XII. e
— Mais, dit-elle après «ne conrte pause, madame, allez-vo'is à Mayenne?
— Oui, mademoiselle, répondit le jeune homme d'un air interrogateur.
— Eh bien, madame, continua mademoiselle de Verneuil, puisque monsieur votre fils sert la République...
Elle prononça ces paroles d'un air indifférent en apparence, mais elle jeta sur les deux inconnus un de ces regards furtifs qui n'appartiennent qu'aux femmes et aux diplomates.
— Vous devez redouter les chouans? reprit-elle; une escorte n'est pas à dédaigner. Nous sommes devenus presque compagnons de voyage, venez avec nous jusqu'à Mayenne.
Le fils et la mère hésitèrent et parurent se consulter.
— Je ne sais, mademoiselle, répondit le jeune homme, s'il est bien prudent de vous avouer que des intérêts d'ime haute importance exigent pour cette nuit notre présence aux environs de Fougères, et que nous n'avons pas encore trouvé de moyens de transport; mais les femmes sont si naturellement généreuses, que j'aurais honte de ne pas me confier à vous. Néanmoins, ajouta-t-il, avant de nous remettre entre vos mains, au moins devons-nous savoir si nous pourrons en sortir sains et saufs. Êtes-vous la reine ou l'esclave de votre escorte républicaine?. Excusez la franchise d'un jeune marin, mais je ne vois dans votre situation rien de bien naturel...
— Nous vivons dans un temps, monsieur, où rien de ce qui se passe n'est naturel. Ainsi vous pouvez accepter sans scrupule, croyez-le bien. Et surtout, ajoula-t-elle en oppuyantsur ses paroles, vous n'avez à craindre aucune trahison dans une offre faite avec simplicité par une personne qui n'épouse point les haines politiques.
•• — Le voyage ainsi fait ne sera pas sans danger, remarqua-t-il en mettant dans son regard une finesse qui donnait de l'esprit à celte vulgaire réponse.
— Que craignez-vous donc encore? demanda-t-elle avec un sourire moqueur ; je ne vois de j)érils pour personne.
— La femme qui parle ainsi est-elle la même dont le regard partageait mes désirs? se disait le jeune homme. Quel accent! Elle me tend quelque piégo.
En ce moment, le cri clair et perçant d'une chouette qui semblait perchée sur le sommet de la cheminée vibra comme un sombre avis.
— Qu'est ceci? dit mademoiselle de Verneuil. Notre voyage ne commencera pas sous d'heureux présages. Mais comment se trouvet-il ici des chouettes qui chantent en plein jour? demanda-t-elle en faisant un geste de surprise.
— Cela peut arriver quelquefois, dit le jeune homme froidement. — Mademoiselle, reprit-il, nous vous porterions peut-être malheur. ÎS'est-ce pas là votre pensée? iXe voyageons donc pas ensenible.
Ces paroles furent dites avec un calme et une réserve qui surprirent mademoiselle de Verneuil.
— Monsieur, dit-elle avec une impertinence tout aristocratique, je suis loin de vouloir vous contraindre. Gardons le peu de liberté que nous laisse la République. Si madame était seule, j'insisterais...
Les pas pesants d'un militaire retentirent dans le corridor, et le commandant Hulot montra bientôt une mine refrognée.
— Venez ici, mon colonel, dit en souriant mademoiselle de Verneuil, qui lui indiqua de la main une chaise auprès d'elle. — Occupons-nous, puisqu'il le faut, des affaires de l'État. Mais riez donc! Qu'avez-vous? Y a-t-il des chouans ici?
Le commandant était resté béant à l'aspect du jeune inconnu, qu'il contemplait avec une singulière attention.
— Ma mère, désirez-vous encore du lièvre? — Mademoiselle, vous ne mangez pas, disait à Francine le marin en s'occupant des convives.
Mais la surprise de Hulot et l'attention de mademoiselle de Verneuil avaient quelque chose de cruellement sérieux qu'il était dangereux de méconnaître.
— Qu' as-tu donc, commandant? est-ce que tu me connaîtrais? reprit brusquement le jeune homme.
— Peut-être, répondit le républicain.
— En effet, je crois t'avoir vu venir à l'École.
— Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi?
— De l'École polytechnique.
— Ah ! ah! oui, de celte caserne où l'on veut faire des militaires dans des dortoirs, répondit le commandant, dont l'aversion était insurmontable pour les officiers sortis de cette savante pépinière. Mais dans quel corps sers-tu?
— Dans la marine.
— Ah! dit Hulot en riant avec malice. Connais-tu beaucoup d'élèves de cette école-là dans la marine? — Il n'en sort, reprit-il d'un accent grave, que des officiers d'artillerie et du génie.
Le jeune homme ne se déconcerta pas.
— J'ai fait exception à cause du nom que je porte, répondit-il. Nous avons tous été marins dans notre famille.
— Ah! reprit Hulot, quel est donc ton nom de famille, citoyen?
— Du Gua Saint-Cyr.
— Tu n'as donc pas été assassiné à Mortagne?
— Ah! il s'en est de bien peu fallu! dit vivement madame du Gua, mon fils a reçu deux balles...
— Et as-tu des papiers? dit Hulot sans écouter la mère,
— Est-ce que vous voulez les lire? demanda impertinemmeut le jeune marin, dont l'œil bleu plein de malice étudiait alternativement la sombre figure du commandant et celle de mademoiselle de Verneuil.
— Un blanc-bec comme toi voudrait-il m'embêter, par hasard? Allons, donne-moi tes papiers, ou sinon, en route!
— La la, mon brave, je ne suis pas un serin. Ai-je donc besoin de te répondre! Qui es-lu?
— Le commandant du département, répliqua Hulot.
— Oh! alors, mon cas peut devenir très-grave, je serais pris les armes à la main.
Et il tendit un verre de vin de Bordeaux au commandant.
— Je n'ai pas soif, répondit Hulot. Allons, voyons tes papiers. En ce moment, un bruit d'armes et les pas de quelques soldats
ayant retenti dans la rue, Hulot s'approcha de la fenêtre et prit un air satisfait qui fit trembler mademoiselle de Verneuil. Ce signe d'intérêt réchauffa le jeune homme, dont la figure était devenue froide et fière. Après avoir fouillé dans la poche de son habit, il lira d'un élégant portefeuille et offrit au commandant des papiers
que Hulot se mit à lire lentement, en comparant le signalement du passe-port avec le visage du voyageur suspect. Pendant cet examen, le cri de la chouette recommença; mais, cette fois, il ne fut pas difficile d'y distinguer l'accent et les jeux d'une voix humaine. Le commandant rendit alors au jeune homme les papiers d'un air moqueur.
— Tout cela est bel et bon, lui dit-il, mais il faut me suivre au district. Je n'aime pas la musique, moi !
— Pourquoi l'emmenez-vous au district? demanda mademoiselle de Verneuil d'une voix altérée.
— Ma petite fille, répondit le commandant en faisant sa grimace habituelle, cela ne vous regarde pas.
Irritée du ton, de l'expression du vieux militaire, et plus encore de cette espèce d'humiliation subie devant un homme à qui elle plaisait, mademoiselle de Verneuil se leva, quitta tout à coup l'attitude de candeur et de modestie dans laquelle elle s'était tenue jusqu'alors, son teint s'anima et ses yeux brillèrent.
— Dites-moi, ce jeune homme a-t-il satisfait à tout ce qu'exige la loi? s'écria-t-elle doucement, mais avec une sorte de tremblement dans la voix.
— Oui, en apparence, répondit ironiquement Hulot.
— Eh bien, j'entends que vous le laissiez tranquille en apparence, reprit-elle. Avez-vous peur qu'il ne vous échappe? vous allez l'escorter avec moi jusqu'à Mayenne, il sera dans la malle avec madame sa mère... Pas d'observation, je le veux! — Eh bien, quoi!... reprit-elle en voyant Hulot qui se permit de faire sa petite grimace, le trouvez-vous encore suspect?
— Mais un peu, je pense.
— Que voulez-vous donc en faire?
— Piien, si ce n'est de lui rafraîchir la tête avec un peu de plomb... C'est un étourdi, reprit le commandant avec ironie.
— Plaisantez - vous , colonel? s'écria mademoiselle de Verneuil.
— Allons, camarade! dit le commandant en faisant un signe de tête au marin; allons, dépêchons!
A cette impertinence de Hulot, mademoiselle de Verneuil devint calme et sourit.
— N'avancez pas, dit-elle au jeune homme, qu'elle protégea par un geste plein de dignité.
— Oh! la belle tête! dit le marin à l'oreille de sa mère, qui fronça les sourcils.
Le dépit et mille sentiments irrités, mais combattus, déployaient alors des beautés nouvelles sur le visage de la Parisienne. Francine, madame du Gua, son fils, s'étaient levés tous. Mademoiselle de Verneuil se plaça vivement entre eux et le commandant, qui souriait, et défit lestement deux brandebourgs de son spenct^r. Puis, agissant par suite de cet aveuglement dont les femmes sont saisies lorsqu'on attaque fortement leur amour-propre, mais flattée ou impatiente aussi d'exercer son pouvoir, comme un enfant peut l'être d'essayer le nouveau jouet qu'on lui a donné, elle présenta vivement au commandant une lettre ouverte.
— Lisez, lui dit-elle avec un sourire sardonique.
Elle se retourna vers le jeune homme, à qui, dans l'ivresse du triomphe, elle lança un regard où la malice se mêlait à une expression amoureuse. Chez tous deux, les fronts s'éclaircirent; la joie colora leurs figures agitées, et mille pensées contradictoires s'élevèrent dans leurs âmes. Par un seul regard, madame du Gua parut attribuer bien plus à l'amour qu'à la charité la générosité de mademoiselle de Verneuil, et certes elle avait raison. La jolie voyageuse rougit d'abord et baissa modestement les paupières en devinant tout ce que disait ce regard de femme. Devant cette menaçante accusation, elle releva fièrement la tête et défia tous les yeux. Le commandant, pétrifié, rendit cette lettre contre-signée des ministres, et qui enjoignait à toutes les autorités d'ubéir aux ordres de cette mystérieuse personne ; mais il tira son épée du fourreau, la prit, la cassa sur son genou et jeta les morceaux.
— Mademoiselle, vous savez probablement bien ce que vous avez à faire; mais un républicain a ses idées et sa fierté, dit-il. Je ne sais pas servir là où les belles filles commandent; le premier consul aura, dès ce soir, ma démission, et d'autres que Hulot vous obéiront. Là où je ne comprends plus, je m'arrête; surtout, quand je suis tenu de comprendre.
Il y eut un moment de silence; mais il fut bientôt rompu par
îa jeune Parisienne, qui marcha au commandant, lui tendit la main €t lui dit :
— Colonel, quoique votre barbe soit un peu longue, vous [ ouvez m'erabrasser, vous êtes un homme.
— Et je m'en flatte, mademoiselle, répondit-il en déposant assez g:iuchement un baiser sur la main de cette singulière fille. —Quant à toi, camarade, ajouta-t-il en menaçant du doigt le jeune homme, tu en reviens d'une belle!
— Mon commandant, dit en riant l'inconnu, il est temps que la jilnisanterie finisse, et, si lu le veux, je vais te suivre au district.
— Y viendras-tu avec ton sifileur invisible, Marche-à-Terre...
— Qui, Marche-à-Terre? demanda le marin avec tous les signer ■de la surprise la plus vraie.
— IS'a-t-on pas sifilé tout à l'iieure?
— Eh bien, répliqua l'étranger, qu'a de commun ce sifflement el moi, je te le demande? J'ai cru que les soldats que tu avais commandés pour m'arrêter, sans doute, te prévenaient ainsi de leur arrivée.
— Vraiment, tu as cru cela?
— Eh! mon Dieu, oui. Mais bois donc ton verre de vin de Bordeaux, il est délicieux.
Surpris de l'étonnement naturel du marin, de l'incroyable légèreté de ses manières, de la jeunesse de sa figure, que rendaient presque enfantine les boucles de ses cheveux blonds soigneusement frisés, le commandant flottait entre mille soupçons. Il remar- -qua madame du Gua, qui essayait de surprendre le secret dos regards que son fils jetait à mademoiselle de Verneuil, et lui demanda brusquement :
— Votre âge, citoyenne?
— Hélas ! monsieur l'oflicier, les lois de notre République deviennent bien cruelles! J'ai trente-huit ans.
— Quand on devrait me fusiller, je n'en croirais rien encore. Marche-à-Terre est ici, il a sifilé, vous êtes des chouans déguisés. Tonnerre de Dieu! je vais faire entièrement cerner et fouiller Tau» berge.
En ce moment, un sifllement irrégulier, assez semblable à ceux -qu'on avait entendus, et qui partait de la cour de l'auberge, coupa
]a parole au commandant; il se précipita fort heureusement dans= le corridor, et n'aperçut point la pâleur que ses paroles avaient répandue sur la figure de madame du Gua. Hulot vit, dans le siffleur, un postillon qui attelait ses chevaux à la malle; il déposa sessoupçons, tant il lui sembla ridicule que des chouans se hasardas-; sent au milieu d'Alençon, et il revint confus.
— Je lui pardonne, mais, plus tard, il payera cher le moment qu'il nous a fait passer ici, dit gravement la mère à l'oreille de son fils au moment où Hulot rentrait dans la chambre.
Le brave officier offrait sur sa figure embarrassée l'expressioi* de la lutte que la sévérité de ses devoirs livrait dans son cœur à sa bonté naturelle. 11 conserva son air bourru, peut-être parce qu'il croyait alors s'être trompé; mais il prit le verre de vin de- Bordeaux et dit :
— Camarade, excuse-moi; mais ton école envoie à l'armée des officiers si jeunes...
— Les brigands en ont donc de plus jeunes encore? demanda en riant le prétendu marin.
— Pour qui preniez-vous donc mon fils? reprit madame du Gua.
— Pour le Gars, le chef envoyé aux chouans et aux Vendéens^ par le cabinet de Londres, et qu'on nomme le marquis de Monta uran.
Le commandant épia encore attentivement la figure de ces deux personnages suspects, qui se regardèrent avec cette singulière expression de physionomie que prennent successivement deux ignorants présomptueux, et qu'on peut traduire par ce dialogue : <•. Connais-tu cela? — Non; et toi? — Connais pas du tout. — Qu'est-ce qu'il nous dit donc là? — Il rêve. » Puis le rire insuU tant et goguenard de la sottise, quand elle croit triompher.
La subite altération des manières et la torpeur de Marie de Verneuil en entendant prononcer le nom du général royaliste ne furent sensibles que pour Francine, la seule à qui fussent conn'jes les imperceptibles nuances de cette jeune figure. Tout à fait misen déroute, le commandant ramassa les deux morceaux de son épée, regarda mademoiselle de Verneuil, dont la chaleureuse expression avait trouvé le secret d'émouvoir son cœur, et lui dit :
— Quant à vous, mademoiselle, je ne m'en dédis pas, et, dfe-
main, les tronçons de mon épée parviendront à Bonaparte, à moins que...
— Eh! que me font Bonaparte, votre République, les chouans, le roi et le Gars? s'écria-t-elle en réprimant assez mal un emportement de mauvais goût.
Des caprices inconnus ou la passion donnèrent à cette figure des couleurs étincelantes, et l'on vit que le monde entier ne devait plus être rien pour cette jeune fille, du moment qu'elle y distinguait une créature; mais, tout à coup, elle rentra dans un calme forcé en se voyant, comme un acteur sublime, l'objet des regards de tous les spectateurs. Le commandant se leva brusquement. Inquiète et agitée, mademoiselle de Verneuil le suivit, l'arrêta' dans le corridor et lui demanda d'un ton solennel :
— Vous aviez donc Ce bien fortes raisons de soupçonner cejeune homme d'être le Gars?
— Tonnerre de Dieu! mademoiselle, le fantassin qui vous accompagne est venu me prévenir que les voyageurs et le courrier avaient été assassinés par les chouans, ce que je savais; mais ce que je ne savais pas, c'était les noms des voyageurs morts, et ils s'appelaient du Gua Saint-Cyr!
— Oh! s'il y a du Corentin là dedans, je ne m'étonne plus de rien! s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût.
Le commandant s'éloigna sans oser regarder mademoiselle de Verneuil, dont la dangereuse beauté lui troublait déjà le cœur.
— Si j'étais resté deux minutes de plus, j'aurais fait la sottise de reprendre mon épée pour l'escorter, se disait-il en descendant l'escalier.
En voyant le jeune homme les yeux attachés sur la porte par où mademoiselle de Verneuil était sortie, madame du Gua lui dit à roreille :
— Toujours le même ! Vous ne périrez que par la femme. Une poupée vous fait tout oublier. Pourquoi donc avez-vous souffert qu'elle déjeunât avec nous? Qu'est-ce qu'une demoiselle de Ver« neuil qui accepte le déjeuner de gens inconnus, que les bleus escortent, et qui les désarme avec une lettre mise en réserve,, comme un billet doux, dans son spencer? C'est une de ces mauvaises créatures à l'aide desquelles Fouclié veut s'emparer de vous^
et la lettre qu'i^lle a montrée est donnée pour requérir les bleus contre vous.
— Eh! madame, répondit le jeune homme d'un ton aigre qui perça le cœur de la dame et la fit pâlir, sa générosité dément votre supposition. Souvenez-vous bien que l'intérêt seul du roi nous rassemble. Après avoir eu Charette à vos pieds, l'univers ne serait-il donc pas vide pour vous? Ne vivriez-vous déjà plus pour le venger ?
La dame resta pensive et debout, comme un homme qui, du rivage, contemple le naufrage de ses trésors et n'en convoite que plus ardemment sa fortune perdue. Mademoiselle de Verneuil rentra, le jeune marin échangea avec elle un sourire et un re^^ard empreint de douce moquerie. Quelque incertain que parût favenir, quelque éphémère que fût leur union, les prophéties de cet espoir n'en étaient que plus caressantes. Quoique rapide, ce regard ne put échapper à l'œil sagace de madame du Gua, qui le comprit : aussitôt, son front se contracta légèrement, et sa physionomie ne put entièrement cacher de jalouses pensées. Francine observait cette femme; elle en vit les yeux briller, les joues s'animer; elle crut apercevoir un esprit infernal animer ce visage, en proie à quelque révolution terrible; mais l'éclair n'est pas plus vif ni la mort plus prompte que ne le fut cette expression passagère; madame du Gua reprit son air enjoué avec un tel aplomb, que Francine crut avoir rêvé. Néanmoins, en reconnaissant chez cette femme une violence au moins égale à celle de mademoiselle de Verneuil, elle frémit en prévoyant les terribles chocs qui devaient survenir entre deux esprits de cette trempe, et frissonna quand elle vit mademoiselle de Verneuil allant vers le jeune officier, lui jetant un de ces regards passionnés qui enivrent, lui prenant les deux mains, l'attirant à elle et le menant au jour par un geste de coquetterie pleine de malice.
— Maintenant, avouez-le-moi , dit-elle en cherchant à lire dans SCS yeux, vous n'êtes pas le citoyen du Gua Saiut-Cyr?
— Si, mademoiselle.
— Mais sa mère et lui ont été tués avant-hier!
— J'en suis désolé, répondit-il en riant. Quoi qu'il en soit, je ne vous en ai pas moins une obligation pour laquelle je vous cunser-
verai toujours une grande reconnaissance, et je voudrais être à même de vous la témoigner.
— J'ai cru sauver un émigré, mais je vous aime mieux républi- ■c.iin.
A ces mots, échappés de ses lèvres comme par étourderie, elle devint confuse; ses yeux semblèrent rougir, et il n'y eut plus dans sa contenance qu'une délicieuse naïveté de sentiment; elle quitta mollement les mains de l'officier, poussée non par la honte de les avoir pressées, mais par une pensée trop lourde à porter dans son cœur, et elle le laissa ivre d'espérance. Tout à coup, elle parut s'en vouloir à elle seule de cette liberté, autorisée peut-être par ces f'.igitives aventures de voyage; elle reprit son attitude de convention, salua ses deux compagnons de route et disparut avec Fran- ■cine. En arrivant dans leur chambre, Francine se croisa les doigts, retourna les paumes de ses mains en se tordant les bras, et contempla sa maîtresse en lui disant :
— Ah! Marie, combien de choses en peu de temps! Il n'y a que vous pour ces histoires-la!
Mademoiselle de Verneuil bondit et sauta au cou de Francine :
— Ah ! voilà la vie, je suis dans le ciel!
— Dans l'enfer, peut-être, répliqua Francine.
— Oh ! va pour l'enfer ! reprit mademoiselle de Verneuil avec gaieté. Tiens, donne-moi ta main : sens mon cœur, comme il bat! J'ai la fièvre. Le monde entier est maintenant peu de chose! Combien de fois n'ai-je pas vu cet homme dans mes rêves! oh ! comme sa tête est belle, et quel regard étincelant!
— Vous aimera-t-il? demanda d'une voix affaiblie la naïve et simple paysanne, dont le visage s'était empreint de mélancolie.
— Tu le demandes? répondit mademoiselle de Verneuil. — Mais dis donc, Francine, ajouta-t-elle en se montrant à elle dans une attitude moitié sérieuse, moitié comique, il serait donc bien difficile!
— Oui, mais vous aimera-t-il toujours? reprit Francine en souriant.
Elles se regardèrent un moment, tout interdites, Francine de révéler tant d'expérience, Marie d'apercevoir pour la première fois un avenir de bonheur dans la passion; aussi resta-t-elle comme penchée sur un précipice dont elle aurait voulu sonder la profun-
deur en attendant le bruit d'une pierre jetée d'abord avec insou^ ciance.
— Eh! c'est mon affaire, dit-elle en laissant échapper le geste d'un joueur au désespoir. Je ne plaindrai jamais une femme trahie,, elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même de son abandon. Je saurai bien garder, vivant ou mort, l'homme dont le cœur m'aura appartenu.— Mais, ajouta-t-elle avec surprise et après un moment de silence, d'où te vient tant de science, Francine?...
— Mademoiselle, répondit vivement la paysanne, j'entends despas dans le corridor...
— Ah! dit-elle en écoutant, ce n'est pas lui! — Mais, reprit-elle,, voilà comment tu réponds ! Je te comprends : je t'attendrai ou je te devinerai.
Francine avait raison. Trois coups frappés à la porte interrompirent cette conversation. Le capitaine Merle se montra bientôt, après avoir entendu l'invitation d'entrer que lui adressa mademoiselle de Verneuil.
En faisant un salut militaire à mademoiselle de Verneuil, le capitaine hasarda de lui jeter une œillade, et, tout ébloui par sa beauté^ il ne trouva rien autre chose à lui dire que :
— Mademoiselle, je suis à vos ordres!
— Vous êtes donc devenu mon protecteur par la démission de voire chef de demi-brigade? Votre régiment ne s'appelle-t-il pas ainsi?
— Mon supérieur est l'adjudant-major Gérard, qui m'envoie.
— Votre commandant a donc bien peur de moi? demanda-t-elle.
— Faites excuse, mademoiselle, Hulot n'a pas peur; mais les femmes, voyez-vous, ça n'est pas son aflaire; et ga l'a chiffonné dotrouver son général en cornette.
— Cependant, repartit mademoiselle de Verneuil, son devoir était d'obéir à ses supérieurs! J'aime la subordination, je vous en préviens, et je ne veux pas qu'on me résiste.
— Cela serait difficile, répondit Merle.
— Tenons conseil, reprit mademoiselle de Verneuil. Vous aver ici des troupes fraîches, elles m'accompagneront à Mayenne, où je puis arriver ce soir. Pouvons-nous y trouver de nouveaux soldais pour en repartir sans nous y arrêter? Les chouans ignorent notre
petite expédition. En voyageant ainsi nuitamment, nous aurions î)ien du malheur si nous les rencontrions en assez grand nombre pour êlre attaqués... Voyons, dites, croyez-vous que ce soit possible?
