‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 14 sur 49 · RE { A · texte numérisé non relu

RE { A

— Où vas-tu, Modeste ? demanda la mère

— Tout préparer pour votre coucher, maman, répondit Modeste d’une voix aussi pure que le son d’un harmonica.

t-elle quitta-le-saleff)

— Vous n'avez pas fait vos frais ! dit le nain à Dumay quand il rentra.

— Modeste est sage comme la vierge de notre autel, s’écria madame Latournelle.

— Ah! mon Dieu! de telles émotions me brisent , dit le caissier, et je suis cependant bien fort.

— Je veux perdre vingt-cinq sous, si je comprends un mot à tout ce que vous faites ce soir, dit Gobenheim, vous m'avez l’air d'être fous.

— Il s’agit cependant d’un trésor, dit Butscha qui se haussa sur la pointe de ses pieds pour arriver à l'oreille de Gobenheim.

— Malheureusement, Dumay, j'ai la presque certitude de ce que je vous ai dit, répéta la mère.

— C’est maintenant à vous, madame, dit Dumay d’une voix calme, à nous prouver que nous avons tort.

En voyant qu'il ne s’agissait que de l'honneur de Modeste, Gobenheïm prit son chapeau, salua, sortit, en emportant dix sous, et regardant tout nouveau rubber comme impossible.

— Exupère et toi, Butscha, laissez-nous, dit madame Latourpelle. Allez au Havre, vous arriverez encore à temps pour voir une pièce, je vous paye le spectacle.

Quand madame Mignon fut seule entre ses quatre amis, madame Latournelle, après avoir regardé Dumay, qui, Breton, comprenait l’entêtement de la mère, et son mari qui jouait avec les cartes, sc crut autorisée à prendre la parole,

— Madame Mignon, voyons? quel fait décisif a frappé votre entendement ?

— Eh! ma bonne amie, si vous étiez musicienne, vous auriez entendu déjà, comme moi, le langage de Modeste quand elle parle d'amour.

Le pianc des deux demoiselles Mignon, se trouvait dans le peu de meubles à l’usage des femmes qui furent apportés de la maison de ville au Chalet. Modeste avait conjuré quelquefois ses ennuis en étudiant sans maître. Née musicienne, elle jouait pour égayer sa mère. Elle chantait naturellement, et répétait les airs allemands

que sa mère lui apprenait. De ces leçons, de ces efforts, il en était résulté ce phénomène, assez ordinaire chez les natures poussées par la vocation, que, sans le savoir, Modeste composait, comme on peut composer sans connaître l'harmonie, des cantilènes purement mélodiques. La mélodie est, à la musique, ce que l’image et le sentiment sont à la poésie , une fleur qui peut s'épanouir spontanément. Aussi les peuplesont-ils eu des mélodies nationales avant l'invention de l'harmonie. La botanique est venue après les fleurs. Ainsi Modeste, sans rien avoir appris du métier de peintre, que ce qu'elle avait vu faire à sa sœur quand sa sœur lavait des aquarelles, devait rester charmée ct abattue devant un tableau de Raphaël, de Titien, de Rubens, de Murillo, de Rembrandt, d'Albert Durer et d’Holbein, c’est-à-dire devant le beau idéal de chaque pays. Or, depuis un mois surtout, Modeste se livrait à des chants de nossignol, à des tentatives, dont le sens, dont la poésie avait éveillé Pattention de sa mère, assez surprise de voir Modeste acharnée à ja composition, essayant des airs sur des paroles inconnues.

— Si vos soupçons n’ont pas d'autre base, dit Latournelle à madame Mignon, je plains votre susceptibilité.

— Quand les jeuncs filles de la Bretagne chantent, dit Dumay redevenu sombre, l’amant est bien près d’elles,

— Je vous ferai surprendre Modeste improvisant, dit la mère, et vous verrez!

— Pauvre enfant, dit madame Dumay ; mais si elle savait nos inquiétudes , elle serait désespérée, et nous dirait la vérité, surtout en apprenant de quoi il s’agit pour Dumay.

— Demain, mes amis, je questionnerai ma fille, dit madame Mignon , et peut-être obtiendrai-je plus par la tendresse que vous par la ruse.

La comédie de la Fille mal gardée se jouait-elle, là comme partout et comme toujours, sans que ces honnêtes Bartholo, ces espions dévoués , ces chiens des Pyrénées si vigilants, eussent pu flairer, deviner, apercevoir l'amant, l'intrigue , la fumée du feu? Ceci n’était pas le résultat d’un défi entre des gardiens et une prisonnière, entre le despotisme du cachot et la liberté du détenu , mais Péternelle répétition de la première scène jouée an lever du rideau de la Création : Êve dans le paradis. Qui, maintenant, de

la mère ou du chien de garde avait raison ?, Aucune des personnes qui enlouraient Modeste ne pouvait com-

x fr 144 J. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

prendre ce cœur de jeune fille, car l'âme et le visage étaient en harmonie, croyez-le bien ! Modeste avait transporté sa vie dans un monde, aussi nié de nos jours que le fut celui de Christophe- Colomb au seizième siècle. Heureusement, elle se taisait , autrement elle eut paru folle. Expliquons, avant tout, l'influence du passé sur Modeste.

Deux événements avaient à jamais formé l'âme comme ils avaient développé l'intelligence de cette jeune filie. Avertis par la catastrophe arrivée à Bettina, monsieur et madame Mignon résolurent , avant leur désastre, de marier Modeste. Ils avaient fait choix du fils d’un riche banquier, un Hamboargeois étasli au Havre depuis 1815, leur obligé d’ailleurs. Ce jeune homme, nominé Francisque Althor, le dandy du Havre, doué de la beauté vulgaire dont se paient les bourgeois, ce que les Anglais appellent un mastok (de bonnes grosses couleurs, de la chair, une membrure carrée), abandonna si bien sa fiancée au moment du désastre, qu’il n'avait plus revu ni Modeste, ni madame Mign i les Dumay.

@atournelle s'étant hasardé à questionner le papa Jacob Althor à ce sujet, l'Allemand avait haussé les épaules en répondant : — Je ne sais pas ce que vous voulez dire!

Cette réponse, rapportée à Modeste afin de lui donner de l’expérience , fut une lecon d'autant mieux comprise que Latournelle et Dumay firent des commentaires assez étendus sur cette ignoble trahison. Les deux filles de Charles Mignon, en enfants gâtés, montaient à cheval , avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d’une liberté fatale. En se voyant à la tête d’un amoureux officiel, Modeste avait laissé Francisque lui baiser les mains , la prendre par la taille pour jui aider à monter à cheval; elle accepta de lui des fleurs, de ces menus témoignages de tendresse qui encombrent toutes les cours faites à des prétendues ; elle lui avait brodé une bourse en croyant à ces espèces de liens, si forts pour les belles âmes, des fils d’araignée pour les Gobenheim, les Vilquin et les Althor. Au printemps qui suivit l'établissement de madame et de mademoiselle Migaon au Chalet, Francisque Althor vint dîner chez les Vilquin. En voyant Modeste par-dessus le mur du boulingrin, il détourna la tête. Six

semaines après, il éponsa mademoiselle Vilquin, l’aînée. Modeste,

belle, jeune, de haute naissance, apprit ainsi qu’elle n’avait été, pen-

dant trois mois, que mademoiselle Million.

La pauvreté connue de Modeste fut donc une sentinelle qui

MODESTE MIGNON. 145 défendit les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des Dumay, que la vigilance du ménage Latournelle. On ne parlait de mademoiselle Mignon que pour l’insulter par des : — Pauvre fille, que deviendra-t-elle ? elle coiffera sainte Catherine.

den no onda dpi avoir eu la chance d’épouser le fils Althor et se trouver sans personne qui

veuille d’elle. s — Avoir connu la vie la plus luxueuse, ma chère, et tomber

dans la misère!

