XII
Évidemment, ce nom de Lechantre devait être le nom patronymique des la Ghanterie, à qui, sous la République et sous l'Empire, on avait sans doute retranché leur nom aristocratique.
Il entrevit les paysages où ce drame s'était accompli. Les figures des complices secondaires passèrent sous ses yeux. Il se dessina fantastiquement non pas le nommé Rifoël, mais un chevalier du Vissard, un jeune homme quasi semblable au Fergus de Walter Scott, enfin le jacobite français. Il développa le roman de la passion d'une jeune fille grossièrement trompée par l'infamie d'un mari (roman alors à la mode), et aimant un jeune chef en révolte contre l'empereur, donnant, comme Diana Vernon, à plein collier dans une conspiration; s'exaltant, et, une fois lancée sur celte pente dangereuse, ne s'arrêtant plus! Avait-elle donc roulé jusqu'à l'échafaud:
Godefroid apercevait tout un monde. Il errait sous les bocages normands, il y voyait le chevalier breton et madame Bryond dans les haies; il habitait le vieux château de Saint-Savin; il assistait aux scènes diverses de séduction de tant de personnages, en se flgurant ce notaire, ce négociant et tous ces hardis chefs de chouans. Il devinait le concours presque général d'une contrée où vivait le souvenir des expéditions du fameux Marche-à-Terre, des comtes de Bauvan, de Longuy, du massacre de la Viveiière, de la mort du marquis de Montauran, dont les exploits lui avaient été déjà racontés par madame de la Ghanterie.
Celte espèce de vision des choses, des hommes, des lieux, fut rapide. En songeant qu'il s'agissait de l'imposante, de la noble et pieuse vieille femme dont les vertus agissaient sur lui au point de le métamorphoser, Godefroid saisit avec un mouvement de terreur la seconde pièce que le bonhomme Alain lui avait donnée, et qui était intitulée :
Précis pour madame HenrieUe Bryond des Tours -Minières, née Lechantre de la Chanlerie.
— Plus de doute! se dit Godefroid.
Voici la teneur de cette pièce :
u Nous sommes condamnés et coupables; mais, si jamais le sou-
verain a eu raison d'user de son droit de grâce, n'est-ce pas dans les circonstances de cette cause?
1) 11 s'agit d'une jeune femme, qui a déclaré être mère, et con' damnée à mort.
» Sur le seuil d'une prison, en présence de Téchafaud qui l'attend, cette femme dira la vérité.
» La vérité plaidera pour elle, elle lui devra sa grâce.
» Le procès jugé par la cour criminelle d'Alençon a eu, comme tous les procès où il se trouve un grand nombre d'accusés réunis par un complot qu'a inspiré l'esprit de parti, des portions sérieusement obscures.
)) La chancellerie de Sa iMajesté impériale et royale sait à quoi s'en tenir aujourd'hui sur le personnage mystérieux nommé le Marchand, dont la présence dans le département de l'Orne n'a pas été niée par le ministère public pendant le cours des débats, mais que l'accusation n'a pas jugé convenable de faire comparaître, et que la défense n'avait ni la faculté d'amener ni le pouvoir de trouver.
i) Ce personnage est, comme le parquet, la préfecture, la police de Paris et la chancellerie de Sa Majesté impériale et royale le savent, le sieur Bernard-Polydor Biyond des Tours-Minières, correspondant, depuis 179/|, du comte de Lille, connu à l'étranger comme baron des Tours-Minières, et dans les fastes de la police parisienne sous le nom de Contenson.
» C'est un homme qui fait exception, un homme dont la noblesse et la jeunesse ont éié déshonorées par des vices si exigeants, par une immoralité si profonde, par des écarts si criminels, que cette infâme vie eût certainement abouti à l'échafaud sans l'art avec lequel il a su se rendre utile par son double rôle, indiqué par son double nom. Mais, de plus en plus dominé par ses passions, par ses besoins renaissants, il finira par tomber au-dessous de l'infamie, et servira bientôt dans les derniers rangs, malgré d'incontestables talents et un esprit remarquable.
