‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 7 sur 27 · Châle qui sert aussi de coiffure · texte numérisé non relu

Châle qui sert aussi de coiffure

vint me rappeler le but de ma promenade. Parmi les industriels des PortaleSf les écrivains publics forment uno corporation considérable. Il no faut pas oublier qu’au Mexique l’instruction primaire est encore assez généralement négligée, et que les fonctions d’écrivain public, au milieu de cette population illettrée, n’ont rien perdu de leur primitive importance. La plume docile des évangélistes (c’est ainsi qu’on les appelle) est requise pour mille commissions plus ou moins délicates, et souvent assez équivoques, depuis la lettre d’amour la plus banale jusqu’au billet que le bravo écrit à sa future victime pour l’attirer dans quelque ténébreux guet-apens. L’évangéliste que j’avais remarqué parmi ses nombreux confrères était un homme de petite taille, au crâne presque chauve, à peine entouré de quelques cheveux grisonnants. Ce qui l’avait surtout désigné à mon attention, c’était l’expression de jovialité sardonique qui animait cette physionomie d’ailleurs insignifiante. J’allais me diriger vers cet homme pour lui demander des renseignements sur don Tadeo, lorsqu’un incident, qui se prolongea au delà démon attente, vint me contraindre inopinément à reprendre mon rôle d’observateur taciturne. Une jeune fille s’était approchée do l’échoppe de l’évangéliste. De longs cheveux ondés, tressés en nattes qui s’échappaient de son rebozo entr’ouvert, son teint légèrement basané, ses brunes épaules que sa chemise de toile fine, bordée de dentelle, laissait presque nues, sa taille svelte, que n’avait déformée aucun corset, et surtout les trois jupons de couleurs tranchées qui tombaient à plis droits sur ses hanches onduleuses, tout décelait dans la jeune cliente de l’évangéliste le type le plus pur de la china '.

c Tio Luquillas 1 dit la jeune fille.

— Qu’y a-t-il ? répondit l’évangéliste.

i . La china est à Mexico ce qu’eat à Madrid la mannla, et à Paris la grisette.

— J’ai besoin de vous.

— Je m’en doute bien, puisque vous m’appelez, > reprit Tio Luquillas.

Et, croyant avoir deviné l’objet du message qu’on allait lui dicter, il déplia avec complaisance une feuille de papier vélin couleur de rose, glacé et enjolivé de cupidons gauffrés; mais la jeune china fit de sa petite main brune et mignonne un geste d’impatience.

c Que voulez-vous, dit-elle, qu’un homme qui va mourir fasse de votre papier rose?

— Ah I diable ! dit l’écrivain sans s’émouvoir, tandis que la jeune ûlle passait une de ses longues nattes sur ses beaux yeux mouillés de larmes. Ainsi, ce sont des adieux ? r.

Un sanglot fut la seule réponse de la china; puis, se penchant vers l’oreille du vieux scribe, elle s’efforça de lui dicter une courte lettre, non sans faire de fréquentes pauses pour reprendre haleine et donner carrière à ses larmes. Jamais le contraste de la vieillesse impassible et de la jeunesse passionnée ne m’avait paru plus émouvant. Je n’étais pas le seul à le remarquer, et aucun des promeneurs qui venaient à passer devant l’échoppe de Tio Luquillas ne manquait de jeter sur la jeune china un regard de commisération et de curiosité. L’évangéliste venait de plier la lettre, à laquelle l’adresse seule manquait , lorsqu’un passant , plus hardi ou plus curieux que les autres , vint se jeter brusquement au travers de l'entretien. La physionomie de ce nouveau venu ne m’était pas inconnue, et je me souvins que, placé à côté de moi au cirque des taureaux , il m’avait quelques jours auparavant, en véritable amateur, commenté de la façon la plus attrayante un spectacle que j’aimais passionnément. Le moment étant peu favorable pour questionner à mon tour l’évangéliste, je ne crus pas devoir me rapprocher du groupe, et je restai à quelques pas de la boutique, attendant avec patience le moment où le nouveau visiteur de Tio

