‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 28 sur 37 · IX · texte numérisé non relu

IX

d'un grand personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta, suivie d'un valet de pied et d'un chasseur, à la grille du guichet. Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d'un voile, elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample.

Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable nom à celle femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille, digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une perspicacité, au moins égales en puissance à celles de la justice, avait une permission, donnée la veille au nom de la femme^ de chambre de la duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de M. de Sérizy, de communiquer avec Lucien et l'abbé Carlos Herrera, dès qu'il ne serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des prisons, avait écrit un mot. Le papier,, par sa couleur, impliquait déjà de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d'aspect.

Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant cechasseur eraplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d'un général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason quasi royal.

— Ah! mon cher abbé! s'écria la fausse grande dame, qui versa un torrent de larmes en apercevant l'ecclésiastique, comment al-on pu mettre ici, même pour un instant, un si saint homme!

Le directeur prit la permission et lut : A la rccommandalion de- Son Excellence le comte de Scrizij.

— Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera, quel beau dévouement!

— Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault. Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et

de dentelles.

— Mais à celte dislance! reprit Jacques CoJlin, et devant vous!.... ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l'assemblée.

La tante, dont la toilette devait étourdir le greflier, le directeur,, les surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille

francs. Enfin le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie, av€fc l'insolence d'un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai, toujours ouverte pendant le jour.

— Que veux-tu? que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans l'argot convenu entre la tante et le neveu.

Cet argot consistait à donner des terminaisons en ar ou en or, en al ou en i, de façon à défigurer les mots, soit français, soit d'argot, en les agrandissant. C'était le chiffre diplomatique appliqué au langage.

— Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes pour chacune de ces dames, reviens mise eu voleuse dans la salle des pas perdus, et attends-y mes ordres.

Asie ou Jacqueline s'agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.

— Addio, marchesa ! dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les sept cent cinquante mille francs qu'ils ont effarouchés, il nous les faut.

-^ Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur les larmes aux yeux.

Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire, mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins de cette scène en femme habituée à se poser.

— Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant, dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit elle à M. Gault, en lui donnant une bourse pleine d'or, voici pour soulager les pauvres prisonniers.

— Quel chic mar ! lui dit à l'oreille son neveu satisfait. Jacques CoUin suivit le surveillant qui le menait au préau. Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d'un vrai

gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin, il adressait des

hem! hem! signiûcatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Morl ne put arriver assez à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille des sons rogommeux.

— Trois cents balles pour les détenus!... disait le chef des surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que M. Gault avait remise à son grcfiier.

— Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.

Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l'or daas sa main, l'examina attentivement.

— C'est bien de l'or!... dit-il, et la bourse est armoriée! AJa! le gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et â chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien! -

— Qu'y a-t-il donc? demanda le greflier en reprenant la boufse.

— 11 y a que cette femme doit être une voleuse!... s'écria Bibi- Lupin en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet.

Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés à une certaine distance de M. Sanson, qui restait toujours debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette aa criminel et dresser l'échafaud sur la place de Grève.

En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses amis du pas que devait avoir un habitué du pré.

— Qu'as-lu sur le casaquin? dit-il à la Pouraille.

— Mon affaire est faite, répondit l'assassin, que Jacques Collin avait emmené dans un coin. J'ai besoin maintenant d'un ami sûr.

— Et pourquoi?

La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais en argot, lui détailla l'assassinat et le vol commis chez les époux Crottat.

— Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C'est bien travaillé; mais tu me parais coupable d'une faute.

— Laquelle?

— Une fois l'affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe, le déguiser en prince russe; acheter une belle voiture armoriée.

SPLENDEURS ET MISÈRliS DES COURTISANES. 437

allep déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d'un valet de chambre, d'une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en princesse; puis, à Hambourg, t'embarquer pour le -Mexique. Avec deux cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d'esprit doit faire ce qu'il veut, et aller où il veut, sinve !

— Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le dàh!... Tu ne perds jamais la sorboimc, toi! Mais moi...

— Enfln, un bon conseil dans ta position, c'est du bouillon pour un mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à sou fanandel.

— C'est vrai! dit avec un air de doute la Pouraillc. Donne-lemoi toujours, ton bouillon; s'il ne me nourrit pas, je m'en ferai un bain de pieds...