» Lorsque la perspicacité du comte de Lille n'a plus permis à Bryond de toucher l'or de l'étranger, il a voulu sortir de l'arène ensanglantée où ses besoins l'avaient jeté.
» ^'était-eIle plus assez féconde,, cette carrière? Fut-ce donc le
remords ou la honte qui ramena cet homme dans le pays où ses propriétés, grevées de dettes à son départ, devaient offrir peu de ressources à son génie? II est impossible de le croire. Il est plus vraisemblable de lui supposer une mission à remplir dans ces départements, où couvaient encore quelques étincelles de nos discordes civiles.
» En observant le pays où sa perfide coopération aux intrigues de l'Angleterre et du comte de Lille lui livra la confiance des familles attachées au parti vaincu par le génie de notre immortel empereur, il rencontra un des anciens chefs de révolte avec qui, lors de l'expédition de Quiberon et lors du dernier soulèvement des rebelles en l'an vu, il avait eu des rapports comme envoyé de l'étranger. Il favorisa les espérances de ce grand agitateur, qui a payé du dernier supplice ses trames contre l'État. Bryond put alors pénétrer les secrets de cet incorrigible parti qui méconnaît à la fois et la gloire de Sa Majesté l'empereur Napoléon l" et les vrais intérêts du pays, unis dans cette personne sacrée.
» A l'âge de trente-cinq ans, affectant la piété la plus sincère, professant un dévouement sans bornes aux intérêts du comte de Lille et un culte pour les insurgés qui dans l'Ouest ont trouvé la mort dans la lutte, déguisant avec habileté les restes d'une jeunesse épuisée, mais qui se recommandait par quelques dehors, et vivement protégé par le silence de ses créanciers, par une complaisance inouïe chez tous les ci-devant du pays, cet homme, vrai sépulcre blanchi, fut introduit, avec tant de titres à la considération, auprès de la dame Lechantre, à qui Ton croyait une grande fortune.
» On complota de faire épouser la fille unique de madame Lechantre, la jeune Henriette, à ce protégé des ci-devant.
» Prêtres, ex-nobles, créanciers, chacun dans un intérêt différent, loyal chez les uns, cupide chez les autres, aveugle chez la plupart, tous enfin conspirèrent l'union de Bernard Bryond avec Henriette Lechantre.
» Le bon sens du notaire chargé des affaires de madame Lechantre et quelque défiance peut-être furent cause de la perte de la jeune fille. Le sieur Chesnel, notaire d'Alençon, mit la terre de Saint-Savin, unique bien de la future épouse, sous le régime
dotal, en en réservant l'habitation et une modique rente à la mère.
» Les créanciers, qui supposaient à la dame Lechanlre, à raison de son esprit d'ordre et d'économie, des capitaux considérables, furent déçus dans leurs espérances; et tous, croyant à l'avarice de cette dame, firent des poursuites qui mirent à nu la situation précaire de Bryond.
» Des dissidences graves éclatèrent alors entre les nouveaux époux, et elles donnèrent lieu à la jeune femme de connaître les mœurs dépravées, l'athéisme religieux et politique, dirai-je le mot? l'infamie de l'homme auquel sa destinée avait été si fatalement unie. Bryond, forcé de mettre sa femme dans le secret des trames odieuses formées contre le gouvernement impérial, donna sa maison pour asile à Rifoël du Vissard.
» Le caractère de Rifoël, aventureux, brave, généreux, exerçait sur tous ceux qui l'approchaient des séductions dont les preuves abondent dans les procès criminels jugés devant trois cours spéciales criminelles.
