XII
66 SCÈNES DE LA VIi: MILITAIRE.
— Rien! dit la jeune demoiselle d'une voix ferme. Seulement, sache-le bien, je hais cette entreprise encore plus que celui dont la langue dorée me l'a expliquée... Je veux être franche, je t'avouerai que je ne me serais pas rendue à leurs désirs, si je n'avais entrevu dans cette ignoble farce un mélange de terreur et d'amour qui m'a tentée. Puis je n'ai pas voulu m'en aller de ce bas monde suns avoir essayé d'y cueillir les fleurs que j'en espère, dussé-je périr! Mais souviens-toi, pour l'honneur de ma mémoire, que, si j'avais été heureuse, l'aspect de leur gros couteau prêt à tomber sur ma tête ne m'aurait pas fait accepter un rôle dans cette tragédie, car c'est une tragédie... Maintenant, reprit-elle en laissant échapper un geste de dégoût, si elle était contremandée, je me jetterais à l'instant dans la Sarthe; et ce ne serait point un suicide, je n'ai pas encore vécu.
— 0 sainte vierge d'Auray, pardonnez-lui!
— De quoi t' eiTray es-tu ? Les plates vicissitudes de la vie d':»mestique n'excitent pas mes passions, tu le sais. Cela est mal pour une femme ; mais mon âme s'est fait une sensibilité pUs élevée, pour supporter de plus fortes épreuves. J'aurais été peut-être, comme toi, une douce créature. Pourquoi me suis-je élevée au-dessus ou abaissée au-dessous de mon sexe? Ah! que la femme du général Bonaparte est heureuse! Tiens, je mourrai jeune, puisque j'en suis déjà venue à ne pas m'efïrayer d'une partie de plaisir où il y a du sang à boire, comme disait ce pauvre Danton. Mais oublie ce que je te dis ; c'est la femme de cinquante ans qui a parlé. Dieu merci ! la jeune fille de quinze ans va bientôt reparaître.
La jeune campagnarde frémit. Elle seule connaissait le caractère bouillant et impétueux de sa maîtresse; elle seule était initiée aux mystères de cette âme riche d'exaltation, aux sentiments de cette créature qui, jusque-là, avait vu passer la vie comme une ombre insaisissable, en voulant toujours la saisir. Après avoir semé à pleines mains sans rien récolter, cette femme était restée vierge; mais, irritée par une multitude de désirs trompés, lassée d'une lutte sans adversaire, elle arrivait alors, dans son désespoir, à préférer le bien au mal quand il s'offrait comme une jouissance, !e mal au bien quand il présentait quelque poésie, la misère à la médiocrité comme quelque chose de plus grand, l'avenir sombr-:^ et
inconnu de la mort à une vie pauvre d'espérances ou même de souffrances. Jamais tant de poudre ne s'était amassée pour l'éiincelle, jamais tant de richesses à dévorer pour l'amour, enfin jamais aucune fille d'Eve n'avait été pétrie avec plus d'or dans son argile. Semblable à un ange terrestre, Francine veillait sur cet être, en qui «lie adorait la perfection, croyant accomplir un céleste message si elle le conservait au chœur des séraphins d'où il semblait banni ■en expiation d'un péché d'orgueil.
— Voici le clocher d'Alençon, dit le cavalier en s'approchant de Ja voiture.
— Je le vois, répondit sèchement la jeune dame.
— Ah! bien, dit-il en s'éloignant avec les marques d'une soumission servile, malgré son désappointement.
— Allez, allez plus vite, dit la dame au postillon. Maintenant, il n'y a rien à craindre. Allez au grand trot ou au galop, si vous pouvez. Ne sommes-nous pas sur le pavé d'Alençon!
En passant devant le commandant , elle lui cria d'une voix douce :
— Nous nous retrouverons à l'auberge, commandant. Venez m'y voir.
— C'est cela, répliqua le commandant. «A l'auberge! Venez me voir! » Comme ça vous parle à un chef de demi-brigade!...
Et il montrait du poing la voiture qui r'^ulait rapidement sur la ■route.
— Ne vous en plaignez pas, commandant, elle a votre grade de général dans sa manche, dit en riant Corentin, qui essayait de mettre son cheval au galop pour rejoindre la voiture.
— Ah! je ne me laisserai pas embêter par ces paroissiens-là, dit Hulot à ses deux amis en grognant. J'aimerais mieux jeter l'habit de général dans un fossé que de le gagner dans un lit. Que veulent-ils donc, ces canards-là? Y comprenez-vous quelque chose, vous autres?
— Oh! oui, dit Merle, je sais que c'est la femme la plus belle que j'aie jamais vue! Je crois que vous entendez mal la méta- \ hore. C'est la femme du premier consul, peut-être?