— Te voilà pris par la cigogne, avec cinq vols qualifiés, trois assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les jurés n'aiment pas qu'on tue des bourgeois... Tu seras gcrbé à la passe, et tu n'as pas le moindre espoir!...

— Ils m'ont tous dit cela, répondit piteusement la Pouraille.

— Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d'avoir un petit bout de conversation en plein jreffe, et qui est, tu le sais, la mère aux fanandels, m'a dit que la cigogne voulait se défaire de toi, tant elle le craignait.

— Mais, dit la Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les voleurs sont pénétrés du droit naturel de voler, je suis riche à présent, que craignent-ils?

— isous n'avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques Collin. Revenons à ta situation...

— Que veux-tu faire de moi? demanda la Poui aille en interroi»pant son dâb.

— Tu vas voir! Un chien mort vaut encore quelque chos*^.

— Pour les autres! dit la Pouraille.

— Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.

— C'est déjà quelque chose!... dit l'assassin. Après?

— Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux ea faire.

438 SCÎîNES DE LA VIE PARISIENNE,

La Pouraille espionna Tccil impénétrable du dâb, qui continua froidement.

— As-tu quelque largue que lu aimes, un enfant, un fanandel à protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à qui tu veux du bien.

La Pouraille hésitait encore, il restait au port d'armes de Tindécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.

— Ta part dans notre caisse est de trente mille francs; la laisses-tu aux fanandels? la donnes-tu à quelqu'un? Ta part est en sûreté, je puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.

L'assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.

— Je le liens! se dit Jacques GoUin. — Mais ne flânons pas, réfléchis!... reprit-il en parlant à l'oreille de la Pouraille. Mon vieux, nous n'avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet homme, je puis tordre le cou à la cigogne! '^q suis certain de sauver Madeleine.

— Si tu sauves Madeleine, mon bon dâb, tu peux bien me...

— Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d'une voiic brève. Fais ton testament.

— Eh bien, je voudrais donner l'argent à la Gonore, répondit la Pouraille d'un air piteux.

— Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à. la tète des rouleurs du Midi? demanda Jacques Collin.

Semblable aux grands généraux. Trompe- la- Mort connaissait admirablement bien le personnel de toutes les troupes.

— C'est elle-même, dit la Pouraille excessivement flatté.

— Jolie femme! dit Jacques Collin, qui s'entendait admirablement à manœuvrer ces machines terribles. La largue est fine! elle a de grandes connaissances et beaucoup de probité! c* est une voleuse finie. Ah ! tu t'es retrempé dans la Gonore ! c'est bêle de se faire terrer quand on tient une pareille largue. Imbécile! il fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que goupmet-elle ?

— Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...

— Ainsi, tu rinstilues ton héritière? Voilà, mon cher, où ii@us mènent ces gueuses-là, quand oa a la bêlise de les aimer...

— Oui, mais ne lui donne rien qu'après ma culbute 1

— C'est sacré, dit Jacques Collin d'un ton sérieux. Rien aux fnnandels?

— Rien, ils m'ont servi! répondit haineusement la Pouraille.

— Qui t'a vendu? Veux-tu que je te venge? demanda vivement Jacques Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux fanandel, si je ne pourrais pas, tout en le vengeant, faire ta paix avec la cigofjne?

Là, l'assassin regarda son dâb d'un air liébélé de bonheur.

— Mais, répondit le dâb à cette expression de physionomie parante, je ne joue en ce moment la mislocq que pour Théodore. Après le succès de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes amis, car tu es des miens, toi ! je suis capable de bien des choses.

— Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.

— Mais c'est fait, je suis sûr de crompcr sa sorbonne des griffes de la cigogne. Pour se désenflacquer, vois-tu, la Pouraille, il f3nt se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien t^xit seul...

— C'est vrai! s'écria l'assassin.

Sa confiance était si bien établie, et sa foi dans le dâb si fanatique, que la Pouraille n'hésita plus.

La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé jusqu'à présent. C'était tout ce que Jacques Collin voulait savoir.

— Voici la balle ! Dans le povpon, Ruffard, l'agent de Bibi-Lupin, était en tiers avec moi et Godet...

