XII
— Les violons sont-ils venus? demanda le marquis à madame du Gua avec un accent moqueur.
Mais le contrebandier avait traité brutalement un sujet trop important , et ces esprits, aussi calculateurs qu'ambitieux, étaient depuis trop longtemps en suspens sur ce qu'ils avaient à espérer du roi, pour que le dédain du jeune chef pût mettre un terme à cette scène. Le jeune et ardent chevalier du Vissard se plaça vivement devant Montauran, et lui prit la main pour l'obliger à rester.
— Prenez garde, monsieur le marquis, lui dit-il, vous traitez trop légèrement des hommes qui ont quelque droit à la reconnaissance de celui que vous représentez ici. Nous savons que Sa Majesté vous a donné tout pouvoir pour attester nos services, qui doivent trouver leur récompense dans ce monde ou dans l'autre, car chaque jour l'échafaud est dressé pour nous. Je sais, quant à moi, que le grade de maréchal de camp...
— Vous voulez dire colonel ?
— Non, monsieur le marquis, Charette m'a nommé colonel. Le grade dont je parle ne pouvant pas m'être contesté, je ne plaide pwnt en ce moment pour moi, mais pour tous mes intrépides frères d'armes, dont les services ont besoin d'être constatés. Votre signaîare et vos promesses leur suffiront aujourd'hui ; et, dit-il tout bas, f avoue qu'ils se contentent de peu de chose. Mais, reprit-il en haussant la voix, quand le soleil se lèvera dans le château de Versailles pour éclairer les jours heureux de la monarchie, alors les fidèles gui auront aidé le roi à conquérir la France, en France, pourrontils facilement obtenir des grâces pour leurs familles, des pensions pour les veuves, et la restitution des biens qu'on leur a si mal à propos confisqués? J'en doute. Aussi, monsieur le marquis, les preuves des services rendus ne seront-elles pas alors inutiles. Je ne me défierai jamais du roi, mais bien de ses cormorans de ministres et de courtisans qui lui corneront aux oreilles des considérations sur le bien public, l'honneur de la France, les intérêts de la couronne , et mille autres billevesées. Puis on se moquera d'un loyal Vendéen ou d'un brave chouan, parce qu'il sera vieux, et que la brette qu'il aura tirée pour la bonne cause lui battra dans des jambes amaigries par les souffrances... Trouvez-vous que nous ayons tort?
— Vous parlez admirablement bien, monsieur du Vissard, mais -im peu trop tôt, répondit le marquis.
— Écoutez donc, marquis, lui dit le comte de Bauvan à voix :basse, Rifoël a, par ma foi, débité de fort bonnes choses. Vous êtes sur, vous, de toujours avoir l'oreille du roi; mais nous autres, nous •n'irons voir le maître que de loin en loin; et je vous avoue que, si vous ne me donniez pas votre parole de gentilhomme de me faire ■obtenir en temps et lieu la charge de grand maître des eaux et forêts de France, du diable si je risquerais mon cou. Conquérir la Normandie au roi, ce n'est pas une petite tâche, aussi espéré-je bien avoir l'Ordre. — Mais, ajouta-t-ii en rougissant, nous avons le temps de penser à cela. Dieu me préserve d'imiter ces pauvres hères et de vous harceler. Vous parlerez de moi au roi, et tout sera dit.
Chacun des chefs trouva le moyen de faire savoir au marquis, •d'une manière plus ou moins ingénieuse, le prix exagéré qu'il attendait de ses services. L'un demandait modestement le gouvernement de Bretagne, l'autre une baronnie, celui-ci un grade, celuilà un commandement; tous voulaient des pensions.
— Eh bien, baron, dit le marquis à M. du Guénic, vous ne vou- .lez donc rien?
— Ma foi, marquis, ces messieurs ne me laissent que la couronne de France, mais je pourrais bien m'en accommoder...
— Eh! messieurs, dit l'abbé Gudin d'une voix tonnante, songez ■donc que, si vous êtes si empressés, vous gâterez tout au jour de la victoire. Le roi ne sera-t-il pas obligé de faire des concessions aux révolutionnaires?
— Aux jacobins ! s'écria le contrebandier. Ah ! que le roi me laisse faire, je réponds d'employer mes mille hommes à les pendre, et nous en serons bientôt débarrassés...
— Monsieur de Cottereau, dit le marquis, je vois entrer quelques personnes invitées à se rendre ici. Nous devons rivaliser de zèle et de soins pour les décider à coopérer à notre sainte entreprise, et vous comprenez que ce n'est pas le moment de nous occuper de vos demandes, fussent-elles justes.
