W III
Felipe eût quitté son travail plus tôt qu’à l’ordinaire. Je ne sais par quelle fatale méprise il avait été désigné comme assassin d’Osorio, peut-être était-ce une dernière noirceur de ce misérable ; toujours est-il que les alguazüs venaient pour l’arrêter. Le combattant vainqueur s’était sauvé, et je n’ai pas besoin de vous dire que cet ennemi mortel d’Osorio était le jeune homme maltraité de coups jadis par le passeur et témoin du crime commis sur les bords du Rio-Âtotonilco. Si Felipe fût resté sous terre, les alguazils n’auraient pas osé se hasarder dans les galeries intérieures de la mine, car les mineurs n’eussent pas souffert cette atteinte portée à leurs fueros. Les alguazils aperçurent le jeune homme dans une des cours qui séparent les bâtiments d’exploitation ; ils se mirent à sa poursuite. Felipe vit qu’il était perdu; il vou'* lut au moins mourir en digne mineur, et sans avoir été flétri . par le contact d’un alguazil. Arrivé hors d’haleine près du puits où nous sommes en ce moment t c Je ne serai pas dése honoré comme un vil lépero, s’écria-t-il ; un mineur est plus « qu’un homme, c’est l’instrument dont Dieu aime à se ser- « vir. » Puis, la figure pâle, les yeux étincelants, il s’élança d’un bond par-dessus la balustrade et disparut dans le gouffre qui s’ouvre à présent sous vos pieds. »
Le mineur se tut; sa torche pâlissait; déjà j’apercevaiS' vers le haut du puits la lumière du jour, vague encore comme les premières lueurs du crépuscule. Encore sous l’impression terrible du récit que je venais d’entendre, une sorte de gémissement rauque me fit tout à cOup tressaillir.
« Il y a bientôt dix ans, dit le mineur d’une vok. caverneuse, que Felipe s’est précipité dans le fond de. cet abîme d’où bien des fois je suis remonté depuis cette fatale époque, et ce n’a jamais été sans éprouver l’envie de trancher ce câble. J
Et l’insensé brandissait un énorme couteau, comme s’il se fût préparé à exécuter son effrayante menace. Je voulus
cher à l’aide ; mais, comme dans un rêve affreux , la terrmir étouffa ma voix, mes mains même se refusèrent à serrer le câble : à quoi bon? le câble n’allait-il pas être tranché audessus de ma tête? Je jetai un douloureux regard sur le pâle rayon du jour qui teignait les parois verdâtres du puits, je prêtai l’oreille aux bruits vagues qui m’annonçaient que nous approchions du séjour des vivants. Ce jour grisâtre me paraissait si beau I ce murmure confus me semblait une si douce harmonie ! £n cet instant, un tonnerre souterrain retentit sous mes pieds ; la mine sembla mugir par toutes ses bouches comme un volcan qui gronde. L’air refoulé s’engouffra dans l’immense siphon ; un souffle puissant, pareil à l’ouragan, secoua le câble comme un ûl de soie , et à plusieurs reprises nous heurtâmes violemment contre le roc. La torche s’éteignit; mais j’eus encore le temps de voir le terrible couteau échapper des mains du mineur et tomber en tournoyant dans le vide.
c Cascaras! un couteau neuf de deux piastres ! > s’écria une voix que je reconnus cette fois pour celle de Fuentes.
• J’eus à peine prononcé ce nom, qu’un bruyant éclat de rire retentit au-dessus de moi. C’était Fuentes, en effet, qui venait de me servir de guide et de jouer le rôle du vieux mineur en comédien consommé. L’empressement que j’avais mis à me séparer de lui l'avait piqué au vif, et cette mystification était sa vengeance.
« Savez- vous, seigneur cavalier, continua-t-il, que vous û’étes pas facile à effrayer ? Dans une circonstance qui aurait fait jeter les hauts cris au plus brave, vous n’avez pas daigné seulement crier à l’aide.
