‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 7 sur 37 · IX · texte numérisé non relu

IX

En ce moment, le baron de Nucingen, qui s'en alla donnant le bras à son caissier, aileignail la porte de son liûtel.

— Cli'ai pienn heur, dit-il en rentrant, l'ajfoir vaid eine vichue gambagne... Pah! nus raddraberons ça...

— Le malheir esde (jue mennesir le paron s'esde avvijé, répondit le bon Allemand en ne s' occupant que du décorum.

Ui^ ma maulresse en didre loid édre lans eine bozission ligne te

moi, répondit ce Louis XIV de comptoir.

Sûr d'avoir tôt ou tard Esther, le baron redevint le grand financier qu'il était. 11 reprit si bien la direction de ses affaires, que son caissier, en le trouvant le lendemain, à six heures, dans son cabinet, vérifiant des valeurs, se frotta les mains.

— Técilèment, mennesir le paron a vaid eine égonomie la nouid ternière, dit-il avec un sourire d'Allemand, moitié fin, moitié niais.

Si les gens riches à la manière du baron de Nucingen ont plus d'occasions que les autres de perdre de l'argent, ils ont aussi plus d'occasions d'en gagner, alors même qu'ils se livrent à leurs folies. Quoique la politique financière de la fameuse maison Nucingen se trouve expliquée ailleurs, il n'est pas inutile de faire observer que de si considérables fortunes ne s'acquièrent point, ne se constituent point, ne s'agrandissent point, ne se conservent point, au milieu des révolutions commerciales, politiques et industrielles de notre époque, sans qu'il y ait d'immenses pertes de capitaux, ou, si vous voulez, des impositions frappées sur les fortunes particulières. On verse très-peu de nouvelles valeurs dans le trésor commun du globe. Tout accaparement nouveau représente une nouvelle inégalité dans la répartition générale. Ce que l'État demande, il le rend; mais ce qu'une maison Nucingen prend, elle le garde. Ce coup de jarnac échappe aux lois, par la raison qui eût fait de Frédéric II un Jacques Collin, un Mandrin, si, au lieu d'opérer sur les provinces à coups de batailles, il eût travaillé dans la contrebande ou sur les valeurs mobilières. Forcer les Étrts européens à emprunter à vingt ou dix pour cent, gagner ces dix ou vingt pour cent avec les capitaux du public, rançonner en grand les iîidustries en s'emparant des matières premières, tendre au fondateur d'une allaire une corde pour le soutenir hors de l'eau jusqu'à ce qu'on ait repêché son entreprise asphyxiée, enfin toutes ces batailles

d'écus gagnées constituent la haute politique de l'argent. Certes, il s'y rencontre, pour le banquier, comme pour le conquérant, des risques; mais il y a si peu de gens en position de livrer de tels combats, que les moutons n'ont rien à y voir. Ces grandes choses se passent entre bergers. Aussi, comme les exécutés (le terme consacré dans l'argot de la Bourse) sont coupables d'avoir voulu trop gagner, prend-on généralement très-peu de part aux malheurs causés par les combinaisons des Nucingens. Qu'un spéculateur se brûle la cervelle, qu'un agent de change prenne la fuite, qu'un notaire emporte les fortunes de cent ménages, ce qui est pis que de tuer un homme; qu'un banquier liquide : toutes ces catastrophes, oubliées à Paris en quelques mois, sont bientôt couvertes par l'agitation quasi marine de cette grande cité. Les fortunes colossales des Jacques Cœur, des Médicis, des Ango de Dieppe, des Auffredi de la Rochelle, des Fugger, des Tiepolo, des Corner, furent jadis loyalement conquises par des privilèges dus à l'ignorance où l'on était des provenances de toutes les denrées précieuses; mais, aujourd'hui, les clartés géographiques ont si bien pénétré les masses, la concurrence a si bien limité les profits, que toute fortune rapidement faite est ou l'effet d'un hasard et d'une découverte, ou le résultat d'un vol légal. Perverti par de scandaleux exemples, le bas commerce a répondu, surtout depuis dix ans, à la perûdie des conceptions du haut commerce, par des attentats odieux sur les matières premières. Partout où la chimie est pratiquée, on ne boit plus de vin ; aussi l'industrie vinicole succombe-t-elle. On vend du sel falsifié pour échapper au fisc. Les tribunaux sont effrayés de cette improbité générale. Enfin le commerce français est en suspicion devant le monde entier, et l'Angleterre se démoralise également. Le mal vient, chez nous, de la loi politique. La Charte a proclamé le règne de l'argent, le succès devient alors la raison suprême d'une époque athée. Aussi la corruption des sphères élevées, malgré des résultats éblouissants d'or et leurs raisons spécieuses, est-elle infiniment plus hideuse que les corruptions ignobles et quasi personnelles des sphères inférieures, dont quelques détails servent de comique, terrible, si vous voulez, à cette Scène. Le gouvernement, que toute pensée neuve effraye, a banni du théâtre les éléments du comique actuel, La bourgeoisie, moins libé-

