‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 13 sur 27 · Littéralement exploitation d’argent · texte numérisé non relu

Littéralement exploitation d’argent

peurs plombées ; oo découvrait aussi les patios ' en pierre qu’on sème de tourteaux d’une boue métallique à la veille de se convertir en lingots. Le bruit du marteau qui concassait la pierre argentifère, le pas des mules, le claquement des fouets qui les excitaient , se mêlaient au bruit plus sourd des chutes d’eau qui faisaient mouvoir les machines. J’avais arrêté mon cheval pour contempler plus à l’aise ce tableau animé ; bientôt cependant mon attention fut distraite. A quelques pas de nous , je remarquai deux hommes à moitié cachés dans un enfoncement de terrain et qui traînaient , à l’aide de cordes , le cadavre d’une mule. Arrivés à un endroit où Desiderio et moi pouvions seuls les découvrir, l’un des hommes se pencha sur la mule morte, sembla l’examiner curieusement et jeta de côté un regard de défiance. Dès qu’il nous eut aperçus , il s’assit brusquement sur le cadavre qu’il traînait une minute auparavant. Quant à son compagnon, il disparut immédiatement derrière un épais rideau d’arbres et de buissons.

«Ehl eh! si je ne me trompe, reprit Fuentes, c’est mon ami Planillas; mais que diable fait-il là? >

Au nom de Planillas, je tressaillis involontairement, et je suivis Fuentes, qui s’était dirigé du côté de l’homme assis sur la mule. J’espérais obtenir de l’ami de don Tomas Verduzeo quelque révélation nouvelle sur la part que le bravo avait prise dans le meurtre de don Jaime. Planillas, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains, paraissait accablé par un violent chagrin. Le bruit de nos pas le tira enfin de ses abstractions , et il leva sur nous des yeux où se trahissait plus d’inquiétude que de douleur.

c Àh I seigneurs , s’écria-t-il , vous voyez dans ma personne l’homme le plus désolé de toute la Nouvelle-Espagne.

^ . On appelle patios des cours dallées sur lesquelles on expose à l’évaporalion des amas do boues métalliques produites iiar le bocardage humide du minerâii Ces boues, amalgamées avec le mercure, sont la dernière iransforiHiUiOh du minerai.

— Vous pensez sans doute , lui dis-je , au jeune cavalier que don Tomas a assassiné il y a deux jours, et dont le sang retombera sur votre tête , car vous auriez pu lui sauver la vie en arrêtant la main de votre ami , de ce don Tomas qui avait été payé pour le frapper, me disiez-vous.

— Vous ai-je dit cela? s’écria Florencio; en ce cas, par la vie de ma mère, j’en ai menti.... Je suis horriblement menteur quand j’ai bu , et , vous le savez, seigneur cavalier, j’avais beaucoup bu ce jour-là. >

Florencio s’arrêta, comme s’il n’eût voulu reprendre la parole qu’après avoir retrouvé son assurance; mais Fuentes ne lui laissa pas le temps de se recueillir; il lui demanda pour quel motif il paraissait si désolé quand nous étions arrivés , et pourquoi il s’obstinait à prendre pour siège le cadavre d’une mule.

« C’est cette mule qui cause ma douleur, répondit Planillas; je l’avais vendue, dans ma détresse, à Vhacienda de platas que vous voyez là-bas , quoique je lui fusse tendrement attaché. J’avais pris du service depuis lors dans l’atelier , où je pouvais la voir tous les jours ; hélas ! la pauvre bête est morte ce matin , et je l’ai traînée dans cet endroit isolé pour me livrer à ma douleur loin des regards de tous. »

Planillas replongea violemment sa tête entre ses mains , comme quelqu’un qui ne veut pas être consolé ; puis , sans doute pour détourner le cours de la conversation :

«Ahl seigneur cavalier, dit-il, ce n’est pas le seul malheur que j’aie à déplorer! Hier un engagement a eu lieu entre les mineurs de Rayas et ceux de Mellado, et je n’y étais pas.

— Mais je ne vois pas , interrompis-je , ce qu’il y a là de si déplorable.

— De si déplorable ! reprit vivement Planillas. Ah 1 ce n’est pas une de ces rencontres vulgaires comme on en peut voir tous les jours , et vous ne devineriez jamais comment

ns

elle s’est terminée : par une grêle de piastres que les mineurs de Mellado , pour prouver la supériorité de leur mine sur celle de Rayas, ont fait pleuvoir sur leurs adversaires. De belles piastres à l’aigle I ajouta-t-il d’un air navré, et je suis arrivé trop tard sur le champ de bataille. >

Je compris mieux la douleur de Planillas à ce dernier désappointement; toutefois j’eusse révoqué en doute cet excès d’arrogante prodigalité des mineurs, si Fuentes ne m’eut confirmé avec une satisfaction orgueilleuse la vérité de ce récit. Presque aussitôt mon compagnon, à qui les lamentations de Planillas paraissaient fort suspectes , se mit en devoir de l’interroger de nouveau ; mais les hautes broussailles qui craquèrent subitement derrière nous attirèrent son attention d’un autre côté. Je crus voir Planillas pâlir, malgré son impudence à toute épreuve. Un homme petit et trapu, taillé en athlète, et d’une physionomie plutôt joviale que rébarbative , était devant nous. 11 nous salua poliment et s’assit à terre près de Planillas. Sa bouche essayait de sourire , mais son regard sinistre et perçant comme celui des oiseaux de proie démentait cette expression de feinte gaieté. Nous gardâmes le silence quelques instants. Ce fut le nouveau venu qui prit le premier la parole.