— Oui, mademoiselle.
— Comment est le chemin de Mayenne à Fougères?
— Rude. 11 faut toujours monter et descendre, un vrai pays d'écureuil.
— Partons, partons! dit-elle; et, comme nous n'avons pas de dangers à redouter en sortant d'Alençon, allez en avant, nous vous rejoindrons bien.
— On dirait qu'elle a dix ans de grade, se dit Merle en sortant. Hulot se trompe, cette jeune fille-là n'est pas de celles qui se font des rentes avec un lit de plume. Et, mille cartouches! si le capitaine Merle veut devenir adjudant-major, je ne lui conseille pas de prendre saint Michel pour le diable.
Pendant la conférence de mademoiselle de Verneuil avec le capitaine, Francine était sortie dans l'intention d'examiner par une fenêtre du corridor un point de la cour vers lequel une irrésistible curiosité l'entraînait depuis son arrivée dans l'auberge. Elle coatemplait la paille de l'écurie avec une attention si profonde, qu'on l'aurait pu croire en prière devant une bonne Vierge. Bientôt, elle aperçut madame du Gua se dirigeant vers Marche-à-Terre avec les précautions d'un chat qui ne veut pas se mouiller les pattes. En voyant cette dame, le chouan se leva et garda devant elle l'attitude du plus profond respect. Cette étrange circonstance éveilla la curiosité de Francine, qui s'élança dans la cour, se glissa le long des murs de manière à ne point être vue par madame du Gua, et tâcha de se cacher derrière la porte de l'écurie ; elle marcha sur la l)oinLe du pied, retint son haleine, évita de faire le moindre bruit, €t réussit à se poser près de Marche-à-Terre sans avoir excité son attention.
— Et si, après toutes ces informations, disait l'inconnue au chouan, ce n'est pas son nom, tu tireras dessus sans pitié, comme sur une chienne enragée!
— Entendu, répondit Marche-à-Terre.
La dame s'éloigna. Le chouan remit son bonnet de laine roucïe
sur sa tête, resta debout, et se grattait l'oreille à la manière des gens embarrassés, lorsqu'il vit Francine lai apparaître comme par magie.
— Sainte Anne d'Aura\ ! s'écria-t-il.
Tout à coup, il laissa tomber son fouet, joignit les mains et demeura en extase. Une faible rougeur illumina son visage grossier, et ses yeux brillèrent comme des diamants perdus dans de la fange.
— Est-ce bien la garce à Cottin? dit-il d'une voix si sourde que lui seul pouvait s'entendre. — Êtes-vous godaine! reprit-il après une pause.
Ce mot assez bizarre de godain, godaine, est un superlatif du patois de ces contrées qui sert aux amoureux à exprimer l'accord d'une riche toilette et de la beauté.
— Je n'oserais point vous toucher, ajouta Marche-à-Terre en avançant néanmoins sa large main vers Francine, comme pour s'assurer du poids d'une gros^e chaîne d'or qui tournait autour de son cou et descendait jusqu'à sa taille.
— Et vous feriez bien, Pierre! répondit Francine, inspirée par cet instinct de la femme qui la rend despote quand elle n'est pas opprimée.
Elle se recula avec hauteur après avoir joui de la surprise du chouan; mais elle compensa la dureté de ses paroles par un regard plein de douceur, et se rapprocha de lui.
— Pierre, reprit-elle, cette dame-là te parlait de la jeune demoiselle que je sers, n'est-ce pas?
Marche-à-Terre resta muet et sa figure lutta comme l'aurore entre les ténèbres et la lumière. Il regarda tour à tour Francine, le gros fouet qu'il avait laissé tomber et la chaîne d'or qui paraissait exercer sur lui des séductions aussi puissantes que le visage de la Bretonne; puis, comme pour mettre un terme à son inquiétude, il ramassa son fouet et garda le silence.
— Oh! il n'est pas difficile de deviner que cette dame t'a ordonné de tuer ma maîtresse, reprit Francine, qui connaissait la discrète fidélitj du gars et qui voulut en dissiper les scrupules.
Marche-à-Terre baissa la tête d'une manière significatise. Pour la garce à Cotlin, ce fut ine réponse.
^ Eh bien, Pierre, s'il lai arrive le moindre malheur, si un seul cheveu de sa tête est arraché, nous nous serons vus ici pour la der- Dière fois et pour l'éternité, car je serai dans le paradis, moi! et toi, tu iras en enfer!
Le possédé que l'Église allait jadis exorciser en grande ponije n'était pas plus agité que Marche-à-Terre ne le fut sous cette prédiction prononcée avec une croyance qui lui donnait une sorte de certitude. Ses regards, .d'abord empreints d'une tendresse sauvage, puis combattus par les devoirs d'un fanatisme aussi exigeant que celui de l'amour, devinrent tout à coup farouches quand il aperçut l'air impérieux de l'innocente maîtresse qu'il s'était jadis donnée. Francine interpréta le silence du chouan à sa manière.
— Tu ne veux donc rien faire pour moi? lui dit-elle d'un ton de reproche.
A ces mots, le chouan jeta sur sa maîtresse un coup d'œil aussi noir que l'aile d'un corbeau.
— Es-tu libr3? demanda-t-il par un grognement que Francine seule pouvait entendre.
— Serais-je là?... répondit-elle avec indignation. Mais, toi, que fais-tu ici? Tu chouannes encore, tu cours par les chemins comme une bête enragée qui cherche à mordre. Oh! Pierre, si tu étais sage, tu viendrais avec moi. Cette belle demoiselle, qui, je puis te le dire, a été jadis nourrie chez nous, a eu soin de moi. J'ai maintenant deux cents livres de bonnes rentes. Enfin, mademoiselle m'a acheté pour cinq cents écus la grande maison à mon oncle Thomas, et j'ai deux mille livres d'économies.
Mais sou sourire et l'énumération de ses trésors échouèrent devant l'impénétrable expression de Marche-à-Terre.
— Les recteurs ont dit de se mettre en guerre, répondit-il. Chaque bleu jeté par terre vaut une indulgence.
— Mais les bleus te tueront peut-être I
11 répondit en laissant aller ses bras comme pour regretter la modicité de l'offrande qu'il faisait à Dieu et au roi.
— Et que deviendrais-je, moi? demanda douloureusement la jeune fille.
Manhe-à-Terre regarda Francine avec stupidité; ses yeux semblèrent s'agrandir, il s'en échappa deux larmes qui roulèrent parai-
lèlement de ses joues velues sur les peaux de chèvre dont il était couvert, et un sourd gémissement sortit de sa poitrine.
— Sainte Anne d'Auray!... Pierre, voilà donc tout ce que tu me diras après une séparation de sept ans?... Tu as bien changé!
— Je t'aime toujours, répondit le chouan d'une voix brusque.
— Non, lui dit-elle à l'oreille, le roi passe avant moi.
— Si tu me regardes ainsi, reprit-il, je m'en vais.
— Eh bien, adieu, reprit-elle avec tristesse.
— Adieu ! répéta Marche-à-Terre.
11 saisit la main de Francine, la serra, la baisa, fit un signe de croix, et se sauva dans l'écurie, comme un chien qui vient de dérober un os.
— Pille-Miche, dit-il à son camarade, je n'y vois goutte. As-tu ta chindioire?
— Oh! cré bleu! la belle chaîne!... répondit Pille-Miche en fouillant dans une poche pratiquée sous sa peau de bique.
Il tendit à Marche-à-Terre ce petit cône en corne de bœuf dans lequel les Bretons mettent le tabac fin qu'ils lévigent eux-mêmes pendant les longues soirées d'hiver. Le chouan leva le pouce de manière à former dans son poignet gauche ce creux où les invalides se mesurent leurs prises de tabac, il y secoua fortement la chinchoire dont la pointe avait été dévissée par Pille-Miche. Une poussière impalpable tomba lentement par le petit trou qui terminait le cône de ce meuble breton. Marche-à-Terre recommença sept ou huit fois ce manège silencieux, comme si cette poudre eût possédé le pouvoir de changer la nature de ses pensées. Tout à coup, il laissa échapper un geste désespéré, jeta la chinchoire à Pille- Miche et ramassa une carabine cachée dans la paille.
— Sept ou huit chinchées comme ça de suite, ça ne vaut rin! dit l'avare Pille-Miche.
— En route! s'écria Marche-à-Terre d'une voix rauque. Nous avons de la besogne.
Une trentaine de chouans qui dormaient sous les râteliers et dans la paille levèrent la tête, virent Marche-à-Terre debout, et disparurent aussitôt par une porte qui donnait sur des jardins et d'où l'on pouvait gagner les champs. Lorsque Francine sortit de l'écurie, elle trouva la malle en état de partir. Mademoiselle de
Verneiiil et ses deux compagnons de voyage y étaient déjà montés. La Bretonne frémit en voyant sa maîtresse, au fond de la voiture, à côté de la femme qui venait d'en ordonner la mort. Le suspect se mit en avant de Marie, et, aussitôt que Francine se fut assise, la lourde voiture partit au grand trot.
Le soleil avait dissipé les nuages gris de l'automne, et ses rayons animaient la mélancolie des champs par un certain air de fête et de jeunesse. Beaucoup d'amants prennent ces hasards du ciel pour des présages. Francine fut étrangement surprise du silence qui régna d'abord entre les voyageurs. Mademoiselle de Verneuil avait repris son air froid, et se tenait les yeux baissés, la tête doucement inclinée et les mains cachées sous une espèce de mante, dans laquelle elle s'enveloppa. Si elle leva les yeux, ce fut pour voir les paysages qui s'enfuyaient en tournoyant avec rapidité. Certaine d'être admirée, elle se refusait à l'admiration; mais son apparente insouciance accusait plus de coquetterie que de candeur. La touchante pureté, qui donne tant d'harmonie aux diverses expressions par lesquelles se révèlent les âmes faibles, semblait ne pas pouvoir prêter son charme à une créature que ses vives impressions destinaient aux orages de l'amour. En proie au plaisir que donnent les commencements d'une intrigue, l'inconnu ne cherchait pas encore à s'expliquer la discordance qui existait entre la coquetterie et l'exaltation de cette singulière fille. Cette candeur jouée ne lui permettait-elle pas de contempler à son aise une figure que le calme embellissait alors autant que l'avait embellie l'agitation ! Nous n'accusons guère la source de nos jouissances.
Il est difficile à une jolie femme de se soustraire, en voiture, aux regards de ses compagnons, dont les yeux s'attachent sur elle comme pour y chercher une distraction de plus à la monotonie du voyage. Aussi, très-heureux de pouvoir satisfaire l'avidité de sa passion naissante sans que l'inconnue évitât son regard ou s'offen- - sàt de sa persistance, le jeune oflicierse plut-il à étudier les lignes pures et brillantes qui dessinaient les contours de ce visage. Ce fut pour lui comme un tableau. Tantôt, le jour faisait ressortir la transparence rose des narines et I3 double arc qui unissait le nez à la lèvre supérieure; tantôt, un pâle rayon de soleil mettait en lumière les nuances du teint, n.icrée.s sous les yeux et autour de XII. 7
la bouche, rosées sur les joues, mates vers les tempes et sur la cou. 11 admira les oppositions de clair et d'ombre produites par des cheveux dont les rouleaux noirs environnaient la figure, en y imprimant une giâce éphémère ; car tout est si fugitif chez la femme! Sa beauté d'aujourd'hui n'est souvent pas celle d'hier, heureusement pour elle peut-être! Encore dans l'âge où l'homme peut jouir de ces riens qui sont tout l'amour, le soi-disant marin attendait avec bonheur le mouvement répété des paupières et les jeux séduisants que la respiration donnait au corsage. Parfois, au gré de ses pensées, il épiait un accord entre l'expression des yeux et l'imperceptible inflexion des lèvres. Chaque geste lui livrait une âme, chaque mouvement une face nouvelle de cette jeune fille. Si quelques idées venaient agiter ces traits mobiles, si quelque soudaine rougeur s'y infusait, si le sourire y répandait la vie, il savourait mille délices en cherchant à deviner les secrets de cette femme mystérieuse. Tout était piège pour l'âme, piège pour les sens. Enfin le silence, loin d'élever des obstacles à l'entente des cœurs, devenait un lien commun pour les pensées. Plusieurs regards où ses yeux rencontrèrent ceux de l'étranger apprirent à Marie de Vernêuil que ce silence allait la compromettre; elle fit alors à madame du Gua quelques-unes de ces demandes insignifiantes qui préludent aux conversations, mais elle ne put s'empêcher d'y mêler le fils.
— Madame, comment avez-vous pu, disait-elle, vous décider à mettre monsieur votre fils dans la marine ? N'est-ce pas vous condamner à de perpétuelles inquiétudes?
— Mademoiselle, le destin des femmes, des mères, veux-je dire, est de tOL ours trembler pour leurs plus chers trésors»
— Monsieur vous ressemble beaucoup.
— Vous trouvez, mademoiselle.
Cette innocente lègilimalion de l'âge que madame du Gua s'était donné fit sourire le jeune homme et inspira à sa prétendue mère un nouveau dépit. La haine de cette femme grandissait à chaque regard passionné que jetait son fils sur Marie. Le silence, le discours, tout allumait en elle une effroyable rage déguisée sous les manières les plus affectueuses,
— Mademoiselle, dit alors l'inconnu, vous êtes dans l'erreur.
Lès marins ne sont pas plus exposés que ne le sont les autres militaires. Les femmes ne devraient pas haïr la marine : n'avons-nous pas sur les troupes de terre l'immense avantage de rester fidèles à nos maîtresses?
— Oh! de force, répondit en riant mademoiselle de Verneuil.
— C'est toujours de la fidélité, répliqua madame du Gua d'un ton presque sombre.
La conversation s'anima, se porta sur des sujets qui n'étaient intéressants que pour les trois voyageurs ; car, en ces sortes de circonstances, les gens d'esprit donnent aux banalités des significa- "tions neuves; mais l'entretien, frivole en apparence, par lequel ces inconnus se plurent à s'interroger mutuellement, cacha les désirs, les passions et les espérances qui les agitaient. La finesse et la malice de Marie, qui fut constamment sur ses gardes, apprirent à madame du Gua que la calomnie et la trahison pourraient seules la faire triompher d'une rivale aussi redoutable par son esprit que par sa beauté. Les voyageurs atteignirent l'escorte, et la voiture alla moins rapidement. Le jeune marin aperçut une longue côte à monter et proposa une promenade à mademoiselle de Verneuil. Le bon goût, l'affectueuse politesse du jeune homme, semblèrent décider la Parisienne, et son consentement le flatta.
— Madame est-elle de notre avis? demanda-t-elle à madame du Gua. Veut-elle aussi se promener?
— Coquette! dit la dame en descendant de voiture.
Marie et l'inconnu marchèrent ensemble, mais séparés. Le marin, déjà saisi par de violents désirs, fut jaloux de faire tomber la réserve qu'on lui opposait, et de laquelle il n'était pas la dupe. Il crut pouvoir y réussir en badinant avec sa compagne à la faveur de cette amabilité française, de cet esprit parfois léger, parfois sérieux, toujours chevaleresque, souvent moqueur, qui distinguait les hommes remarquables de l'aristocratie exilée. Mais la rieuse Parisienne plaisanta si malicieusement le jeune républicain, sut lui reprocher ses intentions de frivolité si dédaigneusement en s' attachant de préférence aux idées fortes et à l'exaltation qui perçaient malgré lui dans ses discours, qu'il devina facilement le secret de lui plaire. La conversation changea donc. L'étranger réalisa dès lors Jes espérances que donnait sa figure expressive. De moment en
moment, il éprouvait de nouvelles difficultés en voulant apprécier la sirène de laquelle il s'éprenait de plus en plus, et fut forcé desuspendre ses jugements sur une fille qui se faisait un jeu de les infirmer tous. Après avoir été séduit par la contemplation de la^ beauté, il fut donc entraîné vers cette âme inconnue par une curiosité que Marie se plut à exciter. Cet entretien prit insensiblement un caractère d'intimité très-étranger au ton d'indifférence que mademoiselle de Verneuil s'efforça, d'y imprimer sans pouvoir y parvenir. Quoique madame du Gua eût suivi les deux amoureux,, ils avaient insensiblement marché plus vite qu'elle, et ils s'en trouvèrent bientôt séparés par une centaine de pas environ. Ces deux, charmants êtres foulaient le sable fin de la route, emportés par lecharme enfantin d'unir le léger retentissement de leurs pas, heureux de se voir enveloppés par un même rayon de lumière qui. paraissait appartenir au soleil du printemps, et de respirer ensemble ces parfums d'automne chargés de tant de dépouilles végétales^ qu'ils semblent une nourriture apportée par les airs à la mélancolie de l'amour naissant. Quoiqu'ils ne parussent voir l'un et l'autre qu'une aventure ordinaire dans leur union momentanée, le ciel, le site et la saison communiquèrent à leurs sentiments une teinte de gravité qui leur donna l'apparence de la passion. Ils commencèrent à faire l'éloge de la journée, de sa beauté; puis ils parlèrent de leur étrange rencontre, de la rupture prochaine d'une liaison si douce et de la facilité qu'on met en voyage à s'épancher avec les personnes aussitôt perdues qu'entrevues. A cette dernière observation, le jeune homme profita de la permission tacite qui semblait l'autoriser à faire quelques douces confidences, et essaya de risquer des aveux, en homme accoutumé à de semblables situations.
— Remarquez-vous, mademoiselle, lui dit-il, combien les sentiments suivent peu la route commune, dans les temps de terreur où nous vivons? Autour de nous, tout n'est-il pas frappé d'une inexplicable soudaineté. Aujourd'hui, nous aimons, nous haïssons sur la foi d'un regard. On s'unit pour la vie ou l'on se quitte avec la célérité dont on marche à la mort. On se dépêche en toute chose, comme la nation dans ses tumultes. Au milieu des dangers, les étreintes doivent être plus vives que dans le train ordinaire de
îa vie. A Paris, dernièrement, chacun a su, comme sur un champ de bataille, tout ce que pouvait dire une poignée de main.
— On sentait la nécessité de vivre vite et beaucoup, réponditelle, parce qu'on avait alors peu de temps à vivre.
Et, après avoir lancé à son jeune compagnon un regard qui semblait lui montrer le terme de leur court voyage, elle ajouta malicieusement :
— Vous êtes bien instruit des choses de la vie, pour un jeune homme qui sort de l'École !
— Que pensez-vous de moi? demanda-t-il après un moment de silence. Dites-moi votre opinion sans ménagement.
— Vous voulez sans doute acquérir ainsi le droit de me parler de moi?... répliqua-t-elle en riant.
— Vous ne répondez pas, reprit-il après une légère pause. Prenez garde, le silence est souvent une réponse.
— Ne deviné-je pas tout ce que vous voudriez pouvoir me dire? Eh! mon Dieu, vous avez déjà trop parlé.
— Oh! si nous nous entendons, fit- il en riant, j'obtiens plus ■que je n'osais espérer.
Elle se mit à sourire si gracieusement, qu'elle parut accepter la lutte courtoise de laquelle tout homme se plaît à menacer une femme. Ils se persuadèrent alors, autant sérieusement que par plaisanterie, qu'il leur était impossible d'être jamais l'un pour l'autre autre chose que ce qu'ils étaient en ce moment. Le jeune homme pouvait se livrer à une passion qui n'avait point d'avenir, et Marie pouvait en rire. Puis, quand ils eurent élevé ainsi entre eux une barrière imaginaire, ils parurent l'un et l'autre fort empressés de mettre à profit la dangereuse liberté qu'ils venaient de stipuler. Marie heurta tout à coup une pierre et fit un faux pas.
— Prenez mon bras, dit l'inconnu.
— Il le faut bien, étourdi! Vous seriez trop fier si je refusais. TS'aurais-je pas l'air de vous craindre?
— Ah! mademoiselle, répondit-il en lui pressant le bras pour lui faire sentir les battements de son cœur, vous allez me rendre iier de cette faveur.
— Eh bien, ma facilité vous ôtera vos illusions.
— Voulez-vous déjà me défendre contre le danger des émotions que vous causez?
— Cessez, je vous prie, dit-elle, de m'entortiller dans ces petites idées de boudoir, dans ces logogriphes de ruelle. Je n'aime pas à renconlrer chez un homme de votre caractère l'esprit que les sots peuvent avoir. Voyez !... nous sommes sous un beau ciel, en pleine campagne ; devant nous, au-dessus de nous, tout est grand. Vous voulez me dire que je suis belle, n'est-ce pas? mais vos yeux me le prouvent, et d'ailleurs, je le sais; mais je ne suis pas une femme que des compliments puissent flatter. Voudriez-vous, par hasard, me parler de vos sentiments? ajouta-t-elle avec une emphase sardonique. Me supposeriez- vous donc la simplicité de croire à des sympathies soudaines assez fortes pour dominer une vie entière par le souvenir d'une matinée?...
— Non pas d'une matinée, répondit-il, mais d'une belle femme qui s'est montrée généreuse.
— Vous oubliez, reprit-elle en riant, de bien plus grands attraits, une femme inconnue, et chez laquelle tout doit sembler bizarre, le nom, la qualité, la situation, la liberté d'esprit et de manières.
— Vous ne m'êtes point inconnue, s'écria-l-il , j'ai su vous deviner, et ne voudrais rien ajouter à vos perfections, si ce n'est un peu plus de foi dans l'amour que vous inspirez tout d'abord.
— Ah! mon pauvre enfant de dix-sept ans, vous parlez déjà d'amour? dit-elle en souriant. Eh bien, soit... C'est là un sujet de conversation entre deux personnes, comme la pluie et le beau temps quand nous faisons une visite, prenons-le! Vous ne trouverez en moi ni fausse modestie, ni petitesse. Je puis écouter ce mot sans rougir, il m'a été tant de fois prononcé sans l'accent du cœur, qu'il est devenu presque insignifiant pour moi. Il m'a été répété au théâtre, dans les livres, dans le monde, partout; mais je n'ai jamais rien rencontré qui ressemblât à ce magniûque sentiment.
L'avez-vous cherché?
~ Oui.
Ce mot fut prononcé avec tant de laisser aller, que le jeune homme fit un geste de surprise et regarda fixement Marie comme
s'il eût tout à coup changé d'opinion sur son caractère et sa véritable situation.
— Mademoiselle, dit-il avec une émotion mal déguisée , êtesvous fille ou femme, ange ou démon?
— Je suis l'un et l'autre, répondit-elle en riant. N'y a-t-il pas toujours quelque chose de diabolique et d'angélique chez une jeune fille qui n'a point aimé, qui n'aime pas et qui n'aimera peut-être jamais?
— Et vous trouvez-vous heureuse ainsi?... dit-il en prenant un ton et des manières libres, comme s'il eût déjà conçu moins d'estime pour sa libératrice.
— Oh ! heureuse, reprit-elle, non. Si je viens à penser que je suis seule, dominée par des conventions sociales qui me rendent nécessairement artificieuse, j'envie les privilèges de l'homme. Mais, si je songe à tous les moyens que la nature nous a donnés pour vous envelopper, vous autres, pour vous enlacer dans les filets invisibles d'une puissance à laquelle aucun de vous ne peut résister, alors mon rôle ici-bas me sourit; puis, tout à coup, il me semble petit, et je sens que je mépriserais un homme s'il était la dupe de séductions vulgaires. Enfin, tantôt, j'aperçois notre joug, et il me plaît, puis il me semble horrible, et je m'y refuse; tantôt, je sens en moi ce désir de dévouement qui rend la femme si noblement belle, puis j'éprouve un désir de domination qui me dévore. Peutêtre est-ce le combat naturel du bon et du mauvais principe qui fait vivre toute créature ici-bas. Ange et démon, vous l'avez dit. Ah ! ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnais ma double nature. Pourtant, nous autres femmes, nous comprenons encore mieux que vous notre insuffisance. N'avons-nous pas un instinct qui nous fait pressentir en toute chose une perfection à laquelle il est sans doute impossible d'atteindre. Mais, ajouta-t-elle en regardant le ciel et jetant un soupir, ce qui nous grandit à vos yeux...
