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Calro ou plutôt Calros, pour Carlos

LES JAROCHOS.

l’aspect d’une personne depuis longtemps attendue. Quelques bonnnes qui ne prenaient point part à la danse s’avancèrent amicalement vers le Jarocho, qui ne sembla répondre qu’indifféremment à ce bon accueil. Le froncement de ses sourcils indiquait une émotion péniblement contenue. Ses yeux étaient fixés sur le groupe des danseuses , et la direction de ses regards ne larda pas à me désigner l’objet d’une si vive préoccupation. C’était une jeune et gracieuse fille , dont les pieds glissaient légèrement sur le gazon. Ses cheveux d’ébène étaient ornés d’un diadème de ûeurs de suchil ' mêlées de cucuyos dont la lueur bleuâtre ceignait son front d'une mystérieuse et fantastique auréole. Vêtue d’une robe blanche dont les pâles rayons de la lune argentaient les ondulations, Sacramenta, les épaules nues, semblait une de ces fées nocturnes qui dansent au milieu des clairières , quand tout dort dans les forêts.

Le regard oblique et presque dédaigneux que la jeune fille laissa tomber sur le Jarocho , l’expression de colère jalouse qui se lisait clairement sur les traits de ce dernier, m’eurent bientôt révélé un de ces drames douloureux , une de ces luttes de la coquetterie et de l’amour qu’on retrouve partout sous le ciel. Calros ne parsûssait pas cependant un de ces hommes accoutumés à voir dédaigner leurs hommages. Un air de distinction marquée faisait valoir la mâle beauté de sa physionomie. Le Jarocho attendit patiemment que la danse fât finie, et, fendant les groupes formés devant nous, il s’avança vers la jeune fille sans plus s’occuper de moi que si je n’avais eu, en fait d’hospitalité, que l’embarras du choix. Arrivé près d’elle , il mit pied à tetre. J’étais trop éloigné pour saisir ses paroles; néanmoins, grâce aux clartés qui,

i . Arbre sauvage commun dans les parties chaudes du Mexique, et dont les fleurs sont recherchées pour leur parfum.

2..Versluisants. C’est une coiffure étrange, que les femmes de Mexico n’ont pas dédaigné parfois d’emprunter aux Jarochos.

s’échappant d’une cabane voisine , tombaient à flots sur lui et sur Sacramenta , je pus observer une pantomime suffisamment significative. Je ne doutai pas que Calros ne s’excusât au sujet du ruban rouge qu’il n’avait pu se procurer ; mais il était clair pour moi qu’il plaidait sa cause avec un succès des plus médiocres. Un sourire moqueur se dessinait sur les lèvres de la jeune fille ; ses grands yeux noirs semblaient exprimer une ironie si impitoyable, que le pauvre Jarocho parut complètement découragé. Il l’écouta en caressant la poignée de corne de son machete, tandis qu’un nuage plus sombre encore couvrait de nouveau son vi.sage ; puis, rappelant sans doute son orgueil, un instant dompté il fit deux pas en arrière, et mit le pied à l’étrier pour s’éloigner. Cependant, avant de se remettre en selle, il jeta sur la jeune fille un dernier regard, mais un regard irrité. Sacramenta y répondit en secouant la tête par un mouvement tout empreint d’une grâce provoquante ; une des fleurs de suchil qui ornaient sa chevelure se détacha et vint rouler sur l’herbe près d’elle. Le Jarocho regarda avec indécision cette petite fleur qui s’était flétrie sur le front de celle qu’il aimait. La jeune fille parut d’abord ne pas prendre garde à l’hésitation de Calros ; puis , tandis que ses deux mains assujettissaient de nouveau sa coiffure odorante , par un geste de coquetterie qu’eût envié une femme' de nos salons , elle montra du bout de son petit pied chaussé de satin bleu la fleur qui gisait sur l’herbe. Une joie ineffable vint rayonner sur la figure du Jarocho, qui se baissa vivement, ramassa avec bonheur ce frêle gage d’espérance , et., s’élançant sur sa selle, se perdit bientôt dans l’ombre.

