I. Pelit luanteau à la criaiiiu
allait donner à ses deux clients la consultation promise, et je me mêlai à la foule qui se pressait autour du tapis vert. C’était, après tout, un piquant spectacle que celui de cette réunion d’aventuriers de toute espèce, parmi lesquels les types les plus étranges des vieux romans picaresques semblaient s être donné rendez-vous. Un détail caractéristique me frappa : c’est que le banquier avait devant lui un couteau catalan, tranchant comme un rasoir. Un avertissement qu’il donna aux joueurs m expliqua l’usage qu’il comptait faire de cette lame afeiée. «J'avertis les gentilshommes ici présents, dit-il, que, SI l’un d’eux affecte de confondre la banque avec son enjeu, je lui cloue sans merci la main sur la table. > Cette étrange menace ne parut étonner ni offenser personne, et j’en conclus que le cas prévu par le banquier avait dû se présenter plus d’une fois.
Malgré la bizarrerie des scènes auxquelles j’assistais, je commençais à trouver le temps un peu long, lorsque le licencié vint m’arracher à la contemplation du tapis vert, et me conduisit dans un coin retiré de la salle, vers une table à laquelle étaient fraternellement assis ses deux clients, le colosse américain et le Mexicain aux yeux louches. L’Américain achevait de vider une bouteille de refîno de Catalogne, tandis que le Mexicain humait à petits coups une infusion glacée de tamarin.
« Tenez, me dit le licencié en me lançant un regard expressif, voici deux cavaliers qui lèveront vos scrupules de conscience au sujet des quatorze cents piastres que vous me devez, et qui affirmeront que vous pouvez me les payer en toute tranquillité d’esprit par la cession de votre créance de même somme sur le seigneur Peralta, qui fera honneur à sa signature de la meilleure grâce du monde.
— Je n’ai pas dit cela, s’écria l’Américain avec un éclat de rire brutal ; je ne sais s’il payera de bonne grâce. Tout ce que je sais, c’est qu’il payera, ou bien..,.
— Doucement, interrompit don Tadeo ; du momént que Peralta devient mon débiteur, sa vie m’est précieuse, et j’entends qu’on la respecte.
— Le seigneur Peralta payera de bonne grâce, je vous le jure, dit à son tour le Mexicain d’un ton doucereux en buvant son infusion d’eau de roses à petites gorgées , comme si c’eût été de l’eau de feu, tandis que l’Américain vidait son verre de re/îno d’un seul trait, comme un verre d’éau limpide.
— Qu’il paye, c’est tout ro qu’il ra.e faut, reprit le licencié ; mais n’est-ce pas Pepito Rechifla que j’aperçois là-bas avec mon clerc? Allons, Ortiz a bien rempli sa commission. »
Le nom de Pepito me rappela la jolie china que j’avais vue si désolée sous les Arcades des Mercaderes. Aussi je regardai avec curiosité l’homme que venait de désigner le licencié. C’était un de ces drôles au teint basané, à la chevelure inculte, à la physionomie effrontée, comme on n’en rencontre que sous les tentes des bohémiens nomades ou dans les rues de Mexico. Dès que Pepito aperçut le licencié, il courut à lui et serra les mains de don Tadeo avec toutes les démonstrations d’une profonde reconnaissance, a Ah ! seigneur lic.encié 1 s’écria-t-il, je n’oublierai jamais que c’est à vous que je dois la vie. J’étais condamné à être garrotté aprèsdemain, et c’est vous qui me tirez des griffes du juez de letras ‘ ; c’est grâce à quelques réaux sortis de votre bourse que la liberté m’est rendue. Oui, seigneur licencié, ne faites pas l’étonné, je sais que vous êtes mon sauveur ; votre clerc me l’a dit.
— Ortiz n’est qu’un sot, répondit sèchement don Tadeo ; mais je ne m’en réjouis pas moins de ta bonne fortune, car demain matin j’aurai à te parler, et je compte sur toi. Tiens, voilà en attendant une piastre pour souper.
