‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 15 sur 27 · C’est le nom d’une des principales mes de Mexico · texte numérisé non relu

C’est le nom d’une des principales mes de Mexico

— C’est donc vous qui demeurez là ? Alors vous pouvez vous vanter de m’avoir fait faire plus de deux lieues à votre recherche.

— J’en ai fait deux cent quarante pour vous rencontrer, repris-je, et vous êtes en reste avec moi. »

Le bravo me répondit avec ce même rire contraint que j’avais remarqué une première fois.

<i Je cherchais un étranger avec lequel on m’avait prévenu que je devais avoir affaire, et une erreur, que je reconnus bientôt, m’avait seule conduit chez vous ; mais je vous connais maintenant, seigneur cavalier, et je ne serai plus exposé à commettre quelque nouvelle bévue. Je n’ai besoin de voir les gens qu’une fois, et je n’oublie plus leur figure, fût-ce au bout de vingt ans. »

Ces derniers mots furent accentués de façon à ne me laisser aucun doute sur la signification menaçante d’un pareil aveu. Je gardai le silence ; mais le bravo sembla s’être repenti d’avoir ainsi trahi son ressentiment. Il reprit d’un ton de brusque gaieté et en se retournant vers l’hôtesse :

< Holà! patrona, vous avez sans doute servi les meilleurs morceaux à ce cavalier que je tiens en estime toute particulière. t

— ' J’ai parfaitement soupé, interrompis-je, et je n’ai qu’à me louer de notre hôtesse , mais je n’ai plus faim.

— Eh bien ! nous boirons alors à notre rencontre inespérée. Patrona, apportez-nous une bouteille d’eau-de-vie de Catalogne. »

J’étais fort embarrassé pour décliner celte repoussante invitation, que la prudence me faisait un devoir d’accepter, quand une intervention amicale et bien inespérée vint mettre un terme à mon hésitation. C’était le capitaine ou plutôt le lieutenant don Blas P..., à qui l’on donnait par courtoisie le titre de capitaine , qui se leva de table à son tour et vint me souhaiter la bienvenue.

t Vous serez dos nôtres , je l’espère, capitaine ! > reprit le bravo.

Le lieutenant accepta sans façon ; mais, enhardi par sa présence, je refusai formellement l’invitation.

O Je suis harassé, ajoutai-je, et je me retire de ce pas dans ma chambre. Capitaine don Blas, si votre itinéraire est le même que le mien, je serai fort heureux do profiter de votre compagnie , et nous ferons route ensemble au point du jour vers Mexico. »

Don Blas s’excusa de ne pouvoir accepter ma proposition , alléguant que certaines affaires très-sérieuses le retiendraient toute la journée du lendemain dans les environs; puis il s’assit en face de don Tomas, devant qui l’hôtesse avait placé la bouteille d’eau-de-vie de Catalogne.

« Adieu, seigneurs cavaliers, repris-je alors ; je souhaite que vous dormiez aussi tranquillement que je vais faire moimême. »

Je payai ma dépense, et, déguisant ma retraite précipitée sous un air de fierté , je quittai la salle à pas comptés , tandis que le bravo suivait mes mouvements d’un regard oblique. Je regagnai- ma chambre , plus soucieux des prévenances de don Tomas que je ne l’eusse été de sa colère. Je trouvai Cecilio, qui m’attendait en ronflant sur les selles de nos chevaux.

O Écoule , lui dis-je en l’éveillant , tu vas seller les chevaux tout de suite et sans bruit; une fois sellés, tu les conduiras tous deux par la bride derrière la venta, où tu m’attendras : d’ici à un quart d’heure, j’irai te rejoindre. »

Un quart d’heure s’était à peine écoulé, en effet, quand je quittai furtivement l’hôtellerie. Cette fuite silencieuse et triste ne ressemblait guère à celle dont j’avais si gaiement, quelques jours auparavant, partagé les périls avec don Jaime. Je n’ai pas besoin de dire que nous franchîmes plus rapidement encore qu’au départ la distance qui sépare Arroyo-

SCftNES DE LA VIE MEXICAINE.

Zarco de Mexico; seulement les rôles étaient changés. L’homme devant qui je fuyais était celui-là même que j’avais poursuivi si longtemps sans relâche. C’était un dénoùment assez bouffon à une aventure tristeihent commencée , et , grâce au ciel , ce dénoûment n’eut rien do tragique.

ET U COSDUCTA DE PLATAS.