« Vous parliez tout à l’heure , si mes oreilles ne m’ont pas trompé, d’un certain don Tomas? Serait-ce, par hasard, de don Tomas Verduzco qu’il était question ? » dit-il de cet air doucereux qui formait un si puissant contraste avec son regard.

• Cette simple question, provenant d’un homme dont la vue m’inspirait une vive répugnance , me parut comme une insulte.

« Précisément', lui dis-je en faisant un effort sur moimême pour garder mon sang-froid. J’accusais Tomas Verduzco de l’assassinat d’un jeune homme qu’il ne connaissait pas la veille.

— En êtes-vous sûr? interrompit l'homme en me jetant un regard sinistre.

— Demandez-le à ce malheureux , » repris-je en montrant du doigt Planillas.

A cette réponse, Planillas se leva comme poussé par un ressort ; il paraissait avoir repris toute son assurance.

c Je n’ai jamais rien dit de semblable ; mais Votre Seigneurie ne connaît donc pas le respectable cavalier Verduzco, s’écria-t-il d’un air ironique, pour parler ainsi devant lui? >

Je regardai celui qui m’était ainsi dénoncé et que je voyais enfin pour la première fois. Une hallucination rapide replaça sous mes yeux le corps sanglant de don Jaime, son agonie, ses derniers instants, et tout son bel avenir, tranché par le couteau de l’homme qui était devant moi.

« Ah 1 vous ôtes don Tomas Verduzco.... >

Je ne pus achever. En proie à une sorte de vertige, et sans me rendre compte de ce que j’allais faire, j’armai un de mes pistolets. Au craquement de la batterie, l’inconnu devint livide, car les Mexicains de la basse classe, qui supportent sans sourciller les éclairs du couteau, frissonnent devant le canon d’une arme à feu maniée par un Européen. Cependant il ne bougea pas. Fuentes se jeta entre nous.

« Doucement ! seigneur, doucement! s!écria-t-il. Càïcaras! comme vous prenez les mœurs du pays!

— Ce diable de Planillas, dit à son tour l’inconnu avec un rire contraint, est toujours disposé à la plaisanterie ; mais l’idée de me présenter sous le nom de don Tomas est, ma foi, par trop bouffonne. Votre Seigneurie lui en veut donc bien à ce don Tomas ? »

Mon emportement me parut ridicule et se dissipa comme par enchantement.

(t Je ne le connais pas, répondis-je un peu confus et en reprenant mon sang-froid ; je ne sais comment cet homme s’est trouvé, mêlé à mes affaires ; mais je crois devoir à ma sécurité de ne faire aucune merci à de pareils assassins, •quand le hasard les envoie sur ma route, »

L’inconnu murmura quelques mots inintelligibles. Pour moi, pensant avoir trouvé dans cet incident une excellente occasion de me débarrasser de mon nouvel ami Desiderio, dont la société commençait à me peser, je saluai avec empressement le groupe encore ému, et je piquai des deux ; mais j’avais compté sans le désœuvrement de Fuentes, et je n’avais pas fait cent pas qu’il me rejoignit.

< J’ai peut-être eu tort, me dit-il, d’intervenir dans cette affaire et de vous empêcher de loger une balle dans la tète de ce drôle à la figure suspecle; car, au regard haineux qu’il vous a lancé, je présume que le premier coup de couteau que vous recevrez sera de sa main.

— Croyez-vous ? dis-je assez troublé de ce fâcheux pronostic.

— J’ai cédé, ma foi, trop vite à mon premier mouvement, » reprit Fuentes, qui sembla réfléchir, et, se ravisant bientôt : « Si nous y retournions? peut-être pourriez-vous remettre les choses au point où vous les avez laissées, et cette fois je vous aiderais au besoin. >

Le regret d’avoir laissé passer sans en profiter une occasion de querelle ne perçait que trop clairement dans les paroles de Fuentes. Je refusai sèchement le concours qu’il m’offrait, et je me dis en moi-même que, décidément, le second mouvement du mineur valait beaucoup moins que le premier.

c Vous ne voulez pas ? me dit-il. Soit ! Après tout, qu’importe un coup de couteau de plus ou de moins ? J’en ai reçu trois, et je ne m’en trouve pas plus mal. »

Je ne crus pas devoir relever cette réponse, qui me montrait mon guide sous un jour assez peu favorable, et je coupai court à ses confidences en lui demandant quelques détails sur la mine, dont les bâtiments se dessinaient de plus en plus distinctement devant nous.

