UN JOUR SANS LENDEMAIN
Les derniers événements de cette histoire ayant dépendu de la disposition des lieux où ils se passèrent, il est indispensable d'en donner ici une minutieuse description, sans laquelle le dénoûment serait d'une compréhension difficile.
La ville de Fougères est assise en partie sur un rocher de schiste que l'on dirait tombé en avant des montagnes qui ferment au couchant la grande vallée du Couësnon, et prennent différents noms suivant les localités, k cette exposition, la ville est séparée de ces montagnes par une gorge au fond de laquelle coule une petite
rivière appelée le Nançon. La portion du rocher qui regarde l'est a pour point de vue le paysage dont on jouit au sommet de la Pèlerine, et celle qui regarde l'ouest a pour toute vue la tortueuse vallée du Nançon ; mais il existe un endroit d'où l'on peut embrasser à la fois un segment du cercle formé par la grande vallée et les jolis détours de la petite qui vient s'y fondre. Ce lieu, choisi par les habitants pour leur promenade, et où allait se rendre mademoiselle de Verneuil , fut précisément le théâtre où devait se dénouer le drame commencé à la Vivetière. Ainsi, quelque pittoresques que soient les autres parties de Fougères, l'attention doit être exclusivement portée sur les accidents du pays que l'on découvre en haut de la Promenade.
Pour donner une idée de l'aspect que présente le rocher de Fougères vu de ce côté, on peut le comparer à l'une de ces immenses tours en dehors desquelles les architectes sarrasins ont fait tourner, d'étage en étage, de larges balcons joints entre eux par des escaliers en spirale. En effet , cette roche est terminée par une église gothique dont les petites flèches, le clocher, les arcs-boutants en rendent presque parfaite la forme en pain de sucre. Devant la porte de cette église, dédiée à saint Léonard, se trouve une petite place irrégulière dont les terres sont soutenues par un mur exhaussé en forme de balustrade, et qui communique par une rampe à la Promenade. Semblable à une seconde corniche, cette esplanade se développe circulairement autour du rocher, à quelques toises en dessous de la place Saint-Léonard, et offre un large terrain planté d'arbres, qui vient aboutir aux fortifications de la ville. Puis, à dix toises des murailles et des roches qui supportent cette terrasse due à une heureuse disposition des schistes et à une patiente industrie, il existe un chemin tournant nommé V escalier de la Reine, pratiqué dans le roc, et qui conduit à un pont bâti sur le Nançon par Anne de Bretagne. Enfin, sous ce chemin, qui figure une troisième corniche, des jardins descendent de terrasse en terrasse jusqu'à la rivière, et ressemblent à des gradins chargés de fleurs.
Parallèlement à la Promenade, de hautes roches qui prennent le nom du faubourg de la ville où elles s'élèvent, et qu'on appelle les montagnes de Saint-Sulpice, s'étendent le long de la rivière et s'abaissent en pentes douces dans la grande vallée, où elles décri-
"vent un brusque contour vers le nord. Ces roches, droites, incultes •et sombres, semblent toucher aux schistes de la Promenade; en quelques endroits, elles en sont à une portée de fusil, et garantissent contre les vents du nord une étroite vallée profonde de cent toises, où le Nançon se partage en trois bras qui arrosent une prairie chargée de fabriques et délicieusement plantée.
Vers le sud, à l'endroit où finit la ville proprement dite, et où commence le faubourg Saint-Léonard, le rocher de Fougères fait un pli, s'adoucit, diminue de hauteur et tourne dans la grande vallée en suivant la rivière, qu'il serre ainsi contre les montagnes de Saiot-Sulpice, en formant un col d'où elle s'échappe en deux ruisseaux vers le Couësnon, où elle va se jeter. Ce joli groupe de collines rocailleuses est appelé le Nid-aux-Crocs, la vallée qu'elles dessinent se nomme le val de Gibarry, et ses grasses prairies fournissent une grande partie du beurre connu des gourmets sous le nom de beurre de la Prévalaye.
A l'endroit où la Promenade aboutit aux fortifications s'élève une tour nommée la tour du Papegaut. A partir de cette construction carrée, sur laquelle était bâtie la maison où logeait mademoiselle de Verneuil, régnent tantôt une muraille, tantôt le roc, quand il offre des tables droites; et la partie de la ville assise sur cette haute base inexpugnable décrit une vaste demi-lune, au bout de laquelle les roches s'inclinent et se creusent pour laisser passage au Nançon. Là est située la porte qui mène au faubourg Saint- Sulpice, dont le nom est commun à la porte et au faubourg. Puis, sur un mamelon de granit qui domine trois vallons dans lesquels se réunissent plusieurs routes, surgissent les vieux créneaux et les tours féodales du château de Fougères, l'une des plus immenses constructions faites par les ducs de Bretagne, murailles hautes de quinze toises, épaisses de quinze pieds; fortifiée à l'est par un étang d'où sort le Nançon, qui coule dans ses fossés et fait tourner •des moulins entre la porte Saint-Sulpice et les ponts-levis de la forteresse; défendue à l'ouest par la raideur des blocs de granit €ur lesquels elle repose.
Ainsi, depuis la Promenade jusqu'à ce magnifique débris du moyen âge, enveloppé de ses manteaux de lierre, paré de ses tours carrées au rondes, où peut se loger dans chacune un régiment
entier, le château, la ville et son rocher, protégés par des murailles à pans droits, on par des escarpements taillés à pic, forment un vaste fer à cheval garni de précipices sur lesquels, à l'aide du temps, les Bretons ont tracé quelques étroits sentiers. Çà et là, des blocs s'avancent comme des ornements. Ici, les eaux suintent par des cassures d'où sortent des arbres rachitiques. Plus loin, quelques tables de granit moins droites que les autres nourrissent de la verdure qui attire les chèvres. Puis partout des bruyères, venues entre plusieurs fentes humides, tapissent de leurs guirlandes roses de noires anfractuosités. Au fond de cet immense entonnoir, la petite rivière serpente dans une prairie toujours fraîche et mollement posée comme un tapis.
Au pied du château et entre plusieurs masses de granit s'élève l'église dédiée à saint Sulpice, qui donne son nom à un faubourg situé par delà le Nançon. Ce faubourg, comme jeté au fond d'un . abhne, et son église, dont le clocher pointu n'arrive pas à la hauteur des roches qui semblent près de tomber sur elle et sur les chaumières qui l'entourent, sont pittoresquement baignés par quelques aiïlaents du Nançon, ombragés par des arbres et décorés par des jardins; ils coupent irrégulièrement la demi-lune que décrivent la Promenade, la ville et le château, et produisent, par leurs détails, de naïves oppositions avec les graves spectacles de l'amphithéâtre, auquel ils font face. Enfin Fougères tout entier, ses faubourgs et ses églises, les montagnes même de Saint-Sulpice, sont encadrés par les hauteurs de Pdllé, qui font partie de l'enceinte générale de la grande vallée du Couësnon.
Tels sont les traits les plus saillants de cette nature, dont le principal caractère est une âpreté sauvage, adoucie par de riants motifs, par un heureux mélange des travaux les plus magnifiques de l'homme, avec les caprices d'un sol tourmenté par des oppositions inattendues, par je ne sais quoi d'imprévu qui surprend, étonne et confond. Nulle part, en France, le voyageur ne rencontre de contrastes aussi grandioses que ceux offerts par le grand bassin du Couësnon et par les vallées perdues entre les rochers de Fougères et les hauteurs de Hillé. C'est de ces beautés inouïes où le hasard triomphe, et auxquelles ne manque aucune des harmonies de la nature. Là, des eaux claires, limpides, courantes; des montagnes
vêtues par la puissante végétation de ces contrées; des rochers sombres et des fabriques élégantes; des fortifications élevées par la nature et des tours de granit bâties par les hommes; puis tous les artifices de la lumière et de l'ombre, toutes les oppositions entre les différents feuillages, tant prisées par les dessinateurs ; des groupes de maisons où foisonne une population active, et des places désertes oià le granit ne souffre pas même les mousses blanches qui s'accrochent aux pierres; enfin, toutes les idées qu'on demande à un paysage : de la grâce et de l'horreur, un poëme plein de renaissantes magies, de tableaux sublimes, de délicieuses rusticités ! La Bretagne est là dans sa fleur.
La tour dite du Papegaut, sur laquelle est bâtie la maison occupée par mademoiselle de Verneuil, a sa base au fond même du précipice, et s'élève jusqu'à l'esplanade pratiquée en corniche devant l'église Saint- Léonard. De cette maison isolée sur trois côtés, on embrasse à la fois le grand fer à cheval qui commence à la tour même, la vallée tortueuse du Nançon et la place Saint- Léonard. Elle fait partie d'une rangée de logis trois fois séculaires, et construits en bois, situés sur une ligne parallèle au flanc septentrional de l'église, avec laquelle ils forment une impasse dont la sortie donne dans une rue en pente qui longe l'église et mène à la porte Saint-Léonard, vers laquelle descendait mademoiselle de Verneuil.
Marie négligea naturellement d'entrer sur la place de l'église, audessous de laquelle elle était, et se dirigea vers la Promenade. Lorsqu'elle eut franchi la petite barrière peinte en vert qui se trouvait devant le poste alors établi dans la tour de la porte Saint- Léonard, la magnificence du spectacle rendit un instant ses passions muettes. Elle admira la vaste portion de la grande vallée du Couësnon que ses yeux embrassaient depuis le sommet de la Pèlerine jusqu'au plateau par où passe le chemin de Vitré; puis ses yeux se reposèrent sur le Nid-aux-Crocs et sur les sinuosités du val de Gibarry, dont les crêtes étaient baignées par les lueurs vaporeuses du soleil couchant. Elle fut presque effrayée par la profondeur de la vallée du Nançon, dont les plus hauts peupliers atteignaient à peine aux murs des jardins situes au-dessous de l'escalier de la Reine. Enfin, elle marcha de surprise en surprise jusqu'au
.point d'où elle put apercevoir et la grande vallée, à travers le val de Gibarry, et le délicieux paysage encadré par le fer à cheval de la ville, par les rochers de Saint-Sulpice et par les hauteurs de Rillé. A cette heure du jour, la fumée des maisons du faubourg et «des vallées formait dans les airs un nuage qui ne laissait poindre fies objets qu'à travers un dais bleuâtre; les teintes trop vives du 'joiar commençaient à s'abolir; le firmament prenait un ton gris de perle; la lune jetait ses voiles de lumière sur ce bel abîme; tout, ■enfin, tendait à plonger l'âme dans la rêverie et l'aider à évoquer les êtres chers. Tout à coup, ni les toits en bardeau du faubourg Saint-Sulpice, ni son église, dont la flèche audacieuse se perd dans la profondeur de la vallée, ni les manteaux séculaires de lierre et de clématite dont s'enveloppent les murailles de la vieille forteresse à travers laquelle le Nançon bouillonne sous la roue des moulins, enfin rien dans ce paysage ne l'intéressa plus. En vain le :Soleil couchant jeta-t-il sa poussière d'or et ses nappes rouges sur les gracieuses habitations semées dans les rochers, au fond des eaux et sur les prés, elle resta immobile devant les roches de "Saint-Sulpice, L'espérance insensée qui l'avait amenée sur la Pro- 'menade s'était miraculeusement réalisée. A travers les ajoncs et les genêts qui croissent sur les sommets opposés, elle crut reconnaître, malgré la peau de bique dont ils étaient vêtus, plusieurs ■convives de la Vivetière, parmi lesquels se distinguait le Gars, dont les moindres mouvements se dessinèrent dans la lumière adoucie <iu soleil couchant. A quelques pas en arrière du groupe principal, •elle vit sa redoutable ennemie, madame du Gua. Pendant un moment, mademoiselle de Verneuil put penser qu'elle rêvait; mais la haine de sa rivale lui prouva bientôt que tout vivait dans ce rêve. L'attention profonde qu'excitait en elle le plus petit geste du marquis l'empêcha de remarquer le soin avec lequel madame du Gua la mirait avec un long fusil. Bientôt un coup de feu réveilla les échos des montagnes, et la balle qui siffla près de Marie lui révéla l'adresse de sa rivale.
— Elle m'envoie sa carte! se dit-elle en souriant.
A l'instant, de nombreux Qui vive? retentirent, de sentinelle en sentinelle, depuis le château jusqu'à la porte Saint-Léonard, et trahirent aux chouans la prudence des Fougerais, puisque la partie
la moins vulnérable de leurs remparts était si bien gardée.
— C'est elle et c'est lui ! se dit Marie.
Aller à la recherche du marquis, le suivre, le surprendre, fut une idée conçue avec la rapidité de l'éclair.
— Je suis sans arme! s'écria-t-elle.
Elle songea qu'au moment de son départ de Paris elle avait jeté dans un de ses cartons un élégant poignard, jadis porté par une sultane et dont elle voulut se munir en venant sur le théâtre de la guerre, comme ces plaisants qui s'approvisionnent d'albums pour les idées qu'ils auront en voyage; mais elle fut alors moins séduite par la perspective d'avoir du sang à répandre que par le plaisir de porter un joli kandjar orné de pierreries, et de jouer avec cette lame pure comme un regard. Trois jours auparavant, elle avait bien vivement regretté d'avoir laissé cette arme dans ses cartons, quand, pour se soustraire à l'odieux supplice que lui réservait sa rivale, elle avait souhaité de se tuer. En un instant, elle retourna chez elle, trouva le poignard, le mit à sa ceinture, serra autour de ses épaules et de sa taille un grand châle, enveloppa ses cheveux d'une dentelle noire, se couvrit la tête d'un de ces chapeaux à larges bords que portaient les chouans, et qui appartenait à un domestique de sa maison, et, avec cette présence d'esprit que prêtent parfois les passions, elle prit le gant du marquis donné par Marche-à-Terre comme un passe-port; puis, après avoir répondu à Francine effrayée : « Que veux-tu! j'irais le chercher dans l'enfer! » elle revint sur la Promenade.
Le Gars était encore à la même place, mais seul. D'après la direction de sa longue-vue, il paraissait examiner, avec l'attention scrupuleuse d'un homme de guerre, les différents passages du Nançon, l'escalier de la Reine, et le chemin qui, de la porte Saînt- Su'pice, tourne entre cette église et va rejoindre les grandes routes sous le feu du château. Mademoiselle de Verneuil s'élança dans les petits sentiers tracés par les chèvres et leurs pâtres sur le versant de la Promenade, gagna l'escalier de la Reine, arriva au fond du précipice, passa le Nançon, traversa le faubourg; devina, comme l'oiseau dans le désert, sa route au milieu des dangereux escarpements des roches de Saint-Suipice, atteignit bientôt une route glissante tracée sur des blocs de granit, et, malgré les genêts,
les ajoncs piquants, les rocailles qui la hérissaient, elle se mit à la gravir avec ce degré d'énergie inconnu peut-être à Thomme, mais que la femme entraînée par la passion possède momentanément. La nuit surprit Marie à l'instant où, parvenue sur les sommets, elle tâchait de reconnaître, à la faveur des pâles rayons de la lune, le chemin qu'avait dû prendre le marquis; une recherche obstinée faite sans aucun succès et le silence qui régnait dans la campagne lui apprirent la retraite des chouans et de leur chef. Cet effort de passion tomba tout à coup avec l'espoir qui l'avait inspiré. En se trouvant seule, pendant la nuit, au milieu d'un pays inconnu, en proie à la guerre, elle se mit à réfléchir, et les recommandations de Hulot, le coup de feu de madame du Gua, la firent frissonner de peur. Le calme de la nuit, si profond sur les montagnes, lui permit d'entendre la moindre feuille errante, même à de grandes distances, et ces bruils légers vibraient dans les airs comme pour -donner une triste mesure de la solitude ou du silence. Le vent agissait sur la haute région et emportait les nuages avec violence, en produisant des alternatives d'ombre et de lumière dont les effets augmentèrent sa terreur, en donnant des apparences fantastiques et terribles aux objets les plus inoffensifs. Elle tourna les yeux vers les maisons de Fougères, dont les lueurs domestiques brillaient comme autant d'étoiles terrestres, et tout à coup elle vit distinctement la tour du Papegaut. Elle n'avait qu'une faible distance à parcourir pour retourner chez elle, mais cette distance était un précipice. Elle se souvenait assez des abîmes qui bordaient l'étroit sentier par où elle était venue, pour savoir qu'elle courrait plus de risques en voulant revenir à Fougères qu'en poursuivant son entreprise. Elle pensa que le gant du marquis écarterait tous les périls de sa promenade nocturne, si les chouans tenaient la campagne. Madame du Gua seule pouvait être redoutable. A cette idée, Marie pressa son poignard, et tâcha de se diriger vers une maison dont elle avait entrevu les toits en arrivant sur les rochers de Saint-Sulpice; mais elle marcha lentement, car elle avait jusqu'alors ignoré la sombre majesté qui pèse sur un être solitaire pendant la nuit, au milieu d'un site sauvage où de toutes parts de hautes montagnes penchent leurs têtes comme des géants assemblés. Le frôlement de sa robe, arrêtée par des ajoncs, la fit tressaillir
plus d'une fois, et plus d'une fois elle hâta le pas, pour le ralentir encore en croyant sa dernière heure venue. Mais, bientôt, les circonstances prirent un caractère auquel les hommes les plus intrépides n'eussent peut-être pas résisté, et plongèrent mademoiselle de Verneuil dans une de ces terreurs qui pressent tellement les ressorts de la vie, qu'alors tout est extrême chez les individus, la force comme la faiblesse. Les êtres les plus faibles font alors des actes d'une force inouïe, et les plus forts deviennent fous de peur. Marie entendit à une faible distance des bruits étranges-, distincts et vagues tout à la fois, comme la nuit était tour à tour sombre et lumineuse, ils annonçaient de la confusion, du tumulte, et l'oreille se fatiguait à les percevoir ; ils sortaient du sein de la terre, qui semblait ébranlée sous les pieds d'une immense multitude d'hommes en marche. Un moment de clarté permit à mademoiselle de Verneuil d'apercevoir à quelques pas d'elle une longue file de hideuses figures qui s'agitaient comme les épis d'un champ et glissaient à la manière des fantômes; mais elle les vit à peine, car aussitôt l'obscurité retomba comme un rideau noir et lui déroba cet épouvantable tableau, plein d'yeux jaunes et brillants. Elle se recula vivement et courut sur le haut d'un talus, pour échapper à trois de ces horribles figures qui venaient à elle.