— Bah! la femme du premier consul est vieille, et ceH .ci est jeune, répliqua Hulot. D'ailleurs, l'ordre que j'ai reçu du luinisire
m'apprend qu'elle se nomme mademoiselle de Verneuil. C'est une ci-devant. Est-ce que je ne connais pas ça! Avant la Révolution, elles faisaient toutes ce métier-là; on devenait alors, en deux temps et six mouvements, chef de demi-brigade; il ne s'agissait que de leur bien dire deux ou trois fois : Mon cœur!
Pendant que chaque soldat ouvrait le compas, pour employer l'expression du commandant, la voiture horrible qui servait alors de malle avait promptement atteint l'hôtel des Trois Maures, situa au milieu de la grande rue d'Alençon. Le bruit de ferraille que rendait cette informe voiture amena l'hôte sur le pas de la porte; C'était un hasard auquel personne dans Alençon ne devait s'attendre, que la descente de la malle à l'auberge des Trois Maures; mais l'affreux événement de Mortagne la fit suivre par tant de monde, que les deux voyageuses, pour se dérober à la curiosité générale, entrèrent lestement dans la cuisine, inévitable antichambre des auberges dans tout l'Ouest; et l'hôte se disposait à les suivre après avoir examiné la voiture, lorsque le postillon l'arrêta par le bras.
— Attention, citcjsn S/UÎ03, ôlllU il 7 3 3î)9 escorte de bleus. Comme il n'y a ni conducteur ni dsrêchcs, c'est moi qui t'amène les citoyennes; elles payeront sans doute comme des ci-devant princesses; ainsi...
— Ainsi, nous boirons un verre de vin ensemble tout à l'heure,, mon garçon, lui dit l'hôte.
Après avoir jeté un coup d'oeil sur cette cuisine noircie par la fumée et sur une table ensanglantée par des viandes crues, mademoiselle de Verneuil se sauva dans la salle voisine avec la légèreté d'un oiseau, car elle craignit l'aspect et l'odeur de cette cuisine, autant que la curiosité d'un chef malpropre et d'une petite femme grasse qui déjà l'examinaient avec attention.
— Comment allons-nous faire, ma femme? dit l'hôte. Qui diable pouvait croire que nous aurions tant de monde par le temps qui court? Avant que je puisse lui servir un déjeuner convenable, celte femme-là va s'impatienter. Ma foi, il me vient une bonne idée r puisque c'est des gens comme il faut, je vais leur proposer de se réunir à lu personne que nous avons là-haut, hein?
Quand l'hôte chercha la nouvelle arrivée, il ne vit plus que-
Francine, à laquelle il dit à voix basse, en l'emmenant au fond de la cuisine du côté de la cour pour l'éloigner de ceux qui pouvaient l'écouter :
— Si ces dames désirent se faire servir à part, comme je n'en doute point, j'ai un repas très-délicat tout préparé pour une dame et pour son fils. Ces voyageurs ne s'opposeront sans doute pas à partager leur déjeuner avec vous, ajouta-t-il d'un air mystérieux. C'est des personnes de condition.
A peine avait-il achevé sa dernière phrase, que l'hôte se sentit appliquer dans le dos un léger coup de manche de fouet; il se retourna brusquement et vit derrière lui un petit homme trapu, sorti sans bruit d'un cabinet voisin, et dont l'apparition avait glacé de terreur la grosse femme, le chef et son marmiton. L'hôte pâlit en retournant la tète. Le petit homme secoua ses cheveux, qui lui cachaient entièrement le front et les yeux, se dressa sur ses pieds pour atteindre à l'oreille de l'hôte et lui dit :
— Vous savez ce que vaut une imprudence, une dénonciation, et de quelle couleur est la monnaie avec laquelle nous les payons. Nous sommes généreux...