Les premiers travaux d’exploitation d’une mine s’exécutent à ciel ouvert ; on extrait le minerai en suivant la veine qui le contient. Mais à mesure qu’elle s’enfonce dans le sol , deux obstacles se présentent : l’extraction devient plus coûteuse et l’on ne tarde pas à rencontrer des eaux souterraines qu’il est urgent d’épuiser , sous peine de voir le filon inondé et tous les travaux arrêtés. Pour éviter ce danger , on construit un puits que l’on fait communiquer avec le filon par une galerie latérale qu’on pratique. La profondeur de ce puits doit s’augmenter au fur et à mesure de celle du filon, et cette profondeur est parfois telle qu’on est obligé d’ouvrir deux ou trois galeries superposées. Dans les mines d’une grande richesse, on ajoute à ces artères principales de petites voies de communication et autres travaux souterrains pour faciliter le service intérieur.

L’épuisement des eaux et l’extraction du minerai se font au moyen de machines appelées malacates, que l’on construit à l’orifice des puits. Ce sont des tambours où s’enroulent et se déroulent des cordes auxquelles sont suspendus des sacs de tissu d’aloès remplis de minerai, et d’énormes outres de peau de bœuf pleines d’eau. Ces machines sont mues par des chevaux dont l’allure est presque constamhient le galop.

Outre le grand puits [tiro general), la mine de Rayas en a deux autres d’une moindre importance, quoique l’un d eUX atteigne à une profondeur de deux cent cinquante-quatre mètres. Le tiro general, aussi important par son diamètre, qui est de trente-quatre pieds , qu’effrayant par sa profondeur, qui est presque de douze cents pieds, communique avec trois galeries principales superposées, et ces puits et ces galeries, ainsi que leurs accessoires, composent un ensemble de tra-

vaux gigantesques qu’on ne retrouve dans nulle autre exploitation. Cependant l’aspect extérieur de cette mine est loin de donner une idée de l’incessante activité qui règne au dedans. De mesquines constructions en bois, couvertes de tuiles, qui protègent les malacates ou abritent les travailleurs ; quelques bâtiments de peu d’apparence, qui servent de logements aux administrateurs ou aux employés du dehors; quelques maisons blanches,' inégalement groupées sur le sommet des mamelons environnants, ne font guère pressentir au visiteur les merveilles qu’il va voir.

Il était environ midi quand j’arrivai avec mon guide à l’ou» verture par laquelle nous devions pénétrer dans la mine. Nous mimes pied à terre ; nos chevaux furent confiés à un des mineurs, et nous franchîmes la porte d’entrée. Desiderio portait à la main une torche de résine. Je m’arrêtai un instant avec une sorte de recueillement sur le seuil de cet immense laboratoire) d’où tant de millions s’étaient déjà répandus dans la circulation. Mon guide, avec son manteau garni d’or que la lueur de la torche semblait faire ruisseler au milieu des plis du velours, figurait assez bien le génie fastueux de ce royaume souterrain. Nous descendîmes longtemps par une pente formée de gradins dont chacun avait la dimension d’une terrasse. Au milieu de profondes ténèbres que la torche ne dissipait que faiblement, nous fîmes une multitude de tours et de détours, en changeant à chaque instant de direction et de température, en remontant parfois pour redescendre encore. Au bout d’un quart d’heure environ, j’aperçus enfin, dans le lointain, quelques lumières errantes, puis des ombres gigantesques apparurent sur les parois humides de la voûte. Je marchai encore, et je me trouvai bientôt dans un carrefour que la piété des mineurs avait converti en chapelle. Au centre s’élevait un humble et modeste autel orné de cierges qui brûlaient devant l’image d’un saint. Un homme était agenouillé sur une des marches de cet autel et sem-

blait prier avec ferveur. C’était la première créature humaine que je rencontrais depuis mon entrée dans la mine. Mon guide me toucha le bras.

c Regardez cet homme, » me dit-il à voix basse.

Le mineur agenouillé était entièrement nu ; sans la lumière du flambeau de résine qui laissait voir sa chevelure grisonnante et les traits anguleux de son visage, on n’eût pu reconnaître en lui l’homme arrivé aux confins de la vieillesse, tant ses membres nerveux semblaient conserver de jeunesse et de vigueur.

« Eh bien ? dis-je à Desiderio.

— Cet homme, me dit-il, n’est pas étranger à l’histoire de la main coupée que vous regardiez avec tant de curiosité ce malin, et, quoique je sache cette histoire aussi bien que lui, peut-être dans i^a bouche aurait-elle plus d’intérêt pour vous, car son fils s’y est trouvé mêlé. »

Je crus une fois encore avoir trouvé l’occasion d’écarter Desiderio, en lui insinuant que le narrateur serait probablement plus expansif, s’il n’avait que moi pour auditeur de scs confidences. Cette fois, il ne se méprit pas à mon intention secrète, c Je ne suis ni querelleur, ni susceptible, me dit-il, je m’en vante; mais Votre Seigneurie est par trop empressée à se débarrasser de son dévoué serviteur. » Je me hâtai de protester contre l’interprétation donnée à mes paroles, et Fuentes parut se calmer. « Allons ! dit-il d’un air railleur, je renoncerai, pour vous être agréable, au désir que j’avais eu tout d’abord de vous servir de guide dans ces souterrains. Aussi bien, il faut que je sache le secret de la comédie jouée ce matin par Planillas sur le cadavre de sa mule. Vous pourrez visiter la mine sans moi, et je vous conterai ce que j’aurai appris sur ce drôle, à votre sortie par le grand puits; car, pour être complète, votre excursion doit s’achever à l’aide du malacate. »