— L'as-tu vu? demanda l'un.
— J'ai senti un vent froid quand il a passé près de moi, répondit une voix rauque.
— Et moi, j'ai respiré l'air humide et l'odeur des cimetières, dit le troisième.
— Est- il blanc? reprit le premier.
— Pourquoi, dit le second, est-il revenu seul de tous ceux qui sont morts à la Pèlerine?
— Ah! pourquoi? répondit le troisième. Pourquoi fait-on des préférences à ceux qui sont du Sacré-Cœur? Au surplus, j'aime mieux mourir sans confession que d'errer, comme lui, sans boire ni manger, sans avoir ni sang dans les veines, ni chair sur les os.
— Ah!...
Cette exclamation ou plutôt ce cri terrible partit du groupe, quand un des trois chouans montra du doigt les formes sveltes et le visage pâle de mademoiselle de Verneuil, qui se sauvait avec
une elTravante rapidité, sans qu'ils entendissent le moindre bruit.
— Le voilà! — Le voici! — Où est-il? — Là. — Ici. — Il esl parti! — Non. — Si. — Le vois-tu?
Ces phrases retentirent comme le murmure monotone des vagues sur la grève.
Mademoiselle de Verneuil marcha courageusement dans la direction de la maison, et vit les figures indistinctes d'une multitude qui fuyait à son approche en donnant les signes d'une frayeur panique. Elle était comme emportée par une puissance inconnue dont l'influence la matait; la légèreté de son corps, qui lui semblait inexplicable, devenait un nouveau sujet d'effroi pour elle-même. Ces ligures, qui se levaient par masses à son approche et comme de dessous terre où elles lui paraissaient couchées, laissaient échapK per des gémissements qui n'avaient rien d'humain. Enûn, elle arriva, non sans peine, dans un jardin dévasté dont les haies et les barrières étaient brisées. Arrêtée par une sentinelle, elle lui montra son gant. La lune ayant éclairé sa figure, la carabine échoppa des mains du chouan, qui déjà mettait Marie en joue, mais qui, à son aspect, jeta le cri rauque dont retentissait la campagne. Elle aperçut de grands bâtiments où quelques lueurs indiquaient des pièces habitées, et parvint auprès des murs sans rencontrer d'obstacles. Par la première fenêtre vers laquelle elle se dirigea, elle vit madame du Gua avec les chefs convoqués à la Vivetière. Étourdie et par cet aspect et par le sentiment de son danger, elle se rejeta violemment sur une petite ouverture défendue par de gros barreaux de fer, et distingua, dans une longue salle voûtée, le marquis seul et triste, à deux pas d'elle. Les reflets du feu, devant lequel il occupait une chaise grossière, illuminaient sou visage de teintes rougeàtres et vacillantes qui imprimaient à cette scène le caractère d'une vision ; immobile et tremblante, la pauvre fille se colla aux barreaux, et, par le silence profond qui régnait» elle espéra l'entendre s'il parlait; en le voyant abattu, découragé, pâle, elle se flatta d'être une des causes de sa tristesse; puis sa colère se changea en commisération, sa commisération en tendresse, et elle sentit soudain qu'elle n'avait pas été amenée jusque-là par la vengeance seulement. Le marquis se leva, tourna la tête et resta stupéfait en apercevant, comme dans un nuage, la
figure de mademoiselle de Verneuil ; il laissa échapper un geste d'impatience et de dédain en s'écriant :
— Je vois donc partout cette diablesse, même quand je veille I Ce profond mépris conçu pour elle arracha à la pauvre fille un rire d'égarement qui fit tressaillir le jeune chef, et il s'élança vers la croisée. Mademoiselle de Verneuil se sauva. Elle entendit près d'elle les pas d'un homme qu'elle crut être Montauran; et, pour le fuir, elle ne connut plus d'obstacles , elle eût traversé les murs et volé dans les airs, elle aurait trouvé le chemin de l'enfer pour éviter de relire en traits de flamme ces mots : Il te méprise! écrits sur le front de cet homme, et qu'une voix intérieure lui criait alors avec l'éclat d'une trompette. Après avoir marché sans savoir par où elle passait, elle s'arrêta en se sentant pénétrer d'un air humide. Effrayée par le bruit des pas de plusieurs personnes, et poussée par la peur, elle descendit un escalier qui la mena au fond d'une cave. Arrivée à la dernière marche, elle prêta l'oreille pour tâcher de reconnaître la direction que prenaient ceux qui la poursuivaient; mais, malgré des rumeurs extérieures assez vives, elle entendit les lugubres gémissements d'une voix humaine qui ajoutèrent à son horreur. Un jet de lumière, parti du haut de l'escalier, lui fit craindre que sa retraite ne fût connue de ses persécuteurs; et, pour leur échapper, elle trouva de nouvelles forces. Il lui fut ■très-diflQcile de s'expliquer, quelques instants après et quand elle recueillit ses idées, par quels moyens elle avait pu grimper sur le petit mur oij elle s'était cachée. Elle ne s'aperçut pas même d'abord de la gêne que la position de son corps lui fit éprouver; mais cette gêne finit par devenir intolérable, car elle ressemblait, sous l'arceau d'une voûte, à la Vénus accroupie qu'un amateur aurait placée dans une niche trop étroite. Ce mur, assez large et construit en granit, formait une séparation entre le passage d'un escalier et un caveau d'où partaient les gémissements. Elle vit bientôt un inconnu couvert de peaux de chèvre descendant au-dessous d'elle et tournant sous la voûte sans faire le moindre mouvement qui annonçât une recherche empressée. Impatiente de savoir s'il se présenterait quelque chance de salut pour elle, mademoiselle de Verneuil attendit avec anxiété que la lumière portée par l'inconnu éclairât le caveau, où elle apercevait à terre une masse informe, XII. 42
478 SCENES DE LA VIE iMILITAIRE.
mais animée, qui essayait d'atteindre à une certaine partie de la muraille par des mouvements violents et répétés, semblables aux brusques contorsions d'une carpe mise hors de l'eau sur la rive.
Une petite torche de résine jeta bientôt sa lueur bleuâtre et incertaine dans le caveau. Malgré la sombre poésie que l'imagination de mademoiselle de Verneuil répandait sur ces voûtes, qui répercutaient les sons d'une prière douloureuse, elle fut obligée de reconnaître qu'elle se trouvait dans une cuisine souterraine, abandonnée depuis longtemps. Éclairée, la masse informe devint un petit homme très-gros dont tous les membres avaient été attachés avec précaution, mais qui semblait avoir été laissé sur les dalles humides sans aucun soin par ceux qui s'en étaient emparés. A l'aspect de l'étranger tenant d'une main la torche et de l'autre un fagot, le captif poussa un gémissement profond qui attaqua si vivement la sensibilité de mademoiselle de Verneuil, qu'elle oublia sa propre terreur, son désespoir, la gêne horrible de tous ses membres plies qui s'engourdissaient; elle tâcha de rester immobile. Le chouan jeta son fagot dans la cheminée après s'être assuré de la solidité d'un vieille crémaillère qui pendait le long d'une haute plaque en fonte, et mit le feu au bois avec sa torche. Mademoiselle de Verneuil ne reconnut pas alors sans effroi ce rusé Pille-Miche auquel sa rivale l'avait livrée, et dont la figure, illuminée par la flamme, ressemblait à celle de ces petits hommes de buis grotesquement sculptés en Allemagne. La plainte échappée à son prisonnier produisit un rire immense sur ce visage sillonné de rides et brûlé par le soleil.
— Tu vois, dit-il au patient, que nous autres chrétiens nous ne manquons pas, comme toi, à notre parole. Ce feu-là va te dégourdir les jambes, la langue et les mains... Quien ! quien ! je ne vois point de lèchefrite à te mettre sous les pieds; ils sont si dodus, que la graisse pourrait éteindre le feu. Ta maison est donc bien mal montée, qu'on n'y trouve pas de quoi donner au maître toutes ses aises quand il se chauffe?
La victime jeta un cri aigu, comme si elle eût espéré se faire entendre par delà les voûtes et attirer un libérateur,
— Oh! vous pouvez chanter à gogo, monsieur d'Orgemont! ils
sont tous couchés là-haut, et Marche-à-Terre me suit, il fermera la porte de la cave.
Tout en parlant, Pille-Miche sondait du bout de sa carabine le manteau de la cheminée, les dalles qui pavaient la cuisine, les murs et les, fourneaux, pour essayer de découvrir la cachette où l'avare avait mis son or. Cette recherche se faisait avec une telle habileté, que d'Orgemont demeura silencieux, comme s'il eût craint d'avoir été trahi par quelque serviteur effrayé; car, quoiqu'il ne se fût confié à personne, ses habitudes auraient pu donner lieu à des inductions vraies. Pille-Miche se retournait parfois brusquement en regardant sa victime comme dans ce jeu où les enfants essayent de deviner, par l'expression naïve de celui qui a caché un objet convenu, s'ils s'en approchent ou s'ils s'en éloignent. D'Orgemont feignit quelque terreur en voyant le chouan frappant les fourneaux, qui rendirent un son creux, et parut vouloir amuser ainsi pendant quelque temps l'avide crédulité de Pille- Miche. En ce moment, trois autres chouans, qui se précipitèrent dans l'escalier, entrèrent tout à coup dans la cuisine. A l'aspect de Marche-à-Terre, Pille-Miche discontinua sa recherche, après avoir jeté sur d'Orgemont un regard empreint de toute la férocité que réveillait son avarice trompée.
— Marie Lambrequin est ressuscité ! dit Marche-à-Terre en gardant une attitude qui annonçait que tout autre intérêt pâlissait devant une si grave nouvelle.
— Ça ne m'étonne pas, répondit Pille-Miche, il communiait si souvent! le bon Dieu semblait n'être qu'à lui.
— Ah! ah! remarqua Mène-à -Bien, ça lui a servi comme des souliers à un mort. Voilà-t-il pas qu'il n'avait pas reçu l'absolution avant cette affaire de la Pèlerine; il a margaudé la fille à Goguehi, et s'est trouvé sous le coup d'un péché mortel. Donc, l'abbé Gudin dit comme ça qu'il va rester deux mois comme un esprit avant de revenir tout à fait! Nous l'avons vu irctous passer devant nous, il est pâle, il est froid, il est léger, il sent le cimetière.
— Et Sa Révérence a bien dit que, si l'esprit pouvait s'emparer de quelqu'un, il s'en ferait un compagnon, ajouta le quatrième chouan.
La figure grotesque de ce dernier interlocuteur tira Marche-à-
Terre de la rêverie religieuse où l'avait plongé l'accomplissement d'un miracle que la ferveur pouvait, selon l'abbé Gudin, renouveler chez tout pieux défenseur de la religion et du roi.
— Tu vois, Galope-Chopine, dit-il au néophyte avec une certaine crravité, à quoi nous mènent les plus légères omissions des devoirs commandés par notre sainte religion. C'est un avis que nous donne sainte Anne d'Âuray, d'être inexorable entre nous pour les moindres fautes. Ton cousin Pille-Miche a demandé pour toi la surveillance de Fougères, le Gars consent à te la confier, et tu seras bien payé; mais tu sais de quelle farine nous pétrissons la galette des traîtres?
— Oui, monsieur Marche-à-Terre.
— Tu sais pourquoi je te dis cela? Quelques-uns prétendent que tu aimes le cidre et les gros sous ; mais il ne s'agit pas ici de tondre sur les œufs, il faut n'être qu'à nous.
— Révérence parler, monsieur Marche-à-Terre, le cidre et les sous sont deux bonnes chouses qui n'empêchent point le salut.
— Si le cousin fait quelque sottise, dit Pille-Miche, ce sera par ignorance.
— De quelque manière qu'un malheur vienne, s'écria Marcheà-Terre d'un son de voix qui fit trembler la voûte, je ne le manquerai pas. — Tu m'en réponds, ajouta-t-il en se tournant vers Pille-Miche, car, s'il tombe en faute , je m'en prendrai à ce qui double ta peau de bique.
— Mais, sous votre respect, monsieur Marche-à-Terre, reprit Galope-Chopine , est-ce qu'il ne vous est pas souvent arrivé de croire que les contre-chuins étaient des chuins?
— Mon ami, répliqua Marche-à-Terre d'un ton sec, que ça ne t'arrive plus, ou je te couperai en deux comme un navet. Quant aux envoyés du Gars, ils auront son gant. Mais, depuis cette affaire de la Vivetière, la grande garce y boute un ruban vert.
Pille-Miche poussa vivement le coude de son camarade en lui montrant d'Orgemont, qui feignait de dormir; mais Marche-à-Terre et Pille-Miche savaient par expérience que personne n'avait encore sommeillé au coin de leur feu; et, quoique les dernières paroles dites à Galope-Chopine eussent été prononcées à voix basse, comme elles pouvaient avoir été comprises par le patient, les quatre
chouans le regardèrent tous pendant un moment et pensèrent sans doute que la peur lui avait ôté l'usage de ses sens. Tout à coup, sur un léger signe de Marche-à-Terre, Pille-Miche ôta les souliers et les bas de d'Orgemont, Mène-à-Bien et Galope-Chopine le saisirent à bras-le-corps, le portèrent au feu ; puis Marche-à-Terre prit un des liens du fagot et attacha les pieds de l'avare à la crémaillère. L'ensemble de ces mouvements et leur incroyable célérité firent pousser à la victime des cris qui devinrent déchirants quand Pille-Miche eut rassemblé des charbons sous les jambes.
— Mes amis, mes bons amis, s'écria d'Orgemont, vous allez me faire mal! je suis chrétien comme vous...
— Tu mens par ta gorge, lui répondit Marche-à-Terre. Ton frère a renié Dieu. Quant à toi, tu as acheté l'abbaye de Juvigny. L'abbé Gudin dit que l'on peut, sans scrupule, rôtir les apostats.
— Mais, mes frères en Dieu, je ne refuse pas de vous payer.
— Nous t'avions donné quinze jours, deux mois se sont passés, et voilà Galope-Chopine qui n'a rien reçu.
— Tu n'as donc rien reçu, Galope-Chopine? demanda l'avare avec désespoir.
— Rin, monsieur d'Orgemont ! répondit Galope-Chopine effrayé. Les cris, qui s'étaient convertis en un grognement continu comme
le râle d'un mourant, recommencèrent avec une violence inouïe. Aussi habitués à ce spectacle qu'à voir marcher leurs chiens sans sabots, les quatre chouans contemplaient si froidement d'Orgemont qui se tortillait et hurlait, qu'ils ressemblaient à des voyageurs attendant devant la cheminée d'une auberge que le rôt soit assez cuit pour être mangé.
— Je meurs! je meurs! cria la victime,... et vous n'aurez pas mon argent.
Malgré la violence de ces cris, Pille-Miche s'aperçut que le feu ne mordait pas encore la peau; on attisa donc irès-artistement les charbons de manière à faire légèrement flamber le feu ; d'Orgemont dit alors d'nne voix abattue :
— Mes amis, déliez-moi... Que voulez-vous? cent écus, mille écus, dix mille écus, cent mille écus? je vous offre deux cents écus.
Cette voix était si lamentable, que mademoiselle de Verneuil oublia son propre danger et laissa échapper une exclamation.
i82 SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
— Qui a parlé? demanda Marche-à-Terre.
Les chouans jetèrent autour d'eux des regards effarés. Ces hommes, si braves sous la bouche meurtrière des canons, ne tenaient pas devant un esprit. Pille-Miche seul écoutait sans distraction la confession que des douleurs croissantes arrachaient à sa victime.