raie que Louis XIV, tremble de voir venir son Mariage de Figaro, défend de jouer le Tariuffe politique, et, certes, ne laisserait pas jouer Tarcaret aujourd'hui, car Turcaret est devenu le souverain. Dès lors, la comédie se raconte, et le livre devient l'arme moins rapide, mais plus sûre, des poètes.

Durant cette matinée, au milieu des allées et venues des audiences, des ordres donnés, des conférences de quelques minutes, qui font du cabinet de Nucingen une espèce de salle des pas perdus financière, un de ses agents de change lui annonça la disparition d'un membre de la compagnie, un des plus habiles, un des plus riches, Jacques Falleix, frère de Martin Falleix, et le successeur de Jules Desmarets. Jacques Falleix était l'agent de change en titre de la maison Nucingen. De concert avec du Tiilet et les Keller, le baron avait aussi froidement conjuré la ruine de cet homme que s'il se fût agi de tuer un mouton pour la Pâque.

— // ne houffaid bas denir, répondit tranquillement le baron. Jacques Falleix avait rendu d'énormes services à l'agiotage. Dans

une crise, quelques mois auparavant, il avait sauve la jjlace en manœuvrant avec audace. Mais demander de la reconnaissance aux loups-cerviers, n'est-ce pas vouloir attendrir, en hiver, les loups de l'Ukraine?

— Pauvre homme! répondit l'agent de change, il se doutait si peu de ce dénoùment-là, qu'il avait meublé, rue Saint-Georges, une petite maison pour sa maîtresse; il y a dépensé cent cinquante mille francs en peintures, en mobilier. 11 aimait tant madame du Val-Noble!... Voilà une femme obligée de quitter tout cela... Tout

y est dû.

— Pon! pon! se dit Nucingen, foilà pîenn le gas de rèbarer mes berdes de cède nouid... — Il n'a rienn bayé? demanda-t-il à l'agent de change.

— Eh! répondit l'agent, quel est le fournisseur malappris qui n'eût pas fait crédit à Jacques Falleix? Il paraît qu'il y a une cave exquise. Par parenthèse, la maison esta vendre, il comptait l'acheter. Le bail est à son nom. Quelle sottise! Argenterie, mobilier, vins, voiture, chevaux, tout va devenir une valeur de la masse, et qu'est-ce que les créanciers en auront?

— Fenez lemain, dit Nucingen, dï aurai édé foir doud cela, et, zi

Von ne tcclare boind le [alite, gu'on orronchelcs avvaires à l'amiaple, cheu vous charcherai t'ovvrir ein brix rèsonnaple te ce mopilier, ef brenant le pail,..

— Ça pourra se faire très-bien, dit l'agent de change. Allez-y ce matin, vous trouverez Tun des associés de Falleix avec les fournisseurs, qui voudraient se créer un privilège; mais la Val-Noble a leurs factures au nom de Falleix.