J’avais tellement hâte de congédier ce personnage, que je

iSi

promis tout ce qu’il voulut, sans remarquer le sourire ironique par lequel il accueillit ma réponse. En ce moment, le mineur venait d’achever sa prière. Fuentes échangea avec lui quelques mots à voix basse et s’éloigna rapidement ; je respirai.

e Seigneur cavalier, me dit le nouveau venu, mon compagnon Fuentes vient de me faire part do votre désir d’entendre de ma bouche l’histoire de mon fils, de celui qui a été l’orgueil de la corporation des mineurs : ce désir m’honore, mais pour le moment je ne puis le satisfaire. J’ai à mettre le feu à la mine dont je viens de charger le fourneau ; si donc, dans deux heures, je suis encore de ce monde, je me mettrai tout à votre’disposition, car j’aime les braves, de quelque nation qu’ils soient.

— Et qui vous a dit que j’étais brave ? lui deroandai-jo étonné.

— Caramba I un homme qui visite une mine pour la première fois, et qui, au dire de Fuentes, a le plus vif désir de faire la périlleuse ascension du iiro ! Eh bien 1 nous la ferons ensemble, et en même temps jfe vous raconterai mon histoire ; je vous donne donc rendez-vous dans deux heures au fond de la dernière galerie, à l’entrée du grand puits. >

Je ne pouvais guère reculer devant un si pompeux éloge; mais ce ne fut pas sans éprouver un serrement de cœur que je me vis fatalement destiné à accomplir, contre ma volonté, une inévitable et dangereuse prouesse. C’était encore à Fuentes que j’étais redevable de cette nouvelle contrariété. Je promis néanmoins au mineur d’étre exact au rendez-vous, et resté seul, je profitai de mon indépendance pour examiner à loisir le monde nouveau dans lequel je me trouvais transporté. J’avais en main la torche que m’avait laissée Desiderio, et je la promenai de tous côtés. Au-dessus de moi, capricieusement creusées dans le roc vif et constellées de paillettes brillantes, se dessinaient des voûtes d’inégale grandeur, les unes soute-

nues par de fortes poutres, les autres laissant pendre, comme des culs-de-lampe gothiques , leurs pointes, aiguës , qui menaçaient de s’écrouler sur ma tête. Une eau limpide, qu’irisait la flamme de la résine, serpentait en filets déliés le long de pilastres informes. Plus loin, s’échappant à travers les fissures du roc, de larges gouttes tombaient sur le sol pierreux avec le bruit monotone d’un balancier de pendule. Devant moi s’ouvraient de sombres carrefours ; des bruits de pas répercutés par les échos mouraient dans la profondeur des voûtes, comme des gémissements lugubres ou des plaintes étouffées. Des lueurs indécises perçaient de temps à autre cette effrayante obscurité ; c’étaient des mineurs qui allaient et venaient, leur mèche allumée derrière l’oreille, semblables à ces gnomes des cabalistes, qui veillent, la flamme au front, sur des trésors cachés.

J’avançais avec toute la précaution convenable; car, demeuré sans guide dans ce labyrinthe, je ne savais de quel côté me diriger. J’entendis bientôt, dans le lointain, le bruit sourd des pics qui sapaient le rocher, mêlé à des bruits mystérieux qui semblaient partir d’un étage inférieur. Ces rumeurs, toutes vagues qu’elles étaient, servirent à m’orienter. Je n’avais vu, depuis mon entrée dans la mine, que des voies de communication ouvertes de tous côtés ou des filons vides de leur minerai, et j’étais impatient d’arriver enfin à l’endroit qu’on nomme la labor, c’est-à-dire l’endroit où l’on exploite la veine d’argent. Une clarté encore confuse m’indiqua que je n’en étais pas loin ; je parvins bientôt à l’orifice d’un puits peu profond, d’où jaillissait une lumière plus vive. On y descendait par une échelle formée de poutres mises à bout et en zigzag. J’hésitai d’abord à me confier aux entailles pratiquées dans ces poutres et destinées à servir de degrés ; cependant , enhardi par le peu de profondeur du puits, je me hasardai à y descendre , et je gagnai sain et sauf le lieu de l’exploitation. C’était un couloir tortueux de cinq pieds en-

viroa dç diamètre et de cinq ou six cents de longueur , d'où s’exhalait une vapeur brûlante comme de la bouche d’un crS'tère. Perdu au milieu de cette foule de travailleurs , trop oc* cupés pour me remarquer , je pus examiner à l’aise le tableau fantastique qui s’offrait à mes yeux. Une multitude de minces et. longues chandelles collées aux parois du- couloir éclairaient confusément les mineurs, dont la plupart, plongés dans l’eau jusqu’à la ceinture, attaquaient la roche vive à coups de barretas. D’autres s’éloignaient , chargés de sacs de minerai dont le poids faisait saillir leurs muscles tendus, tandis que la mèche allumée qu’ils portaient sur la tête éclairait leurs corps bronzés ruisselants de sueur et leurs longs cheveux flottants. C’était un bruit assourdissant de coups de pics résonnant en cadence sur le roc, d’éclats de pierres qui tombaient bruyamment dans l’eau , de voix , de cris aigus et de sifflements d’haleines qui semblaient ébranler la voûte. La clarté rougeâtre des. chandelles qui se reflétait dans l’eau , la poussière, la vapeur qui formaient comme un brouillard, les veines cuivreuses qui serpentaient comme du lierre le long du roc, tout concourait à augmenter la bizarrerie du spectacle que j’avais sous les yeux.