— Cinq cents écus... oui, je les donne, disait l'avare.
— Bah! Où sont-ils? lui répondit tranquillement Pille-Miche.
— Hein? ils sont sous le premier pommier... Sainte Vierge! au fond du jardin, à gauche... Vous êtes des brigands,... des voleurs... Ah! je meurs... 11 y a là dix mille francs.
— Je ne veux pas des francs, dit Marche-à-Terre, il nous faut des livres. Les écus de ta République ont des figures païennes qui n'auront jamais cours.
— Ils sont en livres , en bons louis d'or. Mais déliez-moi , déliez-moi... Vous savez où est ma vie,... mon trésor!
Les quatre chouans se regardèrent en cherchant celui d'entre eux auquel ils pouvaient se fier pour l'envoyer déterrer la somme. En ce moment, cette cruauté de cannibales fit tellement horreur à mademoiselle de Verneuil, que, sans savoir si le rôle que lui assignait sa figure pâle la préserverait encore de tout danger, elle s'écria courageusement d'un son de voix grave :
— Ne craignez-vous pas la colère de Dieu? Détachez-le, barbares! Les chouans levèrent la tête, ils aperçurent dans les airs des
yeux qui brillaient comme deux étoiles, et s'enfuirent épouvantés. Mademoiselle de Verneuil sauta dans la cuisine, courut à d'Orgemont, le tira si violemment du feu, que les liens du fagot cédèrent; puis, du tranchant de son poignard, elle coupa les cordes avec lesquelles il avait été garrotté. Quand l'avare fut libre et debout, la première expression de son visage fut un rire douloureux, mais sardonique.
— Allez, allez au pommier, brigands!... dit-il. Oh! oh! voilà deux fois que je les leurre, aussi ne me reprendront-ils pas une troisième !
En ce moment, une voix de femme retentit au dehors.
— Un esprit! un esprit! criait madame du Gua; imbéciles, c'est elle! Mille écus à qui m'apportera la tête de cette catin!
Mademoiselle de Verneuil pâlit; mais l'avare sourit, lui prit la main, l'attira sous le manteau de la cheminée, l'empêcha de laisser aucune trace de son passage en la conduisant de manière à ne pas déranger le feu, qui n'occupait qu'un très-petit espace; il fit partir un ressort, la plaque de fonte s'enleva; et, quand leurs ennemis communs rentrèrent dans le caveau, la lourde porte de la cachette était déjà retombée sans bruit. La Parisienne comprit alors le but des mouvements de carpe qu'elle avait vu faire au malheureux banquier.
— Voyez-vous, madame, s'écria Marche-à-Terre, l'esprit a pris le bleu pour compagnon...
L'effroi dut être grand, car ces paroles furent suivies d'un si profond silence, que d'Orgemont et sa compagne entendirent les chouans prononçant à voix basse :
— Ave, sancta Anna Auriaca gratia plena, Dominus tecum, etc.
— Ils prient,. les imbéciles! s'écria d'Orgemont.
— N'avez-vous pas peur, dit mademoiselle de Verneuil en interrompant son compagnon, de faire découvrir notre...?
Un rire du vieil avare dissipa les craintes de la jeune Parisienne.
— La plaque est dans une table de granit qui a dix pouces de profondeur. Nous les entendons, et ils ne nous entendent pas.
Puis il prit doucement la main de sa libératrice, la plaça vers une fissure par où sortaient des bouffées de vent frais, et elle devina que cette ouverture avait été pratiquée dans le tuyau de la cheminée.
— Ah! ah! reprit d'Orgemont. Diable! les jambes me cuisent un peu! Cette Jument de Charette, comme on l'appelle à Nantes, n'est pas assez sotte pour contredire ses fidèles : elle sait bien que, s'ils n'étaient pas si brutes, ils ne se battraient pas contre leurs intérêts. La voilà qui prie aussi. Elle doit être bonne à voir en disant son Ave à sainte Anne d'Auray! Elle ferait mieux de détrousser quelque diligence pour me rembourser les quatre mille francs qu'elle me doit. Avec les intérêts, les frais, ça va bien à quatre mille sept cent quatre-vingts francs et des centimes...
La prière unie, les chouans se levèrent et partirent. Le vieux d'Orgemont serra la main de mademoiselle de Verneuil, comme pour la prévenir que néanmoins le danger existait toujours.
— Non, madame, s'écria Pille-Miche après quelques minutes de silence, vous resteriez là dix ans, ils ne reviendront pas.
— Mais elle n'est pas sortie, elle doit être ici! dit obstinément la Jument de Charette.
— Non, madame, non, ils se sont envolés au travers des murSé Le diable n'a-t-il pas déjà emporté là, devant nous, un assermenté?
— Comment, toi, Pille-Miche, avare comme lui, ne devines-tu pas que le vieux cancre aura bien pu dépenser quelques milliers de livres pour construire dans les fondations de cette voûte un réduit dont l'entrée est cachée par un secret?
L'avare et la jeune fille entendirent un gros rire échappé à Pille- Miche.
— Ben vrai ! dit-il.
— Reste ici, reprit madame du Gua. Attends-les à la sortie^ Pour un seul coup de fusil, je te donnerai tout ce que tu trouveras dans le trésor de notre usurier. Si tu veux que je te pardonne d'avoir vendu celte fille quand je t'avais dit de la tuer, obéis-moi.
— Usurier! dit le vieux d'Orgemont, je ne lui ai pourtant prêté qu'à neuf pour cent. Il est vrai que j'ai une caution hypothécairel Mais, enfin, voyez comme elle est reconnaissante! Allez, madame, si Dieu nous punit du mal, le diable est là pour nous punir du bien ; et l'homme placé entre ces deux termes-là, sans rien savoir de l'avenir, m'a toujours fait? l'effet d'une règle de trois dont l'X est introuvable.
Il laissa échapper un soupir creux qui lui était particulier, car, en passant par son larynx, l'air semblait y rencontrer et attaquer deux vieilles cordes détendues. Le bruit que firent Pille-Miche et madame du Gua en sondant de nouveau les murs, les voûtes et les dalles, parut rassurer d'Orgemont, qui saisit la main de sa libératrice pour l'aider à monter une étroite vis saint-gilles pratiquée dans l'épaisseur d'un mur en granit. Après avoir gravi une vingtaine de marches, la lueur d'une lampe éclaira faiblement leurs têtes. L'avare s'arrêta, se tourna vers sa compagne, en examina le visage comme s'il eût regardé, manié et remanié une lettre de change douteuse à escompter, et poussa son terrible soupir.
— En vous mettant ici, dit-il après un moment de silence, je:
vous ai remboursé intégralement le service que vous m'avez rendu ;; donc, je ne vois pas pourquoi je vous donnerais...
— Monsieur, laissez-moi là, je ne vous demande rien, dit-elle. Ces derniers mots, et peut-être le dédain qu'exprima cette belle
figure, rassurèrent le petit vieillard, car il répondit, avec un nouveau soupir : >
— Ah ! en vous conduisant ici, j'en ai trop fait pour ne pas continuer...
Il aida poliment Marie à monter quelques marches assez singulièrement disposées, et l'introduisit, moitié de bonne grâce, moitié en rechignant, dans un petit cabinet de quatre pieds carrés, éclairépar une lampe suspendue à la voûte. 11 était facile de voir que l'avare avait pris toutes ses précautions pour passer plus d'un jour dans cette retraite, si les événements de la guerre civile l'eussent contraint à y rester longtemps.
— N'approchez pas du mur, vous pourriez vous blanchir! dit. tout à coup d'Orgemont.
Et il mit avec assez de précipitation sa main entre le châle de la jeune fille et la muraille, qui semblait fraîchement récrépie. Le geste du vieil avare produisit un effet tout contraire à celui qu'il en attendait. Mademoiselle de Yerneuil regarda soudain devant elle, et vit dans un angle une sorte de construction dont la forme luiarracha un cri de terreur, car elle devina qu'une créature humaine avait été enduite de mortier et placée là debout; d'Orgemont lui fit un signe effrayant pour l'engager à se taire, et ses petits yeux,, d'un bleu de faïence, annoncèrent autant d'effroi que ceux de sa compagne.
— Sotte! croyez-vous que je Taie assassiné?... C'est mon frère, dit-il en variant son soupir d'une manière lugubre. C'est le premier recteur qui se soit assermenté. Voilà le seul asile où il ait été en sûreté contre la fureur des chouans et des autres prêtres. Poursuivre un digne homme qui avait tant d'ordre! C'était moji aîné, lui seul a eu la patience de m'apprendre le calcul décimal. Oh! c'était un bon prêtre! Il avait de l'économie et savait amasser. 11 y a quatre ans qu'il est mort, j'ignore de quelle maladie; mais, voyez-vous, ces prêtres, ça a l'habitude de s'agenouiller de temps en temps pour prier, et il n'a peut-être pas pu-
s'accoutumer à rester ici debout, comme moi... Je l'ai mis là; autre part, ils l'auraient déterré. Un jour, je pourrai l'ensevelir en terre sainte, comme disait ce pauvre homme, qui ne s'est assermenté que par peur.
Une larme roula dans les yeux secs du petit vieillard, dont alors la perruque rousse parut moins laide à la jeune fille, qui détourna les yeux par un secret respect pour cette douleur; mais, malgré cet attendrissement, d'Orgemont lui dit encore :
— N'approchez pas du mur, vous...
Et ses yeux ne quittèrent pas ceux de mademoiselle de Verneuil, en espérant ainsi l'empêcher d'examiner plus attentivement les parois de ce cabinet, où l'air, trop raréfié, ne suffisait pas au jeu des poumons. Cependant, Marie réussit à dérober un coup d'œil à son Argus, et, d'après les bizarres proéminences des murs, elle supposa que l'avare les avait bâtis lui-même avec des sacs d'argent ou d'or. Depuis un moment, d'Orgemont était plongé dans un ravissement grotesque, La douleur que la cuisson lui faisait souffrir aux jambes et sa terreur en voyant un être humain au milieu de ses trésors se lisaient dans chacune de ses rides ; mais en même temps ses yeux arides exprimaient, par un feu inaccoutumé, la généreuse émotion qu'excitait en lui le périlleux voisinage de sa libératrice , dont la joue rose et blanche attirait le baiser, dont le regard noir et velouté lui amenait au cœur des vagues de sang si chaudes, qu'il ne savait plus si c'était sigue de vie ou de mort.
— Êtes-vous mariée? lui demanda-t-il d'une voix tremblante.
— Non, répondit-elle en souriant.
— J'ai quelque chose, reprit-il en poussant son soupir, quoique je ne sois pas aussi riche qu'ils le disent tous. Une jeune fille comme vous doit aimer les diamants, les bijoux, les équipages, l'or, ajouta-t-il en regardant d'un air effaré autour de lui. J'ai tout cela à donner, après ma mort... Et si vous vouliez...?
L'œil du vieillard décelait tant de calcul, même dans cet amour éphémère, qu'en agitant sa tête par un mouvement négatif, mademoiselle de Verneuil ne put s'empêcher de penser que l'avare ne songeait à l'épouser que pour enterrer son secret dans le cœur d'un autre lui-même.
— L'argent! dit-elle en jetant à d'Orgemont un regard plein d'ironie qui le rendit à la fois heureux et fâché, l'argent n'est rien pour moi. Vous seriez trois fois plus riche que vous ne l'êtes, si tout l'or que j'ai refusé était là.
— N'approchez pas du m...!
— Et l'on ne me demandait cependant qu'un regard, ajoutât-elle avec une incroyable fierté.
— Vous avez eu tort, c'était une excellente spéculation. Mais songez donc...
— Songez, interrompit mademoiselle de Verneuil, que je viens d'entendre retentir là une voix dont un seul accent a pour moi plus de prix que toutes vos richesses.
— Vous ne les connaissez pas...
Avant que l'avare eût pu l'en empêcher, Marie fit mouvoir, en la touchant du doigt, une petite gravure enluminée qui représentait Louis XV à cheval, et vit tout à coup au-dessous d'elle le marquis occupé à charger un tromblon. L'ouverture cachée par le petit panneau sur lequel l'estampe était collée semblait répondre à quelque ornement dans le plafond de la chambre voisine, où sans doute couchait le général royaliste. D'Orgemont repoussa avec la plus grande précaution la vieille estampe, et regarda la jeune fille d'un air sévère.
— Ne dites pas un mot, si vous aimez la vie! — Vous n'avez pas jeté, lui dit-il à l'oreille après une pause, votre grappin sur un petit bâtiment... Savez-vous que le marquis de Montauran possède pour cent mille livres de revenu en terres affermées qui n'ont pas encore été vendues. Or, un décret des consuls, que j'ai lu dans le Primidi de VUle-et-V Haine, vient d'arrêter les séquestres. Ah! ah ! vous trouvez ce gars-là maintenant plus joli homme, n'est-ce pas? Vos yeux brillent comme deux louis d'or tout neufs.
Les regards de mademoiselle de Verneuil s'étaient fortement animés en entendant résonner de nouveau une voix bien connue. Depuis qu'elle était là, debout, comme enfouie dans une mine d'argent, le ressort de son âme courbée sous ces événements s'était redressé. Elle semblait avoir pris une résolution sinistre et entrevoir les moyens de la mettre à exécution.
— On ne revient pas d'un tel mépris, se disait-elle, et, s'il ne
doit plus m'aimer, je veux le tuer... Aucune femme ne l'aura.
— Non, l'abbé, non! s'écriait le jeune chef, de qui la voix se fit entendre ; il faut que cela soit ainsi.
— Monsieur le marquis, objecta l'abbé Gudin avec hauteur, vousscandaliserez toute la Bretagne en donnant ce bal à Saint-James. C'est des prédicateurs, et non des danseurs, qui remueront nos villages... Ayez des fusils et non des violons,
— L'abbé, vous avez assez d'esprit pour savoir que ce n'est que dans une assemblée générale de tous nos partisans que je verrai ce que je puis entreprendre avec eux. Un dîner me semble plus favorable pour examiner leurs physionomies et connaître leurs intentions que tous les espionnages possibles, dont, au surplus, j'ai horreur; nous les ferons causer le verre en main.
Marie tressaillit en entendant ces paroles, car elle conçut le projet d'aller à ce bal et de s'y venger.
— Me prenez-vous pour un idiot avec votre sermon sur la danse! reprit Montauran. Ne figureriez-vous pas de bon cœur dans une chaconne pour vous retrouver rétablis sous votre nouveau nom de pères de la Foi?... Ignorez-vous que les Bretons sortent de la messe pour aller danser? Ignorez-vous aussi que MM. Hyde de Neuville et d'Andigné ont eu, il y a cinq jours, une conférence avec le premier consul sur la question de rétablir Sa Majesté Louis XVIII? Si je m'apprête en ce moment pour aller risquer un coup de main si téméraire, c'est uniquement pour ajouter à ces négociations le poids de nos souliers ferrés. Ignorez-vous que tous les chefs de la Vendée, et même Fontaine, parlent de se soumettre? Ah! monsieur, on a évidemment trompé les princes sur l'état de la France. Les dévouements dont on les entretient sont des dévouements de position. L'abbé, si j'ai mis les pieds dans le sang, je ne veux m'y mettre jusqu'à la ceinture qu'à bon escient. Je me suis dévoué au roi et non pas à quatre cerveaux brûlés, à des hommes perdus de dettes comme Rifoël, à des chauffeurs, à...
— Dites tout de suite, monsieur, à des abbés qui perçoivent des contributions sur le grand cliemin pour soutenir la guerre! interrompit l'abbé Gudin.
— Pourquoi ne le dirais-je pas? répondit aigrement le marquis- Je dirai plus, les temps héroïques de la Vendée sont passés.
— Monsieur le marquis, nous saurons faire des miracles sans vous.
— Oui, comme celui de Marie Lambrequin, répliqua en riant le marquis. Allons, sans rancune, l'abbé! Je sais que vous payez de votre personne, et tirez un bleu aussi bien que vous dites un orenms. Dieu aidant, j'espère vous faire assister, une mitre en tête, au sacre du roi.
Cette dernière phrase eut sans doute un pouvoir magique sur i'abbé, car on entendit sonner une carabine, et il s'écria :
— j'ai cinquante cartouches dans mes poches, monsieur le marquis, et ma vie est au roi!
— Voilà encore un de mes débiteurs, dit l'avare à mademoiselle <le Verneuil. Je ne parle pas de cinq ou six cents malheureux écus qu'il m'a empruntés, mais d'une dette de sang, qui, j'espère, s'acquittera. Il ne lui arrivera jamais autant de mal que je lui en souhaite, à ce satané jésuite ; il avait juré la mort de mon frère, et soulevait le pays contre lui. Pourquoi? parce que le pauvre homme avait eu peur des nouvelles lois!...
Après avoir appliqué son oreille à un certain endroit de sa cachette:
— Les voilà qui décampent, tous ces brigands-là, dit-il. Ils vont faire encore quelque miracle! Pourvu qu'ils n'essayent pas de me dire adieu, comme la dernière fois, en mettant le feu à la maison!
