LUCIEN
Avant une heure du matin, lorsqu'on vint enlever le corps, on trouva Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l'a tué; mais le malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes, et priait Dieu.
En voyant cet homme, les porteurs s'arrêtèrent un moment, car il ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillées pour réternité sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d'images. Ce faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu'ils lui dirent avec douceur de se lever.
— Pourquoi? demanda-t-il timidement.
Cet audacieux Trompe -la-Mort était devenu faible comme un enfant.
Le directeur montra ce spectacle à M. de Chargebœuf, qui, saisi de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de |}ère que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de M. de Granville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu'il fallait absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le ■".lergé l'attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit.
— Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s'écria
cl'une voix triste le forçat. Diles-hii, monsieur, qu'il peut compter «ur ma reconnaissance... Oui , je suis capable de lui rendre de ;grands services... N'oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d'étranges changements dans le cœur d'un homme, quand il a pleuré pendant sept iieures sur un enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!...
Après avoir couvé Lucien par un regnrd de mère à qui l'on arirache le corps de son fils, Jacques Collin s'affaissa sur lui-même. En regardant prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un .gémissement qui fit hâter les porteurs.
Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison rs'étaient déjà soustraits à ce spectacle.
Qu'était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait lie coup d'oeil en rapidité, chez laquelle la pensée et raction jaillissaient comme un même éclair; dont les nerfs, aguerris par trois évasions, par trms séjours au bagne, avaient atteint à la solidité métallique des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de Jaattage ou de pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l'homme et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal n'a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers, les taillandiers, tous les ouvriers •qui travaillent constamment ce métal en expriment alors l'état par un mot de leur technologie : Le fer est roui 1 disent-ils en s'appro- .priant cette expression exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s'obtient par le rouissage. Eh bien, l'âme humaine, ou, si vous voulez, la triple énergie du corps, du cœur et de l'esprit, se trouve dans une situation analogue à celle du fer, par suite de certains chocs répétés. Il en est alors des hommes comme du chanvre et du fer : ils sont rouis. La science et la justice, le public, cherchent mille causes aux terribles catastrophes causées sur les chemins de fer par la rupture d'une barre de fer, et dont le plus •affreux exemple est celui de Bellevue; mais personne n'a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les forgerons, qui ont tous dit 4e même mot : u Le fer était roui ! » Ce danger est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant, offrent la môme .apparence.
C'est dans cet état que les confesseurs et les juges d'inslructioa
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trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la cour d'assises et celles de la toilette déterminent presque toujours chez les natures les plus fortes celte dislocation de l'appareil lïerveux. Les aveux s'échappent alors des bouches le plus violemment serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange! au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faib-îeSse suprême arrache à l'homme le masque d'innocence sous lequel il inquiétait la justice, toujours inquiète lorsque le condamné ifteurt sans avouer son crime.
Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sar le champ de bataille de Waterloo!
A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme un homme redevenu fort par un violent parti pris.
— Voici l'heure d'aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé depuis trois jours, si vous voulez prendre l'air et marcher, vous le pouvez !
Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme un haillon, ne soupçonna pas le piège que lui tendait Bibi- Lupin, ni Tiinportance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France , et sur lesquelles s'appuie la galerie dite de Saint- Louis, par où l'on va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation. Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de retiiarque, la chambre où fut détenu Louvel, l'un des plus fameux régicides, est celle qui est située à l'angle droit formé par le coude des deux corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les détenus, logés dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent pour se rendre au pr^au.
Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour {^'assises et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret, tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heares
de la iournée, et surtout le matin, de bonne heure, en été. Ce préau, r«ntidiambre de l'échafaud ou du bagne, y aboutit d'un bout, et de l'autre il tient à la société par le gendarme, par le cabinet du juge d'instruction ou par la cour d'assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l'échafaud. L'échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau, c'est tontes les infamies de la terre réunies et sans issue !
Que ce soit le préau de la Force ou celui do Poissy, ceux de Melun ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s'y reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la hauteur ou à l'espace. Aussi les Études de moeurs mentiraientelles à leur titre, si la description la plus exacte de ce pandémoaium parisien ne se trouvait ici.
Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus. Aussi, dès que le préau s'ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, ]'eau-de-vie, le rhum, etc.
Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la magnifique galerie byzantine, seul vestige de Télégance du palais de saint Louis, sont prises par un parloir oia confèrent les avocats et les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d'un guichet formidable, composé d'une double voie tracée par des barreaux énormes, et comprise dans l'espace de la troisième arcade. Ce double chemin ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès. Ce parloir, situé au bout de l'immense salle du guichet actuel de la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d'être mis à jour par des châssis vitrés du côté du guidiei, en sorte qu'on y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où s'arrêtera la morale!... Ces précautions ressemblent à ces examens de conscience tout faits, où les imaginations pures se déi)ravent en réfléchissant à des monstruosités ignorées.
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Dans ce parloir ont également lieu les entrevues des parents et des t'imis à qui la police permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.
