‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 27 sur 37 · IX. il · texte numérisé non relu

IX. il

— Ehî mais tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la sûreté.

L'assassin, qui croyait toujours, même après son jugemcal, qu'on n'exécutait pas les mineurs, s'affaissa comme une omelette soufflée.

Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages, car ils n'assassinent que pour se défaire de preuves (c'est une des raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine de mort); ces colosses d'adresse, d'habileté, chez qui l'action de la main, la rapidité du coup d'œil, les sens sont exercés comme chez les sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher les produits de leur vol qu'ils étaient oppresses par la misère; mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d'accoucher. Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des enfants après la réussite. C'est, en un mot, le naturel des bêtes sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes singuliers sont hommes pai" la dissimulation et par leur discrétion, qui ne cède qu'au dernier moment^ alors qu'on les a brisés, roués, par la durée de la détention.

On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre leur chef, voulurent le servir; ils l'admirèrent en le soupçonnant d'être le maître des sept cent cinquante mille francs vcrlés, en le voyant calme sous les verrous delà Conciergerie, et le croyant capable de les prendre sous sa protection.

Lorsque M. Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint parle parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas.

— Aucun d'eux ne l'a reconnu, dit M. Gault, et Napolitas, qui les surveille tous, n'a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son accablement, cette nuit, n'a pas dit un mot qui puisse faire craire que sa soutane cache Jacques Collin.

— Ça prouve qu'il connaît bien les prisons, répondit le cWef de la police de sûreté.

Napolitas, secrétaire de Bibi-Liipin, inconnu de tous les gens en <"o moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille accusé de faux.

— Enfin il demande à confesser le condamné à mort! reprit le <Hrecleur.

— Voici notre dernière ressource! s'éciia Bibi-Lupin, je n'y pensais pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques Collin; Jacques Collin lui faisait au pré, m'a-t-on dit. de bien heWes patarasses...

Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu'ils glissent entre leur anneau de fer et leur chair, afin d'amortir la pesanteur de la manicle sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons, composés d'étoupe et de linge, s'appellent, au bagne, des patarasses.

— Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à M. Gault.

— C'est Cœur-la-Virole.

— Bien, je vais me piamser en gendarme, j'y serai ; je les entendrai, je réponds de tout.

— i\e craignez-vous pas, si c'est Jacques Collin, d'être reconnu ■et qu'il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie ^ Bibi-Lupin.

— En gendarme, j'aurai mon sabre, répondit le chef; d'ailleurs, si c'est Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire gerber à lapasse ; et, si c'est un prêtre, je suis en sûreté.

— Il n'y a pas de temps à perdre, dit alors M. Gault; il est huit ;heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi, M. Sanson attend dans la salle l'ordre du parquet.

— Oui, c'est pour aujourd'hui, les hussards de la veuve (autre nom, nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin. Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon s'est toujours dit innocent, et il n'y a pas eu, selon •moi, de preuves convaincantes contre lui.

— C'est un viai Corse, reprit M. Gault, il n*a pas dit un mot, et il a résisté à tout.

Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à uK.ri. iJn homme que la justice a retranché du nombre des vivants appar-

tient au parquet. Le parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de sa conscience. La prison appartient au parquet, il en est le maître absolu. La poésie s'est emparée de ce sujet social, éminemment propre à frapper les injaginations, le condamné à. mort! La poésie a été sublime, laprose n'a d'autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible tel qu'il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La viedu condamné à mort qui n'a pas avoué ses crimes ou ses complices est livrée à d'affreuses tortures. Il ne s'agit ici ni de brodequins qui brisent les pieds, ni d'eau ingurgitée dons l'estomac, ni de la distension des membres au moyen d'affreuses machines;: mais d'une torture sournoise et, pour ainsi dire, négative. Lcr parquet livre le condamné tout à lui-mCMnc, il le laisse dans le silence et dans les ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier.

