O. D’ESTE-M
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M
« Tenez, vous êtes un démon, je vous aime, est-ce là ce que vous » désiriez, fille originale ! Peut-être voulez-vous seulement occuper » votre oisiveté de province par le spectacle des sottises que peut faire » un poète? Ce serait une bien mauvaise action. Vos deux lettres ac- » cusent précisément assez de malice pour inspirer ce doute à un Pa- » risien, Mais je ne suis plus maître de moi, ma vie et mon avenir » dépendent de la réponse que vous me ferez. Dites-moi si la cer- » titude d’une affection sans bornes, accordée dans l'ignorance des » conventions sociales, vous touchera; enfin si vous m’admettez à » vous rechercher... Il y aura bien assez d’incertitudes et d’angoisses » pour moi dans la question de savoir si ma personne vous plaira. » Si vous me répondez favorablement, je change ma vie et dis
» adieu à bien des ennuis que nous avons la folie d'appeler le bon- » heur. Le bonheur, ma chère belle inconnue , il est ce que vous » rêvez : une fusion complète des sentiments, une parfaite concor- » dance d'âme, une vive empreinte du beau idéal ( ce que Dieu » nous permet d'en avoir ici bas) sur les actions vulgaires de la vie » au train de laquelle il faut bien obéir, enfin Ja constance du cœur » plus prisable que ce que nous nommons la fidélité.
#Peut-on dire qu'on fait des sacrifices dès qu’il s’agit d’un bien » suprême , le rêve des poètes, le rêve des jeunes filles, le poème » qu’à l'entrée de la vie, et dès que la pensée essaie ses ailes, cha- » que belle intelligence a caressé de ses regards et couvé des yeux » pour le voir se briser dans un achoppement aussi dur.que vulgaire; car, pour la presque totalité des hommes, le pied du Réel se pose aussitôt sur cet œuf mystérieux qui n’éclôt presque jamais. Aussi ne vous parlerai-je pas encore de moi, ni de mon passé, ni de mon caractère, ni d’une affection quasi maternelle d’un côté, filiale du mien, que vous avez déjà gravement altérée, et dont l’effet sur ma vie expliquerait le mot de sacrifice. Vous m'avez déjà rendu bien oublieux pour ne pas dire ingrat, est-ce assez pour vous? Oh! parlez, dites un mot, et je vous aimerai jusqu’à ce que nes yeux se ferment, comme le marquis de Pescaire aïma sa fennme, comme Roméo sa Juliette, et fidèlement. Notre vie, pour moi du moins, sera cette félicité sans troubles dont parle Dante comme étant l’élément de son Paradis, poème bien supérieur à son Enfer. Chose étrange, ce n’est pas de moi, mais de vous que je doute dans les longues méditations par lesquelles je me suis plu, comme vous, peut-être, à embrasser le cours chimérique d’une existence rêvée. Oui, chère, je me sens la force d'aimer ainsi, d'aller vers la tombe avec une douce lenteur et d’un air toujours riant, en donnant le bras à une femme aimée, sans jamais troubler le beau temps de l’âme. Oui, j'ai le courage d'envisager notre double vieillesse, de nous voir en cheveux blancs, comme le vénérable historien de l'Italie, encore animés de la même affection, mais transformés selon l’esprit de chaque saison, Tenez, je ne puis plus n'être que votre ami. Quoi que Ghrysale, Oronte et Argante revivent, dites-vous, en moi, je nc suis pas encore assez vieillard pour boire à une coupe tenue par » les charmantes mains d’une femme voilée sans éprouver un féroce » désir de déchirer le domino, le masque, et de voir le visage. Ou
» ne m'écrivez plus, ou donnez-moi l'espérance ? que je vous en- » trevoie ou je quitte la partie. Faut-il vous dire adieu? Me per-
» mettez-vous de signer » Votre ami?»