Luquillas se serait éloigné. Cet homme, qu’une heure ou deux de causerie m’avaient seules fait connaître, m’inspirait une sorte d’intérêt. Il était âgé de quarante ans environ. Ses traits ne manquaient pas de noblesse, malgré l’expression de sombre ironie qui venait souvent en altérer la régularité. A défaut du souvenir de notre première rencontre, l’étrangeté de son costume eût suffi pour me le faire remarquer. L’amateur de taureaux portait un ample manteau bleu doublé de rouge, et il avait pour coiffure un vaste sombrero de vigogne fauve bordé de larges galons d’or.

t Pour qui est cette lettre, mon enfant? » demanda-t-il à la china avec un certain air d’autorité.

La jeune ûlle désigna de la main la prison du palais présidentiel, et murmura un nom que je n’entendis pas.

« Ah ! c’est pour Pepito ? répliqua l’inconnu à haute voix.

— Hélas ! oui, et je ne sais comment la lui faire parvenir, répondit la jeune fille.

— Eh bien ! ne soyez pas en peine. Voici une occasion que le ciel vous envoie. »

En ce moment, la foule évacuait les galeries pour se porter tumultueusement sur la plaza Mayor. Quel était le motif de cette brusque alerte ? Un fait trop commun à Mexico , un assassinat qui venait d’être commis sur la voie publique. On avait saisi le meurtrier, relevé la victime , et le funèbre cortège s’acheminait vers la prison la plus voisine. Cette prison était précisément celle où était renfermé l’amant de la jeune fille, et je compris sans trop do peine le sens des paroles d’espoir qui venaient d’être adressées à la china.

Le cortège qui défilait en ce moment sur la place avait dans son aspect demi-comique , demi-lugubre , une originalité toute locale. Un cargador (portefaix) marchait en tête, portant sur ses épaules , à l’aide d’une courroie retenue par le front (comme c’est l’habitude des portefaix mexicains), une chaise sur laquelle était attaché un homme, ou plutôt un

cadavre, enveloppé d’une couverture ensanglantée. L’assassin, placé entre quatre soldats , suivait immédiatement sa Victime. Des curieux désœuvrés et quelques amis du mort, grimaçant la douleur tant bien que mal, fermaient la marche. De tous ces hommes plus ou moins émus ou affairés, le plus tranquille sans contredit était le meurtrier, qui fumait sa cigarette au milieu des soldats avec une merveilleuse nonchalance, adressant de temps à autre à sa victime des reproches que celui-ci , à sa grande surprise, laissait sans réponse.

« Allons, voyons, disait-il, pas de mauvaises plaisanter ries, Panchito, tu sais bien que je n’ai pas les moyens de payer une pension à ta femme. Tu as beau faire le mort , je no suis pas ta dupe. »

Mais Panchito était bien mort, quoi qu’en dit l’assassin, et je me sentis frissonner, je l’avoue, quand passa tout prés de moi ce hideux cadavre, dont les yeux gardaient sous les rayons ardents du soleil une effrayante fixité. L’amateur de taureaux était sans doute plus accoutumé que moi à de pareils spectacles, car il alla droit au cortège, l’arrêta, et montrant au meurtrier la lettre de la china :

c Écoute , lui dit-il , tu n’es pas sans connaître l’illustre Pepito Rechiûa?

— Celui qui doit être étranglé demain? Parbleu, c’est mon compère.

— Eh bien ! comme tu n’as pas la chance d’être exécuté avant lui, tu vas le voir tout à l’heure à la prison. Tu lui remettras cette lettre de ma part.

— Ah! seigneur cavalier, interrompit en ce moment la jeune Mexicaine, qui, la figure baignée de larmes et le sein palpitant , venait de se jeter aux pieds du meurtrier et de saisir à la manière antique un pan de son manteau; par le sang du Christ et les mérites de la Vierge aux sept douleurs, n’oubliez pas de lui remettre ces adieux. Je suis si malheureuse de ne pouvoir arriver jusqu’à lui !