On doit maintenant comprendre ce qu'est le préau pour les deux cents prisonniers de la Conciergerie : c'est leur jardin, un jardin •sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent les comestibles et les liquides autorisés, constituent l'unique comiiiunication possible avec le monde extérieur.
Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels 4e prisonnier se trouve à l'air et en compagnie; néanmoins, dans les autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers dti travail ; mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à moins d'être à la pistole. Là, le drame de la cour d'assises préoccupe d'ailleurs tous les esprits, puisqu'on ne vient là que pour ^ubir ou l'instruction ou le jugement. Cette cour présente un -affreux spectacle; on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l'avoir vu.
D'abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long ■sur trente de large, d'une centaine d'accusés ou de prévenus, ne constitue pas l'élite de la société. Ces misérables, qui, pour la plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des •sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare. La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui peuvent amener là des gens comme il faut, ont d'ailleurs le privilège de la pistole, et l'accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule.
Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une forti- Ijcation du côté du quai, par les cellules grillagées de la pistole au iiord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un troupeau <le criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres, attriste <léjà par les dispositions locales; mais il effraye bientôt, lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de haine, de ■curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés. Aucune Joie ! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet, lea
murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux ; il? n'osent, à moins d'une amitié sinistre comme le bagne dont elle est le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux, empoisonne pour eux l'atmosphère, et corrompt tout, jusqu'au serrement de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son meilleur camarade ignore si ce dernier ne s'est pas repenti, s'il n'a pas fait des aveux dans l'intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité, cette crainte du mouton gâte la liberté déjà si mensongère da préau. En argot de prison, le moulon est un mouchard, qur paraît être sous le poids d'une méchante affaire et dont l'habileté proverbiale consiste à se faire prendre pour un ami. Le mot ami signifie, en argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuislongtemps, a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui demeure fidèle quand même aux lois de la haute jjègre.
Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d'une maison de santé, c'est une même chose. Les uns et les autres se promènent en s'évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent ou ils se craignent. L'attente d'une condamnation, les remords, les anxiétés donnent aux promeneurs du piéau Tair inquiet et hagard des fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à la tranquillité d'une vie honnête, à la sincérité d'une conscience pure.
L'homme des classes moyennes étant là l'exceplion, et la honle retenant dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau sont généralement mis comme les gens de la classeouvrière. La blouse, le bourgeron, la veste de velours dominent.. Ces costumes grossiers ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres, avec les manières brutales, un peudoraptées néanmoins par les pensées trisles dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu'au silence du lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à qui de hautes protections ont valu le privilège peu prodigué d'étudier la Conciergerie.
De même que la vue d'un cabinet d'anatomie, où les maladies infâmes sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles amours au jeune homme qu'on y mène; de même ia vue de-
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la Conciergerie et l'aspect du préau, meublé de ces hôtes dé-roués au bagne, à Téchafaud, à «ne peine infamante quelconque, donnent ia crainte de la justice humaine à ceux qui pourraient ne \}S9 craindre la justice divine, dont la voix parle si liant dans ia conscience; et ils en sortent honnêtes gens pour longtemps.
Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y descendit devant être les acteurs d'une scène capitale dans la vie de Trompe-1 a-Mort, il n'est pas indifférent de peindre quelques- «nes des principales figures de cette terrible assemblée.
Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collège, régnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les bagnes, l'aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école de droit criminel; on l'y professe infiniment mieux qu'à la place du Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de la cour d'assises, à constituer un président, un jury, un ministère public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue presque toujours à l'occasion des crimes célèbres. A cette époque, une grande cause criminelle était à l'ordre du jour des assises, raflVeux assassinat commis sur M. et ma<Janie €rottat, anciens fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette malheureuse affaire l'a prouvé, hait cent mille francs en or. L'un des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit la Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits, qu'il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses élèves, voleur célèbre qui ne ■dépassait jamais, dans les affaires, la compétence du tribunal CA)rrectionnel. La Pouraille en était, depuis sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d'une condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune présumée, l'objet de la terreur et de l'admiration des prisonniers ; car pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré les événements de Juillet 1830, se rappeler l'effroi que causa dans Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque pour son importance; caria malheureuse tendance de notre temps
SrLKNDEUUS ET MlSi:RES DES COURTISA M.S. ïîfâ
à tout chiffrer rend un assassinat, d'autant plus fra{)|)anl, que la somme volée est plus considérable.
La Pouraillo, peLit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé de quarante-cinq ans, l'une des célébrités des trois bagnes qu'il avait habités successivement dès l'âge de dix-neuf ans, connaissait intimement Jacques CoUin, et l'on va savoir comment et pourquoi. Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures ayec la Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-lechamp et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de Vami promis à Téchafaud. L'un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé l'Auvergnat, le père Ilalleau, le Rouleur, et qu-i, dans la société que le bagne appelle la haute pègre, avait nom Filde-Soie, sobriquet dû à l'adresse avec laquelle il échappait a-ux périls du métier, était un des anciens affîdés de Trompe-la-Mort.
Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double rôle, d'être à la fois dans les conseils de ta haute pègre, et l'un des entretenus de la police, qu'il lui avait (voir le Père Goriot) attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier, qu'il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera la Pouraille, déjà sous le coup d'une rupture de ban, était impliqué dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L'autre forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe, un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Higanson, en délicatesse avec la justice dès l'âge le plus tendre, avait pour surnom le Bifj'on. Le Biffon était le mâle 4e la Biffe, car il n'y a rien de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi, ni la religion, rien, pas même l'hisloire naturelle, dont la Stunte nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux.
Une digression est ici nécessaire; car l'entrée de Jacques Collin au préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par Bibi-Lupin et par le juge d'instruction, les scènes curieuses qui devaient s'ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur ses lois, sur ses mœui^s, et surtout sur son langage, dont l'affreuse poésie est indispensable dans cette partie du récit.
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Donc, avant tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, de» voleurs et des assassins, nommée Vargot, et que la litlérature a» dans ces derniers temps, employée avec tant de succès, que plus d'un mot de cet étrange vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d'un a pu s'avouer floué! Disons-le, peut-être à l'élonnement de beaucoup de gens, il n'est pas de langue plusénergique, plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis l'origine des empires à capitale, s'agite dans les caves, dans les sentines, dans le troisième dessous des sociétés, pour emprunter à l'art dramatique une expression vive et saisissante. Le monden'est-il pas un théâtre? Le troisième dessous est la dernière cave pratiquée sous les planchés de l'Opéra, pour en receler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les diables bleus nue vomit l'enfer, etc.
Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse on terrible. Une culotte est une montante; n'expliquons pas ceci. Ei> argot on ne dort pas, on pionce. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, déliante, appelée voleur, et qui, dès qu'elle est en sûreté, tombe et roule dans les abhnes d'un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes du soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à celui de l'animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent doublées de prudence!
Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou qui finissent les mots sont âpres et étonnent singulièrement. L'ne femme est une largue. Et quelle poésie! la paille est la plume de Beauce. Le mot minuit est rendu par cette périphrase : douze plombes crosscnt! Cane donne-t-il pas le frisson? Rincer une cambriole, veut dire dévaliser une chambre. Qu'est-ce que l'expression se coucher, comparée à se piausscr, revêtir une autre peau? Quelle vivacité d'images! Jouer des dominos, signifie manger; comment mangent les gens poursuivis?
L'argot va toujours, d'ailleurs ! il suit la civilisation, il la talonne» il s'enrichit d'expressions nouvelles à chaque nouvelle invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et Par-
menlier, est aussitôt saluée par l'argot d'oiwige à cochons. On invente les billets de banque, le bagne les appelle des fafiols garatés, du nom de Garât, le caissier qui les signe. Fafiot ! n'entendezvous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de mille francs est un fafiot mâle, le billet de cinq cents un fafiol femelle. Les formats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.
En 1790, Guillotin trouve, dans l'intôiêt de l'humanitc, la mécanique expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens examinent cette mécanique placée sur les contins monarchiques de l'ancien système et sur les frontières de la justice nouvelle ; ils l'appellent tout à coup l'abbaye de Monte-à-Rcgrcl! Ils étudient l'angle décrit par le couperet d'acier et trouvent, pour en peindre 'l'action, le verbe faucher! Quand on songe que le bagne se nomme •le pré, vraiment ceux qui s'occupent de linguistique doivent admirer la ciéatiou de ces affreux vocables, eût dit Charles Nodier.
Reconnaissons d'ailleurs la haute antiquité de l'argot! il contient un dixième de mots de la langue romane, un auti'e dixième de la vieille langue gauloise de Rabelais. Effondrer (enfoncer), otolondrer (ennuyer), cambrioler (tout ce qui se fait dans une chambre), aubert (argent), glronde (belle, le nom d'un fleuve en langue d'oc), fouillousse (poche) , appartiennent à la langue du xiv« et du xv^ siècle. Vaffe, pouria vie, est de la plus haute antiquité. Troubler Vaffe a fait les affres, d'où vient le mot affreux, dont la tra- <luction est ce qui trouble la vie, etc.
Cent mots au moins de l'argot appartiennent à la langue do Panurge, qui, dans l'œuvie rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est composé de deux mots grecs qui veulent dire : celui qui fait tout. La science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l'argot l'a déjà nommé le roulant vif.
Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, la sorbonne, indique la source antique de cette langue dont il est question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme les noavelUers italiens et l'Arétin. De tout temps, en effet, 4a fille, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la IX. 26
40? SCiiNES DE LA \ 1 !•: l'Aill SI E.NN E.
compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, di» fifou, de rescroc.
La proslituiion et le vol sont deux protestations vivantes, mâle et femelle, de iélat naturel contre l'état social. Aussi les philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s'en douter, à ces deux conclusions : la prostitution et le vol. Le voleur ne met pas en question, dans les livres sophistiques, la propriété, Thérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui, voler, c'est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il ne l'accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à généraliser; il s'accouple avec une violence dont les chaînons sont incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateuj's modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses, ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel si vie!...
