O. D'ESTE-M
Quand Ernest de la Brière eut cette lettre entre les mains, il alla se promener sur les boulevards , agité daus son âme comme une frêle embarcation par une tempête où le vent parcourt tous les aires du compas, de moment en moment.,
Pour un jeune homme comme on en rencontre tant, pour un vrai parisien, tout eût été dit avec cette phrase : C’est une petite rouée !.….. Mäis pour un garçon dont l’âme est noble et belle, cette espèce de serment déféré, cet appel à la Vérité eut la vertu d'’éveiller les trois juges tapis au fond de toutes les consciences. Et l'Honneur, le Vrai, le Juste, se ssant en pied, criaient énergiquement : à — Ah! cher Ernest, disait le Vrai, tu n'aurais certes pas donné de leçon à une riche héritière !.. Ah ! mon garçon, tu serais parti, et raide, pour le Havre, afin de savoir si la jeune fille était belle, et tu te serais senti très-malheureux de la préférence accordée au génie. Et si tu avais pu donner un croc-en-jambe à ton ami, te faire
agréer à sa place, mademoiselle d’Este eût été sublime!
= Toiment, dE le THer-VONS Tous plaignez, vous autres gens d'esprit ou de capacité, sans monnaie, de voir les filles riches mariées à des êtres dont vous ne feriez pas vos portiers, vous dé-
blatérez contre le positif du siècle qui s’empresse d’unir l'argent à l'argent, et jamais quelque beau jeune homme plein de talent,
sans fortune, à quelque belle jeune fille noble et riche: en voilà une qui se révolte contre l'esprit du siècle? et le poète lui ré-
pond par un coup de bâton sur ur.
— Aüche ou pauvre, jeune ou vieille, belle ou laide, cette fille
a raison , elle a de l'esprit, elle roule le poète dans le bourbier de l'intérêt personnel, s’écriait l’Honneur, elle mérite une réponse, sincère, noble et franche, et avant tout l'expression de ta pensée ! Examnine-toi? Sonde ton cœur, et purge-le de ses lâchetés ? Que
dirait l’Alceste de Molière ?
TT La Brière, parti du boulevard Poissonnière, allait si lentement,
perdu dans ses réflexions, qu’une heure après il atteignait à peine au boulevard des Capucines. Il prit les quais pour se rendre à la Cour des Comptes alors située auprès de la Sainte-Chapelle. Au lieu de vérifier des comptes, il resta sous le coup de ses perplexité eee : QTE , - — Elle n’a pas six millions, c'est évident, se disait-l; mais la
question n’est pas là.
“Six jours après, Modeste reçut la lettre suivante.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE—M
« Mademoiselle,
» Vous n'êtes pas une d’Este. Ce nom est un nom emprunté pour » cacher le vôtre. Doit-on les révélations que vous sollicitez à qui
» ment sur soi-même ?
Ecoutez ? je réponds à votre demande par une autre : Êtes-vous
» d’une famille illustre ? d’une famille noble? d’une famille bour- » geoise ?
Certainement la morale ne change pas, elle‘est une; mais ses » obligations varient selon les sphères. De mêine que le soleil éclaire » diversement les sites, y produit les différences que nous admirons, » elle conforme le devoir social au rang, aux positions. La pecca- » dille du soldat est un crime chez le général, et réciproquement. » Les observances ne sont pas les mêmes pour une paysanne qui » moissonne, pour une. ouvrière à quinze sous par jour, pour la » fille d’un petit détaillant, pour la jeune bourgeoise, pour l'enfant
» d'une riche maison de commerce, pour la jeune héritière d’une » noble famille, pour une fille de la maison d’Este. Un roi ne doit » pas se baisser pour ramasser une pièce d’or, et le laboureur doit » retourner sur ses pas pour retrouver dix sous perdus, quoique » l’un et l’autre doivent obéir aux lois de l'Économie.
S"Une d'Este riche de six millions peut mettre un chapeau à » grands bords et à plumes, brandir sa cravache , presser les flancs » d’un barbe et venir, amazone brodée d’or, suivie de laquais, à » un poète en disant : «J'aime la poésie, et je veux expier les torts » de Léonore envers le Tasse! » tandis que la fille d’un négociant » se couvrirait de ridicule en limitant.,
A quelle classe sociale appartenez-vous? Répondez sincèrement, et je vous répondrai de même à la question que vous m'avez posée. » N'ayant pas l’heur de vous connaître, et déjà lié par une sorte » de communion poétique, je ne voudrais pas vous offrir des hom- » mages vulgaires. C’est déjà peut-être une malice victorieuse que
» d’embarrasser un homme qui publie des livres. »
Le Référendaire ne manquait pas de cette adresse que peut se permettre un homme d'honneur. Courrier par courrier, il reçut la réponse,
A MONSIEUR DE CANALIS
« Vous êtes de plus en plus raisonnable, mon cher poète. Mon » père est comte. Notre principale illustration est un cardinal » du temps où les cardinaux marchaient presque les égaux des » rois. Aujourd’hui notre maison quasi-tombée, finit en moi; » mais j’ai les quartiers voulus pour entrer dans toutes les cours et » dans tous les chapitres. Nous valons enfin les Canalis. Trouvez » bon que je ne vous envoie pas nos armes. Tâchez de répondre » aussi sincèrement que je le fais. J'attends votre réponse pour » savoir si je pourrai me dire encore comme maintenant.
» Votre servante, » O. D'ESTE—M. »
— Comme elle abuse de ses avantages, la petite personne! s’écria de La Brière. Mais est-elle franche ?
