‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 18 sur 27 · Bravache · texte numérisé non relu

Bravache

satisfaisante, il me proposa de faire un tour avec lui sur la chaussée. J’attribuai sans hésiter cette proposition au désir de faire usage de la liberté qui venait de lui être rendue; mais je ne tardai pas à être détrompé. Le lieutenant échangea quelques mots à voix basse avec les autres officiers réunis dans la mênie salle que nous, et sortit en promettant de venir rendre compte de ce qu’il aurait pu voir ou apprendre. Je me hâtai de le suivre ; car, malgré la curiosité que j’éprouvais, je ne pouvais me dissimuler que la place d’un étranger n’était pas au milieu d’un foyer de conspiration, quelles que pussent être d’ailleurs ses opinions particulières.

La pluie avait cessé de tomber; un brouillard assez épais s’étendait encore sur les lacs de droite et de gauche ; mais leur eau stagnante réfléchissait déjà quelques échappées d’un ciel moins sombre. Le volcan de Popocatepetl était enseveli sous un dais de vapeurs, tandis que les neiges du volcan voisin brillaient faiblement aux rayons de la lune. A cette vague lueur , la Femme Blanche ' paraissait plutôt une des pâles divinités Scandinaves des nuits septentrionales que la nymphe américaine couchée sous le ciel du tropique. Les lumières de la ville s’éteignaient l’une après l’autre, le silence était profond ; cependant une rumeur confuse arrivait jusqu’à nous, semblable aux frémissements des roseaux agités des lacs.

« Avançons, me dit don Blas, car l’heure approche, et je suis étonné de ne rien voir encore.

— Qu’attendez-vous? lui demandai-je.

— Vous le verrez : avançons ! »

Au bout d’un quart d’heure de marche environ, la rumeur vague que la tranquillité de la nuit laissait entendre devint

l.Le sommet couvert de neige du volcan appelé Iztaczihuatl femme blanche), a la forme d’une femme-eouchée. Ce volcan est voisin du Popocatepetl (montagne fumante).

plus distincte et se convertit bientôt en un piétinement de chevaux qu’amortissaient l’air humide et la terre détrempée. C’était sans nul doute un corps de cavalerie en marche. Une masse noire ne tarda pas, en effet, à s’avancer.

c Qui vive ? nous cria un de ceux qui marchaient en tète.

— Amis, répondit don Blas.

— Que genle? demanda de nouveau la voix.

— Mexico I fut la réponse du lieutenant, qui demanda à son tour où se trouvait la division du général.

. — A Cordova, » répondit la môme voix.

La troupe passa, et nous restâmes immobiles à la même place. Peu après, une seconde troupe, puis une troisième firent et rendirent les mêmes réponses de la même manière et poursuivirent leur route vers Mexico. Cependant je ne voyais dans ces hommes que des voyageurs ordinaires ; car rien ne trahissait, dans leur costume, la tenue d’un corps régulier, quand des lueurs éloignées me parurent scintiller au milieu du brouillard ; je crus même entendre des vivat répétés de temps à autre : c’était une nouvelle troupe qui s’avançait. Au centre, et vivement éclairés par la flamme de torches de résine, venaient, sur deux chevaux dont iis comprimaient l’ardeur, deux officiers en tenue de campagne, c’est-à-dire moitié militaire, moitié bourgeoise. Celui qui marchait eu tête avait une physionomie et une tournure qui me frappèrent doublement en ce qu’elles éveillèrent chez moi un sentiment de curiosité et un vague ressouvenir. C’était un homme qui paraissait avoir quarante-cinq ans, de haute taille et d’un teint jaunâtre. Un front élevé, dont le chapeau ne dissimulait qu’imparfaitement la proéminence, un menton arrondi et peut-être trop fort pour la régularité des traits, dénotaient chez lui la persistance et la ténacité. Son nez légèrement aquilin, ses grands yeux noirs pleins d’expression, sa bouche mobile, lui donnaient un air de noblesse remarquable. Des cheveux noirs et bouclés couvraient ses tempes et ombra-

geaient ses joues aux pommettes un peu saillantes. Je remarquai que l’une des mains du cavalier, celle qui tenait la bride du cheval, était mutilée.

Don Blas fit un geste de surprise, et se donnant à peine le temps de répondre au mot de ralliement qui lui fut demandé, il s’élança vers l’officier à cheval.

t Votre Excellence ne doit pas oublier que nous sommes à deux pas de Mexico, lui dit-il en se découvrant respectueusement, et la prudence exige qu’elle n’aille pas plus loin.

— Ah ! c’est vous; capitaine don Blas, dit le cavalier en s’arrêtant; je suis bien aise de vous voir parmi les nôtres. » Puis s’adressant à son cortège : t Vous l’entendez, seigneurs, dit-il , le plaisir de me retrouver encore au milieu de vous me faisait oublier le soin de ma propre sûreté ; mais le temps n’est pas éloigné , je l’espère, où je viendrai de nouveau et où je ne trouverai là-bas, ajouta-t-il en montrant Mexico, que des amis et des frères. >

En disant ces mots, le cavalier fit une demi-volte, et je pus voir que du côté droit une jambe de bois s’appuyait seule sur l’étrier. Un hourra couvrit ses dernières paroles , des brandons lancés au loin allèrent s’éteindre en sifflant dans les eaux du lac, et tout rentra dans l’obscurité, mais pas assez vite pour que je n’eusse pu reconnaître, dans le cavalier qui venait de s’entretenir avec don Blas, l’homme qui, depuis vingtcinq ans, a été le mauvais génie du Mexique, le prétexte ou la cause de toutes ses révolutions, en un mot le général don Antonio Lopez de Santa-Anna.

Nous restâmes seuls, le lieutenant et moi. Je le priai alors de m’expliquer les scènes dont je venais d’être témoin. Il s’empressa de me donner quelques détails sur le mécontentement

causé par la loi du quinze pour cent. C'était en effet ce mécontentement qui servait de prétexte au nouveau pronunciamiento. Les nombreux voyageurs que nous venions de rencontrer sur la route appartenaient à un régiment de cavalerie en garnison près de Mexico. Don Blas avait été chargé de les enrôler au service de Santa-Anna, avec la promesse d’échanger son grade actuel contre un grade de capitaine dans la cavalerie. Je compris alors pourquoi Vasistente de don Blas avait mis tant d’empressement à se procurer un uniforme de cavalier. Jour avait été pris, par les partisans de Santa-Anna, pour que le régiment nouvellement embauché fût introduit dans Mexico sous un déguisement bourgeois, chose facile dans un pays où le costume militaire ressemble assez au costume

De retour à l’auberge, le lieutenant raconta ce qui venait de se passer aux officiers qui avaient pris les devants sur leurs soldats. La séance fut alors levée, car le projet dont on attendait l’exécution venait de se réaliser, et ce fut au tour des officiers de regagner isolément la ville. Nous reprîmes à pied, comme les autres, don Blas et moi, le chemin de Mexico; quant aux soldats, ils devaient se disséminer prudemment par toutes les barrières.

Chemin faisant, je manifestai au futur capitaine les craintes que j’éprouvais sur le sort du convoi d’argent exposé aux attaques des généraux révoltés.

« Y auriez-vous par hasard quelque intérêt? me demandat-il vivement.

— Aucun; mais le pillage de ce convoi entraînerait des pertes considérables pour plusieurs de mes compatriotes.

— Soyez sans crainte , me dit-il; une protection cachée, mais puissante, s’étend sur le convoi. Un courrier extraordinaire, parti ce matin, l’a fait mettre en lieu de sûreté. Le muletier attendra la fin des événements, et le commandement de l’escorte qui l’accompagne sera remis en des

mains bravos el fidèles ; j’y prends un aussi vif intérêt que vous.

— Et pourquoi? demandai-je étonné.

— Pourquoi ? Parce que nous ne voulons pas qu'un attentat à la propriété souille la glorieuse révolution que nous allons faire. Et puis, c’est moi-même qui dois comtnander l’escorte de la conducta. »

Je ne m’expliquais guère la chaleur avec laquelle le lieutenant parlait d’une mission qui semblait n’avoir pour lui aucun avantage apparent ; mais, sans lui adresser de nouvelles questions, je me bornai à lui faire part du projet que j’avais formé de me joindre à l’escorte de la conducta. Don Blas accueillit assez froidement d’abord cette ouverture ; puis, voyant que c’était do ma part une intention bien arrêtée, il s’applaudit , non sans affectation , de m’avoir pour compagnon de route. Malheureusement il était impossible entore de fixer le jour de notre départ, et bien des dangers, quoi qu’en dît don Blas, menaçaient le précieux convoi.

Vingt-quatre heures après notre arrivée dans la ville, le bruit se répandit que les généraux Santa-Anna et Valencia s’avançaient à la tête de deux divisions pour obtenir le redressement des griefs qu’on imputait au gouvernement de Bustamante. Bientôt on entendit le canon gronder. Dès lors les événements marchèrent rapidement. Des actions, non sans importance, s'étaient engagées entre les troupes du gouvernement et les factieux qui s’étaient avancés pour cerner la plaza Mayor et avaient élevé une redoute à l’angle des rues San-Agustin et Secunda-Monterilla. On apprit enfin, à la consternation générale, que la garnison du palais, corrompue par les rebelles, s’était emparée, au sein du palais même, de la personne du président. Au milieu de ce conflit, je n’avais plus entendu parler de don Blas, quand, le matin du jour qui suivit ces événements, des coups redoublés frappés à la porte cochère m’éveillèrent en sursaut. Quelques minutes après, je

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vis entrer dans ma chambre le lieutenant en grande tenue. Une longue barbe, des cheveux en désordre, une figure noircie de poudre, prouvaient, ou du moins semblaient prouver, qu’il avait largement pris sa part des engagements antérieurs. Jo le félicitai sur sa tenue belliqueuse. Don Bias reçut mes éloges en homme qui sait les avoir mérités, et m’apprit avec un certain air d’importance qu’il venait tenir garnison sur la terrasse de ma maison , qui dominait la place du palais.

c J’ai choisi votre maison, sauf votre approbation, me ditil , parce qu’elle est dans le voisinage du palais présidentiel, et pour vous montrer ensuite comment on gagne un grade de capitaine. J’espère que vous me suivrez sur la terrasse, où ma compagnie stationne déjà.