Autre observation ! Le monde des filles, des voleurs et des assassins, les bagnes et les prisons, comporte une population d'environ soixante à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la police offrent un nombre d'employés presque correspondant, n'est-ce pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s'évitent réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique, esquissé dans cette Étude. 11 en est du vol et du commerce de fille publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la gendarmerie. Dans ces six conditions, l'individu prend un caractère indélébile. 11 ne peut plus être que ce qu'il est. Les stigmates du divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire. 11 en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des contraires dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres, singuliers, sui gencris, rendent la fille publique et le voleur, l'assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu'ils sont pour leurs ennemis, l'espion et le gendarme, ce qu'est le gibier pour le chasseur : ils ont des allures,.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANTS. Zi03
des façons, un teint, des regards, une couleur, une odeur, enfin des propriélis infaillibles. De là cette science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne.
Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l'abolition de la marque, l'adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par une armée de quarante mille libérés , le département de la Seine et ses quinze cent mille liabitanls étant le seul point de la France où ces nialheuieux pui.^sent se cacher. Paris est pour eux ce qu'est la forêt vierge pour les animaux féroces,
LdL haute pcgre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain, son aristocratie, s'était résumée, en 1816, à la suite d'une paix qui mettait tant d'existences en question, dans une association dite des grands fanandcls, où se réunirent les plus célèbres chefs de bande et quelques gens hardis, alors sans aucuns moyens d'existence. Ce mot de fanandels veut dire à la fois frères, amis, camarades. Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or, les grands fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant vingt et quelques années la cour de cassation, l'Institut, la Chambre des pairs de ce peuple. Les grands fanandels eurent tous leur fortune particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se devaient aide et secours dans l'embarras, ils se connaissaient. Tous d'ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police, ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de reconnaissance.
Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse société des Dix-Mille (Voir le Père Goriot), ainsi nommée de la convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre une affaire où il se trouvait moins de dix mille francs à prendre. En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où l'état des forces de cette société, les noms de ses membres étaient indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contrôla société depuis leur enfance!...
Quel aveu d'impuissance pour la justice que l'existence de voleurs si vieux!
Jacques Collin était le caissier non-seulement de la société des Dix-Mille, mais encore des grands fanandels, les héros du bagne. De l'aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des capitaux. Cette bizarrerie se conc^oit. Aucun vol ne se retrouve, excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter avec eux au bagne, sont forcés d'avoir recours à la confiance, à la capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l'on se confie à une maison de banque.
Primitivement, Eibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix ans, avait fait partie de l'aristocratie des grands fanandels. Sa trahison venait d'une blessure d'amour-propre : il s'était vu constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse de Trompe-la -Mort. De là l'acharnement constant de ce fameux chef de la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont commençaient à se préoccuper les magistrats.
Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d'instruction avait donné pleine carrière par la nécessité d'établir l'identité de Jacques Coilin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi ses aides en lançant sur le faux Espagnol la Pouraille, Filde-Soie et le Biffon, car la Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que Fil-de-Soie, et le Biffon était un grand fanandel.
La Biffe, cette redoutable largue du Biffon, qui se dérobe encore à toutes les recherches de la police à la faveur de ses déguisements en femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens. Cette espèce de Jacques Collin en jupons est la seule icmme comparable à celte Asie, le bras droit de Jacques Collin, Chacun des héros du bagne est, en effet, doublé d'une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la chronique secrète du Palais, vous le diront : aucune passion d'honnête femme, pas même celle d'une dévote pour son directeur, rien ne surpasse l'attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands criminels.
La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primi-
live de leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L'amour excessif qui les entraîne, conslitationnelkmcnt, disent les médecins, vers la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes énergiques. De là l'oisiveté qui dévore les journées , car les excès en amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là cette haine de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides pour se procurer de l'argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médors veulent donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la bonne chère. La fille désire un châle, l'amant le vole, et la femme y voit une preuve d'amour 1 C'est ainsi qu'on marche au vol, qui, si l'on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un sentiment presque naturel chez l'homme. Le vol mène à l'assassinat, et l'assassinat conduit de degré en degré l'amant à l'échafaud.
L'amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si Ton en croit la Faculté de médecine, l'origine des sept dixièmes des crimes. La preuve s'en trouve toujours, d'ailleurs, frappante, palpable, à l'autopsie de l'homme exécuté. Aussi l'adoration de leurs maîtiesses est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société. C'est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons, toujours occupé à déjouer les ruses de l'instruction, incorruptible gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs, impénétrables. Là gisent la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans le langage des filles, avoir de la probité, c'est ne manquera aucune des lois de cet attachement, c'est donner tout son argent à l'homme cnflacquè (emprisonné), c'est veiller à son bien-être, lui garder toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure qti'une fille puisse jeter au front déshonoré d'une autre fille, c'est de l'accuser d'infidélité envers un amant serré, (mis en prison). Une fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!...