Après environ une demi-heure, pendant laquelle mademoiselle de Verneuil et d'Orgemont se regardèrent comme si chacun d'eux eût regardé un tableau, la voix rude et grossière de Galope-Chopine ma doucement :
— Il n'y a plus de danger, monsieur d'Orgemont. Mais, cette fois-ci, j'ai bien gagné mes trente écus!
— Mon enfant, dit l'avare, jurez-moi de fermer les yeux.
Mademoiselle de Verneuil plaça une de ses mains sur ses paupières; mais, pour plus de sûreté, le vieillard souffla la lampe, prit sa libératrice par la main, l'aida à faire sept ou huit pas dans ua passage difficile; au bout de quelques minutes, il lui dérangea doucement la main, elle se vit dans la chambre que le marquis de Montauran venait de quitter et qui était celle de l'avare.
— Ma chère enfant, lui dit le vieillard, vous pouvez partir. Ne regardez pas ainsi autour de vous. Vous n'avez sans doute pas d'ar-
gent? Tenez, voici dix écus; il y en a de rognés, mais ils passeront. En sortant du jardin, vous trouverez un sentier qui conduit à la ville, ou, comnae on dit maintenant, au district. Mais les chouans sont à Fougères, il n'est pas présumable que vous puissiez y rentrer de sitôt; ainsi, vous pourrez avoir besoin d'un sûr asile. Retenez bien ce que je vais vous dire, et n'en profitez que dans un extrême danger. Vous verrez, sur le chemin qui mène au Nid-aux-Crocs par le val de Gibarry, une ferme où demeure le grand Cibot, dit Galope-Chopine, entrez-y en disant à sa femme : « Bonjour, Bécanière! » et Barbette vous cachera. Si Galope-Chopine vous découvrait, ou il vous prendra pour l'esprit, s'il fait nuit; ou dix écus l'attendriront, s'il fait jour. Adieu ! nos comptes sont soldés... Si vous vouliez, ajouta-t-il en montrant par un geste les champs qui entouraient sa maison, tout cela serait à vous!
Mademoiselle de Verneuil jeta un regard de remercîment à cet être singulier, et réussit à lui arracher un soupir dont les tons furent très-variés.
— Vous me rendrez sans doute mes dix écus, remarquez bien que je ne parle pas d'intérêts, vous les remettrez à mon crédit chez maître Patrat, le notaire de Fougères, qui, si vous le vouliez, ferait notre contrat, beau trésor?... Adieu.
— Adieu, dit-elle en souriant et le saluant de la main.
— S'il vous faut de l'argent, lui cria-t-il, je vous en prêterai à cinq ! Oui, à cinq seulement... Ai-je dit cinq?
Elle était partie.
— Ça m'a l'air d'être une bonne fille, ajouta d'Orgemont; cependant, je changerai le secret de ma cheminée.
Puis il prit un pain de douze livres, un jambon, et rentra dans sa cachette.
Lorsque mademoiselle de Verneuil marcha dans la campagne, elle crut renaître; la fraîcheur du matin ranima sou visage, qui depuis quelques heures lui semblait frappé par une atmosphère brûlante. Elle essaya de trouver le sentier indiqué par l'avare; mais, depuis le coucher de la lune, l'obscurité était devenue si grande, qu'elle fut forcée d'aller au hasard. Bientôt, la crainte de tomber dans les précipices la prit au cœur et lui sauva la vie, car elle s'arrêta tout à coup en pressentant que la terre lui manque-
rait si elle faisait un pas de plus. Un vent plus frais qui caressait ses cheveux, le murmure des eaux, l'instinct, tout servit à lui indiquer qu'elle se trouvait au bout des rochers de Saint-Sulpice. Elle passa les bras autour d'un arbre et attendit l'aurore en de vives anxiétés, car elle entendait un bruit d'armes, de chevaux et de voix humaines. Elle rendit grâce à la nuit, qui la préservait du danger de tomber entre les mains des chouans, si, comme le lui avait dit l'avare, ils entouraient Fougères.
Semblables à des feux nuitamment allumés pour un signal de liberté, quelques lueurs légèrement pourprées passèrent par-dessus les montagnes, dont les bases conservèrent des teintes bleuâtres qui contrastèrent avec les nuages de rosée flottant sur les vallons. Bientôt, un disque de rubis s'éleva lentement à l'horizon, les cieux le reconnurent; les accidents du paysage, le clocher de Saint-Léonard, les rochers, les prés ensevelis dans l'ombre reparurent insensiblement, et les arbres situés sur les cimes se dessinèrent dans ses feux naissants. Le soleil se dégagea par un gracieux élan du milieu de ses rubans de feu, d'ocre et de saphir. Sa vive lumière s'harmonisa par lignes égales, de colline en colline, déborda de vallon en vallon. Les ténèbres se dissipèrent, le jour accabla la nature. Une brise piquante frissonna dans l'air, les oiseaux chantèrent, la vie se réveilla partout. Mais à peine la jeune fille avaitelle eu le temps d'abaisser ses regards sur les masses de ce paysage si curieux, que, par un phénomène assez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s'étendirent en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu'aux plus hautes collines, ensevelirent ce riche bassin sous un manteau de neige. Bientôt, mademoiselle de Verneuil crut revoir une de ces mers de glace qui meublent les Alpes. Puis cette nuageuse atmosphère roula des vagues comme l'Océan, souleva des lames impénétrables qui se balancèrent avec mollesse, ondoyèrent, tourbillonnèrent violemment, contractèrent aux rayons du soleil des teintes d'un rose vif, en offrant çà et là les transparences d'un lac d'argent fluide. Tout à coup, le vent du nord souffla sur cette fantasmagorie et dissipa les brouillards, qui déposèrent une rosée pleine d'oxyde sur les gazons. Mademoiselle de Verneuil put alors apercevoir une immense masse brune placéa sur les rochers de Fougères. Sept à huit cents chouans armés s'agi-
'laient dans le faubourg Saint-Sulpice comme des fourmis dans une fourmilière. Les environs du château, occupés par trois mille hommes arrivés comme par magie, furent attaqués avec fureur. Cette ville endormie, malgré ses remparts verdoyants et ses vieilles tours grises, aurait succombé, si Hulot n'eût pas veillé. Une batterie, cachée sur une éminence qui se trouve au fond de la cuvette -que forment les remparts, répondit au premier feu des chouans en les prenant en écharpe sur le chemin du château. La mitraille nettoya la route et la balaya. Puis une compagnie sortit de la porte Saint-Sulpice, profita de Tétonnement des chouans, se mit en -bataille sur le chemin et commença sur eux un feu meurtrier. Les chouans n'essayèrent pas de résister, en voyant les remparts du •château se couvrir de soldats comme si l'art du machiniste y eût appliqué des lignes bleues, et le feu de la forteresse protéger celui des tirailleurs républicains. Cependant, d'autres chouans, maîtres de la petite vallée du Nançon, avaient gravi les galeries du rocher «t parvenaient à la Promenade, où ils montèrent; elle fut couverte de peaux de bique, qui lui donnèrent l'apparence d'un toit -de chaume bruni par le temps. Au même moment, de violentes détonations se firent entendre dans la partie de la ville qui reg dait la vallée du Couësnon. Évidemment Fougères, attaqué sur tous les points, était entièrement cernée. Le feu qui se manifesta sur le revers oriental du rocher prouvait même que les chouans incendiaient les faubourgs. Cependant, les flammèches qui s'élevaient des toits de genêt ou de bardeau cessèrent bientôt, et quelques colonnes de fumée noire indiquèrent que l'incendie s'étei- -gnait. Des nuages blancs et bruns dérobèrent encore une fois cette scène à mademoiselle de Verneuil, mais le vent dissipa bientôt ce -brouillard de poudre. Déjà, le commandant républicain avait fait changer la direction de sa batterie de manière à pouvoir prendre successivement en file la vallée du Nançon, l'escalier de la Reine et le rocher, quand, du haut de la Promenade, il vit ses premiers ordres admirablement bien exécutés. Deux pièces placées au poste de la porte Saint-Léonard abattirent la fourmilière de chouans qui s'étaient emparés de cette position, tandis que les gardes nationaux de Fougères, accourus en hâte sur la place de l'Église, achevaient de chasser l'ennemi. Ce combat ne dura pas une demi-
heure et ne coûta pas cent hommes aux bleus. Déjà, dans toutes les directions, les chouans, battus et écrasés, se retiraient d'après les ordres réitérés du Gars, dont le hardi coup de main échouait, sans qu'il le sût, par suite de l'affaire de la Vivetière, qui avait si Secrètement ramené Hulot à Fougères. L'artillerie n'y était arrivée que pendant cette nuit; car la seule nouvelle d'un transport de munitions aurait suffi pour faire abandonner par Montauran cette entreprise, qui, éventée, ne pouvait avoir qu'une mauvaise issue. En effet, Hulot désirait autant donner une leçon sévère au Gars, que le Gars pouvait souhaiter de réussir dans sa pointe pour influer sur les déterminations du premier consul. Au premier coup de canon, le marquis comprit donc qu'il y aurait de la folie à poursuivre par amour-propre une surprise manquée. Aussi, pour ne pas faire tuer inutilement ses chouans, se hàta-t-il d'envoyer sept ou huit émissaires porter des mstructions pour opérer prompiement la retraite sur tous les points. Le commandant, ayant aperçu son adversaire entouré d'un nombreux conseil au milieu duquel était madame du Gua, essaya de leur envoyer une volée sur les rochers de Saint-Sulpice; mais la place avait été trop habilement choisie, pour que le jeune chef n'y fût pas en sûreté. Hulot changea de rôle tout à coup, et d'attaqué devint agresseur. Aux premiers mouvements qui indiquèrent les intentions du marquis , la compagnie placée sous les murs du château se mit en devoir de couper la retraite aux chouans en s'emparant des issues supérieures de la vallée du Nançon.
Malgré sa haine, mademoiselle de Verneuil épousa la cause des hommes que commandait son amant, et se tourna vivement vers l'autre issue pour voir si elle était libre; mais elle aperçut les bleus, sans doute vainqueurs de l'autre côté de Fougères, qui revenaient de la vallée du Gouësnon par le val de Gibarry pour s'emparer du Nid-aux-Crocs et de la partie des rochers de Saint-Sulpice où se trouvaient les issues inférieures de la vallée du Nançon. Ainsi, les chouans, renfermés dans l'étroite prairie de cette gorge, semblaient devoir périr jusqu'au dernier, tant les prévisions du vieux commandant républicain avaient été justes et ses mesures habilement prises. Mais, sur ces deux points, les canons qui avaient si bien servi Hulot furent impuissants, il s'y établit des luttes XII. 13
acharnées, et la ville de Fougères une fois préservée, l'affaire prit le caractère d'un engagement auquel les chouans étaient habitués. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la présence des masses d'hommes qu'elle avait aperçues dans la campagne, la réunion des chefs chez d'Orgemont et tous les événements de cette nuit, sans savoir comment elle avait pu échapper à tant de dangers. Cette entreprise, dictée par le désespoir, l'intéressa si vivement, qu'elle resta immobile à contempler les tableaux animés qui s'offraient à ses regards. Bientôt, le combat qui avait lieu au bas des montagnes de Saint-Sulpice eut pour elle un intérêt de plus. En voyant les bleus presque maîtres des chouans, le marquis et ses amis s'élancèrent dans la vallée du Nançon afin de leur porter du secours. Le pied des roches fut couvert d'une multitude de groupes furieux où se décidèrent des questions de vie et de mort sur un terrain et avec des armes plus favorables aux peaux de bique. Insensiblement, cette arène mouvante s'étendit dans l'espace. Les chouans, en s'égaillant, envahirent les rochers à l'aide des arbustes qui croissaient çà et là. Mademoiselle de Verneuil eut un moment d'effroi en voyant, un peu lard, ses ennemis remontés sur les sommets, oîi ils défendirent avec fureur les sentiers dangereux par lesquels on y arrivait. Toutes les issues de cette montagne étant occupées par les deux partis, elle eut peur de se trouver au milieu d'eux, elle quitta le gros arbre derrière lequel elle s'était tenue, et se mit à fuir en pensant à mettre à profit les recommandations du vieil avare. Après avoir couru pendant longtemps sur le versant des montagnes de Saint-Sulpice qui regarde la grande vallée du Couësnon, elle aperçut de loin une étable et jugea qu'elle dépendait de la maison de Galope-Chopine, qui devait avoir laissé sa femme toute seule pendant le combat. Encouragée par ces suppositions, mademoiselle de Verneuil espéra être bien reçue dans cette habitation, et pouvoir y passer quelques heures, jusqu'à ce qu'il lui fût possible de retourner sans danger à Fougères. Selon toute apparence, Hulot allait triompher. Les chouans fuyaient si rapidement, qu'elle entendit des coups de feu tout autour d'elle, et la peur d'être atteinte par quelque balie lui fil promptement gagner la chaumière dont la cheminée lui servait de jalon. Le sentier qu'elle avait suivi aboutissait à une espèce de hangar dont le toit, couvert en genêt,
•était soutenu par quatre gros arbres encore garnis de leurs écorces. Ln mur en torchis formait le fond de ce hangar, sous lequel se trouvaient un pressoir à cidre, une aire à battre le sarrasin, et quelques instruments aratoires. Elle s'arrêta contre l'un de ces poteaux sans se décider à franchir le marais fangeux qui servait de cour à cette maison que, de loin, en véritable Parisienne, elle avait prise pour une étable.
Cette cabane, garantie des vents du nord par une éminence qui s'élevait au-dessus du toit et à laquelle elle s'appuyait, ne manquait pas de poésie, car des pousses d'orme, des bruyères et les tleurs du rocher la couronnaient de leurs guirlandes. Un escalier champêtre pratiqué entre le hangar et la maison permettait aux habitants d'aller respirer un air pur sur le haut de cette roche. A :^'auche de la cabane, l'éminence s'abaissait brusquement, et laissait voir une suite de champs dont le premier dépendait sans doute de cette ferme. Ces champs dessinaient de gracieux bocages séparés par des haies en terre, plantées d'arbres, et dont la première achevait l'enceinte de la cour. Le chemin qui conduisait à ces champs était fermé par un gros tronc d'arbre à moitié pourri, clôture bretonne dont le nom fournira plus tard une digression qui achèvera de caractériser ce pays. Entre l'escalier creusé dans les schistes et le sentier fermé par ce gros arbre, devant le marais et sous cette roche pendante, quelques pierres de granit grossièrement taillées, superposées les unes aux autres, formaient les quatre angles de cette chaumière, et maintenaient le mauvais pisé, les planches et les cailloux dont étaient bâties les murailles. Une moitié du toit couverte de genêt en guise de paille, et l'autre en bardeau, espèce de merrain taillé en forme d'ardoise, annonçaient leux divisions; et, en effet, l'une, close par une méchante claie, -ervait d'étable , et les maîtres habitaient l'autre. Quoique cette cabane dût au voisinage de la ville quelques améliorations complet tement perdues à deux lieues plus loin, elle expliquait bien l'instabilité de la vie à laquelle les guerres et les usages de la féodalité avaient si fortement subordonné les mœurs du serf, qu'aujourd'hui beaucoup de paysans appellent encore en ces contrées une demeure. ie château habité par leurs seigneurs. Enfin, en examinant ces lieux avec un étonnement assez facile à concevoir, mademoiselle de Vei-
neiiil remarqua çà et là, dans la fange de la cour, des fragments degranit disposés de manière à tracer vers l'habitation un chemin qui présentait plus d'un danger; mais, en entendant le bruit de la mousqueterie qui se rapprochait sensiblement, elle sauta de pierre en pierre, comme si elle traversait un ruisseau, pour demander un asile. Cette maison était fermée par une de ces portes qui se composent de deux parties séparées, dont l'inférieure est en bois plein et massif, et dont la supérieure est défendue par un volet qui sert de fenêtre. Dans plusieurs boutiques de certaines petites villes, en France, on voit le type de cette porte, mais beaucoup plus orné et armé à la partie inférieure d'une sonnette d'alarme; celle-ci s'ouvrait au moyen d'un loquet de bois digne de l'âge d'or, et la partie supérieure ne se fermait que pendant la nuit, car le jour ne pouvait pénétrer dans la chambre que par cette ouverture. 11 existait bien une grossière croisée, mais ses vitres ressemblaient à des fonds de bouteilles, et les massives branches de plomb qui les retenaient prenaient tant de place, qu'elle semblait plutôt destinée à intercepter qu'à laisser passer la lumière. Quand mademoiselle de Verneuil fit tourner la porte sur ses gonds criards, elle sentit d'effroyables vapeurs alcalines sorties par bouffées de cette chaumière, et vit que les quadrupèdes avaient ruiné à coups de pied le mur intérieur qui les séparait de la chambre. Ainsi, l'intérieur de la ferme, car c'était une ferme, n'en démentait pas l'extérieur. Mademoiselle de Verneuil se demandait s'il était possible que des êtres humains vécussent dans cette fange organisée, quand un petit gars en haillons, et qui paraissait avoir huit ou neuf ans, lui présenta tout à coup sa figure fraîche, blanche et rose, des joues bouffies^ des yeux vifs, des dents d'ivoire et une chevelure blonde qui tombait par écheveauxsur ses épaules demi-nues ; ses membres étaient vigoureux, et son attitude avait cette grâce d'étonnement, cette iiaïveté sauvage qui agrandit les yeux des enfants. Ce petit gars était sublime de beauté.