Et qu'on ne croie pas que ces insultes fussent secrètes et seule-

ment devinées par Modeste; elle les écouta, plus d’une fois, dites par des jeunes gens, par des jeunes personnes du Havre, en promenade à Ingouville ; et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon logées au Chalet, parlaient d’elles en passant devant cette jolie habitation. Quelques amis des Vilquin s’étonnaient souvent que ces deux femmes eussent voulu vivre au milieu des créations de leur ancienne splendeur.

Modeste entendit souvent derrière ses persicnnes fermées, des insolences de ce genre.

f— Je ne sais pas comment elles peuvent demeurer là! se disail-on en tournant autour du boulingrin, et peut-être pour aider Rte à chasser leurs locataires

— De quoi vivent-elles? Que peuvent-elles faire là ?.. — La vieille est devenue aveugle !—

—Mademoiselle Mignon est-elle restée jolie ? Ah ! elle n’a plus de chevaux! Était-elle fringante ?..

En entendant ces farouches sottises de l’Envie, qui s’élance, baveuse et hargneuse, jusque sur le passé, bien des jeunes filles eussent senti leur sang les rougir jusqu'au front; d’autres eussent pleuré, quelques-unes auraient éprouvé des mouvements de rage ; mais Modesie souriait comme on sourit au théâtre en entendant des acteurs. Sa fierté ne descendait pas jusqu’à la hauteur où ces paroles, parties d’en bas, arrivaient.

L'autre événement fut plus grave encore que cette lâcheté mercantile. Bettina- Caroline était morte entre les bras de Modeste, qui garda sa sœur avec le dévouement de l’adolescence, avec la curiosité d’une imagination vierge. Les deux sœurs, par le silence des nuits, échangèrent bien des confidences. De quel intérêt dramatique Bettina n’était-elle pas revêtue aux yeux de son

ne

» m7 Ca pi 116 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

innocente sœur? Bettina connaissait la passion par le malheur seulement , elle mourait pour avoir âimé. Entre deux jeunes filles, tout homme, quelque scélérat qu'il Soit, reste un amant. La passion est ce qu’il ya de vraiment absolu dansles choses humaines, elle ne veut jamais avoir tort. Georges d'Estourny, joueur, débauché, coupable , se dessinait toujours dans le souvenir de ces deux filles comme le dandy parisien des fêtes du Havre, lorgné par toutes les femmes (Bettina crut l'enlever à la coquette madame Vilquin), enfin comme l’amant heureux de Lettina L’adoration une ; jeune fille #6

mour à sa SŒUr, deux filles ee

ae curiosité. Néanmoiné dents aiguës au cœur sœur, Au miliewde ge cher Modesfe, de lui/recommandér une obéissance absolue à la famille lofsupplif* A sœur, la veille de sa mort, de se souvenir de 4 Ce lit trempé de pleürs, et de ne pas imiter une conduite que tant de ?e souffrances expiaignt à peine. Beltina s’accusa d’avoir attiré la foudre sur la famillef elle mourut ah désespoir de n’avoir pas reçu le pardon de son p£re. Malgré les donsolations de la Religion attendrie par tant de repéntir, Bettina né s'endormit pas sans crier au moment suprêmo: père ! d’un ton de voix déchirant.

— Ne donhe pas ton cœur sans ta main ,\dit Caroline à Modeste une heure #vant sa mort, et fsurtout n’accueille aucun hommage sans l’avewde notre mère oufde papa...

es payoles, st touchantes dans leur vérité textuelle, dites au milieu de lAgonie, avaiont-6à d'autant plus de retentissement dans l’in telligenge de Modeste, que B£ttina lui dicta le plus solennel serment. Cette pauvre fille, clairvoyante comme un prophète, tira de dessous son chevet un anneau, sur léquel elle avait fait graver au Havre par sa fidèle servante, Françoise Cochet : Pense à Bettina! 1827, ta place de quelque devisé Quelques instants avant de rendre le

s am nE

MODESTE MIGNONX. 147

dernier soupir, elle mit au doigt de sa sœur cette bague en la priant de l'y garder jusqu'à son mariage. Ce fut donc, entre ces deux filles, un étrange assemblage de remords poignants et de peintures naïves de la rapide saison à laquelle avaient succédé si promptement les bises mortelles de l'abandon ; mais où les pleurs, les regrets, les souvenirs furent toujours dominés par la terreur du mal.

Et cependant, ce drame de la jeune fille séduite et revenant mourir d’une horrible maladie sous le toit d’une élégante misère, le désastre paternel, la lâcheté du gendre des Vilquin, la cécité produite par la douleur de sa mère, ne répondent encore qu'aux surfaces offertes par Modeste, et dont se contentent les Dumay, les Latournelle, car ancun dévouement ne peut remplacer {a mère ! fleurs cultivées par Dumay , ces habitudes à mouvements réguliers comme ceux d’une horloge ; cette sagesse provinciale, ces parties de cartes auprès desquelles on tricotait, ce silence interrompu seulement par les mvgissements de la mer aux équinoxes: cette tranquillité monastique cachait la vie la plus orageuse , la vie par les idées, la vie du Monde Spirituel. On s'étonne quelquefois des fautes connnises par des jeunes filles; mais il n'existe pas alors près d’elle une mère aveugle pour frapper de son bâton sur un cœur vierge, creusé par les souterrains de la Fantaisie. Les Dumay dormaient, quand Modeste ouvrait sa fenêtre, en imaginant qu’il pouvait passer un homme, l’homme de ses rêves, le cavalier attendu qui la prendrait

en croupe, en essuyant le feu de Dumay.

ose ape Tr mort den sentmMoeste s'était jetée en des lectures continuelles, à s’en rendre idiote. Elevie à parler deux langues, elle possédait aussi bien l’allemand que le français; puis, elle et sa sœur avaient appris l'anglais par madame Dumay. Modeste, peu surveillée en ceci par des gens sans instruction, donna pour pâture à son âme les chefs-d’œuvre modernes des trois littératures anglaise, allemande et française. Lord Byron, Gœthe, Schiller, Walter-Scott, Hugo, Lamartine, Crabbe, Moore, les grands ouvrages du dix-septième et du dix-huitième siècles, l'Histoire et le Théâtre, le Roman depuis Rabelais jusqu'à Manon Lescaut, depuis les Essais de Montaigne jusqu’à Diderot, depuis les Fabliaux jusqu’à la Nouvelle Héloïse, la pensée de trois pays meubla d'images confuses cette tête sublime de naïveté froide, de virginité contenue, d’où s'élança brillante, armée, sincère et forte, une admiration ab-

solue pour le génie. Pour Modeste, un livre nouveau fut un grand événement ; heureuse d’un chef-d'œuvre à effrayer madaine Latournelle, ainsi qu'on l’a vu; contrisiée quand l’ouvrage ne lui ravageait pas le cœur. Un lyrisme intime bouillonna dans cette âme pleine des belles illusions de la jeunesse. Mais, de cette vie flamboyante, aucune lueur n'’arrivait à la surface , elle échappait et au lieutenant Dumay et à sa femme, comme aux Latournelle; mais les oreilles de la mère aveugle en entendirent les pétillements. Le dédain profond que Modeste conçut alors de tous les hommes ordinaires imprima bientôt à sa figure je ne sais quoi de fier, de sauvage qui tempéra sa naïveté germanique, et qui s'accorde d’ailleurs avec un détail de sa physionomie. Les racines de ses cheveux p'antés en pointe au dessus du front semblent continuer le léger sillon déjà creusé par la pensée entre les sourcils, et rendent ainsi cette expression de sauvagerie peut-être un peu trop forte. La voix de cette charmante enfant, qu'avant son départ Charles appelait sa petite babouche de Salomon, à cause de son esprit, avait gagné la plus précieuse flexibilité à l’étude de trois langues. Cet avantage est encore rehaussé par un timbre à la fois suave et frais qui frappe autant le cœur que l'oreille. Si la mère ne pouvait voir l'espérance d’une haute destinée écrite sur le front, elle étudia les transitions de la puberté de l’à les açcents de cette voix amoureuse,