» L'influence irrésistible, l'empire absolu qu'il obtint sur une jeune femme qui se voyait au fond d'un abîme n'est que trop visible par la catastrophe dont l'horreur la jette en suppliante au pied du trône. Mais ce que la chancellerie de Sa Majesté impériale et royale peut aisément faire vérifier, c'est la complaisance infâme de Bryond, qui, loin de remplir ses devoirs de guide et de conseil auprès de l'enfant qu'une pauvre mère abusée lui avait confiée, se plut à serrer les nœuds de l'intimité de la jeune Henriette et du chef des rebelles.
» Le plan de cet odieux personnage, qui fait gloire de tout mépriser, de ne considérer en toute chose que la satisfaction de ses passions, et qui ne voit que des obstacles vulgaires dans les sentiments dictés par la morale civile ou religieuse, ce plan, le voici :
» C'est ici le lieu de remarquer combien cette combinaison est familière à un homme qui, depuis 179^, joue un double rôle, et qui, pendant huit ans, a pu tromper le comte de Lille et ses adhérents, tromper peut-être aussi la police générale de l'Empire : de tels hommes n'appartiennent-ils pas à qui les paye le plus?
» Bryond poussait Rifoël au crime, il insistait pour des attaques à main armée sur les recettes de l'État et pour une lar^s contribution
levée sur les acquéreurs de biens nationaux, au moyen de tortures affreuses qui portèrent l'effroi dans cinq départements, et qu'il a inventées. Il exigeait que trois cent mille francs lui fussent rerais pour liquider ?.es biens.
» En cas de résistance de la part de sa femme, ou de Rifoël, il se proposait de se venger du profond mépris qu'il inspirait à cette âme droite en les livrant l'un et l'autre à la rigueur des lois, dès qu'ils auraient accompli quelque crime capital.
» Quand il vit l'esprit de parti plus fort que ses intérêts chez les deux êtres qu'il avait liés l'un à l'autre, il disparut et revint à Paris, muni de renseignements complets sur la situation des départements de l'Ouest.
» Les frères Ciiaussard et Vauthier furent les correspondants de Bryond, la chancellerie le sait.
» Revenu secrètement et déguisé dans le pays, aussitôt que l'attentat fut commis sur la recette de Caen, Bryond, sous le nom de le Marchand, se mit en relation secrète avec M. le préft;t et les magistrats. Aussi qu'arriva-t-il? Jamais conspiration plus étendue, et à laquelle participaient tant de personnes et placées à des degrés si dirierents de l'échelle sociale, ne fut plus promptement connue par la justice que ne l'a été celle dont l'agression éclata par l'attaque de la recette de Caen. Tous les coupables ont été suivis, épiés, six jours après l'attentat, avec une perspicacité qui dénotait la plus entière connaissance des plans et des individus. L'arrestation, le procès, la mort de Rifoël et de ses complices en sont une preuve que nous donnons uniquement pour démontrer notre certitude ; la chancellerie, nous le répétons, en sait plus que nous à ce sujet.
» Si jamais condamné dut recourir à la clémence du souverain, n'est-ce pas Henriette Lechantre?
» Entraînée par la passion, par des idées de rébellion qu'elle a sucées avec le lait, elle est certainement inexcusable aux yeux de la justice; mais, aux yeux du plus magnanime des empereurs, la plus infâme des trahisons, le plus violent de tous les enthousiasmes, ne plaideront-ils pas cette cause?
1) Le plus grand capitaine, l'immortel génie qui fit grâce au prince de Uatzfeld et qui sait deviner, comme Dieu même, les raisons
lîées de la fatalité du cœur, ne voudra-t-il pas admettre la puissance, invincible au jeune âge, qui milite pour excuser ce crime, quelque grand qu'il soit?
« Vingt-deux têtes sont déjà tombées sous le glaive de la justice, par les arrêts de trois cours criminelles ; il ne reste plus que celle d'une jeune femme de vingt ans, d'une mineure : l'empereur Napoléon le Grand ne la laissera-t-il pas au repentir? M'est-ce pas une .part à faire à Dieu?...