On n’a pas été pendant quatre ans le secrétaire particulier d’un ministre, on n’habite pas Paris, on n’en observe pas les intrigues impunément ; aussi l’âme la plus pure est-elle toujours plus ou moins grisée par la capiteuse atmosphère de cette impériale Cité. Heureux de ne pas être Canalis, le jeune Référendaire retint une place dans la malle-poste du Havre, après avoir écrit une lettre où il annonçait une réponse pour un jour déterminé, se rejetant sur l'importance de la confession demandée, et sur les occupations de son ministre. Il eut le soin de sc faire donner, par le Directeur-général des Postes, un mot qui recommandait silence et obligeance au directeur du Havre. Ernest put ainsi voir venir au Bureau Françoise Cochet, et la suivit sans affectation. Remorqué par elle, il arriva Sur les hauteurs d’Ingouville, ct aperçut, à la fenêtre du
fhalet, Modeste Mignon, — Eh! bien, Françoise? demanda la jeune fille.
A quoi l’ouvrière répondit : — Oui, mademoiselle, j’en ai une, pas, et demanda le nom du propriétaire de ce magnifique séjour à un PRssants
— Ca; répondit le passant en montrant la propriété,
— Oui, mon ami.
— Oh! c’est à monsieur Vilquin, le plus riche armateur du Havre, FRPOO ECO eNONnA Opens
— Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l’histoire, se disait le Référendaire en descendant vers le Havre pour retourner à Paris.
nt il questionna le directeur de la poste sur la famille Vilquin, il apprit que la famille Vilquin possédait une immense fortune. Monsieur Vilquin avait un fils et deux filles, dont
une mariée à monsieur Althor fils. La prudence empêcha La Brière de paraître en vouloir aux Vilquin, le directeur le regardait déjà
d’un air narquoj — N'y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la famille?
demanda-t-il encore.
on famille d'Hérouville y est. On parle du mariage du jeune duc avec mademoiselle Vilquin, cadette. —ÎT y a eu le fameux cardinal d'Hérouville, sous les Valois, se
172 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, dit La Brière, et sous Henri IV, le terrible maréchal qu’on a fait
duc.
Éérret repartit, ayant assez vu de Modeste pour en rêver , pour penser que, riche ou pauvre, si elle avait une belle âme, il ferait d’elle assez volontiers madame de La Brière, et il résolut de continuer la correspondance.
Essayez donc de-rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer. le moindre petit roman au milieu d’une civilisation qui note sur les places publiques l'heure du départ et de l'arrivée des fiacres, qui compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent , qui numérote les maisons, qui configure sur le: rôle-matrice des Contributions les étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses plus menus linéaments, suriles:vastes feuilles du Cadastre, œuvre de géant ordonnée par un géant ! Essayez donc de vous soustraire , filles imprudentes, non pas à l'œil de la police; mais à ce bavardage incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d’entendre l’or au moment où la main de l'Économie l’ajoute au trésor, et qui, tous les soirs, au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du canton, de la ville, du département! Modeste avait échappé, par un quiproquo vulgaire, au plus innocent des espionnages qu'Ernest se reprochait déjà. Mais quel Parisien voudrait être la dupe d’une petite provinciale? N’être la dupe de rien, cette affreuse maxime est le dissolvant de tous les nobles sentiments de l’homme.
On devinera facilement à quelle lutte de sentiments cet honnête jeune homme fut en proie par la lettre qu’il écrivit, et où chaque coup de fléau reçu dans la conscience a laissé sa trace.
À quelques jours de là, voici donc ce que lut Modeste à sa fené-
ee ù RS e tre, par une.belle journée dermais-d'aoÿt, % S sé
«© À MADEMOISELLE O.>D'ESTE-— M
» Mademoiselle,
» Sans aucune. hypocrisie, oui, si j'avais été certain que vous » -eussiez une immense fortune, j'aurais agi tout autrement. Pour- » quoi? J'en ai cherché la raison ,: la: voici. “est en nous un sentiment inné , développé d’ailleurs outre » mesure par la Société, qui nous lance à la recherche ; à la: pos- » session du bonheur. La plupart des hommes confondent le bon- » heur avec ses moyens, et la fortune est, à leurs yeux, le plus » grand élément du bonheur. J'aurais donc tâché de vous plaire » entraîné par le sentiment-social qui, dans tous les temps ; a fait » de la richesse une religion. Du moins, je le crois. On ne-doit » pas attendre, chez un homme, jeune encore, cette :sagesse: qui » substitue le bon sens à la sensation ; ‘et, devant:une proie, l’in- » stinct bestial caché dans:le cœur de l’homme, le‘pousse én:avant. » Au lieu d’une leçon, vous eussiez donc reçu'de moi des compli- » ments, des flatteries. Aurais-je en ma propre estime ? j'en doute. » Mademoiselle, dans ce cas, le succès offre mne absolution : mais » le-bonheur ?.. c’est autre chose. Me serais-je défié de ma femme, » si je l’eusse obtenue ainsi?... Bien certainement. Votre démarche » eût repris tôt ou tard son caractère. Votre mari, quelque grand » que vous le fassiez, finirait par vous reprocher de l'avoir avili; » vous-même, tôt ou tard, peut-être arriveriez-vous à le mépriser. » L'homme: ordinaire tranche ke nœud gordien que constitue un » mariage d’argent avec l'épée de la tyrannie. L'homme fort par-
» donne. Le poète se lamente.
in ‘réponse. de ma probité.
» Ecoutez-moi bien maintenant. Vous:avez eu le triomphe de » me faire profondément réfléchir, et sur vous que je ne connais » pas assez, et sur moi que je connaissais peu. Vous avez eu le ta- » lent de remuer bien “es pensées mauvaises qui croupissent au » fond de tous les cœurs; mais il en est sorti chez moi quelque » chose de généreux, et je vous salue de mes plus gracieuses béné-
» dictions, comme on salue en mer un phare qui nous a montré les
/ P we » écueils où neuf pouvifns périr.
TE Ra va ifeson Nes qe voudrais perdre ni votre es-
» time ni la mienne, au prix de tous les trésors de la terre.
» J'ai voulu savoir qui vous étiez. Je reviens du Havre j'ai vu » Françoise Cochet, je l’ai suivie à Ingouville, et vous ai vue au mi- » lieu de votre magnifique villa. Vous êtes aussi belle que la femme » des rêves d’un poète; mais je ne sais pas si vous êtes mademoiselle Vilquin cachée dans mademoiselle d’Hérouville, ou mademoiselle d'Hérouville cachée dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne guerre cet espionnage m’a fait rougir, et je me suis arrêté dans mes recherches. Vous aviez éveillé ma curiosité, ne m'en voulez pas d’avoir été quelque peu femme, n'est-ce pas le
droit du poête ?