— J’assisterai avec joie, répondis-je, à votre triomphe, et, si vous voulez me permettre de m’habiller, je m’empresserai d’aller prendre ma place près de vous; seulement j’aurai soin de me mèttre parfaitement à l’abri des balles, car je n’ai pas le moindre grade à gagner. Mais, à propos, vous êtes donc encore dans l’infanterie ?

— J’ai eu des raisons pour ne pas changer encore, répondit le lieutenant avec une légère hésitation. Dans une bagarre semblable, un cavalier est bien exposé.... bien inutile, veux-je dire; et d’ailleurs, avec quoi diable aurais-je acheté un cheval? »

En ce moment la porte s’ouvrit et un casque de dragon se montra par la porte entre-bâillée; ce casque couvrait la tête de l’asistente Juanito, qui, plus heureux que son lieutenant, se trouvait, grâce au monte, à moitié transformé déjà en cavalier; car il ne lui restait plus du fantassin que l’immense ])antalon dans lequel il semblait prêt à s’engouffrer.

« Mon capitaine , s’écria l’asistente, si vous ne venez pas vous mettre à la tête de vos hommes , il va nous arriver quelque malheur.

— Quoi ! reprit don Blas , les drôles sont-ils si impatients d’en venir aux mains?

— Oh ! non, reprit Juanito, ils n’ont pas l’air pressé, au contraire ! Mais il y a sur la terrasse de l’Ayuntamiento, en face de la maison du seigneur français, ce grand coquin do colonel, vous savez...? le maître de l’auberge qui retenait Votre Seigneurie en gage. Il nous propose de nous acheter nos cartouches.

— Et mes braves ont refusé avec indignation, j’en suis sûr ?

— Je le crois bien ! répondit l’asistente; on ne leur offre que moitié prix.

— Mais, s’écria le lieutenant, ce damné colonel nous a donc trahis ?

— Cela se peut, seigneur capitaine, mais je n’ai pas l’habitude de m’occuper de ce qui ne me regarde pas ; le colonel a peut-être eu de très-bonnes raisons pour changer de parti : qui sait ? »

L’officier s’élança sur les pas de l’impassible Juanito, et je m’habillai à la hâte. J’étais curieux de voir comment, selon l’expression de don Blas, on gagnait un grade de capitaine. Au moment où je montais les derniers degrés qui conduisaient à Vazotea (toit plat) de ma maison, je l’entendis commander : « Feu ! » d’une voix tonnante. Je m’arrêtai. A ma grande surprise le silence ne cessa pas de régner sur la terrasse. Un second commandement ne fut pas mieux exécuté, et ce ne fut qu’au troisième qu’une détonation se fit entendre, mais assez faible pour démontrer que ce n’était qu’à regret que les soldats prodiguaient des cartouches qui, bien qu’estimées à moitié prix , n'en possédaient pas moins à leurs yeux une certaine valeur.

J’entr’ouvris la porte de la terrasse avec toute la prudence convenable, et je me glissai , protégé par le mur d’enceinte de l’azotea, derrière un des pilastres qui s’élevaient comme

des créneaux de distance en distance*. J’avais une lorgnette à la main.

« Qu’allez- vous faire de cette lorgnette? me demanda don Blas.

— Parbleu ! je ne vais jamais sans ma lorgnette au spectacle, pas même à une course de taureaux ; l’aurais-je oubliée quand je viens me mettre aux premières loges pour un combat de géants? »

Le futur capitaine semblait jeter un œil d’envie sur le poste derrière lequel je me trouvais en parfaite sécurité. Je découvrais de ma terrasse la place du palais même et les rues adjacentes. Le pavillon national ne flottait plus au faîte du palais, où le président se trouvait prisonnier de sa propre garnison. A l’angle opposé du logement qu’il occupait, je voyais, aux lucarnes grillées de la prison qui faisait partie du palais, des têtes sinistres s’agiter avec fureur. Les troupes restées fidèles à la cause de Bustamante étaient rangées sur la grande place; les officiers allaient et venaient en donnant des ordres ; l’artillerie roulait avec bruit sur le pavé, et des explosions lointaines, une fumée blanche qui s’élevait en nuages pressés derrière les maisons, indiquaient que, dans les rues où je ne pouvais plonger mes regards, l’affaire était chaudement engagée. Je ne pouvais voir qu’assez confusément les combats qui se livraient dans la ville ; mais, selon la tactique adoptée au Mexique, les mêmes scènes se répétaient sur les toits des maisons. C’était comme un second plan de combattants au-dessus du plan inférieur des rues. Les terrasses du palais étaient couronnées de soldats qui composaient une partie de la garnison vendue à Santa- Anna. Ces soldats nourrissaient un feu assez vif contre les troupes du colonel, qui se trouvaient ainsi prises entre deux

i . Du lemps des Espagnols, cos créneaux on alinfiui.t dénolaionl U maison d’un gentilhomme.

ennemis; mais la proximité du détachement de don Blas était de nature à l’alarmer plus sérfeusement. Le lieutenant venait de commander le feu de nouveau, et cette fois avec plus de succès que les deux premières, quand le gigantesque colonel s’avança en parlementaire sur le bord de l’azotea qu’il occupait, et faisant de ses deux mains un porte-voix :

c Muchachos ! savez-vous qu’il est très-fastidieux que vous tiriez sur nous de la sorte ? Caramba ! on y met au moins de la discrétion, et ce n’est pas bien de se réunir ainsi deux contre un : entre braves on se doit des égards.

— Traître 1 s’écria le lieutenant exaspéré.

— Traître 1 traître! vous êtes charmant, sur ma parole, mon cher don Blas I On n’est pas traître pour son plaisir, et vous me paraissez avoir des idées très-arriérées en politique. Ah çA ! vous avez donc de la cavalerie sur vos toits ? ajouta amicalement l’orateur en voyant reluire au soleil le casque de l’asistente; ce n’est pas de franc jeu. Si je faisais monter ici du gros calibre, vous auriez le droit de vous plaindre -

— Vous avez fait à mes soldats des offres outrageantes , reprit don Blas.

— C’est vrai, reprit le colonel , j’ai eu tort; je n’ai pas proposé à ces braves un prix raisonnable de leurs cartouches , mais je suis prêt à réparer ma faute. »

Un hourra de joie, poussé par toute la troupe du lieutenant, indiqua que l’orateur regagnait une partie du terrain qu’il avait perdu.

« Le colonel ne raisonne pas mal , ce me semble , dis-je à don Blas.

— Ce sont, il est vrai, d’assez solides raisons, reprit-il en homme qui se sentait presque convaincu ; mais le devoir ordonne que je ne considère en lui qu’un ennemi. «

Les choses paraissaient néanmoins s’acheminer vers une conclusion toute pacifique , quand le colonel ajouta :

O II est donc convenu que vous ne tirerez plus sur moi.

D’ailleurs, que gagnerait votre capitaine à me tuer? Il ne me doit plus un réal. >

Ce malencontreux argument , qui rappelait au lieutenant que le colonel l’avait tenu en gage pour une dette de quelques piastres , ranima toute sa rancune , et don Blas s’écria de nouveau , en brandissant son épée : « Mort aux ennemis de 1a patrie ! feu sur les traîtres ! t

Ses hommes accueillirent avec stupeur une conclusion si imprévue : mais à la fin force leur fut d’obéir , et les deux partis commencèrent à se fusiller avec autant d’acharnement que d’insuccés. Les balles passaient au-dessus de ma tête en déchirant l’air avec des sifflements aigus , semblables à ceux du fer rouge qui s’éteint dans l’eau. Consciencieusement blotti dans l’angle du mur , j’observais la contenance de don Blas , et je dois dire qu’elle me paraissait assez satisfaisante , lorsqu’une nouvelle décharge se fit entendre ; le lieutenant tomba. J’allais m’élancer vers lui , l’asistente me prévint. Don Blas , étendu tout de son long , ne donnait aucun signe de vie. Je vis Juanito écarter impérieusement quelques soldats , et j’admirais déjà ce fidèle serviteur, jaloux de prodiguer seul ses soins à son maître, quand, à ma grande surprise , il fouilla dans les poches de l’uniforme du lieutenant , et , retirant à la fin ses mains vides , s’écria d’un air désappointé :

c Rien ! pas un réal 1 Étonnez-vous donc qu’on soit si mal commandé par des officiers qui n’ont pas un réal dans leur poche ! Encore si celui-là avait un pantalon de cavalerie ! »

Après cette oraison funèbre , l’homme dévoué détacha l’épaulette d’or du lieutenant avec un flegme parfait , et se l’adjugea en guise de consolation. Don Blas soupira faiblement , rouvrit les yeux et pria qu’on le transportât loin du champ do bataille.. Ses ordres furent accomplis , et quatre hommes le chargèrent sur leurs bras. Je voulus l’accompagner pour le faire déposer sur mon lit jusqu’au moment où

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les premiers soins pourraient lui être donnés ; mais il s’y opposa fortement ; j’insistai néanmoins et je le ûs transporter dans ma chambre.

c Ce ne sera rien , me dit don Blas ; les balles ne tuent pas un vieux soldat comme moi. Remontez là-haut et continuez d'observer l’action : la victoire sera pour moi la guérison. En attendant , j’ai besoin d’élre seul. >

J’obéis à ses injonctions , et je retournai occuper 1e poste que j’avais abandonné. Pendant mon absence , le colonel avait proposé et fait accepter une trêve , et , à mon retour , les ennemis échangeaient entre eux les ofRes de service les plus courtoises.