A MONSIEUR DE CANALIS
« Quelle flatterie ! avec quelle rapidité le grave Anselme est devanu » le beau Léandre? A quoi dois-je attribuer un tel changement ? est-ce » à ce noir que j’ai mis sur du blanc, à ces idées qui sont aux fleurs de » mon âme ce qu’est une rose dessinée au crayon noir, aux roses du » parterre? ou au souvenir de la jeune fille prise pour moi, et qui » est à ma personne ce que la femme de chambre est à la maîtresse ? » Avons-nous changé de rôle ? Suis-je la Raison ? êtes-vous la Fantai- » sie? Trêve de plaisanterie. Votre lettre m’a fait connaître d’enivrants .» plaisirs d’âme, les premiers que je ne devrai pas aux sentiments de » lafamille. Que sont, comme a dit un poète, les liens du sang qui ont » tant de poids sur les âmes ordinaires en comparaison de ceux que » nous forge le ciel dans les sympathies mystérieuses? Laissez-moi « vous remerccier... non, l’on ne remercie pas de ces choses... soyez » béni du bonheur que vous m'avez causé ; soyez heureux de la » joie que vous avez répandue dans mon âme. Vous m'avez expliqué » quelques apparentes injustices de la vie sociale. Il y a je ne sais » quoi de brillant dans la gloire, de mâle qui ne va bien qu’à «l’homme, et Dieu nous a défendu de porter cette auréole en » nous laissant l’amour, la tendresse pour en rafraîchir les fronts » ceints de sa terrible lumière, J’ai senti ma mission, ou plutôt vous » me l'avez confirmée.
» Quelquefois, mon ami, je me suis levée le matin dans un état » d’inconcevable douceur. Une sorte de paix, tendre et divine, me » donnait l’idée du ciel. Ma première pensée était comme une béné- » diction. J’appelais ces matinées, mes petits levers d'Allemagne, en » Opposition avec mes couchers de soleil du Midi, pleins d'actions » héroïques, de batailles, de fêtes romaines, et de poèmes ardents. » Eh ! bien, après avoir lu cette lettre où vous ressentez une fié-
vreuse impatience, moi j’ai eu dans le cœur la fraîcheur d’un de ces célestes réveils où j'aimais l’air, la nature, et me sentais destinée à mourir pour un être aimé. Une de vos poésies, le Chant » d’une jeune fille, peint ces moments délicieux où l’allégresse est douce , où la prière est un besoin , et c’est mon morceau fa- » vori. Voulez-vous que je vous dise toutes mes flatteries en une seule : je vous crois digne d’être moi!
» Votre lettre, quoique courte, m'a permis de lire en vous. Oui, j'ai deviné vos mouvements tumultueux, votre curiosité piquée, vos projets , tous les fagots apportés (par qui ?) pour les bûchers du cœur. Mais je n’en sais pas encore assez sur vous pour satisfaire à votre demande. Écoutez, cher, le mystère me permet cet abandon qui laisse voir le fond de l'âme. Une fois vue, adieu notre mutuelle connaissance. Voulez-vous un pacte? Le premier conclu vous fut-il désavantageux ? vous y avez gagné mon estime. Et c’est beaucoup, mon ami, qu’une admiration qui se double » de l'estime. Écrivez-moi d’abord votre vie en peu de mots; puis racontez-moi votre existence à Paris, au jour le jour, sans aucun déguisement , et comme si vous causiez avec une vieille amic; eh! bien, après, je ferai faire un pas à notre amitié. Je vous verrai, mon ami, je vous le promets. Et c’est beaucoup... Tout ceci, cher, n’est ni une intrigue, ni une aventure, je vous en préviens, il ne peut en résulter aucune espèce de galanterie, ainsi que vous dites entre hommes. Il s’agit de ma vie, et ce qui me cause parfois d’affreux remords sur les pensées que je laisse envoler par troupes vers vous, il s’agit de celle d’un père et d’une » mère adorés, à qui mon choix doit plaire et qui doivent trouver un vrai fils dans mon ami.