— Arrache-Laine?... s'écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom de voleur.

— C'est cela. Les gueux m'ont vendu, parce que je connais leur «cachette et qu'ils ne connaissent pas la mienne.

— Tu graisses mes bottes, mon amour! dit Jacques Collin.

— Quoi?

— Eh bien, répondit le dâb, vois ce qu'on gagne à mettre en «loi toute sa confiance !.,. Maintenant, ta vengeance est un point 4e la partie que je joue !... Je ne le demande pas de m'indiquer la

4iô SCLNiiS Dli LA Vlli PARISIENNE.

cacliGlle, tu me la diras au dernier moment; mais dis-moi tout €C qui regarde Rulïard et Godet,

— Tu es et tu seras toujours noire dub, je n'aurai pas de secrets pour toi, répliqua la Pouraille. Mon or est dans la profonds (la cavo) de la maison à la Gonoi'c.

— Tu ne crains rien de ta largue?

— Ah ouichc! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit la Pouraille. J'ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête dans la lunette. Mais tant d'or!

— Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure!: répliqua Jacques Collin.

— J'ai donc pu travailler sans luisant sur moi ! Toute la volaillo dormait dans le poulailler. L'or est à trois pieds sous terre, derrière les bouteilles de vin. Et par-dessus j'ai mis une couche de cailloux et de mortier.

— Bon! fit Jacques Culliii. Et les cachettes des autres?

— Rulïard a son fade chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre femme, qu'il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et finir ses jours à Saint-Lazare.

— Ah! le gredin! Comme la raille (la police) vous forme un voleur! dit Jacques.

— Godet a mis son fade chez sa sœur, blanchisseuse de fia, unehonnête fille qui peut attraper cinq ans de lorccfé sans s'en douter. Le fanandel a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé.

— Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin ea jetant sur la Pouraille un regard magnétique.

— Quoi?

— Que lu prennes sur ton compte l'affaire de Madeleine...

La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit promptement en posture d'obéissance sous le regard fixe du dâb.

— Eh bien, tu renâcles déjà! tu te mêles de mon jeu ! Voyons!, quatre assassinats ou trois, n'est-ce pas la même chose?

— Peut-être!

— Par le mcg des fanandels, tu es sans raisiné dans les rernùchcls (sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te. sauver!...

SPLENDIÎURS ET MISÈRES DES COURTISANES. 44î

— Et comment?

— Imbécile! si I'ûq promet de rendre l'or à la famille, tu en seras quitte pour aller au prè à viocquc. Je ne donnerais pas une face de ta sorbonnc si l'on tenait l'argent; mais, en ce moment, tu vaux sept cent mille francs, imbécile!

— Dâb! dàbl s'écria la Pouraille au comble du bonheur.

— Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les assassinats sur Ruffard... Du coup, Bibi-Lupin est dégommé... Je le tiens!

La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s'agrandirent, il fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veillede passer à la cour d'assises, conseillé par ses amis de la Force,, auxquels il n'avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir après l'examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces intelligences en]lacquces. Aussi ce semblant d'espoir lerendit-il presque imbécile.

— Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre l'air à quelques-uns de \eursjaunels? demanda Jacques Collin.

— Ils n'osent pas, répondit la Pouraille. Les gredins attendent que je sois fauché. C'est ce que m'a fait dire ma larrjuc par la Biffe^ quand elle est venue voir le Biffon.

— Eh bien, nous aurons leurs fades dans vingt-quatre heures ^ s'écria Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme loi, lu seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tib deviendras, par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J'aurai ta fortune pour mettre des alibis dans tes autres procès, et, une fois au -pré, car tu y retourneras, tu verras à l'évader... C'est une vilaine vie, mais c'est encore la vie!

Les yeux de la Pouraille annonçaient un délire intérieur.

— Vieux! avec sept cent raille francs, on a bien des cocardes!" disait Jacques Collin en grisant d'espoir son fanandel.

— Dàb ! dâb !

— J'éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera, c*est une raille h démolir. Bibi-Lupin est frit.

— Eh bien, c'est dit, s'écria la Pouraille avec une joie sauvage. Ordonne, j'obéis.

Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des.

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larmes de joie dans ses yeux, tant il lui parut possible do sauver sa tète.

