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ques relations assez négligemment suivies avec cet officier no l’eussent guère rappelé à ma mémoire, sans les rapports mystérieux qui semblaient exister entre lui et un homme dont j’avais toute raison de me défier. Depuis ma dernière rencontre avec don Tomas, j’étais sous l’obsession d’une crainte que ne justifiaient que trop les antécédents connus de ce misérable. J’avais cru devoir prendre quelques précautions contre une attaque qui devait , selon toute apparence , s’envelopper de ténèbres. Je n’avais eu, du reste , pour me conformer aux règles de la plus stricte prudence , qu’à modifier assez légèrement la consigne de la maison que j’occupais , tenue en tout temps , par habitude comme par nécessité , sur le pied d’une place de guerre. Le portier était un vieux soldat de l’indépendance , brave et honnête homme , qui ne montrait jamais plus do vigilance que lorsqu’il était ivre. Il en résultait que la maison était on ne peut mieux gardée. J’étais, il est vrai , la première victime de cet excès de précaution de sa part, car ce n’était jamais sans une extrême difficulté que je parvenais à faire décrocher , pour me livrer entrée à moi-même , la chaîne de fer qui retenait les battants de la porte cochère.
V Angélus tintait encore à toutes les églises de Mexico, quand ,.pour lik d<a;niëre fois^ à ce que je croyais , je traversais les rues à cheval, de retour d’une promenade au Paseo. Le jour était tombé au moment où je regagnais mon logis, et je n’y fus introduit qu’après un pourparler plus long que d’habitude avec le vieux gardien de la porto. Appuyé contre la muraille pour se maintenir en équilibre et sauver les apparences, le bravo homme, sa baïonnette à la main, se contenta de me montrer du doigt un soldat qui , assis sur un des bancs de pierre du vestibule, se leva avec empressement à mon approche. Un shako sans visière, et trop petit pour la tête qu’il couvrait, se balançait sur une chevelure longue et mêlée comme la crinière d’un lion. Un uniforme d’un drap
grossier et un pantalon aussi démesurément large que le shako était exigu , dos souliers dont l’empeigne entr’ouverte donnait passage aux doigts du' pied , une figure d’un rouge cuivré , dénotaient dans cet homme un lepero arraché par la presse aux loisirs du trottoir. Néanmoins un certain air picaresque et arrogant annonçait qu’il n’était pas sans avoir conscience de sa profession et de la splendeur de son accoutrement militaire. Le soldat me tendit une lettre en me disant qu’en sa qualité d’asistente du lieutenant don Blas , c’était de sa part qu’il venait. Je reconnus en effet l’écriture du lieutenant ; la lettre était ainsi conçue :
« Mon cher ami ,
« J’ai lu avec attendrissement, dans le roman français que vous m’avez prêté un jour, l’histoire de deux amis qui s’aidaient au besoin de la bourse et de l’épée. Aujourd’hui j’ai besoin de votre bourse , et vous prie de remettre au porteur ; qui a toute ma confiance , une once d’or que je vous rendrai à la première occasion. Je puis vous affirmer que ce sera un service dont le pays vous saura gi’é aussi bien que votre dévoué serviteur et ami.
« Blas Ç,.... .
c P. S. Réflexion faite, si vous pouviez m’apporter l’once d’or vous-même, ce serait plus sûr, et, pour imiter le dévouement des amis dont l’histoire m’a si vivement ému , je vous offre mon épée, t
.Te pensais, comme le lieutenant, que l’once d’or arriverait plus sûrement jusqu’à lui si je la lui portais moimême.
« Où est votre officier? demandai-je au soldat qui attendait la réponse.
^ . Que sus /nanos besa, qui baise ses mains.
— A la barrière de Guadelupe. ‘
— Il est fâcheux, dis-je, que VOracion ait sonné, car on ne peut plus traverser la rue à cheval.
— Si c’est , comme m’en a prévenu mon capitaine , l’intention de Votre Seigneurie de m’accompagner, répondit le messager, mon capitaine m’a bien recommandé de la prier de venir à pied. »
En dépit de l’honneur qui devait résulter pour moi d’un service rendu à la nation mexicaine, je ne pouvais me dissimuler que, dans cet échange chevalcres(jue de bourse et d’épée, le mauvais lot était de mon côté. Cependant le désir d’apprendre de la bouche de don Blas jusqu’à quel point je devais craindre le ressentiment du bravo que le hasard pouvait encore me faire rencontrer, me détermina à ne pas laisser échapper cette occasion. Je ne pris ciue le temps de jeter un manteau sur mes épaules, do cacher mes armes sous mes habits, et je suivis le soldat. J’eus soin toutefois , en traversant la ville, qui devenait plus déserte à mesure que nous approchions des faubourgs , de marcher de préférence dans le milieu de la rue , de manière à voir venir tous ceux qui s’avanceraient vers moi , et à éviter les embûches que pouvaient cacher les inégalités des murailles. J’arrivai ainsi sans encombre, riant parfois de mes terreurs, parfois tressaillant à des bruits soudains , jusqu’à la ganta (barrière) de Guadelupe. La nuit était des plus sombres, et les pluies de juillet (nous étions dans la première quinzaine de ce mois) s’annonçaient déjàparune brume épaisse qui rendait le pavé glissant.