En parlant ainsi, le marquis s'avançait vers la porte, comme .pour aller au-devant de quelques nobles des pays voisins qu'il avait
entrevus; mais le hardi contrebandier lui barra le passage d'ui» air soumis et respectueux.
— Non, non, monsieur le marquis; excusez-moi, mais les jacobins nous ont trop bien appris, en 1793, que ce n'est pas celui qiû fait la moisson qui mange la galette. Signez-moi ce chiffon de papier, et demain je vous amène quinze cents gars ; sinon, je traite avec le premier consul.
Après avoir regardé fièrement autour de lui, le marquis vit que la hardiesse du vieux partisan et son air résolu ne déplaisaient àaucun des spectateurs de ce débat. Un seul homme assis dans un^ coin semblait ne prendre aucune part à la scène, et s'occupait àcharger de tabac une pipe en terre blanche. L'air de mépris qu'il témoignait pour les orateurs, son attitude modeste et le regard compatissant que le marquis rencontra dans ses yeux lui firent examiner ce serviteur généreux, dans lequel il reconnut le major Brigaut; le chef alla brusquement à lui.
— Et toi, lui dit-il, que demandes-tu?
— Oh ! monsieur le marquis, si le roi revient, je suis content»
— Mais toi?
— Oh! moi... Monseigneur veut rire.
Le marquis serra la main calleuse du Breton, et dit à madamedu Gua, dont il s'était rapproché :
— Madame, je puis périr dans mon entreprise avant d'avoir eu le temps de faire parvenir au roi un rapport fidèle sur les armées catholiques de la Bretagne. Si vous voyez la Restauration, n'oubliez ni ce brave homme ni le baron du Guénic. Il y a plus de dévouement en eux que dans tous ces gens-là.
£t il montra les chefs, qui attendaient avec une certaine impatience que le jeune marquis fît droit à leurs demandes. Tous tenaient à la main des papiers déployés, oi^i leurs services avaient sans doute été constatés par les généraux royalistes des guerres précédentes, et tous commençaient à murmurer. Au milieu d'eux» Tabbé Gudin, le comte de Bauvan, le baron du Guénic, se consultaient pour aider le marquis à repousser des prétentions si exagérées, car ils trouvaient la position du jeune chef très-délicate.
Tout à coup, le marquis promena ses yeux bleus, brillants d'ironie, sur cette assemblée et dit d'une voix claire :
*— Messieurs, je ne sais pas si les pouvoirs que le roi a daigné Tne confier sont assez étendus pour que je puisse satisfaire à ves demandes. Il n'a peut-être pas prévu tant de zèle, ni tant de dévouement. Vous allez juger vous-mêmes de mes devoirs, et peut- ^tre saurai-je les accomplir.
Il disparut et revint promptement en tenant à la main une lettre déployée, revêtue du sceau et de la signature royale.
— Voici les lettres patentes en vertu desquelles vous devez m'obéir, dit-il. Elles m'autorisent à gouverner les provinces de Bretagne, de Normandie, du Maine et de l'Anjou, au nom du roi, et à reconnaître les services des officiers qui se seront distingués dans ses armées.
Un mouvement de satisfaction éclata dans l'assemblée. Les chouans s'avancèrent vers le marquis, en décrivant autour de lui «n cercle respectueux. Tous les yeux étaient attachés sur la signature du roi. Le jeune chef, qui se tenait debout devant la dieminée, jeta la lettre dans le feu, où elle fut consumée en un din d'oeil.
— Je ne veux plus commander, s'écria le jeune homme, qu'à ceux qui verront un roi dans le roi, et non une proie à dévorer. "Vous êtes libres, messieurs, de m'abandonner...
Madame du Gua, l'abbé Gudin, le major Brigaut, le chevalier du Vissard, le baron du Guénic, le comte de Bauvan, enthousiasmés, firent entendre le cri de « Vive le roi ! » Si d'abord les autres chefs hésitèrent un moment à répéter ce cri, bientôt entraînés par la noble action du marquis, ils le prièrent d'oublier ce qui venait de se passer, en l'assurant que, sans lettres patentes, il serait toujours leur chef.
— Allons danser, s'écria le comte de Bauvan, et advienne que pourra! Après tout, ajouta-t-il gaiement, il vaut mieux, mes amis, s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Battons-nous d'abord , et nous verrons après.
— Ah! c'est vrai, ça. Sauf votre respect, monsieur le baron, dit Brigaut à voix basse en s'adressant au loyal du Guénic, je n'ai jamais vu réclamer dès le matin le prix de la journée.
