons fait trente-deux lieues depuis hier , dit Cecilio en prenant avec un soupir la bride de mon cheval , et , si votre seigneurie doit continuer encore longtemps sa poursuite, peut-être serait-il prudent et convenable que je retournasse à Mexico pour dissiper les inquiétudes qu’on doit avoir sur notre compte.

— Le devoir d’un bon serviteur est d’accompagner son maître partout, > répondis-je à Cecilio; et je me rendis près du garçon d’écurie pour l’interroger au sujet des voyageurs arrivés avant nous.

J’appris de lui qu’une quarantaine de cavaliers avaient débridé à l’hacienda dans l’après-midi, et, à défaut d’autres

renseignements, je dus me contenter d’une invitation courtoise d’aller visiter moi-même les écuries. J’aurais dû commencer par là sans attendre cet avis , et , comme il faisait encore jour, je me dirigeai vers les cours. Un grand nombre de chevaux broyaient dans les mangeoires leur provende de ptaïs avec un ensemble et une ardeur qui étaient l’indice de longues traites fournies dans la journée, et je fis un bond de joie en distinguant parmi eux et côte à côte , comme deux fidèles compagnons de route, un cheval gris de fer et un autre fleur de pécher. C'était un commencement de réussite; malheureusement il me restait, pour compléter nia découverte, à interroger une soixantaine de voyageurs, car il y avait dans les écuries ce nombre à peu près de chevaux. L’entreprise , à \Tai dire , était presque impraticable, dangereuse peut-être d’un côté, et certainement ridicule de l’autre.

Gomme je regagnais la cour d’entrée pour chercher , tout en prenant un moment de repos dans ma chambre, le moyen d’atteindre le but que je poursuivais, un coche attelé de huit mules, chargé de matelas soigneusement cordés dans leur enveloppe de cuir, et escorté par trois cavaliers armés de sabres et de mousquetons, entra bruyamment dans la cour de l’hacienda. C’est toujours un événement que l’arrivée d’une voiture dans les auberges du Mexique; elle indique des voyageurs de distinction , ou mieux encore la présence de quelques femmes auxquelles , pour peu qu’elles soient jeunes , la solitude et l’excitation du voyage ne manquent pas de prêter mille séductions. Pendant que les trois cavaliers de l’escorte et les deux cochers qui conduisaient l’atte-^ lage interpellaient le huesped à grands cris et que la cour se remplissait de figures curieuses , un des cavaliers mit pied à terra et vint respectueusement ouvrir la portière du coche. Un homme d’un certain âge en descendit le premier; 'un autre plqs jeune le suivit , et , avant qu’oq eût le temps de lui offrir la main , une jeune femme s’élança derrière eux ;

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elle portait le costume adopté par quelques riches rancheras en voyage , costume qui leur permet de voyager également à cheval ou en voiture. Elle tenait à la main un chapeau d’homme à larges bords , et sa manga , richement rehaussée de velours et de galons d’argent, ne cachait entièrement ni une taille souple et fine , ni des bras nus et dorés par le hfile. Sa tête découverte laissait voir un magnifique diadème de cheveux noirs , et ses yeux, non moins noirs et non moins brillants, promenaient autour d’elle le regard hardi particu-f lier aux Mexicaines. Ce regard semblait évidemment cberrher quelqu’un au milieu de la foule des curieux ; à l’aspect des figures inconnues qui peuplaient la cour de l’hacienda, il s’éteignit aussitôt sous le voile des paupières.

Cependant la nuit allait venir ; la jeune femme s’était retirée dans une des chambres de l’hacienda, quand un nouveau voyageur entra dans la cour, C’était un jeune homme de vingtvcinq à vingt-six ans , grand et bien fait. Quoique vêtu pauvrement, le nouveau venu portait avec grâce ses habits délabrés, et une fine moustache noire, assez fièrement retroussée, rehaussait encore sa bonne mine. Sa physionomie, à la fois triste et hautaine, se distinguait par une singulière expression de finesse et de douceur. Une petite mandoline était suspendue en sautoir à son cou, et au pommeau de sa selle pendait une rapière fort roujllée. Ee cheval maigre qu’il montait était suivi d’un autre en laisse, tout sellé et bridé. Je sentis naître en moi tout d’abord un sentiment d’afiectpeuse sympathie à la vue de ce jeune et mélancolique visage. L’aspect famélique des chevaux et du cavalier racontait énergiquement en effet bien des privations supportées en commun, toute une suite lamentable de courses sans provende, de nuits sans sommeil et de journées sans pain. Comme les autres voyageurs, le jeune cavalier appela le huesped ; mais, au lieu de s’adresser à lui à haute voix, jl s’inclina sur sa selle et lui parla bas à l’oreille. Le huesped, pour toute réponse,