L'aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l'atroce supplice de l'isolement, elle se trompe. Depuis l'abolition de la torture, le parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciencesdéjà trop délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude, c'est le vide; et la nature morale en a tout autant d'horreur que la^ nature physique. La solitude n'est habitable que pour l'homme de génie, qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, oa pour le contemplateur des œuvres divines, qui la trouve illuminéepar le jour du ciel, animée par le souflle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le moral est au physique. Entre la solitude et la torture, il y a toute la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C'est la souffrance multipliée par l'infini. Le corpslouche à l'infini par le système nerveux, comme l'esprit y pénètre par la pensée. Aussi, dans les annales du parquet de Paris, comptet-on les criminels qui n'avouent pas.

Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans certains cas, en politique par exemple, lorsqu'il s'agit d'une dynastie ou de l'État, aura son histoire à sa place dans la Comédie HUMAINE. Mais, ici, la description de la boîte en pierre où, sous^ la Restauration, le parquet de Paris gardait le condamné à mort,.

•peut siilTire à faire entrevoir l'horreur des derniers jours d'un suppliciable.

Avant la révolution de Juillet, il existait à la Conciergerie, et il y existe encore aujourd'hui, d'ailleurs, la chambre du condamne à mort. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros mur lout en pierres de taille, et elle est flanquée à l'opposite par le :gros mur de sept ou huit pieds d'épaisseur qui soutient une portion de l'immense salle des pas perdus. On y entre par la première .porte qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre sinistre tire son jour d'un soupirail armé d'une grille formidable, et qu'on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe, à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la Conciergerie, que l'architecte a plaqué comme une armoire au fond de la cour d'entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement de la Conciergerie, à ce sinistre ^t funèbre usage. Toute évasion y est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf pieds audessus des dalles, donne sur la première cour gardée par les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie. Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D'ailleurs, un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole, vêtement qui supprime, comme on le sait, l'action des mains; puis il est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres épaisses, et le jour est si faible qu'on y voit à peine.

11 est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu'aux os en entrant là, même aujourd'hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit •sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans l'exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources d'horreur, et vous vous demanderez si ce n'est pas à devenir fou l

I2i SCÈNES DK LA Vil- PARfSIKNNE.

Quelles organisations que celles dont la trempe résisie à ce régime a:iquel la camisole ajouto l'imniobiliié, l'inaction!

Tliéodore Galvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé ilans les voiles d'une discrétion absolue, résistait cependant depuis ■«ieux mois à l'action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!... Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa condamnation à mort. Quoiqu'elle soit excessivement curieuse, celte analyse sera très-rai.àde.

U est impossible de faire une longue digression au dénoûmcnt d'une scène déjà si étendue et qui n'oITre pas d'autre intérêt qut celui dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne verlébralcqui, par son horrible influence, relie, pour ainsi dire, le Père Goriot à Illusions perdues', et Illusions perdues à cette Étude. L'imagination du lecteur développera, d'ailleurs, ce thème obscur, qui causait en ce moment bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodoie Galvi avait comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était rejeté par la cour de cassation, M. de Granvilie s'occupaii-il de cette affaire et suspendait-il l'ordre d'exécution de jour en jour; tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le coudamné, sur le seuil de la mort, avait avoué son crime.

Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans ceite commune , située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile qui s'étale entre le mont Valérien , Saint-Germain , le* collines de Sartrouville et d'Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques jours après avoir reçu sa part d'un héritage inespéré. Cette part se montait à trois mille francs, une douzaine de couverts, une chaîne, une montre d'or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D'abord elle ne s'était jamais vu tant d'argent à elle, puis elle se défiait de tout le monde en toute espèce d'affaires, comme la plupart des gens du peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de vin de Nanteire» son parent et parent du marchand de vin décédé, cette veuve s'était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.