» Jusqu'à quel point vos esprits superbes, à qui Dieu donne les ailes de ses anges sans leur en donner toujours la perfection, peuvent-ils se plier à la famille, à ses petites misères ?... Quel texte mnédité déjà par moi. Oh! si j'ai dit, dans mon cœur, avant de venir à vous : « Allons !.. » je n’en ai pas moins eu le cœur palpitant dans la course, et je ne me suis dissimulé niles aridités du chemin, ni les difficultés de l’Alpe que j'avais à gravir. J'ai tout embrassé dans de longues méditations. Ne sais-je pas que les hommes éminents comme vous l'êtes, ont connu l’amour qu’ils ont inspiré, tout aussi bien que celui qu'ils ont ressenti, qu'ils ont eu plus » d’un roman, et que vous surtout , en caressant ces chimires de
x Fr 192 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
» race que les femmes achètent à des prix fous, vous vous êt s » attiré plus de dénoûments que de premiers chapitres. Et néanx» moins je me suis écriée : « Allons!» parce que j'ai plus étudié » que vous ne le croyez la géographie de ces grands sommets de » l'Humanité taxés par vous de froideur. Ne m'avez-vous pas dit » de Byron et de Gæthe qu'ils étaient deux colosses d'égcisme et » de poésie? Hé! mon ani, vous avez partagé là l'erreur dans la- » quelle tombent les gens superficiels; mais peut-être était-ce » chez vous générosité, fausse modestie, ou désir de m’échapper ? » Permis au vulgaire et non à vous de prendre les effets du travail » pour un développement de la personnalité, Ni lord Byron, ni » Gœthe, ni Walter Scott, ni Cuvier, ni l’inventeur ne s’appartien- » nent, ils sont les esclaves de leur idée ; et cette puissance mysté- » rieuse est plus jalouse qu’une femme, elle les absorbe, elle les fait » vivre et les tue à son profit. Les développements visibles de cette » existence cachée ressemblent en résultat à l'égoïsme ; mais com- » ment oser dire que l’homme qui s’est vendu au plaisir, à l’instruc- » tion ou à la grandeur de son époque est égoïste ? Une mère est-elle » atteinte de personnalité quand elle immole tout à son enfant ?.… » eh ! bien, les détracteurs du génie ne voient pas sa féconde mater- » nité! voilà tout. La vie du poète est un si continuel sacrifice qu'il » lui faut une organisation gigantesque pour pouvoir se livrer aux » plaisirs d’une vie ordinaire; aussi, dans quels malheurs ne tombe- » t-il pas, quand, à l'exemple de Molière, il veut vivre de la vie des » sentiments, tout en les exprimant dans leurs plus poignantes crises ; » car, pour moi, superposé à sa vie privée, le comique de Molière » est horrible. Beusanfi7 fa générosité du génie cf quasi divine, » et je vous ai placé dans cette noble famille de prétendus égoïstes. » Ah! si j'avais trouvé la sécheresse, le calcul, l'ambition , là » où j'admire toutes mes fleurs d'âme les plus aimées, vous ne » savez pas de quelle longue douleur j’eusse été atteinte! J'ai déjà » rencontré le mécompte assis à la porte de mes seize ans! Que se- » rais-je devenue en apprenant à vingt ans que la gloire est men- » teuse, en voyant celui qui, dans ses œuvres, avait exprimé tant » de sentiments cachés dans mon cœur, ne pas comprendre ce cœur » quand il se dévoilait pour lui seul? O mon ami, savez vous ce qui » serait advenu de moi? vous allez pénétrer dans l’arrière de mon » âme. Eh ! bien, j'aurais dit à mon père : « Amenez-moi le gendre qui sera de votre goût, j'abdique toute volonté, mariez-moi pour
vous !» Et cet homme eût été notaire, banquier, avare, sot, homme de province, ennuyeux comme un jour de pluie, vulgaire comme un électeur du petit collége ; ileût été fabricant, ou quelque brave militaire sans esprit, il aurait eu la servante la plus résignée et la plus attentive en moi. Mais, horrible suicide de tous les moments! jamais mon âme ne se serait dépliée au jour vivifiant d’un soleil aimé! Aucun murmure n'aurait révélé ni à mon père, ni à ma mère, ni à mes enfants, le suicide de la créature qui, dans ce moment, ébranle les barreaux de sa prison, qui lance des éclairs par mes yeux, qui vole à pleines ailes vers vous, qui se pose comme une Polymnie à l'angle de votre cabinet en y respirant l'air, en y regardant tout d'un œil doucement curieux. Quelquefois dans les champs, où mon mari m'aurait menée, en m'échappant à quelques pas de mes marmots, en voyant une splendide matinée, secrètement, j’eusse jeté quelques pleurs bien amers. Enfin j'aurais eu, dans mon cœur, et dans un coin de ma commode, un petit trésor pour toutes les filles abusées par l'amour , pauvres âmes poétiques, attirées dans les supplices par des sourires!.... Mais je crois en vous, mon ami. Cette croyance rectifie les pensées ies plus fantasques de mon ambition secrète ; et, par moments, voyez jusqu'où va ma franchise, je voudrais être au milieu du livre que nous commencons, tant je me sens de fermeté dans mon sentiment, tant de force au cœur pour aimer, tant de constance par raison, tant d’héroïsme pour le devoir que je me crée, si l'amour peut jamais se changer en devoir ! » S'il vous était donné de me suivre dans la magnifique retraite où je nous vois heureux, si vous connaissiez mes projets, il vous échapperait une phrase terrible où serait le mot folie, et peut-être scrais-je cruellement punie d’avoir envoyé tant de poésie à un poète. Oui, je veux être une source, inépuisable comme un beau pays, pendant les vingt ans que nous accorde la nature pour briller. Je veux éloigner la satiété par la coquetterie et la recherche. Je serai courageuse pour mon ami, comme les fenimes le sont pour le monde, Je veux varier le bonheur, je veux mettre de l'esprit dans la tendresse, du piquant dans la fidélité. Ambitieuse, je veux tuer les rivales dans le passé, conjurer les chagrins extérieurs par la douceur de l’épouse , par sa fière abnégation, et avoir, pendant toute la vie ces soins du nid que les oiseaux n'ont que pendant quelques jours. Cette immense dot, elle appartenait, elle devait COM. HUM. T. JV. 13
» être cfferte à un grand homme, avant de tomber dans la fange des » transactions vulgaires. Trouvez-vous maintenant ma première » lettre une faute? Le vent d’une volonté mystérieuse m'a jetée vers » vous, comme une tempête apporte un rosier au cœur d’un saule » majestueux. Et dans la lettre que je tiens là, sur mon cœur, vous vous êtes écrié, comme votre ancêtre : — Dieu le veut! quand il partit pour la croisade.