Maintenant, je vous ai ouvert mon cœur, je vous y ai laissé lire,
vous pouvez croire à la sincérité de ce que je vais ajouter. Quelque rapide qu’ait été le coup d’œil que j'ai jeté sur vous, il a suffi pour modifier mon jugement. Vous êtes à la fois un poète et une poésie, avant d’être une femme. Oui, vous avez en vous quelque chose de plus précieux que la beauté, vous êtes le beau idéal de l'Art, la Fantaisie... La démarche, blâmable chez les jeunes filles vouées à une destinée ordinaire, change pour B caractère que je vous prête. Dans le grand nombre d'êtres, jetés par le hasard de la vie sociale sur la terre pour y composer une génération, il est des exceptions. Si votre lettre est la terminaison de longues rêveries poétiques sur le sort que la loi réserve aux femmes; si vous avez voulu, entraînée par la vocation d'un esprit supérieur et instruit, apprendre la vie intime d’un homme à qui vous accordez le hasard du génie, afin de vous créer une amitié soustraite au commun des rclations, avec une âme pareille à la vôtre , en échappant : à toutes les conditions de votre sexe; certes, vous êtes une exception ! La loi qui sert à mesurer les actions de la foule est alors très-étroite pour déterminer votre résolution. Mais, le mot » de ma première lettre revient alors dans toute sa force : vous avez
» fait trop ou pas assez.
“Recevez encore des remerciements pour le service que vous
» avez rendu, en m'obligeant à me souder le cœur; car vous » avez recüfié chez moi cette erreur assez commune en France que » IC mariage est un moyen de fortune, Au milieu des troubles de ma
» Conscience, une voix sainte m'a parlé. Je me suis juré, solennel- » lement à moi-même, de faire ma fortune à moi seul, afin de n'être » pas déterminé dans le choix d’une compagne par des motifs cu- » pides. Enfin j’ai blâmé, j'ai réprimé la curiosité malséante que » vous aviez excitée en moi. Vous n’avez pas six millions. Il n’y a » pas d’incognito possible, au Havre, pour une jeune personne qui » posséderait une pareille fortune, et vous seriez trahie par cette » meute des familles de la Pairie que je vois à la chasse des héri- » tières à Paris et qui jette le Grand-Écuyer chez vos Vilquin. Ainsi » les sentiments que je vous exprime ont été conçus, abstraction » faite de tout roman ou de la vérité, comme une règle absolue. #
rouvez-moi maintenant que vous avez une de ces âmes aux- » quelles on passe la désobéissance à la loi commune, vous donnerez » alors raison dans votreesprit à cette seconde comme à ma première » lettre. Destinée à la vie bourgeoise, obéissez à la loi de fer qui main-
» tient la société. Femme supérieure, je vous admire ; maisÿe vous dite dE ts Le He \ » plainsé si vous voulez obéir à l'instinct us devez ré T
» Ainsi le veut l'État social. L’admirable morale de l'épopée domes- » tique , intitulée C{arisse Hartowe, est que l'amour légitime et » honnête de la victime la mène à sa perte, parce qu’il se conçoit, » se développe et se poursuit, malgré la famille. La Famillefa rai- » son contre Lovelace. La Famille, c’est la Société. > royez-moi, pour une fille, comme pour une femme, la gloire ‘» sera toujours d’enfermer dans la sphère des convenances les plus » serrées, ses ardents caprices. Si j'avais une fille qui dût être ma- » dame de Staël, je lui souhaiterais la mort à quinze ans. Supposez- » vous votre fille exposée sur les tréteaux de la Gloire, et paradant » pour obtenir les hommages de la foule , sans éprouver mille cui- » sants regrets ? À quelque hauteur qu’une femme se soit élevée » par la poésie secrète de ses rêves, elle doit sacrifier ses supério- » rités sur l’autel de la famille. Ses élans, son génie, ses aspirations » vers le bien, vers le sublime, tout le poème de la jeune fille > appartient à l’homme qu'elle accepte, aux enfants qu’elle aura. » J’entrevois chez vous un désir secret d'agrandir le cercle étroit de la vie à laquelle toute femme est condamnée, et de mettre la passion, l’amour dans le mariage. Ah! c’est un beau rêve, il » n'est pas impossible , il est difficile; mais il fut réalisé pour le » désespoir des âmes, passez-moi ce mot devenu ridicule, dépa- » reillées !
» Si vous cherchez une espèce d'amitié platonique, elle ferait le » désespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un jeu, ne le conti- » nuez pas. Ainsi ce petit roman est fini, n'est-ce pas? Il n'aura pas » été sans porter quelques fruits : ma probité s'est armée, et vous » aurez, vous, acquis une certitude sur la vie sociale. Jetez vos » regards vers la vie réelle , et jetez, dans les vertus de votre sexe, » l'enthousiasme passager que la littérature y fit naître. Adieu, madémoiselle. Faites-moi l'honneur de m'accorder votre » estime. ‘Après vous àvoir vue, ou celle que je crois être vous, j'ai » trouvé votre lettre bien ‘naturelle : une si belle fleur devait se » tourner vers le soleil de la poésie. Aimez{la poésie ainsi que vous » devez aimer les fleurs, la musique, les somptuosités de la mer, les » beautés de la nature, comme une parure de l'âme ; mais songez » à tout ce que j'ai eu l’honreur de vous dire sur les poètes. Gar- » dez-vous d’épouser ün sot, cherchez avec soin le compagnon que » Dieu vous a fait. ‘Il existe, croyéz-moi, beaucoup de gens d’es- » prit, capables de vous apprécier, de vous rendre heureuse.s Si j'étais riche, et si vous étiéz pauvre, je mettrais un jour ma » fortune et mon cœur à vos pieds, car je vous crois l’âme pleine de » richesses, de loyauté; je vous confierais enfin ma vie et mon hôn- » neur 4vec tune pleiné sécurité. Encore une fois, adicu, blonde » fille d'Ével la blonde.