Le baron de Nucingen envoya sur-le-champ un de ses commis chez son notaire. Jacques Falleix lui avait parlé de cette maison, qui valait tout au plus soixante mille francs, et il voulut être immédiatement propriétaire, afin d'en exercer le privilège à raison des loyers.

Le caissier (honnête homme!) vint savoir si son maître perdait quelque chose à la faillite de Falleix.

— Au gondraire, mon pan Yolfgang, cheu fois raddraber santé mile vrancs.

— El gommand?

— Eh! ch'aurai la bedide mèson gue ce bôfre tîaple te Valleix brèbarail à sa maîdresse tebuis ein an. Ch'aurai le doud en ovvrand cinguante mile vrancs aux gréanciers, et maulre Gartod, monnodaire, fa affoir mes ortres pir la mèson, gar le brobriédaire esd chêne... Cheu le saffais, mais cheu n'affais blis la déde à moi. Tans beu, ma tiffine Esder habidera ein bedid balai... Valleix m'y ha mené : c'esde eine merfeille, et à teux bas t'ici... Ça me fa gomme ein cant.

La faillite de Falleix forçait le baron d'aller à la Bourse ; mais il lui fut impossible de quitter la rue Saint-Lazare sans passer par la rue Taitbout; il souffrait déjà d'être resté quelques heures sans Esther, il aurait voulu la garder à ses côtés. Le gain qu'il comptait faire avec les dépouilles de son agent de change lui rendait la perte des quatre cent mille francs déjà dépensés excessivement légère à porter. Enchanté d'annoncer à zon anche sa translation de la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle serait dans ein bedid balai, 5Ù des souvenirs ne s'opposeraient plus à leur bonheur, les pavés lui semblaient doux aux pieds, il marchait en jeune homme dans un rêve de jeune homme. Au retour de la rue des Trois-Frères, au milieu de son rêve et du pavé, le baron vit venir à lui Europe, la figure renversée.

— U fas-ti? dit-il.

— Eh ! monsieur, j'allais chez vous. Vous aviez bien raison hier? Je conçois maintenant que la pauvre madame devait se laisser mettre en prison pour quelques jours. Mais les femmes se connaissent-elles en finances?... Quand les créanciers de madame ont su qu'elle était revenue chez elle, tous ont fondu sur nous comme sur une proie... Hier, à sept heures du soir, monsieur, on est venu apposer d'affreuses affiches pour vendre son mobilier samedi... M?'*" ceci n'est rien... Madame, qui est tout cœur, a voulu, dans le tôLips, obliger ce monstre d'homme, vous savez!

— Guel monsdref

— Eh bien, celui qu'elle aimait, ce d'Estourny; oh! il était charmant, U jouait, voilà tout.

— // chouait afec tes gardes pisseaudées...

— Eh bien, et vous?... dit Europe, que faites-vous à la Bourse? Mais laissez-moi dire. Un jour, pour empêcher Georges, soi-disant» dé se brûler la cervelle, elle a mis au mont-de-piété toute son argenterie, ses bijoux, qui n'étaient pas payés. En apprenant qu'elle avait donné quelque chose à un créancier, tous sont venus lui faire une scène... On la menace de la correctionnelle... Votre ange sur ce banc-là!... n'est-ce pas à faire dresser une perruque de dessus la tête?... Elle fond en larmes, elle parle d'aller se jeter à la rivière... Oh! elle ira.

— Si dieu fais fus foir, atieu la Pirse! s'écria Nucingen. Ed it esde imbossiple que cheu n'y aie bas, gar ch'y cagnerai guegue chausse hir elle... Fa la galmer : cheu bayerai ses teddes, ch'irai la foir à quadre heires. Mais, Ichènie, tis-lû quelle m'aime ein beu...