L'assemblée se dispersa dans les salons, où quelques personnes •liaient déjà réunies. Le marquis essaya vainement de quitter l'air
sombre qui altérait son visage, les chefs aperçurent aisément lesimpressions défavorables que cette scène avait produites sur unhomme dont le dévouement était encore accompagné des belles illusions de la jeunesse, et ils en furent honteux.
Une joie enivrante éclatait dans cette réunion composée des personnes les plus exaltées du parti royaliste, qui, n'ayant jamais pu juger, du fond d'une province insoumise, les événements de la Révolution, devaient prendre les espérances les plus hypothétiques pour des réalités. Les opérations hardies commencées par Montauran, son nom, sa fortune, sa capacité, relevaient tous les courages,. et causaient cette ivresse politique, la plus dangereuse de toutes, en ce qu'elle ne se refroidit que dans des torrents de sang presque toujours inutilement versés. Pour toutes les personnes présentes, la Révolution n'était qu'un trouble passager dans le royaume de France, où, pour elles, rien ne paraissait changé. Ces campagnes appartenaient toujours à la maison de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complètement, que, quatre années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu'un armistice. Les nobles traitaient donc fort légèrement les révolutionnaires : pour eux, Bonaparte était un iMarceau plus heureux que son devancier. Aussi, les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns des chefs qui s'étaient battus avec les bleus connaissaient seuls la gravité dela crise actuelle, et, sachant que, s'ils parlaient du premier consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n'en seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardaiTt les femmesavec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entreelles. Madame du Gua, qui semblait faire les honneurs du bal, essayait de tromper l'impatience des danseuses en adressant successivement à chacune d'elles les flatteries d'usage. Déjà l'on entendait les sons criards des instruments que l'on mettait d'accord, lorsque madame du Gua aperçut le marquis, dont la figure conservait encore une expression de tristesse; elle alla brusquement à lui.
— Ce n'est pas, j'ose l'espérer, la scène très- ordinaire que . vous avez eue avec ces manants qui peut vous accabler? lui ditelle.
Elle n'obtint pas de réponse; le marquis, absorbé dans sa rêverie, croyait entendre quelques-unes des raisons que, d'une voix pro-
phéiiqiie, Marie lui avait données, au milieu de ces mêmes chefs, à la Vivutière, pour l'engager à abandonner la lutte des rois contre les peuples. Mais ce jeune homme avait trop d'élévation dans Tàme, trop d'orgueil, trop de conviction peut-être pour délaisser l'œuvre commencée , et il se décidait en ce moment à la poursuivre courageusement, malgré les obstacles. 11 releva la tête avec fierté, et alors il comprit ce que lui disait madame du Gua.
— Vous êtes sans doute à Fougères! disait-elle avec une amertume qui révélait l'inutilité des efforts qu'elle avait tentés pour distraire le marquis. Âh! monsieur, je donnerais mon sang pour vous la mettre entre les mains et vous voir heureux avec elle.
— Pourquoi donc avoir tiré sur elle avec tant d'adresse?
— Parce que je la voudrais morte ou dans vos bras. Oui, monsieur, j'ai pu aimer le marquis de Monlauran le jour où j'ai es voir en lui un héros. Maintenant, je n'ai plus pour lui qu'une doitloureuse amitié, je le vois séparé de la gloire par le cœur nomade d'une fille d'Opéra.
— Pour de l'amour, reprit le marquis avec l'accent de l'ironie, vous me jugez bien mal! Si j'aimais cette fille-là, madame, je la désirerais moins..., et, sans vous, peut-être n'y penserais-je déjà plus.
— La voici! dit brusquement madame du Gua.
La précipitation que mit le marquis à tourner la tête fit un mû affreux à cette pauvre femme; mais, la vive lumière des bougies Ilk permettant de bien apercevoir les plus légers changements qui se firent dans les traits de cet homme si violemment aimé, elle crut f découvrir quelques espérances de retour, lorsqu'il ramena sa tête vers elle, en souriant de cette ruse de femme.
— De quoi riez-vous donc? demanda le comte de Bauvan.
— D'une bulle de savon qui s'évapore! répondit madame du Gut joyeuse. Le marquis, s'il faut l'en croire, s'étonne anjourd'hia d'avoir senti son cœur battre un instant pour cette fille qui se disait mademoiselle de Verneuil. Vous savez?
— Cette fille?... reprit le comte avec un accent de reproche. Madame, c'est à l'auteur du mal de le réparer, et je vous donne nw parole d'honneur qu'elle est bien réellement la fille du duc (k ' Verneuil.
ta SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
— Monsieur le comte, dit le marquis d'une voix profondément altérée, laquelle de vos deux paroles croire, celle de la Vivetière ou celle de Saint-James?