« Y sommes-nous bientôt? demandai-je au soldat en franchissant la barrière.
— Tout à l’heure, » répondit-il.
Bientôt une pluie fine succéda à la brume. Nous étions arrivés à la chaussée qui sert de communication entre les lacs, sans que le soldat fît mine de s’arrêter encore. Un brouillard épais , qui s’élevait au-dessus des lacs , cachait les deux pics
neigeux des volcans qui couronnent la Cordillère. J’aperçus enfin à quelque distance scintiller faiblement les vitres éclairées d’une maison basse. Bientôt un bruit confus de voix vint jusqu’à mon oreille. Arrivé à deux pas de la maison, le soldat frappa avec sa baïonnette , et la porte s’ouvrit ; puis il entra sans façon le premier en me faisant signe do le suivre. En toute autre circonstance , je n’aurais rien vu que de fort ordinaire dans cette invitation ; mais avec les idées de guetapens qui m’obsédaient depuis un mois , j’hésitais à pénétrer dans un lieu qui me faisait l’effet d’un coupe-gorge. Une voix que je reconnus mit fin à mon hésitation : c’était celle du lieutenant de don Blas , qui s’informait à son asistente du résultat de sa commission. Dès lors toutes mes craintes s’évanouirent, et j’entrai. Au même instant, don Blas se précipitait à ma rencontre et me pressait dans ses bras avec toute l’effusion mexicaine. Après les premiers compliments, le lieutenant me fit traverser une salle encombrée de gens de toute espèce , pour gagner une pièce plus vaste où des buveurs et des joueurs, en plus petit nombre, mais qui paraissaient d’une classe plus élevée, garnissaient une demidouzaine de tables. Tous paraissaient être des militaires, à en juger du moins par leurs moustaches , et don Blas luiméme ne portait d’autres insignes qu’une veste ronde avec deux attentes d’épaulettes qui dénotaient seules le lieutenant gradué capitaine. Nous nous assîmes à l’écart. Les buveurs tournèrent aussitôt vers moi des regards dont l’expression n’était nullement rassurante.
« C’est un ami, seigneurs, se hâta de leur dire don Blas, et il ne nous trahira point. »
J’avais d’excellentes raisons pour être discret en pareille occasion, et je ne-fis aucune réflexion sur ces paroles du lieutenant. On noi s servit une infusion de tamarin fortement relevée d’eau-de--; ie ; après quoi , m’adressant à don Blas :
( Par quel hasard , lui demandai-je , n’éles-vous pas venu
réclamer voua-méme le service que vous attendez de moi? Vous m’auriez évité une longue course qu’il me faudra recommencer seul dans les ténèbres.
— Je vais répondre à cette question , dit le lieutenant en allongeant la main pour recevoir l’once d’or et en la serrant dans sa'poche. Le seul motif de la peine que je vous ai donnée est que Je suis retenu ici en gage, et que je ne pouvais m’en aller sans payer ma dépense; quant à vous, vous ne pourrez plus vous en retourner qu’au point du jour , en compagnie de votre très-dévoué serviteur.
— Est-ce à dire que vous allez me mettre en gage aussi? demandai-je.
— Nullement; mais vous verrez., d’ici à deux heures, certaines choses qui vous ôteront l’envie de vous rétirer. Je ne puis, pour le moment, vous en dirô davantage. »
Une telle confidence ouvrait un vaste champ à mes conr jectures; mais j’avais à cœur, pour le moment, d’obtenir de don Blas quelques renseignements sur une affaire qui me touchait plus directement.
c Vous avez eu la bonté, dis-je au lieutenant, de m’offrir votre bras en échange du service assez mince que j’ai pu vous rendre , et sans doute vous vous réjouirez d’apprendre qu’il est telle circonstance qui pourrait rendre opportune pour moi l’offre de votre valeureuse épée. »
La physionomie jusqu’alors souriante de don Blas parut s’obscurcir ; je crus deviner que le lieutenant ne s’attendait pas à être sitôt pris au mot. Cependant il se remit promptementœt s’écria :
t C’est vraiment jouer de malheur. Carambal mon épée est en gage comme le reste de mon équipement; mais vous n’en avez donc pas, que vous vouliez m’emprunter la mienne ? 21
— C’est votre bras, et non votre épée, que je réclamais, répondis-je en souriant de l’étrange faux-fuyant du lieute-
nant. L’épée du Cid serait inutile entre mes mains contre un ennemi aussi redoutable que....
