LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN
— Qu'y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer chez elle sa femme de chambre avec cet air que savent prendre les gens dans les circonstances critiques.
— Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du Palais ; mais il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un tel état, que madame ferait peut-être mieux de l'aller voir dans son cabinet.
— Â-t il dit quelque chose? demanda madame Camusot.
— Non, madame; mais nous n'avons jamais vu pareille figure à monsieur, on dirait qu'il va commencer une maladie ; il est jaune, il paraît être en décomposition, et...
Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s'élança hors de sa chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d'inslruction assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux hébétés, absolument comme s'il allait tomber en défaillance.
— Ou' as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.
— Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... J'en tremble encore. Figure-toi que le procureur général,... non, que madame de Séri/.y,... que... Je ne sais par où commencer...
— Commence par la fin!... dit madame Camusot.
— Eh bien, au moment où, dans la chambre du conseil de la première, M. Popinot avait mis la dernière signature nécessaire aa bas du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui mettait en liberté Lucien de Rubempré;... enfin, tout était fini! le greffier emportait le plumitif; j'allais être quitte de cette affaire !... voilà le président du tribunal qui entre et qui examine le jugement :
,) — Vous élargissez un mort, me dit-il d'un air froidement railleur; ce jeune homme est allé, selon l'expression de M. de Bonald, devant son juge naturel. Il a succombé à l'apoplexie foudroyante...
» Je respirais en croyant à un accident.
» — Si je comprends, monsieur le président, a dit M. Popinot, il s'agirait alors de l'apoplexie de Pichegru...
,) — Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez que, pour tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort de la rupture d'un anévrisme.
» Nous nous sommes tous entre-regardés.
)) — De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, a dit le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot, quoique vous n'ayez fait que votre devoir, que madame de Sérizy ne reste pas folle du coup qu'elle a reçu ! on l'emporte quasi morte. Je viens de rencontrer notre procureur général dans un état de désespoir qui m'a fait mal. — Vous avez donné à gauche, mon cher Camusot! a-t-il ajouté en me parlant à l'oreille.
» Non, ma chère amie, en sortant, c'est à peine si je pouvais marcher. Mes jambes tremblaient tant, que je n'ai pas osé me hasarder dans la rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. Coquart, qui rangeait le dossier de cette malheureuse instruction, m'a raconté qu'une belle dame avait pris la Conciergerie d'assaut, qu'elle avait voulu sauver la vie à Lucien, de qui elle est folle, et qu'elle s'était évanouie en le trouvant pendu par sa cravate à la croisée de la pistole. L'idée que la manière dont j'ai interrogé ce malheureux jeune homme, qui, d'ailleurs, entre nous, était parfaitement coupable, a pu causer son suicide m'a poursuivi depuis que j'ai quitté le Palais, et je suis toujours près de m'évanouir...
— Eh bien, ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu'uo
prévenu se pend dans sa prison au moment où tu l'allais élargir?... s'écria madame Camusot. Mais un juge d'instruction est alors comme un général qui a un cheval tué sous lui !... voilà tout.
— Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour plaisanter, et la plaisanterie est hors de saison ici. Le mort saisit le vif, dans ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.
— Vraiment?... dit madame Camusot d'un air profondémeni ironique.
— Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple juge au tribunal de la Seine. M. de Granville était, avant ce fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait l'instruction; mais son mot à notre président me prouve cpie, tant que M. de Granville sera procareur général , je n'avancerai jamais !
Avancer! voilà le mot terrible, l'idée qui, de nos jours, change le magistrat en fonctionnaire.
Autrefois, le magistrat était sur-le-champ tout ce qu'il devait être. Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient aux ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller contentait un de Brosses comme un Mole, à Dijon comme à Paris. Celte charge, une fortune déjà, voulait une grande fortune pour être bien portée. A Paris, en dehors du parlement, les gens de robe ne pouvaient aspirer qu'à trois existences supérieures : le contrôle général, les sceaux ou la simarre de chancelier. Au-dessous des parlements, dans la sphère inférieure, un lieutenant de présidial se trouvait être un assez grand personnage pour qu'il fût heureux de rester toute sa vie sur son siège. Comparez la position • d'an conseiller à la cour royale de Paris, qui n'a pour toute fortune, en 1829, que son traitement, à celle d'un conseiller au par- , lement en 1729. Grande est la différence! Aujourd'hui, où l'on fait de l'argent la garantie sociale universelle, on a dispensé les magistrats de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes; aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de l'imfortance à des positions autres que celle d'où devrait venir tout leur éclat.
Enfin , les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on avance dans l'armée ou dans Tadministration.