— Comment, un peu? mais beaucoup!... Tenez, monsieur, il n'y a que la générosité pour gagner le cœur des femmes... Certainement, vous auriez économisé peut-être une centaine de mille francs en la laissant aller en prison. Eh bien, vous n'auriez jamais eu son cœur... Comme elle me le disait : « Eugénie, il a été bien grand» bien large... C'est une belle âme! »

— Elle a tidcle ça, Ichènie? s'écria le baron.

— Oui, monsieur, à moi-même.

— Diens, foissi tix luis...

— Merci... Mais elle pleure en ce moment, elle pleure dep lis

hier autant que sainte Madeleine a pleuré pendant un mois... Celle que vous aimez est au désespoir, et pour des dettes qui ne sont pas les siennes, encore! Oh! les hommes! ils grugent autant les femmes que les femmes grugent les vieux... allez!

— Elles sont diiddes gomme ça!... S'encacher!... Eh! Von ne s'encache chamais... Qu'elle ne zigne blusrieim. Cheu baye, mais si elle tonne engore eine zignadire... cheu...

— Que feriez-vous? dit Europe en se posant.

— Mon Tiè! cheu n'ai augun bouffoir sur elle... Cheu fais me meddre à la dêde de ses bedidcs avvaires... Fa, fa la gonzoler, el lu tire que tans ein mois elle habidera ein bcdid balai.

— Vous avez fait, monsieur le baron, des placements à gros intérêts dans le cœur d'une femme! Tenez,...' je vous trouve rajeuni, moi qui ne suis que la femme de chambre, et j'ai souvent vu ce phénomène... c'est le bonheur!... le bonheur a un certain reflet... Si vous avez quelques débours, ne les regrettez pas... vous verrez ce que ça rapporte. D'abord, je l'ai dit à madame : elle serait la dernière des dernières, une traînée, si elle ne vous aimait pas, car vous la retirez d'un enfer... Une fois qu'elle n'aura plus de soucis, vous la connaîtrez. Entre nous, je puis vous l'avouer, la nuit où elle pleurait tant,... que voulez-vous! on tient à l'estime d'un homme qui va nous entretenir... elle n'osait pas vous dire tout cela... elle voulait se sauver.

— Se soffer! s'écria le baron e.fTrayé de cette idée. Mais la Pirse ! la Pirse! Fa, fa, cheu n'endre boind... Mais que cheu la foye à sa vcnédre... sa fue me tonnera tu cueir...

Esther sourit à M. de Nucingen quand il passa devant la maison, et il s'en alla pesamment en se disant :

— Cesde ein anche !

Voici comment s'y était pris Europe pour obtenir ce résultat irapossible. Vers deux heures et demie, Esther avait fini de s'habiller comme quand elle attendait Lucien, elle était délicieuse; en la voyant ainsi. Prudence lui dit, en regardant à la fenêtre :

— Voilà monsieur!

La pauvre fille se précipita, croyant voir Lucien, et vit Nucingen.

— Oh! quel mal tu me fais! dit-elle.

— Il n'y avait que ce moyen-là de vous donner l'air de faire

attention à un pauvre vieillard qui va payer vos dettes, répondit Europe; car enfin elles vont être toutes payées.

— Quelles dettes? s'écria cette créature, qui ne pensait qu'à retenir son amour, auquel des mains terribles donnaient la volée.

— Celles que M. Carlos a faites à madame.

— Comment! voici près de quatre cent cinquante mille francs I s'écria Esther.

— Vous en avez encore pour cent cinquante mille francs. Mais il a très-bien pris tout cela, le baron,... il va vous tirer d'ici, vous mettre tans ein bedid balai... Ma foi! vous n'êtes pas malheuleiisel... A votre place, puisque vous tenez cet homme-là par le b m bout, quand vous aurez satisfait Carlos, je me ferais donner une maison et des rentes. Madame est certes la plus belle femme que j'aie vue, et la plus engageante, mais la laideur vient si vite! J'ai été fraîche et belle, et me voilà... J'ai vingt-trois ans, presque l'âge de madame, et je parais dix ans de plus... Une maladie suffit... Eh bien, quand on a une maison à Paris et des rentes, on ne craint pas de finir dans la rue...