Une voix éclatante annonça mademoiselle de Verneuil. Le comte s'élança vers la porte, offrit la main à la belle inconnue avec les marques du plus profond respect; et, la présentant, à travers la foule curieuse, au marquis et à madame du Gua :
— Ne croire que celle d'aujourd'hui, répondit-il au jeune chef stupéfait.
Madame du Gua pâlit à l'aspect de cette malencontreuse fille, qui resta debout un moment en jetant des regards orgueilleux sur cette assemblée, où elle chercha les convives de la Vivetière. Elle attendit la salutation forcée de sa rivale, et, sans regarder le marquis, se laissa conduire à une place d'honneur par le comte, qui la fit asseoir près de madame du Gua, à laquelle elle rendit un léger salut de protection, mais qui, par un instinct de femme, ne s'en fâcha point et prit aussitôt un air riant et amical. La mise extraordinaire et la beauté de mademoiselle de Verneuil excitèrent un moment les murmures de l'assemblée. Lorsque le marquis et madame du Gua tournèrent leurs regards sur les convives de la Vivetière, ils les trouvèrent dans une attitude de respect qui ne paraissait pas être jouée, chacun d'eux semblait chercher les moyens de rentrer en grâce auprès de la jeune Parisienne méconnue. Les ennemis étaient donc en présence.
— Mais c'est une magie, mademoiselle ! Il n'y a que vous au monde pour surprendre ainsi les gens. Comment, venir toute seule? disait madame du Gua.
— Toute seule, répéta mademoiselle de Verneuil; ainsi, madame, vous n'aurez que moi, ce soir, à tuer.
— Soyez indulgente, reprit madame du Gua. Je ne puis vous exprimer combien j'éprouve de plaisir à vous revoir. Vraiment, j'étais accablée par le souvenir de mes torts envers vous, et je cherchais une occasion qui me permît de les réparer.
— Quant à vos torts , madame , je vous pardonne facilement ceux que vous avez eus envers moi : mais j'ai sur le cœur la mort des bleus que vous avez assassinés. Je pourrais peut-être encore me plaindre de la raideur de votre correspondance...
Eh bien, j'excuse tout, grâce au service que vous m'avez rendu. Madame du Gua perdit contenance en se sentant presser la main par sa belle rivale, qui lui souriait avec une grâce insultante. Le marquis était resté immobile, mais en ce moment il saisit fortement le bras du comte.
— Vous m'avez indignement trompé, lui dit-il, et vous avez •compromis jusqu'à mon honneur; je ne suis pas un Géronte de comédie, et il me faut votre vie ou vous aurez la mienne.
— Marquis, répondit le comte avec hauteur, je suis prêt à vous donner toutes les explications que vous désirerez.
Et ils se dirigèrent vers la pièce voisine. Les personnes les moins initiées au secret de cette scène commençaient à en comprendre l'intérêt, en sorte que, quand les violons donnèrent le signal de la danse, personne ne bougea.
— Mademoiselle, quel service assez important ai-je donc eu l'honneur de vous rendre, pour mériter...? demanda madame du Gua en se pinçant les lèvres avec une sorte de rage.
— Madame, ne m'avez-vous pas éclairée sur le vrai caractère du marquis de Montauran? Avec quelle impassibilité cet homme affreux, me laissait périr!... Je vous l'abandonne bien volontiers.
— Que venez-vous donc chercher ici? dit vivement madame du <iua.
— L'estime et la considération que vous m'aviez enlevées à la Vivelière, madame. Quant au reste, soyez bien tranquille. Si le marquis revenait à moi, vous devez savoir qu'un retour n'est jamais de l'amour.
Madame du Gua prit alors la main de mademoiselle de Ver- •neuil avec cette affectueuse gentillesse de mouvement que les femmes déploient volontiers entre elles, surtout en présence des hommes.
— Eh bien, ma pauvre petite, je suis enchantée de vous voir si raisonnable. Si le service que je vous ai rendu a été d'abord bien Tude, dit-elle en pressant la main qu'elle tenait, quoiqu'elle éprouvât l'envie de la déchirer lorsque ses doigts lui en révélèrent la moelleuse finesse, il sera du moins complet. Écoutez, je connais le caractère du Gars, dit-elle avec un sourire perfide; eh bien, il vous aurait trompée, il ne veut et ne peut épouser personne.
— Ah!...
— Oui, mademoiselle; il n'a accepté sa dangereuse mission que pour mériter la main de mademoiselle d'Uxelles, alliance poiir laquelle Sa Majesté lui a promis tout son appui.