Cette peasée, si elle n'altère pas l'indépendance du magistrat, est trop connue et trop naturelle, on en voit trop d'effets, pour que la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l'opinion publique. Le traitement payé par TÉtat fait, du prêtre et du magistrat, des» employés. Les grades à gagner développent l'ambition ; l'ambition engendre une complaisance envers le pouvoir ; puis l'égalité moderne met le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et k Justice, se sont amoindries au xix« siècle, oh l'on se prétend en progrès sur toute chose.
— Et pourquoi n'avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.
Elle regarda son mari d'un air railleur, en sentant la nécessité de rendre de l'énergie à l'homme qui portait son ambition, et de qui elle jouait comme d'un instrument.
— Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide va rendre heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d'Fapard et sa cousine, la comtesse du Châtelet. Madame d'Espard eu au mieux avec le garde des sceaux ; et, par elle, tu peux obtenir une audience de Sa Grandeur, où tu lui diras le secret de ce!le affaire. Or, si le ministre de la justice est pour loi, qu'as-tu doac à craindre de ton président et du procureur général ?
— Mais M. et madame de Sérizy!... s'écria le pauvre juge. Mardame de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma faate, dit-on !
— Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s'écria madao«e Camusot en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-i»oi toutes les circonstances de la journée.
— Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j'avais confessé ce malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que ce soidisant prêtre espagnol est bien Jacques Gollin, la duchesse de Ma«frigneuse et madame de Sérizy m'ont envoyé, par un valet de chambre, un petit mot où elles me priaient de ue pas l'interroger. Tout était consommé...
— Mais tu as donc perdu la tête ! dit .Amélie ; car, sûr comme î«i
SPLENDEURS ET MISf^RES DES COURTISANES. 375
4'es de ton commis greffier, lu pouvais alors faire revenir Lucien, le rassurer adroitement, et corriger ton interrogatoire!
— Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la justice J dit Camusot, incapable de se jouer de sa profession. Madame de Sérizy a pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!
— En voilà une femme! bravo! s'écria madame Camusot.
— Madame de Sérizy m'a dit qu'elle ferait sauter le Palais plu- !ùt que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces de la duchesse de Maufrigneuse et les siennes aller sur les bancs •de la cour d'assises en compagnie d'un forçat!...
— Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un sourire'de supériorité, ta position est superbe...
— Ah! oui, superbe!
— Tu as fait ton devoir...
— Mais malheureusement, et malgré l'avis jésuitique de M. de Cranville, qui m'a rencontré sur le quai Malaquais...
— Ce matin?
— Ce matin !
— A quelle heure ?
— A neuf heures.
— Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, moi qui ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... Mon Dieu, ce n'est pas un homme, c'est une charrette de moellons <iue je traîne!... Mais, Camusot, ton procureur général t'attendait au passage, il a dû te faire des recommandations.
— Mais oui...
— Et tu ne l'as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute la vie juge d'instruction sans aucune espèce d'instruction. Aie donc l'esprit de m'écouter! dit-elle en faisant taire son mari, qui voulait répondre. Tu crois l'affaire finie? dit Amélie.
Camusot regarda sa femme de l'air qu'ont les paysans de?ant un charlatan.
— Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit Amélie. Voyons, madame d'Espard obtiendra pour toi du garde des sceaux une audience où tu lui donneras le secret de l'afFaire, «et il en amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître
l'envers des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements que le public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni leprocureur général ni M. de Sérizy ne seront plus à craindre...
— Quel trésor qu'une femme comme toi I s'écria le juge en reprenant courage. Après tout, j'ai débusqué Jacques Collin, je vais l'envoyer rendre ses comptes en cour d'assises, je dévoilerai ses crimes. C'est une victoire dans la carrière d'un juge d'instruction qu'un pareil procès...
— Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu de la prostration morale et physique où l'avait jeté le suicide d& Lucien de Rubempré, le président t'a dit tout à l'heure que tu avais donné à gauche; mais ici tu donnes trop à droite... Tu te fourvoies encore, mon ami!
Le juge d'inslruciion resta debout, regardant sa femme avec un& sorte de stupéfaction.
— Le roi, le garde des sceaux, pourront être très-contents d'apprendre le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de voir des avocats de l'opinion libérale traînant à la barre de l'opinion ei de la cour d'assises, par leurs plaidoiries, des personnages aussiimportants que les Sérizy, les Maufrigneuse st les Grandlieu , enfin tous ceux qui sont mêlés directement ou indirectement à ceprocès.
— Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s'écria Camusot.
Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet à la façon de Sganarelle sur le théâtre, quand il cherche à sortir d'un mauvais pas»
— Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il m& revient à l'esprit une circonstance, en apparence minime, et qui, dans la situation où je suis, est d'un intérêt capital. Figure-toi, ma chire amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, de dissi« mulation, de rouerie... un homme d'une profondeur... Oh! c'est... quoi?... le Crorawell du bagne!... Je n'ai jamais rencontré pareil scélérat, il m'a presque attrapé!... Mais, en instruction criminelle, un bout de fil qui passe vous fait trouver un peloton avec lequel on se promène dans le labyrinthe des consciences les plus ténébreuses, ou des faits les plus obscurs. Lorsque Jacques Collin m'a vu feuilletant les lettres saisies au domicile de Lucien de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d'œil d'un homme qui voulait voir si quelque
autre paquet ne s'y trouvait pas, et il a laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce regard de voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit : « J'ai mes armes, » m'ont fait comprendre un monde de choses. Il n'y a que vous autres femmes^ qui puissiez, comme nous et les prévenus, lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières oii se révèlent des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. On se dit, vois-tu, de* volumes de soupçons en une seconde! C'est effrayant, c'est la vie ou la mort, dans un clin d'œil. « Le gaillard a d'autres lettres entre les mains! » ai-je pensé. Puis les mille autres détails de l'affaire m'ont préoccupé. J'ai négligé cet incident, car je croyais avoir à confronter mes prévenus et pouvoir éclaircir plus tard ce point do l'instruction. Mais regardons comme certain que Jacques Collin a> mis en lieu sûr, selon l'habitude de ces misérables, les lettres lesplus compromettantes de la correspondance du beau jeune homm& adoré de tant de...
— Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à la cour royale, bien plus tôt que je Le le croyais!... s'écria madame Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire de manière à contenter tout le monde, car l'affaire devient si grave,. qu'elle pourrait bien nous être volée!... N'a-t-on pas ôté des mainsde Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès en interdiction intenté par madame d'Espard à son mari? dit-elle pour répondre à un geste d'étonnement que fit Camusot. Eh bien, le procureur général, qui prend un air si vif à l'honneur de M. et de madame de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l'affaire à la cour royale, et faire commettre un conseiller à lui pour l'instruire à. nouveau?...
— Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? s'écria Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...
— Comment! tu crois que, demain matin, M. de Granville ner sera pas effrayé de la plaidoirie pi^obable d'un avocat libéral que ce Jacques Collin saura bien trouver; car on viendra lui proposer de l'argent pour être son défenseur!... Ces dames connaissent leur danger aussi bien, pour ne pas dire mieux que tu ne le connais; elles en instruiront le procureur général, qui, déjà, voit ces famillestraînées bien près du banc des accusés, par suite du mariage de cô
forçat avec Lucien de Rubenipié, fiancé de mademoiselle de Grandlien, Lucien, amant d'Esther, ancien amant de la duchesse de Maafrigneuse, le chéri de madame de Sérizy. Tu dois donc manœuvrer de manière à te concilier Taffection de Ion procureur général , la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la marquise d'Espard, de la comtesse du Châtelet, à corroborer la protection de madame de Maufiigneuse par celle de la maison de Grondlieu, et à te faire adresser des compliments par ton président. Moi, je me charge de mesdames d'Espard, de Maufrignouse et de Grandlieu. Toi, tu dois aller demain matin chez le procureur général. 'S), do Granville est un homme qui ne vit pas avec sa fciiime, il a eu pour maîtresse, pendant une dizaine d'années, une mademoiselle de Bellefeuille qui lui a donné des enfants adultérins, irest-co pas? Eh bien, ce magistrat-là n'est pas un saint, c'est un homnic tout comme un autre ; on peut le séduire, il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir son faible, le flatter; demande-lui des conseils, înislui vœr le danger de l'affaire; enfin, lâchez de vous compromettre de compagnie, et tu seras...
— ÎSon, je devrais baiser la marque de tes pas! dit Camusot en interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur son cœur. Amélie, tu me sauves 1
— C'est moi qui t'ai remorqué d'Alençon à Mantes, et de Mantes au tribunal de la Seine, répondii Amélie. Eli bien, sois tranquille I... je veux qu'on m'appelle madame la présidente dans cinq ans d'ici ; mais, mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant de prendre des résolutions. Le métier de juge n'est pas celui d'un sapeur-pompier, le feu n'est jamais à vos papiers, vous avez le temps de réfléchir; aussi, dans vos places, les sottises sont-elles inexcusables...
— La force de ma position est tout eniiùrc dans l'identité du faux prêtre espagnol avec Jacques Collin , reprit le juge après une longue pause. Une fois cette identité bien établie, quand même la cour s'attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours ua fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge •u conseiller. J'aurai imité l«s enfants qui attachent une ferraille à la queue d'un chat; la procédure, n'importe où elle s'instruise, fera toujours sonner les fers de Jacques Collin.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. ïî^
— Bravo! dit Amélie.