Le jour approchait où j’allais quitter Mexico pour gagner Vera-Cruz et de là l’Europe. J’en étais à me consulter sur la manière de voyager dont je devais faire choix. Depuis quelques années déjà, une entreprise américaine avait, dans plusieurs directions, établi un service de diligences; déjà aussi des chariots pour le transport des bagages faisaient concurrence sur presque toutes les routes aux pittoresques caravanes des arrieros. Devais-je sacrifier mes habitudes de pèlerin solitaire au plaisir de faire plus rapidement le trajet de Vera-Cruz à Mexico ? Il fallait dès lors renoncer à l’hospitalité de la venta , si douce après une longue marche , à la sieste sous l’ombre des arbres , à l’intimité du cheval et du cavalier, à tout l’imprévu du voyage. Je n’avais pu voir, je l’avoue, sans quelque répugnance, cette innovation due à des étrangers, qui Be mettait plus Vera-Cruz qu’à quatre journées de Mexico. Je sentais que , sous l’influence de communications plus rapides, l’ancienne physionomie du Mexique devait tendre à s’altérer. J’en gémissais comme un antiquaire qui voit une médaille rare, profanée par des mains . indiscrètes, perdre chaque jour quelques traits de son effigie. Un danger très-sérieux avait d’ailleurs été la conséquence de l’établissement du nouveau mode de transport au Mexique.

Des bandes de hardis voleurs avaient exploité l’innovation à leur manière, et ne laissaient passer aucune diligence sans lui faire subir l’outrage de leurs rapines. Le souvenir de mes anciennes relations avec les salteadores mexicains, si courtois d’ordinaire pour le voyageur peu chargé de bagage, me rendait plus désagréable encore la perspective d’une pareille humiliation. La nécessité d’acquitter ce triste péage effaçait pour moi, je l’avoue, tous les autres inconvénients, même celui de passer plusieurs jours sur les banquettes d’une étroite voiture, traînée à toute vitesse par quatre chevaux indomptés, au milieu des accidents d’un terrain défoncé par les pluie's ou hérissé de pierres.

Un accident bien simple vint mettre fin à mes irrésolutions. Le commerce de Mexico, profitant d’un de ces moments de tranquillité si rares dans la république, expédiait à Vera-'Cruï un riche convoi d’argent {conducta de platas). Les muletiers chargeaient dans la vaste cour de l’une des maisons de la rue de la Monterilla, où j’étais logé, les sacs de piastres enfermés dans de petites caisses de bois *. Le spectacle de ces préparatifs avait attiré devant la porte on grand nombre de curieux, parmi lesquels je me trouvais. A mesure que les mules, dûment bâtées et sanglées, avaient reçu leur précieuse charge, elles se groupaient instinctivement toutes ensemble dans un des coins de la cour. Une vingtaine de mozos de mulas (valets de mules) juraient sur tous les tons en accomplissant leur besogne ; sous le vestibule de la porte cochère, l’arriero achevait d^ signer ses derniers connaissements, tout en invoquant. la Vierge et les saints pour l’heureux succès de son voyage, et en s’interrompant à chaque instant pour gourmander ses aides. Dans la rue, la

Chaque udega, ou sac de looo piastres, pèse enriron 60 livres fran^'aises; une mule porte d'ordinaire de quatre à six sacs, soit ttto ou 360 livres, dont le poids équivaut à 20 000 et à 30 000 francs.

populace contemplait avec des yeux avides les deux millions environ exposés à toutes les chances d’un route longue et périlleuse , et la plupart de ces spectateurs en haillons ne prenaient pas la peine de dissimuler leur ardente convoitise.

« Camrio ! disait un lepero en cachant sous une couverture en lambeaux les balafres qui sillonnaient sa poitrine , si j’avais seulement une bôte comme celle qu’a ce cavalier entre les jambes I »

Le lepero désignait de l’œil un ranchero au teint basané qui montait un cheval noir comme du jais. L’animal, comprimé par son cavalier , jetait à droite et à gauche , en mâchant son frein, des flocons d’écume. Je ne pus m’empêcher d’admirer la beauté du cheval et de remarquer en même temps l’aisance du cavalier , qui semblait ne contenir sa monture quepar cette force d’une volonté inflexible , qualité distinctive de l’écuyer mexicain.

<t Eh bien ! que ferais-tu , Gregorito , mon ami ? demanda au lepero un de ses compagnons.

— Canariol j’accompagnerais la condueta jusqu’à un endroit de la route que je connais , et , quoiqu’il soit mal de se vanter, j’aurais bien du malheur si une ou deux charges ne' faisaient pas complètement mon affaire.