La maison où elle demeurait, accompagnée d'un assez graaé

jardin enclos de mauvaises palissades, était l'ignoble maison que se bâtissent les petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons, extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme on le voit communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée architecturale. C'est presque toujours la hutte du sauvage civilisé. Celte maison consistait en un rez-dechaussée et un premier étage au-dessus duquel s'éiendaient des mansardes^

Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d'entrée était d'une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses voilures qui revenaient à vide. 11 choisissait dans les démolitions de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre, il emportait le meilleur. La maison, précédée d'une cour assez vaste, où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin. Une forte grille servait de porte. D'ailleurs, des chiens de garde habitaient l'écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison. Derrière la maison, il existait un jardin d'un hectare environ.

Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N'ayant plus de garçon d'écurie, de charretier, ni d'ouvriers carriers que le défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin, elle y coupait le peu d'herbes et de légumes qtie la nature de ce sol caillouteux y laisse venir.

Le prix de la maison et l'argent de la suscessien pouvant prc^ duirc sept à huit mille francs, celte femme se voyait très-heureuse

à Saint-Germain avec sept ou huit cents francs de rente viagère qu'elle croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre, qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la porte d'entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente. M. Popiuot, juge d'instruction, accompagné du procureur du roi, vint de Paris, et voici ce qui fut constaté :

Ni la grille de la cour ni la porte d'entrée de la maison ne portaient de traces d'effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte d'entrée, à l'intérieur. Pas un barreau de fer n'avait été forcé. Les serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.

Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage des malfaiteurs. Les cheminées en poterie, n'offrant pas d'issue praticable, n'avaient pu permettre de s'introduire par celte voie. Les faîteaux, sains et entiers, n'accusaient d'ailleurs aucune violence. En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction, ainsi que ceux du petit chien et d'un gros chien de basse-cour. Les palissades d'enceinte du jardin furent examinées, rien n'y était brisé. Dans le jardin, les allées n'offraient aucun vestige de passage. Il parut probable au juge d'instruction que l'assassin avait marché sur l'herbe pour ne pas laisser l'empreinte de ses pas, s'il s'était introduit par là; mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure, comme à la porte d'entrée du côté de la cour.

Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot, par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de

:Nanlerre, cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice devaient avoir le dessous.

Ce drame, publié par la Gazelle des Tribunaux, avait eu lieu dans Thiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel inlérêt de curiosité cette ■étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris, qui, tous les matins, a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n'oublie rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, ime fille publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une chaîne d'or. L'amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin, qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d'or volés à iNanterre. Aussitôt les commissionnaires au mont-de-piété, tous les receleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit Manon la Blonde à un espionnage formidable.

On apprit bientôt que Manon la Blonde était amoureuse folle d'un jeune homme qu'on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes les preuves d'amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune homme, soumis à l'attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le beau Théodore Calvi, dit Madeleine.

On lâcha sur Théodore un de ces receleurs à double face, qui servent à la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d'acheter les couverts, la montre et la chaîne d'or. Au moment où le ferrailleur de la cour Saint-Guillaume comptait l'argent à Théodore, déguisé en femme, à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta Théodore et saisit les objets.

L'instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il était impossible, en style de parquet, d'en tirer une condamnation à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais : il dit qu'une femme de la campagne lui avait vendu ces «bjets à Argenteuil , et qu'après les lui avoir achetés, le bruit de l'assassinat commis à Nanterre l'avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts, cette montre et cette chaîne, qui, d'ailleurs, ayant été désignés dans l'inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets

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volés. Enfin, forcé par la misère de vendre ces objets, disail-il, il avait voulu s'en défaire en employant une personne non comprorai>e.

Un ne put rien obtenir de plus du forçat évadé, qui sut, par son silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand •le vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait les choses compromettantes était Tépouse de ce marchand. Le malheureux parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mai?, après huit jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni le mari ni la femme n'avaient quitté leur établissement à l'époque du crime. D'ailleurs, Calvi ne reconnut pas dans l'épouse du marchand de vin la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l'argenterie et les bijoux.

Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue d'avoir dépensé mille francs environ depuis l'éjjoque du wime jusqu'au moment où Calvi voulut engager l'argentene et le^ bijoux, de telles preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dixhuitième commis par Théodore, il fut condamné à mort, car ii parut être l'auteur de ce crime si habilement commis. S'il ne reconnut pas la marchande de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari. L'instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir nourri ce poupon (comploté, préparé ce crime) pendant un mois.

Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux pour l'adapter au corps de Manon la Blonde, afin de voir si e'ie avait pu s'introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n'aurait pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l'arckitecture moderne remplace aujourd'hui les vastes cheminées d'autrefois. Sans ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une semaine. L'aumônier des prisons avait, comme en l'a vu, totalement échoué.

Celte affaire et le nom de Calvi durent échapper à l'attention de Jacques CoUin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Coren-

lin Cl Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d'ailleurs, d'oublier le i)lus possible les amis et tout ce qui regardait le palais de justice. Il tremblait d'une rencontre qui l'aurait mis face à face avec un fanandel par qui le dâb se serait vu demander des compies impossibles à rendre.

Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du procureur général et y trouva le premier avocat général causant avec M. de Granville, et tenant l'ordre d'exécution à la main. M. de Granville, qui venait de passer toute la nuit à l'iiôtel de Séiizy, quoique accablé de fatigue et de douleur, car les médecins n'osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était obligé, par celte exécution importante, de donner quelques heures à son parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, M. de Granville reprit l'ordre d'exécirtion à son avocat général el le remit à Gault.

— Que l'exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut retarder le dressage de l'échafaud jusqu'à dix heures et demie, il vous reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! We laissez pas croire à un sursis. Qu'on fasse la toilette, s'il le faut, et, s'il n'y a pas de révélation, remettez l'ordre à Sanson à neuf heures et deinie. Qu'il attende !

Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche dans la galerie M. Camusot, qui s'y rendait. Il eut donc une rapide conversation avec le juge; et, après l'avoir instruit de ce qui se passait à la Conciergerie relativement à Jacques Collin, il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-!a-Mort et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de communiquer avec le condamné à mort qu'au moment où Bibi-Lupu), admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui surveillait le jeune Corse.

On ne peut pas se figurer le profond élonnement des trois forçats en voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin pour le mener dans la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où Jacques Collin était assis, par un bond simultané.

— C'est pour aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur Julien? dit Fil- •de-Soie au surveillant.

— Mais oui, Chariot est là, répondit le surveillant avec une parfaite indifférence.

Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l'exécuteur des hautes œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789. Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se regardèrent entre eux.

— C'est fini ! répondit le surveillant, l'ordre d'exécution est arrivé à M. Gault, et l'arrêt vient d'être lu.

— Ainsi, reprit la Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les sacrements?...

Il avala une dernière bouffée d'air.

— Pauvre petit Théodore! s'écria le Dilïon, il est bien gentil. C'est dommage d'étcrnuer dans le son à son â^e...

Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de Jacques Collin ; mais l'Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de la Pouraille.

— C'est un assassin ! dit Napolitas au prêtre en montrant la ■Pouraille et offrant son bras.

— Non, pour moi, c'est un malheureux!... répondit Trompe-la- Mort avec la présence d'esprit et l'onction de l'archevêque de Cambrai.

Et il se sépara de Napolitas, qui, du premier coup d'œil, lui avait parut très-suspect; puis il dit à voix basse aux fanandels :

— 11 est sur la première marche de Vabbayc de Monte-à-Regret, mais j'en sais le prieur! Je vais vous montrer comment je sais m'enlifler avec la cigogne (rouer le procureur général). Je veux tromper cette sorbonne de ses pattes.

— A cause de sa montante ! dit Fil-de-Soie en souriant.

— Je veux donner cette âme au ciel ! répondit avec componction Jacques Collin, en se voyant entouré par quelques autres •prisonniers.