— El le procureur gi^nûral aimera mieux s'entendre avec mo?. qui pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur kcœur du faubourg Saint-Germain, qu'avec tout autre!... Mais tu us sais pas combien il est difficile d'obtenir ce magnifique résultai?... Le procureur général et moi, tout à l'heure, dans son cabinet, nous sommes convenus d'accepter Jacques Collin pour ce qu'il se donne, pour un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos Herrera; nou=; sommes convenus d'admettre sa qualité d'envoyé diplomatique, et de le laisser réclamer par l'ambassade d'Espagne. C'est par suite de ce plan que j'ai fait le rapport qui met en liberté Lucien ds Rubempré, que j'ai recommencé les interrogatoires de mes prévenus, en les rendant blancs comme neige. Demain, MM. de Rastignac,. Bianchon, et je ne sais qui encore, doivent être confronii;? avec le soi-disant chanoine du chapitre royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques GoUin, dont l'arrestation a eu liei* en leur présence, il y a dix ans, dans une pension bourgeoise, oi ils l'ont connu sous le nom de Vautrin.
Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusor réfléchissait.
— Es-tu sûr que ton prévenu soit Jacques Collin ? demandât-elle.
— Sûi, répondit le juge, et le procureur général aussi.
— Eh bien, tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chnt fourré, de susciter un éclat au palais de justice ! Si ton homme e^c eiicore au secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie et fais en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. Au lieu d'imiter les enfants, imite les ministres de la police dau,s les pays absolus, qui inventent des conspirations contre le souverain pour se donner le mérite de les avoir déjouées et se rendre nécessaires ; mets trois familles en danger pour avoir la gloire de les sauver.
— Ah! quel bonheur! s'écria Camusot. i'ai la tête si troubl4<?, |tte je ne me souvenais plus de cette circonstance. L'ordre de omettre Jacques Collin à la pistole a été porté par Coquart à M. Gauit, le dkecteur de la Conciergerie. Or, par les soins de Bibi-Liipio, fttttoemi de Jacau':;s Collin, on a transféré de la Force à la Conci^r-
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gerie trois criminels qui le connaissent; et, s'il desceud demain matin au préau, l'on s'attend à des scènes terribles...
— Et pourquoi?
— Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes qufr possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; or, il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu Lucien, et on va lui demander des comptes. Ce sera, m'a dit Bibi- Lupin, une tuerie qui nécessitera l'intervention des surveillants, et le secret sera découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, en nie rendant au Palais de bonne heure, je pourrai dresser procèsverbal de l'identité.
— Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais regardé comme un homme bien capable! Ne va pas chez M. dfr Granville, attends-le à son parquet avec cette arme formidable! C'est un canon chargé sur les trois plus considérables familles de la cour et de la pairie. Sois hardi, propose à M. de Granville de vous délivrer de Jacques Collin en le transférant à la Force, où lesforçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. J'irai, moi,. chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera chez les Grandlieu. Peut-être verrai-je aussi M. de Sérizy. Fie-toi à moi pour sonner l'alarme partout. Écris-moi surtout un petit mot convenu pour que je sache si le prêtre espagnol est judiciairement reconnu pour être Jacques Collin. Arrange-loi pour quitter le Palais à deux heures, je l'aurai fait obtenir une audience particulière du garderies sceaux : peut-être sera-t-il chez la marquise d'Espard.
Gamusût restait planté sur ses jambes dans une admiration qur fit sourire la fine Amélie.
— Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Voist nous ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passede devenir conseiller avant la fin de l'année... De là, mon chat, à la présidence d'une chambre à la cour, il n'y aura pas d'autre distance qu'un service rendu dans quelque affaire politique.
Celte délibération secrète montre à quel point les actions et les moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette- Étude, intéressaient l'honneur des familles au sein desquelles il avait placé son défunt protégé.
La mort de Lucien et l'invasion à la Conciergerie de la comtesse
de Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages de la machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du prétendu prêtre espagnol.
Quoiqu'il y en ait plus d'un exemple dans les annales judiciaires, la mort d'un prévenu pendant le cours de l'instruction d'un procès «tait un événement assez rare pour que les surveillants, le grefiier €t le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent. Méanmoins, pour eux, le grand événement n'était pas ce beau jeune liomme devenu si promptement un cadavre, mais bien la rupture de la barre de fer forgé de la première grille du guichet par les délicates mains d'une femme du monde. Aussi, directeur, greffier et surveillants, dès que le procureur général et le comte Octave de Bauvan furent partis dans la voiture du comte de Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se groupèrent-ils au guichet en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la prison, appelé pour constater la mort de Lucien et s'en entendre avec le médecin des morts de l'arrondissement où demeurait cet infortuné jeune homme.