Cependant, de près et de loin, des scènes plus sérieuses avaient lieu au-dessous de nous. Rassuré par l’attitude amicale des soldats de don Blas et du colonel , je pus observer plus à, l’aise ia marche des événements. La redoute établie à l’angle des rues San-Agustin et Monterilla vomissait sans relâche des flots de mitraille ; le pavé était jonché de morts et de blessés qui tombaient , les uns avec tout le stoïcisme indien , les autres en poussant des cris lamentables. Ces derniers appartenaient principalement à la classe des curieux que leur mauvaise étoile avait poussés au milieu du feu. Plus loin, du côté de la barrière de San-Lazaro, le canon tonnait sans interruption ; enfin , dans la rue Tacuba , qui fait face au paiais , une batterie , établie par les troupes insurgées , balayait la place et ouvrait de larges brèches dans l’enceinte dü palais même. Les décombres s’entassaient avec rapidité , ies balcons de fer pendaient , déchirés et tordus comme les lianes d’une forêt vierge ; bientôt un pan de muraille s’écroula. Alors , sur la baie démantelée d’une croisée, un homme c'ouvert d’un riche uniforme s’avança hardiment , de manière à dominer la foule. Je pus distinguer sur ses traits fortement accusés, comme dans sa constitution robuste , tous les signes d’une de ces natures vigoureuses

qu’une sorte de prédestination semble pousser vers les rudes épreuves de la vie militaire. Cet homme était le meilleur citoyen peut-être du Mexique. J’avais vu trop souvent le général Bustamante pour ne pas le reconnaître aussitôt , malgré la distance qui me séparait de lui. Plus affligé sans doute des scènes qui ensanglantaient la ville que soucieux de sa propre sûreté , le général adressa aux séditieux quelques paroles que je ne pus entendre. Cependant le canon grondait sans relâche , les pierres détachées par les boulets volaient en éclats , et le président ne paraissait pas voir que le danger croissait de minute en minute. Enfin il se retira. Un nouvel incident venait d’attirer l’attention générale. Les murs de la prison , brisés par le canon , s’étaient entr’ouverts , et je pus ' voir les détenus , au mépris de la mitraille , qui continuait à balayer la place , se glisser un à un , avec des hurlements de joie , à travers les interstices , puis se disperser par les rues. C’était le complément de l’anarchie , qui régna dès ce moment en maîtresse absolue dans la ville.

Ces tristes scènes commençaient à lasser ma curiosité , quand il se fit entre les combattants comme une trêve tacite. Un silence profond succéda aux décharges de l’artillerie ; le moment était venu , pour chaque parti , de compter ses morts et de panser ses blessés. Je regagnai ma chambre , bien désireux de connaître l’état du lieutenant don Blas ; mais il ne s’y trouvait plus , et le lit où ou l’avait déposé était à peine foulé. Je questionnai les gens de la maison : au moment où la trêve avait été proclamée, on l’avait vu descendre l’escalier et s’élancer dans la rue. Il avait sans doute pensé qu’en raison de la concurrence , il était plus prudent de courir après ce grade de capitaine tant espéré que de l’attendre patiemment au logis. Complètement rassuré sur les suites de sa blessure , je sortis à mon tour. Le drame semblait fini. Dans les rues , on transportait les blessés , et les portes s’ouvraient pour les recevoir. Quant aux

morts , les promeneurs enjambaient leurs cadavres avec la plus complète insouciance ; leur rôle était joué , et l’oubli commençait déjà pour eux.

Le lendemain , cependant , le combat recommença , et le sang coula de nouveau dans les rues. Vaincu bientôt sans avoir été renversé , le pouvoir retira la loi du quinze pour cent ; une pleine et entière amnistie fut accordée aux révoltés , et l’on vit sortir du palais national , avec tous les honneurs de la guerre , une troupe de factieux , parmi lesquels on reconnaissait avec terreur plusieurs malfaiteurs célèbres dans les fastes des prisons. Des ruines partout , du sang répandu de toutes parts, le retrait d’une loi particulière à un État seul , tels furent les déplorables résultats d’une insurrection qui avait entraîné à sa suite douze jours do combats et d’anarchie.

Dès que l’ordro parut rétabli , dès que le commerce eut repris quelque sécurité, je songeai à quitter Mexico. On venait d’apprendre que la conducla s’était remise en route. Je tenais plus que jamais à faire partie de l’escorte commandée par le lieutenant don Blas, et, le lendemain d’un jour consacré à prendre congé de tous mes amis , je traversai une dernière fois , avant le lever du soleil , les rues de la capitale du Mexique , suivi de mon valet Cecilio.

Quand je fus dans la campagne, la joie que j’éprouvais à l’idée de mon prochain retour en Europe ne tarda pas à se dissiper, pour faire place à une vague tristesse. Mexico est ' encore entouré de lacs comme au temps de la conquête ; mais depuis trois cents ans l’aspect de ces lacs , traversés par une chaussée gigantesque , a bien changé. Le temps n’est plus où les brigantins de Cortez se croisaient sur ces eaux

avec des milliers de pirogues peintes. A moitié taris par l’action du temps et par les travaux de dessèchement, les lacs de Mexico n’ont gardé de leur ancienne splendeur que cette teinte mélancolique qui s’attache à toute grandeur déchue. Le bruit éloigné du fusil de quelque chasseur, les chansons sauvages des Indiens , dont les rares pirogues courbent, les roseaux, n’interrompent qu’à de rares intervalles le morne silence qui pèse au loin sur la campagne. Des aigrettes blanches , immobiles sur la surface de l’eau comme les fleurs du nénufar, des poules d’eau, des canards plongeurs, des reptiles qui agitent les plantes aquatiles, çà et là un pêcheur indien enfoncé dans l’eau jusqu’à mi-jambe, tels sont les seuls êtres vivants qui animent ces solitudes. Le ciel et les montagnes n’ont du moins pas changé d’aspect, et depuis trois cents ans la couronne de neige des volcans s’élève toujours dans le même azur.

Arrivé à Buena-Vista , d’où la vue domine la vallée de Mexico, je m’arrêtai pour jeter sur ces belles plaines un dernier coup d’œil. Au milieu d’une ceinture de collines bleues et de petits villages dont les maisons blanches tranchaient gaiement sur la verdure des saules, les lacs avaient repris, grâce à la distance, une partie de leur ancien prestige. Mexico semblait encore la Venise du nouveau monde. Je m’arrêtai un instant à contempler ses dômes lointains avec un sentiment de tristesse involontaire. Je voyais pour la dernière fois une ville où j’étais arrivé avec toute la curiosité, tout l’enthousiasme du jeune âge. Mexico avait été l’endroit de halte où je me reposais au retour de chacune de mes excursions. C’était pour moi comme une seconde patrie; car, si l’enfance a des souvenirs qui lui sont chers, la jeunesse n’est pas oublieuse des lieux où, comme une fleur éphémère, elle s’est épanouie pour sc flétrir, hélas ! bientôt après. Je saluai du regard cette vallée fertile où règne un printemps éternel, et, pour m’arracher au trouble qui m’agitait, je mis

LE CAPITAINE DON BLAS. 23b

mon cheval au galop, et j’eus bientôt perdu de vue les tours les plus élevées de la ville que je ne devais plus revoir.

Après une nuit passée à la venta de Cordova , je traversai successivement les bois de Rio-Frio, si célèbres par les vols à main armée qui s’y commettent journellement , les plaines riantes de San-Martin , qui rappellent celles du Bajio. Enfin la cime neigeuse des volcans voisins de Mexico brillait aux derniers rayons du soleil comme un fanal près do s’éteindre, quand j’arrivai à Puebla, La conduite avait, la veille même, passé dans cette ville. Puebla , avec les hautes tours de ses couvents, de ses églises et de ses coupoles revêtues de faïences peintes, semble de loin une ville orientale aux minarets élancés. Je no m’y arrêtai que le temps nécessaire pour me reposer, et le troisième jour depuis mon départ de Mexico, sur la route qui va de Puebla à Vera-Cruz, j’aperçus de loin les banderoles rouges des lanciers qui escortaient le convoi.

Dans le premier des cavaliers auxquels je m’adressai en atteignant l’escorte, je n’eus pas de peine à reconnaître l’asistente du lieutenant don Blas. Les vœux de ce digne lepero devenu soldat avaient été comblés; car, sauf un brodequin à un pied, un soulier à l’autre, et l’absence totale de souspieds , son uniforme de cavalier no laissait rien à désirer. Il avait consenti aussi à faire à la discipline le sacrifice de sa chevelure.

c Dites-moi, mon ami, lui dis-je en l’abordant, seriez-vous toujours , par hasard, au service du lieutenant don Blas?

— Du capitaine don Blas, s’il vous plaît 1 car il a été promu à ce grade en récompense de son héroïque conduite sur votre azotea, et j’y ai gagné aussi mes galons ; seulement je ne suis plus son domestique. C’est le seigneur capitaine qui commande le régiment de lanciers dont vous ne voyez qu’un détachement ici. i

Je piquai des deux , et malgré son nouvel uniforme j’eu.s

bientôt reconnu don Blas. Le capitaine cheminait tristement à la tète de son escadron. Je le félicitai de son avancement et m’informai des suites de sa blessure. Il rougit légèrement en m’assurant qu’il s’était promptement remis , et se hâta de me demander si je comptais toujours faire route avec lui. Je l’assurai que mon intention bien arrêtée était d’accompagner le convoi jusqu’à Vera-Cruz. Don Blas voulut bien se réjouir de cette résolution , après quoi la conversation tomba tout naturellement sur les dangers de la route , dangers que je comptais éviter dans sa compagnie. Le capitaine secoua la létc.

« Je crains bien , dit-il , que vous ne tombiez de fièvre en chaud mal; car les derniers troubles ont mis encore quelques gavillas ' de plus en campagne , et j’ai ouï dire que nous pourrions bien avoir maille à partir avec les détrousseurs dans les gorges d’Amozoque. Le temps n’est plus où, comme sous un certain vice-roi, le drapeau de. Castille, flottant sur un convoi d’argent, suffisait seul à le protéger durant le trajet.

— J’espère, lui dis-je, qu’un escadron de lanciers commandé par vous pourra remplacer le drapeau espagnol.