LE LICENCIÉ DON TADEO CRISTOBAL. 9i

— Oui, Linda mia , oui , reprit le meurtrier en portant la main à scs yeux et en s’efforçant de donner à sa voix un accent pathétique. J’ai un coeur sensible aussi, et, sans ce damné Panchito qui me contrarie toujours , je ne serais pas ici, je vous le jure ; mais enfin ayez l’âme en repos, preciosUà de mi aimai... »

Une pièce de monnaie que l’amateur de taureaux jeta au prisonnier coupa court à cette éloquente tirade, et les soldats s’empressèrent de reprendre leur marche vers la prison. Ce cortège se perdit bientôt à l’angle de l’Ayuntamiento, tandis que quelques femmes, avec la sensibilité délicate qui est propre aux Mexicaines, entouraient la jeune ebina, mais sans pouvoir la décider à s’éloigner. Bientôt, résistant à toutes les instances, je la vis marcher vers la prison, s’asseoir au pied de la sombre muraille , et là rester immobile, le visage voilé de son rebozo. L’amateur de taureaux s’était perdu dans la foule , et le moment était venu enfin de consulter l’évangéliste; je frappai légèrement sur l’épaule du vieillard.

« Pouvez-vous , lui dis-je , m’apprendre où demeure le licencié don Tadeo Cristobal?

— Don Tadeo Cristobal, dites-vous? mais il était ici à l’instant même.

— Ici I don Tadeo I

— N’avez-vous pas vu avec quelle obligeance il s’est chargé de faire parvenir au bandit Pepito Rechifla le message que m’avait dicté une des plus jolies chinas de Mexico?

— Quoi ! l’homme au sombrero et au manteau rouge serait don Tadeo le licencié !

— Lui-méme.

— Et où le retrouverai-je maintenant ?

— Je ne sais trop, car à vrai dire il n’a pas de domicile : il demeure un peu partout. Si cependant vous avez à lui parler d’affaire urgente, allez ce soir même, entre neuf heures et minuit, au Callejon del Arco (impasse de l’Arcade);

vous êtes sûr de le rencontrer dans la dernière maison à droite en venant de la place. >

Je remerciai l’écrivain , et , après lui avoir laissé quelques réaux pour témoignage de ma reconnaissance, je me dirigeai vers le Callejon del Arco. Bien qu’il ne fût encore que sept heures du soir à peine , je tenais à reconnaître , avant la nuit , la maison où je comptais me rendre deux heures plus tard. L’expérience m’avait démontré que de semblables précautions ne sont pas inutiles à Mexico, et l’impasse de l’Arcade m’avait été signalée depuis longtemps comme un des lieux les plus sinistres de la capitale du Mexique.

L’aspect de cette impasse ne justifiait que trop, ainsi que je pus m’en convaincre, la réputation qu’on lui avait faite. Le pâté de maisons dont font partie les Arcades des Marchands, et qui est connu sous le nom â’ Impedradillo, ne forme pas un cuadra compacte. En face, du côté de la cathédrale qui regarde le sud-ouest, s’ouvre et s’enfonce dans V Impedrddillo une étroite venelle : c’est le Callejon del Arco. On dirait une de ces cavernes que creuse parfois l’Océan dans le flanc des falaises. Quand, encore aveuglé par les rayons pressés du soleil dont la place est inondée , et qui se brisent en gerbes éblouissantes contre les murs blancs des maisons ou le granit des trottoirs, on pénètre dans cette ruelle tortueuse et obscure , l’œil , d’abord ébloui, ne distingue qu’au bout de quelques instants une autre rue qui coupe celle-ci à angle droit et forme avec elle un sombre carrefour. Là, comme dans les cavernes des bords de la mer, on n’entend plus aucun bruit du dehors, si ce n’est un bourdonnement sourd et triste qui peut ressembler aussi bien à la plainte des vagues agitées qu’au tumulte d’une cité populeuse. Quelques boutiques de cordiers, des portes massives hermétiquement fermées, çà et là quelques obscurs couloirs entr’ouverts , rappellent seuls qu’on est dans une ville et au milieu de maisons habitées. Les murs suintent, une humi-