— C'est? dit-il.
— Eh bien, répondit-elle, c'est que nous luttons toutes, plus ou moins, contre une destinée incomplète.
— Mademoiselle, pourquoi donc nous quittons-nous ce soir?
— Ah! dit-elle en souriant au regard passionné que lui lança le jeune homme, remontons en voiture, le grand air ne nous vaut rien.
Marie se retourna brusquement, l'inconnu la suivit, et lui serra le bras par un mouvement peu respectueux, mais qui exprima tout à la fois d'impérieux désirs et de l'admiration. Elle marcha plus vile; le marin devina qu'elle voulait fuir une déclaration peut-être importune, il n'en devint que plus ardent, risqua tout pour arracher une première faveur à cette femme, et il lui dit en la regardant avec finesse :
— Voulez-vous que je vous apprenne un secret?
— Oh ! dites promptement, s'il vous concerne ?
— Je ne suis point au service de la République. Où allez-vous? j'irai.
A cette phrase, Marie trembla violemment, elle retira son bras, et se couvrit le visage de ses deux mains pour dérober la rougeur ou la pâleur peut-être qui en altéra les traiis; mais elle dégagea tout à coup sa figure, et dit d'une voix attendrie ;
— Vous avez donc débuté comme vous auriez uni, vous m'avez trompée?
— Oui, dit-il.
A cette réponse, elle tourna le dos à la grosse malle vers laquelle ils se dirigeaient, et se mit à courir presque.
— Mais, reprit l'inconnu, l'air ne vous valait rien?...
— Oh ! il a changé, dit-elle avec un son de voix grave en continuant à marcher en proie à des pensées orageuses.
— Vous vous taisez? demanda l'étranger, dont le cœur se remplit de cette douce appréhension que donne l'attente du plaisir.
— Oh ! dit-elle d'un accent bref, la tragédie a bien promptement commencé.
— De qi»elle tragédie parlez-vous? demanda-t-il.
Elle s'arrêta, toisa l'élève d'abord d'un air empreint d'une double expression de crainte et de curiosité; puis elle cacha sous un calme impénétrable les sentiments qui l'agitaient, et montra que, pour une jeune fille, elle avait une grande habitude de la vie.
— Qui êtes-vous? reprit-elle; mais je le sais! En vous voyant, je m'en étais doutée, vous êtes le chef royaliste nommé le Gars? L'ex-évêque d'Autun a bien raison, en nous disant de toujours croire aux pressentiments qui annoncent des malhetirs.
— Quel intérêt avez-vous donc à connaître ce garçon-là ?
— Quel intérêt aurait-il donc à se cacher de moi, si je lui ai ■déjà sauvé la vie?
Elle se mit à rire, mais forcément.
— J'ai sagement fait de vous empêcher de me dire que vous m'aimez. Sachez-le bien, monsieur, je vous abhorre. Je suis républicaine, vous êtes royaliste, et je vous livrerais si vous n'aviez ma parole, si je ne vous avais déjà sauvé une fois, et si...
Elle s'arrêta. Ces violents retours sur elle-même, ces com.bats qu'elle ne se donnait plus la peine de déguiser inquiétèrent l'iaconnu, qui lâcha, mais vainement, de l'observer.
— Quittons-nous à l'instant, je le veux. Adieu! dit-elle. Elle se retourna vivement, fit quelques pas et revint.
— Mais non, j'ai un immense intérêt à apprendre qui vous êtes, reprit-elle. Ne me cachez rien et dites-moi la vérité. Qui êtes-vous? car vous n'êtes pas plus un élève de l'École que vous n'avez dixsept ans...
— Je suis un marin, tout prêt à quitter l'Océan pour vous suivre partout où votre imagination voudra me guider. Si j'ai le bonheur de vous offrir quelque mystère, je me garderai bien de détruire "votre curiosité. Pourquoi mêler les graves intérêts de la vie réelle à la vie du cœur, où nous commencions à si bien nous comprendre ?
— Nos âmes auraient pu s'entendre, dit-elle d'un ton grave. Mais, monsieur, je n'ai pas le droit d'exiger votre confiance. Vous- •ne connaîtrez jamais l'étendue de vos obligations envers moi : je 'me tairai.
Ils avancèrent de quelques pas dans le plus profond silence.
— Combien ma vie vous intéresse! reprit l'inconnu.
— Monsieur, dit-elle, de grâce, votre nom? ou taisez-vous. Vous êtes un enfant, ajouta-t-elle en haussant les épaules, et vous me faites pitié.
L'obstination que la voyageuse mettait à connaître son secret fit hésiter le prétendu marin entre la prudence et ses désirs. Le dépit d'une femme souhaitée a de bien puissants attraits; sa soumission, -comme sa colère, est si impérieuse, elle attaque tant de fibres dans ie cœur de l'homme, elle le pénètre et le subjugue! Était-ce chez mademoiselle de Verneuil une coquetterie de plus? Malgré sa pas-
sion, l'étranger eut la force de se défier d'une femme qui voulait lui violemment arracher un secret de vie ou de mort.
— Pourquoi, dit-il en lui prenant la main qu'elle laissa prendre par distraction, pourquoi mon indiscrétion, qui donnait un avenir à cette journée, en a-t-elle détruit le charme?
Mademoiselle de Verneuil, qui paraissait souffrante, jarda le silence.
— En quoi puis-je vous affliger, reprit-il , et que puis-je faire pour vous apaiser?
— Dites-moi votre nom.
A son tour, il marcha en silence, et ils avancèrent de quelques pas. Tout à coup, mademoiselle de Verneuil s'arrêta, comme une personne qui a pris une importante détermination.
— Monsieur le marquis de Montauran, dit-elle avec dignité, sans pouvoir entièrement déguiser une agitation qui donnait une sorte de tremblement nerveux à ses traits, quoi qu'il puisse m'en coiîter, je suis heureuse de vous rendre un bon office. Ici , nous allons nous séparer. L'escorte et la malle sont trop nécessaires à votre sûreté pour que vous n'acceptiez pas l'une et l'autre. Ne craignez rien des républicains; tous ces soldats, voyez -vous, sont des hommes d'honneur, et je vais donner à l'adjudant des ordres qu'il exécutera fidèlement. Moi , je. puis regagner Alençon à pied, avec ma femme de chambre; quelques soldats nous accompagneront. Écoutez-moi bien, car il s'agit de votre tête. Si vous rencontriez, avant d'être en sûreté, l'horrible muscadin que vous avez vu dans l'auberge, fuyez, car il vous livrerait aussitôt. Quant à moi...
Elle fit une pause.
— Quant à moi, je me rejette avec orgueil dans les misères de la vie, reprit-elle à voix basse en retenant ses pleurs. Adieu, monsieur. Puissiez-vous être heureux! Adieu...
Et elle fît un signe au capitaine Merle, qui atteignait alors le h^iut de la colline. Le jeune homme ne s'attendait pas à un si brusque dénoûment.
— Attendez! cria- 1- il avec une sorte de désespoir assez bien joué.
Ce singulier caprice d'une fille pour laquelle il aurait alors sa-
crifié sa vie surprit tellement l'inconnu, qu'il inventa une déplorable ruse pour tout à la fois cacher son nom et satisfaire la curiosité de mademoiselle de Verneuil,
— Vous avez presque deviné, dit-il; je suis émigré, condamné à mort, et, je me nomme le vicomte de Bauvan. L'amour de mon pays m'a ramené en France, près de mon frère. J'espère être radié de la liste par l'influence de madame de Beauharnais, aujourd'hui la femme du premier consul; mais, si j'échoue, alors, je veux mourir sur la terre de mon pays en combattant auprès de Montauran, mon ami. Je vais d'abord, en secret, à l'aide d'un passe-port qu'il m'afait parvenir, savoir s'il me reste quelques propriétés en Bretagne^
Pendant que le jeune gentilhomme parlait, mademoiselle de Verneuil l'examinait d'un œil perçant. Elle essaya de douter de la vérité de ses paroles; mais, crédule et confiante, elle reprit lentement une expression de sérénité, et s'écria :
— Monsieur, ce que vous me dites en ce moment est-il vrai?
— Parfaitement vrai, répéta l'inconnu, qui paraissait mettre peu de probité dans ses relations avec les femmes.
Mademoiselle de Verneuil soupira fortement comme une personne qui revient à la vie.
— Ah! s'écria-t-elle, je suis bien heureuse.
— Vous haïssez donc bien mon pauvre Montauran?
— Non, dit-elle, vous ne sauriez me comprendre. Je n'aurais pas voulu que vous fussiez menacé des dangers contre lesquels je vais tâcher de le défendre, puisqu'il est votre ami.
— Qui vous a dit que Montauran fut en danger?
— Eh ! monsieur, si je ne venais pas de Paris, où il n'est question que de son entreprise, le commandant d'Alençon nous en a dit assez sur lui, je pense.
— Je vous demanderai alors comment vous pourriez le préserver de tout danger?
— Et si je ne voulais pas répondre! dit-elle avec cet air dédaigneux sous lequel les femmes savent si bien cacher leurs émotions. De quel droit voulez-vous connaître mes secrets?
— Du droit que doit avoir un homme qui vous aime.
— Déjà?... dit-elle. Non. vous ne m'aimez pas, monsieur, vous voyez en moi l'objet d'une galanterie passagère, voilà tout. Ne vous
ai-je pas sur-le-champ deviné? Une personne qui a quelque habitude de la bonne compagnie peut-elle, par les mœurs qui courent, se tromper en entendant un élève de l'École polytechnique se servir d'expressions choisies, et déguiser, aussi mal que vous l'avez fait, les manières d'un grand seigneur sous l'écorce des républicains; mais vos cheveux ont un reste de poudre, et vous avez un parfum de gentilhomme que doit sentir tout d'abord une femme du monde. Aussi, tremblant pour vous que mon surveillant, qui a toute la finesse d'une femme, ne vous reconnût, i'ai-je prompteiiient congédié. Monsieur, un véritable ofTicier républicain sorti de rÉcole ne se croirait pas près de moi en bonne fortune, et ne me prendrait pas pour une jolie intrigante. Permettôz-moi, monsieur de Bauvan, de vous soumettre à ce propos un léger raisonnement de femme. Êtes-vous si jeune, que vous ne sachiez pas que, de toutes les créatures de notre sexe, la plus difficile à soumettre est celle dont la valeur est chiffrée et qui s'ennuie du plaisir? C'^tie ■sorte de femme exige, m'a-t-on dit, d'immenses séductions, ne cède qu'à ses caprices ; et prétendre lui plaire est, chez un homme, la plus grande des fatuités. Mettons à part cette classe de femmes dans laquelle vous me faites la galanterie de me ranger, car elles sont tenues toutes d'être belles, vous devez comprendre qu'une jeune femme, noble, belle, spirituelle (vous m'accordez ces avantages), ne se vend pas, et ne peut s'obtenir que d'une seule façon, quand elle est aimée. Vous m'entendez! Si elle aime, et qu'elle veuille faire une folie, cette folie doit être justifiée par quelque grandeur! Pardonnez-moi ce luxe de logique, si rare chez les personnes de notre sexe; mais, pour votre honneur et... le mien, dittïlle en s'inclinant, je ne voudrais pas que nous nous trompassions sur notre mérite, ou que vous crussiez mademoiselle de Verncuil, -an^e. ou démon, fille ou femme, capable de se laisser prendre à de banales galanteries.
— Mademoiselle, dit le prétendu vicomte, dont la surprise, quoique dissimulée, fut extrême et qui redevint tout à coup homme de grande compagnie, je vous supplie de croire que je vous accepte comme une très-noble personne , pleine de cœur et de sentiments élevés, ou... comme une bonne fille, à votre choix!
— Je ne vous demande pas tant, monsieur, dit-elle en riant.
Laissez-moi mon incognito. D'ailleurs, mon masque est mieux mis que le vôtre, et il me plaît, à moi, de le garder, ne fût-ce que pour savoir si les gens qui me parlent d'amour sont sincères... Ne vous hasardez donc pas légèrement près de moi. — Monsieur, écoutez, ajouta-t-elle en lui saisissant le bras avec force, si vous pouviez meprouver un véritable amour, aucune puissance humaine ne nousséparerait. Oui, je voudrais m'associer à quelque grande existence d'homme, épouser une vaste ambition, de belles pensées. Lesnobles cœurs ne sont pas infidèles, car la constance est une force qui leur va; je serais donc toujours aimée, toujours heureuse; mais, aussi, ne serais-je pas toujours prête à faire de mon corps unemarche pour élever l'homme qui aurait mes affections, à me sacrifier pour lui, à tout supporter de lui, à l'aimer toujours, même quand il ne m'aimerait plus? Je n'ai jamais osé confier à un autrecoeur ni les souhaits du mien , ni les élans passionnés de l'exaltation qui me dévore; mais je puis bien vous en dire quelque chose, puisque nous allons nous quitter aussitôt que vous serez en sûreté.
— Nous quitter?... jamais! dit-il électrisé par les sons que rendait cette âme vigoureuse, qui semblait se débattre contrequelque immense pensée.
— Êtes-vous libre? reprit-elle en lui jetant un regard dédaigneux qui le rapetissa.
— Oh! pour libre..,, oui, sauf la condamnation à mort. Elle lui dit alors d'une voix pleine de sentiments amers :
— Si tout ceci n'était pas un songe, quelle belle vie serait la nôtre!... Mais, si j'ai dit des folies, n'en faisons pas. Quand je pense à tout ce que vous devriez être pour m'apprécier à ma juste valeur, je doute de tout.
— Et moi, je ne douterais de rien, si vous vouliez m'appar...
— Chut! s'écria-t-elle en entendant cette phrase dite avec un véritable accent de passion; l'air ne nous vaut décidément pluS' rien, allons retrouver nos chaperons.
La malle ne tarda pas à rejoindre ces deux personnages, qui reprirent leurs places et firent quelques lieues dans le plus profondsilence. S'ils avaient l'un et l'autre trouvé matière à d'amples léflexions, leurs yeux ne craignirent plus désormais de se rencon-
trer. Tous deux, ils semblaient avoir un égal intérêt à s'observer et à se cacher un secret important; mais ils se sentaient entraînés Tun vers l'autre par un même désir qui, depuis leur entretien, contractait l'étendue de la passion, car ils avaient réciproquement reconnu chez eux des qualités qui rehaussaient encore à leurs yeux les plaisirs qu'ils se promettaient de leur lutte ou de leur union. Peut-être chacun d'eux, embarqué dans une vie aventureuse, étaitil arrivé à cette singulière situation morale où, soit par lassitude, soit pou" défier le sort, on se refuse à des réflexions sérieuses et où l'on se livre aux chances du hasard en poursuivant une entreprise, précisément parce qu'elle n'offre aucune issue et qu'on veut en voir le dénoûment nécessaire. La nature morale n'a-t-elle pas, comme la nature physique, ses gouffres et ses abîmes où les caractères forts aiment à se plonger en risquant leur vie, comme un joueur aime à jouer sa fortune? Le gentilhomme et mademoiselle de Verneuil eurent, en quelque sorte, une révélation de ces idées, qui leur furent communes après l'entretien dont elles étaient la conséquence, et ils firent ainsi tout à coup un pas immense, car la sympathie des âmes suivit celle de leurs sens. Néanmoins, plus ils se sentirent fatalement entraînés l'un vers l'autre, plus ils furent intéressés à s'étudier, ne fût-ce que pour augmenter, par un involontaire calcul, la somniB de leurs jouissances futures. Le jeune homme, encore étonné de la profondeur des idées de cette fille bizarre, se demanda tout d'abord comment elle pouvait allier tant de connaissances à tant de fraîcheur et de jeunesse. Il crut découvrir alors un extrême désir de paraître chaste, dans l'extrême chasteté que Marie cherchait à donner à ses attitudes; il la soupçonna de feinte, se querella sur son plaisir, et ne voulut plus voir dans cette inconnue qu'une habile comédienne : il avait raison. Mademoiselle de Verneuil, comme toutes les filles du monde, devenue d'autant plus modeste qu'elle ressentait plus d'ardeur, prenait fort naturellement cette contenance de pruderie sous laquelle les femmes savent si bien voiler leurs excessifs désirs. Toutes voudraient s'offrir vierges à la passion ; et, si elles ne le sont pas, leur dissimulation est toujours un hommage qu'elles rendent à leur amour. Ces réflexions passèrent rapidement dans l'âme du gentilhomme, et lui firent plaisir. En effet, pour tous
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deux, cet examen devait être un progrès, et l'amant en vint bientôt à cette pliase de la passion où un homme trouve dans les défauts de sa maîtresse des raisons pour l'aimer davantage. Mademoiselle de Verneuil resta plus longtemps pensive que ne le fat l'émigré; peut-être son imagination lui faisait-elle franchir une plus grande étendue de l'avenir : le jeune homme obéissait à quelqu'un des mille sentiments qu'il devait éprouver dans sa vie d'homme, et la Jeune fille apercevait toute une vie en se complaisant à l'arranger belle, à la remplir de bonheur, de grands et de nobles sentiments. Heureuse en idée, éprise autant de ces chimères que de la réalité, autant de l'avenir que du présent, Marie essaya de revenir sur ses pas pour mieux établir son pouvoir sur ce jeune cœur, agissant en cela instinctivement, comme agissent toutes les femmes. Après être convenue avec elle-même de se donner tout entière, elle désirait, pour ainsi dire, se disputer en détail ; elle aurait voulu pouvoir reprendre dans le passé toutes ses actions, ses parole?, ses regards, pour les mettre en harmonie avec la dignité de la femme aimée. Aussi, ses yeux exprimèrent-ils parfois une sorte de terreur, quand elle songeait à l'entretien qu'elle venait d'avoir et où elle s'était montrée si agressive. Mais, en contemplant cette figure empreinte de force, elle se dit qu'un être si puissant devait être généreux, et s'applaudit de rencontrer une part plus belle que celle de beaucoup d'autres femmes, en trouvant dans son amant un homme de caractère, un homme condamné à mort qui venait jouer lui-même sa tête et faire la guerre à la République. La pensée de pouvoir occuper sans partage une telle âme prêta bientôt à toutes les choses une physionomie différente. Entre le moment où, cinq heures auparavant, elle composa son visage et sa voix pour agacer ce gentilhomme, et le moment actuel où elle pouvait le bouleverser d'un regard, il y eut la différence de l'univers mort à un vivant univers. De bons rires, de joyeuses coquetteries cachèrent une immense passion qui se présenta, comme le malheur, en souriant. Dans les dispositions d'âme où se trouvait mademoiselle de Verneuil, la vie extérieure prit donc pour elle le caractère d'une fantasmagorie. La calèche passa par des villages, par des vallons, par des montagnes dont aucune image ne s'imprima dans sa mémoire. Elle arriva dans Mayenne, les soldats de l'escorte chan-
gèrent, Merle lui parla, elle répondit, traversa toute une ville, et seremit en route ; mais les figures, les maisons, les rues, les paysages, les hommes furent emportés comme les formes indistinctesd'un rêve. La nuit vint. Marie voyagea sous un ciel de diamants, enveloppée d'une douce lumière, et sur la route de Fougères, sans qu'il lui vînt dans la pensée que le ciel eût changé d'aspect, sans savoir ce qu'était ni Mayenne ni Fougères, ni où elle allait. Qu'ellepût quitter dans peu d'heures l'hcmme de son choix, et par qui elle se croyait choisie, n'était pas, pour elle, une chose possible. L'amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir. Si parfois sa pensée se trahissait par des paroles, elle laissait échapper des phrases presque dénuées de sens, mais qui résonnaient dans le cœur de son amant comme des promesses de plaisir. Aux yeux des deux témoins de cette passion naissante, elle prenait unemarche effrayante. Francine connaissait Marie aussi bien que l'étrangère connaissait le jeune homme, et cette expérience dii passé leur faisait attendre en silence quelque terrible dénoûment. En effet, elles ne tardèrent pas à voir finir ce drame, que mademoiselle de Verneuil avait si tristement, sans le savoir peut-être,, nommé une tragédie.
Quand les quatre voyageurs eurent fait environ une lieue hors de Mayenne, ils entendirent un homme à cheval qui se dirigeait vers eux avec une excessive rapidité ; lorsqu'il atteignit la voiture,, il se pencha pour y regarder mademoiselle de Verneuil, qui reconnut Corentin. Ce sinistre personnage se permit de lui adresser un signe d'intelligence dont la familiarité eut quelque chose de flétrissant pour elle ; et il s'enfuit après l'avoir glacée par ce signe empreint de bassesse. L'émigré parut désagréablement affecté de cette circonstance, qui n'échappa certes point à sa prétendue mère; mais Marie le pressa légèrement, et sembla se réfugier par un. regard dans son coeur, comme dans le seul asile qu'elle eût sur terre. Le front du jeune homme s'éclaircit alors en savourant rémotion que lui fit éprouver le geste par lequel sa maîtresse lui avait révélé, comme par mégarde, l'étendue de son attachement. Une inexplicable peur avait fait évanouir toute coquetterie, et l'amour se montra pendant un moment sans voile; ils se turent comme pour prolonger la douceur de ce moment. Malheureuse--
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ment, au milieu d'eux, madame du Gua voyait tout; et, comme un avare qui donne un lesiin, elle paraissait leur compter les morceaux et leur mesurer la vie. En proie à leur bonheur, les deux amants arrivèrent, sans se douter du chemin qu'ils avaient fait, à la partie de la route qui se trouve au fond de la vallée d'Einée, et qui forme le premier des trois bassins à travers lesquels se sont - passés les événements qui servent d'exposition à cette histoire. Là, Francine aperçut et montra d'étranges figures qui semblaient se mouvoir comme des ombres à travers les arbres et dans les ajoncs dont les champs étaient entourés. Quand la voiture arriva dans la direction de ces ombres, une décharge générale, dont les balles passèrent en sifflant au-dessus des têtes, apprit aux voyageurs que tout était positif dans cette apparition. L'escorte tombait dans une -embuscade.
A cette vive fusillade, le capitaine Merle regretta vivement d'avoir partagé Terreur de mademoiselle de Verneuil, qui, croyant à la -sécurité d'un voyage nocturne et rapide, ne lui avait laissé prendre qu'une soixantaine d'hommes. Aussitôt le capitaine, commandé par Gérard, divisa la petite troupe en deux colonnes pour tenir les deux côtés de la route, et chacun des officiers se dirigea vivement au pas de course à travers les champs de genêts et d'ajoncs, en cherchant à combattre les assaillants avant de les compter. Les bleus se mirent à battre à droite et à gauche ces épais buissons avec une intrépidité pleine d'imprudence, et répondirent à l'attaque des chouans par un feu soutenu dans les genêts d'où partaient les coups de fusil. Le premier mouvement de mademoiselle de Verneuil avait été de sauter hors de la calèche et de courir assez loin en arrière pour s'éloigner du cliamp de bataille; mais, honteuse de sa peur, et mue par ce sentiment qui porte à se grandir aux yeux de l'être aimé, elle demeura immobile et tâcha d'examiner froidement le combat.
L'émigré la suivit, lui prit la main et la plaça sur son cœur
— J'ai eu peur, dit-elle en souriant; mais maintenant... En ce moment, sa femme de chambre effrayée lui cria :
— Marie, prenez garde!
Mais Francine, qui voulait s'élancer hors de la voiture, s'y sentit -arrêtée par une main vigoureuse. Le poids de cette main énorme XII. 8
lui arracha un cri violent, elle se retourna et garda le silence bd reconnaissant la figure de Marche-à-Terre.