Et il rejoignit le surveillant au guichet.

— Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien deviné la chose. Quel dâb!.».

— Mais comment?... Les hussards de la guillotine sont là; il ne le verra seulement pas, objecta le Biffon.

— 11 a le boulanger pour lui! s'écria la Pouraille. Lui, poissernosphilippcs?... Il aime trop les amis! il a trop besoin de nous! Onvoulait nous meUrc à la manque pour lui (nous le faire livrer), nousnc sommes pas des gnioles! S'il crompe sa Madeleine, il aura ma balle (mon secret)!

Ce dernier mot eut pour effet d'augmenter le dévouemen; des trois forçats pour leur dieu ; car, en ce moment, leur fameux dâb devint toute leur espérance.

Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas àson rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bieiv que les trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fat obligé de lui dire à tout moment : « Par ici! — par là! )> jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au greffe. Là, Jacques Collin vit,. du premier regard, accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et long ne manquait pas d'une certaine distinction, et il reconnut Sanson.

— Monsieur est l'aumônier, dit-il en allant à lui d'un air pleine de bonhomie.

Cette erreur fut si terrible, qu'elle glaça les spectateurs.

— Non, monsieur, répondit Sanson, j'ai d'autres fonctions. Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été^

destitué récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.

Après quatre cents ans d'exercice de celte charge, l'héritier de tant de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d'être revêtus de la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts do la justice depuis le xiii^ siècle. Il est peu de familles qui puissent offrir l'exemple d'un office ou d'une noblesse conservée de père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle carrière dans les armes, son père exigeaqu'il vuit l'assislcr pour l'exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu'en 1793 il y eut deux échafauds en permanence : l'un à la barrièic du Trône, l'autre à la place de Grève. Alors âgé d'environ soixante ans, ce terrible fonctionnaire se faisais

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remarquer par une excellente tenue, par des manières dovce» et posées, par un grand mépris pour Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul indice qui, chez cet honame, trahissait le sang des vieux tortionnaires du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans les mains. Assez instruit d'ailleurs, tenant fort à sa qualité de citoyen et d'électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand et gros homme, parlant bas, d'un maintien calme, très-silencieux, au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de l'aristocratie anglaise qu'à un exécuteur des hautes œuvres. Aussi un chanoine esptignol devait-il commettre l'erreur que commettait volontairement Jacques Col lin.

— Ce n'est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.

— Je commence à le croire, se dit M. Gault en faisant un moivement de tête à son subordonné.

Jacques Collin fut introduit dans l'espèce de cave où le jetiue Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l'affreux lit de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort. momentanément éclain; par le jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans ie gendarme qui se tenait debout, appuyé sur son sabre.

— lo sono Gaba-Morlol Parla nostro italiano , dit vivement Jacques Collin. Yengo ti salvar (je suis Trompe-la-Mort, pari^iMS italien, je viens te sauver).

Tout ce qu'allaient se dire les deux amis devait être inintelligible pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi h rage du chef de la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.

Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux blonds, aux yeux caves et d'un bleu trouble, très-biea proportionné d'ailleurs, d'une prodigieuse force musculaire cachée sous cette apparence lymphatique que présentent parfois les Méridionaux, aurait eu la plus cliarmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front déprimé qui lui donnaient quelque chose de •sinistre, sans des lèvres rouges d'une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui dénote cette faculté d'irritation parlicalière aux Corses, et qui les rend si prompts à l'assassinat dans oBe querelle soudaine.

Saisi d'étonnement par les sons de celte voix, Théodore leva forusquemeut la tête et crut à quelque halluciiialion; mais, comme il était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde obscurité de cette boîle en pierres de taille, il regarda le faux ecck»- «f (astique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques OAiin, dont le visage, couturé par l'action de l'acide sulfurique, ae lui sembla point être celui de son dâb.

— C'est bien moi, ton Jacques; je suis en prêtre et je viens te sauver. Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l'air do te confesser.