— Je suis ainsi fait, repris-je avec une effronterie devant laquelle il dut s’avouer vaincu, et vous en êtes pour vos ridicules efforts. »
Le malacate s’était arrêté, et cette fois pour la dernière; notre asceusion était enfin terminée. Deiûderio fut détaché le
premier, et j’attendis mon tour dans une fiévreuse anxiété. Quand on eut délié la courroie qui me retenait au câble, j’eus besoin de toute ma volonté pour résister à un vertige éblouissant; je sentais ma force à bout. Je foulai bientôt enfin la terre avec un ineffable sentiment de bien-être ; jamais le soleil ne m’avait paru si beau, si resplendissant que ce jour-là.
Dans l’intervalle qui s’écoula jusqu’au moment où, d’après les ordres de Fuentes, on nous ramena nos chevaux, celui-ci, tout en revêtant le fastueux costume qu’il avait dépouillé pour jouer son rôle, gardait un silence que je ne voulus pas troubler. J’avais mis déjà le pied à l’étrier, quand un vieillard s’approcha de moi. J’eus peine à reconnaître, sous (Jes vêtements qui ne le cédaient guère en richesse à ceux de Fuentes, le vieux mineur que j’avais vu nu et agenouillé devant l’autel.
« Vous me pardonnerez (le vous avoir manqué de parole, me dit-il ; mais le devoir que j’avais à remplir m’a retenu plus longtemps que je ne pensais. Vous avez dù entendre l’explosion de la mine, il y a une demi-heure à peine. . •
— C’est vrai, lui dis-je ; on m’a raconté aussi une bien lugubre histoire !...
— L’enfant a bien fait, reprit le vieux mineur en se redressant avec orgueil ; vous pourrez dire dans votre pays que les mineurs sont une race à part, et qu’ils savent préférer la mort au déshonneur. »
J’avais vu les chercheurs d’or de l’État de Sonora, j’avais admiré l’espèce de grandeur qui relevait leur physionomie : car tout, dans le désert, prend de plus larges proportions ; mais, au sein des villes, le type du mineur était loin d’offrir à mes yeux le même prestige. Le caractère fantasque et indéfinissable de Fuentes, l’immoralité de Planillas, avaient causé ce désenchantement. Le récit que je venais d’entendre, en même temps qu’il complétait mes notions sur une caste à
part, me prouvait cependant que le mineur n’avait pas tout à fait dégénéré : les vices de Planillas, les travers de Fuentes, comme les ombres d’un tableau, disparaissaient devant la figure austère du vieillard stoïquo qui me laissait pour adieu de si fières paroles, et j’oubliais Osorio pour ne plus me souvenir que de Felipe.
Je croyais le moment enfin arrivé de prendre .congé de Fuentes, à qui je gardais une rancune d'autant lus profonde, que l’amour-propre m’ordonnait de 1a lui ca. her,
€ Eh quoi ! me dit-il, n’allez-vous pas à la ville? J’y vais aussi, et vous trouverez bon, j’espère, que je vous accompagne. ï
Nous partîmes. Le soleil baissait, et il était douteux que nous pussions atteindre Guanajuato avant la tombée de la nuit. Pendant le trajet, Desiderio ne cessa de m’entretenir de l’excellence de sa profession et des faits et gestes des mineurs; mais cette fois je gardais un silence obstiné, maudissant le fâcheux dont je ne pouvais me défaire. Tout à coup Fuentes s'interrompit et se frappa 1e front.
c Volo al demonio !. s’écria-t-il. Depuis deux heures que je l’avais oublié, le pauvre diable est capable d’être mort sans m’avoir attendu !
— Do qui parlez- vous?
— Eh ! parbleu ! du pauvre Planillas*. »
Presque en même temps, Fuentes partit au galop : l’occasion était unique pour lui fausser compagnie; la curiosité cependant me fit galoper à sa poursuite. Quand nous fûmes arrivés non loin de l’endroit où nous avions rencontré, dans la matinée , Planillas assis sur le cadavre de sa mule tant regrettée , Desiderio s’arrêta et fit un geste de surprise.