La lecture de cette lettre, dévorée comme une gorgée d’eau dans le désert, ôta la montagne qui pesait sur le cœur de Modeste J Êlle aperçut les fautes qu’elle avait commises dans la conception de son plan, et les répara sur-le-champ en faisant à Françoise des enveloppes de lettres sur lesquelles elle écrivit elle-même :son adresse à Ingouville, en luirecommandant deneplus venir au Chalet. Désormais Françoise, rentrée chez elle, mettrait chaque lettre arrivée de Paris sous unc de ces enveloppes et la jetterait secrètement à la poste du Havre. Modeste se promit de recevoir à l’avenir le facteur elle-même, en se trouvant sur le seuil du Chalet à l’heure où il y passait. Quant aux sentiments que cette réponse, où le cœur du noble et pauvre La Brière battait sous le brillant fantôme de Canalis, excita chez Modeste, ils furent aussi multipliés que les vagues qui vinrent mourir une à une sur le rivage, pendant que les yeux attachés sur
l'Océan, elle se livrait au bonheur d’avoir harponné, pour ainsi dire, une âme angélique dans la mer parisienne, d’avoir deviné que chez les hommes d'élite le cœur pouvait parfois être en harmonie avec le talent, et d’avoir été bien servie par la voix mazique du pressentiment. Un intérêt puissant allait animer sa vie. L’enceinte de cette jolie habitation, le treillis de sa cage était brisé! Sa pensée volait à pleines ailes.
— O mon père, se dit-elle en regardant à l'horizon , fais-nous bien riches!
La réponse que lut cinq jours après, Ernest de La Brière, en dira plus d’ailleurs que toute espèce de glose.
A MONSIEUR DE CANALIS
«“ Mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, vous m’avez ravie, et je ne vous voudrais pas autrement que vous êtes dans cette lettre, la première, oh! qu’elle ne soit pas la dernière? Quel autre qu'un poète aurait pu jamais excuser si gracieusement une jeune fille et la deviner.
» Je veux vous parler avec la sincérité qui, chez vous, a dicté les premières lignes de votre lettre. Et d'abord, fort heureusement, vous ne me connaissez point. Je puis vous le dire avec bonheur, je ne suis ni cette affreuse mademoiselle Vilquin, ni la très-noble et très-sèche mademoiselle d’Hérourville qui flotte entre trente et cinquante ans, sans se décider à un chiffre tolérable. Le cardinal d'Hérouville a fleuri dans l’histoire de l'Eglise, avant le cardinal de qui nous vient notre seule grande illustration, car je ne prends pas des lieutenants-généraux, des abbés à petits volumes et à trop grands vers pour des célébrités. Puis je n’habite pas la splendide villa des Vilquin, il n’y a pas, Dieu merci, dans mes veines la dix-millionnième partie d’une goutte de ce sang froidi dans les comptoirs. Je tiens à la fois et de l’Allemaghe et du midi de la France, j'ai dans la pensée la rêverie tudesque, et dans le sang la vivacité provençale. Je suis noble, et par mon
» père et par ma mère. Par ma mère, je tiens à toutes les pages de » l’almanach de Gotha. Enfin, mes précautions sont bien prises, » il n’est au pouvoir d'aucun homme ni même au pouvoir de l’autorité, de démasquer mon incognito. Je resterai voilée, inconnue. Quant à ma personne, et quant à mes propres, comme disent les Normands, rassurez - vous, je suis au moins aussi belle que la petite personne ( heureuse sans le savoir ) sur qui vos regards se sont arrêtés, et je ne crois pas être une pauvresse, encore que dix fils de pairs de France ne m’accompagnent pas dans mes » promenades ! J'ai vu jouer déjà pour moi le vaudeville ignoble de l’héritière, adurée pour ses millions. Enfin, n’essayez d'aucune manière, même par pari, d'arriver à moi. Hélas ! quoique libre, je suis gardée, et par moi-même d’abord, et par des gens de courage qui n’hésiteraient point à vous planter un couteau dans le cœur, si vous vouliez pénétrer dans ma retraite. Je ne dis point ceci pour exciter votre courage ou votre curiosité, je crois n’avoir besoin d’aucun de ces sentiments pour vous intéresser, pour vous attacher.
» Je réponds maintenant à la seconde édition considérablement augmentée de votre premier sermon.
» Voulez-vous un aveu? Je me suis dit en vous voyant si défiant, et me prenant pour une Corinne, dont les improvisations m'ont tant ennuyée, que, déjà, beaucoup de dixièmes Muses vous avaient emmené, vous tenant par la curiosité, dans leurs doubles vallons, et vous avaient proposé de goûter aux fruits de leurs parnasses de pensionnaire... Oh! soyez en pleine sécutité, mon ami; si j'aime la poésie, je n’ai point de petits vers en portefeuille, et mes bas sont et resteront d’une entière blancheur. Vous ne serez point ennuyé par des fégèretés en un ou deux volumes. Enfin si je vous dis jamais : Accourez ! vous ne trouverez point, vous le ) SaVeZ DA une vieille fille, pauvre et laid Oh! mon ami, si vous saviez combien je regrette que vous soyez venu au Hâvre! Vous avez ainsi modifié ce que vous appelez mon roman. Non, Dieu seul peut peser dans ses mains puissantes le trésor que je réservais à un homme assez grand, assez confiant, assez perspicace pour partir de chez lui, sur la foi de mes lettres, après avoir pénétré pas à pas dans l’étendue de mon cœur et arriver à notre premier rendez-vous avec la simplicité d'un enfant! Je rêvais cette isnocence à un homme de génie.
de
Le trésor, vous l’avez écorné. Je vous pardonne, vous vivez à Paris; et, comme vous le dites, il y a un homme dans un poète. Me prendrez-vous, à cause de ceci, pour une petite fille qui cultive le parterre enchanté des illusions? Ne vous amusez pas à jeter des pierres dans les vitraux cassés d’un château ruiné depuis long-temps. Vous , homme d'esprit, comment n’avez-Vous pas deviné que la leçon de votre pédante première lettre, mademoiselle d’Este se l'était dite à elle-même! Non, cher poète, ma première lettre ne fut pas le caillou de l'enfant qui va gabant le long des chemins, qui se plaît à effrayer un propriétaire lisant la cote de ses contributions à l'abri de ses espaliers ; mais bien la ligne appliquée avec prudence par un pêcheur du haut d’une roche au bord de la mer, espérant une pêche miraculeuse.