Il joignit à ses paroles un geste qui en fut un épouvantable commentaire. Quoique la vue de ce personnage fût dérobée à Francine par la rotondité de l'hôte, elle saisit quelques mots des phrases qu'il avait sourdement prononcées, et resta comme frappée par la foudre en entendant les sons raiiques d'une voix bretonne. Au milieu de la terreur générale, elle s'élança vers le petit homme; mais celui-ci, qui semblait se mouvoir avec l'agilité d'un animal sauvage, sortait déjà par une porte latérale donnant sur la cour. Francine crut s'être trompée dans ses conjectures, car elle n'aperçut que la peau fauve et noire d'un ours de moyenne taille. Étonnée, elle courut à la fenêtre. A travers les vitres jaunies par la fumée, elle regarda l'inconnu qui gagnait l'écurie d'un pas traînant. Avant d'y entrer, il dirigea deux yeux noirs sur le premier étage de l'auberge, et, de là, sur la malle, comme c'il voulait faire part à un ami de quelque importante observation relative à celte •\oiture. Malgré les peaux de bique, et grâce à ce mouvement qui lui permit de distinguer le visage de cet homme, Francine reconnut alors à son énorme fouet et à sa démarche rampante, quoique
a"-ile dans Toccasion, le chouan surnommé Marclie-à-Terre ; e\\& l'examina, mais indistinctement, à travers l'obscurité de l'écurie, où .il se coucha dans la paille en prenant une position d'où il pouvait observer tout ce qui se passerait dans l'auberge. Marche-à- Terre était ramassé de telle sorte que, de loin comme de près, l'espion le plus rusé l'aurait facilement pris pour un de ces gros chiens de roulier, tapis en rond et qui dorment, la gueule placée sur leur? pattes. La conduite de Marche-à-Terre prouvait à Francine que le chouan ne l'avait pas reconnue. Or, dans les circonstances délicates où se trouvait sa maîtresse, elle ne sut pas si elle devait s'en applaudir ou s'en chagriner. Mais le mystérieux rapport qui existait entre l'observation menaçante du chouan et i'offre de l'hôte, assez commune chez les aubergistes qui cherchent toujours à tirer deux moutures du sac, piqua sa curiosité; elle quitta la vitre crasseuse d'où elle regardait la masse informe et noire qui, dans l'obscurité, lui indiquait la place occupée par Marche-à-Terre, retourna vers l'aubergiste et le vit dans l'attitude d'un homme qui a fait un pas de clerc et ne sait comment s'y prendre pour revenir en arrière. Le gejte du chouan avait pétrifié ce pauvre homme. Personne, dans l'Ouest, n'ignorait les cruels raffinements des supplices par lesque's les chasseurs du Roi punissaient les gens soupçonnés seulement d'ip jiscrétion : aussi l'hôte croyait-il déjà sentir leurs couteaux s.ir son cou. Le chef regardait avec terreur l'âtre du feu où souvent ils chauffaient les pieds de leurs dénonciateurs. La grosse petite femme tenait un couteau de cuisine d'une main, de l'autre une pomme de terre à moitié coupée, et contemplait son mari d'un air hébété. Enfin le marmiton cherchait le secret, inconnu pour lui, de cette silencieuse terreur. La curiosité de Francine s'anima naturellement à cette scène muette, dont l'acteur principal était vu par tous, quoique absent. La jeune fille fut flattée de la terrible puissance du chouan, et, encore qu'il n'entrât guère dans son humble caractère du faire des malices de femme de chambre, elle était cette fois trop fortement intéressée à pénétrer ce mystère pour ne pas profiter de ses avantages.
— Eh bien, mademoiselle accepte votre proposition, dit-elle gravement à l'hôte, qui fut comme réveillé en sursaut par ces paroles.
— Laquelle? demanda-t-il avec une surprise réelle.
— Laquelle? demanda Corentin survenant.
— Laquelle? demanda mademoiselle de Verneuil.
— Laquelle? demanda un quatrième personnage qui se trouvait sur la dernière marche de l'escalier et qui sauta légèrement dans la cuisine.
— Eh bien, de déjeuner avec vos personnes de distinction, répondit Francine impatiente.
— De distinction, reprit d'une voix mordante et ironique le personnage arrivé par l'escalier. Ceci, mon cher, me semble une mauvaise plaisanterie d'auberge; mais, si c'est cette jeune citoyenne que tu veux nous donner pour convive, il faudrait être fou pour s'y refuser, brave homme, dit-il en regardant mademoiselle de Verneuil. En l'absence de ma mère, j'accepte, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de l'aubergiste stupéfait,
La gracieuse étourderie de la jeunesse déguisa la hauteur insolente de ces paroles, qui attira naturellement l'attention de tous les acteurs de cette scène sur ce nouveau personnage. L'hôte prit alors la contenance de Pilate cherchant à se laver les mains de la mirt de Jésus-Christ, il rétrograda de deux pas vers sa grosse femme et lui dit à l'oreille :
— Tu es témoin que, s'il arrive quelque malheur, ce ne sera pas ma faute. Mais, au surplus, ajouta-t-il encore plus bas, va prévenir de tout ça M. Marche-à-Terre.