Il était évident que, dans l’excès de sa félicité, Calros ne pensait plus à moi. C’était naturel; mais il était naturel aussi que je ne voulusse point passer la nuit à la belle étoile. Je me mis donc à la poursuite de l’hôte qui m’échappait.

LES JAROCHOS.

c Hé ! seigneur don Calros, lui criai-je de loin, vous oubliez, ce me semble, l’hospitalité que vous m’aviez si gracieusement offerte.

— Pardon, seigneur cavalier, me dit-il en s’arrêtant, mais vous ne croiriez peut-être pas qu’il m’arrive parfois d’être distrait?

— J’en suis convaincu, lui dis-je, et ne vous en veux nullement d’avoir oublié un étranger rencontré par hasard , et dont une impérieuse nécessité peut seule excuser l’indiscrétion.

— Dans notre pays, l’étranger est partout chez lui; mais l’hospitalité que je vous donnerai ne sera pas gratuite, car vous pourrez me la payer par un service ou par un conseil dont j’ai besoin.

— Volontiers, répondis-je, si c’est en mon pouvoir, j

Nous nous acheminâmes vers la cabane du Jarocho , située

à l’extrémité du village. C’était un jacal, comme la plus grande partie des maisons de Manantial. Un petit enclos, dans lequel erraient quelques chèvres, était attenant à l’habitation. Des bananiers, chargés de leurs régimes savoureux, étendaient sur le modeste jardin leurs larges feuilles balancées au souffle de la brise. La cabane se divisait en trois pièces séparées par des nattes de jonc. Dans, l’une de ces pièces, une vieille femme préparait le repas du soir devant un brasier dont la flamme rougeâtre éclairait seule le jacal. Cette femme était la mère de Calros. Pendant que nous dessellions pos chevaux , mon hôte lui avait expliqué en quelques mots les circonstances de notre rencontre, et j’étais à peine introduit auprès d’elle , que le souper se trouva servi ; il était frugalement composé de riz au lait , de bananes frites et de ces haricots rouges de Tierra-Caliente , qui jouissent dans tout le Mexique d’une réputation proverbiale. Le repas achevé, la bonne femme se relira en me souhaitant un paisible sommeil. Calros et moi , nous restâmes nonchalam-

ment étendus sur nos couvertures près de la porte , restée ouverte, et nous laissâmes errer nos regards sur les savanes qui s’étendaient à perte de vue autour de l’habitation.

On veille tard dans les pays chauds ; l’atmosphère embrasée que la brise de nuit ne tempère pas toujours, les piqûres des moustiques qui bourdonnent incessamment , écartent longtemps le sommeil. Près de nous, nul bruit ne se faisait entendre, si ce n’est le vent du soir qui agitait l’herbe, dont le frémissement se mêlait au murmure d’un ruisseau voisin ; mais plus .loin les sons aigus des vihuelas ‘ , mêlés à des éclats de rire féminins, annonçaient que la veillée se prolongeait aussi. Le Jarocho gardait le silence , et , de mon côté , je me laissais aller à cette indolente contemplation qui est la vie de la zone tropicale. La voix du Jarocho me fit enfin souvenir que le moment était venu de payer l’hospitalité dont j’étais l’objet.

« Vous voyez , me dit-il , cette brume blanche qui amortit le feu des étoiles ! ces vapeurs sont celles qui, à la fin des jours les plus chauds, s’élèvent des lacs, des ruisseaux et des chutes d’eau. Croyez- vous qu’il soit possible qu’à la voix de certaines créatures mortelles comme nous, cette brume uniforme , impalpable , étendue comme un voile transparent, se condense, se réunisse et nous offre l’imàge des amis qu’on a perdus ou des ennemis qu’on a tués?

— J’en doute, lui répondis-je, étonné de ce préambule, et je croyais que ces superstitions appartenaient seulement à nos tristes pays septentrionaux , où les âmes cependant ne devraient guère être tentées de revenir après la mort.