— Je devrai donc à vos terreurs, disait l'étranger à mademoiselle de Verneuil, la révélation des plus doux secrets du cœur! Grâce à Francine, j'apprends que vous portez le nom gracieux de Marie; Marie, le nom que j'ai prononcé dans toutes mes angoisses! Marie, le nom que je prononcerai désormais dans la joie, et que je ne dirai plus maintenant sans faire un sacrilège, en confondant la religion et l'amour! Mais serait-ce donc un crime que de prier et d'aimer tout ensemble?
A ces mots, ils se serrèrent fortement la main, se regardèrent en silence, et l'excès de leurs sensations leur ôta la force et le pouvoir de les exprimer.
— Ce n'est pas pour vous autres qu'il y a du danger! dit brutalement Marche-à-Terre à Francine en donnant aux sons rauques et gutturaux de sa voix une sinistre expression de reproche, et appuyant sur chaque mot de manière à jeter l'innocente paysanne dans la stupeur.
Pour la première fois, la pauvre fille apercevait de la férocité dans les regards de Marche-à-Terre. La lueur de la lune semblait être la seule qui convînt à cette figure. Ce sauvage Breton, tenant son bonnet d'une main, sa lourde carabine de l'autre, ramassé comme un gnome et enveloppé par cette blanche lumière dont les flots donnent aux formes de si bizarres aspects, appartenait ainsi phitôt à la féerie qu'à la vérité. Cette apparition et son reproche eurent quelque chose de la rapidité des fantômes. Il se tourna brusquement vers madame du Gua, avec laquelle il échangea de vives paroles, et Francine, qui avait un peu oublié le bas-breton, ne put y rien comprendre. La dame paraissait donner à Marche-à- Terre des ordres multipliés. Cette courte conférence fut terminée par un geste impérieux de cette femme qui désignait au chouan les deux amants. Avant d'obéir, Marche-à-Terre jeta un dernier regard à Francine, qu'il semblait plaindre-, il aurait voulu lui parler, mais la Bretonne sut que le silence de son amant était imposé. La peau rude et tannée de cet homme parvint à se plisser sur son front, et ses sourcils se rapprochèrent violemment. Résistait-il à l'ordre renouvelé de tuer mademoiselle de Verneuil? Celte
grimace le rendit sans doute plus hideux à madame du Gua, mais l'éclair de ses yeux devint presque doux pour Francine, qui, devinant par ce regard qu'elle pourrait faire plier l'énergie de ce sauvage sous sa volonté de femme, espéra régner encore, après Dieu, sur ce cœur grossier.
Le doux, entretien de Marie fut interrompu par madame du Gua, , qui vint la prendre en criant comme si quelque danger la menaçait; mais elle voulait uniquement laisser l'un des membres du comité royaliste d'Âlençon, qu'elle reconnut, libre de parler à l'émigré.
— Défiez-vous de la fille que vous avez rencontrée à Thôtel des Trois Maures!
Après avoir dit cette phrase à l'oreille du jeune homme, le chevalier de Valois, qui montait un petit cheval breton, disparut dans les genêts d'où il venait de sortir. En ce moment, le feu de l'escarmouche roulait avec une étonnante vivacité, mais sans que les deux partis en vinssent aux mains.
— Mon adjudant, ne serait-ce pas une fausse attaque pour enlever nos voyageurs et leur imposer une rançon?... dit la Clef-dcs- Cœurs.
— Tu as les pieds dans leurs souliers, ou le diable m'emporte! répondit Gérard en volant sur la route.
En ce moment, le feu des chouans se ralentit, car la communication faite au chef par le chevalier était le seul but de leur escarmouche. Merle, qui les vit se sauvant en petit nombre à travers les haies, ne jugea pas à propos de s'engager dans une lutte inutilement dangereuse. Gérard, en deux mots, fit reprendre à l'escorte sa position sur le chemin, et se remit en marche sans avoir essuyé de perte. Le capitaine put offrir la main à mademoiselle de Verneuil pour remonter en voiture, car le gentilhomme resta comme frappé de la foudre. La Parisienne, étonnée, monta sans accepter la politesse du républicain; elle tourna la tête vers son amant, le vit immobile, et fut stupéfaite du changement subit que les mystérieuses paroles du cavalier venaient d'opérer en lui. Le jeune émigré revint lentement, et son attitude décelait un profond sentiment de dégoût.
— IS'avais-je pas raison? dit à l'oreille du jeune liomine madame du Gua en le ramenant à la voiture; nous sommes certes entre les
lie SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
mains d'une créature avec laquelle on a trafiqué de votre tête; mais, puisqu'elle est assez sotte pour s'amouracher de vous, au lieu de faire son métier, n'allez pas vous conduire en enfant, et feignez de l'aimer jusqu'à ce que nous ayons gagné la Vivetière... Une fois là!... — Mais l'aimerait-il donc déjà?... se dit-elle en voyant le jeune homme à sa place, dans l'attitude d'un homme endormi. La calèche roula sourdement sur le sable de la route. Au premier regard que mademoiselle de Verneuil jeta autour d'elle, tout lui parut avoir changé. La mort se glissait déjà dans son amour. Ce n'était peut-être que des nuances; mais, aux yeux de toute femme qui aime, ces nuances sont aussi tranchées que de vives couleurs. Francine avait compris, par le regard de Marche-à-Terre, que le destin de mademoiselle de Verneuil, sur laquelle elle lui avait ordonné de veiller, était entre d'autres mains que les siennes, et offrait un visage pâle, sans pouvoir retenir ses larmes quand sa maîtresse la regardait. La dame inconnue cachait mal sous de faux sourires la malice d'une vengeance féminine, et le subit changement que son obséquieuse bonté pour mademoiselle de Verneuil introduisit dans son maintien, dans sa voix et sa physionomie, était de nature à donner des craintes à une personne perspicace. Aussi mademoiselle de Verneuil frissonna-t-elle par instinct en se demandant :
— Pourquoi frissonné-je?... C'est sa mère.
Mais elle trembla de tous ses membres en se disant tout à coup :
— Est-ce bien sa mère?
Elle vit un abîme, qu'un dernier coup d'œil jeté sur l'inconnu acheva d'éclairer.
— Cette femme l'aime! pensa-t-elle. Mais pourquoi m' accabler de prévenances, après m'avoir témoigné tant de froideur? Suis-je perdue? Aurait-elle peur de moi?
Quant au gentilhomme, il pâlissait, rougissait tour à tour, et gardait une attitude calme en baissant les yeux pour dérober les étranges émotions qui l'agitaient. Une compression violente détruisait la gracieuse courbure de ses lèvres, et son teint jaunissait sous les efforts d'une orageuse pensée. Mademoiselle de Verneuil ne pouvait même plus deviner s'il y avait encore de l'amour dans sa fureur. Le chemin, flanqué de bois en cet endroit, devint
sombre et empêcha ces muets acteurs de s'interroger des yeux. Le murmure du vent, le bruissement des touffes d'arbres, le bruit des pas mesurés de l'escorte donnèrent à cette scène ce caractère solennel qui accélère les battements du cœur. Mademoiselle de Verneuil ne pouvait pas chercher en vain la cause de ce changement. Le souvenir de Corentin passa comme un éclair et lui apporta Timage de sa véritable destinée, qui lui apparut tout à coup. Pour la première fois depuis la matinée, elle réfléchit sérieusement à sa situation. Jusqu'en ce moment, elle s'était laissée aller au bonheur d'aimer, sans penser ni à elle ni à l'avenir. Incapable de supporter plus longtemps ses angoisses, elle chercha, elle attendit, avec la douce patience de l'amour, un des regards du jeune homme, et le supplia si vivement, sa pâleur et son frisson eurent une éloquence si pénétrante, qu'il chancela; mais la chute n'en fut que plus complète.
— Souffririez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.
Cette voix dépouillée de douceur, la demande elle-même, le regard, le geste, tout servit à convaincre la pauvre fille que les événements de cette journée appartenaient à un mirage de l'âme qui se dissipait alors comme ces nuages à demi formés que le vent emporte.
— Si je souffre?... répondit-elle en riant forcément; j'allais vous faire la même question.
— Je croyais que vous vous entendiez, dit madame du Gua avec une fausse bonhomie.
Ni le gentilhomme ni mademoiselle de Verneuil ne répondirent. La jeune fille, doublement outragée, se dépita de voir sa puissante beauté sans puissance. Elle savait pouvoir apprendre au moment où elle le voudrait la cause de cette situation ; mais, peu curieuse de la pénétrer, pour la première fois, peut-être, une femme recula devant un secret. La vie humaine est tristement fertile en situations où, par suite soit d'une méditation trop forte, soit d'une catastrophe, nos idées ne tiennent plus à rien, sont sans substance, sans point de départ, où le présent ne trouve plus de liens pour se rattacher au passé, ni dans l'avenir. Tel fut l'état de mademoiselle de Verneuil. Penchée dans le fond de la voiture, elle y resta comme un arbuste déraciné. Muette et souffrante, elle ne regarda plus
personne, s'enveloppa de sa douleur, et demeura avec tant de volonté dans le monde inconnu où se réfugient les malheureux, qu'elle ne vit plus rien. Des corbeaux passèrent en croassant audessus d'eux; mais, quoique, semblable à toutes lésâmes fortes, elle eût un coin du cœur pour les superstitions, elle n'y fit aucune attention. Les voyageurs cheminèrent quelque temps en silence.
— Déjà séparés! se disait mademoiselle de Verneuil. Cependant, rien autour de moi n'a parlé. Serait-ce Corentin? Ce n'est pas son intérêt. Qui donc a pu se lever pour m'accuser? A peine aimée, voici déjà l'horreur de l'abandon. Je sème l'amour et je recueille le mépris. Il est donc dans ma destinée de toujours voir le bonheur et de toujours le perdre!
Elle sentit alors dans son cœur des troubles inconnus, car elle aimait réellement et pour la première fois. Cependant, elle ne s'était pas tellement livrée, qu'elle ne pût trouver des ressources contre sa douleur dans la fierté naturelle à une femme jeune et belle. Le secret de son amour, ce secret souvent gardé dans les tortures, ne lui était pas échappé. Elle se releva et, honteuse de donner la mesure de sa passion par sa silencieuse souffrance, elle secoua la tête par un mouvement de gaieté, montra un visage ou plutôt un masque riant, puis elle força sa voix pour en déguiser raltération.
— Où sommes-nous? demanda-t-elle au capitaine Merle, qui se tenait toujours à une certaine distance de la voiture.
^=- A trois lieues et demie de Fougères, mademoiselle.
«— Nous allons donc y arriver bientôt? lui dit-elle pour l'encourager à lier une conversation où elle se promettait bien de témoigner quelque estime au jeune capitaine.
— Ces lieues-là, répliqua Merle tout joyeux, ne sont pas larges; seulement, elles se permettent dans ce pays-ci de ne jamais finir. Lorsque vous serez sur le plateau de la côte que nous gravissons, vous apercevrez une vallée semblable à celle que nous allons quitter, et à l'horizon vous pourrez alors voir le sommet de la Pèlerine. Plaise à Dieu que les chouans ne veuillent pas y prendre leur revanche! Or, vous concevez qu'à monter et descendre ainsi, l'on n'avance guère. De la Pèlerine, vous découvrirez encore...
A ce mot, l'émigré tressaillit pour la seconde fois, mais si légè-
Tement, que mademoiselle de Verneuil fut seule à remarquer ce tressaillement.
— Qu'est-ce donc que cette Pèlerine? demanda vivement la jeune fille en interrompant le capitaine, engagé dans sa topographie bretonne.
— C'est, répondit Merle, le sommet d'une montagne qui donne son nom à la vallée du Maine, dans laquelle nous allons entrer, et qui sépare cette province de la vallée du Couësnon, à l'extrémité de laquelle est située Fougères, la première ville de Bretagne. Noug nous y sommes battus, à la fin de vendémiaire, contre le Gars et ses brigands. Nous emmenions des conscrits, qui, pour ne pas quitter leur pays, ont voulu nous tuer sur la limite; mais Hulot est un rude chrétien qui leur a donné...
— Alors, vous avez dû voir le Gars? demanda-t-elle. Quel homme est-ce ?...
Ses yeux perçants et malicieux ne quittèrent pas la figure du faux vicomte de Bauvan.
— Oh! mon Dieu! mademoiselle, répondit Merle toujours interrompu, il ressemble tellement au citoyen du Gua, que, s'il ne portait pas l'uniforme de l'École polytechnique, je gagerais que c'est lui.
Mademoiselle de Verneuil regarda fixement le froid et immobile jeune homme qui la dédaignait, mais elle ne vit rien en lui qui pût trahir un sentiment de crainte ; elle l'instruisit par un sourire amer de la découverte qu'elle faisait en ce moment du secret si traîtreusement gardé par lui; puis, d'une voix railleuse, les narines enllées de joie, la tête de côté pour examiner le gentilhomme et voir Merle tout à la fois, elle dit au républicain :
— Ce chef-là, capitaine, donne bien des inquiétudes au premier consul. 11 a de la hardiesse, dit-on; seulement, il s'aventure dans certaines entreprises comme un étourneau, surtout auprès des femmes.
— Nous comptons bien là-dessus, répondit le capitaine, pour solder notre compte avec lui. Si nous le tenons seulement deux heures, nous lui mettrons un peu de plomb dans la tête. S'il nous rencontrait, le Coblentz en ferait autant de nous, et nous mettrait •à l'ouibre; ainsi, par j3 an'...
— Oh ! dit l'émigré, nous n'avons rien à craindre! Vos soldatsn'iront pas jusqu'à la Pèlerine, ils sont trop fatigués, et, si vous y consentez, ils pourront se reposer à deux pas d'ici. Ma mère descend à la Vivetière, et en voici le chemin, à quelques portées de fusil. Ces deux dames voudront s'y reposer, elles doivent être lasses ' d'être venues, d'une seule traite, d'Alençon ici. — Et, puisque mademoiselle, dit-il avec une politesse forcée en se tournant vers sa maîtresse, a eu la générosité de donner à notre voyage autant de sécurité que d'agrément, elle daignera peut-être accepter à souper chez ma mère? — Enfin, capitaine, ajouta-t-il en s'adressant à Merle, les temps ne sont pas si malheureux, qu'il ne puisse se trouver encore à la Vivetière une pièce de cidre à défoncer pour vos. hommes. Allez, le Gars n'y aura pas tout pris; du moins, ma mère le croit...
— Votre mère?... fit mademoiselle de Verneuil en interrompant avec ironie et sans répondre à la singulière invitation qu'on lui faisait.
— Mon âge ne vous semble donc plus croyable ce soir, mademoiselle? répondit madame du Gua. J'ai eu le malheur d'être mariée fort jeune, j'ai eu mon fils à quinze ans...
— ÎSe vous trompez-vous pas, madame? ne serait-ce pas à trente? Madame du Gua pâlit en dévorant ce sarcasme, elle aurait voulu
pouvoir se venger, et se trouvait forcée de sourire, car elle désira reconnaître à tout prix, même à de plus cruelles épigrammes, le sentiment dont la jeune fille était animée; aussi feignit-elle de nel'avoir pas comprise.
— Jamais les chouans n'ont eu de chef plus cruel que celui-là, s'il faut ajouter foi aux bruits qui courent sur lui? dit-elle en s'adressant à la fois à Francine et à sa maîtresse.
— Oh! pour cruel, je ne crois pas, répondit mademoiselle de Verneuil; mais il sait mentir et me semble fort crédule : un chef de parti ne doit être le jouet de personne.
— Vous le connaissez? demanda froidement le jeune émigré.
— Non, lépliqua-t-ellc en lui lançant un regard de mépris, je croyais le connaître...
— Oh! mademoiselle, c'est décidément un malin! reprit le capitaine en hochant la tète et donnant, par un geste expressif, la phy-
sîonomîe particulière que ce mot avait alors et qu'il a perdue depuis. Ces vieilles familles poussent quelquefois de vigoureuxrejetons. Il revient d'un pays où les ci-devant n'ont pas eu, dit-on, toutes leurs aises; et les hommes, voyez-vous, sont comme les nèfles, ils mûrissent sur la paille. Si ce garçon-là est habile, il pourra nous faire courir longtemps. 11 a bien su opposer des compagnies légères à nos compagnies franches et neutraliser les efforts du gouvernement. Si l'on brûle un village aux royalistes, il en fait brûler deux aux républicains. Il se développe sur une immense étendue, et nous force ainsi à employer un nombre considérable de troupes dans un moment où nous n'en avons pas de trop!... Oh ! il entend les affaires.
— 11 assassine sa patrie! dit Gérard d'une voix forte en interrompant le capitaine.
— Mais, répliqua le gentilhomme, si sa mort délivre le pays,, fusillez-le donc bien vite.
Puis il sonda par un regard l'âme de mademoiselle de Verneuil^ et il se passa entre eux une de ces scènes muettes dont la langue ne peut reproduire que très-imparfaitement la vivacité dramatique et la fugitive finesse. Le danger rend intéressant. Quand il s'agit de mort, le criminel le plus vil excite toujours un peu de pitié. Or^ quoique mademoiselle de Verneuil fût alors certaine que l'amant qui la dédaignait était ce chef dangereux, elle ne voulait pas encore s'en assurer par son supplice; elle avait une tout autre curiosité à satisfaire. Elle préféra donc douter ou croire selon sa passion, et se mit à jouer avec le péril. Son regard, empreint d'une perfidie moqueuse, montrait les soldats au jeune chef d'un air de triomphe: en lui présentant ainsi l'image de son danger, elle se plaisait à lui faire durement sentir que sa vie dépendait d'un seul mot, et déjà ses lèvres paraissaient se mouvoir pour le prononcer. Semblable à un sauvage d'Amérique, elle interrogeait les fibres du visage de soa ennemi lié au poteau, et brandissait le casse-tête avec grâce, savourant une vengeance tout innocente, et punissant comme une maîtresse qui aime encore.
— Si j'avais un (ils comme le vôtre, madame, dit-elle à l'étrangère visiblement épouvantée, je porterais son deuil le jour où je l'aurais livré aux dangers.
Elle ne reçut point de réponse. Elle tourna vingt fois la tête vers les officiers et la retourna brusquement vers madame du Gua, sans surprendre entre elle et le Gars aucun signe secret qui pût lui confirmer une intimité qu'elle soupçonnait et dont elle voulait douter. Une femme aime tant à hésiter dans une lutte de vie et de mort, quand elle tient l'arrêt! Le jeune général souriait de l'air le plus calme, et soutenait sans trembler la torture que mademoiselle de Verneuil lui faisait subir; son attitude et l'expression de sa pliysionomie annonçaient un homme insouciant des dangers auxquels il s'était soumis, et parfois il semblait lui dire : « Voici l'occasion de venger votre vanité blessée, saisissez-la! Je serais au désespoir de revenir de mon mépris pour vous. » Mademoiselle de Verneuil se mit à examiner le chef de toute la hauteur de sa position avec une impertinence et une dignité apparentes, car, au fond de son cœur, elle en admirait le courage et la tranquillité. Joyeuse de découvrir que son amant portait un vieux titre, dont les privilèges plaisent à toutes les femmes, elle éprouvait quelque plaisir à le rencontrer dans une situation où, champion d'une cause ennoblie par le malheur, il luttait avec toutes les facultés d'une âme forte contre une république tant de fois victorieuse, et de le voir aux prises avec le danger, déployant cette bravoure si puissante sur le cœur des femmes; elle le mit vingt fois à l'épreuve, en obéissant peutêtre à cet instinct qui porte la femme à jouer avec sa proie comme le chat joue avec la souris qu'il a prise.
— En vertu de quelle loi condamnez-vous donc les chouans à mort? demanda-t-elle à Merle,
— Mais, celle du 1Z| fructidor dernier, qui met hors la loi les départements insurgés et y institue des conseils de guerre, répondit le républicain.
— A quoi dois-je maintenant l'honneur d'attirer vos regards? dit-elle au jeune chef qui l'examinait attentivement.
— A un sentiment qu'un galant homme ne saurait exprimer à quelque femme que ce puisse être, répondit le marquis de Monlauran à voix basse, en se penchant vers elle. — 11 fallait, dit-il à haute voix, vivre en ce temps pour voir des filles faisant l'office du bourreau, et enchérissant sur lui par la manière dont elles jouent avec la hache...
Elle regarda Montauran fixement; puis, ravie d'être insultée par cet homme au moment où elle en tenait la vie entre ses mains, elle lui dit à l'oreille, en riant avec une douce malice :
— Vous avez une trop mauvaise tête, les bourreaux n'en voudraient pas, je la garde.
Le marquis , stupéfait , contempla pendant un moment cette inexplicable fille, dont l'amour triomphait de tout, même des plus piquantes injures, et qui se vengeait par le pardon d'une offense ■que les femmes ne pardonnent jamais. Ses yeux furent moins sévères, moins froids, et même une expression de mélancolie se glissa dans ses traits. Sa passion était déjà plus forte qu'il ne le croyait lui-même. Mademoiselle de Verneuil, satisfaite de ce faible gage d'une réconciliation cherchée, regarda le chef tendrement, lui jeta un sourire qui ressemblait à un baiser; puis elle se pencha dans le fond de la voilure, et ne voulut plus risquer l'avenir de ce drame de bonheur, croyant en avoir rattaché le nœud par ce sourire. Elle était si belle! elle savait si bien triompher des obstacles €n amour! elle était si fort habituée à se jouer de tout, à marcher au hasard! elle aimait tant l'imprévu et les orages de la vie!
Bientôt, par l'ordre du marquis, la voiture quitta la grande route €t se dirigea vers la Vivetière, à travers un chemin creux encaissé de hauts talus plantés de pommiers qui en faisaient plutôt un fossé qu'une route. Les voyageurs laissèrent les bleus gagner lentement à leur suite le manoir dont les faîtes grisâtres apparaissaient et disparaissaient tour à tour entre les arbres de cette route, où quelques soldats restèrent occupés à disputer leurs souliers à sa forte argile.
— Cela ressemble furieusement au chemin du paradis! s'écria Beau-Pied.