— Où est ta mère? dit Marie d'une voix douce et en se baissant pour lui baiser les yeux.
Après avoir reçu le baiser, l'enfant glissa comme une anguille,, et disparut derrière un tas de fumier qui se trouvait entn; le sentier et la maison, sur la croupe de l'éminencc. En efl'el, comme
beaucoup de cultivateurs bretons, Galope-Chopine mettait, par ua système d'agriculture qui leur est particulier, ses engrais dans des lieux élevés, en sorte que, quand ils s'en servent, les eaux pluviaPes les ont dépouillés de toutes leurs qualités. Maîtresse du logis pour quelques instants, Marie en eut promptement fait l'inventaire. La chambre Où elle attendait Barbette composait toute la maison. L'objet le plus apparent et le plus pompeux était une immense cheminée dont le manteau était formé par une pierre de granit bleu. L'étymologie de ce mot avait sa preuve dans un lambeau de -serge verte bordée d'un ruban vert pâle, découpée en rond, qui pendait le long de cette tablette au milieu de laquelle s'élevait une bonne Vierge en plâtre colorié. Sur le socle de la statue, mademoiselle de Verneuil lut deux vers d'une poésie religieuse fort répandue dans le pays :
Je suis la Mère de Dieu, Protectrice de ce lieu.
Derrière la Vierge, une effroyable image tachée de rouge et de bleu, sous prétexte de peinture, représentait saint Labre. Un lit de serge verte, dit en tombeau, une informe couchette d'enfant, un rouet, des chaises grossières, un bahut sculpté garni de quelques ustensiles complétaient, à peu de chose près, le mobilier de <jalope-Chopine. Devant la croisée se trouvait une longue table de châtaignier accompagnée de deux bancs en même bois, auxquels le jour des vitres donnait les sombres teintes de l'acajou vieux. Une énorme pièce de cidre, sous le bondon de laquelle mademoiselle de Verneuil remarqua une boue jaunâtre dont l'humidité décomposait le plancher, quoiqu'il fût formé de morceaux de granit assemblés par une argile rousse, prouvait que le maître du logis n'avait pas volé son surnom de chouan. Mademoiselle de Verneuil leva les yeux comme pour fuir ce spectacle, et alors, il lui sembla avoir vu toutes les chauves-souris de la terre, tant étaient nombreuses les toiles d'araignée qui pendaient au plancher. Deux énormes pichets, pleins de cidre, se trouvaient sur la longue table. Ces ustensiles sont des espèces de cruches en terre brune, dont le modèle existe dans plusieurs pays de la France, et qu'un Parisien ^eut se f.gurer en supposant aux pots dans lesquels les gourmets
servent le beurre de Bretagne, un ventre plus arrondi, verni par places inégales et nuancé de taches fauves comme celles de quelques coquillages. Cette cruche est terminée par une espèce de gueule, assez semblable à la tête d'une grenouille prenant l'air hors de Teau. L'attention de Marie avait fini par se porter sur ces deux pichets; mais le bruit du combat, qui devint tout à coup plus distinct, la força de chercher un endroit propre à se cacher sans attendre Barbette, quand cette femme se montra tout à coup.
— Bonjour, Bécanière, lui dit-elle en retenant un sourire involontaire à l'aspect d'une figure qui ressemblait assez aux têtes que les architectes placent comme ornement aux clefs des fenêtres.
— Ah! ah! vous venez d'Orgemont, répondit Barbette d'un air peu empressé.
— Où allez-vous me mettre? car voici les chouans...
— Là!... dit Barbette, aussi stupéfaite de la beauté que de l'étrange accoutrement d'une créature qu'elle n'osait comprendre parmi celles de son sexe. Là ! dans la cachette du prêtre.
Elle la conduisit à la tête de son lit, la fit entrer dans la ruelle; mais elles furent tout interdites en croyant entendre un inconnu qui sauta dans le marais. Barbette eut à peine le temps de détacher un rideau du lit et d'y envelopper Marie, qu'elle se trouva face à face avec un chouan fugitif.
— La vieille, où peut-on se cacher ici? Je suis le comte de Bauvan.
Mademoiselle de Verneuil tressaillit en reconnaissant la voix du convive dont quelques paroles, restées un secret pour elle, avaient causé la catastrophe de la Vivetière.
— Hélas! vous voyez, monseigneur, il n'y a rin ici! Ce que je peux faire de mieux est de sortir, je veillerai. Si les bleus viennent, j'avertirai. Si je restais, s'ils me trouvaient avec vous, ils brûleraient ma maison.
Et Barbette sortit, car elle n'avait pas assez d'intelligence pour concilier les intérêts de deux ennemis ayant un droit égal à la cachette, en vertu du double rôle que jouait son mari.
— J'ai deux coups à tirer, dit le comte avec désespoir; mais ils^ m'ont déjà dépassé. Bah! j'aurai bien du malheur si, en revenant par ici, il leur prenait fantaisie de regarder sous le lit.
Il déposa légèrement son fusil auprès de la colonne où Marie se tenait debout, enveloppée dans la serge verte, et il se baissa pour s'assurer s'il pouvait passer sous le lit. 11 allait infailliblement voir les pieds de la réfugiée, qui, dans ce moment désespéré, saisit le fusil, sauta vivement dans la chaumière et menaça le comte; mais il partit d'un éclat de rire en la reconnaissant; car, pour se cacher, Marie avait quitté son vaste chapeau de chouan, et ses cheveux s'échappaient en grosses touffes de dessous une espèce de résille en dentelle.
— Ne riez pas, comte, vous êtes mon prisonnier. Si vous faites un geste, vous saurez ce dont est capable une femme offensée.
Au moment où le comte et Marie se regardaient avec de bien diverses émotions, des voix confuses criaient dans les rochers :
— Sauvez le Gars! égaillez-vous! Sauvez le Gars! égaillezvous!..,
La voix de Barbette domina le tumulte extérieur et fut entendue dans la chaumière avec des sensations bien différentes par les deux ennemis, car elle parlait moins à son fils qu'à eux.
— Ne vois-tu pas les bleus? s'écria aigrement Barbette. Viens-tu ici, petit méchant gars, ou je vais à toi! Veux-tu donc attraper des coups de fusil?... Allons, sauve-toi vitement.
Pendant tous ces petits événements, qui se passèrent rapidement, un bleu sauta dans le marais.
— Beau-Pied ! lui cria mademoiselle de Verneuil.
Beau-Pied accourut à cette voix et ajusta le comte un peu mieux que ne le faisait sa libératrice.
— Aristocrate, dit le malin soldat, ne bouge pas ou je te démolis comme la Bastille, en deux temps,
— Monsieur Beau-Pied, reprit mademoiselle de Verneuil d'une voix caressante, vous me répondez de ce prisonnier. Faites comme vous voudrez, mais il faudra me le rendre sain et sauf à Fougères.
— Suffit, madame.
— La route jusqu'à Fougères est-elle libre maintenant?
— Elle est sûre, à moins que les chouans ne ressuscitent. Mademoiselle de Verneuil s'arma gaiement du léger fusil de
chasse, sourit avec ironie en disant à son prisonnier : « Adiea,
monsieur le comte, au revoir! » et s'élança dans le sentier après avoir repris son large chapeau.
— J'apprends un peu trop tard, dit amèrement le comte de Bauvan, qu'il ne faut jamais plaisanter avec l'honneur de celles qui n'en ont plus.
— Aristocrate, s'écria durement Beau-Pied, si tu ne veux pas que je t'envoie dans ton ci-devant paradis, ne dis rien contre celte belle dame!
Mademoiselle de Verneuil revint à Fougères par les sentiers qui joignent les roches de Saint-Sulpice au Nid-aux-Crocs. Quand elle atteignit cette dernière éminence et qu'elle courut à travers le chemin tortueux pratiqué sur les aspérités du granit, elle admira cette jolie petite vallée du Nançon, naguère si turbulente, alors parfaitement tranquille. Vu de là, le vallon ressemblait à une rue de verdure. Mademoiselle de Verneuil rentra par la porte Saint-Léonard, à laquelle aboutissait ce petit sentier. Les habitants, encore inquiets du combat qui, d'après les coups de fusil entendus dans le lointain, semblait devoir durer pendant la journée, y attendaient le retour de la garde nationale pour reconnaître l'étendue de leurs pertes. En voyant cette fille dans son bizarre costume, les cheveux en désordre, un fusil à la main, son châle et sa robe frottés contre les murs, souillés par la boue et mouillés de rosée, la curiosité des Fougerais fut d'autant plus vivement excitée, que le pouvoir, la beauté, la singularité de cette Parisienne, défrayaient déjà toutes eurs conversations.
Francine, en proie à d'horribles inquiétudes, avait attendu sa maîtresse pendant toute la nuit; et, quand elle la revit, elle voulut parler, mais un geste amical lui imposa silence.
— Je ne suis pas morte, mon enfant, dit Marie. — Ah! je désirais des émotions en partant de Paris,... j'en ai eu! ajouta-t-elle après une pause.
Francine allait sortir pour commander un repas , en faisant observer à sa maîtresse qu'elle devait en avoir grand besoin.
— Oh! dit mademoiselle de Verneuil, un bain, un bain!... La toilette avant tout.
Francine ne fut pas médiocrement surprise d'entendre sa maîtresse lui demandant les modes les plus élégantes de celles qu'elle
avait emballées. Après avoir déjeuné, Marie Ot sa toilette avec la recherche et les soins minutieux qu'une femme met à cette œuvre ■capitale, quand elle doit se montrer aux yeux d'une personne chère, au milieu d'un bal. Francine ne s'expliquait point la gaieté moqueuse de sa maîtresse. Ce n'était pas la joie de l'amour, une femme ne se trompe pas à cette expression, c'était une malice concentrée ■d'assez mauvais augure. Marie drapa elle-même les rideaux de la fenêtre par où les yeux plongeaient sur un riche panorama, puis «lie approcha le canapé de la cheminée, le mit dans un jour favorable à sa figure, et dit à Francine de se procurer des fleurs afin de donner à sa chambre un air de fête. Lorsque Francine eut apporté des fleurs, Marie en dirigea l'emploi de la manière la plus pittoresque. Quand elle eut jeté un dernier regard de satisfaction sur son appartement, elle dit à Francine d'envoyer réclamer son prisonnier chez le commandant. Elle se coucha voluptueusement sur le canapé, autant pour se reposer que pour prendre une attitude de grâce et de faiblesse dont le pouvoir est irrésistible chez certaines femmes. Une molle langueur, la pose provoquante de ses pieds, dont la pointe perçait à peine sous les plis de la robe, l'aban- -don du corps, la courbure du cou; tout, jusqu'à l'inclinaison des doigts eflilés de sa main, qui pendait d'un oreiller comme les clochettes d'une touffe de jasmin, tout s'accordait avec son regard pour exciter des séductions. Elle brûla des parfums afin de répandre dans l'air ces douces émanations qui attaquent si puissamment les fibres de l'homme, et préparent souvent les triomphes que les femmes veulent obtenir sans les solliciter. Quelques instants après, les pas pesants du vieux militaire retentirent dans le salon qui précédait la chambre,
— Eh bien, commandant, où est mon captif?
— Je viens de commander un piquet de douze hommes pour le fusiller comme pris les armes à la main.
— Vous avez disposé de mon prisonnier! dit-elle. Écoutez, commandant : la mort d'un homme ne doit pas être, après le combait, quelque chose de bien satisfaisant pour vous, si j'en crois votre physionomie. Eh bien, rendez-moi mon chouan, et mettez à sa mort un sursis que je prends sur mon compte. Je vous déclare que •cet aristocrate m'est devenu très-essentiel, et va coopérer à l'ao-
complissement de nos projets. Au surplus, fusiller cet amateur de cliouannerie serait commettre un acte aussi absurde que de tirer sur un ballon quand il ne faut qu'un coup d'épingle pour le désenfler. Pour Dieu, laissez les cruautés à l'aristocratie. Les républiques doivent être généreuses, IN'auriez-vous pas pardonné, vous, aux victimes de Quiberon et à tant d'autres?... Allons, envoyez \o^ douze hommes faire une ronde, et venez dîner chez moi avec mon prisonnier. Il n'y a plus qu'une heure de jour, et, voyez-vous, ajouta-t-elle en souriant, si vous tardiez, ma toilette manquerait tout son effet.
— Mais, mademoiselle..., dit le commandant surpris.
— Eh bien, quoi? Je vous entends. Allez, le comte ne vous échappera point. Tôt ou tard, ce gros papillon-là viendra se brûler à vos feux de peloton.
Le commandant haussa légèrement les épaules comme un homme forcé d'obéir, malgré tout, aux désirs d'une jolie femme, et il revint une demi-heure après, suivi du comte de Bauvan.
Mademoiselle de Verneuil feignit d'être surprise par ses deux convives, et parut confuse d'avoir été vue par le comte si négligemment couchée ; mais, après avoir lu dans les yeux du gentilhomme que le premier effet était produit, elle se leva et s'occupa d'eux avec une grâce, avec une politesse parfaites. Rien d'étudié ni de forcé dans les poses, le sourire, la démarche ou la voix, ne trahissait sa préméditation ou ses desseins. Tout était en harmonie, et aucun trait trop saillant ne donnait à penser qu'elle affectât les manières d'un monde où elle n'eût pas vécu. Quand le royaliste et le républicain furent assis, elle regarda le comte d'un air sévère. Le gentilhomme connaissait assez les femmes pour savoir que l'offense commise envers celle-ci lui vaudrait un arrêt de mort. Malgré ce soupçon, sans être ni gai ni triste, il eut l'air d'un homme qui ne comptait pas sur de si brasques dénoûments. Bientôt, il lui sembla ridicule d'avoir peur de la mort devant une jolie femme. Enfin l'air sévère de Marie lui donna des idées.
— Eh! qui sait, pensait-il, si une couronne de comte à prendre ne lui plaira pas mieux qu'une couronne de marquis perdue?... Montauran est sec comme un clou, et moi...
Il se regarda d'un air satisfait.
— Or, le moins qui puisse m'arriver est de sauver ma tête.
Ces réflexions diplomatiques furent bien inutiles. Le désir que le comte se promettait de feindre pour mademoiselle de Verneuil devint un violent caprice que cette dangereuse créature se plut à entretenir.
— Monsieur le comte, dit-elle, vous êtes mon prisonnier, et j'ai le droit de disposer de vous. Votre exécution n'aura lieu que de mon consentement;... or, j'ai trop de curiosité pour vous laisser fusiller maintenant.
— Et si j'allais m'entêter à garder le silence? répondit-il gaiement.
— Avec une femme honnête , peut-être, mais avec une fille ! allons donc, monsieur le comte, impossible.
Ces mots, remplis d'une ironie amère, furent siffles, comme dit Sully en parlant de la duchesse de Beaufort, d'un bec si affilé, que le gentilhomme, étonné, se contenta de regarder sa cruelle antagoniste.
— Tenez, reprit-elle d'un air moqueur, pour ne pas vous démentir, je vais être comme ces créatures-là, bonne fille. Voici d'abord votre fusil.
Et elle lui présenta son arme par un geste doucement moqueur.
— Foi de gentilhomme, vous agissez, mademoiselle. ..
— Ah ! dit-elle en l'interrompant, j'ai assez de la foi des gentilshommes! C'est sur cette parole que je suis entrée à la Vivetière. Votre chef m'avait juré que, moi et mes gens, nous y serions en sûreté...
— Quelle infamie! s'écria Hulot en fronçant les sourcils.
— La faute en est à M. le comte, reprit-elle en montrant le gentilhomme à Hulot. Certes, le Gars avait bonne envie de tenir sa parole; mais monsieur a répandu sur moi je ne sais quelle calomnie qui a confirmé toutes celles qu'il avait plu à la Jument de Charelie de supposer...
— Mademoiselle, dit le comte tout troublé, la tête sous la hache, j'affirmerais n'avoir dit que la vérité...
— En disant quoi?
— Que vous aviez été la...
— Dites le mot, la maîtresse...?
— Du marquis de Lenoncourt, aujourd'hui le duc, l'un de mes amis, répondit le comte.
— Maintenant, je pourrais vous laisser aller au supplice, dit Marie sans paraître émue de l'accusation consciencieuse du comte, qui resta stupéfait de l'insouciance apparente ou feinte qu'elle montrait pour ce reproche. Mais, reprit-elle en riant, écartez pour toujours la sinistre image de ces morceaux de plomb, car vous ne m'avez pas plus offensée que cet ami de qui vous voulez que j'aie été..., fi donc !... Écoutez, monsieur le comte : n'êtes-vous pas venu chez mon père, le duc de Verneuil? Eh bien?...