» Pour Henriette Lechantre, épouse de Bryond des Tours- Minières,
)) Son défenseur,
» BORDIN, • Avoué près le tribnnal de première instance du département de la Seine. »
Ce drame effroyable troubla le peu de sommeil que prit Gode- •froid. Il rêva du dernier supplice tel que le médecin Guillotin l'a imaginé dans un but de philanthropie. A travers les chaudes vapeurs d'un cauchemar, il entrevit une jeune femme, belle, exaltée, subissant les derniers apprêts et traînée dans une charrette, montant sur l'échafaud, et criant : « Vive le roi! »
La curiosité poignait Godefroid. Au petit jour, il se leva, s'habilla, marcha par sa chambre, et finit par se coller à sa fenêtre, regardant machinalement le ciel en reconstruisant, comme ferait un auteur moderne, ce drame en plusieurs volumes. Et il voyait toujours sur ce fond ténébreux de chouans, de gens de la campagne, de gentilshommes provinciaux, de chefs, de gens de justice, d'avocats, d'espions, se détacher radieuses les figures de la mère et de la fille; de la fille abusant sa mère, de la fille victime d'un monstre, victime de son entraînement pour un de ces hommes hardis que plus tard on qualifiait de héros, et à qui l'imagination de Godefroid prêtait des ressemblances avec les Charette, les Georges Cadoudal, avec les géants de cette lutte entre la république et la monarchie.
Dès que Godefroid entendit le bonhomme Alain se remuant dans sa chambre, il y alla ; mais, après avoir entr'ouvert la porte, il revint chez lui. Le vieillard, agenouillé à son prie-Dieu, faisait ses prières du matin. L'aspect de cette tête blanchie, abîmée dans uae
pose pleine de piété, ramena Godefroid à ses devoirs oubliés, il se mit à prier fervemment.
— Je vous attendais, lui dit le bonhomme en voyant entrer Godefroid au bout d'un quart d'heure; je suis allé au-devant de votre impatience en me levant plus tôt qu'à l'ordinaire.
— Madame Henriette?... demanda Godefroid avec une anxiét visible.
— Est la fille de Madame, répondit le vieillard en interrompant Godefroid. Madame s'appelle Lechantre delà Chanterie. Sous l'Empire, on ne reconnaissait ni les titres nobiliaires, ni les noms ajoutés aux noms patronymiques ou primitifs. Ainsi la baronne des Tours-Minières s'appelait la femme Bryond; le marquis d'Esgrignon reprenait son nom de Carol, il était le citoyen Carol, et plus tard le sieur Carol; les Troisville devenaient les sieurs Guibelin.
— Mais qu'est-il arrivé? L'empereur a-t-il fait grâce?
— Hélas! non, répondit Alain. L'infortunée petite femme, à vingt et un ans, a péri sur l'échafaud. Après avoir lu la note de Bordin,, l'empereur répondit à peu près en ces termes à son grand juge i
î) — Pourquoi s'acharner à l'espion? Un agent n'est plus ua homme, il ne doit plus en avoir les sentiments; il est un rouage dans une machine. Bryond a fait son devoir. Si les instruments de ce genre n'étaient pas ce qu'ils sont, des barres d'acier, et intelligents seulement dans le sens de la domination qu'ils servent, il n'y aurait pas de gouvernement possible. Il faut que les arrêts de la justice criminelle spéciale s'exécutent, autrement mes magistrats n'auraient plus de confiance en eux ni en moi. D'ailleurs, les soldats de ces gens-là sont morts, et ils étaient moins coupables que les chefs. Enfin, il faut apprendre aux femmes de l'Ouest à ne pas tremper dans les complots. C'est précisément parce que c'est une femme que l'arrêt frappe que la justice doit avoir son cours. Il n'y a pas d'excuse possible devant les intérêts du pouvoir.