A la période affamée de ses lectures, succéda, chez Modeste, le jeu de cette étrange faculté donnée aux inaginations vives de se faire acteur dans une vie arrangée comme dans un rêve ; de se représenter: les choses désirées avec une impression si mordante qu’elle touche à la réalité, de jouir enfin par la pensée, de dévorer tout jusqu'aux années, de se marier, de se voir vieux, d’assister à son convoi comme Charles-Quint, de jouer enfin en soi-même la comédie de la vie, et, au besoin celle de la mort. Modeste jouait , elle, la comédie de l'amour. Elle se supposait adorée à ses siuhaits, en passant par toutes les:phases sociales. Devenue l'héroïie d’ua roman noir, elle aimait, soit le bourreau, soit quelque scélérat qui finissait sur l'échafaud, ou, comme sa sœur, un jeune élégant sans le sou qui n'avait de démêlés qu'avec la Sixième Chambre. Elle se supposait courtisane, et se muquait des hommes au milieu de fêtes continuelles, comme Ninon. Elle menait tour à tour la vie d’une aventurière, où celle d’une actrice applaudte, épuisant les hasards de Gil Blas et les triomphes des Pasta, des Malibran , des Florine.

Lassée d’horreurs, elle revenait à la vie réelle. Elle se mariait avec un notaire, elle mangeait le pain bis d’une vie honnête, elle se voyait en madame Latournelle, Elle acceptait une existence pénible, elle supportait les tracas d’une fortune à faire; puis, elle recommençait les romans : elle était aimée pour sa beauté: le fils de pair de France, jeune homme excentrique, artiste, devinait son cœur, el reconnaissait l'étoile que le génie des Staël avait mis à son front. Enfin, son père revenait riche à millions. Autorisée par son expérience, elle soumettait ses amants à des épreuves, ou elle gardait son indépendance, elle possédait un magnifique château, des gens, des voitures, tout ce que le luxe a de plus curieux, et elle mystifiait ses prétendus jusqu’à ce qu’elle eût quarante ans, âge auquel elle prenait un parti. Cette édition des Mille et une Nuits, tirée à un exemplaire, dura près d’une année, et fit connaître à Modeste la satiété par la pensée. Elle tint trop souvent la vie dans le creux de sa main, elle se dit philosophiquement et avec trop amertume, avec trop de sérieux et trop souvent: — Eh! bien, après ?.… pour ne pas se plonger jusqu’à la ceinture en ce profond dégoût dans lequel tombent les hommes de génie empressés de s’en retirer par les immenses travaux de l’œuvre à laquelle ils se vouent. N'était sa riche nature, sa jeunesse, Modeste serait allée dans un cloître. Cette satiété jeta cette fille, encore trempée de Grâce catholique dans l'amour du bien, dans l'infini du ciel. Elle conçut la Charité comme occupation de la vie ; mais elle rampa dans des tristesses mornes en ne se trouvant plus de pâture pour la Fantaisie tapie en son cœur, comme un insecte venimeux au fond d’un calice. Et elle cousait tranquillement des brassières pour les enfants des pauvres femmes! Et elle écoutait d'un air distrait les gronderies de monsieur Latournelle qui reprochait à monsieur Dumay de lui avoir coupé une treizième carte, ou de lui avoir tiré son dernier atout. +

La foi poussa Modeste dans une singulière voie. Elle imagina qu’en devenant irréprochable, catholiquement parlant, elle arriverait à un tel état de sainteté, que Dieu l’écouterait et accomplirait

ses désirs.

— La foi, selon Jésus-Christ, peut transporter des montagnes,

le Sauveur a traîné son apôtre sur le lac de Tibériade ; mais, moi, je ne demande à Dieu qu’un mari, se dit-elle, c’est bien plus facile que d’aller me promener sur la mer.

0 Elle jeûna tout un carême, et resta sans commettre le moindre péché ; puis, elle se dit, qu’en sortant de l'église, tel jour elle rencontrerait un beau jeune homine digne d'elle, que sa mère pourrait agréer, et qui la suivrait amoureux fou. Le jour où elle avait astigné Dieu, à cette fin d'avoir à lui envoyer un ange, elle fut suivie obstinément par un pauvre assez dégoûtant, il pleuvait à verse, et il ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors. Elle alla se promener sur le port, y voir débarquer des Anglais, mais ils ameuaient tous des Anglaises, presque aussi belles que Modeste qui n’aperçut pas le moindre Child-Harold égaré. Dans ce temps: BR, les pleurs la gagnaient quand elle s’asseyait en Marius sur les ruines de ses fantaisies. Un jour où elle avait cité Dieu pour la troisième fois, elle crut que l'élu de ses rêves était venu dans l'église, elle contraignit madame Latournelle à regarder à chaque pilier, imaginant qu'il se cachait par délicatesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance. Elle faisait souvent des conversations avec cet amant imaginaire, en inventant les demandes et les réponses, et elle lui donnait beaucoup d'esprit.

L’excessive ambition de son cœur, cachée dans ces romans, fut donc la cause de cette sagesse Lant admirée par les bonnes gens qui gardaient Modeste ; ils auraient pu lui amener beaucoup de Francisque Althor et de Vilquin fils, elle ne se serait pas baissée jusqu’à ces imanants. Elle voulait purement et simplement un homme de génie, le talent lui semblait peu de chose, de même qu'un avocat n’est rien pour la fille qui se rabat à un ambassadeur. Aussi ne désirait-elle la richesse que pour la jeter aux pieds de son idole. Le fonds d’or sur lequel se détachèrent les figures de ses rêves, était moins riche encore que son cœur plein des délicatesses de la femme, car sa pensée dominante fut de rendre heureux et riche, un Tasse, un Milton, un Jean-Jacques Rousseau, ua Murat, un Christophe Colomb. Les malheurs vulgaires émouvaient peu cette âme qui voulait éteindre les bâchers de ces martyrs souvent ignorés de leur vivant. Modeste avait soif des souffrances innommées, des grandes douleurs de la pensée. Tantôt, elle composait les baumes , elle inventait les recherches, les musiques, les mille moyens par lesquels elle aurait calmé la féroce misanthropie de Jean-Jacques. Tantôt, elle se supposait la femme de lord Byron, et devinait presque son dédain du réel en se faisant fantasque autant que la poésie de Manfred, et ses doutes en en faisant un catholique. Modeste re-

MODESTE MIGNON. 151 prochait la mélancolie de Molière à toutes les femmes du dix-

— Comment n’accourt-il pas, se demandait-elle, vers chaque homme de génie, une femme aimante, riche, belle qui se fasse son esclave comme dans Lara, le page mystérieux?

Elle avait, vous le voyez, bien compris {e pianto que le poète anglais a chanté par le personnage de Gulnare. Elle admirait beaucoup l’action de cette jeune Anglaise qui vint se proposer à Crébillon fils, et qu’il épousa. L'histoire de Sterne et d’Éliza Draper fit sa vie et son bonheur pendant quelques mois. Devenue en idée l'héroïne d’un roman pareil, plus d’une fois elle étudia le rôle sublime d’Éliza. L'admirable sensibilité, si gracieusement exprimée dans cette correspondance, mouilla ses yeux des larmes qui manquèrent, dit-on, dans les yeux du plus spirituel des auteurs anglais.