— Dieu le veuille I reprit don Blas, quoique je ne m’aveugle pas sur les dangers que nous pouvons courir; en tout cas, je ferai mon devoir. »

C’était, en effet, une assez riche proie que ces deux millions en argent monnayé, portés par une assez longue file de mules sur chacune desquelles les gardiens du convoi devaient veiller sans relâche; car, si la route de Mexico à Vera-Cruz présente les accidents de terrain les plus pittoresques , les bois épais,. les gorges profondes, les défilés étroits qu’elle traverse peuvent recéler mille embûches. J’avais à peine passé quelques heures au milieu de mes nouveaux compagnons de voyage, que je commençais à sentir le besoin d’une diver-

< . Bandes du voleurs.

sion quelconque aux ennuis de cette marche lente et triste à travers un pays désert. Le capitaine était assurément un joyeux compagnon, mais ses saillies me semblaient bien monotones. Les contes et les chansons d’un muletier qui remplissait les fonctions de majordome dans notre petite troupe m’offraient une distraction plus agréable. C’était un homme de trente ans environ et du nom de Yictoriano. Depuis plusieurs années, il parcourait le mémo chemin, et chaque lieu de halte était pour lui un sujet do narration. Le soir, sous un ciel étoilé, quand les mules déchargées broyaient leur ration de maïs sur les mantas* qui leur servaient de râtelier; quand, autour des feux de bivouac, les sentinelles veillaient à la garde du trésor commis à leur vigilance, et que les autres soldats dormaient étendus près do leurs armes, le capitaine et moi nous prenions un plaisir toujours nouveau â entendre Yictoriano, dont la verve intarissable SC traduisait en récits animés ou en chansons qu’il accompagnait de sa mandoline. Je plaignais alors le voyageur que je voyais emporté par le galop rapide des chevaux de la diligence, qui passait comme un éclair près do nous, et dans laquelle peut-être des compatriotes me montraient au doigt comme un débris des anciennes mœurs mexicaines. « Quelques vices de plus, me disais-je, beaucoup de charmes de moins, tel est le résultat d’une parodie de civilisation qui, jusqu’à présent, n’a fait que détruire et n’a rien reconstruit. .» Dans ces veillées , autour des feux nocturnes , vivant à la fois de la vie du muletier et du soldat, je retrouvais encore sans mélange , même en m’avançant vers l’Europe , les sensations de la vie primitive des déserts de l’Ouest.

Depuis notre départ de Puebla , Acajete, l’hacienda de San-Juan, Tepeaca (car nous avions dévié de la route ordinaire ) , Santa-Gertrudis , avaient été autant d’étapes mar-

<. Toiles qui recnuvrenl le biU des mules.

quées par celle quiétude que donne à l’âme la fatigue du corps, et qui semble prouver que le bonheur de l’homme consiste dans le mouvement physique plutôt que dans la pensée. Nous avions dépassé la ville et le fort de Perote. (c Seigneur cavalier, médit Yictoriano, vous devriez visiter ce fort ; je puis vous accompagner jusqu’à l’entrée, et sur ma recommandation vous y serez introduit sans dilBculté ; vous nous rejoindrez ensuite à Cruz-Blanca : c’est un petit village à deux lieues d’ici où nous passerons la nuit, et à votre retour je vous conterai, au sujet de la forteresse , une aventure qui a fait bien du bruit il y a quelques années. »

Je goûtai le conseil du muletier, qui me fit, selon sa promesse, introduire dans le fort, dont je visitai l’intérieur tout à mon aise, en compagnie d’un officier heureux d’accepter cette corvée comme une distraction. Ma visite dura une heure environ; après quoi, comme le soleil allait se coucher, je remerciai mon guide et me mis en devoir de regagner le convoi. Je traversai une de ces plaines arides et désolées désignées sous le nom de mal pais, plaines hérissées de scories volcaniques, sur lesquelles une légère couche de terre ne laisse pousser que des plantes rabougries. Le vent semblait murmurer des plaintes étouffées en rasant les feuilles sonores des nopals et les touffes de genévriers. Les loups hurlaient de temps à autre, et le brouillard tombait si opaque et si froid, qu’il me tardait d’aller me réchauffer à la flamme du brasier, auprès duquel je comptais bien sommer Yictoriano de tenir sa promesse. Cependant la crainte de perdre mon chemin au milieu du brouillard qui me dérobait l’horizon, jointe aux aspérités du terrain, me força de ralentir ma marche, et la nuit était close quand j’arrivai à l’endroit désigné pour la halte du convoi : c’était Cruz-Blanca. Il ne me fut pas difficile de trouver, dans le petit nombre de maisons qui composent le village, celle où la conduite s’était arrêtée. A mon grand étonnement, j’appris que Yictoriano n’avait pas

reparu. Cetto disparition alarma tout le monde. Quelque accident bien grave pouvait seul retenir loin de nous un homme dont l’exactitude habituelle était connue, et chacun se perdait en conjectures à cet égard, quand un individu se présenta et demanda à entretenir l’arriero en chef. Le nouveau venu était vêtu de la souquenille en laine rayée et du court tablier des conducteurs de mules. Il nous apprit que Victoriano, dont le cheval s’était abattu, avait été grièvement blessé dans sa chute, et qu’on l’avait transporté à Perote, où on lui donnait les premiers soins ; l’inconnu ajouta que c’était sur l’invitation de Victoriano lui-même qu’il venait s’offrir pour le remplacer jusqu’au moment où il pourrait rejoindre le convoi. L’arriero en chef, qui n’avait que le nombre d’hommes strictement nécessaire, accepta cette offre un peu légèrement peut-être ; le nouveau venu était un robuste garçon de l’âge à peu près de Victoriano, mais dont la figure sinistre ne m’inspirait pas, tant s’en faut, la même confiance qu’à l’arriero.

Le lendemain matin, nous reprîmes notre route pour aller passer la nuit à la Hoya, autre village à cinq lieues de Cruz- Blanca. La marche, lente comme d’habitude, nous semblait plus fatigante encore ; car Victoriano n’était plus là pour nous égayer par ses récits. Tout semblait d’ailleurs marcher de travers depuis la disparition du majordome. Arrivés à Barranca Honda, a une lieue de notre point de départ du matin, une mule se déferra, puis une seconde, puis une troisième, Il fallut des haltes assez longues pour referrer chacun de ces animaux. Le remplaçant de Victoriano s’acquittait de cette besogne de maréchal ferrant avec beaucoup de zèle et d’intelligence, au grand contentement de l’arriero, qui cependant proférait autant de jurons qu’il y a de saints dans le calendrier. Pour moi, je m’obstinais, je ne sais pour quel motif, à ne pas partager.la satisfaction du muletier à l'égard de notre nouveau compagnon. ,

« Ne vous semble-t-il pas, dis-je à don Blas, que ce drôle qui referre si lestement les mules serait capable de les avoir déferrées avec non moins d’adresse? >

Le capitaine traita mes soupçons de pure chimère, a Je suis parfaitement désintéressé dans la question, répondis-je, car malheureusement aucun de ces précieux caissons ne m’appartient; mais je ne puis m empêcher de regretter l’absence du pauvre Victoriano. »

Le convoi se remit en mouvement; néanmoins, quoi qu’on fit pour accélérer la marche, les mules paraissaient avoir perdu leur vigueur habituelle, comme si l’on eût mêlé à leur ration quelque drogue énervante. Au moment de dépasser Las Vigas, l’arriero tint une espèce de conseil avec le chef de l’escorte. Le premier était d’avis de passer la nuit dans ce village ; don Blas opinait pour pousser jusqu’à la Hoya, alléguant qu’un retard dans le convoi qu’on attendait à Yera-Iiruz, et dont on connaissait les étapes par avance, répandrait une alarme préjudiciable. Malheureusement pour le muletier, cet avis l’emporta, et on résolut de gagner la Hoya.

Nulle part peut-être au Mexique le passage toujours si pénible de la température des plaines à celle des régions élevées ne se fait sentir plus vivement qu’aux approches de Las Vigas ‘. Quelques instants avant d’atteindre ce village, on est brusquement transporté au milieu de la végétation des pays froids. Là, plus de brise chaude, plus de ciel bleu, mais une bise qui souffle aigrement à travers tes vapeurs glacées, un ciel terne, un terrain aride, déchiré, bouleversé comme par une lutte de Titans. Une obscurité presque complète enveloppait le paysage au moment où nous passions près de Las Vigas. Le brouillard, qui d’abord rampait sur le sol et tourbillonnait comme la poussière sous les pieds de

4 . Pelil villagf) situé sur des hauteurs, \ sept lieues de Jalata.

nos chevaux, ne tarda pas à monter progressivement et à dérober à nos yeux la cime la plus élevée des sapins. A peine nous distinguions -nous les uns les autres au milieu de la brume qu’un vent froid chassait à notre visage. Des ravins longeaient parallèlement la route, qui traversait des courants de lave refroidie, et il était urgent d’empécher les mules si richement chargées de dévier du sentier qu’elles avaient à suivre. J’admirais, je l’avoue, le calme de don Blas, chargé d’une responsabilité qui m’elfrayait pour lui. Des étincelles jaillissaient, de distance en distance , sous les pieds de la mule de l’arriero, qui, au risque de ses membres, parcourait sans relâche toute la longueur du convoi. Ce pauvre homme m’inspirait un vif intérêt, car sa fortune , son avenir, étaient en jeu; une immense responsabilité matérielle pesait sur lui , et il comptait et recomptait incessamment scs mules avec une anxiété qui faisait mal à voir. Au moment où la nuit fut complète, don Blas divisa son escorte en deux escouades. Avec l’une, il gagna la tète du convoi, et laissa le commandement de l’autre à Juanito, son cx-asistente. Nous cheminions depuis assez longtemps ainsi au milieu d’un silence profond, qu’interrompaient seuls les tintements de la clochette de la jument conductrice, les chansons des soldats et le piétinement des mules sur la chaussée. Resté moi-méme sur le flanc du convoi , je repassais dans mon esprit les incidents de la matinée : la disparition du majordome, les mules déferrées, leur ardeur subitement ralentie , me paraissaient, au milieu du brouillard ténébreux qui nous enveloppait, autant de symptômes alarmants. Au moment où je me demandais si la trahison ne veillait pas autour de nous, je fus rejoint par mon valet Cecilio.

« Seigneur maître, me dit-il à voix basse, si vous vouliez m’en croire, nous ne resterions pas une minute de plus ici, car il va s’y passer des choses étranges.

— Et où aller, lui dis-je, quand on ne voit pas à deux pas

devant soi, au milieu de ces rochers et de ces ravins? Mais qu’y a-t-il enûn ?

— 11 y a, seigneur maître, que Victoriano, et j’ai peut-être été le seul à le remarquer, vient de se glisser parmi nous ; cela ne veut rien dire de bon. Sa chute n’est donc qu’un mensonge.

— En es-tu sùr?

— Je l’ai vu ; mais ce n’est pas tout : il y a un quart d’heure environ, j’étais en arrière, comme cela m’est arrivé tous les jours avec mon damné cheval, quand deux cavaliers me dépassèrent sans me voir, car j’étais caché par un bloc de rocher. L’un d’eux montait un trop magnifique cheval noir pour être un voyageur pacifique....