— Ici , reprit Calros d’un ton solennel , les écrits ne redoutent pas le séjour des vivants; ils aiment à hanter les

*. Espèces de petites guitams aidées aussi yoromu.

LES JAROCHOS.

bois et à se balancer sur les lianes fleuries; mais je vous vois sourire. Parlons d’autre chose. Avez-vous vu ce soir na Sacramenta?

— Cette belle jeune fille au diadème de ctvcuyos et à la couronne de suchil ?

— Elle-même ; elle est bien belle, n’est-ce pas? Il y a six mois environ , dans un fandango auquel , par hasard , je n’assistais pas, une querelle s’engagea à son sujet, il s’ensuivit mort d’homme; le meurtrier joua des éperons et se sauva. L’homme tué était mon parent : je fus désigné, selon l’usage, pour venger sa mort, dont, je l’avoue, je ne fus pas fort affligé, car il aimait na Sacramenta, et ceux qui l’aiment sont mes ennemis; j’acceptai néanmoins ce que m’imposait le point d’honneur. S’il n’eût fallu simplement que demander, l’épée à la main, compte du sang versé, je me serais bâté de m’acquitter de ce devoir; mais il fallait découvrir la trace soigneusement cachée du meurtrier et visiter pour cela tous les villages du littoral. Je compris alors que j’aimais Sacramenta plus que la vie, plus que l’honneur peut-être, et j’éloigpais de jour en jour l'instant de me mettre en campagne. On peut connaître à des indices certains l’ouragan qui va rugir, on peut suivre pas à pas la piste invisible du jaguar, la trace d’un homme qui se cache ; mais nul ne peut lire dans le cœur d’une femme. Vingt fois j’ai cru être aimé de Sacramenta, et vingt fois ses dédains ont fait entrer le doute dans mon âme ; je n’osais donc pas m’éloigner sans savoir si elle se réjouirait de mon absence ou si elle ferait des vœux pour mon retour. Aujourd’hui même encore l’incertitude me torture , et cependant un je ne sais quoi me dit d’espérer. Ce matin j’aurais pu partir, certain de voir mes vœux dédaignés; ce soir, j’oserais presque me flatter d’un fol espoir.

— Une simple fleur de suchil qu’on porte sur le cœur opère donc souvent bien des miracles? interrompis-je.

28i SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

— Quoi ! s’écria le Jarocho, auriez-vous le don de voir ce que nul n’a vu ?

— Je n’ai vu que ce que chacun a pu voir comme moi ; mais quand une femme donne à celui dont elle est aimée une fleur qu’elle a portée , elle sait que cette fleur doit dire à son amant d’espérer.

— Plaise à Dieu 1 s’écria vivement le Jarocho ; pourtant , ajoula-t-il en soupirant , ce n’est pas le premier gage que j’aie ainsi reçu : et qui me dit que le lendemain ne viendra pas cette fois encore dissiper les illusions de la veille ? Depuis le jour où na Sacramenta est venue s’établir à Manantial , il y a de cela un an , ma vie s’est écoulée ainsi dans des alternatives de joie et de tristesse ; cependant le mort n’est pas encore vengé. J’ai tâché de l’oublier ; malheureusement d’autres y pensaient pour moi. Le défunt avait une vieille mère qui chaque jour me rappelait de quelle besogne j’étais chargé. Il y a huit jours , je la rencontrai. Je voulus l’éviter, car elle passe pour être un peu sorcière , mais elle vint à moi et me dit : c Les morts ont plus de mémoire que les vi- € vantsi » Je lui demandai ce qu’elle voulait dire,. quoique je le susse bien. « Vous le saurez ce soir , » me répondit-elle. Le soir, en effet, continua Calros d’une voix altérée, j’étais comme aujourd’hui , seigneur cavalier , sur le seuil de cette porte, rêvant à des projets insensés, écoutant la voix des arbres et du vont ; une brume blanche voilait le ciel comme à présent ; tout à coup un nuage s’interposa entre mes yeux et les étoiles, ce nuage prit une forme humaine : c’était celle du défunt ! Je le vis distinctement, debout devant moi ; je fermai les yeux; quand je les rouvris, le nuage avait disparu. Vous comprenez maintenant pourquoi , seigneur cavalier, je vous ai demandé, à vous qui, en votre qualité d’Européen, devez être un savant, si les créatures humaines pouvaient évoquer les morts. >