Modeste vécut donc encore quelque temps par la compréhension, non-seulement des œuvres, mais encore du caractère de ses auteurs favoris. Goldsmith, l’auteur d'Obermann, Charles Nodier, Maturin, les plus pauvres, les plus souffrants étaient ses dieux; elle devinait leurs douleurs, elle s’initiait à ces dénûments entremêlés de contemplations célestes, elle y versait les trésors de son cœur; elle se voyait l’auteur du bien-être matériel de ces artistes, martyrs de leurs facultés. Cette noble compatissance , cette intuition des difficultés du travail, ce culte du talent est une des plus rares fantaisies qui jamais aient voleté dans des âmes de femme. C’est d’abord comme un secret entre la femme et Dieu ; car là rien d’éclatant , rien de ce qui flatte la vanité, cet auxiliaire si puissant des actions en ; De cette troisième période d'idées, naquit chez Modeste un violent désir de pénétrer au cœur d’une de ces existences anormales, de connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intines du génie, et ce qu'il veut, et ce qu'il est. Ainsi, chez elle, les coups de tête de la Fantaisie, les vovages de son âme dans le vide, les pointes poussées dans les ténèbres de l'avenir, l’impatience d’un amour en bloc à porter sur un point, la noblesse de ses idées quant à la vie, le parti pris de souffrir dans une sphère élevée au lieu de barboter dans les marais d’une vie de province, comme avait fait sa mère, l’engagement qu’elle maintenait avec elle-même de ne pas faillir, de respecter le foyer paternel et de n’y apporter que de la joie, tout ce monde de sentiments se produisit enfin sous une forme. Modeste vou-

lut être la compagne d’un poète, d’un artiste, d’un homme enfin supérieur à la foule des homines ; mais elle voulut le choisir, ne lui donner son cœur, sa vie, son immense tendresse dégagée des ennuis de la passion, qu'après l'avoir soumis à une étude approfondie. profonde régna dans son âme. Sa physionomie se colora doucement. Elle devint la belle et sublime image de l'Allemagne que vous avez vue, la gloire du Chalet, l’orgueil de madame Latournelle et des Dumay. Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet, elle s’en servait comme d’un frein pour enserrer le poème de sa vie idéale, à l'instar des Chartreux qui régularisent la vie matérielle et s’occupeut pour laisser l'âme se développer dans la prière. Toutes les grandes intelligences s’astreignent à quelque travail mécanique afin de se rendre maîtres de la pensée. Spinosa dégrossissait des verres à lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait. Le corps ainsi doinpté, l’âme déploie ses ailes en toute sécurité. Madame Mignon, qui lisait dans l’âme de sa fille, avait donc raison. Modeste aimait, elle aimait de cet amour platonique si rare, si peu compris, la preinière illusion des jeunes filles, le plus délicat de tous les sentiments, la friandise du cœur. Elle buvait à longs traits à la coupe de l’Inconnu, de l’Iimpossible, du Rêve. Elle admirait l'oiseau bleu du paradis des jeunes filles, qui chante à distance, et sur lequel la main ne peut jamais se poser, qui se laisse entrevoir , et que le plomb d'aucun fusil n’atteint, dont les couleurs magiques, dont les pierreries scintillent, éblouissent les yeux, et qu'on ne revoit plus dès que la Réalité, cette hideuse Harpie accompagnée de témoins et de monsieur le Maire, apparaît. Avoir de l'amour toutes les poésies sans voir l’amant ! quelle suave débauche ! quelle Chimère à tous crins, à toutes ailes!

Voici le futile et niais hasard qui décida de la vie de cette jeune fille.

Modeste vit à l’étalage d’un libraire le portrait lithographié d’un de ses favoris, de Ganalis. Vous savez combien sont menteuses ces esquisses , le fruit de hideuses spéculations qui s’en prennent à la personne des gens célèbres, comme si leurs visages étaient des propriétés publiques. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez byronienne, offrait à l’admiratiou publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le

front de Victor Hugo fera raser autant de crânes, que la gloire de Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure, sublime par nécessité mercantile, frappa Modeste, et le jour où elle acheta ce portrait, l’un des plus beaux livres de d’Arthès venait de paraître: Dût Modeste y perdre, il faut avouer qu’elle hésita long-temps entre l’'illustre poète et l’illustre prosateur. Mais ces deux hommes

célèbres étaient-ils libres ?

æModeste commença par s'assurer la coopération de Françoise

Cochet, la fille emmenée du Havre et ramenée par la pauvre Bettina-Caroline, que madame Mignon et madame Dumay prenaient en journée préférablement à toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre cette créature assez disgraciée ; elle lui jura de ne jamais donner le moindre chagrin à ses parents, de ne jamais sortir des bornes imposées à une jeune fille; quant à Françoise, plus tard, au retour de son père, elle lui assurerait une existence tranquille , à la condition de garder un secret inviolable sur le service réclamé. Qu'était-ce ? peu de chose, une chose innocente. ‘lout ce que Modeste exigea de sa complice, consistait à mettre des lettres à la poste et à en retirer qui seraient adressées à

Françoise Cochet.

#Le pacte conclu , Modeste écrivit une petite lettre polie à Dau-

rat, l’éditeur des poésies de Cana'is, par laquelle elle lui demandait, dans l'intérêt du grand poète, si Canalis était marié ; puis elle le priait d'adresser la réponse à mademoiselle Françoise, poste

restante, au Havre.s Dauriat, oEapable de prendre cette épître au sérieux, répondit

par une:lettre faite entre cinq ou six journalistes dans son cabinet et où chacun d’eux mit son mo} ® D.

« Canalis (baron de), Constant Cyr Melchior, membre de l’Aca- » démie française, né en 1800, à Canalis (Corrèze), taille de cinq « pieds quatre pouces, en très-bon état, vacciné, de race pure, à » satisfait à la conscription, jouit d’une santé parfaite, possède une » petite terre patrimoniale dans la Corrèze et désire se marier, inais » très-richement.

» Il porte mi- parti de gueules à la dolouère d'or et n$- » popide sable à la coquille d’argent, sommé d'une cou-

« Mademoiselle ,

» ronne de baron, pour supports deux mélèzes de sinople. » La devise : OR ET FER, ne fut jamais aurifère.

» Le premier Canalis, qui partit pour la Terre-Sainte à la pre- » mière croisade, est cité dans les chroniques d'Auvergne pour » s'être armé seulement d'une hache, à cause de la complète indi- » gence où il se trouvait et qui pèse depuis ce teanps sur sa race. » De là l'écusson sans doute. La hache n’a donné qu’une coquille. » Ce haut baron cest d’ailleurs célèbre aujourd'hui pour avoir dé- » confit force infidèles, et mourut à Jérusalem, sans or ni fer, nu » comme un ver, sur la route d’Ascalon, les ambulances n’existant » pas encore.

» Le château de Canalis, qui rapporte quelques châtaignes, con- » siste en deux tours démantelées , réunies par un pan de muraille » remarquable par un lierre admirable, et paye vingt-deux francs » de contribution.

» L'éditeur soussigné fait observer qu’il achète dix mille francs » chaque volume de poésies à monsieur de Canalis, qui ne donne » pas ses coquilles.

» Le chantre de la Corrèze, demeure rue de Paradis-Poissonnière, » numéro 29, ce qui, pour un poète de l'Ecole Angélique, est un » quartier convenable. Les vers attirent les goujons. 4/franchir.

» Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain prennent, » dit-on, souvent le chemin du Paradis, et protègent le Dieu. » Le roi Charles X considère ce grand poète au point de le croire » capable de devenir administrateur; il l’a nommé récemment offi- » cier de la Légion-d’Honneur , et, ce qui vaut mieux, Maître des » Requêtes attaché au ministère des Affaires Étrangères. Ces fonc- » tions n’empêchent nullement le grand homme de toucher une » pension de trois mille francs sur les fonds destinés à l’encourage- » ment des Arts et des Lettres. Ce succès d'argent cause en Librai- » rie une huitième plaie à laquelle a échappé l'Égypte, Les vers !

» La dernière édition des œuvres de Canalis, publiée sur cavalier » vélin, avec des vignettes par Bixiou , Joseph Bridau, Schinner, » Sommervieux, etc., imprimée par Didot, est en cinq volames, » du prix de neuf francs par la poste. »

Cette lettre tomba comme un pavé sur une tulipe. Un poète, Maître des Requêtes, émargeant au Ministère, touchant une pension , poursuivant la rosette rouge, adulé par les femmes du faubourg Saint-Germain, ressenblait-il au poète crotté, flânant sur

les quais, triste, rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde, chargé de poésie?... Néanmoins, Modeste devina la raillcrie du libraire envieux qui disait : — J'ai fait Canalis! j'ai fait Nathan ! D'ailleurs, elle relut les poésies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins d’'hypocrisie, et qui veulent un mot d'analyse, ne fût-ce que pour iquer son engouement

Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l'École Angélique, par un patelinage de garde-malade, par une douceur traîtresse, par une correction délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle; Canalis, blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient ami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être qui les comprend, qui peut les expliquer à ellesmêmes. Les grandes marges laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient chargées d’aveux écrits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette âme rêveuse et tendre. Canalis ne possède pas le don de vie, il n’insuffle pas l'existence à ses créations ; mais il sait calmer les souffrances vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus saignantes, en apaisant les gémissements et jusqu'aux sanglots. Son talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades, à leur donner le remède des émotions fortes, il se contente de leur dire d’une voix harmonieuse, à laquelle on croit:

— Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien; venez à moi, pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les

saules?

Et l'on va! Et l’on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier en ceci, vous ensorcèle par une naïveté, naturelle chez le prosateur et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses fleurs effeuillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez bien le langage des premiers jours , pour vous ramener dans la prairie des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les qualités du diamant, une perfection incorruptible ; mais, avec Canalis, on se contente du petit sou de l’orphelin, on lui passe tout. Il semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poète angélique lui réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien l’ingénue, la surprise, la jeune, la victime,

l'ange blessé, 3 Modeste, en reprenant ses impressions , eut confiance en cette

x r 156 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

âme, en cette physionomie aussi ravissante que celle de Bernardin de Saint-Pierre. Elle n’écouta pas le libraire. Donc, au commen-

cement du mois d'août, elle écrivit la lettre suivante à ce nouvedt) Ô ë

qe! qui passe encore pour une des étoiles de la pléiade moderne.

Dour ;

A MONSIEUR DE CANALIS

« Déjà bien des fois, monsieur , j'ai voulu vous écrire, et pourquoi? vous le devinez : pour vous dire combien j'aime votre » talent. Oui, j'éprouve le besoin de vous exprimer l’admiration » d'une pauvre fille de province, seulette dans son coin, et dont » tout le bonheur est de lire vos poésies. De René, je suis venue à » vous. La mélancolie conduit à la rêverie. Combien d’autres femmes » ne vous ont-elles pas envoyé l’hommaze de leurs pensées secrè- » tes?.. Quelle est ma chance d'être distinguée dans cette foule ? » Qu'est-ce que ce papier, plein de mon âme, aura de plus que » toutes les lettres parfumées qui vous harcèlent ? Je me présente » avec plus d’ennuis que toute autre: je veux rester inconnue et de- » mande une confance entière, comme si vous me connaissiez de- » puis long-temps.

» Répondez-moi , soyez bon pour moi. Je ne prends pas l’enga- » gement de me faire connaître un jour, cependant je ne dis pas » absolument non. Que puis-je ajouter à cette lettre ?.. Voyez-y, » monsieur, un grand effort, et permettez-moi de vous tendre la » main, oh! une main bien amie, celle de

» Votre servante » O. D’ESTE-M.

» Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez, je vous

prie, votre lettre à mademoiselle F. Cochet, poste restante, au » Havre. »

Maintenant, toutes les jeunes filles, romanesques ou non, peuventimaginer dans quelle impatience vécut Modeste pendant queiques jours! L'air fat plein de langues de feu. Les arbres lui parurent un

MODÈSTE MIGNON. 197

plumage. Elle ne sentit pas son corps, elle plana dans la nature! La terre fléchissait sous ses pieds. Admirant l'institution de la Poste, elle suivit sa petite feuille de papier dans l’espace, elle se sentit heureuse, comme on est heureux à vingt ans du premier exercice de son vouloir. Elle était occupée, possédée comme au Moyen-âge. Elle se figura l’appartement, le cabinet du poète, elle le vit décachetant sa lettre, et elle faisait des suppositions par myriades. ==

Après avoir esquissé la poésie, il est nécessaire de donner ici le profil du poète.

Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun, doué d’une figure vituline, et d’une tête un peu menue, comme celle des hommes qui ont plus de vanité que d'orgueil. Il aime le luxe, l'éclat, la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que pour tout autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il a tué ses ancêtres par trop de prétentions dans le présent. Après tout, les Canalis ne sont niles Navarreins, ni les Cadignan, niles Grandlieu, ni les Nègrepelisse. Et, cependant, la nature à bien servi ses prétentions. Il a ces yeux d’un éclat oriental qu’on demande aux poètes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante; mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avantages. Il est comédien de bonne foi. S'il avance un pied très-élégant , il en a pris l'habitude. S'il a des formules déclamatoires, elles sont à lui. S'il se pose dramatiquement , il a fait de son maintien une seconde nature. Ces espèces de défauts concordent à une générosité constante, à ce qu’il faut nommer le paladinage, en contraste avec la cfcvalerie. Canalis n’a pas assez de foi pour être don Quichotte; mais il a trop d’élévation pour ne pas toujours se mettre dans le beau côté des questions. Cette poésie, qui fait ses éruptions miliaires à tout propos, nuit beaucoup à ce poète qui ne manque pas d’ailleurs d'esprit; mais que son talent empêche de déployer son esprit; il est dominé par sa réputation, il vise à paraître plus grand qu’elle. =

Ainsi, comme il arrive très-souvent , l’homme est en désaccord complet avec les produits de sa pensée, Ces morceaux câlins, naïfs, pleins de tendresse , ces vers calmes, purs comine la glace des lacs ; cette caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique, aristocrate à en puer, musqué, prétentieux , ayant soif d’une fortune afin de posséder la rente nécessaire à son ambi-

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tion , déjà gâté par le succès sous sa double forme : la couronne de laurier et la couronne de myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension , les deux mille francs de l’Académie, et les mille écus du revenu patrimonial, écornés par les nécessités agronomiques de la terre de Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille francs que rapportait la poésie, bon an, mal an; en tout vingt-cinq mille livres. Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors une fortune d’autant plus précaire, qu'il dépensait environ cinq ou six mille francs audelà de ses revenus ; mais la cassette du roi , les fonds secrets du ministère avaient jusqu'alors comblé ces déficits. Il avait trouvé pour le Sacre, un hymne qui lui valut un service d’argenterie. Il refusa toute espèce de somme en disant que les Canalis devaient leur hommage au Roi de France. Le Roi-Chevalier sourit, et commanda chez Odiot une coûteuse édition des vers de Zaire.

Ah! Versificateur, te serais-tu flatté D’effacer Charles dix en générosité ?