— Un magnifique cheval noir? interrompis-je en pensant au ranchero qui observait si flegmatiquement à Mexico le départ du convoi.

— L’autre, reprit Cecilio, montait une mule de Selle et portait le costume d’un muletier, et, si j’ai bien compris ce qu’ils disaient, le majordome doit être leur complice.

— Et que sont devenus ces cavaliers ?

— J’ai tout lieu de croire que, grâce à l’obscurité, ils se sont mêlés à l’escorte, il est facile de deviner pourquoi ; et probablement ils ne sont pas seuls, car ces ravins peuvent cacher une cmdrilla (bande) tout entière. Si Votre Seigneurie m’en croit, nous laisserons s’éloigner le convoi sans noua.

— Non pas, dis-je, et je cours prévenir le capitaine.

— Et qui vous dit, seigneur, que le capitaine aussi n’est pas leur complice? »

Je ne répondis pas. Ce n’était pas le moment de discuter, mais d’agir. Sans me rendre compte de ce qu’il pouvait y avoir d’injuste ou de fondé dans fes soupçons de Cecilio relativement au capitaine, je piquai des deux j)our atteindre au moins l’arriero et l’avertir. Je rejoignis, non sans peine, les derniers soldats de l’escorte, puis je marchai bientôt à côté

LE CAm’AlNE DON DLAS. 243

de quelques-unes des mules ; les autres formaient encore une longue file devant moi ; au milieu du brouillard, j’étais guidé par le bruit do leurs sabots. Enfin je distinguai le tintement de la sonnette de la jument conductrice à quelques centaines de pas de moi. En ce moment même je crus reconnaître, dans un cavalier qui marchait à mes côtés, la figure sinistre du remplaçant de Victoriano. Quelques instants après, la voix d’un conducteur des mules s’éleva dans les ténèbres.

e Que signifie ceci ? s’écria-t-il. Eh ! Victoriano, est-ce toi ? Eh oui 1 do par Dieu ! et par quel hasard? »

Nulle riîponse ne suivit cette interrogation ; presque aussitôt la voix se tut. Je frissonnai ; il me sembla avoir entendu une espèce de râle étouffé, suivi de la chute d’un corps. Je prêtai de nouveau l’oreille : la bise se mêlait seule au retentissement inégal du sabot des mules sur la chaussée. Au bout de quelques secondes, mon cheval fit un écart violent, comme s’il distinguait dans l’obscurité quelque objet effrayant. Désireux d’éclaircir les doutes terribles qui me traversaient l’esprit, je tirai mon briquet de ma poche, comme pour allumer un cigare et faire diversion au froid qui me glaçait. Je crus être un instant le jouet d’un songe. Il me sembla distinguer, aux lueurs du briquet, des hortimes marchant pêle-mêle avec les gens de l’escorte et les valets de mules. Des fantômes silencieux paraissaient avoir surgi mystérieusement du sein des ténèbres et cheminer à nos côtés, les uns vêtus de l’habit rouge des lanciers, les autres couverts de la souquenille des conducteurs subalternes. Tout à coup la clochette de la jument cessa de retentir ; au bout de quelques secondes, je l’entendis de nouveau résonner, mais dans une direction tout opposée, et des sons semblables sortirent dos ravins situés à la gauche de la route. J’en avais assez vu, trop vu môme ; la trahison nous environnait de toutes parts, A qui s’en prendre au milieu d’ün brouillard é|>ais, sur des routes bordées do ravins? A qui se confier dans des ténèbres qui

SCÈNES bE LA VIE MEXICAINE.

confondaient amis et ennemis ? Étonné de l’étrange découverte que je venais de faire, j’hésitai ; puis, au risque de me rompre le cou dans l’obscurité, je m’élançai en tête de la conduite ; il était déjà trop tard ! Une corde siffla au-dessus de ma tête et s’abattit sur moi. Mon cheval fit un bond en avant; mais, au lieu d’être enlevé violemment de ma selle et foulé aux pieds des chevaux comme je devais l’être, je me sentis retenu par une étreinte terrible. Un nœud coulant, qui n’était destiné qu’à moi seul, avait enlacé du même coup mon cheval et moi. Mon bras droit, étroitement lié à mon corps, ne pouvait se dégager du lazo pour tirer de la jarretière de mes bottes le couteau affilé que j’y portais suivant l’usage et couper le nœud coulant. J’enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval. Le noble animal hennit et roidit ses jarrets nerveux avec une irrésistible vigueur. Je sentis l’étreinte du lacet me comprimer plus fortement, puis se relâcher; j’entendis un craquement de sangles brisées, une imprécation de rage, et tout à coup je me trouvai libre, avant d’avoir pu apprécier le danger auquel je venais d’échapper. Peu s^en fallut qu’un nouveau bond de mon cheval ne me désarçonnât ; je pus cependant, grâce à Dieu, me remettre en selle et m’élancer en avant. Une détonation résonna, une balle siffla près de mes oreilles ; au même instant un cri d’alarme s’éleva dans les ténèbres. Des explosions multipliées y répondirent. Ce fut alors une inexprimable confusion. Les mules, trompées par les tintements de la clochette, qui semblaient sortir des directions les plus oj)posées, se débandaient et se heurtaient l’une l’autre. Des coups de feu suivis et précédés d’éclairs déchiraient le brouillard et se répercutaient dans les montagnes. Aux lueurs de la fusillade, les habits rouges des lanciers en désordre, qui tiraient au hasafd dans cette nuit épaisse, apparaissaient de minute en minute ; les balles sifflaient , et les cris de désespoir de l’arrierg dominaient de temps à autre tout ce tumulte.

J’avais été entraîné par mon cheval effrayé assez loin du théâtre du combat. Je m’efforçai aussitôt de le ramener en arrière. Quand je pus rejoindre le convoi, la lutte avait déjà cessé, les bandits avaient disparu. Don Blas, qui avait conservé tout son sang-froid, me serra silencieusement la main; je n’eus pas le temps de le questionner : un homme se jeta entre nous, une torche à la main, en suppliant le capitaine de lui venir en aide. A la lueur de la flamme, je reconnus les traits décomposés du pauvre muletier. Quelques soldats de l’escorte, mettant comme lui pied à terre, coupèrent des branches de sapin dont ils firent des espèces de torches, et nous pûmes alors contempler un triste spectacle. Les mozos, parmi lesquels on ne remarquait plus le remplaçant de Yictoriano, surveillaient les mules groupées autour de la jument conductrice dépouillée de sa clochette. Heureusement l’instinct de ces animaux, un moment trompé par la ruse des voleurs, n’avait pas tardé à reprendre le dessus. Plusieurs mules perdaient leur sang par de larges plaies; deux soldats, atteints aussi sans doute par leurs camarades, pansaient leurs blessures avec leurs mouchoirs; enfin, dans un ravin peu profond que les torches éclairaient d’un reflet sinistre, un valet de mule se tordait sous l’étreinte de l’agonie : c’était l’homme qui avait reconnu Yictoriano ; il expiait le tort d’avoir trop bien vu. L’arriero, tout en promenant d’une main tremblante son flambeau sur les mules, s’arrachait de l’autre les cheveux, ou essuyait la sueur qui, malgré le froid de la mort, coulait de son visage, c Je suis un homme perdu, ruiné, » s’écriait le pauvre diable, qui semblait ne pas oser compter ses mules, de peur d’acquérir l’effrayante certitude de son désastre. Cependant il commença. Don Blas, do qui la figure paraissait fort pâle, même à la lueur rougeâtre du sapin, restait immobile sur sa selle. J’examinai sa contenance en pensant aux paroles de Cecilio : rien en effet, dans sa physionomie, ne trahissait le désappointement douloureux d’un

homme qui, par néglige.nce ou par malheur, a failli à l’accemplissemont d’un devoir.

c Ne pensez-vous pas, lui dis-je, qu’il serait à propos de donner la chasse aux bandits qui doivent emmener leur cap-^ turc, et que chaque moment éloigne de nous ? »

Don Blas sembla sortir de sa rêverie.

c Sans doute, s’écria-t-il brusquement; mais qui vous dit qu’il manque rien au convoi ?

Dieu le veuille pour ce pauvre homme l lui dis-je en montrant le muletier, qui répondit à nos paroles par un cri douloureux.

— Que Dieu ait pitié de moi 1 s’écria-t-il, car j’en mourrai sans doute. Cinq I seigneur capitaine, il m’en manque cinq I continuart-il d'une voix étouffée. J’ai perdu dans une nuit le fruit de vingt ans de travail ! Ah 1 seigneur don Blas, par la vie de votre mère, tâchez de me les faire retrouver.,., la moitié sera pour vous.... Ah 1 pourquoi m’avez-vous conseillé de pousser jusqu’ici ce soir ? Pourquoi vous ai-je écouté ? >

Et le pauvre muletier, jetant sa torche par terre, se laissa tomber lui-même sur la route. Ainsi mis en demeure de réparer le mal qu’un conseil imprudent ou coupable avait causé, le capitaine se redressa sur sa selle, et, choisissant douze de ses cavaliers les mieux montés , il donna l’ordre de se munir de branches de sapin pour commencer sans délai la poursuite. Je n’augurais pas merveilleusement du succès de cette chasse tardive, que j’avais cependant conseillée tout le premier ; mais, persuadé que, si elle offrait peu de chances de réussite, elle offrait par cela même peu de danger, et désireux, en outre, d’assister à une de ces expéditions dans lesquelles la sagacité américaine se montre si admirable, j’insistai pour accompagner don Blas. Le capitaine accueillit sans difficulté ma demande, et nous noua éloignâmes à l’instant du convoi dans la direction de la Hoya-