Telle est la substance de ce que le grand juge voulut bien répéter à Bordin de son entretien avec l'empereur. En apprenant que la France et la Russie ne tarderaient pas à se mesurer, que l'empereur serait obligé d'aller à sept cents lieues de Paris attaquer ua pays immense et désert, Bordin comprit les véritables motifs de rinclémence de l'empereur. Pour obtenir la tranquillité dane.
rOuest, déjà plein de réfractaires, il parut nécessaire à Napoléon d'imprimer une profonde terreur. Aussi le grand juge conseilla à l'avoué de ne plus s'occuper de ses clients.
— De sa cliente ? dit Godefroid.
— Madame de la Chanterie était condamnée à vingt-deux ans de réclusion, répliqua Alain. Déjà transférée à Bicêtre, près de Rouen, pour subir sa peine, on ne devait s'occuper d'elle qu'après avoiir sauvé son Henriette, qui, depuis les affreux débats, lui était devenuesi chère, que, sans la promesse de Bordin de lui obtenir grâce de la vie, on ne croit pas que Madame aurait survécu au prononce del'arrêt. On trompa donc cette pauvre mère. Elle vit sa fille après l'exécution des condamnés à mort par l'arrêt, sans savoir que cerépit était dû à une fausse déclaration de grossesse.
— Ah ! je comprends tout!... s*écria Godefroid.
— Non, mon cher enfant; il est des choses qu'on ne devine pas^ Madame a cru sa fille vivante pendant bien longtemps...
— Comment ?
— Voici. Quand madame des Tours-Minières apprit par Bordin le rejet de son recours en grâce, cette sublime petite femme eut le courage d'écrire une vingtaine de lettres datées de mois en mois postérieurement à son exécution, afin de faire croire à son existence, et d'y graduer les souffrances d'une maladie imaginaire jusqu'à la mort. Ces lettres embrassaient un laps de temps de deux années. Madame de la Chanterie fut donc préparée à la mort de sa fille, mais à une mort naturelle : elle n'apprit son supplice qu'en 181/i. Elle resta deux années entières détenue, confondue avec les plus infâmes créatures de son sexe, portant l'habillement de la prison ; mais, grâce aux instances des Champignelles et des Beauséant, elle fut, dès la seconde année, mise dans une chambre particulière où elle vivait comme une religieuse cloîtrée.
— Et les autres?
— Le notaire Léveillé, Herbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Hureau. Cabot, Minard, Mallet, furent condamnés à mort et exécutés le même jour. Pannier, condamné à vingt ans de travaux forcés, ainsi que Chaussard et Vauthier, fut marqué et envoyé au bagne; mais l'empereur fit grâce à Chaussard et à Vauthier; Mélin, Laravinière et Binet furent condamnés à cinq ans de réclusion.
La femme Bourget fut condamnée à vingt-deux ans de réclusion. Chargegrain et Rousseau furent acquittés. Les contumax furent tous condamnés à mort; moins la fille Godard, qui n'est autre, vous le devinez, que notre pauvre Manon...
— Manon!... s'écria Godefroid stupéfait.
— Oh! vous ne connaissez pas encore Manon! répliqua le bon Alain. Cette dévouée créature, condamnée à vingt-deux ans de réclusion, se livra pour servir madame de la Chanterie en prison. Notre cher vicaire est le prêtre de Mortagne qui donna les derniers sacrements à madame la baronne des Tours-Minières, qui eut le courage de la conduire à l'échafaud et à qui elle a donné le dernier baiser d'adieu. Ce courageux et sublime prêtre avait assisté le chevalier du Vissard, Notre cher abbé de Vèze a donc connu tous les secrets de ces conspirateurs...
— Je vois où ses cheveux ont blanchi! dit Godefroid.
— Hélas ! reprit Alain, il a reçu d'Amédée du Vissard la miniature de madame des Tours-Minières, la seule image qui reste d'elle; aussi l'abbé devint-il sacré pour madame de la Chanterie, au jour où elle rentra glorieusement dans la vie sociale.
— Et comment? dit Godefroid étonné.