— Ce n'est pas tout, dit Jacques Gollin. La cigogne a la digestion difficile, surtout en fait de redoublement de fièvre (révélaiion d'un nouveau fait à charge). Maintenant, il s'agit de servir de belle ur» largue ( de dénoncer à faux une femme).

— Et comment? à quoi bon ? demanda l'assassin.

— Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompc-la-Mort. Jacques CoUin révéla brièvement à la Pouraille le secret (m

crime commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d'avoir une femme qui consentirait à jouer le rôle qu'avait rempli la Ginetta. Puis il se dirigea vers le Biffon avec la Pouraille, devc-uu joyeux.

— Je sais combien tu aimes la Biffe..., dit Jacques Collin aa BilToD.

Le regard que jeta le Biffon fut tout un pocme horrible.

— Que fera-t-elle pendant que tu seras au pré ? Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.

— Eh bien, si je te la fourrais à la lorcefé des largues ( à la Force des femmes, les iMadelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an , le temps de ton gerbement (jugement), de ton départ, de ton arriv(4e €t de ton évasion?

— Tu ne peux faire ce miracle, elle est nique de mèche (&ans aacnne complicité), répondit l'amant de la Biffe.

— Ah! mon Biffon, dit la Pouraille, notre dâb est plus puissant que le Meg (Dieu).

— Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Colîia au Biffon avec l'assurance d'un maître qui ne doit pas essuyer de refus.

— Sorgue à Pantin (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu'on vient de ma part, et, si tu veux qu'elle l'obéisse, montre-lui une thune de cinq balles (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci : Tondif!

— Elle sera condamnée dans le gerbement de la Pouraille, et graciée pour révélation après un an d'ombir, dit sentencieusement lacques Gollin en regardant la Pouraille.

. La Pouraille comprit le plan de son dâb^ et lui promit, par aa

seul regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.

— Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j'ai sauvé mon petit des mains de Chariot, dit Trompe-la-Mort. Oui, Chariot était au greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez, dit-il, on vient me chercher de la part du dâb de la cigogu^- (du procureur général).

En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homm-e extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu ceLie sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.

11 n'est pas sans intéiêt de faire observer qu'au moment oij le corps de Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s'était décidé, par une résolution suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus ■avec une créature, mais avec une chose. 11 avait enfin pris le parti fatal que prit Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers k Bellérophon. Par un concours bizarre de circonstances, tout aida -ce génie du mal et de la corruption dans son entreprise.

Aussi, quand même le dénoûraent inattendu de cette vie criminelle perdrait un peu de ce merveilleux qui, de nos jours, ne s'obtient que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet dy procureur général, de suivre madame Camusot chez les personn^e où elle alla, pendant que tous ces événements se passaient à la Conciergerie. Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer l'historien des mœurs, c'est de ne point gâter le vrai par de? arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements de conjonctures si capricieuses, que l'imagination des inventeurs est à tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s'élève à des combinaisons interdites à l'art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à moins que l'écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre.

Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matia presque de bon goût, entreprise assez diflicile pour la femme d'ua juge qui, depuis six ans, avait constamment habité la province, lî s'agissait de ne donner prise à la critique ni chez la marquise d'Es* pard, ni chez la duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver

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'Je liait à neuf heures du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Tliirion, liàlons-nous de le dire, réussit à moitié. N'est-ce pas, en fait de toilette, se tromper deux fois?

On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les ambitieux en tout genre ; elles sont aussi nécessaire.'» dans le grand monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir, elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler dans un temps donné, sous peine do pester en arrière dans rarcne, ù ce personnage immense sous la Restauration, et qui s'appelle encore aujourd'hui le garde de:* sceaux. Prenez un homme dans la condition la plus favorable, bin juge, c'est-à-dire un familier de la maison. Le magistrat est obligé (l'aller trouver soit un chef de division, soit le secrétaire pariiciilier, soit le secrétaire général, et de leur prouver la nécessité d'obtenir une audience immédiate. Un garde des sceaux est-it jamais visible à l'instant même? Au milieu de la journée, s'il n'est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres, ou il signe, oi> il donne audience. Le matin, il dort on ne sait oîi. Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous les juges pouvaient réclamer des moments d'audience, sous quelque prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L'objet de l'audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l'appréciation d'une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une porte ùouvrir, quand elle n'est pas déjà tenue par un compétiteur. Un& femme, elle, va trouver une autre femme; elle peut entrer dans^ la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité d& la maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maî- Irese est sous le coup d'un grand intérêt ou d'une nécessité pcigHante. Nommez la puissance femelle, madame la marquise d'Espard, avec qui devait compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre est saisi par le poulet au momeiu de son réveil, il le lit aussitôt. Si le ministre a des affaires, l'homme est enchanté d'avoir une visite à rendre à l'une des reines de Paris, une des puissances du faubourg Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi. Casimir Perier, le seul premier ministre réel qu'ait eu la révolution de Juillet, quittait tout