0 Mais je ne vois personne , lui dis-je.
Ni moi non plus , et c’est ce qui m’étonne. Au fait, il se sera lassé de m’attendre ; c’est mal à lui , et une autre fois je ne le croirai plus. Cependant, il est plus probable que quelque passant charitable l’aura ramassé; car il avait d’excellentes raisons pour m’attendre ici jusqu’au jugement dernier.
^ Mais enfin , que lui est-il arrivé ?
— Voyez , J répondit Fuentes en me montrant à quelques pas de nous la terre souillée de sang , et plus loin la mule morte, dont les vautours s’apprêtaient à faire curée.
Le mineur ajouta que, le matin, aprè^ m’avoir quitté, il était revenu sur ses pas pour éclaircir certains soupçons que lui avait inspirés la moralité bien connue de Planillas. Ne trouvant plus à l’endroit où il l’avait laissé ni lui ni la mule qu’il regrettait si tendrement, il avait suivi leurs traces, et, arrivé à l’endroit où nous nous trouvions, il avait rencontré le pauvre Florencio baigné dans son sang. Il avait appris alors toute la vérité de la bouche du mourant. La mule que Florencio et son compagnon entraînaient dans un endroit écarté était bien morte , il est vrai > dans Vhacienda de platas ; mais Florencio ne l’avait jamais vue jusqu’à ce jour, et le motif de sa tendre sollicitude était que ses flancs recélaient le produit d’un vol considérable de blocs d’argent que Planillas y avait cachés pour échapper à la visite ordinaire du commis. Le stratagème avait réussi ; toutefois , au moment du partage, après avoir traîné plus loin encore le cadavre de l’animal , les deux* complices s’étaient pris de querelle , et le résultat de cette rixe nvait été que Planillas s’était vu dépouillé de sa part du vol , après avoir reçu deux coups de couteau qui avaient mis sa \ie dans un grand danger.
a Vous devinez le reste, continua Fuentes. Je n’ai pu m’empêcher d’accorder d’.abord à son "triste état tous les regrets d’un cœur ému, et je m’en allai en lui promettant de
lui envoyer du secours; puis, je ne sais cotnment cela s’est fait, je n’ai plus pensé .du tout à ce pauvre diable. »
Fuontes avait raison de ne pas vanter son second mouvement; quant à cette dédaigneuse indilTérenco pour la vie humaine, j’en avais vu trop d’exemples au Mexique pour être encore à m’en étonner. Je regagnai tristement Guanajuato, toujours en compagnie de Fuentes , qui ne manqua pas de me faire arrêter sous l’auvent où était exposée la main du voleur sacrilège. Ce témoignage d’une justice barbare me rappela une invraisemblance dans le récit du mineur.
« Si j’ai bien compris, lui dis-je, des trois personnages, acteurs et témoin , qui assistèrent au duel entre Osorio et le jeune mineur, deux sont morts sans avoir pu rien révéler à ce sujet, et le troisième s’est enfui. Comment donc avez-vous su si positivement des détails que personne n’a pu conter ?
— D’une manière bien simple, reprit Fuentes : j’avais oublié de vous dire que c’est moi-méme qui ai tué Osorio ; c’est moi qui avais été le témoin de la scène nocturne du Rio-Atotonilco. Ne vous hâtez pas trop cependant , seigneur cavalier , de voir en moi un spadassin sans cœur , comme ce don Tomas si bien surnommé Verdugo. J’ai donné , il est vrai , plus d’un coup de poignard dans ma vie; mais au Mexique il faut bien savoir se faire un peu justice soi-même. N’avez-vous pas été aujourd’hui au moment de tuer un homme ? et pouvez-vous dire qu’un pareil moment ne viendra pas , si vous vous retrouvez jamais en face de celui que, ce matin , vous avez voulu frapper ? »
Je frémis à cette rude apostrophe , qui me rappelait clairement le danger que je courais en restant plus longtemps à Guanajuato. L’homme contre qui j’avais proféré ce jour-là même une menace de mort était , je n’en pouvais plus douter, le redoutable assassin de don Jaime. On comprend que je ne' me retrouvai pas sans quelque satisfaction devant la porte de mon hôtellerie.
c Ah l c’ost ici que vous êtes descendu , dit Fuentes en me serrant la main; je suis bien aigc de le savoir; j’irai vous prendre demain , et nous passerons encore ensemble une bonne journée.