— Mais, à la rentrée de Louis XVIII, en 18H, Boislaurier, le jeune •frère de M. de Boisfrelon, avait les ordres du roi pour soulever l'Ouest en 1809, et plus tard encore, en 1812. Leur nom est Dubut, le Dubut de Caen est leur parent. Ils étaient trois frères : Dubut de Boisfranc, président à la cour des aides; Dubut de Boisfrelon, conseiller au parlement, et Dubut-Boislaurier, capitaine de dragons. Le père avait donné les noms de trois différentes propriétés à ses fils, en en faisant des savonnettes à vilain, car le grand-père de ces Dubut vendait de la toile. Le Dubut de Caen, qui put se sauver, appartenait aux Dubut restés dans le commerce, et il espérait, par son dévouement à la cause royale, obtenir de succéder au litre de M. de Boisfranc. Aussi Louis XVIII a-t-il accompli le vœu de ce fidèle serviteur, qui fut grand prévôt en 1815, et plus tard procureur général sous le nom de Boisfranc; il est mort premier président d'une cour royale. Le marquis du Vissard, frère aîné du pauvre chevalier, créé pair de France et comblé d'honneurs par le roi, fut nommé lieutenant dans la Maison
Touge, et préfet après la dissolution de la Maison rouje. Le frère de M. d'Herbomez a été fait comte et receveur général. Le pauvre banquier Pannier est mort de chagrin au bagne. Boislaurier est mort, sans enfants, lieutenant général et gouverneur d'un château royal, MM. de Ghampignelles, de Beauséant, le duc de Verneuil et le garde des sceaux ont présenté madame de la Chanterie au roi.
» Vous avez bien souffert pour moi, madame la baronne; vous avez droit à toute ma feiveur et à toute ma reconnaissance 1 a-t-il dit.
» Sire, a-t-elle répondu, Votre Majesté a tant de douleurs à consoler, que je ne veux pas faire peser sur elle le poids d'une douleur inconsolable. Vivre dans Toubli, pleurer ma fille et faire du bien, voilà mu vie. Si quelque chose peut adoucir mon malheur, c'est la bonté de mon roi, c'est le plaisir de voir que la Providence n'a pas rendu tant de dévouement inutile.
— Et qu'a fuit Louis XVIII? demanda Godefroid.
— Le roi fit restituer deux cent mille francs à madame de la Chanterie, car la terre de Saint-Savin a été vendue pour satisfaire le fisc, répondit le bonhomme. Les lettres de grâce expédiées pour madame la baronne et sa servante contiennent le regret du roi des souffrances supportées pour son service , en reconnaissant que le zèle de ses sei'viteurs était allé trop loin dans les moyens d'exécution; mais, chose horrible et qui vous semblera le trait le plus curieux du caractère de ce monarque, il employa Bryond dans sa contrepolice pendant tout son règne.
— Oh! les rois! les rois!... s'écria Godefroid. Et ce misérable vit-il encore?
— Non. Ce misérable, qui du moins cachait son nom sous celui de Contenson, est mort vers la fin de l'année 1829 ou au commencement de 1830. En arrêtant un criminel qui se sauvait sur le toit d'une maison, il tomba dans la rue. Louis XVIII partageait les idées de Napoléon sur les hommes de police. Madame de la Chanterie est une sainte, elle prie pour l'âme de ce monstre, et fuit <lire pour lui deux messes par an. Quoique défendue par le père d'un grand orateur et l'un des célèbres avocats du temps, madame de la Chanterie, qui ne connut les dangers de sa fille qu'au moment du transport des fonds, et encore parce qu'elle fut éclairét par son parent Boislaurier, ne put jamais établir son innocence.