secoua négativement la tête ; un nuage passa sur le front de l’inconnu , qui rougit légèrement, jeta sur le coche dételé, un triste et long regard , regagna la porte d’entrée et sortit de l’hacienda.

Il était temps cependant d’oublier les affaires des autres pour réfléchir aux miennes. La joie de Cecilio , en apprenant que les deux chevaux de nos voyageurs étaient dans l’écurie de l’auberge , se changea en un désespoir concentré quand je lui eus fait part de ma résolution. Comme je ne pouvais interroger successivement soixante voyageurs, je lui donnai l’ordre de seller nos chevaux à minuit et de se mettre en faction dans la cour et à la porte de sortie. De cette façon aucun voyageur ne pourrait à aucune heure de la nuit se remettre en route sans qu’il le sût. Ce point une fois réglé, je laissai Cecilio livré aux réflexions mélancoliques que lui inspirait la perspective d’une nuit passée à la belle étoile, et je m’acheminai vers la cuisine de l’auberge , qui , selon l’usage , servait de salie à manger.

Dans cette vaste cuisine, des voyageurs de toute classe, commerçants, militaires, arriéras et domestiques, étaient disséminés autour de diverses tables dressées du côté opposé, aux fourneaux. Je m’attablai comme les autres, et, tout en mangeant, je prêtai l’oreille à ce qui se disait autour de moi. Je n’acccordai cependant qu’une attention assez distraite aux conversations, qui n’avaient pour objet, comme d’habitude, que des histoires do voleurs, d’orages, de torrents débordés, thèmes de prédilection des voyageurs. Fatigué de n’entendre rien qui eût trait à ce que je brûlais d’apprendre, j’interrogeai l’hôtesse à haute voix sur les voyageurs à qui devaient appartenir les deux chevaux que j’avais remarqués dans l’écurie. Je fus plus heureux d’abord que je ne l’espérais ; j’appris que l’un des individus en question était le seigneur don Thomas Verdugo, arrivé environ une heure avant moi, et qui, pressé de se remettre en route, n’avait pris que le temps

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REMIGIO VASQUEZ.

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do relayer et était reparti immédiatement, laissant à l’hacienda deux chevaux qu’il comptait reprendre à un prochain voyage.

« Quoiqu’il me semble singulier que vous ayez affaire à lui, ajouta l’hôtesse , je sais qu’il doit s’arrêter deux jours à Celaya, et vous le trouverez au meson de Guadaîupe, dans lequel il a coutume de descendre. »

J’eus beau la questionner de nouveau, l’hôtesse se tint opi niâtrément dans la plus stricte réserve, et je quittai la cuisine , fort désappointé d’avoir encore quarante lieues à faire avant de pouvoir rejoindre le mystérieux voyageur, mais enchanté de savoir son nom et de pouvoir me diriger vers un but certain. Après avoir donné contre-ordre à Cecilio, comme il était encore de bonne heure et que le sommeil est un hôte qui ne visite l’homme étendu sur une couche de pierre que lorsqu’il est harassé de fatigue , j’allai m’asseoir, en l’attendant, à la porte extérieure de l’hacienda, à quelques pas de la grande route.