Dès cette époque, Canalis avait , selon la pittoresque expression des journalistes, vidé son er se sentait incapable d'inventer une nouvelle forme de poési a lyre ne possède pas sept cordes, elle n’en a qu’unc; et, à force d’en avoir joué, le public ne lui laissait plus que l’alternative de s’en servir à se pendre ou de se taire. De Marsay, qui n’aimait pas Canalis, sé permif une plaisanterie ù ointe envenimée — Canalis, dit-il une fois, mc fait l'effet de l’homme le plus courageux, signalé par le grand Frédéric après la bataille, ce trompette qui n'avait cessé de souffler le même air dans son

ip oreiles-de-qui-caite épigremme-arivafroulut de-

Canalis venir 1. Combien de fois un mot n’a-t-il pas décidé de la vie d’un Homme? L'ancien président de la république Cisalpine, le plus grañid avocat du Piémont, Colla s'entend dire, à quarante ans, par ami, qu'il ne connaît rien à la botanique; il se pique, devient in Jussieu, cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du

Piémont, en latin, l'ouvrage de dix ans. — Après tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes poli-

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tiques , se dit le poète éteint, et de Marsay trouvera son maître en 4 mo! ! Lie bear online abat A o

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Canalis a (chi bien voulu faire un grand ouvrage politique; mais il craignibile se compromettre avec la prose francaise, dont les exigences sé, cruelles à ceux qui contractent l'habitude de pren- Le Ca dre quatre alexañdgins pour exprimer une idée. De tous les poètes de

ce temps, troig (seulement : Hugo, Théophile Gautier, de Vign ont pu réunir la GGuble gloire de poète et de prosateur que réunirent aussi Racine/et Voltaire , Molière et Rabelais, une des plus rares distinctions "d@/la littérature française et qui doit signaler un poète entre tous. onç, le poète du faubourg Saint-Germain faisait ° sagement en essayamf de remiser son char sous le toit protecteur

LA

de l'Administration / n devenant maître de Requêtes Gama éprouva le besoin d’avoir / un secrétaire, un ami qui pût le remplacer en beaucoup d'occasions, faire sa cuisine en librairie , avoir soin de sa gloire dans les journaux, et, au besoin, l'aider en politique, être enfin son âme damnée. eaucoup d'hommes célébres dans les Sciences, dansles Arts, dans les Lettres, ont à Paris un ou deux caudataires, un capitaine des gardes ou un chambellan qui vivent aux rayons de leur soleil, espèces d’aides-de-camp chargés des missions délicates, se laissant compromettre au besoin, travaillaut au piédestal de l’idole, ni tout à fait ses serviteurs ni tout à fait ses égaux, hardis à la réclame, les premiers sur la brèche, couvrant les retraites, s’occupant des affaires, et dévoués tant que durent leurs illusions ou jusqu’au moment où leurs désirs sont comblés. Quelques-uns reconnaissent un peu d’ingratitude chez leur grand homme, d’autres se croient exploités, plusieurs se lassent de ce métier, peu se contentent de cette douce égalité de sentiment , le seul prix que l’on doive chercher dans l’intimité d’un homme supérieur et dont se contentait Ali, élevé par Mahomet jusqu’à lui. Beaucoup se tiennent pour aussi capables que leur grand homme, abusés par leur amour-propre. Le dévoûment est rare, surtout sans solde, sans espérance, comine le concevait Modeste. Néanmoins, il se trouve des Menneval, et plus à Paris que partout ailleurs, des hommes qui chérissent une vie à l'ombre, un travail tranquille, des Bénédictins égarés dans notre société sans monastère pour eux. Ces agneaux courageux portent dans leurs actions, dans leur vie intime, la poésie que les écrivains expriment. Ils sont poèles par le cœur, par leurs méditations à l’écart, par la tendresse, comme d’autres sont poètes sur le papier, dans les champs de l'intelligence et à tant le vers ! comme lord By-

ron, comme tous ceux qui vivent, hélas! de leur encre, d'Hippocrène d'aujourd'hui, par la faute du Ponvoir.

Attiré par la gloire de Canalis , par l’avenir promis à cette tendue intelligence politique et. conseillé par madame d’Espard Aun jeune] Référendaire à la Gour des Comptes se constilua le secrétaire bénévole du poète, et fut caressé par lui comme un spéculateur caresse son premier bâilleur de fonds. Les prémices de cette camaraderie eurent assez de ressemblance avec l'amitié. Ce jeune homme avait déjà fait un stage de ce genre auprès d’un des ministres tombés en 4827 ; mais le ministre avait eu soin de le placer à la Cour des Comptes. Ernest de La Brière , jeune homme alors âgé de vingt-sept ans, décoré de la Légion-d’Honneur , sans autre fortune que les émoluments de sa place, possédait la triture des affaires, et savait beaucoup après avoir habité pendant quatre ans le cabinet du principal ininistère. Doux, aimable , le cœur presque pudique et rempli de bons sentiments, il lui répugnait d’être sur le premier plan. Il aimait son pays, il voulait être utile, mais l'éclat l’éblouissait. A son choix, la place de secrétaire près d’un Napoléon lui eût mieux convenu que celle de premier ministre. >

Ernest, devenu l'ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui ; mais, en dix-huit mois, il reconnut la sécheresse de cette nature si poétique par l’expression littéraire seulement. La vérité de ce proverbe populaire : L’habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé d: l'homme. Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d’un mystère inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous genres, car dans les Arts la main de l’homme continue sa cervelle, sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance parfaite des sentiments, de ce qu’on nomme les vertus du citoyen, du père de famille, de l’homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien n’est absolu dans l’honime. Il est certain que le débauché dissipera son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que l’homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène : mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour, n’a jamais aimé de Didon, et que Rousseau le citoyen-mod:le avait de l'orgueil à défraver ioute une aristocratie, Néanmoins, Michel-Ange et Raphaël ont offert l’heureux accord du génie, de la forme et du caractère. Le

talent, chez les hommes est donc à peu près, quant au moral, ce qu’est la beauté chez les femmes, une promesse. Admirons deux fois l’homme chez qui le cœur et le caractère égalent en perfec-

tion le talent.

n trouvant sous le poète un égoïste ambitieux, la pire espèce de

tous les égoïstes, car il en est d’aimablés, Ernest éprouva je ne sais quelle pudeur à le quitter. Les âmes honnêtes ne brisent pas facilement leurs liens, surtout ceux qu'ils ont noués volontairement. Le secrétaire faisait donc bon ménage avec le poète quand la lettre de Modeste courait la pôste; mais, comme on fait bon ménage , en se sacrifant toujours. La Brière tenait compte à Canalis de la franchise avec laquelle il s'était ouvert à lui. D'ailleurs, chez cet homme, qui sera tenu grand pendant sa vie, qui sera fêté comme le fut Marmontel , les défauts sont l'envers de qualités briliantes. Ainsi, sans sa vanité, sans sa prétention, peut-être n’eût-il pas été doué de cette diction sonore, instrument nécessaire à la vie politique actuelle. Sa sécherésse aboutit à la rectitude, à la loyauté. Son ostentation est doublée de générosité. Les résultats profitent à la société, les motifs regardent Dieu. Mais, forsque la lettre de Modeste arriva, Ernest ne s’abusait plus sur Canalis. =

es deux amis venaient de déjeuner et causaïent dans le cabinet du poète, qui occupait alors, au fond d’une cour, un appartement donnant sur un jardin, au rez-de-chaussée.

— Oh! s’écria Camalis, je le disais bien l’autre jour à madame de Chaulicu, je dois lâcher quelque nouveau poème, laamiration baisse, car voilà quelque temps que je n’ai reçu de léttres dnonymes...

— Une inconnue ? dernanda La Brière.

— Une inconnue ! une d’Este, et au Havre ! C’est évidement un nom d'emprunt.

