‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 17 sur 49 · A MONSIEUR ANNE DUMAY, ANCIEN CAISSIER DE LA MAISON MIGNON · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ANNE DUMAY, ANCIEN CAISSIER DE LA MAISON MIGNON

« Mon cher Dumay, je suivrai de bien près, sauf les chances de » la navigation , le navire par l’occasion duquel je t’écris; je n’ai » pas voulu quitter mon bâtiment auquel je suis habitué. Je t'avais » dit: Pas de nouvelles, bonnes nouvelles! Mais, au premier mot » de cette lettre, tu seras joyeux; car ce mot, c’est : J'ai sept mil- » lions au moins! J’en rapporte une grande partie en indigo, un tiers » en bonnes valeurs sur Londres et Paris, un autre tiers en bel or. » Ton envoi d'argent m'a fait atteindre au chiffre que je m'étais » fixé, je voulais deux millions pour chacune de mes filles, et l’ai- » sance pour moi. J’ai fait le commerce de l’opium en gros pour » des maisons de Canton, toutes dix fois plus riches que moi. Vous ne vous doutez pas, en Europe, de ce que sont les riches mar-

chands chinois. J’allais de l’Asie-Mineure, où je me procurais l'opium à bas prix, à Canton où je livrais mes quantités aux compagnies qui en font le commerce. Ma dernière expédition a eu lieu dans les îles de la Malaisie, où j'ai pu échanger le produit de l’opium contre mon indigo, première qualité. Aussi peut-être aurai-je cinq à six cent mille francs de plus, car je ne compte mon

indigo que ce qu’il me coûte.

Je me suis toujours bien porté, pas la moindre maladie. Voilà

» ce que c’est que de travaller pour ses enfants! Dès la seconde » année, j'ai pu avoir à moi Le Mignon, joli brick de sept cents tonneaux, construit en bois de teck, doublé, chevillé en cuivre, et dont les emiménagements ont été faits pour moi. C’est encore une valeur. La vie du marin, l’activité vou'ue pour mon commerce, mes travaux pour devenir une espèce de capitaine au long cours, m'ont entretenu dans un excellent état de santé. Te parler de tout ceci, n'est-ce pas te parler de mes deux filles et de ma chère femme! J'espère qu’ea me sachant ruiné le misérable qui m’a privé de ma Bettina l’aura liissée , et que la brebis égarée sera revenue au cottage. Ne faudra-t-il pas quelque chose de plus dans la dot de celle-là ! Mes trois femmes et mon Dumay, tous quatre vous avez été présents à ma pensée pendant ces trois années. Tu es riche, Dumay. Ta part, en dehors de ma fortune, .se monte à cinq cent soixante mille francs, que je t'envoie en un mandat, qui ne sera payé qu’à toi-même par la maison Mongenod, qu’on a prévenue de New-York. Encore quelques mois, et je vous

reverrai tous, je l'espère, bien portants.

nine mon de D Ne écris à toi seulement, c'est que je désire garder le secret sur ma fortune, et que je veux te laisser le soin de préparer mes anges à la joie de mon retour. J’ai assez du commerce, et je veux quitter le Hâvre. Le choix de mes gendres m'importe beaucoup. Mon intention est de racheter la terre et le château de La Bastie, de constituer un majorat de cent mille francs de rente au moins, et de demander au roi la faveur de faire succéder l’un de mes gendres à mon nom et à mon titre. Or, tu sais, mon pauvre Dumay, le malheur que nous avons dû » au fatal éclat que répand l'opulence. J'y ai perdu l'honneur d’une » de mes filles. J'ai ramené à Java le plus malheureux des pères, » un pauvre négociant hollandais, riche de neuf millions, à qui ses » deux filles furent enlevées par des misérables , et nous avons