dité perpétuelle règne partout, et ce n’est guère qu’à midi, à l’époque du solstice d’été, qu’un furtif rayon de soleil tombe d’aplomb du ciel embrasé dans ce lugubre séjour. Alors un peu de vie nouvelle y renaît jusqu’au moment où , le soleil regagnant le tropique opposé, tout retombe dans le silence et dans les ténèbres.

C’était donc là, dans une de ces maisons sinistres, que je devais rencontrer l’homme qui seul, m’avait-on assuré, pouvait terminer une affaire devant laquelle avaient reculé tous les légistes de Mexico. Je m’arrêtai quelques instants à contempler avec surprise cet emplacement si singulièrement choisi pour un cabinet d’homme de loi; mais l’épisode dont je venais d’être témoin ne m’avait-il pas déjà suffisamment préparé aux excentricités de don Tadeo ? Comment expliquer son ton d’aisance familier avec le misérable qu’il avait chargé sous mes yeux du message destiné à Pepito Rechifla? Comment expliquer les relations qui semblaient exister entre ce bandit et le licencié ? Cette étrange intimité d’un légiste avec des assassins et des voleurs me paraissait , au premier abord , d’assez mauvais augure. Pourtant l’espoir d’obtenir enfin une solution depuis trop longtemps ajournée me décida , et je quittai le Callejon del Arco en me promettant d’y revenir deux heures plus tard.

La nuit était venue : c’était une de ces nuits de mai où les clartés de la lune prêtent à Mexico un aspect presque magique. Ue molles lueurs tombaient du ciel sur les clochers peints des églises et sur tes façades coloriées des monuments. Le clair de lune, sous les tropiques , étale de voluptueuses splendeurs inconnues dans nos climats brumeux. Sur la plaza Maijor, la foule n’était pas si épaisse qu’avant le

coucher du soleil, mais elle était plus calme et plus recueillie. Les promeneurs ne se parlaient qu’à voix basse , comme s’ils eussent craint de troubler la tranquillité de cette nuit sereine. De légers bruits d’éventails agités, de robes de soie froissées, quelquefois un éclat de rire féminin , mélodieux et pur comme la vibration d’un timbre de cristal , parfois aussi les tintements d’une cloche lointaine, venaient seuls interrompre ce profond silence. Les femmes voilées, les hommes enveloppés de manteaux, glissaient comme des ombres sur le sable qu’ils faisaient à peine crier. Je retrouvai là, mal déguisés sous l’ample abri du costume national, plus d’un couple mystérieux qui donnaient raison à la chronique médisante des salons, et dont le public des Bouffes avait pu ce soir'là remarquer l’absence. A côté de femmes jeunes et belles, il y en avait aussi de celles qui penchent, selon l’expression anglaise, du côté nuagextx de trente ans. On rencontrait encore bon nombre de ces doncellas chanflonas , de ces beautés de faux aloi dont parle Ferez de Guevara. Je ne dis rien de ces coureurs d’aventures qu’on retrouve partout au Mexique, vrais types de matamores écorchant les dalles de leurs sabres et de leurs éperons. Telle était la foule joyeuse i et bigarrée qui se pressait sur la plaza Mayor à l’heure où je me dirigeais lentement , et non sans une certaine irrésolution, vers le Call^on del Arco.

Au premier pas que je fis dans la sombre ruelle , un courant d’air froid , comme celui qui s’échappe du soupirail d’une cave, me frappa au visage et me glaça jusqu’aux os.