Esther n'écoutait plus Europe -Eugénie -Prudence Servien. La volonté d'un homme doué du génie de la corruption avait donc replongé dans la boue Esther avec la même force dont il avait usé ])Our l'en retirer. Ceux qui connaissent l'amour dans son infini savent qu'on n'en éprouve pas les plaisirs sans en accepter les vertus. Depuis la scène dans son taudis rue de Langlade, Esther avait complètement oublié son ancienne vie. Elle avait jusqu'alors vécu très-vertueusement, cloîtrée dans sa passion. Aussi, pour ne pas rencontrer d'obstacle, le savant corrupteur avait-il le talent de tout préparer de manière que la pauvre fille, poussée par son dévouement, n'eût plus qu'à donner son consentement à des friponneries consommées ou sur le point de se consommer. En révélant la supériorité de ce corrupteur, cette finesse indique le procédé par lequel il avait soumis Lucien. Créer des nécessités terribles, creuser la mine, la remplir de poudre, et, au moment critique, dire au complice : « Fais un signe de tête, tout saute! » Autrefois, Esther, imbue de la morale particulière aux courtisanes, trouvait toutes ces gentillesses si naturelles, qu'elle n'estimnit une de ses rivales que par ce qu'elle savait faire dépenser à un homme. Les fortunes

<létruites sont les chevrons de ces créatures. Carlos, en comptant sar les souvenirs d'Esther, ne s'était pas trompé. Ces ruses de guerre, ces stratagèmes, mille fois employés non-seulement par ces femmes, mais encore par les dissipateurs, ne troublaient pas l'esprit d'Esther. La pauvre fille ne sentait que sa dégradation. Elle aimait Lucien, elle devenait la maîtresse en titre du baron de Nucingen : tout était là pour elle. Que le faux Espagnol prît l'argent des arrhes, que Lucien élevât l'édifice de sa fortune avec les pierres du tombeau d'Esther, qu'une seule nuit de plaisir coûtât plus ou moins de billets de mille francs au vieux banquier, qu'Europe en extirpât quelques centaines de mille francs par des moyens plus ou moins ingénieux, rien de tout cela n'occupait cette fille amoureuse; mais voici le cancer qui lui rongeait le cœur. Elle s'était vue pendant cinq ans blanche comme un ange! Elle aimait, elle était heureuse, elle n'avait pas commis la moindre infidélité. €e bel amour pur allait être sali. Son esprit n'opposait pas ce contraste de sa belle vie inconnue à son immonde vie future. Ceci n'était en elle ni calcul ni poésie, elle éprouvait un sentiment indéfinissable et d'une puissance infinie : de blanche, elle devenait noire; de pure, impure; de noble, ignoble. Hermine par sa propre volonté, la souillure morale ne lui semblait pas supportable. Aussi, lorsque le baron l'avait menacée de son amour, l'idée de se jeter par la fenêtre lui était-elle venue à l'esprit. Lucien enfin était aimé absolument, et comme il est extrêmement rare que les femmes aiment un homme. Les femmes qui disent aimer, qui souvent croient aimer le plus, dansent, valsent, coquettent avec d'autres hommes, se parent pour le monde, y vont chercher leur moisson de regards convoiteurs; mais Esther avait accompli, sans qu'il y eût sacrifice, les miracles du véritable amour. Elle avait aimé Lucien pendant six ans comme aiment les actrices et les courtisanes qui, roulées dans les fanges et les impuretés, ont soif des noblesses, des dévouements du véritable amour, et qui en pratiquent alors Vexclusivilé (ne faut-il pas faire un mot pour rendre une idée si peu mise en pratique?). Les nations disparues, la Grèce, Rome et l'Orient, ont toujours séquestré la femme; la femme qui aime devrait se séquestrer d'elle-même. On peut donc concevoir qu'en sortant du palais fantastique où cette fête, ce poëme s'était accompli

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pour entrer dans le bedid balai d'un froid vieillard, Estlier fui saisie d'une sorte de maladie morale. Poussée par une main de fer, elle avait eu de l'infamie jusqu'à mi-corps avant d'avoir pu réfléchir; mais, depuis deux jours, elle réfléchissait et se sentait un froid mortel au cœur.