Le voyageur, jeune homme de moyenne taille, portait un habit b'.cu et de grandes guêtres noires qui lui montaient au-dessus du genou, sur une culotte de drap également bleu. Cet uniforme simple et sans épaulettes appartenait aux élèves de l'École polytechnique. D'un seul regard, mademoiselle de Verneuil sut distinguer sous ce costume sombre des formes élégantes et ce je ne sais quoi qui annoncent une noblesse native. Assez ordinaire au premier aspect, la figure du jeune homme se faisait bientôt remarquer par la conformation de quelques traits où se révélait une âme capable de grandes choses. Un teint bruni, des cheveux blonds et bouclés, des yeux bleus étincelanis, un nez fin, des mouvements pleins d'aisance ; en lui , tout décelait et une vie dirigée par des sentiments élevés et l'habitude du commandement. Mais les signes les plus caractéristiques de son génie se trouvaient dans un menton à
la Bonaparte, et dans sa lèvre inférieure qui se joignait à la supérieure en décrivant la courbe gracieuse de la feuille d'acanthe sous le chapiteau corinthien. La nature avait mis dans ces deux traits d'irrésistibles enchantements.
— Ce jeune homme est singulièrement distingué pour un républicain, se dit mademoiselle de Verneuil.
Voir tout cela d'un clin d'œil, s'animer par l'envie de plaire, pencher mollement la tête de côté, sourire avec coquetterie, lancer un de ces regards veloutés qui ranimeraient un cœur mort à l'amour ; voiler ses longs yeux noirs sous de larges paupières dont les cils fournis et recourbés dessinèrent une ligne brune sur sa joue ; chercher les sons les plus mélodieux de sa voix pour donner un charme pénétrant à cette phrase banale : « Nous vous sommes bien obligées, monsieur, » tout ce manège n'employa pas le temps nécessaire à le décrire. Puis mademoiselle de Verneuil, s'adressant à l'hôte, demanda son appartement, vit l'escalier et disparut, avec Francine, en laissant à l'étranger le soin de deviner si cette réponse contenait une acceptation ou un refus.
— Quelle est cette femme-là? demanda lestement l'élève de l'École polytechnique à l'hôte immobile et de plus en plus stupéfait.
— C'est la citoyenne Verneuil , répondit aigrement Corentin en toisant le jeune homme avec jalousie, une ci-devant; qu'en veuxtu faire?
L'inconnu, qui fredonnait une chanson républicaine, leva la tête avec fierté vers Corentin. Les deux jeunes gens se regardèrent alors pendant un moment comme deux coqs près de se battre, et ce regard fit éclore la haine entre eux pour toujours. Autant l'œil bleu du militaire était franc, autant l'œil vert de Corentin annonçait de malice et de fausseté ; l'un possédait nativement des manières nobles, l'autre n'avait que des façons insinuantes; l'un s'élançait, l'autre se courbait; l'un commandait le respect, l'autre cherchait à l'obtenir; l'un devait dire : a Conquérons! » l'autre : « Partageons! »
— Le citoyen du Gua Saint-Cyr est-il ici? dit un paysan en entrant.
— Que lui veux-tu? répondit le jeune homme en s'avançant.
Le paysan salua profondément et remit une lettre, que le jeune ^ élève jeta dans le feu après l'avoir lue. Pour toute réponse, il \ inclina la tête, et l'homme partit.
— Tu viens sans doute de Paris, citoyen? dit alors Corentin en s'avançant vers l'étranger avec une certaine aisance de manières, avec un air souple et liant qui parurent être insupportables au citoyen du Gua.
— Oui, répondit-il sèchement.
— Et tu es sans doute promu à quelque grade dans l'artillerie?
— Non, citoyen, dans la marine.
— Ah! tu te rends à Brest? demanda Corentin d'un ton insouciant.
Mais le jeune marin tourna lestement sur les talons de ses souliers sans vouloir répondre, et démentit bientôt les belles espérances que sa figure avait fait concevoir à mademoiselle de Verneuil. Il s'occupa de son déjeuner avec une légèreté enfantine, questionna le chef et l'hôtesse sur leurs recettes, s'étonna des habitudes de province en Parisien arraché à sa coque enchantée, manifesta des répugnances de petite-maîtresse, et montra enfin d'autant moins de caractère que sa figure et ses manières en annonçaient davantage. Corentin sourit de pitié en lui voyant faire la grimace quand il goûta le meilleur cidre de Normandie.
— Pouah! s'écria-t-il, comment pouvez-vous avaler cela, vous autres? Il y a là dedans à boire et à manger. La République a bien raison de se défier d'une province où Ton vendange à coups de gaule et où l'on fusille sournoisement les voyageurs sur les routes. N'allez pas nous mettre sur la table une carafe de cette médecinelà, mais de bon vin de Bordeaux blanc et rouge. Allez voir surtout s'il y a bon feu là-haut. Ces gens-là m'ont l'air d'être bien retardés en fait de civilisation. — Ah! reprit-il en soupirant, il n'y a qu'un Paris au monde, et c'est grand dommage qu'on ne puisse pas l'emmener en mer! — Comment, gâte-sauce, dit-il au chef, tu mets du vinaigre dans cette fricassée de poulet, quand tu as là des citrons!... — Quant à vous, madame l'hôtesse, vous m'avez donné des draps si gros, que je n'ai pas fermé l'œil pendant cette nuit.