SPLENDEUnS ET MISI-RES DES COURTISANES. 443

pour aller chez un ancien premier gentilhomme de la chambre du roi Ciiarles X.

Cette Jliéoiie explique le pouvoir de ces mots : « Madame, madame Camiisot pour luie affaire très-prcssanle, et que sait, madame! » dits à la marquise d'Espard par sa femme de chambre, ■qui la supposait éveillée.

Aussi la marquise cria-t-elle d'introduire Amélie incontinent. La femme du juge fut bien écoulée, quand elle commença par ces paroles :

— Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir ■vengée...

— Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr'ouverte. Vous êtes divine, ce malin, avec votive petit chapeau. Où trouvez-vous ces formes-là?...

— Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont Camusot a interrogé Lucien de Ruhempré a réduit cb jeune homme au désespoir, et qu'il s'est pendu dans sa prison...

— Que va devenir madame de Sérizy? s'écria la marquise ea jouant l'ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.

— Hélas! on la tient pour folle,,., répondit Amélie. Ah! si vous pouvez obtenir de Sa Grandeur qu'il mande aussitôt mon mari par une estafette envoyée au Palais, le ministre saura d'étranges mystères, il en fera bien certainement part au roi.,. Dès lors, les ennemis de Camusot seront réduits au silence,

— Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.

— Mais le procureur général, et maintenant M. de Sérizv,..

— C'est bon, ma petite , répliqua madame d'Kspard, qui devait à MM. de Granville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble qu'elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai. Je n'oublie ni mes amis, ni mes ennemis.

Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à Ilots ; elle demanda son pupitre, et la femme de chambre l'apporta. La marquise griffonna rapidement un petit billet.

— Que Godard monte achevai, et porte ce mot à la chancellerie; il n'y a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.

446 SCLiNES DE LA VIE PAHISIENNE.

La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la porte pendant quelques minutes.

— 1! va donc de grands mystères? demanda madame d'Espard. Con:ez-moi donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n'est-clle pas mêlée à cette affaire?

— Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon niori ne m'a rien dit, il m'a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux pour nous que madame de Sérizy mourût, plutôt que de rester folle.

— Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l'étail-elle pas déjà? Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la

même phrase, démontrent aux observateurs attentifs l'étendue infinie des modes de la musique. L'âme passe tout entière dans la voix aussi bien que dans le regard, elle s'empreint dans la lumière comme dans l'air, élément que travaillent les yeux et le larynx. Par l'accentuation de ces deux mots : u Pauvre femme! » la marquise laissa deviner le contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah ! combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien ! La vengeance qui survit à la mort de l'objet haï, qui n'est jamais assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Gamusot, quoique d'une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle ne trouva rien à répliquer, elle se tut.

— Diane m'a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit madame d'Espard. Cette chè;e duchesse est au dé5.espoir de cet éclat, car elle a la faiblesse d'aimer beaucoup madame de Séiizy; mais cela se conçoit, elles ont adoré ce peut imbécile de Lucien presque en même temps, et rien ne lie ou ne désunit phis deux femmes que de faire leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé deux heures hier dans la chambre de Léontine. 11 paraît que la pauvre comtesse dit des choses affreuses! On m'a dit que c'est dégoûtant!... Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils accès!... Fi! C'est une passion purement physique... La duchesse est venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage ! Il y a dans celte affaire des choses monstrueuses...