Et Canalis passa fa lettre à La Brière. Ce poème, cette exaltation cachée, enfin le cœur de Modeste fut insouciamment tendu par‘ün geste de fat à-ce-petit Référendaire-de-la Cour-des-Complef.

— C'est beau ! s’écria le Référendaire, d’attirer ainsi à soi les sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre femme à sortir des habitudes que l'éducation, la nature, le monde lui tracent, à briser les conventions. Quel privilége le génie acquiert? Une lettre comme celle que je tiens, écrite par une jeune fille, une vraie jeune fille, sans arrière-pensée, avec enthousiasme...

“ Fr 162 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE.

— Eh! bien?... dit Canalis.

— Eh! bien, on peut avoir souffert autant que le Tasse, on doit être récompensé, s’écria La Brière.

— On se dit cela, mon cher, à la première, à la seconde lettre, dit Canalis ; mais quand c’est la trentième !.. Mais lorsqu'on à trouvé que la jeune enthousiaste est assez rouée! Mais quand au bout du chemin brillant parcouru par l’exaltation du poète, on à vu quelque vieille Anglaise assise sur une borne et qui vous tend la main! Mais quand l'ange de la poste se change en une pauvre fille médiocrement jolie en quête d’un mari!... Oh! alors l’effervescence se calme.

— Je commence à croire, dit La Brière en souriant, que la

gloire a quelque chose de vénéneux, comme certaines fleurs éclatantes.

— Et puis, mon ami , reprit Canalis, toutes ces femmes, même quand elles sont sincères, elles ont un idéal, et vous y répondez rarement. Elles ne se disent pas que le poète est un homme assez vaniteux, comme je suis taxé de l’être ; elles n’imaginent jamais ce qu’est un homme mal mené par une espèce d’agitation fébrile qui le rénd désagréable, changeant ; elles le veulent toujours grand, toujours beau ; jamais elles ne pensent que le talent est une maladie ; que Nathan vit avec Florine, que d’Arthez est trop gras, que Béranger va très-bien à pied, que le Dieu peut avoir la pituite. Un Lucien de Rubempré, poète et joli garçon, est un phénix. Et pourquoi donc aller chercher de méchants compliments, et recevoir les douches froides que verse le regard hébété d’une femme désillusionnée ?.…

— Le vrai poète, dit La Brière, doit alors rester caché comme Dieu dans le centre de ses mondes, n’être visible que par ses créations. .…

— La gloire coûterait alors trop cher, répondit Canalis. La vie vi

a du bon. Tiens! dit-il en prenant une tasse de thé, quand une noble et belle femme aime un poète, elle ne se cache ni dans les cintres ni dans les baignoires du théâtre, comme une duchesse éprise d’un acteur; elle se sent assez forte, assez gardée par sa beauté, par sa fortune, par son nom pour dire comme dans tous les poèmes épiques : Je suis la nymphe Calypso, amante de Télémaque. La mystification est la ressource des petits esprits. Depuis quelque temps, je ne réponds plus aux masques.

— Oh! combien j'aimerais une femme venue à moi! s'écria La Brière en retenant une larme. On peut te répondre, mon cher Canalis, que ce n’est jamais une pauvre fille qui monte jusqu’à l’homme célèbre ; elle a trop de défiance, trop de vanité, trop de craintes ! c’est toujours une étoile, une.

— Une princesse, s’écria Canalis en partant d’un éclat de rire, n'est-ce pas, qui descend jusqu’à lui... Mon cher, cela se voit une fois en cent ans. Un tel amour est comme cette fleur qui fleurit tous les siècles. Les princesses, jeunes, riches et belles, sont trop occupées, elles sont entourées, comme toutes les plantes rares, d’une haie de sots, de gentilshommes bien élevés, vides comme des sureaux ! Mon rêve, hélas, le cristal de mon rêve, brodé de la Corrèze ici de guirlandes de fleurs, dans quelle ferveur !... (n’en parlons plus), il est en éclats, à mes pieds, depuis long-temps.… Non, non, toute lettre anonyme est une mendiante! Et quelles exigences! Ecris à cette petite personne, en supposant qu’elle soit jeune et jolie, et tu verras! Tu n'auras pas autre chose à faire. On ne peut raisonnablement pas aimer toutes les femmes. Apollon, celui du Belvedère du moins, est un élégant poitrinaire qui doit se ménager.

— Mais quand une créature arrive ainsi, s5n excuse doit être dans une certitude d’éclipser en tendresse, en beauté, la maîtresse la plus adorée, dit Ernest, et alors un peu de curiosité...

— Ah! répondit Canalis, tu me permettras, trop jeune Ernest, de m'en tenir à la belle duchesse qui fait mon bonheur.

— Tu as raison, trop raison, répondit Ernest.

Néanmoins, le jeune secrétaire lut la lettre de Modeste, et la relut en essayant d’en deviner l'esprit caché.

— ]1 n’y a pourtant pas là la moindre emphase, on ne te donne pas du génie, on s’adresse à ton cœur, dit-il à Canalis. Ce parfum de modestie et ce contrat proposé me tenteraient...

— Signe-le, réponds, va toi-même jusqu’au bout de l'aventure je te donne là de tristes appointements, s’écria Canalis en souriant. Va, tu m'en diras des nouvelles dans trois mois, si cela dure trois mois...

Quatre jours après, Modeste tenait la lettre suivante, écrite sur du beau papier, protégée par une double enveloppe, et sous un cachet aux armes de Canalis.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE—-M

« Mademoiselie ,

» L’admiration pour les belles œuvres, à, supposer que les miennes soicnt telles, comporte je ne sais quoi de. saint et de candide

qui défend contre toute raillerie et justifie à tout tribunal la dé-

marche que vous avez faite en m'’écrivant. Avantitout, je dois vous remercier du plaisir que causent toujours, de semblables témoignages, même quand on ne les mérite pas; car le faiseur de vers.et le poète s’en croient intimement dignes, tant l’amour-

propre est une substance peu réfractaire. à l'éloge. La. meilleure

preuve d'amitié que je.puisse donner à une inconnue, en échange de ce dictame qui guérirait les morsures de la critique, n’est-ce pas de partager avec elle la moisson de mon expérience, au risque de faire envoler vos vivantes illusions.

» Mademoiselle, la plus belle palme d’une jeune fille est la fleur d’une vie sainte, pure, irréprochable. Êtes-vous:seule au monde ? Tout est dit. Mais si vous avez une famille, un père au une mère, songez à tous les chagrins qui peuvent suivre une lettre comme la vôtre, adressée à un poète que vous ne connaissez pas personnellcment. Tous les écrivainsine sont pas des anges, ils ont des défauts. Il en est de légers, d’étourdis, de fats, d’ambitieux, de débauchés ; et, quelque imposante que soit l'innocence, quelque chevaleresque que soit le poète français; à Paris, vous pourriez rencon : trer plus d’un ménestrel dégénéré, prêt à. cultiver votre affection pour la tromper. Votre lettre serait.alors interprétée. autrement que je ne l'ai fait. On y verrait une pensée que vous n’v avez pas mise, et que, dans votre innocence, vous ne soupçonnez point. Autant d’auteurs, autant de, caractères. Je suis excessivement flatté que vous m'ayez jugé digne de vous comprendre ; mais, si vous étiez tombée sur un talent hypocrite , sur un railleur dont les livres sont mélancoliques et dont la vie est un carnaval continuel, vous auriez pu trouver au dénouement de votre sublime imprudence un méchant homme, quelque habitué des

MODESTE MIGNON. 165 coulisses, ou un héros d’estaminet ! Vous ne sentez'pas, sous les berceanx de clématite où vous méditez sur les poésies, l'odeur du cigare qui dépoétise les manuscrits; de même qu’en allant au bal, parée des œuvres resplendissantes dé joaillier, vous ne pensez pas aux bras nerveux, aux ouvriers en veste, aux ignobles atelier: d’où s’élancent, radieuses, ces fleurs du travail.