Puis il se mit à jouer avec une grosse canne en exécutant avec ilD soin puéril des évolutions dont le plus ou le moins de hni et
d'habileté annonçaient le degré plus ou moins honorable qu'un jeune homme occupait dans la classe des incroyables.
— E.I c'est avec des muscadins comme ça, dit confidentiellement Corentin à l'hôte en en épiant le visage, qu'on espère relever la marine de la République?
— Cet homme-là, disait le jeune marin à l'oreille de l'hôtesse, est quelque espion de Fouché. Il a la police gravée sur la figure, et je jurerais que la tache qu'il conserve au menton est de la boue de Paris. Mais à bon chat, bon...
En ce moment, une dame, vers laquelle le marin s'élança avec tous les signes d'un respect extérieur, entra dans la cuisine de l'auberge.
— Ma chère maman, lui dit-il, arrivez donc. Je crois avoir, en votre absence, recruté des convives.
— Des convives, lui répondit-elle, quelle folie !
— C'est mademoiselle de Verneuil, reprit-il à voix basse.
— Elle a péri sur l'échafaud après l'affaire de Savenay, elle était venue au Mans pour sauver son frère le prince de Loudon, lui dit brusquement sa mère.
— Vous vous trompez, madame, dit avec douceur Corentin en appuyant sur le mot madame; il y a deux demoiselles de Verneuil, les grandes maisons ont toujours plusieurs branches.
L'étrangère, surprise de cette familiarité, se recula de quelques pas comme pour examiner cet interlocuteur inattendu ; elle arrêta sur lui ses yeux noirs pleins de cette vive sagacité si naturelle aux femmes, et parut chercher dans quel intérêt il venait aflinncr' l'existence de mademoiselle de Verneuil. En même temps, Corentin, qui étudiait cette dame à la dérobée, la destitua de tous les plaisirs de la maternité pour lui accorder ceux de l'amour ; il refusa galamment le bonheur d'avoir un fils de vingt ans à une femme dont la peau éblouissante, les sourcils arqués encore bien fournis, les cils peu dégarnis furent l'objet de son admiration, et dont les abondants cheveux noirs séparés en deux bandeaux sur le front faisaient ressortir la jeunesse d'une tête spirituelle. Les faibles rides du front, loin d'annoncer les années, trahissaient des passions jeunes; et» si les yeux perçants étaient un peu voilés, on ne savait si cette altération venait de la fatigue du voyage ou de la trop fréquente.
expression dii plaisir. Enfin Corentin remarqua que l'inconnue était enveloppée dans une manie d'étoffe anglaise, et que la forme de son chapeau, sans doute étrangère, n'appartenait à aucune des modes dites à la grecque qui régissaient encore les toilettes parisiennes. Corentin était un de ces êtres portés par leur caractère à toujours soupçonner le mal plutôt que le bien, et il conçut à l'instant des doutes sur le civisme des deux voyageurs. De son côté, la dame, qui avait aussi fait avec une égale rapidité ses observations sur la personne de Corentin, se tourna vers son fils avec un air significatif assez fidèlement traduit par ces mots : « Quel est cet original-là? Est-il de notre bord? » A cette mentale interrogation, le jeune marin répondit par une attitude, par un regard et par un geste de main qui disaient : « Je n'en sais, ma foi, rien, et il nrest encore plus suspect qu'à vous. » Puis, laissant à sa mère le soin de deviner ce mystère, il se tourna vers l'hôtesse, à laquelle il dit à l'oreille :
— Tâchez donc de savoir ce qu'est ce drôle-là, s'il accompagne effectivement cette demoiselle et pourquoi.
— Ainsi, dit madame du Gtia en regardant Corentin, tu es sûr, citoyen, que mademoiselle de Verneuil existe?
— Elle existe aussi certainement en chair et en os, madame, que le citoyen du Gua Saint-CjT.
Cette réponse renfermait une profonde ironie dont le secret n'était connu que de la dame, et toute autre qu'elle en aurait été déconcertée. Son fils regarda tout à coup fixement Corentin, qui tirait froidement sa montre sans paraître se douter du trouble que produisait sa réponse. La dame, inquiète et curieuse de savoir sur-le-champ si cette phrase couvrait une perfidie, ou si elle était seulement l'effet du hasard, dit à Corentin de l'air le plus naturel :
— Mon Dieu, combien les routes sont peu sûres! Nous avons été attaqués au delà de Mortagne par les chouans. Mon fils a manqué de rester sur la place, et il a reçu deux balles dans son chapeau en me défendant.