Je restai quelques secondes à l’entrée de l’impasse, cherchant à distinguer quelque trace de lumière aux fenêtres ou aux portes grillées des maisons ; mais tout y semblait mort et désert. Je pris alors mou parti , et je m’avançai presque à tâtons dans la direction de la maison que j’avais reconnue le jour même. J’étais arrivé près du carrefour dont j’ai parlé, quand un bruit de pas se fit entendre derrière moi, et

je vis un homme qui, venant de la place , se dirigeait de mon côté. Je voulus me ranger sur le trottoir , mais je ne sais comment mes jambes s’embarrassèrent dans une longue rapière que portait le promeneur nocturne : je trébuchai , et je ne pus éviter une chute qu’en me retenant à son manteau. L’homme fit aussitôt un pas en arrière, et le grincement du fer m’avertit qu’il tirait son épée.

« Capa de Bios I s’écria-t-il , est-ce à ma personne ou à mon manteau que vous en voulez, seigneur voleur? »

Je crus reconnaître cette voix, et je me bâtai de répondre : « Je no suis ni un voleur ni un assassin, seigneur don..,. »

J’espérais que l’inconnu allait venir en aide à ma mémoire et décliner son nom ; mais il n’en fut rien, et s’adossant à la porte d’une maison voisine :

O Qui êtes-vous et que me voulez-vous? me demanda-t-il brusquement,

— Je cherche la demeure du licencié don Tadeo, répondis-je, et, si je no me trompe, c’est la maison devant laquelle nous sommes en ce moment.

— Ah 1 Et qui vous a indiqué cette maison ?

— Tio Lucas, l’écrivain public. J’ai à consulter don Tadeo sur une affaire importante.

— Ddn Tadeo.... eh ! c’est à lui-même que vOus parlez. »

Le costume de cet homme , dont je ne pouvais distinguer les traits , était en effet conforme à celui que portait, quelques heures auparavant, l’amateur de taureaux dont Tio Lucas m’avait appris le véritable nom. Je me hâtai de répondre à don Tadeo en me félicitant du hasard de cette rencontre et en lui demandant quelques instants d’audience.

« Très-volontiers, répondit-il ; je suis tout prêt à m’occuper de votre affaire. Mais entrons d’abord dans cette maison : nous y causerons tout à l’aise. »

Et il frappa en même temps du pommeau de sa rapière à la porte contre laquelle il était adossé.

« Ma profession , ajouta-t-il , m’oblige à prendre quelques précautions; vous comprendrez tout à l’heure pourquoi. Ne vous étonnez pas trop de mon singulier domicile. On vous aura dit que j’étais un original, et on a eu raison.... >

Don Tadeo s’interrompit : la porte de la maison mystérieuse venait de s’ouvrir avec un grand bruit de chaînes. Le portier, un falot à la main, s’inclina respectueusement devant le licencié, qui me fit signe de le suivre. Nous traversâmes rapidement le zaguon ou vestibule , et , après avoir monté un escalier assez roide, nous nous arrêtâmes devant une portière en serge, surmontée d’un transparent flamboyant sur lequel on lisait ces mots en lettres gigantesques : Sociedad Filarmonica. Des voix, des cris confus s’échappaient de la salle qu’annonçait ce titre ambitieux.

c Sont-ce vos clients qui mènent si grand bruit , seigneur licencié ? » demandai-je à don Tadeo.

Sans me répondre, celui-ci souleva la portière de serge verte, et nous nous trouvâmes dans une vaste pièce assez mal éclairée. Une large table, couverte d’un tapis vert et entourée de joueurs, en occupait le milieu. Avec les quinquets suspendus aux murs, quatre bougies, hautes comme des cierges d’église et contenues dans des tubes de fer-blanc, complétaient l’éclairage. De petites tables, placées de distance en distance, servaient aux consommateurs, qui pouvaient demander à leur choix soit des infusions de tamarin ou d’eau de rose, soit de l’eau-de-vie de Barcelone. Enfin, dans le fond de la salle s’élevait une haute estrade, ornée de peintures faites à la colle et représentant, pour rappeler sans doute la destination de l’établissement, un grotesque trophée de bassons, de cors de chasse et de clarinettes. On comprendra la surprise que j’éprouvai en mettant le pied dans un pareil tripot, au moment où je croyais me voir introduire dans le cabinet d’un légiste. Aussi me mis-je à regarder mon compagnon comme si je le voyais pour la première fois ; c’était bien l’homme que j’a-