Jugeant sans doute que Hulot était de trop pour une confidence aussi importante que celle qu'elle avait à faire, mademoiselle de Verneuil attira le comte à elle par un geste, et lui dit quelques mots à l'oreille. M. de Bauvan laissa échapper une sourde exclamalion de surprise, et regarda d'un air hébété Marie, qui tout à coup compléta le souvenir qu'elle venait d'évoquer en s'appuyant à la cheminée dans l'attitude d'innocence et de naïveté d'un enfant. Le comte fléchit un genou.
— Mademoiselle, s'écria-t-il, je vous supplie de m' accorder mon pardon, quelque indigne que j'en sois.
— Je n'ai rien à pardonner, dit-elle. Vous n'avez pas plus raison maintenant dans votre repentir que dans votre insolente supposi- .lion à la Vivetière. Mais ces mystères sont au-dessus de votre intelligence. Sachez seulement, monsieur le comte, ajouta-t-elle grave- /iiient, que la fille du duc de Verneuil a trop d'élévation dans l'âme pour ne pas vivement s'intéresser à vous.
— Même après une insulte? dit le comte avec une sorte de regret.
— Certaines personnes ne sont-elles pas trop haut situées pour que l'insulte les atteigne? Monsieur le comte, je suis du nombre.
En prononçant ces paroles, la jeune fille prit une attitude de
noblesse et de fierté qui imposa au prisonnier et rendit toute cette
intrigue beaucoup moins claire pour Hulot. Le commandant mit la
main à sa moustache comme pour la retrousser, et regarda d'un
,. air inquiet mademoiselle de Verneuil, qui lui fit un signe d'intel-
; ligence comme pour avertir qu'elle ne s'écartait pas de son plan.
— Maintenant, reprit-elle après une pause, causons. — Francine, donne-nous des lumières, ma fille.
Elle amena fort adroitement la conversation sur le temps qui était, en si peu d'années, devenu l'ancien régime. Elle reporta si bien le comte à cette époque par la vivacité de ses observations eti de ses tableaux, elle donna tant d'occasions au gentilhomme d'avoir de l'esprit, par la complaisante finesse avec laquelle elle lui ménagea des reparties, que le comte finit par trouver qu'il n'avait jamais été si aimable; et, cette idée l'ayant rajeuni, il essaya défaire partager à celte séduisante personne la bonne opinion qu'il avait de lui-même. Cette malicieuse fille se plut à essayer sur le comte tous les ressorts de sa coquetterie, elle put y mettre d'autant plus d'adresse, que c'était un jeu pour elle. Ainsi, tantôt elle laissait croire à de rapides progrès, et tantôt, comme étonnée de la vivacité du sentiment qu'elle éprouvait, elle manifestait une froideur qui charmait le comte et qui servait à augmenter insensiblement cette passion impromptue. Elle ressemblait parfaitement à un pêcheur qui de temps en temps lève sa ligne pour reconnaître si le poisson mord à l'appât. Le pauvre comte se laissa prendre à la manière innocen dont sa libératrice avait accepté deux ou troiscompliments assez bien tournés. L'émigration, la République, la~ Bretagne et les chouans se trouvèrent alors à mille lieues de sa pensée. Hulot se tenait droit, immobile et soucieux comme le dieu Terme. Son défaut d'instruction le rendait tout à fait inhabile à ce genre de conversation, il se doutait bien que les deux interlocuteurs devaient être très-spirituels ; mais tous les efforts de son, intelligence ne tendaient qu'à les comprendre, afin de savoir s'ils ne complotaient pas à mots couverts contre la République.
— Montauran, mademoiselle, disait le comte, a de la naissance., il est bien élevé, joli garçon; mais il ne connaît pas du tout la galanterie. 11 est trop jeune pour avoir vu Versailles. Son éducation a été manquée, et, au lieu de faire des noirceurs, il donnera des coups de couteau. Il peut aimer violemment, mais il n'aura jamais cette fine fleur do manières qui distinguait Lauzun , Adhémar, Coigny et tant d'autres!... Il n'a point l'art aimable de dire aux. femmes de ces jolis riens qui, après tout, leur conviennent mieux que ces élans de passion par lesquels on les a bientôt fatiguées. Oui, quoique ce soit un homme à bonnes fortunes, il n'en a ni le laisser aller ni la grâce.
i!06 SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
— Je m'en suis bien aperçue, répondit Marie.
— Âh! se dit le comte, elle a eu une inflexion de voix et un regard qui prouvent que je ne tarderai pas à être du dernier bien avec elle; et, ma foi! pour lui appartenir, je croirai tout ce qu'elle voudra que je croie.
11 lui offrit la main, le dîner était servi. Mademoiselle de Verneuil fît les honneurs du repas avec une politesse et un tact qui ne pouvaient avoir été acquis que par l'éducation et dans la vie recherchée de la cour.
— Allez-vous-en, dit-elle à Hulot en sortant de table; vous lui feriez peur, tandis que, si je suis seule avec lui, je saurai bientôt tout ce que j'ai besoin d'apprendre; il en est au point où un homme me dit tout ce qu'il pense et ne voit plus que par mes yeux.
— Et après? demanda le commandant en ayant l'air de réclamer le prisonnier.
— Oh! libre, répondit-elle, il sera libre comme l'air,
— Il a cependant été pris les armes à la main...
— Non, dit-elle par une de ces plaisanteries sophistiques que les femmes se plaisent à opposer à une raison péremptoire, je l'avais désarmé. — Comte, dit-elle au gentilhomme en rentrant, je viens d'obtenir votre liberté; mais rien pour rien! ajouta-t-elle en souriant et mettant sa tête de côté comme pour l'interroger.
— Demandez- moi tout, même mon nom et mon honneur! s'écria-t-il dans son ivresse, je mets tout à vos pieds.
Et il s'avança pour lui saisir la main, en essayant de lui faire prendre ses désirs pour de la reconnaissance ; mais mademoiselle de Verneuil n'était pas fille à s'y méprendre. Aussi, tout en souriant de manière à donner quelque espérance à ce nouvel amant :
— Me feriez-vous repentir de ma confiance? dit-elle en se reculant de quelques pas.
— L'imagination d'une jeune fille va plus vite que celle d'une femme, répondit-il en riant.
— Une jeune fille a plus à perdre que la femme.
— C'est vrai, l'on doit être défiant quand on porte un trésor.
— Quittons ce langage-là, reprit-elle, et parlons sérieusement. Vous donnez un bal à Saint-James. J'ai entendu dire que vous aviez
établi là vos magasins, vos arsenaux et le siège de votre gouvernement... A quand le bal?
— A demain soir.
— Vous ne vous étonnerez pas, monsieur, qu'une femme calomniée veuille, avec l'obstination d'une femme, obtenir une éclatante réparation des injures qu'elle a subies, en présence de ceux qui en furent les témoins. J'irai donc à votre bal. Je vous demande de m' accorder votre protection, du moment où j'y paraîtrai jusqu'au moment où j'en sortirai... Je ne veux pas de votre parole, dit-elle en lui voyant mettre la main sur le cœur. J'abhorre les serments, ils ont trop l'air d'une précaution. Dites-moi simplement que vous vous engagez à garantir ma personne de toute entreprise criminelle ou honteuse. Promettez-moi de réparer votre tort en proclamant que je suis bien la fille du duc de Verneuil, mais en taisant tous les malheurs que j'ai dus à un défaut de protection paternelle : nous serons quittes. Eh ! deux heures de protection accordées à une femme au milieu d'un bal, est-ce une rançon trop chère?... Allez, vous ne valez pas une obole de plus...
Et, par un sourire, elle ôta toute amertume à ses paroles.
— Que demanderez-vous pour mon fusil? dit le comte en riant.
— Oh ! plus que pour vous.
— Quoi?
— Le secret. Croyez-moi, Bauvan, la femme ne peut être devinée que par une femme. Je suis certaine que, si vous dites un mot, je puis périr en chemin. Hier, quelques balles m'ont avertie des dangers que j'ai à courir sur la route. Oh! cette dame est aussi habile à la chasse que leste à la toilette. Jamais femme de chambre ne m'a si promptement déshabillée... Ah! de grâce, dit-elle, faites en sorte que je n'aie rien de semblable à craindre au bal...
— Vous y serez sous ma protection, répondit le comte avec orgueil. Mais viendrez-vous donc à Saint-James pour Montauran? demanda-t-il d'un air triste.
— Vous voulez être plus instruit que je ne le suis, dit-elle en riant. Maintenant, sortez, ajouta-t-elle après une pause. Je vais vous conduire moi-même hors de la ville, car vous vous faites ici une guerre de cannibales.
— Vous vous intéressez donc un peu à moi? s'écria le comte, Ali ! mademoiselle, permettez-moi d'espérer que vous ne serez pas inseusible à mon amitié; car il faut se contenter de ce sentiment, n'est-ce pas? ajouta-t-il d'un air de fatuité.
— Allez, devin! dit-elle avec cette joyeuse expression que prend une femme pour faire un aveu qui ne compromet ni sa dignité ni son secret.
Puis elle mit une pelisse et accompagna le comte jusqu'au Nidaux-Crocs. Arrivée au bout du sentier, elle lui dit :
— Monsieur, soyez absolument discret, même avec le marquis^ Et elle mit un doigt sur ses lèvres.
Le comte, enhardi par l'air de bonté de mademoiselle de Verneuil, lui prit la main; elle la lui laissa prendre comme une grande faveur, et il la lui baisa tendrement.
— Oh! mademoiselle, comptez sur moi à la vie, à la mort! s'écria-t-il en se voyant hors de tout danger. Quoique je vous doive une reconnaissance presque égale à celle que je dois à ma mèi'e, il me sera bien difficile de n'avoir pour vous que du respect...
Il s'élança dans le sentier; après l'avoir vu gagnant les rochers de Saint-Sulpice, Marie remua la tête en signe de satisfaction et se dit à voix basse :
— Ce gros garçon-là m'a livré plus que sa vie pour sa vie ! j'en ferais ma créature à bien peu de frais ! Une créature ou un créateur, voilà donc toute la différence qui existe entre un homme et un autre!
Elle n'acheva pas, jeta un regard de désespoir vers le ciel, etregagna lentement la porte Saint-Léonard, où l'attendaient Hulot et Corentin.
— Encore deux jours, s'écria-t-elle, et...
Elle s'arrêta en voyant qu'ils n'étaient pas seuls.
— Et il tombera sous vos fusils ! dit-elle à l'oreille de Hulot.
Le commandant recula d'un pas et regarda d'un air de goguenarderie difficile à rendre cette fille, dont la contenance et le visage n'accusaient aucun remords. Il y a cela d'admirable chez les femmes, qu'elles ne raisonnent jamais leurs actions les plus blâmables, le sentiment les entraîne; il y a du naturel même dans leur dissimulation, et c'est chez elles seules que le crime se rencontre
•sans bassesse; la plupart du temps, elles ne savent pas comment cela ■s'esl fait.
— Je vais à Saint-James, au bal donné par les chouans, et...
— Mais, dit Corentin en interrompant, il y a cinq lieues, voulezvous que je vous y accompagne?
— Vous vous occupez beaucoup, lui dit- elle, d'une chose à laquelle je ne pense jamais,... de vous.
Le mépris que Marie témoignait à Corentin plut singulièrement à Hulot, qui fit sa grimace en la voyant disparaître vers Saint-Léonard; Corentin la suivit des yeux en laissant éclater sur sa figure une sourde conscience de la fatale supériorité qu'il croyait pouvoir exercer sur cette charmante créature, en en gouvernant les passions, sur lesquelles il comptait pour la trouver un jour à lui. Mademoiselle de Verneuil, de retour chez elle, s'empressa de délibérer sur ses parures de bal. Francine, habituée à obéir sans jamais comprendre les fins de sa maîtresse, fouilla les cartons et proposa une parure grecque. Tout subissait alors le système grec. La toilette xigréée par Marie put tenir dans un carton facile à porter.
— Francine, mon enfant, je vais courir les champs; vois si tu «veux rester ici ou me suivre.
— Rester! s'écria Francine; et qui vous habillerait?
— Où as-tu mis le gant que je t'ai rendu ce matin?
— Le voici.
— Couds à ce gant-là un ruban vert; et surtout prends de l'argent.
En s'apercevant que Francine tenait des pièces nouvellement frappées, elle s'écria :
— 11 ne faut que cela pour nous faire assassiner! Envoie Jérémie éveiller Corentin... Non, le misérable nous suivrait! Envoie plutôt chez le commandant demander de ma part des écus de six francs.
Avec cette sagacité féminine qui embrasse les plus petits détails, .Marie pensait à tout. Pendant que Francine achevait les préparatifs •de son inconcevable départ, elle se mit à essayer de contrefaire le ■cri de la chouette, et parvint à imiter le signal de Marche-à-Terre de manière à pouvoir faire illusion. A l'heure de minuit, elle sortit j>ar la porte Saint -Léonard, gagna le petit sentier du ISid-aux- XII. 44
210 SCÈNl'S DE LA VIE MILITAIRE.
Crocs, et s'aventura, suivie de Francine, à travers le val de Gibarrj', en allant d'un pas ferme, car elle était animée par cette volonté forte qui donne à la démarche et au corps je ne sais quel caractère de puissance. Sortir d'un bal de manière à éviter un rhume est, pour les femmes, une affaire importante; mais, qu'elles aient une pa?sion dans le cœur, leur corps devient de bronze. Cette entreprise aurait longtemps flotté dans l'âme d'un homme audacieux, et à peine avait-elle souri à mademoiselle de Verneuil, que les dangers devenaient pour elle autant d'attraits.
— Vous partez sans vous recommander à Dieu, dit Francine, qui s'était retournée pour contempler le clocher de Saint-Léonard.
La pieuse Bretonne s'arrêta, joignit les mains et dit un Ave à sainte Anne d'Auray, en la suppliant de rendre ce voyage heureux, tandis que sa maîtresse restait pensive en regardant tour à tour et la pose naïve de sa femme de chambre qui priait avec ferveur, et les effets de la nuageuse lumière de la lune qui, en se glissant à travers les découpures de l'église, donnait au granit la légèreté d'un ouvrage en filigrane. Les deux voyageuses arrivèrent promptement à la chaumière de Galope-Chopine. Quelque léger que fut le bruit de leurs pas, il éveilla l'un de ces gros chiens à la fidélité desquels les Bretons confient la garde du simple loquet de bois qui ferme leurs portes. Le chien accourut vers les deux étrangères, et ses aboiements devinrent si menaçants, qu'elles furent forcées d'appeler au secours en rétrogradant de quelques pas; mais rien ne bougea. Mademoiselle de Verneuil siffla le cri de la chouette, aussitôt les gonds rouilles de la porte du logis rendirent un son aigu, et Galope-Chopine, levé en toute hâte, montra sa mine ténébreuse.
— Il faut, dit Marie en présentant au surveillant de Fougères le gant du marquis de Montauran, que je me rende promptement à Saint-James. M. le comte de Bauvan m'a dit que ce serait toi qui m'y conduirais et qui me servirais de défenseur. Ainsi, mon cher Galope-Chopine, procure-nous deux ânes pour monture, et préparetoi à nous accompagner. Le temps est précieux, car, si nous n'arrivons pas avant demain soir à Saint-James, nous ne verrons ni le Gars ni le bal.
Galope-Chopine, tout ébaubi, prit le gant, ie tourna, le retourna.
et aHiima une chandelle en résine, grosse comme le petit doigt et de la couleur du pain d'épice. Cette marchandise, importée en Bretagne du nord de l'Europe, accuse, comme tout ce qui se présente aux regards dans ce singulier pays, une ignorance de tous les principes commerciaux, même les plus vulgaires. Après avoir vu le ruban vert, et regardé mademoiselle de Verneuil, s'être gratté l'oreille, avoir bu un pichet de cidre en en offrant un verre à la belle dame, Galope-Chopine la laissa devant la table, sur le banc de châtaignier poli, et alla chercher deux ânes. La lueur violette que jetait la chandelle exotique n'était pas assez forte pour dominer les jeux capricieux de la lune, qui nuançaient par des points lumineux les tons noirs du plancher et des meubles de la chaumière enfumée. Le petit gars avait levé sa jolie tête étonnée, et au-dessus de ses beaux cheveux deux vaches montraient, à travers les trous du mur de l'étable, leurs mufles roses et leurs gros yeux brillants. Le grand chien, dont la physionomie n'était pas la moins intelligente de la famille, semblait examiner les deux étrangères avec autant de curiosité qu'en annonçait l'enfant. Un peintre aurait admiré longtemi)S les effets de nuit de ce tableau; mais, peu curieuse d'entrer en conversation avec Barbette, qui se dressait sur son séant comme un spectre et commençait à ouvrir de grands yeux en la reconnaissant, Marie sortit pour échapper à l'air empesté de ce taudis et aux questions que la Bécanière allait lui faire. Elle monta lestement l'escalier du rocher qui abritait la hutte de Galope-Chopine, et y admira les immenses détails de ce paysage dont les points de vue subissaient autant de changements que l'on faisait de pas, en avant ou en arrière, vers le haut des sommets ou le bas des vallées. La lumière de la lune enveloppait alors, comme d'une brume lumineuse, la vallée du Couësnon. Certes, une femme qui portait en son cœur un amour méconnu devait savourer la mélancolie que cette lueur douce fait naître dans l'âme, par les apparences fantastiques imprimées aux masses et par les couleurs dont elle nuance les eaux. En ce moment, le silence fut troublé par le cri des ânes; Marie redescendit promptement à la cabane du cliouan, et ils partirent aussitôt. Galope-Chopine, armé d'un fusil de chasse à deux coups, portait une longue peau de bique qui lui donnait l'air de Robinson Crusoe. Son visage, bourgeonné et plein
(le rides, se voyait à peine sous le large chapeau que les paysans conservent encore comme une tradition des anciens temps, orgueilleux d'avoir conquis à travers leur servitude Tantique ornement des têtes seigneuriales. Cette nocturne caravane, protégée par ce guide aont le costume, l'attitude et la figure avaient quelque chose de patriarcal, ressemblait à cette scène de la Fuite en Egypte due aux sombres pinceaux de Rembrandt. Galope-Chopine évita soigneusement la grande route, et guida les deux étrangères à travers l'immense dédale des chemins de traverse de la Bretagne.