— Une ou deux charges! reprit l’autre d’un air de surprise.

— Oui , trois charges au plus ; j’ai toujours été dépourvu d’ambition , mais ce gaillard-Ià me paraît encore moins ambitieux que moi. y>

Le ranchero de son côté ne laissait tomber , en apparence du moins, que des regards de dédain sur le convoi, et, quelles que pussent être ses pensées , il eût été difficile de surprendre sur son impassible figure une autre expression que celle d’une indifférence complète.

Cependant un escadron de lanciers , destiné à servir d’es-

corlc , avait peine à défendre l’entrée de la cour assiégée par tous ces spectateurs , dont Gregorito n’était que l’un des plus modestes dans l'expression de ses désirs. Les banderoles rouges qui flottaient au fer des lances ajoutaient un trait de plus au tableau mouvant de cette foule. Ënfln le chargement se termina , la dernière mule sortit de la cour , et le détachement se mit en marche pour accompagner le convoi. Peu à peu la foule s’écoula , et il ne resta plus bientôt de tous les curieux que le ranchero, qui semblait compter les mules l’une après l’autre, et regarder avec attention chacun des mozos en particulier. Enfin le ranchero parut vouloir s’éloigner à son tour. Le lepero Gregorito s’approcha de lui au môme instant pour lui demander la permission d’allumer sa cigarette à la sienne. Une conversation à voix basse et très-animée s’engagea entre les deux hommes ; mais je ne me préoccupai pas d’un incident qui me parut insignifiant , et je pris le parti de rentrer à mon logis.

La vue de ce convoi avait fait naître en moi une idée-que je voulais mettre sans retard à exécution. Le départ de la conduite , à l’escorte de laquelle je pouvais me joindre , m’offrait une occasion unique, non-seulement d’échapper aux ennuis de la diligence , mais de satisfaire une dernière fois ma curiosité de voyageur , en explorant , avec toute sécurité et à petites journées , la longue route de Mexico à Vera-Cruz. Les mules de charge ne voyageant que très-lentement, il devait m’être facile de les rejoindre à quelques lieues de Mexico , grâce à la vitesse éprouvée de mon cheval , même en me réservant deux jours pour prendre congé de mes amis. Je me mis en toute hâte à faire mes dispositions de départ. Il fallait d’abord trouver un cheval pour mon domestique. Deux fois surmenée dans de longues traites en poursuivant et en fuyant le bravo, sa monture avait succombé à la fatigue quelques jours après notre arrivée à Mexico : je le chargeai de la remplacer. Quant à mon propre cheval , un de ceux que

j'avais ramenés de l’hacienda de^a Noria, ce noble animal justifiait parfaitement le nom de Storm ‘ que je lui avais donné ; la vigueur qu’il avait puisée dans les déserts le mettait en état de supporter les plus rudes travaux.

Cecilio se mit aussitôt en devoir de faire son acquisition. Je lui avais recommandé d’y mettre toute l’économie désirable, et le drôle ne se conforma que trop scrupuleusement à mes instructions. Au bout de quelques heures, il vint m’annoncer qu’un picador de ses amis allait lui amener un cheval qui remplissait toutes les conditions requises. Bientôt en effet je vis entrer dans la cour , tête basse et à pas lents , un pauvre cheval au poil d’un jaune fauve, échappé sans nul doute , dans la dernière course , aux cornes des taureaux du cirque. Je me récriai fort quand le picador eut l’effronterie de me demander dix piastres pour cette bête efflanquée; mais enfin j’étais pressé, et puis, à part le trajet qu’il me fallait faire rapidement pour rejoindre la conducta, je ne devais voyager qu’à petites journées. Le picador et Cecilio , voyant mon impatience , s’entendirent pour vanter à tour de rôle les qualités cachées du cheval dont l’aspect était si piteux, et je comptai au maquignon une somme que mon honnête valet partagea sans doute avec lui.

Tous ces préparatifs terminés , je fixai mon départ au lendemain matin; mais une série d’événements imprévus devait retarder de plusieurs jours l’accomplissement de mon projet. Le moment d’expédier à Vera-Cruz le riche convoi d’argent que je m’étais proposé d’escorter paraissait avoir été mal choisi. Une sourde inquiétude pesait sur les esprits. Des symptômes alarmants annonçaient une tourmente politique. Le lendemain môme du jour où la conducta avait quitté Mexico, on en était à regretter qu’un convoi de deux millions fût exposé , en de pareilles conjonctures , aux hasards d’une longue

Page 1