— Ah! ah!...
Mademoiselle de Yerneuil n'ajouta pas un mot à cette railleuse exclamation. Le jeune et beau chevalier du Vissard, impatient de se faire pardonner la plaisanterie qui avait donné le signal des injures à la Vivetière, s'avança vers elle en l'invitant respectueusement à danser, elle lui tendit la main et s'élança pour prendre place au quadrille où figurait madame du Gua. La mise de ces femmes, dont les toilettes rappelaient les modes de la cour exilée, qui toutes avaient de la poudre ou les cheveux crêpés, sembla ridicule aussitôt qu'on put la comparer au costume à la fois élégant, riche et sévère que la mode autorisait mademoiselle de Yerneuil à porter, qui fut proscrit à haute voix, mais envié in pello par les femmes. Les hommes ne se lassaient pas d'admirer la beauté d'une chevelure naturelle et les détails d'un ajustement dont la grâce était toute dans celle des proportions qu'il révélait.
En ce moment, le marquis et le comte reutrèrent dans la salle de bal et arrivèrent derrière mademoiselle de Yerneuil, qui ne se retourna pas. Si une glace placée vis-à-vis d'elle ne lui eût pas appris la présence du marquis, elle l'eût devinée par la contenance de madame du Gua, qui cachait mal, sous un air indifférent ei> apparence, l'impatience avec laquelle elle attendait la lutte qui, tôt ou tard, devait se déclarer entre les deux amants. Quoique le marquis s'entretînt avec le comte et deux autres personnes, il put néanmoins entendre les propos des cavaliers et des danseuses qui, selon les caprices de la contredanse, venaient occuper momentanément la place de mademoiselle de Yerneuil et de ses voisins.
— Oh! mon Dieu, oui, madame, elle est venue seule, disait l'un.
— 11 faut être bien hardie, répondit la danseuse.
— Mais, si j'étais habillée ainsi, je me croirais nue, dit une autre dame.
— Oh! ce n'est pas un costume décent, répliqua le cavalier, mais elle est si belle, et il lui va si bien!
— Voyez, je suis honteuse pour elle de la perfection de sa dansée.
Ne trouvez-vous pas qu'elle a tout à fait l'air d'une ûlle d'Opéra ? répliqua la dame jalouse.
— Croyez-vous qu'elle vienne ici pour traiter au nom du premier consul? demanda une troisième dame.
— Quelle plaisanterie ! répondit le cavalier.
— Elle n'apportera guère d'innocence en dot, dit en riant la danseuse.
Le Gars se retourna brusquement pour voir la femme qui se permettait cette épigramme, et alors madame du Gua le regarda d'un ajr qui disait évidemment : a Vous voyez ce qu'on en pense! «
— Madame, dit en riant le comte à l'ennemie de Marie, il n'y a encore que les dames qui la lui ont ôtée...
Le marquis pardonna intérieurement au comte tous ses torts. Lorsqu'il se hasarda à jeter un regard sur sa maîtresse, dont les grâces étaient, comme celles de presque toutes les femmes, mises en relief par la lumière des bougies, elle lui tourna le dos en revenant à sa place, et s'entretint avec son cavalier en laissant parvenir à l'oreille du marquis les sons les plus caressants de sa voix.
— Le premier consul nous envoie des ambassadeurs bien dangereux! lui disait son danseur.
— Monsieur, répliqua-t-elle, on a déjà dit cela à la Vivetière.
— Mais vous avez autant de mémoire que le roi! repartit le gentilhomme, mécontent de sa maladresse. •
— Pour pardonner les injures, il faut bien s'en souvenir, repritelle vivement en le tirant d'embarras par un sourire.
— Sommes-nous tous compris dans cette amnistie? lui demanda le marquis.
Mais elle s'élança pour danser avec une ivresse enfantme, en le laissant interdit et sans réponse; il la contempla avec une froide mélancolie, elle s'en aperçut, et alors elle pencha la tête par une de ces coquettes attitudes que lui permettait la gracieuse proportion de son cou, et n'oublia certes aucun des mouvements qui pouvaient attester la rare perfection de son corps. Marie attirait comme l'espoir, elle échappait comme un souvenir. La voir ainsi, c'était vouloir la posséder à tout prix. Elle le savait, et la conscience qu'elle eut alors de sa beauté répandit sur sa figure un charme inexprimable. Le marquis sentit s'élever dans son cœur un tour-
Villon d'amour, de rage et de folie-, il serra violemment la main du comte et s'éloigna.
— Eh bien, il est donc parti ? demanda mademoiselle de Verneuil en revenant à sa place.