» Tout ce que vous dites de beau sur la Famille à mon approbation. L'homme qui me plaira, de qui je me croirai digne, aura mon cœur et ma vie, de l’aveu de mes parents, je he veux ni les affliger, ni les surprendre; j’ai la certitude de régner sur eux, ils sont d’ailleurs sans préjugés. Enfin, je me sens forte contre lesillusions de ma fantaisie. J'ai bâti de mes mains une forteresse, et je l'ai laissé fortifier par le dévouement sans bornes de ceux qui veillent sur moi comme sur un trésor, non que je ne sois de force à me défendre en plaine; car, sachez-le, le hasard m'a revêtu d’une armure bien trempée, et sur laquelle est gravé le mot MÉPRIS. J'ai l'horreur la plus profonde de tout ce qui sent le calcul, de ce qui n’est pas entièrement noble, pur, désintéressé. J'ai le culte du beau, de l'idéal, sans être romanesque, mais après l'avoir été, pour moi seule, dans mes rêves. Aussi ai-je reconnu la vérité des choses, justes jusqu’à la vulgarité, que vous m'avez écrites sur la vie sociale.
» Pour le moment, nous ne sommes et ne pouvons être que deux amis. Pourquoi chercher un ami dans un inconnu? direzvous. Votre personne m'est inconnue, mais votre esprit, votre cœur me sont connus , ils me plaisent, et je me sens des sentiments infinis dans l’âme qui veulent un homme de génie pour unique confident. Je ne veux pas que le poème de mon cœur soit inutile, il brillera pour vous comme il eût brillé pour Dieu seul. Quelle chose précieuse qu’un bon camarade à qui l’on peut tout dire! Refuserez-vous les fleurs inédites de la jeune fille vraie
» qui volcront vers vous comme les jolis moucherons vers les rayons » du soleil? Je suis sûre que vous n’avez jamais rencontré cette » bonne fortune de l'esprit : les confidences d’une jeune fille ! » Écoutez son babil, acceptez les musiques qu’elle n’a encore chan- » tées que pour elle? Pius tard , si nos âmes sont bien sœurs, si » nos caractères se conviennent à l'essai, quelque jour un vicux » domestique à cheveux blancs placé sur le bord d’une route, vous » attendra pour vous conduire dans un chalet, dans une villa, » dans un castel, dans un palais, je ne sais encore de quel genre » sera le pavillon jaune et brun de l’hyménée (les couleurs de » l'Autriche si puissante par le mariage) ni si le dénoûment est » possible ; mais avouez que c’est poétique et que mademoiselle » d’Este est de bonne composition ? Ne vous laisse-t-elle pas votre » liberté? vicnt-elle d’un pied jaloux jeter un coup d'œil dans les » salons de Paris? vous impose-t-elle les devoirs d’une emprinse , » les chaînes que les paladins se mettaient jadis au bras volon- » tairement ? Elle vous demande une alliance purement morale et » mystérieuse? Ailons ! venez dans mon cœur quand vous serez » malheureux, blessé , fatigué. Dites-moi bien tout alors, ne me » cachez rien, j'aurai des élixirs pour toutes vos douleurs. J'ai » vingt ans, MON ami, Mais Ma raison en à cinquante, et j'ai » malheureusement ressenti dans un autre moi-même les horreurs » et les délices de la passion. Je sais tout ce que le cœur humain » peut contenir de lâchetés, d’infamies, et je suis néanmoins la » plus honnête de toutes les jeunes filles. Non, je n'ai plus d'illusions; » mais j'ai mieux : j'ai des croyances et une religion. Tenez, je » commence le jeu de nos confidences.
» Quel que soit le mari que j'aurai, si je l’ai choisi, cet homme » pourra dormir tranquille, il pourra s’en aller aux Grandes Indes, » il me retrouvera finissant la tapisserie commencée à son départ, » Sans qu'aucun regard ait plongé dans mes yeux, sans qu’une » voix d'homme ait flétri l'air dans mon oreille ; et dans chaque » point il reconnaîtra comme un vers du poème dont il aura été le » héros. Quand même je me serais trompée à quelque belle et men- » teuse apparence, cet homme aura toutes les fleurs de mes pensées, » toutes les coquetteries de ma tendresse, les muets sacrifices d’une » résignation fière et non mendiante. Oui, je me suis promis de ne » jamais suivre mon mari au dehors quand il ne le voudra pas : je » serai la divinité de son foyer. Voilà ma religion humaine. Mais
» pourquoi ne pas éprouver et choisir l’homme à qui je serai comme » la vie est au corps? L'homme est-il jamais gêné de la vie? Qu'’est- » ce qu’une femme contrariant celui qu’elle aime? c’est la maladie » au lieu de la vie. Par la vie, j'entends cette heureuse santé qui » fait de toute heure un plaisir.
» Revenons à votre lettre, qui me sera toujours précieuse. Oui, » plaisanterie à part,elle contient ce que je souhaitais, une expres- » sion de sentiments prosaïques aussi nécessaires à la famille que » l'air au poumon, et sans lesquels il n’est pas de bonheur possi- » ble. Agir en honnête homme, penser en poète, aimer comme » aiment les femmes, voilà ce que je souhaitais à mon ami, et ce » qui maintenant n’est, sans doute, plus une chiünère.