La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir. Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort, ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s'était enfui avec Prudence Servien, riches à eux deux de sept
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cenL cinquante mille francs. Il n'avait aucun attachement, il méprisait les femuies et n'aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le sait maintenant, son surnom de son attacliement à la Biffe. Or, ces trois illustrations de la haute pègre avaient lies comptes à demander à Jacques Collin, comptes assez dilliciles à établir.
Le caissier savait seul combien d'associés survivaient, quelle était la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires était entrée dans les calculs de Trompe-la-.Mort, au moment où il résolut de manger la grenouille au profit de Lucien. En se dérobant à l'attenlion de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques Collin avait une presque certitude d'hériter, aux termes de la charte des grands fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il pas d'ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels fauches? Aucun contrôle n'atteignait, enfin, ce chef de&. grands fanandels. On se fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que mènent les forçats impliquait, entre les gens comme il faut de ce monde sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit, Jacques Collin pouvait peut-être alocs. *e libérer avec une centaine de mille francs. En ce moment, corame^ on le voit, la Pouraille, un des créanciers de Jacques Collin, n'avait que quatre-vingt-dix jours à vivre. Nanti d'une somme sans doute bien supérieure à celle que lui gardait son chef, la Pouraille devait d'ailleurs être assez accommodant.
Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prisoa et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats instructeurs reconnaissent les chevaux de retour, c'est-à-dire ceux qui ont déjà mangé les gourganes (espèce de haricots destinés à la nourriture des forçats de l'État), est leur habitude de la prison-, les récidivistes en connaissent naturellement les usages ; ils sont chez eux, ils ne s'étonnent de rien.
Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu'alors admirablement bien joué son rôle d'innocent et d'étrao^ ger, soit à la Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par sa double mort, car dans celte fatale nuit il était mort deux fois, il redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n'avoir pas à dire à ce prêtre espagnol par où l'on allait au'
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURT ISANES. 4(i?
pivaii. Cet acteur si parfait oublia son rôle, il descendit la vis do la tour Boubec en babitué de la Conciergerie.
— Bibi-Lu|)in a raison, se dit en lui-même le surveillant, c'est un cheval de retour, c'est Jacques Collin.
Au moment où Trorape-la-Mort so montra dans l'espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les prisonniers, ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre dite de saint Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit pour eux : le nouveau détenu fut donc aperça par tous à la fois, avec d'autant plus de rapidité que rien n'égale la précision du coup d'œil des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l'araignée au centre de sa toile. Cette comparaison est d'une exactitude raalbématique, car l'œil étant borné de tous côiés par de hautes et noires murailles, le détenu voit toujours, même sans regarder, la porle par laquelle entrent les surveillants, les fenêtres du parloir et de l'escalier de la tour Ronbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement oii il est, fout est accident pour l'accusé, tout l'occupe; son ennui, comparable à celui du tigre en cage au Jardin des plantes, décuple sa puissance d'attention. 11 n'est pas indifférent de faire observer que Jacques Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s'astreint pas au costume, portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles d'argent, tm gilet noir et une certaine redingote marron -foncé, dont la coupe trahit le prêtre quoi qu'il fasse, surioui quand ces indices sont complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d'un naturel exquis.
— Tiens! tiens! dit la Pouraille au Biffon, mauvais signe! ua sanglier (prêtre)! Comment s'en trouve-t-il un ici?
— C'est un de leurs trucs, un cuisinier (espion) d'un nouveau genre, répondit Fil-de-Soie. C'est quelque marchand de lacets (la .maréchaussée d'autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.
Le gendarme a différents noms en aigot : quand il poursuit le voleur, c'est un marchand de lacets; quand il l'escorte, c'est une hirondelle de la Grève; quand il le mène à l'échafaud, c'est uc hussard de la guilloline.
Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sclérier, dit
TAuvergnat, dit le père Ralleaii, dit le Rouleur, enfin Fil-dc-Soie- (il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné^ que par ce sobriquet, le seul qu'on lui donnât dans la haute pègre. Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre», était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie, d'une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait à un loup par la largeur de ses mâchoires, vigoureusement tracées et prononcées; mais tout ce que cette ressemblance: impliquait de cruauté, de férocité même, était contre-balancé par la ruse, par la vivacité de ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les nuits passées au bivac des quais, des berges, des ponts et des rues, les orgies de liqueur^i fortes par lesquelles on célèbre les triomphes, avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme eût reconnu son gibier ; mai.s \1 égalait Jacques Coiîin daûs /'art de se griir.cr et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu'au théâtre» portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons, et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient les coins d'un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé.
A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint livide» à l'œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où prédominaient tous les symptômes de l'organisation particulière aux animaux carnassiers.