Le comte s'élança dans la salle voisine, et fit à sa protégée un •signe d'intelligence en lui ramenant le Gars.
— 11 est à moi, se dit-elle en examinant dans la glace le marquis, -dont la figure doucement agitée rayonnait d'espérance.
Elle reçut le jeune chef en boudant et sans mot dire, mais elle le quitta en souriant; elle le voyait si supérieur, qu'elle se sentit 'fière de pouvoir le tyranniser, et voulut lui faire acheter chèrement quelques douces paroles pour lui en apprendre tout le prix, sui- 'vant un instinct de femme auquel toutes obéissent plus ou moins. La contredanse finie, tous les gentilshommes de la Vivetière vinrent ■entourer Marie, et chacun d'eux sollicita le pardon de son erreur par des flatteries plus ou moins bien débitées; mais celui qu'elle ■aurait voulu voir à ses pieds n'approcha pas du groupe où elle régnait.
— Il se croit encore aimé, se dit-elle, il ne veut pas être confondu avec les indifférents.
Elle refusa de danser. Puis, comme si celte fête eîit été donnée pour elle, elle alla de quadrille en quadrille, appuyée sur le bras du comte de Bauvan, auquel elle se plut à témoigner quelque "familiarité. L'aventure de la Vivetière était alors connue de toute l'assemblée, dans ses moindres détails, grâce aux soins de madame xlu Gua, qui espérait, en affichant ainsi mademoiselle de Yerneuil et le marquis, mettre un obstacle de plus à leur réunion ; aussi les ■deux amants brouillés éiaient-ils devenus l'objet de l'attention générale. Montauran n'osait aborder sa maîtresse, car le sentiment lie ses torts et la violence de ses désirs rallumés la lui rendaient presque terrible; et, de son côté, la jeune fille en épiait la figure faussement calme, tout en paraissant contempler le bal.
— Il fait horriblement chaud ici, dit-elle à son cavalier. Je vois le front de M. de Montauran tout humide. Menez-moi de l'autre côté, que je puisse respirer,... j'étouffe.
Et, d'un geste de tête, elle désigna au comte le salon voisin, où ■se trouvaient quelques joueurs. Le marquis y suivit sa maîtresse.
dont les paroles avaient été devinées au seul mouvement des lèvres. Il osa espérer qu'elle ne s'éloignait de la foule que pour le revoir, et cette faveur supposée rendit à sa passion une violence inconnue; car son amour avait grandi de toutes les résistancesqu'il croyait devoir lui opposer depuis quelques jours. Mademoiselle de Verneuil se plut à tourmenter le jeune chef, son regard,, si doux, si velouté pour le comte, devenait sec et sombre quand' par hasard il rencontrait les yeux du marquis. Montauran parut faire un effort pénible et dit d'une voix sourde :
— Ne me pardonnerez-vous donc pas?
— L'amour, lui répondit-elle avec froideur, ne pardonne rien,, ou pardonne tout. Mais, ajouta-t-elle en lui voyant faire un mouvement de joie, il faut aimer...
Elle avait repris le bras du comte et s'était élancée dans uneespèce de boudoir attenant à la salle de jeu. Le marquis y suivit Marie.
— Vous m'écouterez! s'écria-t-il.
— Vous feriez croire, monsieur, répondit-elle, que je suis venueici pour vous et non par respect pour moi-même. Si vous ne cesser cette odieuse poursuite, je me retire.
— Eh bien, dit-il en se souvenant d'une des plus folles actions du dernier duc de Lorraine, laissez-moi vous parler seulement pendant le temps que je pourrai garder dans la main ce charbon.
11 se baissa vers le foyer, saisit un bout de tison et le serra violemment. Mademoiselle de Verneuil rougit, dégagea vivement son bras de celui du comte et regarda le marquis avec étonnement. Le comte s'éloigna doucement et laissa les deux amants seuls. Une sifolle action avait ébranlé le cœur de Marie, car, en amour, il n'y a rien de plus persuasif qu'une courageuse bêtise.
— Vous me prouvez là, dit-elle en essayant de lui faire jeter le charbon, que vous me livreriez au plus cruel de tous les supplices. Vous êtes extrême en tout. Sur la foi d'un sot et les calomniesd'une femme, vous avez soupçonné celle qui venait de vous sauver la vie d'être capable de vous vendre!
— Oui, dit-il en souriant, j'ai été cruel envers vous; mais oubliez-le toujours, je ne l'oublierai jamais. Écoutez-moi... J'ai été-
indignement trompé, mais tant de circonstances dans celle fatale journée se sont trouvées contre vous...