Grâce à l'expérience du postillon, mademoiselle de Verneuil ne (arda pas à voir le château de la Vivetière. Cette maison, située sur la croupe d'une espèce de promontoire, était enveloppée par deux étangs profonds qui ne permettaient d'y arriver qu'en suivant une étroite chaussée. La partie de cette péninsule où se trouvaient les habitations et les jardins était protégée à une certaine distance, derrière le château, par un large fossé où se déchargeait l'eau s;iperflue des étangs avec lesquels il communiquait» et formait
ainsi réellement une île presque inexpugnable, retraite précieuse pour un chef qui ne pouvait être surpris que par trahison. En en« tendant crier les gonds rouilles de la porte et en passant sous la voùle en ogive d'un portail ruiné par la guerre précédente, mademoiselle de Verneuil avança la tête. Les couleurs sinistres du tableau qui s'offrit à ses regards effacèrent presque les pensées d'amour et de coquetterie entre lesquelles elle se berçait. La voilure entra dans une grande cour presque carrée et fermée par les rives abruptes des étangs. Ces berges sauvages, baignées par des eaux couvertes de grandes taches vertes, avaient pour tout ornement des arbres aquatiques dépouillés de feuilles, dont les troncs rabougris, les têtes énormes et chenues, élevées au-dessus des roseaux et des broussailles, ressemblaient à des marmousets grotesques. Ces haies disgracieuses parurent s'animer et parler quand les grenouilles les désertèrent en coassant, et que des poules d'eau» réveillées par le bruit de la voiture, volèrent en barbotant sur H surface des étangs. La cour, entourée d'herbes hautes et flétries, d'ajoncs, d'arbustes nains ou parasites, excluait toute idée d'ordre et de splendeur. Le château semblait abandonné depuis longtemps. Les toits paraissaient plier sous le poids des végétations qui y croissaient. Les murs, quoique construits de ces pierres schisteuses et solides dont abonde le sol, offraient de nombreuses lézardes où lelierre attachait ses griffes. Deux corps de bâtiments réunis en équerre à une haute tour, et qui faisaient face à l'étang, composaient tout le château, dont les portes et les volets pendants et pourris, les balustrades rouillées, les fenêtres ruinées paraissaient devoir tomber au premier souffle d'une tempête, La bise sifllait alors à travers ces ruines, auxquelles la lune prêtait, par sa lumière indécise, le caractère et la physionomie d'un grand spectre. 11 faut avoir vu les couleurs de ces pierres granitiques grises et bleues, mariées aux schistes noirs et fauves, pour savoir combien est vraiel'image que suggérait la vue de cette carcasse vide et sombre. Ses pierres disjointes, ses croisées sans vitres, sa tour à créneaux, ses toits à jour lui donnaient tout à fait l'air d'un squelette; et les oiseaux de proie qui s'envolèrent en criant ajoutaient un trait de plus à cette vague ressemblance. Quelques hauts sapins plantés derrière la maison balançaient au-dessus des toits leur feuillage-
sombre, et quelques ifs, taillés pour en décorer les angles, l'encadraient de tristes festons, semblables aux tentures d'un convoi. Enfin, la forme des portes, la grossièreté des ornements, le peu d'ensemble des constructions, tout annonçait un de ces manoirs féodaux dont s'enorgueillit la Bretagne, avec raison peut-être, car ils forment sur cette terre gaélique une espèce d'histoire monumentale des temps nébuleux qui précèdent l'établissement de la monarchie. Mademoiselle de Verneuil , dans l'imagination de laquelle le mot de château réveillait toujours les formes d'un type convenu, frappée de la physionomie funèbre de ce tableau, sauta légèrement hors de la calèche, et le contempla toute seule avec terreur, en songeant au parti qu'elle devait prendre. Francine entendit pousser à madame du Gua un soupir de joie en se trouvant ^lors de l'atteinte des bleus, et une exclamation involontaire lui échappa quand le portail fut fermé et qu'elle se vit dans cette espèce de forteresse naturelle. Montauran s'était vivement élancé vers mademoiselle de Verneuil en devinant les pensées qui la préoccupaient.
— Ce château, dit-il avec une légère tristesse, a été ruiné par la guerre, comme les projets que j'élevais pour notre bonheur l'ont été par vous.
— Et comment? demanda-t-elle toute surprise.
— Êtes- vous une jeune femme belle, noble et spirituelle! dit-il avec un accent d'ironie en lui répétant les paroles qu'elle lui avait €i coquettement prononcées dans leur conversation sur la route.
— Qui vous a dit le contraire?
— Des amis dignes de foi, qui s'intéressent à ma sûreté et veillent à déjouer les trahisons.
— Des trahisons! dit-elle d'un air moqueur. Alençon et Hulol sont-ils donc déjà si loin? Vous n'avez pas de mémoire, un défaut •dangereux pour un chef de parti! — Mais, du moment que des amis, ajouta-t-elle avec une rare impertinence, régnent si puissamment dans votre cœur, gardez vos amis. Rien n'est comparable aux plaisirs de l'amitié. Adieu ! ni moi ni les soldats de la République, nous n'entrerons ici.
Elle s'élança vers le portail par un mouvement de fierté blessée et de dédain, mais elle déploya dans sa démarche une noblesse et
i26 SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
.un desespoir qui changèrent toutes les idées du marquis, à qui il en coûtait trop de renoncer à ses désirs pour qu'il ne fût pasimprudent et crédule. Lui aussi aimait déjà. Ces deux amants n'avaient donc envie ni l'un ni l'autre de se quereller longtemps. . — Ajoutez un mot et je vous crois, dit-il d'une voix suppliante.
— Un mot? reprit-elle avec ironie en serrant ses lèvres, un mol? Pas seulement un geste!
— Au moins grondez-moi, demanda-t-il en essayant de prendre une main qu'elle retira; si toutefois vous osez bouder un chef de rebelles, maintenant aussi défiant et sombre qu'il était joyeux et confiant naguère.
.Marie ayant regardé le marquis sans colère, il ajouta :
— Vous avez mon secret, et je n'ai pas le vôtre.
A ces mots, le front d'albâtre sembla devenu brun. Marie jeta un regard d'humeur au chef et répondit :
— Mon secret?... jamais!
En amour, chaque parole, chaque coup d'oeil a son éloquence du moment; mais, là, mademoiselle de Verneuil n'exprima rien de précis, et, quelque habile que fût Montauran, le secret de cette exclamation resta impénétrable, quoique la voix de cette femme eût trahi des émotions peu ordinaires, qui durent vivement piquer sa curiosité.
— Vous avez, reprit-il, une plaisante manière de dissiper les soupçons.
— En conservez-vous donc? demanda-t-elle en le toisant des yeux comme si elle lui eût dit : « Avez-vous quelques droits sur moi? »
— Mademoiselle, répondit le jeune homme d'un air soumis et ferme, le pouvoir que vous exercez sur les troupes républicaines, cette escorte...
— Ah! vous m'y faites penser. Mon escorte et moi, lui demandat-elle avec une légère ironie, vos protecteurs enfin, seront-ils en sûreté ici?
— Oui, foi de gentilhomme! Qui que vous soyez, vous et les vôtres, vous n'avez rien à craindre chez moi.
Ce serment fut prononcé par un mouvement si loyal et si généreux, que mademoiselle de Verneuil dut avoir une entière sécurité
LES CHOUANS. m
sur le sort des républicains. Elle allait parler, quand l'arrivée de madame du Gua lui imposa silence. Cette dame avait pu entendre ou deviner une partie de la conversation des deux amants, et ne concevait pas de médiocres inquiétudes en les apercevant dans une position qui n'accusait plus la moindre inimitié. En voyant cette femme, le marquis offrit la main à mademoiselle de Verneuil, et s'avança vers la maison avec vivacité comme pour se défaire d'une^ importune compagnie.
— Je les gêne! se dit l'inconnue en restant immobile à sa place.
Elle regarda les deux amants réconciliés s'en allant lentement vers le perron, où ils s'arrêtèrent pour causer aussitôt qu'ils eurent mis entre elle et eux un certain espace.
— Oui, oui, je les gêne! reprit-elle en se parlant à elle-même; mais dans peu cette créature-là ne me gênera plus; l'étang sera, pardieu! son tombeau. — Ne tiendrai-je pas bien ta parole de gentilhomme? une fois sous cette eau, qu'a-t-on à craindre? n'y serat-elle pas en sûreté?
Elle regardait d'un œil fixe le miroir calme du petit lac de droite, quand tout à coup elle entendit bruire les ronces de la berge et aperçut au clair de la lune la flgure de Marche-à-Terre, qui se dressa par-dessus la noueuse écorce d'un vieux saule. 11 fallait connaître le chouan pour le distinguer au milieu de cette assemblée de truisses ébranchées, parmi lesquelles la sienne se confondait si facilement. Madame du Gua jeta d'abord autour d'elle un regard de défiance; elle vit le postillon conduisant ses chevaux à une écurie située dans celle des deux ailes du château qui faisait face à la rive où Marche-à-Terre était caché; Francine allait vers les deux amants, qui, dans ce moment, oubliaient toute la terre; alors, l'inconnue s'avança, mettant un doigt sur ses lèvres pour réclamer un profond silence; puis le chouan comprit, plutôt qu'il n'entendit, les paroles suivantes :
— Combien êtes-vous ici?
— Quatre-vingt-sept.
— Ils ne sont que soixante-cinq, je les ai comptés.
— Bien, répondit le sauvage avec une satisfaction farouche. Attentif aux moindres gestes de Francine, le chouan dispar'jt
v<28 SCÈNES DH LA VIE MILITAIRE.
•dans l'écorce du saule en la voyant se reiourner pour chercher des yeux l'ennemie sur laquelle elle veillait par instinct.
Sept ou huit personnes, attirées par le bruit de la voilure, se jïiontrèrent en haut du principal perron et s'écrièrent :
— C'est le Gars!... c'est lui, le voici !
A ces exclamations, d'autres hommes accoururent, et leur présence interrompit la conversation des deux amants. Le marquis de Monlauran s'avança précipitamment vers les gentilshommes, leur fit un signe impératif pour leur imposer silence, et leur indiqua le haut de l'avenue par laquelle débouchaient les soldats républicains. A l'aspect de ces uniformes bleus à revers rouges, si connus, •€t de ces baïonnettes luisantes, les conspirateurs étonnés s'écrièrent :
— Seriez-vous donc venu pour nous trahir?
— Je ne vous avertirais pas du danger, répondit le marquis en souriant avec amertume. — Ces bleus, reprit-il après une pause, forment l'escorte de cette jeune dame, dont la générosité nous a miraculeusement délivrés d'un péril auquel nous avons failli succomber dans une auberge d'Alençon. ISous vous conterons cette aventure. Mademoiselle et son escorte sont ici sur ma parole, et doivent être reçus en amis.
Madame du Gua et Francine étaient arrivées jusqu'au perron, le marquis présenta galamment la main à mademoiselle de Verneuil, le groupe de gentilshommes se partagea en deux haies pour les laisser passer, et tous essayèrent d'apercevoir les traits de l'inconnue; car madame du Gua avait déjà rendu leur curiosité plus vive en leur faisant quelques signes à la dérobée. Mademoiselle de Verneuil vit dans la première salle une grande table parfaitement servie et préparée pour une vingtaine de convives. Cette salle à manger communiquait à un vaste salon où l'assemblée se trouva bientôt réunie. Ces deux pièces étaient en harmonie avec le spectacle de destruction qu'offraient les dehors du château. Les boiseries de noyer poli, mais de formes rudes et grossières, saillantes, mal travaillées, étaient disjointes et semblaient près de tomber. Leur couleui sombre ajoutait encore à la tristesse de ces salles sans glaces ni rideaux, où quelques meubles séculaires et en ruine îi'narmonisaient avec cet ensemble de débris. Marie aperçut des
cartes géographiques, et des plans déroulés sur une grande table; puis, dans les angles de l'appartement, des armes et des carabines amoncelées. Tout tém-ignait d'une conférence importante entre les chefs des Vendéens et ceux des chouans. Le marquis conduisit mademoiselle de Verneuil à un immense fauteuil vermoulu qui se trouvait auprès de la cheminée, et Francine vint se placer derrière sa maîtresse en s'appujant sur le dossier de ce meuble antique.
— Vous me permettrez bien de faire un moment le maître de maison? dit le marquis en quittant les deux étrangères pour se mêler aux groupes formés par ses hôtes.
Francine vit tous les chefs, sur quelques mots de Montauran, s'empressant de cacher leurs armes, les cartes et totii ce qui pouvait éveiller les soupçons des officiers lépublicains; quelques-uns quittèrent de larges ceintures de peau contenant des pistolets et des couteaux de chasse. Le marquis recommanda la plus grande discrétion, et sortit en s'excusant sur la nécessité de pourvoir à la réception des hôtes gênants que le hasard lui donnait. Mademoiselle de Verneuil, qui avait levé ses pieds vers le feu en s'occupant à les chauffer, laissa partir Montauran sans retourner la tête, et trompa l'attente des assistants, qui tous désiraient la voir. Seule, Francine fut donc téuioin du changement que produisit dans l'assemblée le départ du jeune chef. Les gentilshommes se groupèrent autour de la dame inconnue, et, pendant la sourde conversation qu'elle tint avec eux, il n'y en eut pas un qui ne regardât à plusieurs reprises les deux étrangères.
— Vous connaissez Montauran! leur disait-elle, il s'est amouraché en un moment de cette fille, et vous comprenez bien que, dans ma bouche, les meilleurs avis lui ont été suspects. Les amis que nous avons à Paris, MM. de Valois et d'Esgrignon d'Alençon, tous l'ont prévenu du piège qu'on veut lui tendre en lui jetant à la tête une créature, et il se coiffe de la première qu'il rencontre; d'une fille qui, suivant les renseignements que j'ai fait prendre, s'empare d'un grand nom pour le souiller, qui..., etc., etc.
Cette dame, dans laquelle on a pu reconnaître la femme qui décida l'attaque de la turgotine, conservera désormais dans cette histoire le nom qui lui servit à échapper aux dangers de son passage par Alençon. La publication du vrai nom ne pourrait qii'offenxii. 9
no SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
ser une noble famille, déjà profondément affligée par les écarts de cette jeune dame, dont la destinée a d'ailleurs été le sujet d'une autre Scène. Bientôt, l'attitude de curiosité que prit l'assemblée devint impertinente c presque hostile. Quelques exclamations assez dures parvinrent à l'oreille de P'rancine, qui, après avoir dit on mot à sa maîtresse, se réfugia dans l'embrasure d'une croisée. Marie se leva, se tourna vers le groupe insolent, y jeta quelques regards pleins de dignité, de mépris même. Sa beauté, l'élégance de ses manières et sa fierté changèrent tout à coup les dispositions de ses ennemis et lui valurent un murmure flatteur qui leur échappa. Deux ou trois hommes, dont l'extérieur trahissait les habitudes de politesse et de galanterie qui s'acquièrent dans la sphère élevée des cours, s'approchèrent de Marie avec bonne grâce; sa décence leur imposa le respect, aucun d'eux n'osa lui adresser la parole, et, loin d'être accusée par eux, ce fut elle qui sembla les juger. Les chefs de cette guerre entreprise pour Dieu et le roi ressemblaient bien peu aux portraits de fantaisie qu'elle s'était plu à tracer. Cette lutte, véritablement grande, se rétrécit et prit des proportions mesquines quand elle vit, sauf deux ou trois figures vigoureuses, ces gentilshommes de province, tous dénués d'expression et de vie. Après avoir fait de la poésie, Marie tomba tout à coup dans le vrai. Ces physionomies paraissaient annoncer d'abord plutôt un besoin d'intrigue que l'amour de la gloire; l'intérêt mettait bien réellement à tous ces gentilshommes les armes à la main ; mais, s'ils devenaient héroïques dans l'action, là ils se montraient à nu. La perte de ses illusions rendit mademoiselle de Verneuil injuste et l'empêcha de reconnaître le dévouement vrai qui fit plusieurs de ces hommes .si remarquables. Cependant, la plupart d'entre eux montraient des manières communes. Si quelques têtes originales se faisaient distinguer entre les autres, elles étaient rapetissées par les formules et par l'étiquette de l'aristocratie. Si Marie accorda généralement de la finesse et de l'esprit à ces hommes, elle trouva chez eux une absence complète de cette simplicité, de ce grandiose auxquels lestriomphes et les hommes de la République l'habituaient. Cette assemblée nocturne, au milieu de ce vieux castel en ruine et sous ces ornements contournés assez bien assortis aux figures, R fit sourire, elle voulut y voir un tableau symbolique de la mo-
LES CHOUAiNS. <3i
îiarchie. Elle pensa bientôt avec délices qu'au moins le marquis jouait le premier rôle parmi ces gens, dont !e seul mérite, pour elle, était de se dévouer à une cause perdue. Elle dessina la figure de son amant sur cette masse, se plut à l'en faire ressortir, et ne vit plus dans ces figures maigres et grêles que les instruments de ses nobles desseins. En ce moment, les pas du marquis retentirent dans la salle voisine. Tout à coup, les conspirateurs se séparèrent en plusieurs groupes, et les chuchotements cessèrent. Semblables à des écoliers qui ont comploté quelque malice en l'absence ■de leur maître, ils s'empressèrent d'affecter l'ordre et le silence. Montauran entra, Marie eut le bonheur de l'admirer au milieu de ces gens, parmi lesquels il était le plus jeune, le plus beau, le premier. Comme un roi dans sa cour, il alla de groupe en groupe, distribua de légers coups de tête, des serrements de main, des regards, des paroles d'intelligence ou de reproche, en faisant son métier de chef de parti avec une grâce et un aplomb difficiles à supposer dans ce jeune homme, d'abord accusé par elle d'étourderie. La présence du marquis mit un terme à la curiosité qui s'était attachée à mademoiselle de Verneuil ; mais, bientôt, les méchancetés de madame du Gua produisirent leur effet. Le baron du Guénic, surnommé Vlntimé, qui, parmi tous ces hommes rassemblés par de graves intérêts, paraissait autorisé par son nom et par son rang à traiter familièrement Montauran, le prit par le bras et l'emmena dans un coin.
— Écoute, mon cher marquis, lui dit-il, nous te voyons tous avec peine sur le point de faire une insigne folie.
— Qu'entends-tu par ces paroles?
— Mais sais-tu bien d'où vient cette fille, qui elle est réellement, et quels sont ses desseins sur toi?
— Mon cher l'Intimé, entre nous soit dit, demain matin, ma fantaisie sera passée.
— D'accord; mais, si celte créature te livre avant le jour?...
— Je te répondrai quand tu m'auras dit pourquoi elle ne l'a pas déjà fait, répliqua Montauran, qui prit par badinage un air d'j fatuité.
— Mais, si tu lui plais, elle ne veut peut-être pas te trahir avant que sa fantaisie, à elle, suit passée.
— Mon cher, regarde cette charmante fille, étudie ses manières-, €t ose dire que ce n'est pas une femme de distinction! Si elle jetail sur toi des regards favorables, ne sentirais-tu pas, au fond de ton âme, quelque respect pour elle? Certaine dame vous a déjà prévenus contre cette personne; mais, après ce que nous nous sommes dit l'un à l'autre, si c'était une de ces créatures perdues dont nous ont parlé nos amis, je la tuerais....
— Croyez-vous, dit madame du Gua, qui intervint, Fouché assezbête pour vous envoyer une fille prise au coin d'une rue? il a proportionné les séductions à votre mérite. Mais, si vous êtes aveugle, vos amis auront les yeux ouverts pour veiller sur vous.
— Madame, répondit le Gars en lui dardant des regards de colère, songez à ne rien entreprendre contre cette personne, nicontre son escorte, ou rien ne vous garantirait de ma vengeance. Je veux que mademoiselle soit traitée avec les plus grands égards et comme une femme qui m'appartient. Nous sommes, je crois, alliés aux Verneuil.
L'opposition que rencontrait le marquis produisit l'effet ordinaire que font sur les jeunes gens de semblables obstacles. Quoiqu'il eût, en apparence, traité fort légèrement mademoiselle de Verneuil et fait croire que sa passion pour elle était un caprice, il venait, par un sentiment d'orgueil, de franchir un espace immense. En avouant celte femme, il trouva son honneur intéressé à ce qu'elle fût respectée; il alla donc de groupe en groupe, assurant^ en homme qu'il eût été dangereux de froisser, que cette inconnue était réellement mademoiselle de Verneuil. Aussitôt, toutes lesrumeurs s'apaisèrent. Lorsque Montauran eut établi une espèce d'harmonie dans le salon et satisfait à toutes les exigences, il se rapprocha de sa maîtresse avec empressement et lui dit à voix basse :
— Ces gens-là m'ont volé un moment de bonheur.
— Je suis bien contente de vous avoir près de moi, répondit-elle en riant. Je vous préviens que je suis curieuse; ainsi, ne vous fatiguez pas trop de mes questions. Dites-moi d'abord qui est ce bonhomme qui porte une veste de drap vert?
— C'est le fameux major Brigaut, un homme du Marais, compagnon de feu Mercier, dit la Vendée.
— Mais qui est le gros ecclésiastique à face rubiconde avec lequel il cause maintenant de moi ? reprit mademoiselle de Vcrneuil.
— Vous voulez savoir ce qu'ils disent?
— Si je veux le savoir?... est-ce une question?
— Mais je ne pourrais vous en instruire sans vous offenser.
— Du moment que vous me laissez offenser sans tirer vengeance (des injures que je reçois chez vous, adieu, marquis! Je ne veux pas rester un moment ici. J'ai déjà des remords de tromper ces pauvres républicains, si loyaux et si confiants.
Elle fit quelques pas et le marquis la suivit.
— Ma chère Marie, écoutez-moi. Sur mon honneur, j'ai imposé silence à leurs méchants propos avant de savoir s'ils étaient faux ou vrais. Néanmoins, dans ma situation, quand les amis que nous avons dans les ministères à Paris m'ont averti de me défier de toute espèce de femme qui se trouverait sur mon chemin, en m'annonçant que Fouché voulait employer contre moi une Judith des rues, il est permis à mes meilleurs amis de penser que vous êtes trop belle pour être une honnête femme...
En parlant, le marquis plongeait son regard dans les yeux de mademoiselle de Verneuil, qui rougit et ne put retenir quelques pleurs.
— J'ai mérité ces injures, dit-elle. Je voudrais vous voir persuadé que je suis une méprisable créature et me savoir aimée;... alors, je ne douterais plus de vous. Moi, je vous ai cru quand vous me trompiez, et vous ne me croyez pas quand je suis vraie! Brisons là , monsieur, dit-elle en fronçant le sourcil et pâlissant comme une femme qui va mourir. Adieu.
Elle s'élança hors de la salle à manger par un mouvement de désespoir.
— Marie, ma vie est à vous! lui dit le jeune marquis à l'oreille. Elle s'arrêta, le regarda.
— Non, non, dit-elle, je serai généreuse. Adieu. Je ne pensais «n vous suivant, ni à mon passé ni à votre avenir, j'étais folle.
— Comment! vous me quittez au moment où je vous offre ma vie?...
— Vous l'offrez dans un moment de passion, de désir..
— Sans re^et, et pour toujours, dit-il.
Elle rentra. Pour cacher ses émotions, le marquis continua l'entretien ;
— Ce gros homme de qui vous me demandiez le nom est un homme redoutable, l'abbé Gudin, un de ces jésuites assez obstinés, assez dévoués peut-être pour rester en France malgré l'édit de 1763, qui les en a bannis. Il est le boute-feu de la guerre dans ces contrées et le propagateur de l'association religieuse dite du Sacré- Cœur. Habitué à se servir de la religion comme d'un instrument, il persuade à ses afTiliés qu'ils ressusciteront, et sait entretenir leur fanatisme par d'adroites prédications. Vous le voyez : il faut empl )yer les intérêts particuliers de chacun pour arriver à un grand bat. Là sont tous les secrets de la politique.
— Et ce vieillard encore vert, tout musculeux, dont la figure est si repoussante? Tenez, là, l'homme habillé avec les lambeaux d'une robe d'avocat?
— Avocat! il prétend au grade de maréchal de camp. ÎS'avez- VOIS pas entendu parler de Longuy?
— Ce serait lui! dit mademoiselle de Verneuil effrayée. Vousvous servez de ces hommes!
— Chut ! il peut vous entendre. Voyez-vous cet autre en conversation criminelle avec madame du Gua?...
— Ce! homme en noir qui ressemble à un juge?
— C'est un de nos négociateurs, la Billardière, fils d'un conseiller au parlement de Bretagne, dont le nom est quelque chos& comme Flamet; mais il a la confiance des princes.
— Et son voisin, celui qui serre en ce moment sa pipe de terre blanche, et qui appuie tous les doigts de sa main droite sur le panneau comme un pacant? dit mademoiselle de Verneuil en riant.
» — Vous l'avez, pardieu! deviné, c'est l'ancien garde-chasse du défunt mari de cette dame. Il commande une des compagnies que j'oppose aux bataillons mobiles. Lui et Marche-à-Terre sont peut-être les plus consciencieux serviteurs que le roi ait ici.
— M^\s elle, qui est-elle?
— Elit, répondit le marquis, elle est la dernière maîtresse qu'ait eue Charette, Elle possède une grande influence sur tout ce mord\
— Lui est-elle restée fidèle?
Pour toute réponse le marquis fit une petite moue dubitative.
— Et restimez-vous?
— Vous êtes efîectivement bien curieuse.
— Elle est mon ennemie, parce qu'elle ne peut plus être ma rivale, dit en riant mademoiselle de Verneuil; je lui pardonne ses erreurs passées, qu'elle me pardonne les miennes. — Et cet officier à moustaches?