— Parlez plus bas, interrompit don Blas en tordant sa moustache ; on connaît ici ma bravoure téméraire , on sait que le danger m’électrise , et on pourrait craindre que je ne prêtasse à une autre cause le poids d’un bras qui appartient tout entier à mon pays. »
L’air de matamore de l’ofRcier ne m’imposa point ; mais je ne voulus pas pousser plus loin une épreuve qui n’avait été pour moi qu’une plaisanterie. Je tenais seulement à savoir si le bravo ne lui avait pas fait quelque confidence à mon égard, et ce fut en riant de mes terreurs que j’appris qu’il n’avait été nullement question de moi après mon départ d’Arroyo-Zarco.
En ce moment , le galop d’un cheval retentit sur les pierres de la chaussée; presque en’ même temps un jeune garçon d’une quinzaine d’années se précipita dans la salle. A sa casquette militaire, espèce de béret orné d’un large galon d’or, ainsi qu’à son uniforme, il était facile de reconnaître un cadete (cadet).
« Tout va bien, seigneurs, s’écria-t-ll ; le colonel vient de recevoir un pli du général; ce soir sa division est arrivée à Cordova ; Valencia s’approche de son côté ; dans trois jours, nous serons maîtres de Mexico, et moi je serai alferez. »
Tous les assistants se levèrent spontanément, et j’interrogeai de l'œil le lieutenant.
« Voulez-vous encore partir? »
Il me paraissait évident que j’assistais au prologue de quelque nouvelle révolution qui ne faisait qu’éclore, et je me réjouissais d’être spectateur de l’une de ces petites scènes qui servent de prélude ôu de cause aux grands événements. Les acteurs d’un drame politique allaient se montrer à mes yeux en déshabillé.
Parmi les nombreux abus qui ont tari, au Mexique, les
sources de la richesse publique et contribué à isoler ce pays du progrès européen, le plus déplorable et le plus frappant est, sans contredit, l’abus du régime militaire. Dans une contrée que sa position géographique éloignait alors de toute rivalité voisine, le rôle do l’armée était fini après la consécration de l’indépendance , consécration obtenue, sinon diplomatiquement, du moins de fait. 11 y avait à relever assez de ruines entassées par dix ans de lutte. Malheureusement, au lieu de chercher à déblayer le sol , les chefs de la nouvelle république ne demandèrent à l’armée que la satisfaction d’ambitions personnelles. Dès lors, une manie belliqueuse s’empara d’un peuple pacifique depuis trois cents ans, et peu à peu l’armée s’accoutuma trop facilement à décider toutes les questions politiques. Ou connaît le résultat de celte transformation guerrière : aujourd’hui le moindre officier mexicain se Croit appelé, non par conviction politique, mais uniquement par sa propre ambition, à protéger ou à renverser le gouvernement établi. Il semblerait, comme on l’a dit plaisamment, qu’un article de la constitution donne à chacun le droit imprescriptible de naître colonel.
Accoutumés depuis l’enfance à fouler aux pieds toutes les institutions civiles , le cadet transformé en officier presque avant l’âge de raison, le soldat de fortune qu’une longue suite de pronunciamentos auxquels il a pris part a élevé à l’épaulette, tendent tous deux au même but, un avancement rapide par la même voie , celle de l’insurrection. Intervertie à chaque instant par un changement subit de gouvernement, la hiérarchie militaire n’a plus de fixité; un grade supérieur ne peut s’obtenir qu’à la pointe de l’épée. Puis, selon les chances de la guerre civile , l’officier qui a comjuis un grade plus élevé, ou qui a vu renverser la bannière sous laquelle il abritait sou ambition , demande aussi vainement sa paye au gouvernement nouveau qu’au gouvernement déchu.
D’à-compte en à-compte, mais toujours créancier de l'État, il arrive ainsi au moment où quelque balle égarée solde à jamais son compte , ou bien à celui où , maître à la fln de puiser dans le trésor public, il se constitue, à son tour, débiteur insolvable de ceux qu’il a devancés dans la carrière. Cependant, quelles que soient les vicissitudes sans nombre qui agitent le pays, ce n’est, on le conçoit, qu’exceptionnellement que l’officier arrive à la tête des affaires; sa vie ne serait donc qu’une suite de privations , si son industrie ne suppléait à la rareté de ses émargements. Dès lors, insurgé par ambition, joueur par nature, contrebandier à l’occasion, maquignon par nécessité, remendon de voluntades ‘ au besoin, l’officier fait métier et marchandise de tout, plus à plaindre en cela qu’à blâmer, car on ne lui a rien appris, pas même les éléments de son métier, et son pays ne sait payer aucun service, fût-ce môme le sang que l’on verse pour sa cause.