A. ces mots : « finir dans la rue, » elle se leva brusquement et dit :

— Finir dans la rue?... non, plutôt finir dans la Seine...

— Dans la Seine?... Et M. Lucien?... dit Europe.

Ce seul mot fit rasseoir Esther sur son fauteuil, où elle resta les yeux attachés sur une rosace du tapis, le foyer du crâne absorbant les pleurs. A quatre heures, Nucingen trouva son ange plongé dans cet océan de réflexions, de résolutions, sur lequel flottent les esprits femelles, et d'où ils sortent par des mots incompréhensibles pour ceux qui n'y ont pas navigué de conserve.

— Téritez fôdre vrond, ma pelle, lui dit le baron en s' asseyant auprès d'elle. Fus n'aurez bits te teddes... cheu m'endentrai affec Ichénie, et tans ein mois, fus guidderez ced abbardement bir endrer tans ein bedid balai... Oh! la cholie mainn... Tonnez, que cheu la pèse. (Esther laissa prendre sa main comme un chien donne la patte.) — Ah! fus tonnez la mainn, mais bas le cueir... et c'esde le cueir que ch^aime...

Ce fui dit avec un accent si vrai, que la pauvre Esther tourna ses yeux sur ce vieillard avec une expression de pitié qui le rendit quasi fou. Les amoureux, de même que les martyrs, se sentent frères de supplices! Rien au monde ne se comprend mieux que deux douleurs semblables.

— Pauvre homme ! dit-elle, il aime.

En entendant ce mot, sur lequel il se méprit, le baron pâlit, son sang pétilla dans ses veines, il respirait l'air du ciel. A son âge, les millionnaires payent une semblable sensation d'autant d'or qu'une femme leur en demande.

— Cheu fus âme audand gue ch'aime ma file!... dit-il, et cheu sens là, reprit-il en mettant la main sur son cœur, que cheu ne beux bas fus foir audrcmend gue hireise.

— Si vous vouliez n'être que mon père, je vous aimerais bien, je r>e vous quitterais jamais, et vous vous apercevriez que je ne

suis pas une femme mauvaise, ni vénale, ni intéressée, comme j'en ai l'air en ce moment...

— Fusafez vaid tes bedidrs volies, reprit le har on, gomme dud des les cholies phâmmes, foillà dud. Ne barlons blis te cela. Nodre mèdier, à nus, ed le cagner te r archonte pir fus... Soyez hireise : cheu feux pienn êdre fodre bère bentand guegues churs, garche gombrends guit vaud fus aggoutimer à ma bôfre gargasse.

— Vrai!... s'écria-t-elle en se levant et sautant sur les genoux de Nucingen, lui passant la main autour du cou et se tenant à lui.

— Frai, répondit-il en essayant de faire sourire sa figure.

Elle l'embrassa sur le front, elle crut à une transaction impossible : rester pure, et voir Lucien... Elle câlina si bien le banquier, que la Torpille reparut. Elle ensorcela le vieillard, qui promit de rester père pendant quarante jours. Ces quarante jours étaient nécessaires à l'acquisition et à l'arrangement de la maison rue Saint-Georges. Une fois dans la rue, et en revenant chez lui, le baron se disait :

— Cheu sui ein chopart!

En effet, s'il devenait enfant en présence d'Esther, loin d'elle il reprenait sa peau de loup-cervier, absolument comme le Joueur redevient amoureux d'Angélique quand il n'a pas un liard.