— Permettez-moi de ne pas le nommer. Il veut se défaire du premier consul en l'attaquant à main armée? Qu'il réussisse ou non, vous le connaîtrez, il deviendra célèbre.
— Et vous êtes venu commander à de pareilles gens?... dit-elle avec horreur. Voilà les défenseurs du roi ! Où sont donc les gentilshommes et les seigneurs?...
— Mais, dit le marquis avec impertinence, ils sont répandus dans toutes les cours de l'Europe. Qui donc enrôle les rois, leurs cabinets, leurs armées, au service de la maison de Bourbon, et les lance sur cette République qui menace de mort toutes les monarchies et l'ordre social d'une destruction complète!...
— Ah ! répondit-elle avec une généreuse émotion, soyez désormais la source pure où je puiserai les idées que }e dois encore acquérir,... j'y consens. Mais laissez-moi penser que vous êtes le seul noble qui fasse son devoir en attaquant la France avec des Français, et non à l'aide de l'étranger. Je suis femme et sens que, si mon enfant me frappait dans sa colère, je pourrais lui pardonner; mais, s'il me voyait de sang-froid déchirée par un inconnu, je le regarderais comme un monstre.
— Vous serez toujours républicaine, dit le marquis en proie à une délicieuse ivresse excitée par les généreux accents qui le confirmaient dans ses présomptions.
— Républicaine? Non, je ne le suis plus. Je ne vous estimerais pas si vous vous soumettiez au premier consul, répliqua-t-elle ; mais je ne voudrais pas non plus vous voir à la tête de gens qui pillent un coin de la France, au lieu d'assaillir toute la république. Pour qui vous battez-vous? Qu'attendez-vous d'un roi rétabli sur le trône par vos mains? Une femme a déjà entrepris ce beau chef-d'œuvre, le roi libéré l'a laissé brûler vive... Ces hommes-là sont les oints du
Seigneur, et il y a du danger à louclier aux choses consacrées. Laissez Dieu seul les placer, les déplacer, les replacer sur leurs tabourets de pourpre. Si vous avez pesé la récompense qui vous en reviendra, vous êtes, à mes yeux, dix fois plus grand que je ne vous croyais; foulez-moi alors, si vous le voulez, aux pieds, je vous le permets, je serai heureuse.
— Vous êtes ravissante ! N'essayez pas d'endoctriner ces messieurs, je serais sans soldats.
— Ah ! si vous vouliez me laisser vous convertir, nous irions à mille lieues d'ici.
— Ces hommes que vous paraissez mépriser sauront périr dans la lutte, répliqua le marquis d'un ton plus grave, et leurs torts seront ouhliés. D'ailleurs, si mes efforts sont couronnés de quelque succès, les lauriers du triomphe ne cacheront-ils pas tout?
— Il n'y a que vous ici à qui je voie risquer quelque chose.
— Je ne suis pas le seul, reprit-il avec une modestie vraie. Voici là-bas deux nouveaux chefs de la Vendée. Le premier, que vous avez entendu nommer le Grand-Jacques, est le comte de Fontaine; 'autre est la Billardière, que je vous ai déjà montré.
— Et oubliez-vous Quiberon, où la Billardière a joué le rôle le plus singulier?... répondit-elle frappée d'un souvenir.
— La Billardière a beaucoup pris sur lui, croyez-moi. Ce n'est pas être sur des roses que de servir les princes...
— Ah! vous me faites frémir! s'écria Marie. Marquis, reprit-elle d'un ton qui semblait annoncer une réticence dont le mystère lui était personnel, il suffît d'un instant pour détruire une illusion et dévoiler des secrets d'où dépendent la vie et le bonheur de bien des gens...
Elle s'arrêta comme si elle eût craint d'en trop dire, et ajouta :
— Je voudrais savoir les soldats de la République en sûreté.
— Je serai prudent, dit-il en souriant pour déguiser son émotion; mais ne me parlez plus de vos soldats, je vous en ai répondu sur ma foi de gentilhomme.
— Et, après tout, de quel droit voudrais-je vous conduire? repritelle. Entre nous, soyez toujours le maître. Ne vous ai-je pas dit que je serais au désespoir de régner sur un esclave?
— Monsieur le marquis, dit respectueusement le major Brigaut
•en interrompant celte conversation , les bleus resteront-ils donc longtemps ici ?
— Ils partiront aussitôt qu'ils se seront reposés, s'écria Marie.
Le marquis lança des regards scrutateurs sur l'assemblée, y remarqua de l'agitation, quitta mademoiselle de Verneuil, et laissa madame du Gua venir le remplacer auprès d'elle. Cette femme -apportait un masque riant et perfide que le sourire amer du jeune <;hef ne déconcerta point. En ce moment, Francine jeta un cri promptement étouffé. Mademoiselle de Verneuil, qui vit avec étonneraent sa fidèle campagnarde s'élançant vers la salle à manger, regarda madame du Gua, et sa surprise augmenta à l'aspect de la pâleur répandue sur le visage de son ennemie. Curieuse de pénétrer le secret de ce brusque départ, elle s'avança vers l'embrasure de la fenêtre, où sa rivale la suivit afin de détruire les soupçons qu'une imprudence pouvait avoir éveillés, et lui sourit avec une indéfinissable malice quand, après avoir jeté toutes deux un regard sur le paysage du lac, elles revinrent ensemble à la cheminée, Marie sans avoir rien aperçu qui justifiât la fuite de Francine, madame du Gua satisfaite d'être obéie. Le lac, au bord duquel Marcheà-Terre avait comparu dans la cour à l'évocation de cette femme, allait rejoindre le fossé d'enceinte qui protégeait les jardins, en décrivant de vaporeuses sinuosités, tantôt larges comme des étangs, tantôt resserrées comme les rivières artificielles d'un parc. Le rivage rapide et incliné que baignaient ces eaux claires passait à quelques toises de la fenêtre. Occupée à contempler, sur la surface des eaux, les lignes noires qu'y projetaient les têtes de quelques vieux saules, Francine observait assez insouciamment l'uniformité de courbure qu'une brise légère imprimait à leurs branchages. Tout à coup, elle crut apercevoir une de leurs figures remuant sur le miroir des eaux par quelques-uns de ces mouvements irréguliers et spontanés qui trahissent la vie. Cette figure, quelque vague qu'elle fût, semblait être celle d'un homme. Francine attribua d'abord sa vision aux imparfaites configurations que produisait la lumière de la luue à travers les feuillages ; mais bientôt une seconde tête se montra, puis d'autres apparurent encore dans le lointain. Les petits arbustes de la berge se courbèrent et se relevèrent avec violence, Francine vit alors cette longue haie insensi-
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blemeut agitée comme un de ces grands serpents indiens aux formes fabuleuses. Puis, çà et là, dans les genêts et les hautes éi)ines, plusieurs points lumineux brillèrent et se déplacèrent. En redoublant d'attention, l'amante de Marche-à-Terre crut reconnaître la première des figures noires qui allaient au sein de ce mouvant rivage. Quelque indistinctes que fussent les formes de cet homme, le battement de son cœur lui persuada qu'elle voyait en lui Marche-à-Terre. Éclairée par un geste, et impatiente de savoir si cette marche mystérieuse ne cachait pas quelque perfidie, elle s'élança vers la cour. Arrivée au milieu de ce plateau de verdure, elle regarda tour à tour les deux corps de logis et les deux berges sans découvrir dans celle qui faisait face à l'aile inhabitée aucune trace de ce sourd mouvement. Elle prêta une oreille attentive et entendit un léger bruissement semblable à celui que peuvent produire les pas d'une bête fauve dans le silence des forêts ; elle tressaillit et ne trembla pas. Quoique jeune et innocente encore, la curiosité lui inspira promptement une ruse. Elle aperçut la voiture, courut s'y blottir et ne leva sa tête qu'avec la précaution du lièvre aux oreilles duquel résonne le bruit d'une chasse lointaine. Elle vit Pille-Miche qui sortait de l'écurie. Ce chouan était accompagné de deux paysans, et tous trois portaient des bottes de paille ; ils les étalèrent de manière à former une longue litière devant le corps de bâtiment inhabité parallèle à la berge bordée d'aibres nains, où les chouans marchaient avec un silence qui trahissait les apprêts de quelque horrible stratagème.
— Tu leur donnes de la paille comme s'ils devaient réellement dormir là... Assez, Pille-Miche! assez! dit une voix rauque et sourde que Franciue reconnut.
— IS'y dormiront-ils pas? repartit Pille-Miche en laissant échapper un gros rire bête. — Mais ne crains-tu pas que le Gars ne se fâche? ajouta-t-il si bas, que Francine n'entendit rien.
— Eh bien, il se fâchera, répondit à demi-voix Marche-à-Terre ; mais nous aurons tué les bleus, tout de même. — Voilà, reprit-il, une voiture qu'il faut rentrer à nous deux.
Pille-Miche tira la voiture par le timon, et Marche-à-Terre la poussa par une des roues avec une telle prestesse, que Francine se trouva dans la grange et sur le point d'y rester enfermée, avant
d'avoir eu le temps de réfléchir à sa situation. Pille-Miche sortit pour aider à amener la pièce de cidre que le marquis avait ordonné de distribuer aux soldats de l'escorte. Marche-à-Terre passait le long de la calèche pour se retirer et fermer la porte, quand il se sentit arrêté par une main qui saisit les longs crins de sa peau de chèvre. Il reconnut des yeux dont la douceur exerçait sur lui la puissance du magnétisme, et demeura pendant un moment comme charmé. Francine sauta vivement hors de la voiture, et lui dit de cette voix agressive qui va merveilleusement à une femme irritée :
— Pierre, quelles nouvelles as-tu donc apportées sur le chemin à cette dame et à son fils? Que fait-on ici? Pourquoi te caches-tu? Je veux tout savoir.
Ces mots donnèrent au visage du chouan une expression que Francine ne lui connaissait pas. Le Breton amena son innocente maîtresse sur le seuil de la porte; là, il la tourna vers la lueur blanchissante de la lune, et lui répondit en la regardant avec des yeux terribles :
— Oui, par ma damnation ! Francine, je te le dirai, mais quand tu m'auras juré sur ce chapelet...
El il tira un vieux chapelet de dessous sa peau de bique.
— Sur cette relique que tu connais, reprit-il, de me répondre la vérité à une seule demande.
Francine rougit en regardant ce chapelet, qui sans doute était un gage de leur amour.
— C'est là-dessus, continua le chouan tout ému, que tu as juré... Il n'acheva pas. La paysanne appliqua sa main sur les lèvres de
son sauvage amant pour lui imposer silence.
— Ai-je donc besoin de jurer? dit-elle.
Il prit sa maîtresse doucement par la main, la contempla pendant un instant et reprit :
— La demoiselle que tu sers se nomme-l-elle réellement mademoiselle de Verneuil ?
Francine demeura les bras pendants, les paupières baissées, la tête inclinée, pâle, interdite.
— C'est une catau! reprit Marche-à-Terre d'une voix terrible.
A ce mot, la jolie main lui couvrit encore les lèvres, mais cette
fois il se recula violemment. La petite Bretonne ne vit plus d'amant, mais bien une bête féroce dans toute Thorreur de sa nature. Les sourcils du chouan étaient violemment serrés, ses lèvres se contractèrent, et il montra les dents comme un chien qui défend so;i maître.
— Je t'ai laissée fleur et je te retrouve fumier. Ah! pourq .m t'ai-je abandonnée? — Vous venez pour nous trahir, pour livjer io Oars!
Ces phrases furent plutôt des rugissements que des paroles, Quoique Francine eût peur, à ce dernitr reproche, elle osa contempler ce visage farouche, leva sur lui des yeux angéliques et répondit avec calme :
— Je gage mon salut que cela est faux. C'est des idées de ta dame...
A son tour, il baissa la tête; puis elle lui prit la main, se tourna vers lui par un mouvement mignon et lui dit :
— Pierre, pourquoi sommes-nous dans tout ça? Écoute, je ne sais pas conmient, toi, tu peux y comprendre quelque chose, car je n'y entends rien! Mais souviens-toi que cette belle et noble demoiselle est ma bienfaitrice; elle est aussi la tienne, et nous vivons quasiment comme deux sœurs. Il ne doit jamais lui arriver rien de mal là où nous serons avec elle, de noire vivant du moins. Jure-le-moi donc! Ici, je n'ai confiance qu'en toi.
— Je ne commande pas ici, répondit le chouan d'un ton bourru.
Son visage devint sombre. Elle lui prit ses grosses oreilles pendantes et les lui tordit doucement, comme si elle caressait un chat.
— Eh bien, promets-moi, reprit-elle en le voyant moins sévère, d'employer à la sûreté de notre bienfaitrice tout le pouvoir que tu as.
11 remua la tète comme s'il doutait du succès, et ce geste fit frémir la Bretonne. En ce moment critique, l'escorte était parvenue à la chaussée. Le pas des soldats et le bruit de leurs armes réveillèrent les échos de la cour et parurent mettre un terme à J'indécision de Marche-à-Terre.
— Je la sauverai peut-être, dit-il à sa maîtresse, si tu peux la
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faire demeurer dans la maison. — Et, ajoiita-t-ii, quoi qu'il puissearriver, restes-y avec elle et garde le silence le plus profond; sans quoi, rin !
— Je te le promets, répondit-elle dans son effroi.
— Eh bien, rentre... Rentre à l'instant et cache ta peur à toutle monde, même à ta maîtresse.
— Oui.
Elle serra la main du chouan, qui la regarda d'un air paternel-, courant avec la légèreté d'un oiseau vers le perron ; puis il se coula dans sa haie, comme un acteur qui se sauve vers la coulisse aiî moment où se lève le rideau tragique.
— Sais-tu, Merle, que cet endroit-ci m'a l'air d'une véritablesouricière, dit Gérard en arrivant au château.
— Je le vois bien, répondit le capitaine soucieux.
Les deux officiers s'empressèrent de placer- des sentinelles pour s'assurer de la chaussée et du portail, puis ils jetèrent des regards de défiance sur les berges et les alentours du paysage.
— Bah! dit Merle, il faut nous livrer à cette baraque-là en touta conûance ou ne pas y entrer.
— Entrons, répondit Gérard.
Les soldats, rendus à la liberté par un mot de leur chef, se hâtèrent de déposer leurs fusils en faisceaux coniques et formèrent un petit front de bandière devant la litière de paille, au milieu de laquelle figurait la pièce de cidre. Ils se divisèrent en groupes auxquels deux paysans commencèrent à distribuer du beurre et du pain de seigle. Le marquis vint au-devant des deux officiers et les emmena au salon. Quand Gérard eut monté le perron, et qu'il regarda les deux ailes où les vieux mélèzes étendaient leurs branches noires, il appela Beau-Pied et la Clef-des-Cœurs.
— Vous allez, à vous deux, faire une reconnaissance dans les jardins et fouiller les haies, entendez-vous? Puis vous placerez une sentinelle devant votre front de bandière.
— Pouvons-nous allumer notre feu avant de nous mettre en chasse, mon adjudant? dit la Clef-des-Cœurs.
Gérard inclina la tête.
— Tu le vois bien, la Clefdes-Cœurs, dit Beau-Pied, l'adjudant a tort de se fourrer dans ce guêpier. Si Hulot nous commandait, il
ne se serait jamais acculé ici; nous sommes là comme dans ui.e marmite.
— Es-tu bête! répondit la Clef-des-Cœurs; comment, toi, le roi des malins, tu ne devines pas que cette guérite est le château de l'aimable particulière auprès de laquelle sifïle notre joyeux Merle, le plus fini des capitaines, et il l'épousera, cela est clair comme une baïonnette bien fourbie. Ça fera honneur à la demi-brigade, une femme comme ça.
— C'est vrai, reprit Beau-Pied. Tu peux encore ajouter que voilà de bon cidre, mais je ne le bois pas avec plaisir devant ces chiennes de haies-là. Il me semble toujours voir dégringoler Larose et Vieux- Chapeau dans le fossé de la Pèlerine. Je me souviendrai toute ma vie de la queue de ce pauvre Larose, elle allait comme un marteau de grande porte.
— Beau-Pied, mon ami, tu as trop d'émagination pour un soldat. Tu devrais faire des chansons à l'Institut national.
— Si j'ai trop d'imagination, lui répliqua Beau-Pied, tu n'en as guère, toi, et il te faudra du temps pour passer consul.
Le rire de la troupe mit fin à la discussion, car la Clef-des- Cœurs ne trouva rien dans sa giberne pour riposter à son antagoniste.
— Viens-tu faire ta ronde? Je vais prendre à droite, moi , lui dit Deau-Pied.
— Eh bien, je prendrai la gauche, répondit son camarade. Mais auparavant, minute! je veux boire un verre de cidre, mon gosier s'est collé comme le taffetas gommé qui enveloppe le beau chapeau de Hulot.
Le côté gauche des jardins, que la Clef-des-Cœurs négligeait d'aller explorer immédiatement, était par malheur la berge dangereuse où Francine avait observé un mouvement d'hommes. Tout est hasard à la guerre. En entrant dans le salon et en saluant la compagnie, Gérard jeta un regard pénétrant sur les hommes qui la couiposaient. Le soupçon revint avec plus de force dans son âme, il alla tout à coup vers mademoiselle de Verneuil et lui dit à voix basse :
— Je crois qu'il faut vous retirer promptement, nous ne sommes pas eu bùreté ici.
— Craindriez-vous quelque chose chez moi? demanda- t-el le en riant. Vous êtes plus en sûreté ici que vous ne le seriez à Mayenne.
Une femme répond toujours de son amant avec assurance. Les deux officiers furent moins inquiets. En ce moment, la compagnie passa dans la salle à manger, malgré quelques phrases insignifiantes relatives à un convive assez important qui se faisait attendre. Mademoiselle de Verneuil put, à la faveur du silence qui règne toujours au commencement des repas, donner quelque attention à cette réunion curieuse dans les circonstances présentes, et de laquelle elle était en quelque sorte la cause, par suite de cette ignorance que les femmes accoutumées à se jouer de tout portent dans les actions les plus critiques de la vie. Un fait la surprit soudain. Les deux ofliciers républicains dominaient cette assemblée par le caractère imposant de leurs physionomies. Leurs kngs cheveux, tirés des tempes et réunis dans une queue énorme denière le cou, dessinaient sur leurs fronts ces lignes qui donnent tant de candeur et de noblesse à de jeunes têtes. Leurs uniformes bleus râpés, à parements rouges usés; tout, jusqu'à leurs épaulettes rejetées en arrière par les marches et qui accusaient dans toute l'armée, même chez les chefs, le manque de capotes, faisait ressortir ces deux militaires, des hommes au milieu desquels ils se trouvaient.
— Oh! là est la nation, la liberté! se dit-elle. Puis, jetant un regard sur les royalistes :
— Et là est un homme, un roi, des privilèges!
Elle ne put se refuser à admirer la figure de Merle, tant ce gai soldat répondait complètement aux idées qu'on peut avoir de ces troupiers français qui savent sifiler un air au milieu des balles et n'oublient pas de faire un lazzi sur le camarade qui tombe mal. Gérard imposait. Grave et plein de sang-froid, il paraissait avoir une de ces âmes vraiment républicaines qui, à cette époque, se rencontrèrent en foule dans les armées françaises, auxquelles des dévouements noblement obscurs imprimaient une énergie jusqu'alors inconnue.
— Voilà un de mes hommes à grandes vues, se dit mademoiselle de Verneuil. Appuyés sur le présent qu'ils dominent, ils ruinent le passé, mais au profit de l'avenir...
Cette pensée l'attrista, parce qu'elle ne se rapportait pas à son
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amant, vers lequel elle se tourna pour se venger, par une autreadmiration, de la République, qu'elle haïssait déjà. En voyant le marquis entouré de ces hommes assez hardis, assez fanatiques, assez calculateurs de l'avenir pour attaquer une république victorieuse dans l'espoir de relever une monarchie morte, une religion mise en interdit, des princes errants et des privilèges expirés :
— Celui-ci, se dit-elle, n'a pas moins de portée que l'autre; car» accroupi sur des décombres, il veut faire du passé l'avenir.
Son esprit, nourri d'images, hésilail alors entre les jeunes et les vieilles ruines. Sa conscience lui criait bien que l'un se battait pour un homme, l'autre pour un pa\s; tuais elle était arrivée par le sentiment au point où l'on arrive par la raison, à reconnaître que le roi, c'est le pays.
En entendant retentir dans le salon les pas d'un homme, le marquis se leva pour aller à sa rencontre. Il reconnut le convive attendu qui, surpris de la compagnie, voulut parler; mais le Gars déroba aux républicains le signe qu'il lui fit pour l'engager à se taire et à prendre place au festin. A mesure que les deux officiers républicains analysaient les physionomies de leurs hôtes, les soupçons qu'ils avaient conçus d'abord renaissaient. Le vêtement ecclésiastique de l'abbé Gudin et la bizarrerie des costumes chouans éveillèrent leur prudence ; ils redoublèrent alors d'attention et découvrirent de plaisants contrastes entre les manières des convives et leurs discours. Autant le républicanisme manifesté par quelquesuns d'entre eux était exagéré, autant les façons de quelques autres étaient aristocratiques. Certains coups d'oeil surpris entre le marquis et ses hôtes, certains mots à double sens imprudemment prononcés, mais surtout la ceinture de barbe dont le cou de quelques convives était garni et qu'ils cachaient assez mal dans leurs cravates, finirent par apprendre aux deux officiers une vérité qui les frappa en même temps. Ils se révélèrent leurs communes pensées par un même regard, car madame du Gua les avait habilement séparés et ils en étaient réduits au langage de leurs yeux. Leur situation commandait d'agir avec adresse : ils ne savaient s'ils étaient les maîtres du château, ou s'ils y avaient été attirés dans une embûche ; si mademoiselle de Verneuil était la dupe ou la
complice de cette inexplicable aventure; mais un événement imprévu précipita la crise, avant qu'ils pussent en connaître toute la gravité. Le nouveau convive était un de ces hommes carrés de base <:omme de hauteur, dont le teint est fortement coloré, qui se penchent en arrière quand ils marchent, qui semblent déplacer beaucoup d'air autour d'eux, et croient qu'il faut à tout le monde plus d'un regard pour les voir. Malgré sa noblesse, il avait pris la vie comme une plaisanterie dont on doit tirer le meilleur parti possible ; mais, tout en s'agenouillant devant lui-même, il était bon, poli et spirituel à la manière de ces gentilshommes qui, après avoir fini leur éducation à la cour, reviennent dans leurs terres, et ne veulent jamais supposer qu'ils ont pu, au bout de vingt ans, s'y jouiller. Ces sortes de gens manquent de tact avec un aplomb imperturbable, disent spirituellement une sottise, se défient du bien avec beaucoup d'adresse, et prennent d'incroyables peines pour donner dans un piège. Lorsque, par un jeu de fourchette qui annonçait un grand mangeur, il eut regagné le temps perdu, il leva les yeux sur la compagnie. Son étonnement redoubla en voyant les deux oflQiciers, et il interrogea du regard madame du Gua, qui, pour toute réponse, lui montra mademoiselle de Verneuil. En aper cevant la sirène dont la beauté commençait à imposer silence au:{ sentiments d'abord excités par madame du Gua dans l'âme des convives, le gros inconnu laissa échapper un de ces sourires impertinents et moqueurs qui semblent contenir toute une histoire graveleuse. 11 se pencha à l'oreille de son voisin, auquel il dit deux ou trois mots, et ces mots, qui restèrent un secret pour les officiers et pour Marie, voyagèrent d'oreille en oreille, de bouche en bouche, jusqu'au cœur de celui qu'ils devaient frapper à mort. Les chefs des Vendéens et des chouans tournèrent leurs regards sur le marquis de Montauran avec une curiosité cruelle. Les yeux de madame du Gua allèrent du marquis à mademoiselle de Verneuil étonnée, en lançant des éclairs de joie. Les officiers inquiets se consultèrent en attendant le résultat de cette scène bizarre. Puis, en un moment, les fourchettes demeurèrent inactives dans toutes les mains, le silence régna dans la salle, et tous les regards se concentrèrent sur le Gars. Une effroyable rage éclata sur ce visage colère et san- ;guin, qui p;it une teinte de cire. Le jeune chef se tourna vers le III. iO
jonvive d'où ce serpenteau était parti, et, d'une voix qui sembla^ ■ couverte d'un crêpe :
— Mort de mon âme! comte, cela est-il vrai? demanda-t-il.