— Comment, madame, vous étiez dans le courrier que les brigands ont dévalisé, malgré l'escorte, et qui vient de nous amener? Vous devez connaître alors la voiture ! On m'a dit, à mon passage à Mortagne, que les chouans s'étaient trouvés au nombre de deux
mille à l'attaque de la malle et que tout le monde avait péri, même les voyageurs. Voilà comme on écrit l'histoire I
Le ton musard que prit Corentin et son air niais le firent en ce moment ressembler à un habitué de la Petite-Provence qui reconnaîtrait avec douleur la fausseté d'une nouvelle politique.
— Hélas! madame, continua-t-il, si Ton assassine les voyageurs si près de Paris, jugez combien les routes de la Bretagne vont être liangereuses! Ma foi, je vais retourner à Paris sans vouloir aller plus loin.
— Mademoiselle de Verneuil est-elle belle et jeune? demanda la -dame, frappée d'une idée soudaine et s'adressant à l'hôtesse.
En ce moment, l'hôte interrompit cette conversation, dont l'in- «térêt avait quelque chose de cruel pour ces trois personnages, en annonçant que le déjeuner était servi. Le jeune marin offrit la main à sa mère avec une fausse familiarité qui confirma les souprons de Corentin, auquel il dit tout haut en se dirigeant vers l'escalier :
— Citoyen, si tu accompagnes la citoyenne Verneuil et qu'elle accepte la proposition de l'hôte, ne te gêne pas...
Quoique ces paroles fussent prononcées d'un ton leste et peu engageant, Corentin monta. Le jeune homme serra vivement la -main de la dame, et, quand ils furent séparés du Parisien par sept ou huit marches :
— Voilà, dit-il à voix basse, à quels dangers sans gloire nous exposent vos imprudentes entreprises! Si nous sommes découverts, comment pourrons-nous échapper? Et quel rôle me faites-vous jouer !
Tous trois arrivèrent dans une chambre assez vaste. Il ne fallait pas avoir beaucoup cheminé dans l'Ouest pour reconnaître que l'aubergiste avait prodigué pour recevoir ses hôtes tous ses trésors et un luxe peu ordinaire. La table était soigneusement servie. La chaleur d'un grand feu avait chassé l'humidité de l'appartement. Enfin, le linge, les sièges, la vaisselle, n'étaient pas trop malpropres. Aussi Corentin s'aperçut-il que l'aubergiste s'était, pour nous servir d'une expression populaire, mis en quatre afin de plaire aux étrangers.
— Donc, se dit-il, ces gens ne sont pas ce qu'ils veulent paraître. •Ce petit jeune homme est rusé; je le prenais pour un sot, mais.
maintenant, je le crois aussi fin que je puis l'être moi-même.
Le jeune marin, sa mère et Corentin attendirent mademoiselle de Verneuil, que l'hôte alla prévenir. Mais la belle voyageuse ne parut pas. L'élève de l'École polytechnique se douta bien qu'elle devait faire des difficultés, il sortit en fredonnant Veillons au salut de rEmpire, et se dirigea vers la chambre de mademoiselle de Verneuil, dominé par un piquant désir de vaincre ses scrupules et de l'amener avec lui. Peut-être voulait-il résoudre les doutes quil'ngitaient, ou peut-être essayer sur cette inconnue le pouvoir quetout homme a la prétention d'exercer sur une jolie femme.
— Si c'est là un républicain, se dit Corentin en le voyant sortir, je veux être pendu ! Il a dans les épaules le mouvement des gensde cour... Et si c'est là sa mère, se dit-il encore en regardant madame du Gua, je suis le pape! Je tiens des chouans. Assuronsnous de leur qualité.