La lune éclairait la campagne, déjà triste et silencieuse comme à minuit. A l’horizon , les collines commençaient à revôtir leur manteau de brume nocturne. Sur la plaine blanchie, les émanations de la terre , condensées par la fraîcheur de la nuit, avaient au loin l’aspect d’un lac tranquille; du sein de ces vapeurs sortaient, comme des plantes aquatiles, les aloès qui croissaient sur le sol pierreux. Au milieu d’une morne solitude, sur une terre inhospitalière où mille dangers entourent le voyageur, le voyageur étranger surtout, mon entreprise m’apparut, pour la première fois, ce qu’elle était en réalité : une périlleuse folie. Pour la première fois aussi, depuis mon départ de Mexico, le cœur me manqua, et, dans un moment de découragement, je formai la résolution de revenir sur mes pas, résolution qui toutefois no devait point s’accomplir. Au moment où je jetais, avant de rentrer, un dernier regard sur le paysage qui m’entourait, il me sembla 226 i

entendre vibrer, au milieu du silence, les sons éloignés d’une guitare. C’était sans doute une halte de muletiers que le bâtiment dérobait à ma vue , ou quelque palefrenier qui charmait ses loisirs au fond d’une écurie. Immobile à ma place, j’écoutais machinalement ces sons indécis et brisés par la distance , quand une voix assez sonore vint graduellement s’y marier. Grâce au silence de plus en plus profond , je pus reconnaître bientôt que les paroles chantées étaient un fragment du Romancero espagnol ; mais une fantaisie bizarre avait donné pour refrain à ces vers héroïques un dicton populaire jadis en vogue au Mexique. Cette singularité me ût désirer de voir le musicien , et je gagnai dans cette intention l’angle le plus éloigné de l’bacienda. Au pied d’une des collines qui do* minent l’hôtellerie , je pus alors apercevoir un feu qui brillait comme un phare au milieu de l’obscurité. La silhouette du chanteiu' se détachait en noir sur le foyer, et, près de hiij deux chevaux , attachés ensemble par une longue corde, pais* saient quelques rares touffes d’herbe que le terrain pierreux laissait croître. Je m’avançai doucement pour ne pas interrompre l’inconnu ; mais le bruit de mes pas me trahit , et la mu*sique cessa tout à coup. L’inconnu se leva vivement, et j’en* tendis le cliquetis d’une lame qui sort du fourreau ; l’aventure devenait moins plaisante que je ne pensais. Je m’arrêtai, puis j’avançai de nouveau et sans crainte cette fois : je venais de reconnaître , à la lueur de la flamme , le jeune voyageur dont je n’avais pas oublié la courte apparition dans la cour de l’hôtellerie, et que je ne m’attendais pas à retrouverai près de moi.

« Qui va là? s’écria-t-il avec un accent espagnol très-prononcé.

— Un ami, lui dis-je; mais rengainez votre rapière : je suis seul et je n’ai pas d’armes. »

La lune éclairait assez vivement les objets autour de moi pour que l’Espagnol se convainquît tout de suite que je disais vrai , et sa lame rentra dans le fourreau.

REMIGIO VASQUEZ. i3i

« PardoQDez-mo'i mon indiscrétion, seigneur cavalier, repris-je en m’avançant dans le cercle de lumière ; je n’ai été amené vers vous, je dois vous le dire, que par un sentiment de curiosité. Si je ne me trompe, vous êtes, comme moi, étranger dans ce pays, et, en cette qualité, vous êtes presque un ami. »

En dépit de ces avances , les traits de l’Es'pagnol conservaient une expression do défiance hautaine. Cependant il se rassit et m’invita courtoisement du geste à en faire autant.

J’acceptai sans plus de façons.

« Je suis Espagnol, il est vrai, répliqua fièrement mon nouveau compagnon ; mais , dans toute l'Amérique , l’Espagnol n’est-il pas chez lui? C’est à mon tour de vous demander pardon de vous avoir pris dès l’abord pour un 'espion envoyé par.... »

L’Espagnol s’arrêta tout à coup.

a Par qui? demandai-je.

— Soyez lebienvenu, » reprit-il sans répondre à ma question.

Un cigare que j’offris paya cette bienvenue, et nous nous mimes à fumer avec toute la gravité de guerriers indiens autour du feu^u conseil, en nous examinant dans un profond silence. Aux clartés de la lutie et du brasier, il était facile de voir, comme je l’avais déjà remarqué , que les plus dures privations avaient laissé sur le front de l’Espagnol leurs ineffaçables stigmates , mais sans avoir en rien altéré la noblesse de cette mâle physionomie.

O Êtes-vous par hasard , lui demandai-je , l’auteur des couplets que j’ai si indiscrètement interrompus, et dont, je l’avoue, l’originalité m’a frappé?