Les idées superstitieuses n’ont guère cours au Mexique ;

LES JAROCHÜS.

toutefois la race des Jarochos semble en avoir gardé le monopole. Les sorciers, les revenants, les talismans, les maléfices , jouent un grand rôle dans leurs traditions locales. Il me fut impossible de persuader à mon hôte que , dans la solitude, les imaginations ardentes se forgent mille chimères, et n’échappent pas toujours à de véritables hallucinations. Calros secouait la tête d’un air incrédule. Mes doutes sur la puissance d’évocation attribuée aux sorciers ne réussirent qu’à modifier ses croyances.

« Je veux bien , me dit-il , que l’ombre de mon parent n’ait • point été évoquée par un pouvoir humain ; mais c’est Dieu même qui me l’a envoyée. Aussi mon parti est-il pris ; je ne resterai pas à Manantial un jour au delà de celui qui nous éclairera demain. Cependant c’est un rude effort que je fais en m’éloignant; car, à présent plus que jamais, j’aurais voulu rester dans ce village , qui m’est moins cher parce que j’y suis né qu’à cause de celle qui l’habite.

— N’y aurait-il pas moyen de concilier votre devoir avec votre amour?

— Il y en aurait bien un, qui consisterait à trouver un ami dévoué à qui je déléguerais mes pouvoirs ; un hôte fait partie 'de la famille, et, en cette qualité, seigneur cavalier, vous pourriez me remplacer, vous mettre en quête du meurtrier que je poursuis, et qui ne saurait vous refuser la revanche que vous lui demanderiez les armes à la main.

— Ce serait en effet une mission bien glorieuse ; mais je craindrais beaucoup de me trouver au-dessous d’une pareille tâche, répondis-je modestement; tout ce que je pourrais vous promettre serait de vous accompagner dans vos recherches et de vous aider au besoin.

— C’est une offre que je ne refuse pas, répondit Calros; nous partirons donc après-demain matin. »

Ce point délicat une fois .réglé à notre mutuelle satisfaction, et surtout à la mienne, nous songeâmes à passer la nuit le

plus commodément possible. Nous '■nous étendîmes sous te hangar qui servait de péristyle à la cabane. Une brise fraîche commençait à dissiper la chaleur du jour, les cigales se taisaient sous l’herbe, et, dans les savanes, les troupeaux aspiraient en mugissant la fraîcheur de la nuit. Bercé par le murmure des feuilles, je prêtai quelque temps l’oreille aux bruits nocturnes des bois, et je ne tardai pas à m’endormir. Bientôt des songes confus représentèrent à ma mémoire tous les événements de la journée, et je finis par rêver que je rapportais à dona Sacramenta la tête du meurtrier que j’avais vaillamment tué en combat singulier.

De toutes les castes de la famille mexicaine, il n’en est point peut-être de plus curieuse à étudier que celle des Jarochos. J’ai dit qu’on désignait sous ce nom les paysans du littoral de Vera-Cruz. Leur costume ne ressemble en rien à celui des autres habitants des campagnes , et présente quelque analogie avec le costume andalou. L’opinion générale est qu’ils descendent directement des gitanos d’Andalousie , et leurs goûts d'indépendance, leur prédilection marquée pour les bois et les lieux déserts , leurs idées superstitieuses , leurs penchants cruels, confirment de tous points cette supposition. Gomme leur costume , leur dialecte n’appartient qu’à eux : étrange assemblage des termes les plus choisis du plus pur castillan et des locutions populaires les pks triviales défigurés par une prononciation vicieuse, ce dialecte ne peut être compris, même de ceux qui savent l’espagnol , sans des études toutes particulières. Bien que portés par leur esprit querelleur vers les hasards de la mer et des combats , les Jarochos sont trop jaloux de leur indépendance pour se soumettre volontiers à la discipline d’un camp ou d’un vaisseau.