La porte s'ouvrit bientôt, et le jeune marin parut, tenant par la main mademoiselle de Verneuil, qu'il conduisit à la table avec une suffisance pleine de courtoisie. L'heure qui venait de s'écouler n'avait pas été perdue pour le diable. Aidée par Francine, mademoiselle de Verneuil s'était armée d'une toilette de voyage plus redoutable peut-être que ne l'est une parure de bal. Sa simplicité avait cet attrait qui procède de l'art avec lequel une femme, assez belle pour se passer d'ornements, sait réduire la toilette àn'être plus qu'un agrément secondaire. Elle portait une robe verte dont la jolie coupe, dont le spencer orné de brandebourgs, dessinaient ses formes avec une affectation peu convenable à une jeune fille, et laissaient voir sa taille souple, son corsage élégant et ses gracieux mouvements. Elle entra en souriant avec cette améniténaturelle aux femmes qui peuvent montrer, dans une bouche rose, des dents bien rangées aussi transparentes que la porcelaine, et, sur leurs joues, deux fossettes aussi fraîches que celles d'un enfant. Ayant quitté la capote qui l'avait d'abord presque dérobée aux regards du jeune marin, elle put employer aisément les mille petits artifices, si naïfs en apparence, par lesquels une femme fait ressortir et admirer toutes les beautés de son visage et les grâces de sa tète. Un certain accord entre ses manières et sa toilette la rajeunissait si bien, que madame du Gua se crut libérale en lui
donnant vingt ans. La coquetterie de cette toilette, évidemment faite pour plaire, devait inspirer de l'espoir au jeune homme; mais mademoiselle de Verneuil le salua par une molle inclination de tête sans le regarder, et parut l'abandonner avec une folâtre insouciance qui le déconcerta. Cette réserve n'annonçait aux yeux des étrangers ni précaution ni coquetterie, mais une indifférence naturelle ou feinte. L'expression candide que la voyageuse sut donner à son visage la rendit impénétrable. Elle ne laissa paraître aucune préméditation de triomphe et sembla douée de ces jolies petites manières qui séduisent, et qui avaient dupé déjà l'amour-propre du jeune marin. Aussi l'inconnu regagna-t-il sa place avec une sorte de dépit.
Mademoiselle de Verneuil prit Francine par la main, et, s'adressant à madame du Gua :
— Madame, lui dit-elle d'une voix caressante, auriez-vous la bonté de permettre que cette fille, en qui je vois plutôt une amie qu'une servante, dîne avec nous? Dans ces temps d'orage, le dévouement ne peut se payer que par le cœur, et, d'ailleurs, n'est-ce pas tout ce qui nous reste?
Madame du Gua répondit à cette dernière phrase, prononcée à voix basse, par une demi-révérence un peu cérémonieuse, qui révélait son désappointement de rencontrer une femme si jolie. Puis, se penchant à l'oreille de son fils. :
— Oh! temps d'orage, dévouement, madame, et la servante! dit-elle; ce ne doit pas être mademoiselle de Verneuil, mais une fille envoyée par Fouché.
Les convives allaient s'asseoir, lorsque mademoiselle de Verneuil aperçut Corentin, qui continuait de soumettre à une sévère analyse les deux inconnus, assez inquiets de ses regards.
— Citoyen, lui dit-elle, tu es sans doute trop bien élevé pour suivre ainsi mes pas. En envoyant mes parents à l'échafaud, la République n'a pas eu la magnanimité de me donner de tuteur. Si, par une galanterie chevaleresque, inouïe, tu m'as accompagnée malgré moi, — et, là, elle laissa échapper un soupir, — je suis décidée à ne pas souffrir que les soins protecteurs dont tu es si prodigue aillent jusqu'à te causer de la gêne. Je suis en sûreté ici, tu peux m'y laisser.
Elle lui lança un regard fixe et méprisant. Elle fut comprise, Corentin réprima un sourire qui fronçait presque les coins de ses lèvres rusées, et la salua d'une manière respectueuse.
— Citoyenne, dit-il, je me ferai toujours un honneur de t'obéir. La beauté est la seule reine qu'un vrai républicain puisse volontiers servir.
En le voyant partir, les yeux de mademoiselle de Verneuil brillèrent d'une joie si naïve, elle regarda Francine avec un sourire d'intelligence empreint de tant de bonheur, que madame du Gua, devenue prudente en devenant jalouse, se sentit disposée à abandonner les soupçons que la parfaite beauté de mademoiselle de Verneuil venait de lui faire concevoir.
— C'est peut-être mademoiselle de Verneuil, dit-elle à l'oreille de son fils.
— Et l'escorte? lui répondit le jeune homme, que le dépit rendait sage. Est-elle prisonnière ou protégée, amie ou ennemie du gouvernement?