-1. Juge criminel.
— Allons donc ( je n’ai jamais faim que quand je n’ai rien en poche. Quand j’ai une piastre, je la joue. »
£t le drôle s’élança vers la table de jeu. L’Américain et le Mexicain se levèrent en même temps et le suivirent. DonTadeo, délivré de ces importuns, me tira aussitôt à l’écart.
« Vous voyez ces trois hommes, me dit-il en souriant ; pensoz-vous qu’il y ait beaucoup de débiteurs en état de résis* ter à de pareils recors, surtout quand il s'agit d’une créance cédée au licencié don Tadeo ? Vous m’avez compris, sans doute, quand j’ai insisté devant vous sur cette cession : mon nom est une arme de plus à employer dans cette guerre périlleuse ; mais la guerre terminée, les bénéfices seront pour vous, moins les frais de la campagne, que vous me permettrez de revendiquer, ainsi que les honneurs delà victoire.
— Mais comment joindrez-vous ce Pecalta ? Jusqu’ici je n’ai pu trouver la moindre de ses traces.
— Cela me regarde et cela regarde aussi les trois drôles que je vous ai fait connaître ce soir. Don Dionisio Peralla est une mauvaise paye, mais une fort bonne lame. Enfin nous verrons. »
Je rappelai alors à don Tadeo qu’il avait paru désirer causer plus longtemps de mon affaire, et je lui offris de satisfaire sa curiosité à cet égard. Au fond, je ne cherchais qu’une occasion de connaître et d’observer plus à fond ce singulier personnage. Don Tadeo sembla deviner mon intention secrète.
O II est dix heures et demie, me répondit-il en regardant à sa montre ; je suis à vos ordres jusqu’à minuit. Montons sur Yazotea (terrasse], qui est déserte à cette heure. La nuit est belle, et vous pourrez m’expliquer votre affaire sans témoins. »
Arrivés sur la terrasse, nous restâmes d’abord livrés pendant quelques instants à une contemplation silencieuse, A
nos pieds s’étendait l’ancienne cité des Aztèques, avec ses dômes, ses clochers innombrables, capricieusement éclairés par la lune. Tout près de nous, la cathédrale projetait sur l’immense plaza Mayor la double et gigantesque silhouette de ses tours. Plus loin, le Parian ' élevait sa masse noire au milieu des espaces blanchis par les clartés nocturnes, comme un écueil sombre au milieu des flots éblouissants de la mer. Plus loin encore, on reconnaissait l’élégante coupole de Santa- Teresa, les cinq dômes du couvent de San-Francisco, les clochers de Saint-Augustin et des Bernardines ; et, derrière ce majestueux entassement de créneaux, de coupoles, de flèches coloriées, la campagne se devinait aux blanches vapeurs qui , s’élevant des lacs vers le ciel , s’amassaient autour de la ville comme pour lui former une lumineuse auréole.
Don Tadeo fut le premier à rompre le silence en m’adressant quelques questions sur l’affaire qu’il s’était chargé de conduire à bonne fin. Je m’empressai de lui répondre en- me promettant de l’amener bientôt à me donner sur lui- même quelques révélations qui ne pouvaient manquer d’être curieuses ; mais le licencié était tombé dans une rêverie profonde, et je commençais à désespérer de le tirer de sa réserve, quand le plus étrange hasard vint à mon secours. Ce fut le tintement- d’une cloche lointaine, qui s’éleva soudain, comme une plainte mystérieuse, au milieu d’un morne silence de la nuit. A ce bruit, don Tadeo secoua brusquement la tête ; puis il cacha dans scs mains son visage, qui venait de se couvrir d’une mortelle pâleur ; enfin il me prit la main, et m’interrompant au milieu de l’exposé de mon affaire, il s’écria : « N’entendez-vous pas cette cloche?