Fil-dc-Soie et le Biffon faisaient la cour à la Pouraille, qui ne conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu'il serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie et le-
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Biffon, amis de la Poiiraille, ne l'appelaient-ils pas autrement quele Chanoine, c'est-à-dire chanoine de l'abbaye de Monle-à-Rcgrcl. Ou doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et le Biffon câlinaient la Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent cinquante mille francs d'or, sa part du butin fait chez les époux Crollal, en slylod'acte d'accusation. Quel magnifique héritage à laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent retourner dans quelques jours au bagne! Le Biffon et Fil-de-Soie allaient êlre^ condamnés, pour des vols qualifiés (c'est-à-dire réunissant des circonstances aggravantes), à quinze ans, qui ne se confondraient point avec dix années d'une condamnation précédente qu'ils avaient pris la liberté d'inierrompre. Ainsi, quoiqu'ils eussent l'un vingtdeux et l'autre vingt-six années de travaux forcés à faire, ils espéraient tous deux s'évader et venir chercher le tas d'or de la Pouraille. Mais le dix-mille gardait son secret, il lui paraissait inutilede le livrer tant qu'il ne serait pas condamné. Appartenant à la haute aristocraiie du bagne, il n'avait rien révélé sur ses complices. Son caractère était connu; M. Popinot, l'instructeur de cetteépouvantable affaire, n'avait rien pu obtenir de lui.
Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c'est-à-dire au bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l'instruction d'un jeune homme qui n'en était qu'à son premier coup, et qui, sûr d'une condamnation à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les différents prt'S.
— Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie au moment où Jacques Collin apparut, la différence qu'il y a entre Brest, Toulon et Rochefort, la voici...
— Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiositéd'un novice.
Cet accusé, fils de famille sous le poids d'une accusation de faux^ était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.
— Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest, on est sûr de trouver des gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet ; ii Toulon, vous n'en avez qu'à la cinquième; et, à Rochefort, on n'en atirape jamais, à moins d'être un ancien.
Ayant dit, lo profond philosophe rejoignit la Pouraille et le Biffon, qui, très-intrigués par le sanglier, se mirent à descendre lo
prûciii, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait. Trouipc-la-Morl, tout à de tenibles pensées, les pensées d'un empereur déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, 'l'objet de Taltention générale, et il allait lentement, regardant la fatale croisée à laquelle Lucien de Rubempré s'était pendu. Aucun des prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune faussaire, par des motifs qu'on va bientôt connaître, n'en avait rien dit. Les trois fanandels s'arrangeront pour barrer le chemin au prêtre.
— Ce n'est pas un sanrjlkr, dit la Pouraille à Fil-de-Soie, c'est un cheval de relour. Vois comme il tire la droite!
il est nécessaire d'expliquer ici, car tous les lecteurs n'ont pas eu la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est tel, qu'il donne, au bout d'une année, un vice de marche éternel au forçat. Obligé d'envoyer dans une jambe plus de force que dans l'autre pour tirer cette manicle, tel est le nom donné dans le bagne à ce ferrement, le condamné coniracie invinciblement l'habitude de cet effort. Plus tard, quand il ne porto plus sa chaîne, il en est de cet appareil comme des jambes coupées, dont l'amputé souffre toujours; le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire de ce tic de démarche. En termes de police, il tire la droite. Ce diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l'est des agents de police, s'il n'aide pas à la reconnaissance d'un camarade, du moins la complète.
Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s'était bien affaibli; mais, par l'effet de son absorbante méditation, il allait d'un pas si lent et si solennel, que, quelque faible que fût ce vice de démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de la Pouraille. On comprend très-bien d'ailleurs que les forçats, toujours en présence les uns des autres au bagne, et n'ayant ■qu'eux-mêmes à observer, aient étudié tellement leurs physionomies, qu'ils connaissent certaines habitudes qui doivent échapper ■à leurs ennemis systématiques : les mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fat-ce à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche, reconnu par un forçat
qui fut envoyé à une revue de la légion de la Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police n'osait croire à l'identité du comte Pontis de Sainte-iiélène et de Coignard.
— C'est notre dâb (maître)! dit Fil-de-Soie, en ayant regu ds Jacques CoUin ce regard distrait que jette l'homme abîmé dans le désespoir sur tout ce qui l'entoure.
— Ma foi, oui, c'est Trompe -la-Mort ! dit en se frottant les mains, le Biffon. Oh! c'est sa taille, sa carrure; mais qu'a-t-il fait? il ne se ressemble plus à lui-même.
— Oh! j'y suis, dit Fil-de-Soie, il a un ])lan! il veut revoir sa tante, qu'on doit exécuter bientôt.
Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins et les surveillants appellent une tanlc, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d'une des maisons centrales iiu feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce lord, curieux d'observer tous les détails de la jus- (ice française, fit même dresser par feu Sanson, l'exécuteur des liantes œuvres, la mécanique, et demanda l'exécution d'un vea* vivant pour se rendre compte du jeu de la machine que la Révokilion française a illustrée.
Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un geste de dégoût, u Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c'est le quartier des tantes... — Hao ! fit lord Durham, et qu'est-cfr? — C'est le troisième sexe, milord. »
— On va terrer (guillotiner) Théodore ! dit la Pouraille, un gealil garçon! Quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société!
— Oui, Théodore Calvi morfile (mange) sa dernière bouchée, dit le Biffon. Ah! ses largues doivent joliment chigncr des yeux, car ili était aimé, le petit gueux!
— Te voilà, mon vieux? dit la Pouraille à Jacques Collin.
Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras dessus, bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.