Après l’avoir contemplé longtemps, je résolus de gagner la galerie inférieure, à l’extrémité de laquelle je devais rencontrer le vieux mineur. Cette ascension que j’avais tant redoutée jusqu’alors ne me paraissait plus une tâche périlleuse à remplir ; elle devait m’éviter , au contraire , la fatigue de parcourir de nouveau tout l’espace que j’aurais laissé derrière moi. Je priai donc un des mineurs de me conduire à l’endroit indiqué , car je craignais de m’égarer au milieu de ce dédale de galeries souterraines qui se croisaient en tous sens. Je commençais aussi à ressentir vivement le besoin de respirer un air plus pur, et je suivis gaiement mon nouveau guide.

Je descendis encore longtemps, jusqu’à sentir mes jarrets

plier sous moi, et j’arrivai, brisé de lassitude, à l’extrémité de la dernière galerie, qui formait un angle droit avec le grand puits, dont la bouche noire et béante s’ouvrait à mes pieds. Ce puits se prolongeait encore jusqu’à un niveau inférieur. J’étais le premier au rendez-vous; le vieux mineur n’était pas encore venu, ün seul ouvrier, qui paraissait comme oublié dans ces vastes catacombes, remplissait solitairement une tâche effrayante. Non loin de là, un autre puits, envahi par les eaux, se vidait lentement, à l’aide d’une outre gigantesque suspendue au câble du malacate. Une fois pleine, elle s’élevait au moyen de l’invisible machine établie à près de douze cents pieds plus haut ; mais, violemment amenée dans une direction oblique vers l’axe du grand puits, cette outre gonflée se fût crevée contre le roc, si l’ouvrier n’eût amorti l’impulsion qu’elle avait reçue. Sur un étroit espace qui séparait les deux puits, au milieu d’une obscurité presque complète, le péon retenait avec effort une corde double qui embrassait le câble et dont ses deux mains serraient les extrémités; puis, entraîné avec une terrible rapidité à l’ouverture du gouffre, il lâchait tout à coup un des bouts de la corde , et l’outre ne heurtait plus que mollement la muraille opposée; mais un faux pas, la corde lâchée une seconde trop tard , pouvaient le précipiter dans un abîme sans fond. Je regardai longtemps, avec une sensation pénible, ce malheureux qui jouait ainsi sa vie à chaque quart d’heure du jour pour un modique salaire. Au milieu de ces ténèbres , de ce silence profond , et si loin des rumeurs du monde, il me semblait voir en lui un de ces réprouvés de l’enfer du Dante , condamné sans relâche à un effrayant labeur.

Cependant l’outre était quatre fois descendue vide et quatre fois remontée pleine, c’est-à-dire qu’une heure entière s’était écoulée, et personne n’était encore venu. J’avoue qu’à la vue de ce puits immense dont il me fallait, en

remontant, parcourir presque toute la profondeur, ma résolution avait faibli , et je pardonnais de bon cœur au vieux mineur son manque de parole, quand le câble du malacale apparut de nouveau dans l’ombre ; une faible lueur vint en même temps éclairer les parois humides du gouffre , et une voix dont l’accent ne m’était pas inconnu s’écria :

« Eh ! l’ami, n'avez- vous pas avec vous un cavalier étranger qui m’attend pour remonter par le tiro? »

J’avais à peine répondu que j’étais prêt, qu’un paquet tomba à mes pieds. Je défis machinalement la corde qui l’entourait. Le paquet ne contenait qu’une veste et un pantalon de laine grossière, un bâton de cuir et une espèce de tresse en fil d’aloès. Je me demandai avec effroi si ce pantalon et cette veste étaient bien suffisants pour amortir une chute de douze cents pieds. Quant au bâton et à la courroie tressée, je ne devinais pas ce que j’en devais faire. L’ouvrier qui travaillait près de moi m’indiqua l’usage de chacun des objets. Le vêtement de laine devait me préserver de l’eau qui jaillissait en pluie fine dans certains endroits du puits ; avec la courroie, je devais m’attacher au câble, et, dans ses oscillations, éviter au moyen du bâton de me heurter contre le roc.

« Dépêchons , s’écria le guide invisible ; nous n’avons pas de temps à perdre. »

Je me couvris à la hâte des vêtements qui m’étaient destinés , j’attirai vers moi le bout du câble qui se balançait dans le vide, et je me mis à cheval dessus. Le péon passa la sangle deux fois autour de mon corps et sous mes cuisses, de manière à me faire une espèce de siège, attacha fortement les deux bouts au câble , et me mit le bâton de cuir entre les mains. Il avait à peine achevé, que je me sentis enlevé de la plate-forme par une force invisible, et je perdis pied ; je fis trois ou quatre tours sur moi-môme, et, quand je revins de l’étourdissement que cette brusque manœuvre

m’avait causé , je flottais déjà suspendu sur le gouflre. Un peu au-dessus de ma télé , j’apercevais les jambes de mon guide qui serraient fortement le câble. Bien qu’il portât une torche, je ne distinguais qu’imparfaitement son corps cuivré, à demi nu, qui, à certains moments, luisait comme du bronze florentin. Seules, les paroles du mineur arrivaient distinctement jusqu’à moi.

c Suis-je bien attaché, au moins? lui demandai-je en remarquant qu’aucun nœud, qu’aucune aspérité ne pourrait empêcher la courroie qui me retenait de glisser le long du câble.