— Et ces circonstances suffisaient pour éteindre votre amour? Il hésitait à répondre, elle fit un geste de dédain et se leva.
— Oh! Marie, maintenant, je ne veux plus croire que vous...
— Mais jetez donc ce feu! Vous êtes fou. Ouvrez votre main, je le veux.
11 se plut à opposer une molle résistance aux doux efforts de sa maîtresse, pour prolonger le plaisir aigu qu'il éprouvait à être fortement pressé par ses doigts mignons et caressants; mais elle réussit enfin à ouvrir cette main qu'elle aurait voulu pouvoir baiser. Le sang avait éteint le charbon.
— Eh bien, à quoi cela vous a-t-il servi?... dit-elle.
Elle fit de la charpie avec son mouchoir et en garnit une plaie pau profonde, que le marquis couvrit bientôt de son gant. Madame de Gua arriva sur la pointe du pied dans le salon de jeu, et jeta de furtifs regards sur les deux amants, aux yeux desquels elle échappa avec adresse en se penchant en arrière à leurs moindres mouvements; mais il lui était certes diflicile de s'expliquer leurs j ropos par ce qu'elle leur voyait faire.
— Si tout ce qu'on vous a dit de moi était vrai, avouez qu'en ce moment je serais bien vengée! dit Marie avec une expression de malignité qui fit pâlir le marquis.
— Et par quel sentiment avez-vous donc été amenée ici?
— Mais, mon cher enfant, vous êtes un bien grand fat. Vous croyez donc pouvoir impunément mépriser une femme comme moi? — Je venais et pour vous et pour moi, reprit-elle après une pause, en mettant la main sur la touffe de rubis qui se trouvait au milieu de sa poitrine, et lui montrant la lame de son poignard.
— Ou'est-ce que tout cela signifie? pensait madame du Gua.
— Mais, continua Marie, vous m'aimez encore... Vous me désirez toujours, du moins ; et la sottise que vous venez de faire, ajouia-t-elle en lui prenant la main, m'en a donné la preuve. Je suis redevenue ce que je voulais être, et je pars heureuse. Qui nous aime est toujours absous. Quant à moi, je suis aimée, j'ai reconquis l'estime de l'homme qui représente à mes yeux le monde entier : je puis mourir.
— Vous m'aimez donc encore? dit le marquis.
— Ai-je dit cela? répondit-elle d'un air moqueur, en suivant avec joie les progrès de l'affreuse torture que, dès son arrivée, elle avait commencé à faire subir au marquis. N'ai-je pas dû faire des sacrifices pour venir ici! J'ai sauvé M. de Bauvan de la mort, et, plus reconnaissant, il m'a offert, en échange de ma protection, sa fortune et son nom. Vous n'avez jamais eu cette pensée.
Le marquis, étourdi par ces derniers mots, réprima la plus violente colère à laquelle il eût encore été en proie, en se croyant joué par le comte, et il ne répondit pas.
— Ahl vous réfléchissez? reprii-eile avec un sourire amer.
— Mademoiselle, répondit le jeune homme, votre doute jusiifie le mien.
— Monsieur, sortons d'ici ! s'écria mademoiselle de Verneuil en apercevant un coin de la robe de madame du Gua.
Elle se leva. Mais le désir de désespérer sa rivale la fit hésiter à s'en aller.
— Voulez-vous donc me plonger dans l'enfer? demanda le marquis en lui prenant la main et la pressant avec force.
— Ne m'y avez-vous pas jetée depuis cinq jours? En ce moment même, ne me laissez-vous pas dans la plus cruelle incertitude sur la sincérité de votre amour?
— Mais sais-je si vous ne poussez pas votre vengeance jusqu'à vous emparer de toute ma vie, pour la ternir, au lieu de vouloir ma mort!...
— Ah! vous ne m'aimez pas : vous pensez à vous, et non à moi! dit-elle avec rage en versant quelques larmes.
La coquette connaissait bien la puissance de ses yeux quand ils étaient noyés de pleurs.
— Eh bien, dit-il hors de lui, prends ma vie, mais sèche tes larmes!
— 0 mon amour, s'écria-t-elle d'une voix étouffée, voici les paroles, l'accent et le regard que j'attendais, pour préférer ton bonheur au mien! — Mais, monsieur, reprit-elle, je vous demande une dernière preuve de votre affection, que' vous dites si grande. Je ne veux rester ici que le temps nécessaire pour y bien faire savoir que vous êtes à moi. Je ne prendrais pas même un verre
d'eau dans la maison où demeure une femme qui, deux fois, a tenté de me tuer, qui complote peut-être encore quelque trahison contre nous, et qui, dans ce moment, nous écoute, ajouta-t- elle en montrant du doigt au marquis les plis flottants de la robe de madame du Gua. Puis elle essuya ses larmes, se pencha jusqu'à l'oreille du jeune chef, qui tressaillit en se sentant caresser par la douce moiteur deson haleine.