vais rencontré dans les gradins du cirque et sous. les Arcades des Marchands. Avec son costume étrange, sa longue rapière, sa chevelure épaisse et hérissée , don Tadeo avait la tournure d’un bandit beaucoup plus que d’un jurisconsulte. A peine eut-il fait quelques pas dans la salle , qu’il fut accosté par deux individus qui semblaient les dignes habitués de cette caverne : ce fut d’abord une espèce de géant à l’air farouche et gauche , qui tendit au licencié une main large comme une éclanche de mouton, et lui dit en espagnol, avec un accent anglais fortement prononcé :

€ Comment se porte le seigneur don Tadeo?

— Mieux que ceux à qui vous pouvez en vouloir, maître John Pearce, répondit celui-ci en arrêtant sur son interlocuteur un regard froid et per^jant comme une lame d’épée. Savez-vous bien que votre réputation est faite maintenant au Mexique comme au Texas, surtout depuis que....

— Chut ! reprit l’Américain , peu désireux évidemment d’entendre le licencié achever sa phrase. Avec votre permission, j’ai à vous consulter.

— Tout à l’heure, répondit l’homme de loi : je dois donner la préférence à ce cavalier que j’ai rencontré avant vous.

— De grâce, écoutez-moi d’abord, seigneur licencié, interrompit un autre personnage aux yeux louches, aux cheveux grisonnants, et qui portait le costume national du Mexique, j’ai aussi à vous demander un avis.

— Ah ! c’est toi, Navaja ! répondit don Tadeo en toisant le Mexicain, (}ui parut se troubler sous ce regard sévère. Est-il encore question de la mauvaise affaire....

— Chut ! s’écria à son tour le Me.xicain ; puisque c’est voire bon plaisir, je prendrai le troisième rang. »

Il avait sufû à don Tadeo de faire allusion à deux épisodes, sans doute peu édiOants, de la vie de ses clients, pour être débarrassé immédiatement de leurs importunités. J’admirai cette puissance que donnait à mon compagnon une expérience

acquise évidemmeot au prix d’un commerce intime et périlleux avec les plus dangereux héros de la bohème mexicaine.

c Ah çà ! me dit enfin don Tadeo en se tournant vers moi, pourrai-je savoir maintenant, seigneur cavalier, qui vous êtes et quelle affaire vous amène ? Il faut qu’elle soit bien délicate, car on ne recourt à mon intervention que pour résoudre les difûcultés que mes confrères jugent insurmontables. C’est même l’un de ces dignes légistes qui vous aura sans doute conseillé de vous adresser à moi. »

Je nommai le licencié qui m’avait vanté le cœur intrépide et la bonne épée de don Tadeo. Celui-ci secoua la tête avec son dédaigneux sourire. .

« Il s’agit d’une affaire dangereuse, je le vois bien, repritil. L’homme que vous nommez est mon ennemi déclaré, et il ne m’en envoie pas d’autres. J’ai là, vous l’avouerez, une étrange spécialité. Aussi m’est-il permis d’être quelque peu |>rompt à dégainer le soir dans les rues. Que voulez-vous? je suis de Séville, et on n’a pas pour rien passé quelques années de sa vie parmi les spadassins du faubourg de Triana.

— Vous êtes Espagnol ?

— Oui, sans doute, et, avant d’être légiste, j’ai été ce qu’on nomme un gentilhomme ouragan, — uraean y edanera. Vous voyez en moi un étudiant de Salamanque, de cette belle ville dans laquelle on fit, il y a bien des années, la glose suivante :

En Salamanca la tuna Anduve marzo y abril ;

Niâas he .visto mas de mil Pero Gomo tu, niuguna'.