— C’est probable , à moins toutefois que le péon n’ait eu quelque distraction , répondit le mineur avec un calme parfait ; vous avez toutefois la ressource de vous retenir à la force des poignets. i

J’étreignis avec une force surnaturelle le câble que mes deux mains pouvaient à peine embrasser.

« Et combien de temps dure l’ascension ? poursuivis-je.

— Douze minutes habituellement, mais la nôtre durera au moins une demi-heure ; c’est une attention que je n’ai eue que pour vous, qui aurez ainsi plus de temps pour observer les merveilles de la mine.

— Et n’est-il jamais arrivé malheur dans ces ascensions?

— Pardonnez-moi. Un Anglais qu’on avait mal attaché s’est laissé choir du haut en bas , mais avec tant de discrétion, que mon compère, qui le conduisait, ne s’est aperçu de sa disparition qu’en arrivant à l’ouverture du puits. >

Je jugeai superflu de faire do nouvelles questions. Quand j’eus calculé que cinq minutes s’étaient écoulées depuis la mise en mouvement du malacate, je me hasardai à regarder au-dessus et au-dessous de moi. Trois zones distinctes se partageaient le puits dans toute son étendue. A mes pieds, une épaisse obscurité redoublait l’horreur du gouffre , dont

l’œil ne pouvait sonder -la profondeur; de blanches et chaudes vapeurs se dégageaient lentement du fond ténébreux et montaient en tournoyant jusqu’à nous. Autour de moi, la torche du guide éclairait de sa lueur fumeuse les parois verdâtres du roc, sillonnées par la pointe des pics et déchirées par les tarières. Dans la région supérieure , une colonne de brouillards épais appuyait sa base sur le cercle à peine lumineux qui nous entourait et nous dérobait complètement la clarté du jour. En ce moment , la machine s’arrêta , les chevaux reprenaient haleine ; j’étreignis de nouveau le câble qui semblait se détendre , et je fermai les yeux pour échapper à la fascination de l’abîme,

« Cette halte est à votre intention , me dit le guide ; je n’oublie pas que je vous ai promis une histoire, et je veux avoir le temps de vous la conter. >

Sans attendre ma réponse , le mineur commença un récit dont les incidents de cette lente et périlleuse ascension ne firent que graver plus profondément les sombres particularités dans ma mémoire. L’attention que je prêtais au conteur prenait sa source dans l’inquiétude à laquelle j’étais en proie, qui me faisait rechercher en ce moment une distraction à tout prix.

ni.

« Vous savez peut-être, reprit le mineur, que, dans le trajet de San Miguel cl Grande * à Dolores , le voyageur est forcé de traverser le Rio-Atotonilco. Dans la saison des pluies, cette rivière est inaccessible à celui qui n’en connaît pas les gués principaux. Elle a environ soixante vares de

< . San Mignel el Grande est une petite ville près de Guanajuato, célèbre par ses manufactures de zarapes, qui rivalisent presque avec celles de Sallillo. Dolores est un bourg plus célèbre encore pour avoir été le berceau de l’indépendance mexicaine.

largeur à l’endroit où aboutit le chemin de San-Miguel. L’impétuosilé de ses eaux, le bruit sourd et imposant des vagues jaunâtres qui se précipitent entre des rives désertes , sont de nature à faire éprouver une terreur involontaire à celui qui doit traverser le torrent en cet endroit. Sur la rive opposée, quelques cabanes de ramée, à moitié cachées par les plis du terrain, servent de retraite à une population misérable qui ne vit guère que des bénéfices que lui procure la rivière quand les pluies l’ont gonflée. Les habitants de ces cabanes conduisent alors les voyageurs d’une rive à l’autre à travers des passages qu’ils connaissent. Souvent , à la vue de ces pauvres gens à moitié nus , qui errent sur le rivage et se jettent à l’eau , celui qui se préparait à traverser la rivière hésite et tourne bride. Une assez triste aventure prouve, en effet, qu’il faut craindre de placer sa confiance en des hommes auxquels l’espoir d’un modique salaire peut no pas suffire. 11 y a quelques années, un ancien mineur de Zacatécas , qu’une brouille avec la justice avait forcé de quitter la province , était venu s’établir parmi les passeurs du Rio-Atotonilco. Cet homme, que sa force athlétique et sa brutalité rendaient redoutable, était signalé comme ayant la main singulièrement malheureuse. Une ou deux fois déjà, ceux qu’il s’était chargé de conduire avaient failli périr engloutis par les eaux de la rivière. Un soir enfin, par uno nuit orageuse , se croyant seul et ayant aperçu un étranger sur le bord opposé , le passeur traversa le gué pour lui offrir ses services. 11 fut observé par un de ses camarades qui l’avait suivi , et qui , se voyant prévenu , resta caché derrière quelques touffes d’osier. Le passeur, après avoir traversé la rivière, y rentra bientôt, suivi du cavalier, dont il conduisait le cheval par la bride. A moitié chemin , il monta en croupe derrière celui qu’il guidait , et , peu d’instants après , on entendit le bruit d’un corps qui tombait à l’eau. Un seul des deux cavaliers était resté en selle ; on le vit prendre terre