La nouvelle d’un soulèvement prochain venait sans doute de se répandre dans la salle attenant à la nôtre, car un tumulte assourdissant dominait le hourra général dans lequel on distinguait les cris de : « Vive Santa-Anna 1 Mort à Bustamante ! A bas le quinze pour cent et le congrès I > et d’autres clameurs qui ont déjà retenti si souvent et qui trouveront toujours un écho chez un peuple trop jeune encore pour avoir appris la liberté. Quand le silence se fut un instant rétabli , j’interrogeai formellement le lieutenant au sujet du mouvement politique qui se préparait ; mais à ma première question :
c Chut ! me répondit-il , ici vous devez paraître ne rien i^orer ; je vous mettrai plus tard au fait de tout ; pour le moment , je n’ai rien de plus pressé que de payer ma dé-
4 . La bonne compagnie mexicaine appelle acco/nmodeur de volontés celui que le peuple flélril d'une épilhéle plus énergique.
pense et de m’en aller. Vous verrez que le pays est aussi , comme je vous l’écrivais, l’un de vos débiteurs, car son salut est intéressé à la liberté de ma personne.
Avec deux débiteurs semblables, je ne dois avoir nul souci de ma créance , dis-je sérieusement à don Blas ; mais comment se fait-il qu’un simple bourgeois ait osé mettre embargo sur un militaire?
— Hélas 1 répondit mélancoliquement don Blas, on emprunte à qui l’on peut ; le malheur a voulu que cette auberge fût tenue par un officier, et que je ne l’apprisse que quand , enchanté du crédit que j’avais trouvé , j’en avais usé sans façon comme avec un bourgeois. »
Que l’auberge fût tenue par un ofâcier, il n’y avait rien là d’étonnant pour un voyageur familier comme moi avec les mœurs mexicaines ; mais qu’un officier eût osé faire crédit à un confrère, cela me paraissait une inexplicable témérité.
« Hola t Juanito , » cria le lieutenant à son asistente.
Celui-ci ne tarda pas à paraître dans une tenue plus pittoresque encore que celle où je l’avais vu une heure auparavant. Son shako sans visière se balançait toujours sur son effrayante crinière; mais un frac de cavalier remplaçait son frac do fantassin , et , trop petit pour sa taille , laissait paraître au-dessus de la ceinture de son pantalon une large raie de chair d’un rouge cuivré. Juanito était évidemment de mauvaise humeur.
« Qu’as-tu, muchacho? demanda don BÎas.
— Parbleu! répondit Juanito d’un ton aigre, vous coupez ma veine au moment où j’allais gagner un casque de dragon à la place de mon shako, et vous voulez que j’aie l’air satisfait 1
— Prie le seigneur huesped de me venir trouver, » lui dit don Blas sans paraître remarquer la brusque réponse de son soldat.
â2ü SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
Juanito fil un demi-tour et sortit sans mot dire.
a C’est un homme qui m’est dévoué , et je lui pardonne quelques libertés en faveur de son dévouement, reprit le lieutenant en forme d’apologie; le dévouement est chose si rare en ce monde ! «
L’hôte ne tarda pas à paraître , et je m’expliquai sur-lechamp l’attitude humble du lieutenant. L’huesped était un homme de taille herculéenne, large d’épaules, coloré de visage et porteur de formidables moustaches relevées en croc; en un mot, il avait toute la tournure d’un valento* de premier ordre.
« Combien vous dois-je? demanda don Blas; car c’est toujours pour moi un bonheur que de payer mes dettes !
— Le fait est que , si la rareté d’un plaisir en double le prix, le payement d’une dette doit être pour vous un bonheur bien complet, répondit l’hôte : vous me devez quinze piastres et demie.
— Quinze piastres et demie ! s’écria le lieutenant en faisant un soubresaut, demonio ! »
Et tendant au colonel l’once d’or qui avait passé de ma poche dans la sienne, il reçut en retour les quatre réaux qui lui revenaient.
« Caratnba! colonel, vous me donnerez bien un réal de plus pour le change, j’espère, » dit le débiteur d’un ton suppliant.
L’hôte fit la sourde oreille à cette demande, et tirant d’une armoire voisine l’épée et la casquette du lieutenant, il les lui remit en disant :
« Faites attention que je ne vous prends rien pour le chagrin que m’a causé l’obligation de vous retenir en gage depuis deux jours, j
Tous les comptes de don Blas étant réglés d’une façon si