— Non. Je n’ai fait que les arranger sur un air de ma composition, pour des circonstances qu’il serait trop long de vous raconter. »

Il y avait dans ces réponses des réticences qui donnaient l’essor à mes conjectures. Je résolus donc de provoquer les

conûdences du jeune Espagnol en lui racontant l’objet de mon voyage et mes déceptions depuis mon départ de Mexico.

€ 11 y a quelque similitude dans nos positions, reprit-il quand j’eus fini. Comme vous, je poursuis une œuvre sans nom ; mais plaise à Dieu qu’il vous épargne les épreuves par lesquelles j’ai passé I

. — Parlez, lui dis-je; j’aime les récits sous la voûte du ciel , la nuit , aux lueurs d’un foyer comme celui-ci.

— Soit, dit l’Espagnol. Je commencerai par vous dire que je suis Biscayen et de plus gentilhomme , non par le privilège qui anoblit tous mes compatriotes, mais par la descendance d’une longue suite d’àïeux qui reconnaissent Lopc Chouria (le loup blanc) comme chef de leur antique race. Mou nom est don Jaime de Villalobos. Ici, j’en porte un autre pour ne pas profaner celui-là. Ma mère d’abord, le nom de mes pères après , mon pays ensuite , tel est l’ordre de mes affections et de mon culte. Vous savez désormais qui je suis, soigneur cavalier; je vais vous dire maintenant ce que j’ai fait. »

Il y avait dans cet exorde une certaine arrogance du Cid Campeador qui ne me déplut pas ; c’était comfte une strophe inédite ajoutée au Romancero , dont le gentilhomme biscayen chantait les vers un instant auparavant. Le jeune cavalier reprit avec plus de simplicité :

c J’éftais par malheur aussi pauvre que noble; plus d’une fois, dans mon enfance, j’ai été réveillé par le vent glacé qu pénétrait presque sans obstacle dans le manoir ruiné que j’habitais avec ma mère; comme compensation. Dieu m’envoyait la faim, qui me faisait oublier le froid. J’atteignis ainsi la jeunesse; ma naissance m’interdisait tout travail manuel, tout emploi subalterne, et quitter ma mère qui vieillissait, pour prendre du service dans l’armée, était un effort audessus de mes forces. Cependant je ne pus rester étranger à la guerre civile qui éclata dans les provinces basques. Don

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Carlos, vous le savez peut-être, oubliait souvent de payer'ses soldats et ses officiers , et tout ce que je gagnai à le servir fut l’honneur d’être encore, à l’heure qu’il est , créancier do Son Altesse. A ma rentrée sous le toit maternel, j’eus la douleur de le trouver plus délabré que jamais, et de comprendre mieux encore les angoisses qui déchiraient le cœur de ma mère , car je la voyais ployer de jour en jour sous le double fardeau de l’âge et de la détresse. Un soir, un colporteur vint réclamer de nous l’hospitalité, et, comme il ne demandait qu’un abri , je pus le satisfaire à moitié. Sa vie errante le mettait au courant de toutes les nouvelles, et j’appris de lui qu’un de nos compatriotes avait fait un riche mariage dans la Nouvelle-Espagne.

« Quelle chance n’aurait pas , ajouta-t-il , un jeune gen- « tilhomme comme vous d’en faire autant dans le pays de c l’or et de l’argent, où l’ambition de toutes les femmes se a résume par ce dicton :

a Camisas de Bretana , a Y maridos de Espana'. »

e Dans ma position , faire un riche mariage était ma seule ressource , et je résolus de courir cette chance. Je fis partager mes espérances à ma mère. Un à-compte obtenu'sur un arriéré de solde me servit à payer mon passage à bord d’un navire qui mettait à la voile de Bilbao, et je partis plein de r.espoir de revenir déposer aux pieds de ma pauvre mère une fortune que j’ambitionnais pour elle seule. J’arrivai à Vera- Cruz il y a un an; je fréquentai assidûment les. églises, seul endroit où les Veracruzanas veulent bien se montrer : mais aucune d’elles ne daigna faire attention à moi. Le soir, dans les rues désertes, je me résignais à de longues et infructueuses stations ; personne ne se montrait. Je compris qu’en

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