— Ein terni -m illion , et n'affoir bas encore si ceu qu'esde sa chambe, c'esde être bar drob péde ; mais bersonne hireisement n'en saura rienn, disait-il vingt jours après.

Et il prenait de belles résolutions d'en finir avec une femme qu'il avait achetée si cher; puis, quand il se trouvait en présence d'Esther, il passait à réparer la brutalité de son début tout le temps qu'il avait à lui donner.

— Cheu ne beux bas, lui disait-il au bout du mois, êdre le bhre èdernel !

Vers la fin du mois de décembre 1829, à la veille d'installer Esther dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges, le baron pria du Tillet d'y amener Florine afin de voir si tout était en harmonie avec la fortune de Nucingen, si ces mots einbcdid balai avaient été réalisés par les artistes chargés de rendre cette volière digne de l'oiseau. Toutes les inventions trouvées par le luxe avant la révo-

lution de 1830 faisaient de cette maison le type du bon goût. Grindot l'architecte y avait vu le chef-d'œuvre de son talent de décorateur. L'escalier refait en marbre, les stucs, les étoffes, les dorures sobrement apph"qaées, les moindres détails, comme les grands effets, surpassaient tout ce que le siècle de Louis XV a laissé dans ce genre à Paris.

— Voilà mon rêve : ça et la vertu! dit Florine en souriant. — Et pour qui fais-tu ces dépenses? demanda-t-elle à Nucingen. Est-ce une vierge qui s'est laissée tomber du ciel?

— Cesde eine phâmme qui y remonde, répondit le baron.

— Une manière de te poser en Jupiter, répliqua l'actrice. Et quand la verra-t-on?

— Oh ! le jour où l'on pendra la crémaillère, s'écria du Tillet.

— Bas affant,... dit le baron.

— Il faudra joliment se brosser, se ficeler, se damasquiner, reprit Florine. Oh ! les femmes donneront-elles du mal à leurs couturières et à leurs coifTeurs pour cette soirée-là!... Et quand?

— Cheu ne suis bas le maidre.

— En voilà une, de femme!... s'écria Florine. Ohl comme je voudrais la voir!...

— Ed moi auzi, répliqua naïvement le baron.

— Comment! la maison, la femme, les meubles, tout sera neuf?

— Même le banquier, dit du Tillet, car mon ami me semble bien jeune.

— Mais il lui faudra, dit Florine, retrouver ses vingt ans, au moins pour un instant.

Dans les premiers jours de 1830, tout le monde parlait, à Paris, de la passion de Nucingen et du luxe effréné de sa maison. Le pauvre baron, affiché, moqué, pris d'une rage facile à concevoir, mit alors en sa tête un vouloir de financier d'accord avec la furieuse passion qu'il se sentait au cœur. 11 désirait, en pendant la crémaillère, pendre aussi l'habit du père noble et toucher le prix de tant de sacrifices. Toujours battu par la Torpille, il se résolut à traiter l'affaire de son mariage par correspondance, afin d'obtenir d'elle un engagement chirographaire. Les banquiers ne croient qu'aux lettres de change. Donc, le loup-cervier se leva, dans un des premiers jours de cette année, de bonne heure, s'enferma dans son

SPLENDEURS ET iMlSÈRES DES COURTISANES. 17*

cabinet et se mit à composer la lettre suivante, écrite en bon français ; car, s'il le prononçait mal, il l'orthographiait très-bien :