— Oui, vraiment, répondis-je, et, si je ne me trompe, on
A . Vieil édifice où se lient un bazar qui a quelque analogie avec le marchi du Temple à Paris.
sonne en ce momenl la prière des agonisants au couvent des Bernardines.
— Au couvent des Bernardines ! répéta le licencié d’une voix singulièrement altérée. Au couvent des Bernardines, dites-vous?
— Assurément ; je reconnais la direction du bruit , on ne peut s’y tromper. .
— Eh bien ! rentrons tout de suite , car ce bruit me fait mal.
— Pourquoi rentrer? Ne préférez-vous pas ce beau clair de lune aux quinquets fumeux de l’horrible tripot d’où nous sortons ? >
Lé licencié ne me répondit qu’après un long silence. La cloche , dont les frémissements devenaient de plus en plus distincts , exerçait évidemihent sur lui une sorte d’influence ou plutôt de pression inexplicable. Je ne sais si don Tadeo remarqua enfin ma surprise ; mais peut-être céda-t-il à un besoin impérieux d’expansion en me prenant la main et en laissant échapper, au milieu de sanglots mal étouffés, ces étranges paroles :
c 11 faut que vous m’écoutiez; je n’entends jamais cette cloche tinter un glas sans voir comme dans un mauvais rêve les plus tristes épisodes de ma vie se dérouler devant mes yeux. Rien en moi n’excitera plus votre surprise quand vous connaîtrez l’horrible événement que ce glas me rappelle. >
Je fis signe au licencié que j’étais prêt à l’écouter, et voici l’histoire qu’il me raconta avec un sang-froid que cet exorde si brusque et empreint d’une exaltation si douloureuse ne laissait guère soupçonner.
I « En l’an 4825, il y a aujourd’hui dix ans de cela (nous étions en 4835), une tentative d’assassinat fut commise à Mexico. Ce n’est là malheureusement qu’un fait trop ordinaire pour la capitale du Mexique, et, si l’attention publique se porta un moment sur cette affaire , ce fut surtout à cause
des circonstances qui l’avaient accompagnée. C’est grâce à l’étrangeté de ces circonstances que la tentative dont je vous parle , au lieu d’étre racontée brièvement à la dernière colonne des journaux, figura parmi les événements plus ou moins importants qui ont le privilège d’occuper pendant plus d’une semaine la population désenivrée de Mexico. Un singulier mystère planait, en effet, sur cette tentative de meurtre. Aux premières heures du jour , quand le Paseo de Bucareli ' est encore désert, une voiture de place était venue stationner dans un endroit retiré de la promenade. Le cocher était descendu de son siège et s’était écarté discrète^ ment , comme s’il eût deviné le motif de cette station matinale. Était-ce un homme ou une femme que cette voiture de providentia ( vous savez qu’on appelle ainsi les voitures de place û Mexico) amenait à un rendez-vous d’amour? Les stores soigneusement baissés interdisaient à cet égard toute conjecture ; mais on sut plus tard qu’il y avait dans la voiture une jeune femme d’une éclatante beauté, qui , cédant à la vanité créole, s’était parée pour cette occasion de tous ses diamants. Les créoles ont ce travers, vous le savez, de vouloir paraître aussi riches que belles, et pourtant, quoi que pût faire la jeune femme, elle était encore plus belle que riche. Quelques instants s’écoulèrent, puis un homme enveloppé dans un large manteau s’avança vers la voiture. La portière s’ouvrit à son approche , et se referma précipitamment. Une rencontre de ce genre était trop dans les mœurs mexicaines pour étonner le cocher , qui se coucha sur le gazon à l’ombre des peupliers , et ne tarda pas à s’endormir profondément. Quand il se réveilla , la voiture* était toujours à la même place. Seulement l’ombre des peupliers , au lieu de s’incliner vers le couchant comme à l’heure où il s’était endormi, s’allongeait vers l’orient, c’est-à-dire que le soleil