LES JABOCHOS.

C’est encore ce besoin effréné d’indépendance qui leur fait mépriser l’existence modeste et sédentaire du laboureur. La vie errante du pâtre ou du maquignon est celle qu’ils préfèrent, et le machete Joue un rôle essentiel dans tous leurs délassements. Le Jarocho se priverait du plus indispensable vêtement plutôt que du sabre droit, affilé, luisant, qu’il porte à sa ceinture, toujours sans fourreau, et dont il prend plus de soin que de sa propre personne. Ce sabre est plus souvent d’ailleurs dans la main du Jarocho que sur sa hanche. Un point d’honneur futile , le pari le plus insignifiant , tout sert de prétexte à ces gitanos du Mexique pour se livrer à des jeux sanglants qui entraînent parfois une longue suite de combats à outrance, quand, au lieu de se contenter du premier sang, un des deux antagonistes a donné à son adversaire un coup mortel. Quelques qualités rachètent pourtant les défauts de ces hommes indomptables. Le Jarocho est sobre, franc, loyal et hospitalier envers les blancs (il appelle ainsi les gens d’une classe plus élevée); il a le vol en horreur; il aime le sol où il est né ; étranger à tout instinct cupide , il vit content de peu au milieu d’un pays fertile, où trois moissons couvrent chaque année les champs qu’il ensemence sans les cultiver. Le jeu , la musique, la danse , la poésie, car tout Jarocho est quelque peu improvisateur, se partagent avec l’amour presque tous les instants de cette existence heureuse et facile. L’extérieur du Jarocho porte d’ailleurs un cachet de distinction qui convient à de pareils goûts. L’habitant des campagnes de Vera-Cruzest en général robuste et bien fait. 11 a la maigreur nerveuse des races d’élite, et la nature a jeté sur toute sa personne un prestige d’élégance en harmonie avec ce culte chevaleresque voué par le Jarocho à trois objets : son cheval , son épée et sa maîtresse.

Sept ans avant l’époque de mon passage à Manantial et quelque temps après mon arrivée au Mexique, je m’étais déjà trouvé en contact momentané avec cette classe d'hommes;

mais, peu familiarisé avec la langue espagnole, je ri’avais pu absolument rien comprendre au bizarre dialecte des Jarochos. Ma dernière mésaventure avait cela de bon , qu’elle me jetait de nouveau au milieu de cette caste exceptionnelle , après un séjour au Mexique qui m’avait suffisamment préparé à l’étudier.

Le lendemain matin , quand je m’éveillai , au moment où le soleil commençait à répandre une insupportable .chaleur, mon hôte était déjà debout ; la mise élégante et presque recherchée qui avait remplacé son costume de voyageur me rappela que le jour qui se levait était un jour de fête pour Manantial. Une torsade de perles de Venise , rehaussée de distance en distance de petits miroirs, entourait la forme de son chapeau ; sa chemise de fine batiste était ornée de riches broderies ; les boutons de sa calzonera de velours se composaient, à la ceinture, de piastres fortes, et, le long des jambes , de réaux et demi-réaux ; ses pieds étaient chaussés de brodequins de cordouan , dont les tiges s’arrondissaient au-dessus de la cheville en éventails brodés. Enfin, son coTtanie*, fourbi avec plus de soin encore, étincelait suspendu à sa ceinture de soie écarlate, et des houppes de soie de la môme couleur en ornaient la poignée de corne. Dans cet équipage aussi galant que fièrement porté , le Jarocho avait un air de raffiné dont j’augurai très-bien pour ses affaires de cœur.

Cependant, malgré le contentement intérieur qui rayonnait sur son visage , Calros relevait parfois d’un air soucieux les crocs de sa moustache. Une arrière-pensée pénible semblait mêler quelque amertume à sa joie. Je lui demandai la cause de sa préoccupation.

« Ah I si vous vouliez , me répondit-il en soupirant, pren-

^ . Cortante (coupant) est le synonyme local de machete, comme andanu (allant) est le synonyme de cheval.