» Adieu, mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C’est » une des raisons qui me font chérir mon masque, mon incognito, » mon imprenable forteresse. J’ai lu vos derniers vers dans la Re- » vue, et avec quelles délices! après m'être initiée aux austères » et secrètes grandeurs de votre âme.
» Serez-vous bien malheureux de savoir qu’une jeune fille prie » Dieu fervemment pour vous, qu’elle fait de vous son unique » pensée, et que vous n’avez pas d’autres rivaux qu’un père et » une mère? Ÿ a-1-il des raisons de repousser des pages pleines de » vous, écrites pour vous, qui ne seront lues que par vous? Ren- . » dez-moi la pareille. Je suis si peu femme encore que vos confi- » dences, pourvu qu'elles soient entières et vraies, suffiront au
» bonheur de » Votre O. D'ESTE-M. »
— Mon Dieu! suis-je donc amoureux déjà? s’écria le jeune Référendaire quis’aperçut d’être resté cette lettre à la main pendant une heure après l'avoir lue. Quel parti prendre ? elle croit écrire à notre grand Poète! dois-je continuer cette tromperie ? est-ce une femme de quarante ans ou une jeune fille de vingt ans?
Ernest demeura fasciné par le gouffre de l'inconnu. L'inconnu , c’est l'infini obscur, et rien n’est plus attachant. Il s'élève de cette sombre étendue des feux qui la sillonnent par moments et qui colorent des fantaisies à la Martynn. Dans une vie occupée comme celle de Canalis, une aventure de ce genre est emportée comme un
bleuet dans les roches d’un torrent ; mais dans celle d’un Référendaire attendant le retour aux affaires du système dont le représentant est son protecteur, et qui, par distraction, élevait Canalis au biberon pour la Tribune, cette jeune fille, en qui son imagination persistait à lui faire voir la jolie blonde, devait se loger dans le cœur et y causer les mille dégâts des romans qui entrent chez une existence bourgeoise, comme un loup dans une basse-cour. Ernest se préoccupa donc beaucoup de l’inconnue du Hâvre et il répondit la lettre que voici, lettre étudiée , lettre prétentieuse , mais où la passion commençait à se révéler par le dépit.
A. MADEMOISELLE ©. D'ESTE-M
« Mademoiselle, est-il bien loyal à vous de venir s'asseoir dans le » cœur d’un pauvre poète avec l’arrière-pensée de le laisser là, s’il » n’est pas selon vos désirs, en lui léguant d’éternels regrets, en lui » montrant pour quelques instants une image de la perfection , ne » fût-elle que jouée, ou tout au moins un commencement de bon- » heur ? Je fus bien imprévoyant en sollicitant cette lettre où vous » cominencez à dérouler ( rubannerie de vos idées. Un homme peut » très-bien se passionner pour une inconnue qui sait allier tant de » hardiesse à tant d'originalité, tant de fantaisie à tant de sentiment. » Qui ne souhaiterait de vous connaître , après avoir lu cette pre- » mière confidence ? Il me faut des efforts vraiment grands pour » conserver la raison en pensant à Vous, Car vous avez réuni tout » ce qui peut troubler un cœur et une tête d'homme, Aussi profité-
» je du reste de sang-froid que je garde en ce moment pour vous » faire d’humbles représentations.
sTroyez-vous donc, mademoiselle, que des lettres, plus ou moins » vraies par rapport à la vie telle qu’elle est, plus ou moins hypo- » Crites, car les lettres que nous nous écririons seraient l'expression » du moment où elles nous échapperaient, et non pas le sens général » de nos caractères; croyez-vous, dis-je, que, tant belles soient- » elles, elles remplaceront jamais l'expérience que nous ferions de
» nous-mêmes par le témoignage de la vie vulgaire ? L'homme cst » double. Il y a la vie invisible, celle du cœur à laquelle des lettres » peuvent suflire, et la vie mécanique à laquelle on attache, hélas! » plus d'importance qu’on ne le croit à votre âge. Ces deux existences » doivent concorder à l'idéal que vous caressez; ce qui, soit dit en » passant, est très-rare. L’hommage pur , spontané , désintéressé, » d’une âme solitaire, à la fois instruite et chaste, est une de ces » fleurs célestes dont les couleurs et le parfum consolent de tous » les chagrins , de toutes les blessures , de toutes les trahisons que » comporte à Paris la vie littéraire, et je vous remercie par un élan » semblable au vôtre ; mais, après ce poétique échange de mes dou- » leurs contre les perles de votre aumône, que pouvez-vous atten- » dre? Je n’ai ni le génie, ni la magnifique position de lord Byron; » je n’ai pas surtout l’auréole de sa damnation postiche et de son » faux malheur social; mais qu’eussiez-vous espéré de lui dans une » circonstance pareille ? son amitié, n'est-ce pas? Eh! bien, lui qui » devait n'avoir que de l’orgueil était dévoré de vanités blessantes » et maladives qui décourageaient l'amitié. Moi, mille fois plas pe- » tit que lui, ne puis-je avoir des dissonances de caractère qui ren- » dent la vie déplaisante, et qui font de l'amitié le fardeau le plus » difficile ?.. En échange de vos rêveries, que recevriez-vous ? les » ennuis d’une vie qui ne serait pas entièrement la vôtre. Ce con- » trat est insensé. Voici pourquoi.