LE CAPITAINE DON BLAS. m

L’entreprise que nous tentions était difficile. L’obscurité nous dérobait la marche des ravisseurs , dont il était presque impossible, avant le lever du jour, de suivre la trace sur un terrain volcanisé. Le raisonnement plus que les yeux devait guider nos recherches. Nous avions la certitude que les mules détournées de la conduite n’avaient pas rétrogradé vers PO'^ rote. De l’endroit où nous étions, on distinguait les feux du village de la Hoya, même à travers le brouillard opaque qui étendait son voile autour do nous ; la nouvelle du désastro pouvait donc y arriver en quelques instants : il était à présumer que ceux à la poursuite desquels nous nous engagions ne s’étaient pas hasardés dans cette direction. Le côté gauche de la route, coupé de fondrières et de ravins, n’était pas praticable dans l’obscurité. Sans aucun doute , les ravisseurs avaient gagné les montagnes boisées qui dominaient le côté droit, et c’était vers ce point qu’il fallait s’avancer. Un soldat fit observer que la lumière do nos torches , en éclairant nos pas, trahissait notre présence. Nous ignorions le nombre do nos ennemis, qui pouvaient nous compter grâce à la lueur des flambeaux, et la prudence commandait de nous envelopper de ténèbres. A l’ordre du capitaine, nos torches s’éteignirent, non cependant sans que nous eussions jeté auparavant un coup d’œil sur le terrain que nous devions parcourir. Un sentier assez escarpé venait aboutir à l’un des talus qui bordaient la route. Trois hommes, du nombre desquels je me mis , furent chargés de rester comme des jalons indicateurs à cet endroit. Les autres devaient explorer les communications semblables à celle-là qui pouvaient exister plus loin. Nous attendîmes dans l’immobilité la plus complète le retour des éclaireurs. Quelques instants se passèrent ainsi. Le vent,

murmurant dans les sapins qui formaient une arcade sombre au-dessus du chemin creux dont nous défendions l’entrée , secouait sur nos têtes le brouillard condensé qui tombait goutte à goutte de leurs branches inclinées. Au bout d’une demi-heure environ les cavalier» étaient de retour; ils n’avaient rien vu , mais ils s’étaient assurés qu’aucun autre sentier que celui que nous gardions ne s’ouvrait sur le grand chemin; en suivant ce sentier, nous étions donc certains d’être sur la bonne voie. Les soldats, animés par l’espoir d’une riche récompense, avaient toute l’ardeur d’une meute de chiens lancés à la piste d’un cerf ; le capitaine seul ne semblait remplir qu’à contre -cœur la mission dont il était chargé; les ordres qu’il donnait d’une voix brève trahissaient une certaine anxiété. Nous nous remîmes en marche ; malheureusement l’obscurité et les difficultés du terrain ne nous permettaient d’avancer qu’avec lenteur. De temps à autre, pendant une courte halte, un des cavaliers descendait de cheval et collait son oreille sur le sol ; excepté les soupirs du vent, on n’entendait rien. Le terrain pierreux, soigneusement examiné aussi à la lueur d’un cigare, n’avait gardé nulle empreinte, et cependant, guidés par un instinct inexplicable, les soldats ne semblaient pas douter que les ravisseurs n’eussent passé par là. Bientôt le gravier cessa de résonner sous les pas de nos chevaux ; nous marchions sur un terrain plus mou. On avait enfin quelque chance de reconnaître la trace des hommes ou des animaux qui avaient suivi ce chemin. La moitié de nos hommes mirent pied à terre , et commencèrent à éclairer pouce à pouce, à l’aide du briquet ou de la cigarette, la mousse et la terre qui tapissaient le sentier. Des traces s'y croisaient en tous sens, et, au bout de quelques minutes d’examen , un soldat jeta un cri de joie et montra l’empreinte distincte de deux pieds de mule. Dans l’une , les clous plus profondément marqués indiquaient que l’un des fers de l’animal était moins usé que l’autre. Ce de-

vait être, à n'en pas douter, l’empreinte d’une des mules du convoi, qu’on avait été obligé de referrer le malin même. Dès ce moment, nous ne marchions plus à l’aventure, et ce fut une joie générale, mais silencieuse. Ces traces retrouvées de distance en distance nous conduisirent à une vaste clairière, espèce de carrefour sur lequel s’ouvraient plusieurs sentiers semblables à celui d’où nous sortions. Là tout vestige faisait de nouveau défaut.

Le temps s’était écoulé pendant ces recherches. Le capitaine, pour ménager les chevaux en cas d’une nouvelle et plus longue poursuite, ordonna une halte. Les allées, qui se croisaient en plusieurs sens, ne pouvaient, disait-il, être convenablement examinées qu’à la clarté du soleil. Des murmures accueillirent cet ordre imprévu ; mais il fallut obéir, et chacun mit pied à terre. Des foyers furent bientôt allumés • de distance en distance, moins pour éclairer les profondeurs du bois et se mettre à l’abri d’une surprise que pour se garantir du froid glacial de la nuit. Quelque intérêt que je prisse à cette chasse , j’accueillis avec joie cette occasion de me réchauffer près d’un bon feu et de prendre un repos dont j’avais grand besoin.

Après quelques instants de causerie, un silence profond ne tarda pas à s’établir au milieu de la clairière, sur laquelle les brasiers projetaient une clarté qui en illuminait toute l’étendue. On n’entendait plus que le pas rapide et mesuré de deux sentinelles qu’on avait posées. Plusieurs heures s'écoulèrent; nos feux mouraient, et le jour ne devait pas être loin , quand un craquement do branches froissées retentit à quelque distance. Une des sentinelles , la carabine d’une main et un tison do l’autre, s’avança du côté d’où partait le bruit et ne tarda pas à reparaître, conduisant une mule qu’à son bât et à sa couleur il nous fut facile de reconnaître pour une de celles qui avaient été détournées du convoi. Son licou brisé indiquait qu’après l’avoir déchargée de son pré-

deux fardeau , on l’avait attachée dans un fourré pour la dérober aux recherches, et qu’elle n’était parvenue à regagner notre campement qu’après avoir rompu sa longe. Tout le monde fut bientôt sur pied. Les bois, battus en tous sons, no nous offrirent malheureusement aucun nouvel indice, et cette mule abandonnée faisait craindre que les ravisseurs, après s’être partagé leur butin, n’eussent pris chacun une direction différente. Cette pensée, qui nous découragea profondément, produisit un tout autre effet sur le capitaine. Jusqu’alors don Blas n’avait semblé prendre aucun intérêt à çette poursuite; en ce moment, au contraire, il s’emporta jusqu’à proférer les plus violentes menaces contre les bandits dont l’audace ne respectait rien.

« Ah 1 s’écria-t-il , si le hasard veut qu’il tombe entre mes mains, je le ferai fusiller sans forme de procès I »

Et en disant ces mots, don Blas allait et venait en abattant à coups de sabre les hautes fougères qui croissaient près de nous.

« Qui ferez-vous fusiller? demandai-je.

— Qui? reprit le capitaine; eh! parbleu, le premier que sa mauvaise étoile me fera rencontrer.

— Ce serait un droit qu’il serait peut-être dangereux de s’arroger, car d’ordinaire vos voleurs de grand chemin ont le bras long.

— Rapportez -vous -en à moi, reprit don Blas avec un étrange sourire ; je trouverai moyen de mettre le bon droit de mon côté. »

Le capitaine donna aussitôt l’ordre de remonter à cheval. Les soldats , enchantés de regagner le temps perdu , accueillirent ses paroles avec acclamation. Je ne savais, je l’avoue, à quoi attribuer le brusque changement de don Blas. Pourr quoi tant de zèle après tant de froideur? Je me plus à croire qu’elle n’avait été jusque-là qu’apparente, et que le capitaine n’avait montré tant d’apathie d’abord que par une sorte

de bienséance et pour ne point laisser percer un trop vif désir de gagner la récompense promise par l’arriero.

L’un des trois sentiers qui aboutissaient à la clairière était si étroit, si peu fréquenté, à on juger par l’aspect du terrain, que , selon toute apparence , il ne devait conduire à aucun endroit habité. Les deux autres gardaient de nombreuses traces du passage d’hommes et d’animaux; ils devaient aboutir à quelque hacienda, ou à quelque rancho pour le paoins. Selon les conjectures des soldats , le moins foulé des trois sentiers était celui que les bandits avaient suivi sans doute. Dans l'incertitude, il fut résolu, d’après l’ordre du capitaine, que nous nous diviserions en deux bandes, qui, après avoir exploré chacune un des sentiers, devraient se retrouver, doux heures après le lever du soleil, à la clairière que nous quittions. Don Blas se mit à la tête de l’un des deux détachements ; le second s’éloigna sous les ordres de Juanito. Quant à moi, je suivis don Blas, quoi qu’il fit pour m’en dissuader; instinctivement, j’étais porté à croire qu’il ne choisissait pas le plus dangereux des deux chemins. Le sentier où nous nous étions engagés nous menait vers la plaine. Nous arrivâmes bientôt à un carrefour où aboutissaient plusieurs routes. Ce fut un nouvel embarras, et nous nous divisâmes encore deux par deux pour explorer chacune de ces ramifications.

« Si cela continue, dis -je à don Blas, nous nous disséminerons tellement, que nous pourrons bien être chassés à notre tour par ceux à qui noos donnons la chasse. *

Don Blas néanmoins paraissait ne tenir nul compte du danger nouveau que nous créait cet éparpillement. Il s’engagea sans hésiter dans l’un des chemins, où je le suivis seul. Cependant , quand nous fûmes hors de portée de nos compagnons , son ardeur parut subitement refroidie. 11 arrêta son cheval , qui marchait devant le mien , et se mit à parler de la beauté du paysage avec l’insouciance du plus indiffé^

rent des touristes. Le soleil en effet venait de dissiper le brouillard qui nous avait enveloppés jusqu’alors. Le ciel était pur et sans nuages , et une douce chaleur nous faisait oublier le froid aigre et piquant de la nuit précédente. Un vague parfum de goyavier, que portait jusqu’à nous un dernier souffle de la brise, venait, par intervalles, se mêler à l’odeur âcre et pénétrante des sapins. C’était comme un avantcoureur du beau ciel azuré des régions chaudes et des magnificences de leur luxuriante végétation. Nous n’en étions séparés que par quelques lieues.

« Quoi qu’il puisse arriver, me dit don Blas après un court silence, je veux avoir le cœur net de tout ceci et savoir jusqu’où peut aller l’audace d’un bandit.