assez loin du hameau, puis sc perdre dans les ténèbres. Le témoin du crime était un jeune homme que le passeur, quelques jours auparavant, avait brutalement frappé et qui cherchait depuis ce temps l’occasion de se venger. Cette occasion, il crut l’avoir trouvée; il se jeta dans la rivière, suivit le fil de l’eau qui emportait la victime , et parvint à ramener sur l’autre rive le corps d’un malheureux, qu’à sa tonsure et à ses vêtements il reconnut pour un prêtre. Presque aussitôt, succombant à la fatigue, il s’évanouit. Quand il rouvrit les yeux , il faisait déjà grand jour, et le corps du prêtre avait disparu , emporté sans doute par des passants charitables. Le jeune homme ne se hâta pas moins d’aller faire sa déposition au village; mais les poursuites qu’on ordonna contre le passeur furent inutiles : car le misérable , et cela se comprend, s’était bien gardé de rester dans le pays. ï

Mon guide s’interrompit en ce moment. Comme si nous fussions arrivés dans la région des nuages, un brouillard qui se convertissait en une pluie fine et impalpable, mais pénétrante, nous enveloppa. La torche pétillait et jetait à peine une faible lueur. L’eau ruisselait sur le corps bronzé du mineur. La machine s’arrêta de nouveau, et je sentis mon cœur sc dérober, comme lorsque dans le tangage le pont d’un navire semble s’enfoncer sous les pieds. Une courte et terrible appréhension vint augmenter le trouble de mes sens : j’avais cru sentir la courroie qui me retenait au câble sc déplacer brusquement , et je fus pris d’un frisson convulsif.

« Glisseriez-vous, par hasard? j cria le mineur. Puis, rassuré sans doute, après avoir jeté un coup d’œil sur moi et m’avoir vu toujours à la même distance de lui, il reprit avec son imperturbable sang-froid :

€ Peu de temps après la disparition du passeur, sur lequel les bruits les plus étranges ne tardèrent pas à courir, un nouveau mineur vint prendre du service à Rayas, qu’une di-

zaine de lieues sépare du Rio-Atotonilco. R disait avoir fait son apprentissage dans l’État de Cinaloa, et sa bonne humeur et ses largesses (car il paraissait avoir d’autres ressources que sa paye journalière) lui gagnèrent l’amitié de tous ses camarades. Mon fils Felipe fut celui qu’il sembla distinguer entre tous. Il y avait cependant entre lui et Osorio (ainsi s’appelait le nouveau mineur) une dissemblance complète d’humeur et d’âge. Felipe était un rude travailleur, jaloux do la réputation qu’il s’était acquise, fier comme un mineur doit l’être , car nous n’avons pas besoin des anciens privilèges pour nous distinguer des autres : notre profession anoblit de droit celui qui s’y livre. Osorio , au contraire , qui avait le double de l’âge de Felipe, semblait ne travailler qu’à regret, et son temps se passait à racler sa guitare ou à prêcher l’insubordination envers les mandones (surveillants). Cependant leur amitié aurait duré sans doute longtemps encore, si les deux amis n’étaient tombés amoureux de la même femme. C’était la première fois qu’ils avaient, malgré leur intimité, un sentiment commun , et ce fut justement ce qui les brouilla. Ils continuèrent néanmoins, malgré quelques altercations , à courtiser la jeune fille chacun de son côté; car, quoiqu’elle préférât Felipe, elle ne laissait pas d’aimer la guitare et surtout la joyeuse humeur d’Osorio* Les fréquentes absences de ce dernier finirent toutefois par donner l’avantage à son rival. Ce fut, il ne faut pas l’oublier, pendant une de ces absences que le bruit se répandit qu’on avait forcé les portes de la cathédrale de Guanajualo, et qu’un ostensoir d’or massif enrichi de pierreries avait disparu de l’endroit où il était enfermé. On fit d’inutiles recherches pour découvrir l’auteur de ce vol sacrilège, (jui fut un sujet de consternation pour le clergé de la ville. En l’absence d’Osorio, Felipe avait fini, je vous l’ai dit, par obtenir la première place dans le cœur de la jeune fille que tous deux avaient courtisée. Les parents résolurent de la lui donner en mariage : c’était pour

eux le meilleur moyen do couper court aux querelles des deux prétendants et de se mettre l’esprit en repos. On convint de faire les noces dans un court délai, et tous les amis des deux familles se réunirent chez la jeune fille pour célébrer les fiançailles. L’eau-de-vie et le pulque circulaient à profusion , des musiciens égayaient la fête , quand un incident inattendu vint l’interrompre. Un homme se présenta au milieu des conviés : cet homme était Osorio. On connaissait sa violence, et cette apparition consterna tout le monde. Felipe seul attendit froidement , le couteau à la main , l’attaque de son rival ; mais celui-ci , sans même porter la main à sa ceinture , s’avança au milieu des assistants en s’excusant de venir sans être invité ; puis, prenant la guitare d’un des mu- . siciens, il s’assit sur un des barils de pulque et se mit à chanter un boléro de circonstance. Ce dénoûment imprévu causa d’abord une surprise générale, puis un redoublement de gaieté. La fête, un moment interrompue, continua plus bruyante , et on ne se sépara qu’en se promettant de se réunir à huitaine. »

Ici , une nouvelle pause du conteur me rappela au sentiment pénible de ma situation. Nous approchions insensiblement de l’orifice du tiro, le brouillard plus lumineux qui pesait sur nous me le faisait pressentir ; mais aussi, à mesure que nous nous élevions, la profondeur du gouffre me semblait plus effrayante.