« Chère Esther, fleur de mes pensées et seul bonheur de ma vie, quand je vous ai dit que je vous aimais comme j'aime ma fille, je vous trompais et me trompais moi-même. Je voulais seulement vous exprimer ainsi la sainteté de mes sentiments, qui ne ressemblent à aucun de ceux que les hommes ont éprouvés, d'abord parce que je suis un vieillard, puis parce que je n'avais jamais aimé. Je vous aime tant, que, si vous me coûtiez ma fortune, je ne vous en aimerais pas moins. Soyez juste! la plupart des hommes n'auraient pas vu, comme moi, un ange en vous : je n'ai jamais jeté les yeux sur votre passé. Je vous aime à la fois comme j'aime ma fille Augusta, qui est mon unique enfant, et comme j'aimerais ma femme si ma femme avait pu m'aimer. Si le bonheur est la seule absolution d'un vieillard amoureux, demandez-vous si je ne joue pas un rôle ridicule. J'ai fait de vous la consolation, la joie de mes vieux jours. Vous savez bien que, jusqu'à ma mort, vous serez aussi heureuse qu'une femme peut l'être, et vous savez bien aus.si qu'après ma mort vous serez assez riche pour que votre sort fasse envie à bien des femmes. Dans toutes les affaires que je fais depuis que j'ai eu le bonheur de vous parler, votre part se prélève, et vous avez un compte dans la maison iNucingen. Dans quelques jours, vous entrerez dans une maison qui, tôt ou tard, sera la vôtre, si elle vous plaît. Voyons, y recevrez-vous encore votre père en m'y recevant, ou serai-je enfin heureux?... Pardonnez-moi de vous écrire si nettement; mais, quand je suis près de vous, je n'ai plus de courage, et je sens trop que vous êtes ma maîtresse. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, je veux seulement vous dire combien je souffre et combien il est cruel à mon âge d'attendre, quand chaque jour ra'ôte des espérances et des plaisirs. La délicatesse de ma conduite est, d'ailleurs, une garantie de la sincérité de mes intentions. Ai-je jamais agi comme un créancier? Vous êtes comme une citadelle, et je ne suis pas un jeune homme. Vous répondez àmes doléances qu'il s'agit de votre vie, et vous me le faites croire quand je vous écoute; mais ici je retombe en de noirs chagrins, en des doutes qui nous déshonorent l'un et l'autre. Vous m'avez.

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semblé aussi bonne, aussi candide que belle; mais vous vous plaisez à détruire mes convictions. Jugez-enl Vous me dites que vous avez une passion dans le cœur, une passion impitoyable, et vous refusez de me confier le nom de celui que vous aimez... Est-ce naturel? Vous avez fait d'un homme assez fort un homme d'une faiblesse inouïe... Voyez où j'en suis arrivé! je suis obligé de vous demander quel avenir vous réservez à ma passion, après cinq mois? Encore faut-il que je sache quel rôle je jouerai à l'inauguration de votre hôtel. L'argent n'est rien pour moi quand il s'agit de vous; je n'aurai pas la sottise de me faire à vos yeux un mérite de ce mépris; mais, si mon amour est sans bornes, ma fortune est limitée, et je n'y tiens que pour vous. Eh bien, si, en vous donnant tout ce que je possède, je pouvais, pauvre, obtenir votre affection, j'aimerais mieux être pauvre et aimé de vous que riche et dédaigné. Vous m'avez si fort changé, ma chère Esther, que personne ne me reconnaît plus : j'ai payé dix mille francs un tableau de Joseph Bridau, parce que vous m'avez dit qu'il était homme de talent et méconnu. Enfin je donne à tous les pauvres que je rencontre cinq francs en votre nom. Eh bien, que demande le pauvre vieillard qui se regarde comme votre débiteur quand vous lui faites l'honneur d'accepter quoi que ce soit?... Il ne veut qu'une espérance, et quelle espérance, grand Dieu! N'est-ce pas plutôt la certitude de ne jamais avoir de vous que ce que ma passion en prendra? Mais le feu de mon cœur aidera vos cruelles tromperies. Vous me voyez prêt à subir toutes les conditions que vous mettrez à mon bonheur, à mes rares plaisirs; mais, au moins, dites-moi que, le jour où vous prendrez possession de votre maison, vous accepterez le cœur et la servitude de celui qui se dit, pour le reste de ses jours,

» Votre esclave,

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