Le président du Ronceret et le vice-président du tribunal d'Alençon, Blondet, essayèrent vainement de sauver notre pauvre dame; l'influence du conseiller à la cour impériale qui présidait la cour spéciale criminelle, le fameux Mergi, plus tard procureur général, fanatiquement dévoué à l'autel et au trône, et qui fit tomber plus d'une tête bonapartiste, fut telle sur ses deux collègues, qu'il obtint la condamnation de la pauvre baronne de la Chanterie.MM. Bourlac et Mergi mirent un acharnement inouï dans les débats. Le président appelait la baronne des Tours-Minières, femme Bryond, et Madame, femme Lechantre. Les noms des accusés sont tous ramenés au système républicain et presque tous dénaturés. Ce procès eut des détails extraordinaires, et je ne me les rappelle pas tous; mais il m'est resté dans la mémoire un trait d'audace qui peut servir à vous peindre quels hommes étaient ces chouans. La foule, pour assister aux débats, dépassait tout ce que votre imagination peut s'en figurer : elle remplissait les corridors, et, sur la place, elle rappelait le rassemblement des jours de marché. Un jour, à l'ouverture de l'audience, avant l'arrivée de la cour, Pille-Miche, le fameux chouan, saute, par-dessus la balustrade, au milieu de l'auditoire, joue des coudes, se mêle à ce monde, et s'enfuit avec le flot de cette foule effrayée, brochant comme un sanglier, m'a dit Bordin. Les gendarmes, la garde, courent sus, et il fut repris sur l'escalier au moment où il gagnait la place. Ce trait d'audace fit doubler la garde. On commanda sur la place un. piquet de gendarmerie, car on craignait que, parmi la foule, il ne se trouvât des chouans prêts à donner aide et secours aux accusés^ 11 y eut trois personnes écrasées dans la foule par suite de ces tentatives. Depuis, on a su que Contenson (de même que mon vieil ami, Bordin, je ne puis l'appeler ni baron des Tours-Minières, ni Bryond» qui est un nom de vieille race); on a su, dis-je, que ce misérable a soustrait et dissipé soixante mille francs des fonds volés ; il en a donné dix mille au jeune Chaussard, qu'il a embauché dans la police, en lui inoculant ses goûts et ses vices; mais aucun de ses complices ne fut heureux. Le Chaussard contumax fut jeté dans la mer par M. de Boislaurier, dès qu'il apprit, par un mot de Pannier» h trahison de ce drôle, à qui Contenson avait conseillé de rejoindre les conspirateurs fugitifs pour les surveiller. Vauthier fut tué dans
Paris, sans doute par un des obscurs et dévoués compagnons du chevalier du Vissard. Enfin, le plus jeune des Chaussard fut assassiné dans une de ces affaires nocturnes particulières à la police ; il est à croire que Contenson se débarrassa de ses réclamations ou de ses remords en le recommandant, comme on dit, au prône. Madame de la Chanterie plaça ses fonds sur le grand-livre, et acheta cette maison, pour obéir à un désir de son oncle, le vieux conseiller de Boisfrelon, qui lui donna l'argent nécessaire à l'acquisition. Ce quartier tranquille était voisin de l'archevêché, où notre cher abbé fut placé près du cardinal. Ce fut la principale de toutes ks raisons de Madame pour ne pas s'opposer au vœu du vieillard, dont la fortune, après vingt-cinq ans de révolutions, était restreinte à six mille francs de rente. D'ailleurs, Madame souhaitait terminer par une vie presque claustrale les effroyables malheurs qui. depuis vingt-six ans, l'accablaient. Vous devez maintenant vous expliquer la majesté, la grandeur de cette victime, auguste, j'ose le dire...
— Oui, répliqua Godefroid, l'empreinte de tous les coups qu'elle a reçus lui donne je ne sais quoi de grand et de majestueux.
— Chaque blessure, chaque nouvelle atteinte a redoublé chez elle la patience, la résignation, reprit Alain ; mais, si vous la connaissiez comme nous la connaissons, si vous saviez combien vive est sa sensibilité, combien est active l'inépuisable tendresse qui sort de ce cœur, vous seriez effrayé de compter les larmes versées, les prières ferventes adressées à Dieu. Il a fallu, comme elle, n'avoir connu qu'une rapide saison de bonheur pour résister à tant de secousses! C'est un cœur tendre, une âme douce contenus dans un corps d'acier, endurci par les privations, par les travaux, par les austérités.