On nomme, à Paris, médecin des morts le docteur chargé, dans chaque mairie, d'aller vérifier le décès et d'en examiner les causes.
Avec ce coup d'oeil rapide qui le distinguait, M. de Granville avait jugé nécessaire, pour l'honneur des familles compromises, de faire dresser l'acte de décès de Lucien à la mairie dont dépend le quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le conduire de son domicile à l'église Saint-Germain des Prés, où le service funèbre allait avoir lieu. M. de Ghargebœuf, secrétaire de M. de Granville, mandé par lui, reçut des ordres à cet égard. La translation de Lucien devait être opérée pendant la nuit. Le jeune secrétaire était chargé de s'entendre immédiatement avec la mairie, avec la paroisse et l'administration des pompes funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien serait mort libre et chez lui, son convoi partirait de -chez lui, ses amis seraient convoqués chez lui pour la cérémonie.
Donc, au moment où Gamusot, l'esprit en repos, se mettait à table avec son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie et M. Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du guichet, déplorant la fragilité des barres de fer et la force des femmes amoureuses.
— On ne sait pas, disait le docteur à M. Gault en le quittant^
3S2 SCfcNES DE LA VIE PARISIENNE.
lOLit ce qu'il y a de puissance nerveuse dans l'homme surexcité par' la passion ! La dynamique et les mathématiques sont sans signes ni calculs pour constater cette force-là. Tenez, hier, j'ai été témoin d'une expérience qui m'a fait frémir et qui rend compte du tem'ble pouvoir physique déployé tout à l'heure par cette petite dame.
— Contez-moi cela, dit M. Gault, car j'ai la faiblesse de m'inléresser au magnétisme, sans y croire, mais il m'intrigue,
— Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui ■:roient au magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m'a proposé d'expérimenter sur moi-même un phénomène qu'il me décrivait ft duquel je doutais. Cuiieux de voir par mes yeux une des étranges crises nerveuses par lesquelles on prouve l'existence du magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je voudrais bien savoir ce que dirait notre Académie de médecine si Ton soumettait, les uns yprès les autres, ses membres à cette action qui ne laisse aucune échappatoire à l'incrédulité. Mon vieil ami...
» Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, est un vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis Mesmer; il a soixante et dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. ' C'est aujourd'hui le patriarche de la doctrine du magnétisme animal. Je suis un fils pour ce bonhomme, je lui dois mon état. Donc, le vieux et respectable Bouvard me proposait de me prouver que la force nerveuse mise en action par le magnétiseur était non pas nifinie, car l'homme est soumis à des lois déterminées, mais qu'elle procédait comme les forces de la nature, dont les principes absolus échappent à nos calculs.
» — Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet d'une somnambule qui, dans l'état de veille, ne te le presserait pas au delà d'une certaine force appréciable, tu reconnaîtras que, dans l'état si sottement nommé somnambulique, ses doigts auront la faculté d'agir comme des cisailles manœuvrées par un serrurier! "
» Eh bien, monsieur, lorsque j'ai eu livré mon poignet à celui de la femme, non pas mdormic, car Bouvard réprouve cette expression, mais isolée, et que le vieillard eut ordonné à cette femme de me presser indéfiniment et de toute sa force le poignet, j'ai prié d'arrêter au moment où le sang allait jaillir du bout de mes
STLl-NDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. 383
doigts. Tenez! voyez le bracelet que je porterai pendant plus de trois mois.
— Diable! dit M. Gault en regardant une ecchymose circulaire qui ressemblait à celle qu'eût produite une brûlure.
— Mon cher Gault, reprit le médecin, j'aurais eu ma chair prise (tens un cercle de {er qu'un serrurier aurait vissé par un écrou, je n'aurais pas senii ce collier de métal aussi durement que les doigts de cette femme; son poignet était de l'acier inflexible, et j'ai la conviction qu'elle aurait pu me briser les os et me séparer la main du poignet. Cette pression, commencée d'abord d'une manière insensible, a continué sans relâche en ajoutant toujours une force nouvelle à la force de pression antérieure; enfin un tourniquet ne se serait pas mieux comporté que cette main changée en un appareil de torture. Il me paraît donc prouvé que, sous l'empire de la passion, qui est la volonté ramassée sur un point et arrivée à des (jftiantités de force animaie incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de puissances électriques, l'homme peut apporter sa vitalité tout entière, soit pour l'attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses organes... Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir, envoyé sa puissance vitale dans ses poignets.
— Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé,... dit le chef des surveillants en hochant la tête.
— 11 y avait une paille! fit observer M. Gault.
