‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 12 sur 27 · Voir le chapitre précédent · texte numérisé non relu

Voir le chapitre précédent

je rencontrerai» sur ma route. J’étais arrivé sur la grande place de Guanajuato, et je longeais les maisons, la tête levée et l’œil au guet, quand un objet bizarre attira mon attention. Contre le mur de l’une des maisons et sous un auvent de quelques pouces de large , une main était clouée sur la pierre. J’arrêtai mon cheval pour m’assurer que je n’avais pas sous les yeux quelque emblème de plâtre. Il ne me fallut qu’un moment d’examen pour me convaincre que cette main était bien une main humaine, jadis forte et musculeuse, maintenant blanchie et desséchée par lèvent, le soleil et la pluie. Sous l’auvent, plusieurs chandelles à moitié consumées attestaient que des âmes pieuses s’étaient attendries devant cette étrange exhibition , qui semblait destinée à perpétuer le souvenir de quelque drame sanglant. Après avoir cherché en vain sur la muraille la trace d’une inscription explicative, je me décidai a continuer ma route; mais, pendant ma courte halte, un cavalier s’était rapproché de moi , et mon cheval avait à peine fait quelques pas , que cet homme , donnant de l’éperon à sa monture , parut vouloir me suivre de fort près. En tout autre moment , j’eusse accepté d’assez mauvaise grâce la compagnie de cet inconnu ; mais j’étais sorti, on s’en souvient, en quête d’un cicerone. J’arrêtai donc mon cheval, décidé à questionner l’inconnu. Celui-ci, me saluant avec courtoisie, ne m’en laissa pas même le temps.

«Vous êtes étranger, seigneur cavalier, me dit-il en souriant.

— Eh! qui peut vous le faire croire? repris-je un peu surpris de cette brusque façon d’entamer l’entretien.

— La persistance que vous mettez à regarder cette main desséchée m’indique assez que vous êtes nouveau venu dans la ville et que vous avez du temps à perdre. Avouez que pour moi, qui cherchais précisément un compagnon de promenade, notre rencontre est une bonne fortune. »

Je ne savais plus trop si je devais accepter avec beaucoup d’empressement le guide qui m’offrait si familièrement sa compagnie. L’inconnu remarqua mon hésitation , et se hâta d’ajouter avec une certaine fierté :

« Vous ne me connaissez pas; je ne veux pas vous laisser croire plus longtemps que vous avez affaire à quelqu’un de ces pauvres diables pour qui la rencontre d’un étranger est une occasion de placer leurs services. Mon nom est Desiderio Fuentes. Je suis mineur, et dans la profession que j’exerce, s’il y a des jours où la fortune semble impitoyable , il y en a d’autres où les piastres s’amassent tellement sous votre main, qu’on ne sait plus comment les dépenser. Je suis dans un de ces jours-là, et mon habitude est en pareil cas de chercher quelque joyeux compagnon qui veuille bien prendre sa part de mes plaisirs. Si ce compagnon me manque , je m’adresse au premier cavalier do bonne mine qui se trouve sur mon chemin , et j’avoue que je n’ai jamais eu à me plaindre de m’être ainsi confié au hasard. »

Une déclaration si franche était faite pour me rassurer complètement. Je répondis toutefois à Desiderio Fuentes que je ne pouvais nullement accepter sa cordiale proposition. J’étais sorti pour visiter une des mines d’argent les plus voisines de Guanajuato;’je ne pourrais donc passer avec lui que les instants consacrés à cette exploration , en supposant toutefois qu’il voulût bien me servir de guide. Desiderio accepta ce moyen terme en homme désœuvré qui est trop heureux d’échapper à l’isolement , ne fût-ce que pendant quelques heures. Une fois cet accord fait , nous n’avions plus qu’à piquer des deux, et, peu d’instants après, nous chevauchions hors de la ville.

Chemin faisant , mon guide m’apprit qu’il avait reçu la veille dans un parlido ' une magnifique portion qui lui per>

I . Les mineurs sont à partido quand une certaine portion des béné-

mettrait de donner plusieurs jours au far niente. Il ajouta que ce serait pour lui un passe-temps assez piquant d’aller visiter en amateur une des mines des environs, et il me laissa le choix de la plus curieuse. Seulement il ne se souciait guère de visiter celle de la Valenciana , à cause d’une querelle qu’il avait eue avec un des administrateurs. Un arriéré de comptes avec un des employés de Mellado lui faisait désirer de s’abstenir d’y paraître, et., quant à celle de la Cala, certains désagréments de fraîche date la lui faisaient éviter avec le plus grand soin. En définitive, je dus choisir forcément, malgré la liberté d’option qu’il m’avait accordée, la mine do Rayas comme unique but de nos investigations. Il m’était difficile d’interpréter en faveur de Desiderio Fuentes les précautions qu’il était forcé de prendre. Évidemment mon nouvel ami était très-querelleur; il n’aimait pas certainement à payer ses dettes, et, dans ses désagréments {desavenencias) à la Cala , le couteau avait, à coup sûr, joué quelque rôle. Je commençais à me féliciter moins de ma rencontre. Un mot surtout que Fuentes laissa échapper me fit sérieqsement réfléchir.

« Mon premier mouvement est toujours fort bon , me ditil ; mais je confesse que le second est détestable. »

Nous étions parvenus à l’extrémité d’im ravin dont les talus perpendiculaires nous avaient jusqu’alors masqué le paysage. Une plaine assez unie s’étendait devant nous. De longues files de mules chargées de minerai se dirigeaient vers un de ces établissements métallurgiques qu’on nomme au Mexique hacienda, de platas* , On pouvait déjà voir les tuyaux des fourneaux couronnés d’un panache do fumée noire et de va-

flces leur est accordée comme salaire. Dans ce cas, l'adminislralion leur fournil le fer, la poudre, le suif, etc., etc., et, à part ces frais, ne 1rs paye qu’autant que leurs recherches sont couronnées de succès.

Page 1