— Mais c’est fort clair, ce me semble, repris-je, et, depuis hier soir, les faits proclament assez hautement ce dont ils sont capables. «

Nous ne mai’châmes pas longtemps sans qu’une preuve palpable vînt nous avertir que nous étions de nouveau sur la trace des malfaiteurs. Don Blas, à l’aspect d’un morceau de bois qu’il aperçut sur le chemin, mit pied à terre et le ramassa. C’était le débris d’un petit caisson dans lequel les sacs de piastres avaient été emballés. Me suppliant alors, malgré mes instances, de rester à l’endroit où j’étais, don Blas s’éloigna ventre à terre. Il ne larda pas à se perdre derrière un coude du sentier, et je restai seul, sans pouvoir m’expliquer en aucüne manière la singularité de sa conduite. Un soupçon pénible, que je cherchais vainement depuis quelques heures à écarter , revint m’obséder avec plus de force. Don Blas avait-il quelque connivence avec les bandits, dont il semblait rechercher la présence sans vouloir de témoin? Tout à coup une explosion lointaine vint frapper mon oreille et m’arracher à mes réflexions. Je crus entendre aussi comme le son affaibli d’un cri d’alarme ou de détresse: j’écoutai, mais tout était calme et silencieux autour de moi.

La prudence me sembla exiger un mouvement rétrograde ; le capitaine venait d’être tué ou existait encore ; dans ces deux cas, je ne pouvais lui être d’aucune utilité : je revins donc sur mes pas pour chercher main-forte. Parvenu à l'endroit où don Blas et moi nous nous étions séparés quelques instants auparavant de nos compagnons , je déchargeai successivement mes deux pistolets. J’eus bientôt la satisfaction de voir revenir nos hommes , que je mis en deux mots au fait de ce qui s’était passé.

c Les brigands I s’écria Juanito; ils sont capables d’avoir tué mon capitaine pour le dépouiller de ses épaulettes d’or. »

Et, pour prévenir une catastrophe si préjudiciable à ses intérêts, le sous-officier mit son cheval au galop. Les lanciers l’imitèrent, et je les suivis à mon tour, impatient do rejoindre don Blas, mais sans trop espérer que Juanito se fût trompé. Ma crainte fut bientôt changée en une douloureuse certitude. Le capitaine , démonté par le coup do feu (jue j’avais entendu, gisait sur l’herbe, la poitrine percée d’une balle, mais vivant encore, malgré la gravité de sa blessure et le sang qu’il perdait en abondance. On s’empressa autour de lui ; un des soldats étancha la plaie et la banda avec assez d’habileté à l’aide de nos mouchoirs réunis. Pour moi, pendant qu’un autre soldat se mettait à la poinsuite du cheval échappé , et qu’adossé contre un tronc d’arbre, le capitaine rappelait ses forces, je me mis à examiner le terrain. Le malheureux officier avait dû surprendre les bandits au moment même du partage de leur capture; car les caissons brisés et les sacs éventrés jonchaient l’hcrbc autour de lui. Uanimé par une gorgée d’eau-de-vie qu’on lui fit avaler, don Blas nous déclara cependant qu’il n’avait vu personne, et que c’était lorsqu’il était arrivé dans ce lieu qu’un coup do carabine l’avait renversé par terre; puis il ajouta qu’il connaissait la main qui avait dirigé le coup. Cette contradiction était trop singulière pour qu’on ne l’engageât

“2o4 SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

pas à compléter sa réponse. Soit qu’il fut fâché d’en avoir tant dit, soit qu’il ne pût en dire davantage, don Blas garda le silence. Dans l’intervalle, le cheval fugitif avait été ramené , et le blessé affirma qu’il se sentait en état de regagner le convoi. Toutefois, ses forces trahissant sa volonté j il fut nécessaire de le hisser sur son cheval ; un soldat monta en croupe derrière lui pour le soutenir et prendre les rênes , et nous nous mîmes en route pour la Hoya.

Nous y arrivâmes vers midi à peu près. Un nouvel incident nous attendait. A peine don Blas avait-il été déposé sur un lit improvisé dans une des cabanes du village , qu’un détachement des soldats de l’escorte , qui depuis le matin battait la campagne par désœuvrement, amena un prisonnier garrotté. La figure noircie de cet homme était à moitié voilée d’un mouchoir. Le travestissement était des plus si^ gnificatifs, car c’est ainsi que les voleurs de grande route se rendent méconnaissables. Sous ce masque hideux , je crus retrouver, chose étrange, les traits de l’homme dont le souvenir sinistre était lié à un des plus tristes épisodes de mon voyage , de Tomas Verduzeo. Bientôt entouré de curieux , le prisonnier échappa à mes regards. 11 demanda à être conduit au capitaine , et sa voix , quoique altérée par l’émotion , était bien celle du bravo. Je pris les devants sur ceux qui le conduisaient, et j’entrai dans la cabane où reposait don Blas. A l’aspect de l’homme qu’on lui amenait , sa figure pâle devint livide , un éclair de haine brilla dans ses yeux éteints ; ce* pendant il garda un morne silence. Quant au prisonnier, un air d’impudente assurance avait remplacé l’expression de stupeur qu’on avait pu lire un moment sur ses traits.

« Eh quoi ! seigneur don Blas , s’écria-t-il , que viens-je d’apprendre? vous êtes dangereusement blessé? Laconducta a été pillée en partie, et l’on m’accuse d’avoir pris part à tl* crime 1 Vive Dieu 1 je suis tenté de penser que je fais un mauvais rêve !

— Je crains que ce ne soit pis qu’un rêve, seigneur don Tomas, repartit froidement le capitaine.

— Que signiûe cet accueil glacial? dit le bravo, car c’était bien lui; Votre Seigneurie serait-elle par hasard moins satisfaite de me revoir que je ne le suis de l’avoir rencontrée?

— Au contraire , répliqua don Blas d’une voix à laquelle une certaine surexcitation paraissait avoir rendu toute sa fermeté, je doute que vous soyez aussi aise de me rencontrer que je le suis de vous tenir en mon pouvoir.

— Je ne vous comprends pas , seigneur capitaine , répliqua effrontément le bravo.

— Vous allez me comprendre , reprit don Blas. Si je suis satisfait de vous avoir rencontré, c’est que je puis vous traiter comme un voleur de grand chemin, comme un meurtrier, et vous faire fusiller sans autre forme de procès. »

Le regard du capitaine, qui exprimait une haine implacable, commentait trop énergiquement ses paroles pour que le bravo, dont la vertu dominante ne semblait pas être le courage, ne perdît pas un moment contenance. Voyant toutefois que son trouble ne faisait que donner à don Blas plus d’assurance, il fît un effort pour maîtriser son émotion et reprit d’une voix assez ferme :

t Mc faire fusiller ! mais c’est une plaisanterie à coup sùr; je ne suis pas si dépourvu de protecteurs que vous pourriez le penser, et.... s’il le faut.... je parlerai, seigneur capitaine.... je dirai.... »

Ce fut alors au tour de don Blas de trembler. Le capitaine commanda le silence au bravo d’un geste impérieux, et, faisant signe à Juanito de faire évacuer la chambre , il resta seul avec l'assassin. J’ai toujours ignoré ce qui se passa entre ces deux hommes; je ne devinai pas non plus pour le moment quelle cause avait si inopinément changé les dispositions de don Blas à l’égard de Verduzeo. Je sus seulement

qu’après une heure d’entretien le bravo était sorti de la chambre du capitaine escorté de Juanito, qui parut dès ce moment traiter le prisonnier avec de grands égards.

Cependant l’état du capitaine n’avait pas empiré ; un mieux même • sensible paraissait s’être opéré chez lui. Au bout do deux jours passés fort tristement dans une cabane de la Hoya, j-’appris, sans trop de surprise, que don Blas se disposait à nous accompagner jusqu’à Jalata dans une litière que le muletier en chef faisait disposer à cet effet. Le blessé devait trouver dans cette ville les soins éclairés que son état réclamait, et qui lui manquaient à la Hoya. Il devait aussi remettre son prisonnier entre les mains de l’autorité compétente.

Nous n’avions plus que cinq lieues à faire pour gagner Jalapa, et, quoiqu’il fût à peu près deux heures de l’aprèsmidi quand nous quittâmes la Hoya, nous pouvions y arriver au coucher du soleil en pressant le pas. Cette fois, des éclaireurs avaient été envoyés en avant, et toutes les précautions prises pour empêcher une nouvelle catastrophe. Juànito portait en croupe le bravo soigneusement garrotté. Tout en chevauchant, le prisonnier et le gardien causaient aussi gaiement que deux amis qui se rendraient à une fête en partageant le même cheval. Le convoi s’avançait rapidement. Nous avions fait deux lieues, et nous allions arriver à San- Miguel-el-Soldado. Je remarquai alors qu’insensiblement, par l’effet sans doute de son double fardeau, le cheval de Juanito ralentissait sa marche et restait en arrière. Tenant, par curiosité , à ne pas m’éloigner du captif, je modérai aussitôt l’allure de mon cheval, de façon à pouvoir suivre à quelque distance Juanito et le bandit.

« Caspita I s’écria le sous-officier après un assez long silence, vous avez là une bien belle paire de bottes, seigneur don Tomas. »

' Je me rappelai que Juanito n’avait qu’un brodequin et qu’un soulier.

« Je suis aise que mes bottes soient de votre goût, reprit Verduzco , et je les mettrais bien à votre disposition ; mais vous concevez que Je ne puis m’en défaire pour vous les donner.

— Vous me comblez , seigneur don Tomas , reprit Juanito avec une discrétion pleine de courtoisie ; mais je prétends bien ne vous emprunter vos bottes que quand elles vous deviendront inutiles. C’est toujours ma facjon d’agir avec mes amis , et vous êtes fort des miens ; j’attendrai donc. »

Les deux cavaliers baissèrent alors la voix, et je n’entendis plus la suite de l’entretien. Je venais d’ailleurs d’être brusquement enlevé à toutes mes préoccupations par la beauté du paysage qui s’offrit tout à coup à mes yeux. Nous étions sur la côte de San-Miguel. De ce point élevé, le regard embrasse une vallée charmante, entourée d’une ceinture de montagnes brumeuses. LeNaocampatepetl', volcan éteint, (jui se présente sous la forme d’un bloc carré , domine cette ceinture. Au pied du pic de Macuiltepetl, sur le tapis de verdure qui couvre la vallée, et au milieu d’orangers fleuris, de palmiers élancés et de bananiers chargés de fruits, s’élève la ville de Jalapa, comme du sein d’une corbeille de fleurs. Placée entre le brouillard glacial des montagnes qui l’entourent et l’atmosphère embrasée du rivage de la mer, Jalapa n’est visitée que par de tièdes brises chargées de doux parfums. D’épaisses vapeurs, qui forment comme un dais mobile audessus de la plaine, lui prêtent une fraîcheur délicieuse. Vue du haut de la côte, où je n’avais autour de moi que de sombres sapins et une âpre végétation semblable à celle du Nord, la vallée qui se déroulait devant moi me semblait plus riante encore par le contraste qu’elle offrait.