— Moi, reprit le médecin, je n'ose plus assigner de limites à la force nerveuse. C'est d'ailleurs ainsi que les mères, pour sauver leurs enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie le long des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supjjortent les tortures de certains accouchements. Là est le secret des tentatives des prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté. On ne connaît pas encore la portée des forces vitales, elles tittment à la puissance même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus!
— Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l'oreille du directeur qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure de la Conciergerie, le secret numéro 2 se dit malade et réclame le médecin ; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.
384 SCÈNES Dlî LA. VIE PARISIENNE.
— ViaiineiU? dit le directeur.
— iMuis il râle! répliqua le surveillant.
— Il est cinq heures, fit le docteur, je n'ai pas dîné... Mais, «^près tout, me voilà tout porté, voyons, allons...
— Le secret numéro 2 est précisément le prêire espagnol soup- <;onné d'être Jacques Collin, dit M. Gaull au médecin, et l'un des prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme élail ini- .pliqué...
— Je l'ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. M. Camusol m'a mandé pour constater l'état sanitaire de ce gaillard-là, qui, soit dit entre nous, se porte à merveille et qui, de plus, ferait fortune à poser pour les hercules dans les troupes de saltimbanques.
— Il peut vouloir se tuer aussi, dit M. Gault. Donnons un coup de pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce que pour le transférer à la pisiole. M. Camusot a levé le secret pour ce singulier anonyme...
Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des bagnes, et à qui maintenant il ne faut plus donner d'autre nom que le sien, se trouvait, depuis le moment de sa réintégration au secret, d'après l'ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu'il n'avait jamais connue pendant sa vie marquée par tant de crimes, par trois évasions du bagne et par deux condamnations en cour d'assises. Cet homme, en qui se résument la vie, les forces, l'esprit, les passions du bagne, et qui vous en présente la plus haute expression, n'est-il pas monstrueusement beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il fait son ami? Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce dévouement absolu à son idole le rend si véritablement intéressant, que cette Élude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée, si le dénoûment de celte vie criminelle n'accompagnait pas la fin de Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si son terrible compagnon, si le lion vivra!
Dans la vie réelle, dans la société, les faits s'enchaînent si fatalement à d'autres faits, qu'ils ne vont pas les uns sans les autres. L'eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n'est pas de flot, si mutiné qu'il soit, à quelque hauteur qu'il s'élève, dont la puissante gerbe ne s'efface sous la masse des eaux, plus forte
par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui marchent avec elle. De même qu'on regarde l'eau couler en y voyant de confuses images, peut-être désirez- vous mesurer la pression du pouvoir social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir à quelle distance ira s'abîmer le flot rebelle, comment finira la destinée de cet homme vraiment diabolique, mais rattaché par l'amour à l'humanité? tant ce principe céleste périt difficilement dans les cœurs les plus gangrenés!
L'ignoble forçat, en matérialisant le poëme caressé par tant de poètes, par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un démon possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d'une rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l'on a bien pénétré dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depui.s sept ans. Ses puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien ; il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui, Lucien était son âme visible.
Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, il voyait en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivam au poste d'ambassadeur.
Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle de l'homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse ou malheureuse, obscure ou glorieuse ; qui ont éprouvé, malgré les distances, du mal à leur jambe, s'il s'y faisait une blessure; qui ont senti qu'il se battait en duel, et qui, pour tout dire en un mot, n'ont pas eu besoin d'apprendre une infidélité pour la savoir.
Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait :
— On interroge le petit!
El il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.
-— A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante at-elle trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses ont-elles marché, ont-elles empêché l'interrogatoire?... Lucien at-ilreçu mes instructions?... Et si la fatalité veut qu'on l'interroge, comment se tiendra-t-il? Pauvre petit, c'est moi qui l'ai conduit là? IX. âS
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C'est ce brigand de Paccard et cette fouine d'Earope qui ont caiisi tout ce grabuge, en chipant les sept cent cinquante mille fiTtiics de l'inscription donnée par Nucingen à Estlier, Ces deux drôles nous ont fait trébucher au dernier pas ; mais ils payeront cher ce^te farce-là! Un jour de plus, et Lucien était riche! il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n'avais plus Esther sur les bras. Lucien aimait trop celte fille, tandis qu'il n'eût jamais aimé cette planclie de salut, cette Clotilde... Ah! le petit aurait alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d'un regard, d'une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout, qui ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé, lorsqu'il m'a montré les lettres, un regard par lequel nous nous sommes sondés mutuellement, et il a deviné que je puis faire chanter les maîtresses de Lucien!
Ce monologue dura trois heures. L'angoisse fut telle, qu'elle eut raison de cette organisation de fer et de vitriol : Jacques Collin, dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif si dévorante, qu'il épuisa, sans s'en apercevoir, toute la provision d'eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit de bois, tout le mobilier d'un secret.