— Mon mari diratout au garde des sceaux pour sa juslification,

car on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son devoir. Un juge d'instruction doit toujours interroger les gens au secret, dans le temps voulu par la loi!... 11 fallait bien lui demander quelque chose, à ce petit malheureux, qui n'a pas compris qu'on le questionnait pour la foinie, et il a fait tout de suite des aveux...

— (.V'iait un sot et un impertinent ! dit sèchement madame i'Espard.

La femme du juge garda le silence on entendant cet arrêt.

— Si nous avons succombé dans riiiterdiction de M, d'Espard, ce n'est pas la faute de Camusot, je m'en souviendrai toujours! reprit la marquise après une pause. C'est Lucien, MM. de Sérizy, de Uauvan et de Granville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera pour moi ! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyeztranquille, je vais envoyer le chevalier d'Espard chez le garde des sceaux pour qu'il se hâte de faire venir votre mari, si c'est, utile...

— Ah! madame...

— Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la Légion d'honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui, c'est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend rai^ement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle!

Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne dormait pas encore à neuf heures.

Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur est en stuc, ne voient pas l'une de leurs amies en proie à la folie sans que ce spectacle leur fasse une impression profonde.

Puis les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis dk-huit mois, avaient laissé dans l'esprit de la duchesse assez de souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât, à elle aussi, des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer, pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d'éloquentes»

d'enivrantes lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à "Sophie, mais plus littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient éié dictées par la plus violente des passions, la vanité! Posséder la jilus ravissante des duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes, bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L'orgueil de l'amant avait bien inspiré le poêle. Aussi la ■duchesse avait-elle conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des gravures obscènes, à cause des éloges liyiserboliques donnés à ce qu'elle avait de moins duchesse en elle.

— Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte par sa femme de chambre.

— Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui •concerne madame la duchesse, dit la femme de chambre.

Diane se dressa sur ses jambes, tout épouvantée.

— Oh! dit-elle en regardant Amélie, qui s'était composé une figure de circonstance, je devine tout ! 11 s'agit de mes lettres... Ah! mes lettres!... ah! mes lettres!...

Et elle tomba sur une causeuse. Elle se souvint alors d'avoir, dans l'excès de sa passion, répondu sur le même ton à Lucien, d'avoir célébré la poésie de l'homme comme il chantait les gloires de la femme, et par quels dithyrambes!

— Hélas ! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie ! il s'agit de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la duchesse de Grandlieu ; car, heureusement pour vous, vous «'êtes pas la seule compromise.

— Mais Léontine, hier, a brûlé, m'a-t-on dit, au Palais, toutes les lettres saisies chez notre pauvre Lucien?

— Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s'écria la femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui, certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n'a jamais perdu la tête, lui ! M. Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les lettres les plus compromettantes des maîtresses de son...

— Son ami, dit vivement la duche.sse. Vous avez raison, ma petite belle, il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Naus

AMELIK CAMUSOT

KIAXi: DI-: MAII-RKJNELSE.

La femme de chambre racheva 1 œuvre en donnant une robe.

DERNIÈBE INCAHXATIOX UE VAITKI.X.

SPLEiNDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. 449

sommes tous intéressés dans cette affaire, et fort heureusement térizy nous donnera la main...

Le danger extrême a, comme on l'a vu par les scènes de la Conciergerie, une vertu sur l'âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur le corps. C'est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n'esL-il pas loin où Ton saisira le mode par lequel le sentiment se condense chimiquement en un fluide, à peu près pareil à celui de Télectricité.

Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette femme abattue, mourante, et qui n'avait pas dormi, cette duchesse, si diflicile à habiller, recouvra la force d'une lionne aux abois, et la présence d'esprit d'un général au milieu du feu. Diane choisit elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu'y eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge, à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait que celui de la Vénus de Canova. C'était comme un bijou sous son papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset de bonne fortune, ce corset qui s'accroche par devant, en épargnant aux femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le jupon, et acheva l'œuvre en donnant une robe. Pendant qu'Amélie, sur un signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d'Ecosse , des brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de chambre chaussèrent chacune une jambe.

— Vous êtes la plus belle femme que j'aie vue, dit habilement Amélie en baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné.

— Madame n'a pas sa pareille, dit la femme de chambre.

— Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. — Vous r:vez une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle, nous causerons en route.

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