Le jour touchait à sa fin. Le Macuiltepetl et les flancs de

i . Ce qui, en indien, signiflc montagne carrée. Les Espagnols lui donné le nom de CoJ) e Je Pente.

l’ancien volcan commençaient à se teindre des nuances violettes du soir, et déjà le pic neigeux d’Orizaba apparaissait au loin comme une brillante étoile Du fond du tableau que j’avais sous les yeux se détachait une ligne blanchâtre presque imperceptible qui terminait l’horizon' Cette ligne était l’Océan, et ce n’était pas sans une vive émotion que je pensais que cet Océan baignait les rivages delà France.

Pendant que j’étais absorbé dans la contemplation de ce ravissant paysage , le convoi s’était éloigné. Je piquai des deux et j’eus bientôt rejoint les derniers traînards : c’étaient Juanito et son compagnon. Je crus remarquer alors que le ceinturon du soldat ne serrait plus aussi étroitement le corps du bravo. Cette circonstance, rapprochée de beaucoup d’autres, me faisait croire à une tentative d’évasion que Juanito ne paraissait que trop disposé à favoriser. Je me demandai, quoique, ce rôle mé répugnât souverainement, si je ne devais pas avertir le capitaine. Cependant , comme je pensais que ma présence suffisait, au besoin, pour empêcher Yerduzco de fuir, je préférai de rester. Tout à coup le ceinturon, tranché par le couteau du bravo , s’ouvrit en deux tronçons , et le bandit, se laissant glisser de la croupe du cheval jusqu’à terre, s’élança loin de son gardien. Un bond rapide rapprocha aussitôt du fugitif le cheval du lancier. Juanito appuya contre le bravo le canon de son mousqueton ; le coup partit, et Yerduzco tomba, la tête fracassée, avant que j’eusse même songé à pousser un cri.

« Ma foi, dit Juanito, en replaçant à son crochet l’arme qui fumait encore, il n’aura pas à se plaindre que j’aie manqué de procédés à son égard; car enfin j’aurais pu prendre ses bottes deux heures plus tôt! «

. Complètement rassuré sur cette question de délicatesse, le

<. Les Indiens appelaient le pic il'Orizaka CitlaUcpetl (montagneétoile).

2IÜ»

brigadier mil pied à terre, et, arrachant les objets de sa convoitise, il les troqua contre les chaussures disparates qu’il portait lui-môrae.

c Je savais bien, ajouta-t-il, que je finirais par m’équiper complètement !

— Écoutez, lui dis-je alors, mon cher Juanilo, vous êtes un fidèle serviteur du capitaine, quoique tout à l’heure j’aie soupçonné le contraire; mais il y a dans tout ceci un mystère que je ne comprends pas, et je vous donnerais volontiers une piastre si vous vouliez me l’expliquer.

— De grand cœur, me dit Juanitoen prenant la piastre que je lui tendais; aussi bien ne trouverai-je pas tous les jours un confesseur aussi généreux que Votre Seigneurie. »

Le brigadier se remit à cheval , et , pendant que nos montures allaient au pas :

« Vous pensez bien , seigneur cavalier, me dit-il, que je n’ai agi comme vous venez de le voir que par ordre de mon capitaine. Faire fusiller ce mauvais drôle eût été , aux yeux de Injustice, un délit qui eût pu nous coûter bien cher; le remettre entre les mains des juges, c’était lui offrir une belle occasion de se faire acquitter. Le tuer au contraire quand il cherchait à s’évader, ce n’était qu’un cas de légitime répression. Celte tentative d’évasion à laquelle je semblais prêter la main n’était qu’un piège concerté à l’avance entre le capitaine et moi , et tendu à la crédulité de son prisonnier.

— Mais pourquoi votre capitaine en veut-il tant à un homme avec qui jadis il avait eu des rapports intimes?

— Ah ! ceci est autre chose, reprit Juanito. Avant de dépêcher Verduzco vers un monde meilleur, mon capitaine m’avait chargé de confesser son prisonnier; c’est ce que j’ai fait. Voici donc ce que j’ai appris et ce que je ne dirai qu’à vous.... ou à ceux qui me donneront une piastre pour le savoir. Comptant sur des protections qu’il avait en haut lieu ,» VerduzGO s’était engagé à faire obtenir au capitaine l’autorisation

d’escorter la première conduite qui partirait, si celui-ci consentait, moyennant partage, à en laisser piller une partie. Le seigneur don Blas accepta le marché , et je dois dire , pour l’excuser, qu’il comptait plus lard rendre sur ses économies la part qu’il s’adjugeait dans le butin. Or, vous savez ce qui est arrivé au convoi ; mais le plus plaisant de l’affaire, c’est que le coup a été exécuté par une autre bande que celle de Verduzco, qui n’avait pas compté sur celle concurrence. Pendant que le bravo attendait la conduite au delà de la Hoya, d’autres bandits, mieux inspirés, l’attendait en deçà. C’est par ces misérables que le capitaine a été blessé^. Il a cru que Verduzco l’avait trahi, et c’est alors que j’ai reçu ordre de saisir la première occasion qui s’offrirait de lui brûler la cervelle. Le capitaine va respirer plus à l’aise quand je lui apprendrai en même temps la confession et la mort de son complice. »

Nous pressâmes le pas pour rejoindre le convoi. Dès que Juanito eut aperçu la litière du capitaine, il mit son cheval au galop et courut se placer à la portière. Quelques instants se passèrent, pendant lesquels, courbé vers le blessé, il parut lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Tout à coup il fit arrêter les mules. On se pressa autour de la litière, et j’accourus pour connaître les causes de cette alerte. L’émotion causée par le rapport du brigadier avait été funeste au capitaine; elle avait déterminée une hémorragie intérieure, et, quand j’arrivai près de lui , l’agonie contractait déjà ses traits.

La mort de don Blas rompait le dernier lien qui me retenait près du convoi d’argent. Je résolus de le laisser partir sans moi ; les scènes dont je venais d’être témoin m’avaient profondément attristé, et je ne pouvais plus supporter la compagnie de ces hommes dont les passions brutales ne s’arrêtaient même pas devant le crime. Je fis donc une halte et j’eus bientôt vu disparaître dans la brume la litière qui n’em-

portait plus qu’un cadavre, escortée par les cavaliers tenant leurs lances baissées en signe de deuil.

La nuit s’approchait. Je me remis en route et m’acheminai lentement vers Jalapa, où mes sombres pensées ne tardèrent pas à faire place à des idées plus riantes.

LES JAROCHOS.

ÎL

Si nulle part, au Mexique, le soleil n’éclaire une végétation plus riche que dans la vallée de Jalapa , nulle part aussi l’in fluence d’une atmosphère pluvieuse ne se fait plus constam ment sentir. Un dais de vapeurs grisâtres s’étend presque toujours depuis le sommet du Cpfre de Perote jusqu’à l’extré mité opposée de l’horizon. Une pluie fine tombe de cette cou pôle humide , des flocons de brume roulent sur les toits des maisons , les rues sont désertes, et Jalapa expie cruellement, pendant la plus grande partie de l’année , les magnificences de son éternelle verdure ; mais à l’heure où le soleil a dcchir ce voile de nuages, quand le ciel marie de nouveau son lira pide azur à la verdure des collines, Jalapa redevient la vill enchantée qu’un horizon lointain promet au voyageur. Se rues escarpées , qui ont repris leur physionomie riante , pré sentent à chaque pas une décoration toujours nouvelle : 1’ s’arrête tantôt sur les maisons blanches et rouges qui su gissent parmi les massifs de goyaviers, de liquidambars de palmiers , tantôt sur les montagnes qui abritent la ville, sur les rochers qui disparaissent sous une draperie do con volvulus , sur les mille cascades qui s’échappent ‘de leur flancs et sur les sentiers qui se perdent entre une double haie de dateras , de chèvrefeuilles et de jasmins.

Le soir venu , l’ombre couvre le paysage , mais d’un voile

LES JAROCHOS.

transparent qui en adoucit les contours sans les effacer. La nuit même à Jalapa n’a rien à envier au jour. C’est alors que la ville commence à vivre. Dans les maisons des pays chauds, le rez-de-chaussée est , à l’approche de la nuit , un rendezvous pour la famille et les amis. C’est le soir, à Jalapa comme dans plusieurs autres villes du Mexique , que le passant peut surprendre dans tout son charme l’existence domestique des habitants. Chaque fenêtre ouverte répand dans la rue silencieuse et obscure un bienfaisant rayon de lumière , et laisse échapper )e joyeux bruit do l’intérieur. Par les nuits tièdes de ce beau climat , l’étranger peut prendre ainsi sa part des fêtes de chaque soir ; il peut voir les Jalapeûas déployant sans affectation leur désinvolture proverbiale ' , depuis le moment où ces fêtes commencent jusqu’à celui où les fleurs des coiffures se fanent, où la harpe cesse de se faire entendre et où les fenêtres se referment derrière leurs grilles.

Soit que l’on quitte Jalapa pour se diriger vers Mexico à travers les brouillards glacés de la zone froide , ou que l’on gagne Vera-Cruz sous le poids d’une chaleur de plus en plus étouffante , c’est toujours à regret que l’on abandonne cette tiède vallée. J’avais remis mon départ de jour en jour, et près de deux semaines s’étaient écoulées comme un songe depuis le soir où , me laissant devancer par le convoi d’argent après la mort subite du capitaine don Blas*, j’étais rentré seul à Jalapa. Mes ressources pécuniaires étaient à bout , il fallait partir. Je me mis en route , emmenant aveemoimon valet Cecilio et un autre compagnon de voyage dont je n’ai pas encore fait mention , une chienne épagneule répondant au nom anglais de Love, que Cecilio avait transformé en un

1 . Les femmes de Jalapa passent à juste titre pour les plus belles et tes plus gracieuses de la république ; on cite leur goût prédominant pour les plaisirs, les fleurs et la musique.

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