— S'il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n'a pas la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur le lit de camp, semblable à celui d'un corps de garde.
Un mot sur ce Théodore, de qui se souvenait Jacques Colli» en ce moment suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à perpétuité pour onze meurtres, à l'âge de dix-huit ans, grâce à certaines protections achetées à prix d'or, avait été le compagnon de chaîne de Jacques Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de Jacques Collin, une de ses plus belles combinaisons (il était sorti déguisé en gendarme et conduisant Théodore Calvi marchant à ses côtés en forçat, mené chez le commissaire), cette superbe évasion avait eu lieu dans le port de Rochefort, où les forçats meurent dru, et où l'on espérait voir finir ces deux dangereux personnages. Évadés ensemble, ils avaient été forcés de se séparer par les hasards de leur fuite. Théodore, repris, avait été réintégré au bagne. Après avoir gagné l'Espagne et s'y être transformé en Carlos Herrera, iacques Collin venait chercher son Corse à Rochefort, lorsqu'il ren-
coiîtra Lucien sur les bords de la Charente. Le héros des bandits •et des maquis, à qui Trompe-la-Mort devait de savoir ritalieri, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.
La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui ne se reprochait que des peccadilles, se levait d'ailleurs belle el magnifique comme le soleil d'une journée d'été; taiidis qu'avec Théodore, Jacques Collin n'apercevait plus d'autre dénoûment que •i'échafaud, après une série de crimes indispensables.
L'idée d'un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le régime du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions énormes dans l'esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité d'une catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés de larmes, phénomène qui, depuis son enfance, ne s'était pas produit une seule fois en lui.
— Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être, en •faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable, me mettrait-il en rapport avec Lucien.
En ce moment, le surveillant apporta le dîner au prévenu.
— C'est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à M. le directeur de cette prison de m'envoyer le médecin; je me trouve si mal, que je crois ma dernière heure arrivée.
En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat ■accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. Jacques Collin s'accrocha furieusement à cette espérance; mais, quand il vit entrer dans son cabanon le docteur en compagnie du directeur, il regarda sa tentative comme avortée, et il attendit froidement l'effet de la visite, en tendant son pouls au médecin.
— Monsieur a la fièvre, dit le docteur à M. Gault; mais c'est la fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et qui, dit-il à l'oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la preuve d'une criminalité quelconque.
En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait donné la lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, laissa le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, et alla chercher cette lettre.
— Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant à la porte, et ne s'explio-uaut pas l'absence du directeur, je ne
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regarderais pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinqlignes à Lucien de Rubenipré.
— Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun^ personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...
— Personne? dit Jacques Gollin stupéfait, et pourquoi?
— Mais il s'est pendu...
Jamais tigre trouvant ses petits enleve's n'a frappé les jungles de riude d'un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques- Colliu, qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança sur le docteur un regard brûlant, comme l'éclair de lafoudre quand elle tombe; puis il s'affaissa sur son lit de camp en disant :
— 0 mon fils!...
— Pauvre homme! s'écria le médecin, ému de ce terrible effort' de la nature.
En effet, celte explosion fut suivie d'une si complète faiblesse, que ces mots : « 0 mon lilsl » furent comme un murmure.
— Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda le surveillant.
— Non, ce n'est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant et regardant les deux témoins de celte scène d'un œil sans flamme ni chaleur. Vous vous trompez, ce n'est pas lui! vous n'avez pas bien vu. On ne peut pas se pendre au secret! Voyez, comment pourrais-je me pendre ici? Paris tout entier me répond de cette vie-là! Dieu me la doit!
Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, enx que rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. M. Gault entra, tenant la lettre de Lucien à la main. A l'aspect du directeur, Jacques Collin, abattu sous la violence même de cette explosion de douleur, parut se calmer.
— Voici une lettre que M. le procureur général m'a chargé devous donner, en permettant que vous l'eussiez non décachetée, fit «bserver M. Gault.
— C'est de Lucien?... dit Jacques Collin.
— Oui, monsieur.
— N'est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...
•— Est mort, reprit le directeur. Quand même M. le docteur se-
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«erait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé trop tard... Ce jeune homme est mort, là,... dans une des pistoles...
— Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques Collin; laisserez-vous un père libre d'aller pleurer son fils?
— Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j'ai Tordre de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le secret est levé pour vous, monsieur.
Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, croyant à quelque piège, et il hésitait à sortir.
— Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n'avez |)as de temps à perdre, on doit l'enlever celte niiit...
— Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous comprendrez mon imbécillité, j'y vois à peine clair... Ce coup est pour moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas savoir ce que je dis... Vous n'êtes pères, si vous l'êtes, que d'une manière;... je suis mère, aussi!... Je... je suis fou,... je le sens.
En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s'ouvrent que devant le directeur, il est possible d'aller en peu de temps des secrets aux pistoles. Ces deux rangées d'habitations sont séparées par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui soutiennent la voûte sur laquelle repose la galerie du palais de juslice nommée la galerie marchande. Aussi, Jacques Collin, accompagné du surveillant, qui le prit par le bras, précédé du directeur et suivi par le médecin, arriva-t-il en quelques minutes à la cellule où gisait Lucien, qu'on avait mis sur le lit.
A cet aspect, il tomba sur ce corps et s'y colla par une étreinte •désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir 4es trois spectateurs de cette scène.
— Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont jo vous parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne -savez pas ce qu'est un cadavre, c'est de la pierre...
— Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d'une voix éteinte, jo n'ai pas longtemps à le voir, on va me l'enlever pour...
Il s'arrêta devant le mot enterrer.
— Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher -enfant!... Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, dit-
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il au docteur Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je ne le puis pas...
— C'est bien son fils! dit le médecin.
— Vous croyez? répondit le directeur d'un air profond, qui jeta le médecin dans une courte rêverie.
Le directeur dit au surveillant de hiisser le prévenu dans celte cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu père sur la tête du fils, avant qu'on vînt enlever le corps.
A cinq heures et demie, au mois de mai, on peut facilement lire une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et les mailles du treillis de fil de fer qui en condamnent les fenêtres. Jacques Collin épefa donc cette terrible lettre en tenant la main de Lucien.
On ne connaît pas d'homme qui puisse garder pendant dix minutes un morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux de sa main. La froideur se communique aux sources de la vie avei^ une rapidité mortelle. Mais l'effet de ce froid terrible, et agissant comme un poison, est à peine comparable à celui que produit sur l'âme la main raide et glacée d'un mort tenue ainsi, serrée ainsi, La mort parle alors à la vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent bien des sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n'est-ce pas mourir?
En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit suprême paraîtra ce qu'il fut pour cet homme , une coupe de poison :
A L'aCBÉ CARLOS HEHRERA.
a Mon cher abbé, je n'ai reçu que des bienfaits de vous, et je- VOUS ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand vous lirez ces lignes, je n'existerai plus; vous ne serez plus là pour me sauver.
» Vous m'aviez donné pleinement le droit , si j'y trouvais un avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un bout de cigare; mais j'ai disposé de vous sottement. Pour sortir d'embarras, séduit par une habile demande du juge d'instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez adopté, s'est rangé du côtéde ceux qui veulent vous assassiner à tout prix, en voulant lai-rô:
croiiHi à une identité que je sais impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit.
V Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l'être, il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d'une séparation suprême. Vous avez voulu me faire puissant et glorieux, vous m'avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. 11 y a longtemps que j'entendais bruire les grandes ailes du vertige planant sur mcw.
» Il y a la postérité de Gain et celle d'Abel, comme vous disiez quelquefois. Caîn, dans le grand drame de l'humanité, c'est l'opposition. Vous descendez d'Adam par cette ligne, en qui le diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée sur Eve. Parmi les démons de cette filiation, il s'en trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses qu'ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la société comme des fions le seraient en pleine Normandie : il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si périlleux, qu'ils finissent par tuer l'humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Mahomet ou Napoléon; mais, quand il laisse rouiller au fond de l'océan d'une génération ces instrume-nts gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Fouché, Louvel ou l'abbé Carlos Herrera. Doués d'un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et les broient. C'est grand, c'est beau dans son genre. C'est la plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans les bois. C'est la poésie du mal. Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres, et n'en pas sortir. Tu m'as fait vivre de celte vie gigantesque, et j'ai bien mon compte de l'existence. Ainsi, je puis retirer ma tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud coulant de ma cravate.
j) Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général luie rétractation tîe mon interrogatoire. — Vous verrez à tirer parti de oeit€ pièce.
n Par le vœu d'un testament en bonne forme, on vous rendra, monsieur l'abbé, les sommes appartenant à votre ordre, desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, par suite de la paternelle tendresse que vous m'avez portée.
» Adieu donc, adieu, grandiose statue du Mal et de la Corruption! adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que Ximenès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses : je me retrouve ce que j'étais au bord de la Charente, après vous avoir dû les enchantements d'un rêve-, mais, malheureusement, ce n'est plus la rivière de mon pays où j'allais noyer les peccadilles de ma jeunesse; c'est la Seine, et mon trou, c'est un cabanon de la Conciergerie.
» Ne me regrettez pas ; mon mépris pour vous était égal à mon admiration.