Bajio, liuéralemenl l.'as-fond
des pluies , l’hiver de ces heureux climats , le ciel , qui perd son azur sans rien perdre de sa douce tiédeur, verse à grands flots sur ces plaines de fécondants orages. Le Bajio n’est plus, quelques heures par jour, qu’un vaste lac inégalement coupé de toufifes de verdure , de collines bleues , de villes aux maisons blanches , aux coupoles émaillées. Sur cette nappe liquide , les cimes toujours vertes des arbres révèlent seules au voyageur les capricieux méandres des routes inondées. Bientôt cependant le sol altéré a bu l’eau du ciel par les gerçures sans nombre que huit mois de sécheresse ont ouvertes à sa surface. Une couche de limon , déposée par les eaux pluviales et par les torrents descendus de la Cordillère, a fait pénétrer des sucs nouveaux dans la terre appauvrie ; le ciel a repris toute sa limpidité première. Les sources, dégagées de la croûte qui les obstruait , jaillissent plus abondantes au pied de VahuehueltK L’arbre du Pérou, le gommier, le huisache aux (leurs d’or sur lesquelles sifflent les cardinaux au plumage écarlate , ombragent et parfument les routes raffermies. Le chant des muletiers et les clochettes des mules retentissent au loin, mélésau grincement aigu des chariots des campagnards; c’est aussi le temps où l’Indien laboureur retourne à ses travaux. Comme le berger des Géorgiques, avec ses cothurnes de cuir, sa tunique courte et ses jambes nues, il pousse paresseusement do l’aiguillon les bœufs attelés à sa charrue ; et telle est la fécondité de cette terre , que des moissons splendides ne tardent pas à couvrir le sol à peine effleuré par le soc.
Ce n’est pas dans la plaine toutefois que la nature ‘s’est montrée le plus prodigue pour les heureux habitants du Bajio. Au-dessus des champs fertiles qui avoisinent Guana-
t . On nomme ainsi une espèce de cèdre dont la présence indique presque toujours le voisinage d’une source soit cachée, soit jaillissante. Ahuehuelt veut dire en indien seigneur des eaux.
juato, la Cordillère dresse ses crêtes métallifères, dont les flancs sont gonflés d’artères d’argent et d’or, et livre au pic du mineur les incalculables trésors de la Veta Madré Le contraste que présentent les moeurs si distinctes du laboureur et du mineur ne se révèle nulle part plus nettement que dans cette partie du Bajio. Humble et soumis , l’agriculteur indien est à la merci de tous; fier et indompté, le mineur a la prétention de ne relever que de ses pairs, et cette prétention est justifiée , il faut bien le reconnaître , par l’importance du rôle qu’il remplit. Condamné à d’obscurs travaux dont les résultats sont limités, l’agriculteur accomplit son œuvre en silence, tandis que le pic du mineur retentit, pour ainsi dire , jusqu’au bout du monde , augmentant d’une parcelle, à chacun de ses coups, la masse des richesses de l’homme. A côté de l’infatigable mineur, le bien-être ne tarde pas à s’établir ; le penchant des collines , les ravins , les sommets des montagnes se couvrent de populations improvisées , au milieu desquelles ses mains toujours ouvertes sèment en un jour le fruit de ses travaux d’un mois. Depuis le mineur français Laborde, qui prodiguait jadis les millions aux cathédrales , jusqu’au plus obscur peon, Thistoire de ce hardi travailleur est toujours la même; le hasard est le seul Dieu devant lequel il s’incline. Il accepte son pénible labeur comme une mission providentielle , et cette pensée orgueilleuse trouve dans la loi môme une sorte de consécration : d’anciens privilèges accordaient la noblesse à l’ouvrier des mines ; aujourd’hui encore , il ne peut être dépossédé par des créanciers tant qu’il trouve à exercer sa profession. Il semble qu’on ait voulu faire respecter en lui le descendant d’une race privilégiée. Outre l’instinct des métaux qui trans-
< . La Fetii Madré, qu’exploilenl les sociétés minières de la Valenciana, de Cala, de Mcllado, de Rayas, fui découverte par le mineur français Laborde, et a fourni, dans l’espace compris entre tS20 et 1837, à peu près 4 50 millions de francs.
forme pour lui les plus simples indices en signes infaillibles, le mineur doit être , en effet, doué d’un ensemble de qualités bien rares , depuis la vigueur nécessaire pour soulever les plus lourds fardeaux et supporter, pendant tout un jour, les fatigues accablantes d’un travail souterrain, jusqu’à l’agilité, à la témérité qui bravent tous les obstacles, et au sangfroid qui les déjoue. Ces qualités , il faut bien le dire , ne se rencontrent jamais chez le même homme qu’associées à d’assez grands défauts. Capricieux et indiscipliné s’il est à la journée, le mineur ne déploie tout son tact et toute son énergie que lorsqu’il est intéressé au succès de l’entreprise dans une large proportion. C’est alors que souvent, après un mois pendant lequel il a gagné à peine de quoi vivre, le bénéfice d’une semaine, d’un jour, le dédommage de ses longues privations. Le mineur remercie le hasard ; dès ce moment, il sème son or à pleines mains, et il ne reprendra ses travaux que contraint par la plus impérieuse nécessité. Parfois encore ce sont des moyens illicites qui l’enrichissent aux dépens d’un propriétaire trop confiant, et l’imagination de ces hommes aventureux n’est malheureusement que trop fertile en expédients de ce genre.
C’est au milieu d’une population en grande partie composée de mineurs que je me trouvais à Guanajuato, après ■ un pénible et inutile voyage dont on n’a peut-être pas oublié les péripéties '. Je ne voulus pas perdre l’occasion qui s’offrait à moi d’observer sur son vrai théâtre un type dont les gambusinos ou chercheurs d’or de la Sonora ne m’avaient donné qu’une idée bien imparfaite. Le lendemain d’une journée consacrée à un repos que des émotions multipliées m’avaient rendu nécessaire, je me dirigeai donc vers les mines qui avoisinent Guanajuato. J’étais seul, mais à cheval cl bien armé. Mon guide devait être le premier passant que