S Tenez, votre poème projeté n’est qu’un plagiat. Une jeune fille » de l'Allemagne, qui n’était pas, comme vous, une demi-Allemande, » mais une Allemande tout entière, a, dans l'ivresse de ses vingt » ans, adoré Gæthe ; elle en a fait son ami , sa religion , son dieu ! » tout en le sachant marié. Madame Gœæthe, en bonne allemande, en » femme de poète , s’est prêtée à ce culte par une complaisance très- » narquoise, et qui n’a pas guéri Bettina! Mais qu’est-il arrivé ? cette » extatique à fini par épouser à Allemand. Entre nous, avouons » qu’une jeune fille qui se serait faite la servante du génie , qui se » serait égalée à lui par la compréhension, qui l’eût pieusement adoré » jusqu’à sa mort, comme fait une de ces divines figures tracées » par les peintres dans les volets de leurs chapelles mystiques, et » qui, lorsquel’Allemagne perdra Gæthe, se serait retirée en quelque » solitude pour ne plus voir personne, comme fit l’amie de lord Bo- » lingbroke, avouons que cette jeune fille se serait incrustée dans » la gloire du poète comme Marie Magdeleine l’est à jamais dans le
» sanglant triomphe de notre Sauveur. Si ceci est le sublime, que » dites-vous de l’envers ?«,
#SN'étant ni lord Byron, ni Gœthe, deux colosses de poésie et » d’égoïsme; mais tout simplement l'auteur de quelques poésies » estimées, je ne saurais réclamer les honneurs d’un culte. Je suis » très-peu martyr. J'ai tout à la fois du cœur et de l'ambition, car » j'ai ma fortune à faire el suis encore jeune. Voyez-moi, comme » je suis. La bonté du roi, les protections de ses ministres me » donnent une existence convenable. J'ai toutes les allures d’un » homme fort ordinaire. Je vais aux soirées de Paris, absolument » comme le premier sot venu; mais dans une voiture dont les roues. » ne portent pas sur un terrain solidifié, comme le veut le temps » présent, par des inscriptions de rente sur le Grand-Livre. Si je » ne suis pas riche, je n'ai donc pas non plus le relief que donnent » la mansarde, le travail incompris, la gloire dans la misèré, à cer- » tains hommes qui valent mieux que moi, comine d’Arthez, par » exemple. Quel dénouement prosaïque allez-vous chercher aux » fantaisies enchanteresses de votre jeune enthousiasme? Restons- »en là. Si j'ai eu le bonheur de vous sembler une rareté terres- »tre, vous aurez été, pour moi, quelque chose de lumineux et » d’élevé, comme ces étoiles qui s’enflamment et disparaissent. Que » rien ne ternisse cet épisode de notre vie. En continuant ainsi, je » pourrais Vous aimer, concevoir une de ces passions folles qui » font briser les obstacles, qui vous allument dans le cœur des feux » dont la violence est inquiétante relativement à leur durée; et, » supposez que je réussisse auprès de vous, nous finissons de la façon » la plus vulgaire: un mariage, un ménage, des enfants... Oh! » Bélise et Henriette Chrysale ensemble, est-ce possible?... Adieu, » donc !
A MONSIEUR DE CANALIS
«Mon ami, votre lettre m’a fait autant de chagrin que de plaisir.
» Peut-être aurons-nous bientôt tout plaisir en nous lisant. Compre- » nez-moi bien. On parle à Dieu, nous lui demandons une foule de
MODESTE MIGNON. 18 » choses, il reste muet. Moi je veux trouver en vous les réponses que » Dieu ne nous fait pas. L'amitié de mademoiselle de Gournay et de » Montaigne ne peut-elle se recommencer? Ne connaissez - vous » pas le ménage de Sismonde de Sismondi à Genève, le plus tou- » chant intérieur qu’on connaisse et dont on m'a parlé, quelque » chose comme le marquis et la marquise de Pescaire heureux » jusque dans leur vieillesse? Mon Dieu! serait-il impossible qu'il » existât, comme dans une symphonie, deux harpes qui, à dis- » tance, se répondent, vibrent, et produisent une délicieuse mé- » lodie? L'homme, seul dans la création, est à la fois la harpe, le » musicien et l’écouteur. Me voyez-vous inquiète à la manière des » femmes ordinaires? Ne sais-je pas que vous allez dans le monde, » que vous y voyez les plus belles et les plus spirituelles femmes. » de Paris? Ne puis-je présumer qu’une de ces sirènes daigne » vous enlacer de ses froides écailles, et qu’elle à fait la réponse » dont les prosaïques considérations m’attristent ? Il est, mon ami, » quelque chose de plus beau que ces fleurs de la coquetterie » parisienne, il existe une fleur qui croît en haut de ces pics alpes- »tres, nommés homuwes de génie , l’orgueil de l'humanité qu'ils fé- » condent en y versant les nuages puisés avec leurs têtes dans les » cieux ; cette fleur, je la veux cultiver et faire épanouir, car ses sau- » vages et doux parfums ne nous manqueront jamais, ils sont » éternels.
aites-moi l'honneur de ne croire à rien de vulgaire en moi. Si. » j'eusse été Betlina, car je sais à -qui vous avez fait allusion, je n’au- » rais jamais été madame d’Arnim ; et si j'avais été l’une des fem- » mes de lord Byron, je serais à cette heure dans un couvent. Vous » m'avez atteinte à l'endroit sensible. Vous ne me connaissez pas, vous » me convaîtrez. Je sens en moi quelque chose de sublime dont on » peut parler sans vanité. Dieu a mis dans mon âme la racine de cette » plante hybride née au sommet de ces Alpes dont je viens de par- » ler, et que je ne veux pas mettre dans un pot de fleurs, sur ma » croisée, pour l’y voir mourir. Non, ce magnifique calice, unique, » aux odeurs enivrantes, ne sera pas traîné dans les vulgarités de la » vie; il est à vous, à vous sans qu'aucun regard le flétrisse, à vous » à jamais! Oui, cher, à vous toutes mes pensées, même les plus » secrètes, les plus folles; à vous un cœur de jeune fille sans ré- » serve, à vous une affection infinie. Si votre personne ne me Con- » vient pas, je ne me marierai point. Je puis vivre de la vie du
» cœur, de votre esprit, de vos sentiments ; ils me plaisent, et je » serai toujours ce que je suis, votre amie. Il y a chez vous du » beau dans le moral, et cela me suffit. Là, sera ma vie.