# Allons plus loin? En quoi la vie rêveuse et solitaire que vous menez, sans doute au bord del a mer, peut-elle intéresser un poète dont la mission est de tout deviner, puisqu'il doit tout peindre ? Nos jeunes filles à nous sont tellément accomplies , que nalle des filles d'Éve ne peut lutter avec elles! Quelle ROUE valut jamais

ee Maintenant, que gagnerez-vous, vous, jeune fille élevée à de-

venir une sage mère de famille, en vous initiant aux agitations terribles de la vie: des poètes dans cette affreuse capitale, qui ne peut se définir qûe par ces mots : Un enfer qu’on aimé! Si c'est le désir d'animer votre monotone: existence de jeuné fille curieuse qui vous a mis la plume à la main, ceci n’a-t il pas Pappa-

rence d'une déprataonts Quel sens prêterai-je à votre lettre ? Êtes-vous d’une caste ré--

prouvée, et cherchez-vous un ami loin de vous ? Êtes-vous afiligée de laideur et vous sentez-vous une belle âme sans confident? Hélas! triste conclusion: : vous avez fait trop ou pas assez. Ou restons-en là ; ou, si vous continuez, dites-m’en plus que dans

la lettre que vous m'avez écrite.

Mais, mademoiselle, si vous êtes jeune, si vous êtes b:lle, si

vous avez une famille, si vous vous sentez au cœur un nard céleste à répandre, comme fit Madeleine aux pieds de Jésus; laissez-vous apprécier par un homme digne de vous, et devenez ce que doit être toute bonne jeune fille : une excellente femme, une vertuense mère de famille. Un poète est la plus triste conquête que puisse faire une jeune personne , il a trop de vanités, trop d’angles blessants'qui doïvent se heurter aux légitimes vanités d’une femme, et meurtfir une tendresse sans expérience de la viei: La femme du poète doit Paimer-pendañt un long-temps avant de l’épouser, elle doit se résoudte à la charité des anges, à leur indulgence, aux:vertus'de la maternité. Ces qualités , mademoiselle, ne sont qu'en germe chez tes jeunes filles.

» Écoutez la vérité'tout entière, ne-vous la doïs-je pas en retoïr

» de votre enivrante flatterie? S'il est glorieux d’épouser une », grande renommée, on s'aperçoit bientôt qu’un homme supé- » rieur est, en tant qu'homme, semblable aux autres. Il réalise » alors d'autant moins les espérances, qu’on attend de lui des » prodiges. Il en est alors d’un poète célèbre comme d’une femme » dont la beauté trop vantée fait dire : — Je la croyais mieux, à » qui l’aperçoit; elle ne répond plus aux exigences du portrait » tracé par la fée à laquelle je dois votre billet, l’Imagination! En- » fin, les qualités de l'esprit ne se développent et ne fleurissent » que dans une sphère invisible, la femme du poète n’en sent » plus que les inconvénients, elle voit fabriquer les bijoux au lien

» de s’en parer. Si l’éclat d’une position exceptionnelle vous a fas- » cinée, apprenez que les plaisirs en sont bientôt dévorés. On s’ir-

» rite de trouver tant d’aspérités dans une situation qui, à distance,

» paraissait unie, tant de froid sur un sommet brillant ! Puis, comme » les femmes ne mettent jamais les pieds dans le monde des diffi-

» cultés, elles n’apprécient bientôt plus ce qu’elles admiraient,

» quand elles croient en avoir, à première vue, deviné le maniement. .

Je termine par une dernière considération dans laquelle vous

» auriez tort de voir une prière déguisée, elle est le conseil d’un

» ami. L’échange des âmes ne peut s'établir qu'entre gens disposés

» à ne se rien cacher. Vous montrerez-vous telle que vous êtes à

» un inconnu ? Je n'arrête aux conséquences de cette idée.

» Trouvez ici, mademoiselle , les hommages que nous devons à

» toutes les femmes, inême à celles qui sont inconnues et mas- » quées. »

Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous son busc brûlant, pendant toute une journée! en avoir réservé la lecture pour l'heure où tout dort, minuit, après avoir attendu ce silence solennel dans les anxiétés d’une imagination de feu!... avoir béni le poète, avoir lu par avance mille lettres, avoir supposé tout, excepté celte goutte d’eau froide tombant sur les plus vaporeuses formes de la fantaisie et les dissolvant comme l’acide prussique dissout la vie! il y avait de quoi se cacher, quoique seule, ainsi que le fit Modeste la figure dans ses draps, éteindre la bougie et pleurer.

Ceci se passait dans les premiers jours t, Modeste se leva, marcha par sa chambre, et vint ouvrir la croisée. Elle voulait de

l'air. Le parfum des fleurs monta vers elle, avec cette fraîcheur particulière aux odeurs pendant la nuit. La mer, illuminée par la lune, scintillait comme un miroir. Un rossignol chanta dans un arbre du parc Vilquin.

& Ab! voilà le poète, se dit Modeste dont la colère tomba.

Les plus amères réflexions se succédèrent dans son esprit. Elle se sentit piquée au vif, elle voulut relire la lettre, elle ralluma la bougie, elle étudia cette prose étudiée, et finit par entendre la voix

poussive du Monde réel.,

— Il a raison et j'ai tort, se dit-elle. Mais comment croire qu’on trouvera sous la robe étoilée-des poètes un vieillard de Molière ?.n

Quand une femme ou une jeune fille est prise en flagrant délit, elle conçoit une haine profonde contre le témoin, l’auteur ou l’objet de sa faute. Aussi la vraie, la naturelle , la sauvage Modeste éprouva-t-elle en son cœur un effroyable désir de l’emporter sur cet esprit de rectitude et de le précipiter dans quelque contradiction, de lui rendre ce coup de massue. Cette enfant si pure , dont la tête seule avait été corrompue et par ses lectures, et par la longue agonie de sa sœur et par les dangereuses méditations de la solitude, fut surprise par un rayon de soleil sur son visage. Elle avait passé trois beures à courir des bordées sur les mers immenses du Doute, De pareilles nuits ne s’oublient jamais. Œlke alla droit à sa petite table de la Chine, présent de son père, et écrivit une lettre dictée par l’infernal esprit de vengeance qui frétille au fond du cœur des jeunes personnes.

A MONSIEUR DE CANALIS

« Monsieur,

» Vous êtes certainement un grand poète, mais vous êtes quel- » que chose de plus, vous êtes un honnête homme. Après avoir eu » tant de loyale franchise avec une jeune fille qui côtoyait un abîme, » en aurez-vous assez pour répondre sans la moindre hypocrisie, » sans détour, à la question que voici.

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» Auriez-vous écrit la lettre que je tiens en réponse à la mienne; » vos idées, votre langage auraient-ils été les mêmes si quelqu'un vous eût dit à l'oreille ce qui peut se trouver vrai : Mademoiselle » O. d'Este-M. a six millions et ne veut pas d’un sot pour maître ? » Admettez pour certaine et pendant un moment cette suppositiou, Soyez avec moi comme avec vous-même, ne craignez rien, je suis plus granae que mes vingt ans, rien de ce qui sera franc ne pourra vous nuire dans mon esprit. Quand j'aurai lu cette » confidence , si toutefois vous daignez me la faire, vous recevrez alors une réponse à votre première lettre.

» Après avoir adiniré votre talent , si souvent sublime, permet- » tez-moi de rendre hommage à votre délicatesse et à votre probité, qui me forcent à me dire loujours

» Votre humble servante ,

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