— Sur mon Iionneur, répondit le comte en s'inclinant avec gravité.
Le marquis baissa les yeux un moment, et il les releva bientôt pour les reporter sur Marie, qui, attentive à ce débat, recueillit ce regard plein de mort.
— Je donnerais ma vie, dit-il à voix basse, pour me venger sur l'heure.
Madame du Gua comprit cette phrase au mouvement seul des lèvres et sourit au jeune homme, comme on sourit à un ami dont le désespoir va cesser. Le mépris général pour mademoiselle de Verneuil, peint sur toutes les figures, mit le comble à l'indignation des deux républicains, qui se levèrent brusquement.
— Que désirez-vous, citoyens? demanda madame du Gua.
— Nos épées, cîloyrnne, répondit ironiquement Gérard.
— Vous n'en avez pas besoin à table, dit froidement le marquis.
— Non; mais nous allons jouer à un jeu que vous connaissez, répondit Gérard en reparaissant. Nous nous verrons ici d'un peu plus près qu'à la Pèlerine.
L'assemblée resta stupéfaite. En ce moment, une décharge faite avec un ensemble terrible pour les oreilles des deux officiers retentit dans la cour. Les deux officiers s'élancèrent sur le perron : là, ils virent une centaine de chouans qui ajustaient quelques soldats survivant à leur première décharge, et qui tiraient sur eux comme sur des lièvres. Ces Bretons sortaient de la rive où Marche-à-Terre les avait postés au péril de leur vie; car, dans cette évolution et après les derniers coups de fusil, on entendit, à travers les cris i des mourants, quelques chouans tombant dans les eaux, où ils rouy lèrent comme des pierres dans un gouffre. Pille-Miche visait Gérard, ' Marche-à-Terre tenait Merle en respect. ?■- — Capitaine, dit froidement le marquis à Merle en lui répétant les paroles que le républicain avait dites de lui, voyez-vous, les hommes sont comme les nèfles, ils mûrissent sur la paille.
Et, par un geste de main, il montra l'escorte entière des bleus ipuchée sur la litière ensanglantée, où les chouans achevaient les-
vivants, et dépouillaient les morts avec une incroyable célérité.
— J'avais bien raison de vous dire que vos soldats n'iraient pas jusqu'à la Pèlerine, ajouta le marquis. Je crois aussi que votre tête sera pleine de plomb avant la mienne, qu'en dites-vous?
Montauran éprouvait un horrible besoin de satisfaire sa rage. Son ironie envers le vaincu, la férocité, la perfidie même de cette exécution militaire faite sans ordre, et qu'il avouait alors, répondaient aux vœux secrets de son cœur. Dans sa fureur, il aurait voulu anéantir la France. Les bleus égorgés, les deux officiers vivants, tous innocents du crime dont il demandait vengeance, étaient entre ses mains comme les cartes que dévore un joueur au désespoir. *
— J'aime mieux périr ainsi que de triompher comme vous, dit Gérard,
Puis, en voyant ses soldats nus et sanglants, il s'écria :
— Les avoir assassinés lâchement !
— Comme le fut Louis XVI, monsieur, répondit vivement le marquis.
— Monsieur, répliqua Gérard avec hauteur, il existe dans le procès d'un roi des mystères que vous ne comprendrez jamais.
— Accuser le roil s'écria le marquis hors de lui.
— Combattre la France! répondit Gérard d'un ton de mépris.
— Niaiserie ! dit le marquis.
— Parricide ! reprit le républicain.
— Régicide !
— Eh bien, vas-tu prendre le moment de ta mort pour te quereller! s'écria gaiement Merle.
— C'est vrai, dit froidement Gérard en se retournant vers le marquis. — Monsieur, si votre intention est de nous donner la mort, reprit-il, faites-nous au moins la grâce de nous fusiller surle-champ.
— Te voilà bien! reprit le capitaine; toujours pressé d'en finir. Mais, mon ami, quand on va loin et qu'on ne pourra pas déjeuner le lendemain, on soupe.
Gérard s'élança fièrement et sans mot dire vers la muraille; Pille-Miche l'ajusta, puis, regardant le marquis immobile, il prit le silence de son chef pour un ordre, et l'adjudant-major tomba
comme un arbre. Marche-à-Terre courut partager cette nouvelle dépouille avec Pille-Miche. Comme deux corbeaux affamés, ils eurent un débal et grognèrent sur le cadavre encore chaud.
— Si vous voulez achever de souper, capitaine, vous êtes libre de venir avec moi, dit le marquis à Merle, qu'il voulut garder pour faire des échanges.
Le capitaine rentra machinalement avec le marquis, en disant à voix basse, comme s'il s'adressait un reproche :
— C'est cette diablesse de fille qui est cause de (;a... Que dira Hulot?
— Cette fille! s'écria le marquis d'un ton sourd. C'est donc bien décidément une fille?
Le capitaine semblait avoir tué Montauran, qui le suivait tout pâle, défait, morne, et d'un pas chancelant. 11 s'était passé dans la salle à manger une autre scène qui, par l'absence du marquis, prit un caractère tellement sinistre, que Marie, se trouvant sans son protecteur, put croire à l'arrêt de mort écrit dans les yeux de sa rivale. Au bruit de la décharge, tous les convives s'étaient levés, moins madame du Gua.
— Rasseyez-vous, dit-elle, ce n'est rien, nos gens tuent les l'.eus.
Lorsqu'elle vit le marquis dehors, elle se leva.
— Mademoiselle que voici, s'écria-t-elle avec le calme d'une sourde rage, venait nous enlever le Gars ! Elle venait essayer de le livrer à la République.
— Depuis ce matin, je l'aurais pu livrer vingt fois, et je lui ai sauvé la vie, répliqua mademoiselle de Verneuil.
Madame du Gua s'élança sur sa rivale avec la rapidité de l'éclair; elle brisa, dans son aveugle emportement, les faibles brandebourgs du spencer de la jeune fille, surprise par cette soudaine irruption, viola d'une main brutale l'asile sacré où la lettre était cachée, déchira l'étoffe, les broderies, le corset, la chemise ; puis elle profila de cette recherche pour assouvir sa jalousie, et sut froisser avec tant d'adresse et de fureur la gorge palpitante de sa rivale, qu'elle y laissa les traces sanglantes de ses ongles, en éprouvant un sombre plaisir à lui faire subir une si odieuse prostitution. Dans la faible lutte que Marie opposa à celte femme furieuse, sa capote dénouée
tomba, ses cheveux rompirent leurs liens et s'échappèrent en boucles ondoyantes; son visage rayonna de pudeur, puis deux larmes tracèrent un chemin humide et brûlant le long de ses joues et rendirent le feu de ses yeux plus vif; enfin, le tressaillement de la honte la livra frémissante aux regards des convives. Des juges même endurcis auraient cru à son innocence en voyant sa douleur.
La haine calcule si mal, que madame du Gua ne s'aperçut pas qu'elle n'était écoutée de personne pendant que, triomphante, elle s'écriait :
— Voyez, messieurs, ai-je donc calomnié cette horrible créature?
— Pas si horrible, dit à voix basse le gros convive auteur du désastre. J'aime prodigieusement ces horreurs-là, moi.
— Voici, reprit la cruelle Vendéenne, un ordre signé Laplace et conlre-signé Dubois.
A ces noms, quelques personnes levèrent la tête.
— Et en voici la teneur, dit en continuant madame du Gua :
« Les citoyens commandants militaires de tout grade, administrateurs de district, les procureurs-syndics, etc., des départements insurgés, et particulièrement ceux des localités où se trouvera le ci-devant marquis de Montauran, chef de brigands et surnommé le Gars, devront prêter secours et assistance à la citoyenne Marie Verneuil et se conformer aux ordres qu'elle pourra leur donner, chacun en ce qui le concerne..., etc. »
— Une fille d'Opéra prendre un nom illustre pour le souiller de cette infamie! ajouta-t-elle.
Un mouvement de surprise se manifesta dans rassemblée.
— La partie n'est pas égale si la République emploie de si jolies femmes contre nous! dit gaiement le baron du Guénic.
— Surtout des filles qui ne mettent rien au jeu, répliqua madame du Gua.
— Rien? dit le chevalier du Vissard; mademoisslle a cependant un domaine qui doit lui rapporter de bien grosses rentes l
— La République aime donc bien à rire, pour nous envoyer des filles de joie en ambassade? s'écria Tabbé Gudin.
— Mais mademoiselle recherche malheureusement des plaisirs qui tuent, reprit madame du Gua avec une horrible expression de joie qui indiquait le terme de ces plaisanteries.
— Comment donc vivez-vous encore, madame? dit Marie en se relevant, après avoir réparé le désordre de sa toilette.
Cette sanglante épigramme imprima une sorte de respect pour une si fière victime et imposa silence à l'assemblée. Madame du Gua vit errer sur les lèvres des chefs un sourire dont l'ironie la mit en fureur ; et alors, sans apercevoir le marquis ni le capitaine qui survinrent :
— Pille-Miche, emporte-la, dit-elle au chouan en lui désignant mademoiselle de Verneuil : c'est ma part du butin, je te la donne, fais-en tout ce que tu voudras.
A ce mot tout prononcé par cette femme, l'assemblée entière frissonna, car les têtes hideuses de Marche-à-Terre et de Pille- Miche se montrèrent derrière le marquis, et le supplice apparut dans toute son horreur.
Francine, debout, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, restait comme frappée de la foudre. Mademoiselle de Verneuil, qui recouvra dans le danger toute sa présence d'esprit, jeta sur l'assemblée un regard de mépris, ressaisit la lettre que tenait madame du Gua, leva la tête, et, l'œil sec, mais fulgurant, elle s'élança vers la porte où l'épée de Merle était restée. Là, elle rencontra le marquis, froid et immobile comme une statue. Rien ne plaidait pour elle sur ce visage dont tous les traits étaient fixes et fermes. Blessée dans son cœur, la vie lui devint odieuse. L'homme qui lui avait témoigné tant d'amour avait donc entendu les plaisanteries dont elle venait d'être accablée, et restait le témoin glacé de la prostitution qu'elle venait d'endurer lorsque les beautés qu'une femme réserve à l'amour essuyèrent tous les regards! Peut-être aurait-elle pardonné à Montauran ses sentiments de mépris, mais elle s'indigna d'avoir été vue par lui dans une infâme situation ; elle lui lança un regard stupide et plein de haine, car elle sentit naître dans son cœur d'effroyables désirs de vengeance. En voyant 'a mort derrière elle, son impuissance l' étouffa. 11 s'éleva dans sa
•tête comme un tourbillon de folie ; son sang bouillonnant lui fit voir le monde comme un incendie ; alors, au lieu de se tuer, elU saisit l'épée, la brandit sur le marquis, la lui enfonça jusqu'à la garde ; mais, l'épée ayant glissé entre le bras et le flanc, le Gaïf arrêta Marie par le poignet et l'entraîna hors de la salle, aidé pai Pille-Miche, qui se jeta sur cette créature furieuse au moment où elle essayait de tuer le marquis, A ce spectacle, Francine jeta deî cris perçants.
— Pierre! Pierre! Pierre! s'écria-t-elle avec des accents lamentables.
Et, tout en criant, elle suivit sa maîtresse.
Le marquis laissa l'assemblée stupéfaite, et sortit en fermant la porte de la salle. Quand il arriva sur le perron, il tenait encore le poignet de cette femme et le serrait par un mouvement convulsif, tandis que les doigts nerveux de Pille-Miche en brisaient presque l'os du bras; mais elle ne sentait que la main brûlante du jeune chef, qu'elle regarda froidement.
— Monsieur, vous me faites mal!
Pour toute réponse, le marquis contempla pendant un moment sa maîtresse.
— Avez-vous donc quelque chose à venger bassement comme cette femme a fait? dit-elle.
Puis, apercevant les cadavres étendus sur la paille, elle s'écr.'a en frissonnant :
— La foi d'un gentilhomme!... ah! ah! ahl Après ce rire, qui fut affreux, elle ajouta :
— La belle journée!
— Oui, belle, répéta-t-il, et sans lendemain.
Il abandonna la main de mademoiselle de Verneuil, après avoir contemplé d'un dernier, d'un long regard cette ravissante créature, à laquelle il lui était presque impossible de renoncer. Aucun de ces deux esprits altiers ne voulut fléchir. Le marquis attendait peutêtre une larme; mais les yeux de la jeune fille restèrent secs et fiers. Il se retourna vivement, en laissant à Pille-Miche sa victime.
— Dieu m'entendra, marquis, je lui demanderai pour vous une .belle journée sans lendemain !
Pille-Miche, embarrassé d'une si magnifique proie, l'entraîna avec
une douceur mêlée de respect et d'ironie. Le marquis poussa un soupir, rentra dans la salle et offrit à ses hôtes un visage semblable à celui d'un mort dont les yeux n'auraient pas été fermés.
La présence du capitaine Merle était inexplicable pour les acteurs de cette tragédie; aussi tous le contemplèrent-ils avec surprise en s'interrogeant du regard. Merle s'aperçut de l'étonnement des chouans, et, sans sortir de son caractère, il leur dit en souriant tristement :
— Je ne crois pas, messieurs, que vous refusiez un verre de vin à un homme qui va faire sa dernière étape.
Ce fut au moment où l'assemblée était calmée par ces paroles prononcées avec une étourderie française qui devait plaire aux Vendéens que Montauran reparut, et sa figure pâle, son regard fixe, glacèrent tous les convives.
— Vous allez voir, dit le capitaine, que le mort va mettre les vivants en train !
— Ah! dit le marquis en laissant échapper le geste d'un homme qui s'éveille, vous voilà, mon cher conseil de guerre !
Et il lui tendit une bouteille de vin de Grave, comme pour lui verser à boire.
— Oh! merci, citoyen marquis; je pourrais m'étourdir, voyezvous...
A cette saillie, madame du Gua dit aux convives en souriant :
— Allons, épargnons-lui le dessert.
— Vous êtes bien cruelle dans vos vengeances, madame, répondit le capitaine. Vous oubliez mon ami assassiné, qui m'attend, et je ne manque pas à mes rendez-vous.
— Capitaine, dit alors le marquis en lui jetant son gant, vous êtes libre ! Tenez, voici un passe-port. Les chasseurs du Roi savent qu'on ne doit pas tuer tout le gibier.
— Va pour la vie! répondit Merle; mais vous avez tort, je vous réponds de jouer serré avec vous, je ne vous ferai pas de grâce. Vous pouvez être très-habile, mais vous ne valez pas Gérard. Quoique votre tête ne puisse jamais me payer la sienne, il me la faudra, et je l'aurai.
— Il était donc bien pressé! reprit le marquis.
— Adieu 1... Je pouv lis trinquer avec mes bourreaux, je ne restft
pas avec les assassins de mon ami, dit le capitaine, qui disparut en laissant les convives étonnés.
— Eh bien, messieurs, que dites-vous des échevins, des chirurgiens et des avocats qui dirigent la République? demanda froidement le Gars.
— Par la mort-Dieu ! marquis, répondit le comte de Bauvan, ils sont, en tout cas, bien mal élevés. Celui-ci nous a fait, je crois^ une impertinence.
La brusque retraite du capitaine avait un secret motif. La créature si dédaignée, si humiliée, et qui succombait peut-être en ce moment, lui avait offert dans cette scène des beautés si difficiles à oublier qu'il se disait en sortant :
— Si c'est une fille, ce n'est pas une fille ordinaire, et j'en ferais certes bien ma femme...
11 désespérait si peu de la sauver de la main de ces sauvages», que sa première pensée, en ayant la vie sauve, avait été de la prendre désormais sous sa protection. Malheureusement, en arrivant sur le perron, le capitaine trouva la cour déserte. Il jeta les yeux autour de lui, écouta le silence et n'entendit rien que les rires bruyants et lointains des chouans qui buvaient dans les jardins, en partageant leur butin. Il se hasarda à tourner l'aile fatale devant laquelle ses soldats avaient été fusillés ; et, de ce coin, à la faible lueur de quelques chandelles, il distingua les différents groupes que formaient les chasseurs du Roi. Ni Pille-Miche, ni Marche-à-Terre, ni la jeune tille, ne s'y trouvaient; mais, en c& moment, il se sentit doucement tiré par le pan de son uniforme,, se retourna et vit Francine à genoux.
— Où est-elle? demanda-t-il.
— Je ne sais pas,... Pierre m'a chassée en m'ordonnant de ne pas:, bouger.
— Par où sont-ils allés?
— Par là, répondit-elle en montrant la chaussée.
Le capitaine et Francine aperçurent alors dans cette directionquelques ombres projetées sur les eaux du lac par la lumière de la lune, et reconnurent des formes féminines dont la ûnesse^ quoique indistincte, leur fit battre le cœur.
— Oh 1 c'est elle, dit la Bretonne.
1o4 SCÈNES DE LA VIE JIILITAIRE.
Mademoiselle de Verneuil paraissait être debout et résignée, au milieu de quelques figures dont les mouvements accusaient un débat.
— Ils sont plusieurs! s'écria le capitaine. C'est égal, marchons!
— Vous allez vous faire tuer inutilement, dit Francine.
— Je suis déjà mort une fois aujourd'hui, répondit-il gaiement. Et tous deux s'acheminèrent vers le portail sombre derriî^re ^
lequel la scène se passait. Au milieu de la route, Francine s'arrêta.
— Non , je n'irai pas plus loin ! s'écria-t-elle doucement. Pierre m'a dit de ne pas m'en mêler; je le connais, nous allons tout gâter. Faites ce que vous voudrez, monsieur l'oflicier; mais éloignez-vous. Si Pierre vous voyait auprès de moi, il vous tuerait.
En ce moment, Pille-Miche se montra hors du portail, appela le postillon resté dans l'écurie, aperçut le capitaine et s'écria en dirigeant son fusil sur lui :
— Sainte Anne d'Auray ! le recteur d'Antrain avait bien raison de nous dire que les bleus signent des pactes avec le diable. Attends, attends, je m'en vais te faire ressusciter, moi !
— Eh! j'ai la vie sauve; lui cria Merle en se vayant menacé. Voici le gant de ton chef.
— Oui, voilà bien les esprits, reprit le chouan. Je ne te la donne pas, moi, la vie... Ave Maria!
11 tira. Le coup de feu atteignit à la tête le capitaine, qui tomba. Quand Francine s'approcha de Merle, elle l'entendit prononcer indistinctement ces paroles :
— J'aime encore mieux rester avec eux que de revenir sans eux. Le chouan s'élança sur le bleu pour le dépouiller en disant :
— Il y a cela de bon chez ces revenants, qu'ils ressuscitent avec leurs habits.
En voyant dans la main du capitaine, qui avait fait le geste de montrer le gant du Gars, cette sauvegarde sacrée, il resta stupéfait.
— Je ne voudrais pas être dans la peau du ûls de ma mèrel s'écria-t-il.
Puis il disparut avec la rapidité d'un oiseau. Pour comprendre cette rencontre si fatale au capitaine, il est nécessaire de suivre mademoiselle de Verneuil quand le marquis.
en proie au désespoir et à la rage, l'eut quittée en l'abandonnant à Pille-Miche. Francine saisit alors, par un mouvement convulsif, le bras de Marche-à-Terre, et réclama, les yeux pleins de larmes, ," la promesse qu'il lui avait faite. A quelques pas d'eux, Pille-Miche ' entraînait sa victime comme s'il eût tiré après lui quelque fardeau grossier. Marie, les cheveux épars, la tête penchée, tourna les yeui , vers le lac; mais, retenue par un poignet d'acier, elle fut forcée de [ suivre lentement le chouan, qui se retourna plusieurs fois pour Ig ' regarder ou pour lui faire hâter sa marche, et, chaque fois, un^ ' pensée joviale dessina sur cette figure un épouvantable sourire.
— Est-elle godaine!... s'écria-t-il avec une grossière emphase. En entendant ces mots, Francine recouvra la parole.
— Pierre!
— Eh bien?
— Il va donc tuer mademoiselle?
— Pas tout de suite, répondit Marche-à-Terre.
— Mais elle ne se laissera pas faire; et, si elle meurt, je mourrai!
— Ah ben, tu l'aimes trop;... qu'elle meure! dit Marche-à-Terre.
— Si nous sommes riches et heureux, c'est à elle que nous devrons notre bonheur; mais qu'importe, n'as-tu pas promis de la sauver de tout malheur?
— Je vais essayer; mais reste là, ne bouge pas. Sur-le-champ, le bras de Marche-à-Terre resta libre, et Francine,
en proie à la plus horrible inquiétude, attendit dans la cour. Marche-à-Terre rejoignit son camarade au moment où ce dernier, après être entré dans la grange, avait contraint sa victime à monter en voiture. Pille-Miche réclama le secours de son compagnon pour sortir la calèche.
— Que veux-tu faire de tout cela? lui demanda Marche-à-Terre.
— Ben! la grande garce m'a donné la femme, et tout ce qui est à elle est à mé.
— Bon pour la voiture, tu en feras des sous; mais la femme? elle te sautera au visage comme un chat!
Pille-Miche partit d'un éclat de rire bruyant et répondit :
— Quien, je l'emporte ilou chez mé, je l'attacherai.
— Eh ben, attelons les chevaux, dit Marche-à-Terre.
Un moment après, Marche-à-Terre, qui avait laissé son caraa-
rade gardant sa proie, mena la calèche hors du portail, sur la chaussée, et Pille-Miche monta près de mademoiselle de Verneuil, sans s'apercevoir qu'elle prenait son élan pour se précipiter dans rétang.
— Ho ! Pille-Miche ! cria Marche-à-Terre.
— Quoi ?
— Je t'achète tout ion butin.
— Gausses-tu? demanda le chouan en tirant sa prisonnière par les jupons comme un boucher ferait d'un veau qui s'échappe.
— Laisse-la moi voir, je te dirai un piix.
L'infortunée fut contrainte de descendre et demeura entre les deux chouans, qui la tinrent chacun par une main, en la contemplant comme les deux vieillards durent regarder Suzanne dansson bain.
— Veux-tu, dit Marche-à-Terre en poussant un soupir, veux-tu ■ t: ente livres de bonne rente ?
— Ben vrai?
— Tôpe, lui dit Marche-à-Terre en lui tendant la main.
— Oh! je lôpe;... il y a de quoi avoir des Bretonnes avec ça, et (les godaines ! — Mais la voiture, à qui que sera? reprit Pille- Miche on se ravisant.
— A moi! s'écria Marche-à-Terre d'un son de voix terrible qui annonça l'espèce de supériorité que son caractère féroce lui donnait sur tous ses compagnons.
— Mais s'il y avait de l'or dans la voiture?
— N'as-tu pas tôpé?
— Oui, j'ai tôpé.
— Eh bien, va chercher le postillon qui est garrotté dans l'écurie.
— Mais s'il y avait de l'or dans...
— Y en a-t-il? demanda brusquement Marche-à-Terre à Marie en lui secouant le bras.
— J'ai une centaine d'écus, répondit mademoiselle de Verneuil. A ces mots, les deux chouans se regardèrent.
— Eh! mon bon ami, ne nous brouillons pas pour une bleue, dit Pille-Miche à l'oreille de Marche-à-Terre ; boutons-la dans l'étang: avec une pierre au cou, et partageons les cent écus?