— Sa vie explique la longue vie des solitaires, dit Godefroid.
— Par certains jours, je me demande quel est le sens d'une pareille existence?... Dieu réserve-t-il ces dernières, ces cruelles épreuves à celles de ses créatures qui doivent s'asseoir près de lui le lendemain de leur mort? dit le bonhomme Alain, sans savoir qu'il exprimait naïvement toute la doctrine de Swedenborg sur les anges.
— Comment! s'écria Godefroid, madame de la Chanterie a été confondue avec...?
— Madame a été sublime dans sa prison, répondit Alain. Elle a réalisé pendant trois ans la fiction du vicaire de Wakefield, car elle a converti plusieurs de ces femmes de mauvaise vie qui l'entouraient. Pendant sa détention, en observant les mœurs des recluses» elle a été prise de cette grande pitié pour les douleurs du peuple qui Foppresse et qui fait d'elle la reine de la charité parisienne. Au milieu de l'affreux Bicêtre de Rouen, elle a conçu le plan à la réalisation duquel nous nous sommes voués. Ce fut, comme elle le dit, un rêve délicieux, une inspiration angélique au milieu de l'enfer; elle n'imaginait jamais pouvoir le réaliser. Ici, quand, en 1819, le calme parut renaître à Paris, elle revint à son rêve. Madame la duchesse d'Angoulême, depuis la dauphine, la duchesse de Bei ri, l'archevêque, plus tard le chancelier, quelques personnes pieuses donnèrent libéralement les premières sommes qui furent nécessaires. Ce fonds s'augmenta de la portion disponible de nos revenus, sur lesquels chacun de nous ne prend que le strict nécessaire.
Des larmes vinrent aux yeux de Godefroid.
— Nous sommes les desservants fidèles d'une idée chrétienne, et nous appartenons corps et âme à cette œuvre, dont le génie, dont la fondatrice est la baronne de la Chanterie, que vous nous entendez appeler si respectueusement Madame.
— Ah! je serai tout à vous, dit Godefroid en tendant les mains au bonhomme.
— Comprenez-vous maintenant qu'il est des sujets de conversation absolument interdits ici, même par allusion ? reprit le vieillard. Comprenez-vous les obligations de délicatesse que chacun des habitants de cette maison contracte envers celle qui nous semble être une sainte? Comprenez-vous les séductions qu'exerce une femme sacrée par tant de malheurs, qui sait tant de choses, à qui toutes les infortunes ont dit leur dernier mot, qui de chaque adversité garde un enseignement, de qui toutes les vertus ont eu la double sanction des épreuves les plus dures et d'une constante pratique, et de qui l'âme est sans tache, sans reproche; qui de la maternité n'a connu que les douleurs, de l'amour conjugal que les amertumes, à qui la vie n'a souri que pendant quelques mois, à qui le ciel réserve sans doute quelque palme pour prix de tant de
résignation, de uouceur dans les chagrins? N'a-t-elle pas sur Job l'avantage de n'avoir jamais murmuré? Ne vous étonnez plus de trouver sa parole si puissante, sa vieillesse si jeune, son âme si communicative, ses regards si convaincants; elle a reçu des pouvoirs extraordinaires pour confesser les souffrances, car elle a tout souffert. Toute douleur se tait auprès d'elle.
— C'est une vivante image de la charité ! s'écria Godefroid enthousiasmé. Serai-je des vôtres?
— 11 vous faut accepter les épreuves, et, avant tout, cr.OYEzl s'écria doucement le vieillard. Tant que vous n'aurez pas la foi, tant que wvL n'aurez pas absorbé dans votre cœur et dans votre intelligence le sens divin de l'épître de saint Paul sur la charité^ vous ne pouvez pas participer à nos œuvres.
Paris, 1843-1845.