— Oh ! dâb, tu t'es donc fait sanglier? ajouta la Pouraille.
— On dit que tu aiS, poissé nos philippes (filouté nos pièces d'or)i, reprit le Biffon d'un air menaçant.
— Ta vas nous abouler du carie (nous donner de rargoni.)? demanda Fil-de-Soie.
Ces trois interrogations partirent comme trois coups de i)is(olet.
— Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit macliinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades.
— C'est bien le son du grelot, si ce n'est pas la frimousse (figure), dit la Pouraille en mettant sa main sur l'épaule de Jacques Collin.
Ce geste, l'aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment 1& dâb de sa prostfalion et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car, pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.
■— Xc fais pas de ragoût sur ton dûb (n'éveille pas les soupçonssur ton maître)! dit tout bas Jacques Collin d'une voix creuse et inenaçante qui ressemblait assez au grognement sourd d'un lion. La raille (la police) est là ; laisse-la couper dans le pont (donner dans le panneau). Je joue la mislocq (la comédie) pour un fanandcl en fine pcgrcnc (un camarade à toute extiémilé).
Ceci fut dit avec ronclion d'un prêlre essayant de convenir des malheureux, et accompagné d'un regard par lequel Jacques Collin embrassa le préau, vit les surveillants sous les aicades et les montra railleusement à ses trois compagnons.
— M'y a-t-il pas ici des cuisiniers? Allumez vos clairs et remouchez (voyez et observez) ! Ne me conobrez pas, épargnons le poitoit et engantez-moi en sanglier (ne me connaissez plus, prenons nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous effondre, vous, vos largues et votre auberl (je vous ruine, vous, vos femmes et votre fortune).
— Tas donc tafe de nozigues (tu te méfies donc de nous)? dit Filde-Soie. Tu viens cromper ta tante (sauver ton ami).
— Madeleine est paré pour la placarde de vergne (est prêt pour la place de Grève), dit la Pouraille.
— Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri.
Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.
— On va le buler, répéta la Pouraille, il est depuis deux mois gcrbè à lapasse (condamné à mort).
Jacques CoUin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés, fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d'esprit de joindre ses mains en prenant un air de componction. I^a Pouraille et le Biffon soutinrent respectueusement le sacrilège 'i'rouipe-la-Mort, pendant que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du guichet qui mène au parloir.
— Ce vénérable prêtre voudrait s'asseoir, donnez une chaise pour lui.
Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupîn manquait. Trompe-Ia-Mort, de même que Napoléon reconnu par ses soldais, obtenait soumission et respect des trois forçais. Deux mots avaient sufli. Ces deux mots étaient : vos largues et votre aubert, vos femmes et votre argent, le résumé de toutes les afleclions vraies de l'homme. Cette Jiienace fut pour les trois forçats l'indice du suprême pouvoir, le dâb tenait toujours leur fortune entre ses mains. Toujours loutpuissant au dehors, leur dâb n'avait pas iralii, comme de faux frères le disaient. La colossale renommée d'adresse i!i d'iiabilcté de leur chef stimula, d'ailleuis, la curiosité des trois forçats: car, en prison, la curiosité devient le seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie, étourdissait d'ailleurs les trois criminels.
— Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de l'abbaye, ... dit Jacques Collin. J'étais venu pour sauver un pauvre petit qui s'est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un autre malheur. Je n'ai plus d'as dans mon jeu!...
— Pauvre dâb! dit Fil-de-Soie.
— Ah! le boulanger (le diable) m'abandonne! s'écria Jacques Collin en s' arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d'un air formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres! La cigogne (le palais de justice) finit par nous ^uber.
Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance dm prêtre espagnol, vint lui-même au préau pour l'espionner; il le fit asseoir sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette per-
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spicacité redoutable qui s'ougmentede jour en jour dans l'exercice de pareilles fondions, et qui se cache sous une apparente indifférence.
— Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens, le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu n'abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu'ils ont une âme, que la vie éternelle les attend, et que, s'ils ont tout perdu sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur appartient au prix d'un vrai, d'un sincère repentir.
Vingt ou trente prisonnieis, accourus et groupés en arrière des trois terribles forçais, dont les farouches regards avaient maintenu trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette allocution prononcée avec une onction évangélique.
— Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable la Pouraille, eh bien, nous l'écouterions...
— On m'a dit, reprit Jacques Collin, près de qui M. Gault se tenait, qu'il y avait dans cette prison un condamné à mort.
— On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit M. Gault.
— J'ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en regardant autour de lui.
— Dieu! est-il sinve (simple), dit le petit jeune homme qui consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des gourganes de près.
— Eh bien, aujourd'hui ou demain on le fauche! dit un détenu.
— Faucher? demanda Jacques Collin, dont l'air d'innocence et d'ignorance frappa ses trois fanandels d'admiration.
— Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l'exécution de la peine de mort. Si le gretTier lit le pourvoi, sans doute l'exécuteur va recevoir l'ordre pour l'exécution. Le malheureux a constamment refusé les secours de la religion...