Mademoiselle de Verneuil comprit alors la guerre des chouans. En parcourant ces routes, elle put mieux apprécier l'état de ces campagnes, qui, vues d'un point élevé, lui avaient paru si ravissantes, mais dans lesquelles il faut s'enfoncer pour en concevoir et les dangers et les inextricables diflicultés. Autour de chaque champ, et depuis un tempjs immémorial, les paysans ont élevé un mur en terre, haut de six pieds, de forme prismatique, sur le faîte duquel croissent des châtaigniers, des chênes ou des hêtres. Ce mur, ainsi planté, s'appelle une haie (la haie normande), et les longues branches des arbres qui la couronnent, presque toujours rejetées sur le chemin, décrivent au-dessus un immense berceau. Les chemins, tristement encaissés par ces murs tirés d'un sol argileux, ressemblent aux fossés des places fortes, et, lorsque le granit, qui, dans ces contrées, arrive presque toujours à fleur de terre, n'y fait pas une espèce de pavé raboteux, ils deviennent alors tellement impraticables, que la moindre charrette ne peut y rouler qu'à l'aide de deux paires de bœufs et de deux chevaux, petits, mais généralement vigoureux. Ces chemins sont si habituellement marécageux, que l'usage a forcément établi pour les piétons, dans le champ et le long de la haie, un sentier nommé une rote, qui commence et finit avec chaque pièce de terre. Pour passer d'un champ dans un autre, il faut donc remonter la haie au moyen de plusieurs marches que la pluie rend souvent glissantes.
Les voyageurs avaient encore bien d'autres obstacles à vaincre dans ces routes tortueuses. Ainsi fortifié, chaque morceau de terre a son entrée, qui, large de dix pieds environ, est fermée par ce qu'on nomme dans l'Ouest un échalier. L'échalier est un tronc ou une forte branche d'arbre dont l'un des bouts, percé de part en part.
s'emmanche dans une autre pièce de bois informe qui lui sert de pivot. L'extrémité de l'éciialier se prolonge un peu au delà de ce pivot, de manière à recevoir une charge assez pesante pour former un contre-poids et permettre à un enfant de manœuvrer cette singulière fermeture champêtre dont l'autre extrémité repose dans un trou fait à la partie intérieure de la haie. Quelquefois, les paysans économisent la pierre du contre-poids en laissant dépasser le gros bout du tronc de l'arbre ou de la branche. Cette clôture varie suivant le génie de chaque propriétaire. Souvent, l'échalier consiste en une seule branche d'arbre dont les deux bouts sont scellés par de la terre dans la haie. Souvent, il a l'apparence d'une porte carrée composée de plusieurs menues branches d'arbre, placées de distance en distance, comme les bâtons d'une échelle mise en travers. Cette porte tourne alors comme un échalier et roule à l'autre bout sur une petite roue pleine. Ces haies et ces échaliers donnent au sol la physionomie d'un immense échiquier dont chaque champ forme une case parfaitement isolée des autres, close comme une forteresse, protégée comme elle par des remparts. La porte, facile à défendre, offre à des assaillants la plus périlleuse de toutes les conquêtes. En effet, le paysan breton croit engraisser la terre qui se repose, en y encourageant la venue de genêts immenses , arbuste si bien traité dans ces contrées, qu'il y arrive en peu de temps à hauteur d'homme. Ce préjugé, digne des gens qui placent leurs fumiers dans la partie la plus élevée de leurs cours, entretient sur le sol, et dans la proportion d'un champ sur quatre, des forêts de genêts au milieu desquelles on peut dresser mille embûches. Enfin, il n'existe peut-être pas de champ où il ne se trouve quelques vieux pommiers à cidre qui y abaissent leurs branches basses et par conséquent mortelles aux productions du sol qu'elles couvrent; or, si vous venez à songer au peu d'étendue des champs dont toutes les haies supportent d'immenses arbres à racines gourmandes qui prennent le quart du terrain, vous aurez une idée de la culture et de la physionomie du pays que parcourait alors mademoiselle de Verneuil.
On ne sait si le besoin d'éviter les contestations a, plus que l'usage si favorable à la paresse d'enfermer les bestiaux sans les garder, conseillé de construire ces clôtures formidables, dont les
permanents obstacles rendent le pays impénétrable et la guerre des masses impossible. Quand on a, pas à pas, analysé cette disposition du terrain, alors se révèle l'insuccès nécessaire d'une lutte entre des troupes régulières et des partisans ; car cinq cents hommes peuvent défier les troupes d'un royaume. Là était tout le secret de la guerre des chouans. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la nécessité où se trouvait la République d'étouffer la discorde plutôt par des moyens de police et de diplomatie, que par i'inuiile emploi de la force militaire. Que faire, en effet, contre des gens assez habiles pour mépriser la possession des villes et s'assurer celle de ces campagnes à fortifications indestructibles? Comment ne pas négocier, lorsque toute la force de ces paysans aveuglés résidait dans un chef habile et entreprenant? Elle admira le génie du ministre qui devinait, du fond d'un cabinet, le secret de la paix. E le crut entrevoir les considérations qui agissent sur les hommes assez puissants pour voir tout un empire d'un regard, et dont les actions, criminelles aux yeux de la foule, ne sont que des jeux d'une pensée immense. Il y a chez ces âmes terribles on ne sait quel partage entre le pouvoir de la fatalité et celui du destin, on ne sait quelle prescience dont les signes les élèvent tout à coup ; la foule les cherche un moment parmi elle, elle lève les yeux et les voit planant. Ces pensées semblaient justifier et même ennoblir les désirs de vengeance formés par mademoiselle de Verneuil ; puis ce travail de son âme et ses espérances lui communiquaient assez d'énergie pour lui faire supporter les étranges fatigues de son voyage. Au bout de chaque héritage, Galope-Chopine était forcé de faire descendre les deux voyageuses pour les aider à gravir les passages difficiles, et, lorsque les rotes cessaient, elles étaient obligées de reprendre leurs montures et de se hasarder dans ces chemins fangeux, qui se ressentaient de l'approche de l'hiver. La combinaison de ces grands arbres, des chemins creux et des clôtures entretenait, dans les bas-fonds, une humidité qui souvent enveloppait les trois voyageurs d'un manteau de glace. Après de pénibles fatigues, ils atteignirent, au lever du soleil, les bois de Marignay. Le voyage devint alors moins difficile dans le large sentier de la forêt. La voûte formée par les branches, l'épaisseur des arbres, mirent les voyageurs à l'abri de rinclcinence du ciel, et les dilfi-
cultes multipliées qu'ils avaient eu à surmonter d'abord ne se représentèrent plus.
A peine avaient-ils fait une lieue environ à travers ces bois, qu'ils entendirent dans le lointain un muruîure confus de voix et le bruit d'une sonnette dont les sons argentins n'avaient pas cette monotonie que leur imprime la marche des bestiaux. Tout en cheminant, Galope-Chopine écouta cette mélodie avec beaucoup d'attention, bientôt une bouffée de vent lui apporta quelques mots psalmodiés dont l'harmonie parut agir fortement sur lui, car il dirigea les montures fatiguées dans un sentier qui devait écarter les voyageurs du chemin de Saint-James, et il fit la sourde oreille aux représentations de mademoiselle de Verneuil, dont les appréhensions s'accrurent en raison de la sombre disposition des lieux. A droite et à gauche, d'énormes rochers de granit, posés les uns sur les autres, offraient de bizarres configurations. A travers ces blocs, d'immenses racines semblables à de gros serpents se glissaient pour aller chercher au loin les sucs nourriciers de quelques hêtres séculaires. Les deux côtés de la route ressemblaient à ces grottes souterraines, célèbres par leurs stalactites. D'énormes festons de pierre, où la sombre verdure du houx et des fougères s'alliait aux taches verdâtres ou blanchâtres des mousses, cachaient des précipices et l'entiée de quelques profondes cavernes. Quand les trois voyageurs eurent fait quelques pas dans un étroit sentier, le plus étonnant des spectacles vint tout à coup s'offrir aux regards de mademoiselle de Verneuil, et lui fit comprendre l'obstination de <}alope-Chopine.
Un bassin demi-circulaire, entièrement composé de quartiers de granit, formait un amphithéâtre dans les informes gradins duquel de hauts sapins noirs et des châtaigniers jaunis s'élevaient les uns sur les autres, en présentant l'aspect d'un grand cirque, où le soleil de l'hiver semblait plutôt verser de pâles couleurs qu'épancher sa lumière et où l'automne avait partout jeté le tapis fauve de ses feuilles séchées. Au centre de cette salie, qui semblait avoir eu le déluge pour architecte , s'élevaient trois énormes pierres druidiques, vaste autel sur lequel était fixée une ancienne bannière u'église. Une centaine d'hommes agenouillés et la tête nue pliaient avec ferveur dans cette enceinte, où un prêtre, assisté de
deux autres ecclésiastiques, disait la messe. La pauvreté des vêtements sacerdotaux, la faible voix du prêtre qui retentissait comme un murmure dans l'espace, ces hommes pleins de conviction, unis par un même sentiment et prosternés devant un autel sans pompe» la nudité de la croix, l'agreste énergie du temple, l'heure, le lieu, tout donnait à celte scène le caractère de naïveté qui distingua lespremières époques du christianisme. Mademoiselle de Verneuil resta frappée d'admiration. Cette messe dite au fond des bois, ce culte renvoyé par la persécution vers sa source, la poésie des anciens temps hardiment jetée au milieu d'une nature capricieuse et bizarre; ces chouans armés et désarmés, cruels et priant, à la^ fois hommes et enfants, tout cela ne ressemblait à rien de cequ'elle avait encore vu ou imaginé. Elle se souvenait bien d'avoir admiré dans son enfance les pompes de cette Église romaine, si t]atteuses pour les sens; mais elle ne connaissait pas encore Dieu tout seul, sa croix sur l'autel, son autel sur la terre; au lieu des feuillages découpés qui dans les cathédrales couronnent les arceaux gothiques, les arbres de l'automne soutenant le dôme du ciel ; au lieu des mille couleurs projetées par les vitraux, le soleil glissant à peine ses rayons rougeâtres et ses reflets assombris sur l'autel, sur le prêtre et sur les assistants. Les hommes n'étaient plus là qu'un fait et non un système, c'était une prière et non une religion. Mais les passions humaines, dont la compression momentanée laissait à ce tableau toutes ses harmonies, apparurent bientôt dans cette scène mystérieuse et l'animèrent puissamment.
A l'arrivée de mademoiselle de Verneuil, l'évangile s'achevait^ Elle reconnut en l'ofliciant, non sans quelque effroi, l'abbé Gudin, et se déroba précipitamment à ses regards en profitant d'un immense fragment de granit qui lui fit une cachette, où elle attira vivement Francinc; mais elle essaya vainement d'arracher Galope-Chopine de la place qu'il avait choisie pour participer aux bienfaits de cette cérémonie. Elle espéra pouvoir échapper au danger qui la menaçait en remarquant que la nature du terrain lui permettrait de se retirer avant tous les assistants. A la faveur d'une large fissure du rocher, elle vit l'abbé Gudin montant sur un quartier de granit qui lui servit de chaire, et il y commença son prône en ces termes t In nominc Patris, et Filii, cl Spiritus Sancli.
A ces mots, les assistants firent tous et pieusement le signe de la croix.
— Mes cliers frères, repiit l'abbé d'une voix forte, nous prierons^ d'abord pour les trépassés : Jean Cochegrue, îSicolas Laferté, Joseph Brouet, François Parquoi, Sulpice Coiipiau, tous de cette paroisseet morts des blessures qu'ils ont reçues au combat de la Pèlerineet au siège de Fougères... De profundls, etc.
Ce psaume fut récité, suivant l'usage, par les assistants et par les prêtres, qui disaient alternativement un verset avec une ferveur de bon augure pour le succès de la prédication. Lorsque le psaume des morts fut achevé, l'abbé Gudin continua d'une voix: dont la violence alla toujours en croissant, car l'ancien jésuite n'ignorait pas que la véhémence du débit était le plus puissant des arguments pour persuader ses sauvages auditeurs.
— Ces défenseurs de Dieu, chrétiens, vous ont donné l'exempledu devoir, dit-il. N'êtes-vous pas honteux de ce qu'on peut dire de vous dans le paradis? Sans ces bienheureux qui ont dû y être reçus à bras ouverts par tous les saints, Notre-Seigneur pourrait croire que votre paroisse est habitée par des mahumétisches !... Savez-vous, mes gars, ce qu'on dit de vous dans la Bretagne et chez le roi ?... Vous ne le savez point, n'est-ce pas? Je vais vous le dire : « Comment ! les bleus ont renversé les autels, ils ont tué les recteurs, ils ont assassiné le roi et la reine, ils veulent prendre tous les paroissiens de Bretagne pour en faire des bleus comme eux et les envoyer se battre hors de leurs paroisses, dans des pays bien éloignés où l'on court risque de mourir sans confession et d'aller ainsi pour l'éternité dans l'enfer; et les gars de Marignay, à qui l'on a brûlé leur église, sont restés les bras ballants? Oh! oh! Cette République de damnés a vendu à l'encan les biens de Dieu et ceux des seigneurs, elle en a partagé le prix entre ses bleus ; puis, pourse nourrir d'argent comme elle se nourrit de sang, elle vient de décréter de prendre trois livres sur les écus de six francs, comme elle veut emmener trois hommes sur six; et les gars de Marignay n'ont pas pris leurs fusils pour chasser les bleus de Bretagne? Ah ! ah!... Le paradis leur sera refusé, et ils ne pourront jamais faireleur salut! » Voilà ce qu'on dit de vous. C'est donc de votre salut» cliréliens, qu'il s'agit. C'est votre âme que vous sauverez en coin-
battant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne d'Âuray ellemême m'est apparue avant-hier, à deux heures et demie. Elle m'a dit comme je vous le dis : « Tu es un prêtre de Marignay? — Oui, madame, prêt à vous servir. — Eh bien, je suis sainte Anne d'Âuray, tante de Dieu, à la mode de Bretagne. Je suis toujours à Âuray et encore ici, parce que je suis venue pour que tu dises aux gars de Marignay qu'il n'y a pas de salut à espérer pour eux s'ils ne s'arment pas. Aussi, leur refuseras-tu l'absolution de leurs péchés, à moins qu'ils ne servent Dieu. Tu béniras leurs fusils, et les gars qui seront sans péché ne manqueront pas les bleus, parce que leurs fusils seront consacrés!... » Elle a disparu en laissant sous le chêne de la Patte-d'Oie une odeur d'encens. J'ai marqué l'endroit. Une belle Vierge de bois y a été placée par M. le recteur de Saint- James. Or, la mère de Pierre Leroi, dit Marche-à-Terre, y étant venue prier le soir, a été guérie de ses douleurs, à cause des bonnes œuvres de son fils. La voilà au milieu de vous et vous la verrez de vos yeux marchant toute seule. C'est un miracle fait, comme la résurrection du bienheureux Marie Lambrequin, pour vous prouver que Dieu n'abandonnera jamais la cause des Bretons quand ils combattront pour ses servitems et pour le roi. Ainsi, mes chers frères, si vous voulez faire votre salut et vous montrer les défenseurs du roi, notre seigneur, vous devez obéir à tout ce que vous commandera celui que le roi a envoyé et que nous nommons le Gars. Alors, vous ne serez plus comme des mahumétisches, et vous vous trouverez, avec tous les gars de toute la Bretagne, sous la bannière de Dieu. Vous pourrez reprendre dans les poches des bleus tout l'argent qu'ils auront volé; car, si, pendant que vous faites la guerre, vos champs ne sont pas semés, le Seigneur et le roi vous abandonnent les dépouilles de vos ennemis. Voulez-vous, chrétiens, qu'il soit dit que les gars de Marignay sont en arrière des gars du Morbihan, des gars de Saint-Georges, de ceux de Vitré, d'Antrain, qui tous sont au service de Dieu et du roi? Leur laisserez-vous tout prendre? Resterez-vous comme des hérétiques, les bras croisés, quand tant de Bretons font leur salut et sauvent leur roi? « Vous abandonnerez tout pour moi! » a dit l'Évangile. N'avons-nous pas déjà abandonné les dunes, nous autres! Abandonnez donc tout }.our faire cette guerre sainte! Vous serez comme
LES CHOUANS. 2«î)
les Macchabées. Enfin, tout vous sera pardonné. Vous trouverez au milieu de vous les recteurs et leurs curés, et vous triompherez! Faites attention à ceci, chrétiens! dit-il en terminant : pour aujourd'hui seulement, nous avons le pouvoir de bénir vos fusils. Ceux qui ne profiteront pas de cette faveur ne retrouveront plus la sainte d'Auray aussi miséricordieuse, et elle ne les écouterait plus comme elle l'a fait dans la guerre précédente.