— Soit, lui dis-je, à demain, j
Nous nous séparâmes, et je rentrai dans l’auberge. Mon valet Cecilio m’attendait avec autant d’impatience pour le moins que de curiosité. Depuis longtemps il s’était trouvé forcément initié à tous les détails de ma vie ; mais rarement il avait eu à me suivre au milieu d’un dédale de plus désagréables incidents. J’interrompis ses questions en lui donnant l’ordre de seller nos chevaux à minuit ; car j’étais bien aise d’échapper à Fuentes, et surtout aux embûches de don Tomas.
c Désormais, lui dis-je, nous ne voyagerons plus que de nuit ; c’est meilleur pour la santé. »
Marchant la nuit et dormant le jour , je me flattais avec raison de déjouer toutes les poursuites; cependant, peu à peu enhardi par le succès, je rentrai dans les usages ordinaires, et, quand je me retrouvai à la venta d’Arroyo-Zarco , je n’y arrivai que dans l’après-midi, c’est-à-dire après avoir dormi toute la nuit à San Juan dcl Rio et avoir marché presque tout le jour. Dans cette dernière partie d’un voyage qui touchait à sa fin, de tristes souvenirs s’étaient présentés en foule à mon esprit. Dans la plaine, dans la venta , tout me retraçait la présence de don Jaime. Ce fut en rêvant à cette jeune existence si tôt tranchée que je me trouvai , presque sans y penser , ramené dans le même endroit où je l’avais rencontré assis tristement à son foyer. De tant de rêves d’amour et de fortune, que restait-il? Un cadavre à cent lieues de là; sous mes yeux, des tisons épars, un terrain noirci , une cendre froide que le vent de la plaine balayait et dispersait au loin. L’heure du souper arrivée, j’allai chercher quelque distraction , sinon à la table commune, du moins dans la pièce où tous les voyageurs (et ils
étaient nombreux ce jour-là) vont prendre leurs repas. C’était, 'comme quinze jours auparavant, une réunion disparate de toutes les classes de la société mexicaine; mais je n’avais plus un but à poursuivre comme alors, et je m’assis à l’écart, après n’avoir jeté autour de moi qu’un coup d’œil distrait. J’étais, depuis quelques instants, livré à d’assez pénibles réflexions sur* cet isolement souvent si cruel qui attend l’étranger dans les pays habités par la race espagnole, quand la voix perçante de l’hôtesse prononça presque à mes oreilles un nom qui me fit tressaillir.
« Seigneur don Tomas, s’écria-t-elle, voici l’étranger qui vous cherchait il y a quinze jours, et dont je vous parlais tout à l’heure. »
Je me levai vivement, et, dans l’homme à qui l’hôtesse venait d’adresser la parole, je reconnus celui que l’instinct m’avait déjà désigné, le sinistre compagnon de Planifias. Un frisson parcourut tout mon corps. Je promenai mon regard sur les assistants, et je ne reconnus de tous côtés que cette indifférente curiosité prête à accueillir de la même façon un dénoûment comique ou sanglant. Presque aussitôt, et sans que j’eusse pu l’éviter, je me sentis étreint entre deux bras nerveux. Je subissais 4’odieuse accolade du bravo. Je me dégageai assez brusquement, mais il ne parut pas s’apercevoir de la répulsion qu’il m’inspirait.
« Ah! s’écria-t-il avec uno rare impudence, que je suis heureux de rencontrer ici un cavalier qui a gagné toute ma sympathie ! Quoi ! vous me cherchiez ? En quoi donc puis-je vous rendre service?
— Un malentendu, je l’espère du moins, m’avait fait désirer de vous voir ; mais, si vous n’avez pas oublié votre visite à la Secunda Monterilla ', vous vous rappellerez aussi le but qui vous y amenait.