— Ah ! monsieur le directeur, c'est une âme à sauver!... s'écria Jacques Collin.
Le sacrilège joignit les mains avec une expression d'amant au désespoir, qui parut être l'effet d'une divine ferveur au directeur attentif.
— Ah! monsieur, reprit Trompe-1 a-Mort, laissez-moi vous prou-
ver ce que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m'a donné la faculté de dire certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez.
— Je verrai si l'aumônier de la maison veut vous permettre de le remplacer, dit M. Gault.
Et le directeur se retira, frappé de l'air parfaitement indifférent, quoique curieux, avec lequel les forçais et les prisonniers regardaient ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin mi-parti de français et d'espagnol.
— Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l'abbé? demanda le jeune interlocuteur de Fil-de-Soic à Jacques Collin.
— Oh ! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils dt famille. On m'a trouvé chez une courtisane qui venait d'être volée après sa mort. On a reconnu qu'elle s'était tuée; et les auteurs du vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés.
— Et c'est à cause de ce vol que ce jeune homme s'est pendu?...
— Ce pauvre enfant n'a pas sans doute pu soutenir l'idée d'être ilétri par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les yeux au ciel.
— Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il s'est suicidé. Quelle chance!
— Il n'y a que les innocents qui se frappent ainsi Fimagination, dit Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.
— Et de combien s'agit-il? demanda le profond et fin Fil-de- Soie.
— De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques Collin.
Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant ecclésiastique.
— C'est lui qui a rincé la profonde (la cave) de la fille! dit P'il-
de-Soie à rorcille du BiCfon. On voulait nous coquer le laffe (faire peur) pour nos thunes de balles (nos pièces de cent sous).
— Ce sera toujours le dâb des grands fanandels, répondit la Pùuraille. Notre carie n'est pas dccarù (envolé).
La Pouraille, qui clierciiail un homme à qui se fier, avait intérêt à trouver Jacques Collin lionnête homme. Or, c'est surtout en ■j)i'ison qu'on croit à ce qu'on espère!
— Je gage qu'il esquinte le dâb de la cigogne! (qu'il enfonce le procureur général), et qu'il va cromper sa lanle (sauver son ami), dit Fil-de-Soie,
— S'il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait meg (dieu) ; mais il aura, comme on le prétend, bouffarde avec le boulanger (fumé une pipe avec le diable).
— L'as-tu entendu crier : « Le boulanger m'abandonne! » fit observer Fil-de-Soie.
— Ah! s'écria la Pouraille, s'il voulait cromper ma sorbonne -(sauver ma tête), quelle viocque (vie) je ferais avec mon fade de carie <ma part de fortune), et mes rondins jaunes servis (et l'or volé que je viens de cacher).
— Fais saballe (suis ses instructions)! dit Fil-de-Soie.
— Planches-tu (ris-tu)? reprit La Pouraille en regardant son fanandel.
— Es-tu sinve (simple)! Tu seras raide gerbe à la passe (condamné à mort). Ainsi, tu n'as pas d'autre lourde à pessigner (porte à soulever) pour pouvoir rester sur tes paturons (pieds), morfiler, te dessaler et goupiner encore (manger, boire et voler), lui répliqua le LifTon, que de lui prêter le dos!
— V'ià qu'est dit, reprit la Pouraille, pas nn de nous ne sera pour le dâb à la manque (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de l'emmener oîi je vais...
— 11 le ferait comme il le dit! s'écria Fil-de-Soie.
Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange peuvent se figurer la situation d'esprit de Jacques Collin, qui se trouvait entre le cadavre de l'idole qu'il avait adorée pendant cinq heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne, le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce malheureux, il avait besoin de déployer
une habileté peu commune; mais le sauver, c'était un miracle! El
il y pensait déyà.
Pour rinteiligence de ce qu'allait tenter Jacques ColUn, il est nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu'on le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l'exécution d'un coup exigeant l'emploi de toutes les forces de la vie, une agilité d'esprit égale à l'aptitude du corps, une attention qui abuse de leur moral , ils deviennent stupides hors de ces violents exercices de leur volonté, par la même raison qu'une cantatrice ou qu'un danseur tombent épuisés après un pas fatigant ou après l'un de ces formidables duos comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la crainte, qu'ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite d'une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que, livrés immédiatement à des débauches nécessaires, ils s'enivrent de vin, de liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l'oubli de leur crime dans l'oubli de leur raison. En celte situation, ils sont à la merci de la police. Une fois arrêtés, ils sont aveugles, ils perdent la tête, et ils ont tant besoin d'espérance, qu'ils croient à tout; aussi n'est-il pas d'absurdité qu'on ne leur fasse admettre. Un exemple expliquera jusqu'oii va la bêtise du criminel cnfîacquè. Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d'un assassin âgé de dix-neuf ans, en lui persuadant qu'on n'exécutait jamais les mineurs. Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement, après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir.
— Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans? lui demanda-t-il.
— Oui, je n'ai que dix-neuf ans et demi, dit l'assassin, parfaitement calme.
— Eh bien, répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n'auras jamais vingt ans...
— Et pourquoi?