« Savez-vous à quelle hauteur vous êtes ici ? me cria lë guide. A cinq fois et demie la hauteur des tours de la cathédrale de Mexico. »

Et, pour confirmer sans doute la désespérante exactitude de ses paroles, il tira de sa ceinture une poignée d’étoupes et l’alluma à la torche. Je ne pus m’empêcher de suivre d’un œil égaré cette flamme qui descendit lentement comme un globe de feu, s’amoindrit petit à petit et ne parut plus bientôt dans le fond de l’abîme que comme une de ces pâles et

in

lointaines étoiles dont, la lumière arrive à peine à la terre. La voix du mineur qui continuait son récit m’arracha à cette effrayante contemplation.

c A dater du jour où Osorio s’était montré aux fiançailles de Felipe, reprit le guide, mille pièges furent tendus au Jeune homme par une main invisible. Le lendemain même, une mine éclata près de lui et le couvrit de débris de roeher. Une autre fois, la corde à laquelle il était suspendu , à une âssez grande distance du sol de la galerie , se cassa subitement. Ces tentatives ayant échoué , on tourna contre son honneur les efforts qu’on avait inutilement dirigés contre sa vie. De vagues insinuations tendirent à faire passer le pauvre Felipe pour le voleur sacrilège de l’Ostensoir. Le brave jeune homme hésita longtemps à reconnaître dans son ancien ami l’auteur de ces machinations. Ses yeux ne se fussent peut-être pas ouverts à l’évidence, si un jeune mineur engagé depuis peu, et qui épiait constamment Osorio, ne l’eût averti des pièges qu’on lui tendait. Felipe résolut de se venger. La veille du jour où devait avoir lieu le mariage (car tout cela s’était passé en moins d’une semaine), Osorio et Felipe se rencontrèrent dans une des galeries souterraines de Rayas. Felipe reprocha à Osorio ses perfidies, et Osorio ne lui répondit que par des injures ; tous deux mirent le poignard à la main. Ils étaient seuls, nus tous deux ; leur frazada était leur unique bouclier. Osorio était plus robuste, Felipe était plus agile; la chance devait être incertaine et le combat douteux. Tout à coup le jeune mineur dont je vous ai parlé se jeta inopinément entre les deux adversaires. '

e Si vous le permettez, dit-il à Felipe, ce sera moi qui « châtierai ce spoliateur d’église, car j’ai sur lui des droits « antérieurs aux vôtres. »

c Osorio grinça des dents et se précipita sur le jeune mineur, qui se mil en défense. Les deux champions se dispo-

sèrenLà combattre à la lueur de la torche de Felipe, devenu témoin, d’acteur qu’il était. Les frazadas une fois enroulées au bras gauche de chacun des adversaires pour dissimuler leurs feintes, le combat commença. Peut-être eût-il duré longtemps sans une ruse dont s’avisa le jeune mineur ; il se ramassa de manière que la couverture (pii pendait à son bras balayât le sol ; puis, derrière le voile qui cachait ses mouvements, il changea son couteau de main et porta à son adversaire dérouté une vigoureuse estocade '. Osorio tomba. On le fit remonter tout sanglant dans un costal * |>ar le grand puits. Le hasard voulut qu’un padre passât en ce moment près de la mine. On le pria de venir entendre la confession du blessé; mais à peine le prêtre et le moribond se furent-ils entrevus qu’un cri d’effroi échappa au padre. Le saint homme avait reconnu dans le mineur expirant le passeur du Rio-Atotonilco ; Osorio avait reconnu dans le prêtre l’homme qu’il avait cru noyer, et qui avait échappé, par une sorte de miracle, à une mort presque certaine. Dès lors, et par les investigations de la justice, bien des mystères furent éclaircis. Le passeur du Rio-Atotonilco, le voleur sacrilège, le mineur de Zacatécas , celui de Rayas en un mot, n’étaient qu’un seul et môme homme. Le garrole fit justice des crimes de ce misérable, et c’est sa main qu’on peut voir clouée à la muraille sur la grande place de Guanajuato. Il me reste à vous dire ce qu’il advint à l’égard de Felipe. Cette reconnaissance providentielle de la victime et de l’assassin fit du bruit, et, quelques heures après, une demi-douzaine d’alguazils se présentèrent pour arrêter le mineur qui avait frappé Osorio. Un malheureux hasard voulut que ce jour-là

<. Estocade veut dire ici coup d’esU>c. Le poignard csl trop en Iionneur parmi les gens du peuple mexicain pour n’avoir pas une foule de noms; selon les provinces, on l’appelle estoque, verdugo, punal, cuchillo, belduque, navaja.

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