Re fiites pas ff d'une jeune et jolie servante qui ne recule pas » d'horreur à l’idée d’être un jour la vieille gouvernante du poète, » un peu sa mère, un peu sa ménagère, un peu sa raison, un peu Sa » richesse. Gette fille dévouée, si précieuse à vos existences, est » l'Amitié pure et désintéressée, à qui l’on. dit tout, qui écoute » quelquefois en hochant la tête, et qui veille en filant à la lueur » de la lampe , afin d’être là quand le poète revient ou trempé de » pluie ou maugréant. Voilà ma destinée si je n’ai pas celle de l’é- » pouse heureuse et attachée à jamais : je souris à l’une comme à
» l'autre.
ea que la France sera bien lésée parce que made- » moiselle d’Este ne lui donnera pas deux ou trois enfants, parce » qu’elle ne sera pas une madame Vilquin quelconque? Quant à » moi, jamais je ne serai vieille fille. Je me ferai mère par la bien- » faisance et par ma secrète coopération à l'existence d’un homme » grand à qui je rapporterai mes pensées et mes efforts ici bas. » J'ai la plus profonde horreur de la vulgarité. Si je suis libre , si » je suis riche , je me sais jeune et belle, je ne serai jamais ni à » quelque niais sous prétexte qu'il est le fils d’un pair de France, » ni à quelque négociant qui peut se ruiner en un jour, ni à quel- » que bel homme qui sera la femme dans le ménage, ni à aucun » homme qui me ferait rougir vingt fois par jour d’être à lui. Soyez. » bien tranquille à ce sujet. Mon père a trop d’adoration pour mes » volontés, il ne les contrariera jamais. Si je plais à mon poète, s’il » me plaît, le brillant édifice de notre amour sera bâti si haut, qu'il » sera parfaitement inaccessible au malheur : je suis une aiglonne, » et vous le verrez à mes yeux. Je ne vous répéterai pas ce que je » Vous ai dit déjà ; mais je le mets en moins de mots en vous avouant » que je serai la femme la plus heureuse d’être emprisonnée par l’a- » mour , comme je le suis en ce moment par la volonté paternelle. » Eh ! mon ami, réduisons à la vérité du roman ce qui nous ar- » rive par ma volonté.
» Une jeune fille, à l'imagination vive, enfermée dans une tou- » relle, se meurt d'envie de courir dans le parc où ses yeux seule- » ment pénètrent; elle invente un moyen de désceller sa grille, elle » saute par la croisée, escalade le mur du parc, et va folâtrer chez
» le voisin. C’est un vaudeville éternel! Eh! bien, cette jeune » fille est mon âme, le parc du voisin est votre génie. N'est-ce pas » bien naturel? A-t-on jamais vu de voisin qui se soit plaint de son » treillage cassé par de jolis pieds? Voilà pour le poète. Mais le su- » blime raisonneur de la comédie de Molière veut-il des raisons !
» En voici.
Peche Géronte, ordinairement les mariages se font au re- » bours du sens commun. Une famille prend des renseignements » sur un jeune homme. Si le Léandre fourni par la voisine ou pêché » dans un bal, n’a pas volé, s’il n’a pas de tare visible, s’il a » la fortune qu’on lui désire, s’il sort d’un collége ou d’une Ecole de » Droit, ayant satisfait aux idées vulgaires sur l'éducation , et s’il » porte bien ses vêtements , on lui permet de venir voir une jeune » personne, lacée dès le matin, à qui sa mère ordonne de bien » veiller sur sa langue, et recommande de ne rien laisser passer de »-son âme, de son cœur sur sa physionomie, en y gravant un sou- » rire de danseuse achevant sa pirouette, armée des instructions » les plus positives sur le danger de montrer son vrai caractère, » et à qui l’on recommande de ne pas paraître d’une instruction » inquiétante. Les parents, quand les affaires d'intérêt sont bien » convenues entre eux, ont la bonhomie d’engager les prétendus » à se connaître l’un l’autre, pendant des moments assez fugitifs » où ils sont seuls, où ils causent, où ils se promènent, sans » aucune espèce de liberté, car ils se savent déjà liés. Un homme » se costume alors aussi Lien l’âme que le corps, et la jeune fille » en fait autant de son côté. Cette pitoyable comédie, entremêlée » de bouquets, de parures, de parties de spectacle, s'appelle faire » La cour à sa prétendue. Voilà ce qui m'a révoltée, et je veux » faire succéder le mariage légitime à quelque long mariage des » âmes. Une jeune fille n’a, dans toute sa vie, que ce moment où » la réflexion , la seconde vue, l'expérience lui soient nécessaires. » Elle joue sa liberté, son bonheur, et vous ne lui laissez nile cornet, » ni les dés; elle parie, elle fait galerie. J’ai le droit, la volonté, le » pouvoir, la permission de faire mon malheur moi-même, et j'en » use, comme fit ma mère qui, conseillée par l'instinct, épousa le » plus généreux, le plus dévoué, le plus aimant des hommes, aimé » dans une soirée pour sa beauté. Je vous sais libre, poète et beau. » Soyez sûr que je n'aurais pas choisi pour confident l’un de vos » confrères en Apollon déjà marié. Si ma mère fut séduite par la
» Beauté qui peut-être est le génie de la Forme, pourquai ne se- » rais-je pas attirée par l'esprit et la forme réunis?
eu ren ot mn ependaice » qu'en commençant par l'expérience vulgaire des quelques mois de » cour ? Ceci est la question, dirait Hamlet. Mais mon procédé, mon » cher Chrysale, a du moins l'avantage de ne pas compromettre nos » personnes. Je sais que l'amour a ses illusions, et toute illusion a son » lendemain. Là se trouve la raison de tant de séparations entre » amants qui se croyaient liés pour la vie. La véritable épreuve est » la souffrance et le bonheur. Quand, après avoir passè par cette » double épreuve de la vie, deux êtres y ont déployé leur défauts » et leurs qualités, qu’ils y ont observé leurs caractères, alors » ils peuvent aller jusqu’à la tombe en se tenant par la main ; mais, » mon cher Argante, qui vous dit que notre petit drame commencé » n’a pas d'avenir ?.. En tout cas, n’aurons-nous pas joui du plai- » sir de notre correspondance ?.…
» J'attends vos ordres, monseigneur, et suis de grand cœur
» Votre servante,