» Ne direz-vous pas : Elle est bien bavarde! Autour de moi, tous disent : — Elle est bien taciturne, mademoiselle!
» O. d’ESTE-M. »
Ces lettres ont paru très-originales aux personnes à la bienvei!lance de qui la Comédie Humaine les doit; mais leur admiration pour ce duel entre deux esprits croisant la plume, tandis que le plus sévère incognito tienf un masque sur les visages, pourrait ne pas être partagée. Sur cent spectateurs quatre-vingts peut-être se lasseraicnt de cet assaut. Le respect dû, dans tout pays de gouvernement con stitutionnel , à la majorité, ne fût-elle que pressentie, a conseillé de supprimer re échangées entre Ernest et Modeste, pendant le mois de septembre; si quelque flatteuse majorité les réclame, espérons qu’elle donnera les moyens de les rétablir quelque jour ici.
Sollicités par un esprit aussi agressif que le cœur semblait adorable, les sentiments vraiment héroïques du pauvre secrétaire intime se donnèrent ample carrière dans ces lettres que l'imagination de chacun fera peut-être plus belles qu’elles ne le sont, en devinant ce concert de deux âmes libres. Aussi Ernest ne vivait-il plus que par ces doux chiffons de papier, comme un avare ne vit plus que par ceux de la Banque; tandis qu’un amour profond succédait chez Modeste au plaisir d’agiter une vie glorieuse, d’en être, malgré la distance , le principe. Le cœur d’Ernest complétait la gloire de Canalis. Il faut souvent, hélas! deux hommes pour en faire un amant parfait, comme en littérature on ne compose un type qu’en employant les singularités de plusieurs caractères similaires. Combien de fois une femme n'a-1-elle pas dit dans un salon après des causeries intimes : Celui-ci serait mon idéal pour l'âme , et je me sens aimer celui-là qui n’est que le rêve des sens !
La dernière lettre écrite par Modeste, et que voici, permet d'’apercevoir l'éle des Faisans où les méandres de cette correspondance conduisaient ces deux amants.
A MONSIEUR DE CANALIS
« Soyez, dimanche, au Hâvre; entrez à l'église, faites-en le » tour, après la messe d’une heure, une où deux fois, sortez » sans rien dire à personne , sans faire aucune question à qui que » ce soit, mais ayez uue rose blanche à votre boutonnière. Puis, » retournez à Paris, vous y trouverez uue réponse. Celte réponse ne » sera pas Ce que vous croyez; car, je vous l’ai dit, l'avenir n'est » pas encore à moi... Mais ne serais-je pas une vraie folle, de vous » dire oui, sans vous avoir vu! Quand je vous aurai vu, je puis dire » non, sans vous blesser : je suis sûre de rester inconnue. »
Cette lettre Ctait partie la veille du jour où la lutte inutile entre Modeste et Dumay venait d’avoir lieu, L'heureuse Modeste attendait donc avec une impatience maiadive le dimanche où les veux donneraient tort ou raison à l'esprit, au cœur, un des moments les plus solennels dans la vie d’une femme et que trois mois d'un commerce d'âme à âme rendait romanesque autant que le peut souhaiter la fille la plus exaltée. Tout le monde, excepté la mère, avait pris la torpeur de cette attente pour le calme de l'innocence. Quelque puissantes que soient ct les lois de la famille et les cordes religieuses, il est des Julie d'Étanges, des Clarisses, des âmes remplies comme des coupes trop pleines et qui débordent sous une pression divine. Modeste n'était-elle pas sublime en déployant une sauvage énergie à comprimer son exubérante jeunesse, en demeurant voilée? Disons-le, le souvenir de sa sœur était plus puissant que toutes les entraves sociales; elle avait armé de fer sa volonté pour ne manquer ni à son père ni à sa famille. Mais quels mouvements tumultueux ! et comment une mère ne les aurait-elle pas devinés ?