Moi aussi j’ai fait des quatrains dans cette joyeuse ville,

I. « A Salamanque, j’ai couru le guilledou dans les mois de mars cl d'avril. De jeunes filles, j’en ai vu plus de mille, mais aucune qui le vuliU. »

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j’en ai même chanté, et c’est à la suite d’une sérénade interrompue malheureusement par un duel suit! de mort d’homme, que je me suis vu forcé de venir chercher fortune à la Nouvelle-Espagne* J’avais, pour réussir ici, deux qua-^ lités précieuses et qui s’allient rarement : je possédais à merveille la jurisprudence et l’escrime. Et vous-même vous avez pu reconnaître tout à l’heure que je n’ai rien perdu de mon ancienne humeur de spadassin ; mais j’y pense, seigneur cavalier, je vous dois un dédommagement pour ma méprise de tout à l’heure. Il s’en est peu fallu vraiment que je ne vous donnasse de mon épée au travers du corps. Permettez-moi de vous offrir, pour me faire pardonner cette brusque incartade, une infusion d’eau de roses ou du rejim de Catalogne. »

Et, sans me laisser le temps de placer une parole, le lieen^ cié m’entratna vers une table où nous nous assîmes. Mon étonnement croissait à mesure que je faisais plus ample connaissance avec ce singulier personnage. Ce ne fut qu’après qu’on nous eut servis que don Tadeo consentit à m’entendre expliquer mon affaire, ce que je fis le plus brièvement et le j)lu8 clairement possible.

« C’est bien, dit-il ; il s’agit d’un débiteur que vous n’avez pu retrouver ; mais Vous savez au moins son nom ?

— Ah I c’est un nom qui semble inspirer à vos confrères une bien Vive Sympathie, car aucun n’ose se charger des poursuites.

— Voyons donc ce nom terrible; je suis curieux de savoir s'il produira le thème effet sur moi.

— Je vous le dirai tout bas : mon débiteur se nomme don IMonisio Peralta. >

Le licencié ne sourcilla pas.

« Et combien vous doit-il?

— Quatorze cents piastres.

— Tenez, me dit après ün moment de silence don Tadeo,

luu

nuus allons monter sur la terrasse de cette maison, et là nous causerons plus à l’aise ; mais, avant tout, permettez-moi de dépécher ces deux drôles qui attendent leur tour. L’intérét même de votre créance exige que je ne reprenne avec vous cet entretien qu’après avoir recueilli quelques renseignements indispensables parmi les habitués de ce tripot. Tout ce que je vous demande, c’est de ne manifester aucune surprise, si vous voyez ou entendez des choses que vous ne compreniez pas. »

Je serrai la main du licencié, et nous nous levâmes pour nous rapprocher du groupe des joueurs, qui s’était considérablement accru depuis que nous causions à l’écart. Une double haie de curieux entourait le tapis vert, sur lequel les piastres roulaient avec un bruit métallique fort engageant. Le licencié passa devant ses deux clients, l’Américain et le Mexicain, en leur faisant signe de l’attendre, et alla droit à un jeune homme qui, debout parmi les spectateurs, attachait sur le tapis vert des regards ardents. Ce jeune homme, à la mine hâve et jaune, portait sur ses cheveux longs et gras un petit chapeau presque sans bords, et sur ses épaules une esdavina * usée. C’était le beau idéal du clerc de procureur, regrettant de ne pouvoir jouer sur une carte toute la fortune de son patron.

e Ortiz, dit le licencié en lui frappant sur l’épaule, avezvous ce qu’il faut pour écrire ?

— Sans doute, » répondit le clerc ; et il tira de sa poche un rouleau qui contenait papier, plumes et encre.

Le licencié s’assit à l’écart, écrivit quelques lignes, plia le papier et le remit à son clerc, qui ne répondit aux instructions données par son maître à voix basse qu’en inclinant la tête et en partant au plus vite. Le Ikeucié me pria alors de vouloir bien prendre patience encore quelques minutes, pendant qu’il

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