LES JAROCUOS.

dre sur vous la vengeance dont je suis chargé , je serais délivré d’un souci qui va m’obséder plus péniblement encore au milieu des plaisirs de ce jour.

— Quoi ! votre serment vous empéchera-t-il de boire , de chanter ou de jouer?

— Non; il m’empêchera de me battre, et qu’est-ce qu’un fandango sans quelque bonne petite querelle qui en relève la saveur? Mais bah ! on ne peut pas avoir tous les plaisirs à la fois. Je chanterai plus fort, -je jouerai davantage, et je boirai d’autant pour me calmer. »

Je doutais fort de la vertu calmante des cartes et de l’eaude-vie de Catalogne , mais j’affectai de croire pleinement à refficacilé du remède, d’abord pour être agréable à mon hôte, ensuite pour le détourner de faire encore une fois, dans l’intérêt de sa vengeance , appel à ma bravoure.

Comme le Jarocho , Manantial avait aussi pris un costume de fête. Uii mouvement inusité régnait dans tout le village. Sur le seuil des cabanes apparaissaient de temps à autre des femmes qui étalaient coquettement, aux feux du soleil, parmi des flots de mousseline et de dentelles, l’or et le corail, si chers aux beautés basanées des pays méridionaux. Sur la clairière, on disposait une espèce d’estrade destinée aux danseuses; on improvisait des boutiques d’eau fraîche, de tepache et d’eau-de-vie • catalane ; on dressait des tables de jeu; quelques heures encore, et les Jarochos des villages voisins allaient arriver de tous côtés. Le soleil, dans toute sa force, versait un torrent de lumière éblouissante. L’ombre des palmiers , déjà moins perpendiculaire , marquait deux heures après midi. Des cavaliers arrivaient en foule , mettaient pied à terre et attachaient aux troncs des arbres et aux piliers des maisons leurs montures aux flancs fumants. Ce fut bientôt un pêle-mêle d’hommes et de chevaux; les hennissements, les cris, les éclats de rire et les préludes des guitares résonnaient de tous côtés. Des cercles se for- 22G s

maient suivant les goûts de chacun autour des tables de jeu, des ventorrillos * ou de l’estrade réservée aux danseuses.. Ce fut dans ce dernier que je m’établis en observateur. C’était le centre où les passions les plus fougueuses allaient se développer dans toute leur effervescence.

L’estrade , élevée à quelques pouces du sol , n’attendait 'plus que les danseuses, qui devaient seules y figurer; car par suite d’un usage bizarre, commun à tous les villages de la côte de Vera-Cruz, les hommes restent spectateurs des danses que les femmes exécutent entre elles. Un Jarocho s’assit par terre près de l’estrade , croisa les jambes et d’une main vigoureuse commença de racler de la mandoline. Huit ou dix danseuses s’empressèrent de répondre à cet appel, firent un tour sur le parquet et commencèrent à danser. Assez monotone d’abord , la danse s’anima peu à peu. J’admirai l’agilité et la grâce avec lesquelles plusieurs de ces femmes portaient, en dansant, un verre plein d’eau sur la tête sans en répandre une goutte , ou détachaient, sans faire usage de leurs mains , les nœuds compliqués d’une ceinture de soie attachée autour de leurs pieds*. Toutefois, bien que ces prouesses chorégraphiques excitassent de légitimes applaudissements, les passions des assistants semblaient encore sommeiller. Les rires , les reparties piquantes et les jurons avaient accompagné seuls jusqu’alors les libations d’eau-devie relevée d’écorces d’orange qui se faisaient à la ronde. Quand la première danse, assez froidement accueillie, fut terminée, la guitare préluda à un nouveau son* : c’était la danse appelée petenera.

Cette fois encore, l’estrade fut bientôt remplie, et, parmi

< . On appelle veniorrillo, sur la côte de Vera-Cruz, une cantine où se débitent l’eau-de-vie, le tepache (liqueur fermentée de l’ananas) et d’autres boissons fortes.

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