Cette prédication, soutenue par l'éclat d'un organe emphatique et par des gestes multipliés qui mirent l'orateur tout en eau, produisit en apparence peu d'effet. Les paysans, immobiles et debout, les yeux attachés sur l'orateur, ressemblaient à des statues; mais mademoiselle de Verneuil remarqua bientôt que cette attitude générale était le résultat d'un charme jeté par l'abbé sur celte foule. Il avait, à la manière des grands acteurs, manié tout son public comme un seul homme, en parlant aux intérêts et aux passions. N'avait-il pas absous d'avance les excès, et délié les seuls liens qui retinssent ces hommes grossiers dans l'observation des préceptes religieux et sociaux? Il avait prostitué le sacerdoce aux intérêts politiques; mais, dans ces temps de révolution, chacun faisait, au profit de son parti, une arme de ce qu'il possédait, et la croix pacifique de Jésus devenait un instrument de guerre aussi bien que le soc nourricier des charrues. Ne rencontrant aucun être avec lequel elle put s'entendre, mademoiselle de Verneuil se retourna pour regarder Francine, et ne fut pas médiocrement surprise de lui voir partager cet enthousiasme, car elle disait dévotement son ■chapelet sur celui de Galope-Chopine, qui le lui avait sans doute abandonné pendant la prédication.
— Francine, lui dit-elle à voix basse, tu as donc peur d'être une mahumétische?
— Oh! mademoiselle, répliqua la Bretonne, voyez donc là-bas la mère de Pierre qui marche...
L'attitude de Francine annonçait une conviction si profonde, que Marie comprit alors tout le secret de ce piône, l'influence du clergé sur les campagnes, et les prodigieux effets de la scène qui commença. Les paysans les plus voisins de l'autel s'avancèrent, un à un et s'agenouillèrent en offrant leurs fusils au prédicateur qui les déposait sur l'autel. Galope-Chopine se hâta d'aller présenter
sa vieille canardière. Les trois prêtres chantèrent l'hymne du Veni Creator, tandis que le célébrant enveloppait ces instruments de mort dans un nuage de fumée bleuâtre, en décrivant des dessins qui semblaient s'entrelacer. Lorsque la brise eut dissipé la vapeur de l'encens, les fusils furent distribués par ordre. Chaque homme reçut le sien à genoux, de la main des prêtres, qui récitaient une prière latine en les leur rendant. Lorsque les hommes armés revinrent à leurs places, le profond enthousiasme de l'assistance, jusque-là muette, éclata d'une manière formidable, mais attendrissante.
— Domine, saîvum fac regem!...
Telle était la prière que le prédicateur entonna d'une voix retentissante et qui fut par deux fois violemment chantée. Ces cris eurent quelque chose de sauvage et de guerrier. Les deux notes du mot regem, facilement traduit par ces paysans, furent attaquées avec tant d'énergie, que mademoiselle de Verneuil ne put s'empêcher de reporter ses pensées avec attendrissement sur la famille des Bourbons exilés. Ces souvenirs éveillèrent ceux de sa vie passée. Sa mémoire lui retraça les fêtes de cette cour maintenant dispersée, et au sein desquelles elle avait brillé. La figure du marquis s'introduisit dans cette rêverie. Avec cette mobilité naturelle à l'esprit d'une femme, elle oublia le tableau qui s'offrait à ses yeux,, et revint alors à ses projets de vengeance, où il y allait de sa vie, mais qui pouvaient échouer devant un regard. En pensant à paraître belle, dans ce moment le plus décisif de son existence, elle songea qu'elle n'avait pas d'ornements pour parer sa tête au bal, et fut séduite par l'idée de se coiffer avec une branche de houx, dont lesfeuilles crispées et les baies rouges attiraient en ce moment soa attention.
— Oh! oh! mon fusil pourra rater si je tire sur des oiseaux, mais sur des bleus,... jamais! dit Galope-Chopine en hochant la tête eu signe de satisfaction.
Marie examina plus attentivement le visage de son guide, et y trouva le type de tous ceux qu'elle venait de voir. Ce vieux chouan ne trahissait certes pas autant d'idées qu'il y en aurait eu chez un enfant. Une joie naïve ridait ses joues et son front quand il regardait son fusil; mais une religieuse conviction jetait alors dans l'ex*
pression de sa joie une teinte de fanatisme qui, pour un moment, laissait éclater sur cette sauvage figure les vices de la civilisation. Ils atteignirent bientôt un village, c'est-à-dire la réunion de quatre ou cinq habitations semblables à celle de Galope-Chopine, où les chouans nouvellement recrutés arrivèrent, pendant que mademoiselle de Verneuil achevait un repas dont le beurre, le pain et le laitage firent tous les frais. Cette troupe irrégulière était conduite par le recteur, qui tenait à la main une croix grossière transformée •en drapeau, et que suivait un gars tout fier de porter la bannière de la paroisse. Mademoiselle de Verneuil se trouva forcément réunie à ce détachement, qui se rendait comme elle à Saint-Jauies, ^t qui la protégea naturellement contre toute espèce de danger, du moment que Galope-Chopine eut fait l'heureuse indiscrétion de dire au chef de cette troupe que la belle garce à laquelle il servait de guide était la bonne amie du Gars.
Vers le coucher du soleil, les trois voyageurs arrivèrent à Saint- James, petite ville qui doit son nom aux Anglais, par lesquels elle fut bcâtie au xiv« siècle, pendant leur domination en Bretagne. Avant d'y entrer, mademoiselle de Verneuil fut témoin d'une étrange scène de guerre à laquelle elle ne donna pas beaucoup d'attention : elle craignit d'être reconnue par quelques-uns de ses ennemis, et cette peur lui fit hâter sa marche. Cinq à six mille paysans étaient campés dans un champ. Leurs costumes, assez semblables à ceux des réquisitionnaires de la Pèlerine, excluaient toute idée de guerre. Cette tumultueuse réunion d'hommes ressemblait à celle d'une grande foire. Il fallait même quelque attention pour découvrir que ces Bretons étaient armés, car leurs peaux de bique si diversement façonnées cachaient presque leurs fusils, et l'arme la plus visible était la faux par laquelle quelques-uns remplaçaient les fusils qu'on devait leur distribuer. Les uns buvaient et mangeaient, les autres se battaient ou se querellaient à haute voix, mais la plupart dormaient couchés par terre. Il n'y avai' aucune apparence d'ordre et de discipline. Un officier portant ui uniforme rouge attira l'attention de mademoiselle de Verneuil, elle le supposa devoir être au service de l'Angleterre. Plus loin, deux autres officiers paraissaient vouloir apprendre à quelques chouans, plus intelligents que les autres, à manœuvrer deux pièces de canoa
qui semblaient former toute Tartillerie de la future armée royaliste. Des hurlements accueillirent l'arrivée des gars de Marignay, qui furent reconnus à leur bannière. A la faveur du mouvement que cette troupe et les recteurs excitèrent dans le camp, mademoiselle de Verneuil put le traverser sans danger et s'introduire dans la ville. Elle atteignit une auberge de peu d'apparence et qui n'était pas très-éloignée de la maison où se donnait le bal. La ville était envahie par tant de monde, que, après toutes les peines imaginables, elle n'obtint qu'une mauvaise petite chambre. Lorsqu'elle y fut installée, et que Galope-Chopine eut remis à Francine le carton qui contenait la toilette de sa maîtresse, il resta debout dans une attitude d'attente et d'irrésolution indescriptible. En tout autre moment, mademoiselle de Verneuil se serait amusée à voir ce qu'est un paysan breton sorti de sa paroisse; mais elle rompit le charme en tirant de sa bourse quatre écus de six francs qu'elle lui présenta.
— Prends donc! dit-elle à Galope-Chopine; et, si tu veux m'obliger, tu retourneras sur-le-champ à Fougères, sans passer par le camp et sans goûter au cidre.
Le chouan, étonné d'une telle libéralité, regardait tour à tour les quatre écus qu'il avait pris et mademoiselle de Verneuil; mais elle fit un geste de la main, et il disparut.
— Comment pouvez-vous le renvoyer, mademoiselle? demanda Francine. IN'avez-vous pas vu comme la ville est entourée! comment la quitterons-nous, et qui vous protégera ici?...
— IS'as-tu pas ton protecteur? dit mademoiselle de Verneuil en sifilant sourdement d'une façon moqueuse à la manière de Marcheà-ïerre, de qui elle essaya de contrefaire l'attitude.
Francine rougit et sourit tristement de la gaieté de sa maîtresse.
— Mais où est le vôtre? dit-elle.
Mademoiselle de Verneuil tira brusquement son poignard et le montra à la Bretonne effrayée, qui se laissa aller sur une chaise en joignant les mains.
— Qu'êtes-vous donc venue chercher ici , Marie? s'écria-t-elle d'une voix suppliante qui ne demandait pas de réponse.
Mademoiselle de Verneuil était occupée à contourner les branches de houx qu'elle avait cueillies, et disait :
if^-~-.
MADEMOISELI.K llE VKRNiaiL.
Je suishoiTihle... J'ai l'air dune slaluc do la LiJjpilo.
les; chùlans.
— Je ne sais pas si ce houx sera bien joli dans les cheveux. Un visage aussi éclatant que le mien peut seul supporter une si sombre .coiffure; qu'en dis-tu, Francine?
Plusieurs propos semblables annoncèrent la plus grande liberté d'esprit chez cette singulière fille pendant qu'elle fit sa toilette. Qui l'eût écoutée aurait difficilement cru à la gravité de ce moment où elle jouait sa vie. Une robe de mousseline des Indes, assez courte et semblable à un linge mouillé, révéla les contours délicats de ses formes; puis elle mit un pardessus rouge dont les plis nombreux et graduellement plus allongés à mesure qu'ils tomba:ent sur le côté dessinèrent le cintre gracieux des tuniques grecques. Ce voluptueux vêtement des prêtresses païennes rendit moins indécent ce costume, que la mode de cette époque permettait aux femmes de porter. Pour atténuer l'impudeur de la mode, Marie couvrit d'une gaze ses blanches épaules, que la tunique laissait à nu beaucoup trop bas. Elle tourna les longues nattes de ses cheveux de manière à leur faire former derrière la tête ce cône imparfait et aplati qui donne tant de grâce à la figure de quelques statues antiques par une prolongation factice de la tête , et quelques boucles réservées au-dessus du front retombèrent de chaque côté de son visage en longs rouleaux brillants. Ainsi vêtue, ainsi coiffée, elle offrit une ressemblance parfaite avec les plus illustres chefs-d'œuvre du ciseau grec. Quand elle eut, par un sourire, donné son approbation à cette coiffure dont les moindres dispositions faisaient ressortir les beautés de son visage, elle y posa la couronne de houx qu'elle avait préparée et dont les nombreuses baies rouges répétèrent heureusement dans ses cheveux la couleur de la tunique. Tout en tortillant quelques feuilles pour produire des oppositions capricieuses entre leur sens et le revers, mademoiselle de Venieuil regarda dans une glace l'ensemble de sa toilette pour juger de son effet.
— Je suis horrible ce soirl dii-elle comme si elle eût été entourée de flatteurs. J'ai l'air d'une statue de la Liberté...
Elle plaça soigneusement son poignard au milieu de son corset en laissant passer les rubis qui en ornaient le bout et dont les reflets rougeàtres devaient attirer les yeux sur les trésors que sa rivale avait si indignement prostitués. Francine ne put se résoudre à quitter sa maîtresse. Quand elle la vit près de partir, elle sut
trouver, pour l'accompagner, des prétextes dans tous les obstacles •que les femmes ont à surmonter en allant à une fête dans une petite ville de la basse Bretagne. Ne fallait-il pas qu'elle débarras- •-sàt mademoiselle de Verneuil de son manteau, de la double chaussure que la boue et le fumier de la rue l'avaient obligée à mettre, quoiqu'on l'eût fait sabler, et du voile de gaze sous lequel elle -cachait sa tête aux regards des chouans que la curiosité attirait autour de la maison où la fête avait lieu. La foule était si nombreuse, qu'elles marchèrent entre deux haies de chouans. Fran- •cine n'essaya plus de retenir sa maîtresse; mais, après lui avoir rendu les derniers services exigés par une toilette dont le mérite consistait dans une extrême fraîcheur, elle resta dans la cour pour •ne pas l'abandonner aux hasards de sa destinée sans être à même de voler à son secours, car la pauvre Bretonne ne prévoyait que <ies malheurs.
Une scène assez étrange avait lieu dans l'appartement de Montauran, au moment où Marie de Verneuil se rendait à la fête. Le jeune marquis achevait sa toilette et passait le large ruban rouge •qui devait servir à le faire reconnaître comme le premier personjiage de cette assemblée, lorsque l'abbé Gudin entra d'un air inquiet.
— Monsieur le marquis, venez vite, lai dit-il. Vous seul pourrez calmer l'orage qui s'est élevé, je ne sais à quel propos, entre les chefs. Ils parlent de quitter le service du roi. Je crois que ce diable de Rifoël est cause de tout le tumulte. Ces querelles-là sont toujours causées par une niaiserie. Madame du Gua lui a reproché, m'at-on dit, d'arriver très-mal mis au bal.
— Il faut que cette femme soit folle, s'écria le marquis, pour vouloir...
— Le chevalier du Vissard, reprit l'abbé en interrompant le chef, a répliqué que, si vous lui aviez donné l'argent promis au nom du roi...
— Assez, assez, monsieur l'abbé ! Je comprends tout mainte- ^nant. Cette scène a été convenue, n'est-ce pas? et vous êtes l'ambassadeur...
— Moi, monsieur le marquis ! reprit l'abbé en interrompant cn- ■core; je vais vous appuyer vigoureusement, et vous me rendrez,
j*espère, la justice de croire que le rétablissement de nos autels en France, celui du roi sur le trône de ses pères, sont, pour mes humbles travaux, de bien plus puissants attraits que cet évêché de Rennes que vous...
L'abbé n'osa poursuivre, car, à ces mots, le marquis s'était mis à sourire avec amertume. Mais le jeune chef réprima aussitôt la tristesse des réflexions qu'il faisait, son front prit une expression sévère, et il suivit l'abbé Gudin dans une salle où retentissaient de violentes clameurs.
— Je ne reconnais ici l'autorité de personne! s'écriait Rifoël en jetant des regards enflammés à tous ceux qui l'entouraient et en portant la main à la poignée de son sabre.
— Reconnaissez-vous celle du bon sens? lui demanda froidement le marquis.
Le jeune chevalier du Vissard, plus connu sous son nom patronymique de Rifoël, garda le silence devant le général des armées catholiques.
— Qu'y a-t-il donc, messieurs? dit le jeune chef en examinant tous les visages.
— 11 y a, monsieur le marquis, répondit un célèbre contrebandier, embarrassé comme un homme du peuple qui reste d'abord sous le joug du préjugé devant un grand seigneur, mais qui ne connaît plus de bornes aussitôt qu'il a franchi la barrière qui l'en sépare, parce qu'il ne voit alors en lui qu'un égal; il y a, répondit-il, que vous venez fort à propos. Je ne sais pas dire des paroles dorées, aussi m'expliquerai-je rondement. J'ai commandé cinq cents hommes pendant tout le temps de la dernière guerre. Depuis que nous avons repris les armes, j'ai su trouver pour le service du roi mille tètes aussi dures que la mienne. Voici sept ans que je risque ma vie pour la bonne cause, je ne vous le reproche pas, mais toute peine mérite salaire. Or, pour commencer, je veux qu'on m'appelle iM. de Cottereau; je veux que le grade de colonel me soit reconnu; sinon, je traite de ma soumission avec le premier consul. Voyez-vous, monsieur le marquis, mes hommes et moi, nous avons un créancier diablement importun et qu'il faut toujours satisfaire!... Le voilà! ajouta-t-il en sf frappant le ventre.