— Je te donne les cent écus dans ma part de la rançon de d'Or-
geinont! s'écria Marche-à-Terre en étouffant un grognement causé par ce sacrifice.
Pille-Miche poussa une espèce de cri rauque, alla chercher le postillon, et sa joie porta malheur au capitaine, qu'il rencontra. En entendant le coup de feu, Marche-à-Terre s'élança vivement à l'endroit oij Francine, encore épouvantée, priait à genoux, les mains jointes, auprès du pauvre capitaine, tant le spectacle d'un meurtre l'avait vivement frappée.
— Cours à ta maîtresse, lui dit brusquement le chouan, elle est sauvée!
11 courut lui-même chercher le postillon, revint avec la rapidité de l'éclair, et, en passant de nouveau devant le corps de Merle, il aperçut le gant du Gars que la main morte serrait convulsivement encore.
— Oh! oh! s'écria-t-il, Pille-Miche a fait là un traître coup! il D'est pas sûr de vivre de ses rentes...
Il arracha le gant et dit à mademoiselle de Verneuil, qui s'était déjà placée dans la calèche avec Francine :
— Tenez, prenez ce gant. Si, dans la route, des hommes vous attaquaient, criez : « Oh! le Gars! » Montrez ce passe-port-là, rien de mal ne vous arrivera. — Francine, dit-il en se tournant vers elle et lui saisissant fortement la main, nous sommes quittes avec cette femme-là; viens avec moi, et que le diable l'emporte.
— Tu veux que je l'abandonne en ce moment! répondit Francine d'une voix douloureuse.
Marche-à-Terre se gratta l'oreille et le front ; puis il leva la tête et fit voir des yeux armés d'une expression féroce.
— C'est juste, dit-il. Je te laisse à elle huit jours; si, passé ce terme, tu ne viens pas avec moi...
11 n'acheva pas, mais il donna un violent coup du plat de sa main sur l'embouchure de sa carabine. Après avoir fait le geste d'ajuster sa maîtresse, il s'échappa sans vouloir entendre de ré-ponse.
Aussitôt que le chouan fut parti, une voix qui semblait sortir de l'étang cria sourdement :
— Madame!... madame!.,.
Le postillon et les deux femmes tressaillirent d'horreur, car
quelques cadavres avaient flotté jusque-là. Un bleu, caché derrière- )n arbie, se montra.
— Laissez-moi monter sur la giberne de votre fourgon, ou je SLiis un homme inort! Le damné verre de cidre que la Clef-des- Cœurs a voulu boire a coûté plus d'une pinte de sang! S'il m'avait imité et fait sa ronde, les pauvres camarades ne seraient pas là, flottant comme des galiotes...
Pendant que ces événements se passaient au dehors, les chefs envoyés de la Vendée et ceux des chouans délibéraient, le verre à la main, sous la présidence du marquis de iMontauran. De fréquentes libations de vin de Bordeaux animèrent cette discussion, qui devint importante et grave à la fin du repas. Au dessert, au moment où la ligne commune des opérations militaires était déci- "^ dée, les royalistes portèrent une santé aux Bourbons. Là, le coup de \feu de Pille-Miche retentit comme un écho de la guerre désas- 'treuse que ces gais et ces nobles conspirateurs voulaient faire 5 à la République. Madame du Gua tressaillit; et, au mouvement ' que lui causa le plaisir de se savoir débarrassée de sa rivale, les convives se regardèrent en silence, le marquis se leva de table et sortit.
— Il l'aimait pourtant! dit ironiquement madame du Gua. Allez donc lui tenir compagnie, monsieur de Fontaine; il sera ennuyeux comme les mouches, si on lui laisse broyer du noir.
Elle alla à la fenêtre qui donnait sur la cour, pour tâcher de voir le cadavre de Marie. De là, elle put distinguer, aux derniers rayons de la lune qui se couchait, la calèche gravissant l'avenue de pommiers avec une célérité incroyable. Le voile de mademoiselle de Vernouil, emporté par le vent, flottait hors de la calèche. A cet aspect, madame du Gua, furieuse, quitta l'assemblée. Le marquis, appuyé sur le perron et plongé dans une sombre méditation, contemplait cent cinquante chouans environ qui, après avoir procédé dans les jardins au partage du butin, étaient revenus achever la pièce de cidre et le pain promis aux bleus. Ces soldats de nouvelle espèce et sur lesquels se fondaient les espérances de la monarchie, buvaient par groupes, tandis que, sur la berge qui faisait face au perron, sept ou huit d'entre eux s'amusaient à lancer dans les eaux les cadavres des bleus, auxquels ils attachaient des pierres.
LES CHOUANS. hù9
Ce spectacle, joint aux différents tableaux que présentaient les bizarres costumes et les sauvages expressions de ces gars insouciants et barbares, était si extraordinaire et si nouveau pour M, de Fontaine, à qui les troupes vendéennes avaient offert quelque chose de noble et de régulier, qu'il saisit cette occasion pour dire au marquis de Montauran :
— Qu'espérez-vous pouvoir faire avec de semblables bêtes?
— Pas grand'chose, n'est-ce pas, cher comte! répondit le Gars.
— Sauront-ils jamais manœuvrer en présence des répubh'cains?
— Jamais.
— Pourront-ils seulement comprendre et exécuter vos ordres?
— Jamais.
— A quoi donc vous seront-ils bons?
— A plonger mon épée dans le ventre de la République! répondit le marquis d'une voix tonnante; à me donner Fougères en trois jours et toute la Bretagne en dix!... Allez, monsieur, dit-il d'une voix plus douce, partez pour la Vendée; que d'Autichamp, Suzannet, l'abbé Bernier, marchent seulement aussi rapidement que moi; qu'ils ne traitent pas avec le premier consul, comme on me le faii craindre (là, il serra fortement la main du Vendéen), nous seruns alors dans vingt jours à trente lieues de Paris.
— Mais la République envoie contre nous soixante mille hommes et le général Brune!
— Soixante mille hommes! vraiment? répliqua le marquis avec un rire moqueur. Et avec quoi Bonaparte ferait-il la campagne d'Italie? Quant au général Brune, il ne viendra pas, Bonaparte l'a dirigé contre les Anglais en Hollande, et le général Hédouville, l'ami de notre ami Barras, le remplace ici... Me comprenez-vous?
En l'entendant parler ainsi, M. de Fontaine regarda le marquis de Montauran d'un air fin et spirituel qui semblait lui reprocher de ne pas comprendre lui-même le sens des paroles mystérieuses qui lui étaient adressées. Les deux gentilshommes s'entendirent alors parfaitement; mais le jeune chef répondit avec un indéfinissable sourire aux pensées qu'ils s'exprimèrent des yeux :
— Monsieur de Fontaine, connaissez-vous mes armes? Ma devise est : Persévérer jusqu'à la mort.
i6Ù SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
Le comte de Fontaine prit la main de Montauran et la lui serra ■en disant :
— J'ai été laissé pour mort aux Quatre-Chemius, ainsi vous ne -doutez pas de moi ; mais croyez à mon expérience, les temps sont ■changés...
— Oh ! oui, dit la Billardière qui survint. Vous êtes jeune, mar- <ims. Écoutez-moi : vos biens n'ont pas tous été vendus...
— Ah! concevez-vous le dévouement sans sacrifice! dit Montauran,
— Connaissez-vous bien le roi? dit la Billardière.
— Oui.
— Je vous admire.
— Le roi, répondit le jeune chef, c'est le prêire, et je me bats .pour la foi!
Ils se séparèrent, le Vendéen convaincu de la nécessité de se résigner aux événements en gardant sa fui dans son cœur, la Billar- 'dière pour retourner en Angleterre, iMontauran pour combattre avec acharnement et forcer, par les triomphes qu'il rêvait, les Vendéens à coopérer à son entreprise.
Ces événements avaient excité tant d'émotions dans l'âme de mademoiselle de Verneuil , qu'elle se pencha, tout abattue et ■comme morte, au fond de la voiture, en donnant l'ordre d'aller à Fougères. Francine imita le silence de sa maîtresse. Le postillon, <jui craignait quelque nouvelle aventure, se hâta de gagner la grande route, et arriva bientôt au sommet de la Pèlerine.
Marie de Verneuil traversa, dans le brouillard épais et blanchâtre 'du matin, la belle et large vallée du Couèsnon, où cette histoire a commencé, et entrevit à peine, du haut de la Pèlerine, le rocher <ie schiste sur lequel est bâtie la ville de Fougères. Les trois voyageurs en étaient encore séparés d'environ deux lieues. En se sentant transie de froid, mademoiselle de Veineuil pensa au pauvre fantassin qui se trouvait derrière la voiture, et voulut absolument, malgré ses refus, qu'il montât près de Francine. La vue de Fougères la tira pour un moment de ses réllexions. D'ailleurs, le poste placé à la porte Saint-Léonard ayant refusé l'entrée de la ville à 4es inconnus, elle fut obligée d'exhiber sa lettre minisiérielle; elle se vit alors à l'abri de toute entreprise hostile en entrant dans cette |)lace, dont, pour le moment, les habitants étaient les seuls défen-
seurs. Le postillon ne lui trouva pas d'autre asile que l'auberge de la Poste.
— Madame, dit le bleu qu'elle avait sauvé, si vous avez jamais besoin d'administrer un coup de sabre à un particulier, ma vie est à vous. Je suis bon là. Je me nomme Jean Falcon, dit Beau-Pied, sergent à la première compagnie des lapins de Hulot, soixantedouzième demi-brigade, surnommée la Mayençaise. Faites excuse de ma condescendance et de ma vanité; mais je ne puis vous offrir que l'âme d'un sergent, je n'ai que ça, pour le quart d'heure, à votre service.
Il tourna sur ses talons et s'en alla en sifflant.
— Plus bas on descend dans la société, dit amèrement Marie, plus on y trouve de sentiments généreux sans ostentation. Un marquis me donne la mort pour la vie, et un sergent... Enfin, laissons cela.
Lorsque la belle Parisienne fut couchée dans un lit bien chaud, sa fidèle Francine attendit en vain le mot affectueux auquel elle était habituée; mais, en la voyant inquiète et debout, sa maîtresse fit un signe empreint de tristesse.
— On nomme cela une journée, Francine, dit-elle. Je suis de dis ans plus vieille!
Le lendemain matin, à son lever, Corentin se présenta pour voir Marie, qui lui permit d'entrer.
— Francine, dit-elle, mon malheur est donc immense, la vue de Corentin ne m'est pas trop désagréable?
Néanmoins, en revoyant cet homme, elle éprouva pour la millième fois une répugnance instinctive que deux ans de connaissance n'avaient pu adoucir.
— Eh bien, dit-il en souriant, j'ai cru à la réussite. Ce n'était donc pas lui que vous teniez?
— Corentin, répondit-elle avec une lente expression de douleur, ne me parlez de cette affaire que quand j'en parlerai moi-même.
Cet homme se promena dans la chambre et jeta sur mademoiselle de Vernenil des regards obliques, en essayant de deviner les pensées secrètes de cette singulière fille, dont le coup d'œil avait assez de portée pour déconcerter, par instants , les hommes les plus habiles.
xii. 1 1
— J*ai prévu cet échec, reprit-il après un moment de silence. S'il vous plaisait d'établir votre quartier général dans cette ville, j'ai déjà pris des informations. Nous sommes au cœur de la chouannerie. Voulez-vous y rester?
Elle répondit par un signe de tête affirmatif, qui donna lieu à Corentin d'établir des conjectures, en partie vraies, sur les événements de la veille.
— J'ai loué pour vous une maison nationale invendue. Ils sont bien peu avancés dans ce pays-ci. Personne n'a osé acheter cette baraque, parce qu'elle appartient à un émigré qui passe pour brutal. Elle est située auprès de l'église Saint-Léonard : et, ma paole d'hôneu, on y jouit d'une vue ravissante. On peut tirer parti de ce chenil, il est logeable; voulez-vous y venh ?
— A l'instant, s'écria-t-elle.
— Mais il me faut encore quelques heures pour y mettre de l'ordre et de la propreté, afin que vous y trouviez tout à votre goût.
— Qu'importe! dit-elle, j'habiterais un cloître, une prison sans peine. Néanmoins, faites en sorte que, ce soir, je puisse y reposer dans la plus profonde solitude. Allez, laissez-moi. Votre présence m'est insupportable. Je veux rester seule avec Francine, je m'entendrai mieux avec elle qu'avec moi-même peut-être... Adieu. Allez! allez donc!
Ces paroles, prononcées avec volubilité, et tour à tour empreintes de coquetterie, de despotisme ou de passion , annoncèrent en elle une tranquillité parfaite. Le sommeil avait sans doute lentement chassé les impressions de la journée précédente, et la réflexion lui avait conseillé la vengeance. Si quelques sombrçs expressions se peignaient encore parfois sur son visage, elles semblaient attester la faculté que possèdent certaines femmes d'ensevelir dans leur âme les sentiments les plus exaltés, et cette dissimulation qui leur permet de sourire avec grâce en calculant la perte de leur victime. Elle demeura seule occupée à chercher comment elle pourrait amener entre ses mains le marquis tout vivant. Pour la première fois, cette femme avait vécu selon ses désirs; mais, de cette vie, il ne lui restait qu'un sentiment, celui de la vengeance, d'une vengeance infinie, complète. C'était sa seule pensée, son unique passion. Les
paroles et les attentions de Francine trouvèrent Marie muette, elle sembla dormir les yeux ouverts ; et cette ongue journée s'écoula sans qu'un geste ou une action indiquassent cette vie extérieure qui rend témoignage de nos pensées. Elle resta couchée sur une ottomane qu'elle avait faite avec des chaises et des oreillers. Le soir, seulement, elle laissa tomber négligemment ces mots, en regardant Francine :
— Mon enfant, j'ai compris hier qu'on vécût pour aimer, et je comprends aujourd'hui qu'on puisse mourir pour se venger. Oui, pour l'aller chercher là où il sera, pour de nouveau le rencontrer, le séduire et l'avoir à moi, je donnerais ma vie!... Mais, si je n'ai pas, dans peu de jours, sous mes pieds, humble et soumis, cet homme qui m'a méprisée, si je n'en fais pas mon valet, mais je serai audessous de tout, je ne serai plus une femme, je ne serai plus moi!...
La maison que Gorentin avait proposée à mademoiselle de Verneuil lui offrit assez de ressources pour satisfaire le goût de luxe et d'élégance inné dans cette fille; il rassembla tout ce qu'il savait devoir lui plaire avec l'empressement d'un amant pour sa maîtresse, ou, mieux encore, avec la servilité d'un homme puissant qui cherche à courtiser quelque subalterne dont il a besoin. Le lendemain, il vint proposer à mademoiselle de Verneuil de se rendre à cet hôtel improvisé.
Bien qu'elle ne fît que passer de sa mauvaise ottomane sur un antique sofa que Gorentin avait su lui trouver, la fantasque Parisienne prit possession -de cette maison comme d'une chose qui lui -aurait appartenu. Ge fut une insouciance royale pour tout ce qu'elle y vit, une sympathie soudaine pour les moindres meubles qu'elle s'appropria tout à coup comme s'ils lui eussent été connus depuis longtemps : détails vulgaires, mais qui ne sont pas indifférents à la peinture de ces caractères exceptionnels. Il semblait qu'un rêve l'eût familiarisée par avance avec cette demeure, où elle vécut de sa haine comme elle y aurait vécu de son amour.
— Je n'ai pas du moins, se disait-elle, excité en lui cette insultante pitié qui tue, je ne lui dois pas la vie. 0 mon premier, mon seul et dernier amour, quel dénoûment!
Elle s'élança d'un bond sur Francine effrayée.
— Aimes-tu? Oh! oui, tu aimes, je m'en souviens. Ah! je suis
bien heureuse d'avoir auprès de moi une femme qui me comprenne. Eh bien, ma pauvre Francine, Thomme ne te semble-t-il pas une effroyable créature? Hein! il disait m'aimer, et il n'a pas résisté à la plus légère des épreuves... Mais, si le monde entier l'avait repoussé, pour lui mon âme eût été un asile; si l'univers l'avait accusé, je l'aurais défendu! Autrefois, je voyais le monde rempli d'êtres qui allaient et venaient, ils ne m'étaient qu'indifférents ; le monde était triste et non pas horrible; mais, maintenant, qu'est le monde sans lui? Il va donc vivre sans que je sois près de lui, sans que je le voie, que je lui parle, que je le sente, que je le tienne, que je le serre... Ah ! je l'égorgerai plutôt moi-même dans son sommeil!
Francine, épouvantée, la contempla un moment en silence.
— Tuer celui qu'on aime?... dit-elle d'une voix douce.
— Ah ! certes, quand il n'aime plus.
Mais, après ces épouvantables paroles, elle se cacha le visage dans ses mains, se rassit et garda le silence.
Le lendemain, un homme se présenta brusquement devant elle sans être annoncé. Il avait un visage sévère. C'était Hulot. Corentin l'accompagnait. Elle leva les yeux et frémit.
— Vous venez, dit-elle, me demander compte de vos amis? lis sont morts.
— Je le sais, répondit Hulot. Ce n'est pas au service de la République!
— Pour moi et par moi..., reprit-elle. Vous allez me parler de la patrie ! La patrie rend-elle la vie à ceux qui meurent pour elle? les venge-t-elle seulement? Moi, je les vengerai! s'écria-t-elle.
Les lugubres images de la catastrophe dont elle avait été la victime s'étant tout à coup développées à son imagination , cet être gracieux, qui mettait la pudeur en premier dans les artifices de la femme, eut un mouvement de folie et marcha d'un pas saccadé vers le commandant stupéfait.
— Pour quelques soldais égorgés, j'amènerai sous la hache de vos échafauds une tête qui vaut des milliers de têtes! dit-elle. Les femmes font rarement la guerre, mais vous pourrez, quelque vieux que vous soyez, apprendre à mon école de bons stratagèmes. Je livrerai à vos baïonnettes une famille entière : ses aïeux, et lui^
son avenir, son passé. Autant j'ai été bonne et vraie pour lui, autant je serai perfide et fausse. Oui, commandant, je veux amener ce petit gentilhomme dans mon lit, et il en sortira pour marcher à la mort. C'est cela, je n'aurai jamais de rivale... Le misérable a prononcé lui-même son arrêt : un jour sans lendemain ! Votre République et moi, nous serons vengées... La République! reprit-elle d'une voix dont les intonations bizarres effrayèrent Hulot; mais le rebelle mourra donc pour avoir porté les armes contre son pays? La France me volerait donc ma vengeance?... Ah! qu'une vie est peu de chose, une mort n'expie qu'un crime! Mais, si ce monsieur n'a qu'une tête à donner, j'aurai une nuit pour lui faire penser qu'il perd plus d'une vie. Sur toute chose, commandant, vous qui le tuerez (elle laissa échapper un soupir), faites en sorte que rien ne trahisse ma trahison, et qu'il meure convaincu de ma fidélité. Je ne vous demande que cela. Qu'il ne voie que moi, moi et mes caresses !
Là, elle se tut; mais, à travers la pourpre de son visage, Hulot et Corentin s'aperçurent que la colère et le délire n'étouffaient pas entièrement la pudeur. Marie frissonna violemment en disant les derniers mots; elle les écouta de nouveau comme si elle eût douté de les avoir prononcés, et tressaillit naïvement en faisant les .gestes involontaires d'une femme à laquelle un voile échappe.
— Mais vous l'avez eu entre les mains! dit Corentin.
— Probablement, répondit-elle avec amertume.
— Pourquoi m'avoir arrêté quand je le tenais? demanda Hulot.
— Eh! commandant, nous ne savions pas que ce serait lui. Tout à coup, cette femme agitée, qui se promenait à pas préci-
..pités en jetant des regards dévorants aux deux spectateurs de cet orage, se calma.
— Je ne me reconnais pas, dit-elle d'un ton d'homme. Pourquoi parler? il faut l'aller chercher!
— L'aller chercher? dit Hulot; mais, ma chère enfant, prenez-y garde, nous ne sommes pas maîtres des campagnes, et, si vous vous hasardiez à sortir de la ville, vous seriez prise ou tuée à cent j)as.
— 11 n'y a jamais de danger pour ceux qui veulent se ven- ,ger! répondit-elle en faisant un geste de dédain pour bannir
de sa présence ces deux hommes, qu'elle avait honte de voir.
— Quelle femme ! s'écria Hulot en se retirant avec Corentin. Quelle idée ils ont eue, à Paris, ces gens de police ! Mais elle ne nous le livrera jamais, ajouta-t-il en hochant la tête.
— Oh ! si! répliqua Corentin.
— Ne voyez-vous pas qu'elle l'aime? reprit Hulot.
— C'est précisément pour cela. D'ailleurs, dit Corentin en regardant le commandant étonné, je suis là pour l'empêcher de faire des sottises; car, selon moi, camarade, il n'y a pas d'amour qui vaille trois cent mille francs.
Quand ce diplomate de l'intérieur quitta le soldat, ce dernier le suivit des yeux; et, lorsqu'il n'entendit plus le bruit de ses pas, il poussa un soupir en se disant à lui-même :
— Il y a donc quelquefois du bonheur à n'être qu'une bêle comme moi?... Tonnerre de Dieu ! si je rencontre le Gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot; car, si ce renard-là me l'amenait à juger, maintenant qu'ils ont créé des conseils de guerre, je croirais ma conscience aussi sale que la chemised'un jeune troupier qui entend le feu pour la première fois.
Le massacre de la Vivetière et le désir de venger ses deux amis avaient autant contribué à faire reprendre à Hulot le commandement de sa demi-brigade que la réponse par laquelle un nouveau ministre, Berthier, lui déclarait que sa démission n'était pas acceptable dans les circonstances présentes. A la dépêche ministérielle était jointe une lettre confidentielle où, sans l'instruire de la mission dont était chargée mademoiselle de Verneuil, il lui écrivait que cet incident, complètement en dehors de la guerre, n'en devait pas arrêter les opérations. La participation des chefs militaires devait, Jisait-il, se borner, dans cette affaire, à seconder ceHe honorable citoyenne, s'il y avait lieu. En apprenant par ses rapportsque les mouvements des chouans annonçaient une concentration de leurs forces vers Fougères, Hulot avait secrètement ramené, par une marche forcée, deux bataillons de sa demi-brigade sur cette place importante. Le danger de la patrie, la haine de l'aristocratie, dont les partisans menaçaient une étendue de pays consi- ' dérable, l'amitié, tout avait contribué à rendre au vieux militaire le feu de sa jeunesse.
— Voilà donc cette vie que je désirais! s'écria mademoiselle de Verneuil quand elle se trouva seule avec Francine; quelque rapides que soient les heures , elles sont pour mol comme des siècles de pensées...
Elle prit tout à coup la main de Francine, et sa voix, comme celle du premier rouge-gorge qui chante après l'orage, laissa échapper lentement ces paroles :
— J'ai beau faire, mon enfant, je vois toujours ces deux lèvres délicieuses, ce menton court et légèrement relevé, ces yeux de feu, et j'entends encore le Hue! du postillon. Enfin, je rêve..., et pourquoi donc tant de haine au réveil!
Elle poussa un long soupir, se leva; puis, pour la première fois, elle se mit à regarder le pays livré à la guerre civile par ce cruel gentilhomme qu'elle voulait attaquer, à elle seule. Séduite par la vue du paysage, elle sortit pour respirer plus à l'aise sous le ciel; et, si elle suivit son chemin à l'aventure, elle fut certes conduite vers la Promenade de la ville par ce maléfice de notre âme qui nous fait chercher des espérances dans l'absurde. Les pensées conçues sous l'empire de ce charme se réalisent souvent; mais on en attribue alors la prévision à cette puissance appelée le pressentiment; pouvoir inexpliqué, mais réel, que les passions trouvent toujours complaisant, comme un flatieur qui, à travers ses mensonges, dit parfois la vérité.