— Préparez tout pour notre départ, dit-elle; vous me reconduirez à Fougères, et, là seulement, vous saurez bien si je vous aimet Pour la seconde fois, je me fie à vous. Vous ûerez-vous une seconde fois à moi?
— Ah! Marie, vous m'avez amené au point de ne plus savoir ce que je fais! Je suis enivré par vos paroles, par vos regards, par vous, enfin, et suis prêt à vous satisfaire.
— Eh bien, rendez-moi, pendant un moment, bien heureuse! Faites-moi jouir du seul triomphe que j'aie désiré. Je veux respirer en plein air, dans la vie que j'ai rêvée, et me repaître de mes illusions avant qu'elles se dissipent. Allons, venez, et dansez avec moi.
Ils revinrent ensemble dans la salle de bal, et, quoique mademoiselle de Verneuil fût aussi complètement flattée dans son cœur et dans sa vanité que puisse l'être une femme, l'impénétrable douceur de ses yeux, le fin sourire de ses lèvres, la rapidité des mouvements d'une danse animée, gardèrent le secret de ses pensées, comme la mer garde celui du criminel qui lui confie un pesant cadavre. Néanmoins, l'assemblée laissa échapper un murmure d'admiration quand elle se roula dans les bras de son amant pour valser, et que, tous deux voluptueusement entrelacés, les yeux mourants, la tête lourde, ils tournoyèrent en se serrant l'unl'autre avec une sorte de frénésie, et révélant ainsi tous les plaisirsqu'ils espéraient d'une plus intime union.
— Comte, dit madame du Gua à M. de Bauvan, allez savoir si Pille-Miche est au camp; amenez-le-moi; et soyez certain d'obtenir de moi, pour ce léger service, tout ce que vous voudrez, même ma main. — Ma vengeance me coûtera cher, dit-elle en le voyant s'éloigner; mais, pour cette fois, je ne la manquerai pas.
Quelques moments après cette scène, mademoiselle de Verneuit
-«t le marquis étaient au fond d'une berline attelée de quatre chenaux vigoureux. Surprise de voir ces deux prétendus ennemis les mains entrelacées et de les trouver en si bon accord, Francine restait muette, sans oser se demander si, chez sa maîtresse, c'était de la perfidie ou de l'amour. Grâce au silence et à l'obscurité de la nuit, le marquis ne put remarquer l'agitation de mademoiselle de Verneuil à mesure qu'elle approchait de Fougères. Les faibles teintes du crépuscule permirent d'apercevoir, dans le lointain, le clocher de Saint-Léonard. En ce moment, Marie se dit :
— Je vais mourir !
A la première montagne, les deux amants eurent la même pensée : ils descendirent de voiture, et gravirent à pied la colline, comme en souvenir de leur première rencontre. Lorsque Marie eut pris le bras du marquis et fait quelques pas, elle remercia le jeune homme, par un sourire, de ce qu'il avait respecté son silence; puis, ■en arrivant sur le sommet du plateau, d'où l'on découvrait Fougères, elle sortit tout à fait de sa rêverie.
— N'allez pas plus avant, dit-elle; mon pouvoir ne vous sauverait plus des bleus aujourd'hui.
Montauran lui marqua quelque surprise; elle sourit tristement, lui montra du doigt un quartier de roche, comme pour lui ordonner de s'asseoir, et resta debout, dans une attitude de mélancolie. Les déchirantes émotions de son âme ne lui permettaient plus de déployer ces artifices qu'elle avait prodigués. En ce moment, elle se serait agenouillée sur des charbons ardents, sans les plus sentir que le marquis n'avait senti le tison dont il s'était saisi pour attester la violence de sa passion. Ce fut après avoir contemplé son amant par un regard empreint de la plus profonde douleur qu'elle lui dit ces affreuses paroles :
— Tout ce que vous avez soupçonné de moi est vrai! Le marquis laissa échapper un geste.
— Ah! par grâce, dit-elle en joignant les mains, écoutez-moi -sans m'interrompre. — Je suis réellement, reprit-elle d'une voix émue, la fille du duc de Verneuil, mais sa fille naturelle. Ma mère, «ne demoiselle de Casteran, qui s'est faite religieuse pour échapper aux tortures qu'on lui préparait dans sa famille, expia sa faute par <iuinze années de larmes, et mourut à Séez. A son lit de mort seu-