Madame du Gua cligna des yeux comme pour dire qu'elle saurait bien éclaircir ce mystère. Cependant, le départ de Corentin sembla tempérer la défiance du marin, dont la figure perdit son expression sévère, et il jeta sur mademoiselle de Verneuil des regards où se révélait un amour immodéré des femmes et non la respectueuse ardeur d'une passion naissante. La jeune fille n'en devint que plus circonspecte et réserva ses paroles affectueuses pour madame du Gua. Le jeune homme, se fâchant à lui tout seul, essaya, dans son amer dépit, de jouer aussi l'insensibilité. iMademoiselle de Verneuil ne parut pas s'apercevoir de ce manège, et se montra simple sans timidité, réservée sans pruderie. Cette rencontre de personnes qui ne paraissaient pas destinées à se lier n'éveilla donc aucune sympathie bien vive. II y eut même un embarras vulgaire, une gêne, qui détruisirent tout le plaisir que mademoiselle de Verneuil et le jeune marin s^étaient promis un moment auparavant. Mais les femmes ont entre elles un si admirable tact des convenances, des liens si intimes ou de si vifs désirs d'émotions, qu'elles savent toujours rompre la glace dans ces occasions. Tout à coup, comme si les deux belles convives eussent eu la même pensée, elles se mirent à plaisanter innocemment leur
unique cavalier, et rivalisèrent à son égard de moqueries, d'attentions et de soins ; cette unanimité d'esprit les laissait libres. Un regard ou un mot qui, échappés dans la gêne, ont de la valeur, devenaient alors insignifiants. Bref, au bout d'une demiheure, ces deux femmes, déjà secrètement ennemies, parurent être les meilleures amies du monde. Le jeune marin se surprit alors à en vouloir autant à mademoiselle de Verneuil de sa liberté d'esprit que de sa réserve. Il était tellement contrarié, qu'il regrettait avec une sourde colère d'avoir partagé son déjeuner avee elle.
— Madame, dit mademoiselle de Verneuil à madame du Gua^ monsieur votre fils est-il toujours aussi triste qu'en ce moment?
— Mademoiselle, répondit-il, je me demandais à quoi sert uri bonheur qui va s'enfuir. Le secret de ma tristesse est dans la vivacité de mon plaisir.
— Voilà des madrigaux, observa-t-elle en riant, qui sentent plu» la cour que l'École polytechnique.
— Il n'a fait qu'exprimer une pensée bien naturelle, mademoiselle, dit madame du Gua, qui avait ses raisons pour apprivoise? l'inconnue.
— Allons, riez donc! reprit mademoiselle de Verneuil en souriant au jeune homme. Comment êtes- vous donc quand vous pleurez, si ce qu'il vous plaît d'appeler un bonheur vous attriste ainsi?
Ce sourire, accompagné d'un regard agressif qui détruisit l'harmonie de ce masque de candeur, rendit un peu d'espoir au marin. Mais, inspirée par sa nature, qui entraîne la femme à toujours faire trop ou trop peu, tantôt mademoiselle de Verneuil semblait s'emparer de ce jeune homme par un coup d'oeil oiî brillaientles fécondes promesses de l'amour; tantôt elle opposait à ses galantes expressions une modestie froide et sévère ; vulgaire manège sous lequel les femmes cachent leurs véritables émotions. Un moment, un seul , où chacun d'eux crut trouver chez l'autre des paupières baissées, ils se communiquèrent leurs véritables pensées; mais ils furent aussi prompts à voiler leurs regards qu'ils l'avaient été à confondre cette lumière qui bouleversa leurs cœurs en les éclairant. Honteux de s'être dit tant de choses en u»
•seul coup d'oeil, ils n'osèrent plus se regarder. Mademoiselle de Verneuil, jalouse de détromper l'inconnu, se renferma dans une froide politesse, et parut même attendre la fin du repas avec impatience.
— Mademoiselle, vous avez dû bien souffrir en prison? lui demanda madame du Gua.
— Hélas! madame, il me semble que je n'ai pas cessé d'y être.
— Votre escorte est-elle destinée à vous prr.téger, mademoiselle, ou à vous surveiller?... Êles-vous précieuse ou suspecte à la République?
Mademoiselle de Verneuil comprit instinctivement qu'elle inspirait peu d'intérêt à madame du Gua, et s'effaroucha de cette question.
— Madame, répondit-elle, je ne sais pas bien précisément quelle est en ce moment la nature de mes relations avec la République.
— Vous la faites peut-être trembler? dit le jeune homme ave un peu d'ironie.
— Pourquoi ne pas respectif les secrets de mademoiselle? reprit madame du Gua.
— Oh! madame, les secrets d'une jeune personne qui ne connaît encore de la vie que ses malheurs ne sont pas bien curieux.
— Mais, ajouta madame du Gua pour continuer une conversation qui pouvait lui apprendre ce qu'elle voulait savoir, le premier consul paraît avoir des intentions parfaites. Ne va-t-il pas, dit-on, arrêter l'effet des lois contre les émigrés?
— C'est vrai, madame, répondit-elle avec trop de vivacité peutêtre; mais, alors, pourquoi soulevons-nous la Vendée et la Bretagne? Pourquoi donc incendier la France?...
Ce cri généreux, par lequel elle semblait se faire un reproche à elle-même, causa un tressaillement au marin. Il regarda fort attentivement mademoiselle de Verneuil, mais il ne put découvrir sur sa figure ni haine ni amour. Cette peau dont le coloris attestait la finesse était impénétrable. Une curiosité invincible l'attacha soudain à cette singulière créature, vers laquelle il était attiré déjà par de violents désirs.