Le lendemain, Modeste et madame Dumay conduisirent, vers
midi, madame Mignon au soleil, sur le banc , au milieu des fleurs. L’aveugle tourna sa figure blême et flétrie du côté de l’Océan, elle aspira l’odeur de la mer et prit la main à Modeste qui resta près d'elle. Au moment de questionner sa fille, la mère luttait entre le pardon et la remontrance, car elle avait reconnu l’amour, et Modeste lui paraissait, comme au faux Canalis, une exception.
— Pourvu que ton père revienne à temps! s’il tarde encore, il ne trouvera plus que toi de tout ce qu’il aime! aussi, Modeste, promets-moi de nouveau de ne jamais le quitter, dit-elle avec une câlinerie maternelle.
Modeste porta les mains de sa mère à ses lèvres et les baisa doucement en répondant : — Ai-je besoin de te le redire?
— Ah! mon enfant, c’est que moi-même j'ai quitté mon père pour suivre mon mari !... mon père était seul cependant , il n’avait que moi d'enfant... Est-ce là ce que Dieu punit dans ma vie? Ce que je te demande, c’est de te marier au goût de ton père, de lui conserver une place dans ton cœur, de ne pas le sacrifier à ton bonheur, de le garder au milieu de la famille. Avant de perdre la vue, je lui ai écrit mes volontés, il les exécutera; je lui enjoins de retenir sa fortune en entier, non que j'aie une pensée de défiance contre toi, mais est-on jamais sûr d’un gendre? Moi, ma fille, ai-je été raisonnable? Un clin d'œil a décidé de ma vie. La beauté, cette enseigne si trompeuse, a dit vrai pour moi; mais, dût-il en être de même pour toi, pauvre enfant, jure-moi, que si, de même que ta mère, l’apparence t’entraînait , tu laisserais à ton père le soin de s’enquérir des mœurs, du cœur et de la vie antérieure de celui que tu aurais distingué, si par hasard tu distinguais un homme.
— Je ne me marierai jamais qu'avec le consentement de mon père, répondit Modeste.
La mère garda le plus profond silence après avoir reçu cette réponse , et sa physionomie quasi morte annonçait qu’elle la méditait à la manière des aveugles, en étudiant en elle-même l'accent que sa fille y avait mis.
— C'est que, vois-tu, mon cnfant, dit enfin madame Mignon après un long silence, si la faute de Caroline me fait mourir à petit feu, ton père ne survivrait pas à la tienne, je le connais, il se brûlerait la cervelle, il n’y aurait plus ni vie ni bonheur sur la terre pour lui... — Modeste fit quelques pas pour s'éloigner de sa mère, ct
revint un moment après. — Pourquoi m’as-tu quittée? demanda madame Mignon.
— Tu m'as fait pleurer, maman, répondit Modeste.
— Eh! bien, mon petit ange, embrasse-moi. Tu n’aimes personne, ici?... tu n’as pas d’attentif? demanda-t-elle en la gardant sur ses genoux, cœur contre ca ur.
— Non, ma chère maman, répondit la petite jésuite.
— Peux-tu me le jurer ?
— Oh! certes!... s’écria Modeste.
Madame Mignon ne dit plus rien, elle doutait encore.
— Enfin, si tu te choisissais un mari, ton père le saurait, reprit-elle.
— Je l'ai promis, et à ma sœur, et à toi, ma mère. Quelle faute veux-lu que je commette en lisant à toute heure, à mon doigt : pense à Bettina ! Pauvre sœur !
Au moment où sur ce mot : Pauvre sœur! dit par Modeste, une trêve de silence s'était établie entre la fille et la mère, dont les deux yeux éteints laissèrent couler des larmes que ne put sécher Modeste en se mettant aux genoux de madame Mignon et lui disant : « Pardon, pardon, maman, » l'excellent Dumay gravissait la côte dIpgouville au pas accéléré, fait anormal dans la vie du caissier.
Trois lettres avaient apporté la ruine, ure lettre ramenait la fortune. Le matin même Dumay recevait, d’un capitaine venu des mers de la Chine, la première nouvelle de son patron, de son seul ami.