Ceci fut dit rapidement.

— Ce jeune homme est très-abattu, la mort l'effraye, ii va lout avouer, dit Jacques Gollin en s'adressant au gendarme.

— Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es lui, car tu n'as que sa voix, fit Théodore

— Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu'il est innocent, reprit Jacques Collin en s'adressant au gendarme.

Bibi-Lupin n'osa point parler, de peur d'être reconnu.

— Sempre-mi! répondit Jacques en revenante Théodore, ei iiii jetant ce mot de convention dans l'oreille.

— Sempre-li! dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe. C'est bien mon dâb...

— As-tu fait le coup?

— Oui.

— Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je feriii pour tci sauver ; il est temps. Chariot est là.

Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser. Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide, ■qu'elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore raconta promptement les circonstances connues de son crime et que Jacques Collin ignorait.

— Les jurés m'ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.

— Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...

— Mais je puis bien avoir été seulement chargé de mettre e« plan les bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...

— Mais comment s'est fait le coup? demanda Trompe-la-Morî.

— Ah ! voilà. Depuis que je ne l'ai vu, j'ai fait la connaissaLiCft

432 SCÈNES DE LA VIE l'AUISIENNE.

d'une petite fille corse, que j'ai rencontrée en arrivant à Pantin (Paris).

— Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s'écria Jacques CoUin, périssent toujours par là!... C'est des tigres en liberté, des tigres qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n'as pas été sage !

— Mais...

— Voyons, à quoi t'a-t-elle servi, cette sacrée largue?...

— Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme; une anguille, adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m'a ouvert la porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts. J'ai refroidi les deux femmes. Une fois l'argent pris, la Ginetla a refermé la porte et est sortie par le haut du four.

— Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d'une figurine.

— J'ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille êcus!...

— iSon, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais qu'elles nous ôtent notre intelligence!...

Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.

— Tu n'étais plus là! répondit le Corse, j'étais abandonné.

— Et l'aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin, sensible au reproche que contenait cette réponse.

— Ah! si je veux vivre, c'est maintenant pour toi plus que pour elle.

— Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la Mort! Je me charge de toi!

— Quoi! la vie?... s'écria le jeune Corse en levant ses bras emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.

— Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au pré a viocque, reprit Jacques Collin. Tu dois t'y attendre, on ne va pas te couronner de roses, comme le bœuf gras!.,. S'ils nous ont déjà ferres pour Fochefort, c'est qu'ils essayent à se débarrasser de nousl Mais je te ferai diriger sur Toulon , tu t'évaderas et tu reviea-

SPLENDEURS ET WISfeRES DES COURTISANES. 4f3

^ras à Pantin, où je t'arrangerai quelque petite existence bica gentille...

Un soupir comme il en avait peu retenti sous celte voûte inflexible, un soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui renvoya cette note, sans égale en musique, dans Toreille de Bibi-Lupin stupéfait.

— C'est l'elTet de l'absolution que je viens de lui promettre à cause de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté. Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins <le foi! Mais il est innocent comme l'enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver...

— Dieu soit avec vous, monsieur l'abbé!... dit en français Théodore.

Trompe-Ia-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, €t joua l'horreur en se présentant à M. Gault.

— Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m'a révélé le coupable!... il allait mourir pour un faux point d'honneur... C'est un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d'audience à M. le procureur général. M. de Granville ne refusera pas d'écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs de la justice française!

— J'y vais! répondit M. Gault, au grand étonnement de tous les spectateurs de cette scène extraordinaire.

— Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en attendant, car j'y achèverai la conversion d'un criminel que j'ai déjà frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!

Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les surveillants, l'aide de l'exécuteur, qui attendaient l'ordre d'aller faire dresser la mécanique, en style de prison ; tout ce monde, sur qui les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable.

En ce moment, on entendit le fracas d'un équipage à chevaux

fins qui arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d'une

manière significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut

déplié si vivement, que toutes les personnes crurent à l'arrivée

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