» pleuré conne deux enfants, ensemble. Donc je ne veux pas que » l'on connaisse ma fortune. Aussi n'est-ce pas au Hâvre que je » débarquerai, mais à Marseille. Mon second est un Provençal, » un ancien serviteur de ma famille , à qui j'ai fait faire une petite fortune. Castagnould aura mes instructions pour racheter La Bastie, et je traitcrai de l’indigo par l’entremise de la maison Mongenod. Je mettrai mes fonds à la Banque de France, et je reviendrai vous » trouver, en ne me donnant qu'une fortune ostensible d’environ un milion en marchandises. Mes filles seront censées avoir deux » cents mille francs. Choisir celui de mes gendres qui sera digne de succéder à mon nom, à mes armes, à mes titres, et de vivre avec nous, sera ma grande affaire ; mais je les veux tous deux , comme toi et moi, éprouvés, fermes, loyaux, honnêtes gens absolument. Je n'ai pas douté de toi, mon vieux, un seul instant. J’ai pensé que ma bonne et excellente femme, la tienne et toi, vous avez tracé une haie infranchissable autour de ma fille, et que je pourrai mettre un baiser plein d’espérances sur le front pur de l'ange qui me reste. Bettina-Caroline, si vous avez su sauver sa faute, aura de la fortune. Après avoir fait la guerr: et le commerce, nous allons faire de l’agriculture, et tu seras notre intendant. Cela te va-t-il? Ainsi, mon vieil ami, te voilà le maître de ta conduite avec ma famille, de dire ou de taire mes succès. Je m'en fie à ta prudence ; tu diras ce que tu jugeras convenable, En quatre ans, il peut être survenu tant de changements dans les caractères. Je te laisse être le juge, tant je crains la tendresse de ma femme pour ses filles. Adieu, mon vieux Dumay. Dis à mes filles et à ma femme que je n’ai jamais manqué de les embrasser de cœur tous les jours, soir et matin. Le second mandat, également personnel, de quarante mille francs, est pour mes filles et ma femme, en attendant

PS

» Ton patron et ami, » CHARLES MIGNON. »

— Ton père arrive, dit madame Mignon à sa fille.

— A quoi vois-tu cela, maman ? demanda Modeste.

— 11 n'y a que cette nouvelle à nous apporter qui puisse faire courir Dumay.

Modeste , plongée dans ses réflexions, n'avait ni vu ni entendu Dumay.

De D

—- Victoire ! s'écria le lieutenant dès la porte. Madame, le colonel n’a jamais été malade , et il revient. il revient sur le Mignon, un beau bâtiment à lui, qui doit valoir, avec sa cargaison dont il me parle , huit à neuf cent mille francs ; mais il vous recommande la plus profonde discrétion , ila le cœur creusé bien avant par l’accident de notre chère petite défunte,

— Il y a fait la place d’une tombe , dit madame Mignon.

— Et il attribue ce malheur, ce qui me semble probable, à la cupidité que les grandes fortunes cxcitent chez les jeunes gens... Mon pauvre colonel croit retrouver la brebis égarée au milieu de nous... Soyons heureux entre nous, ne disons rien à personne , pas même à Latournelle, si c’est possible. — Mademoiselle, dit-il à l'oreille de Modeste, écrivez à monsieur votre père une lettre sur la perte que la famille a faite et sur les suites affreuses que cet événement a cues, afin de le préparer au terrible spectacle qu'il aura; je me charge de lui faire tenir cette lettre avant son arrivée au fävre, car il est forcé de passer par Paris; écrivez-lui longuement, vous avez du temps à vous, j’emporterai la lettre lundi, lundi j'irai sans doute à Paris...

Modeste eut peur que Canalis et Dumay ne se rencontrassent , elle voulut monter/pour écrire et remettre le rendez-vous.

— Mademoiselle, dites-moi, reprit Dumay de la manière la plus humble en barrant le passage à Modeste, que votre père retrouve sa fille sans autre sentiment au cœur que celui qu’elle avait à son départ pour lui, pour madame votre mère...

— Je me suis juré à moi-même, à ma sœur et à ma mère, d’être la consolation , le bonheur cet la gloire de mon père, et — ce — sera! répliqua Modeste en jetant un regard fier et dédaigneux à Dumas. Ne troublez pas la joie que j'ai de savoir bientôt mon père au milieu de nous par des soupçons injurieux. On ne peut pas empêcher le cœur d’une jeune fille de battre, vous ne voulez pas que je sois une momie? dit-elle. Ma personne est à ma famille, mon cœur est à moi. Si j'aime, mon père et ma mère le sauront. Êtes-vous content, monsieur ?

— Merci, mademoiselle , répondit Dumay, vous m'avez rendu la vie; mais vous auriez toujours bien pu me dire Dumay, même en me donnant un soufflet !

— Jure-moi, dit la mère, que tu n’as échangé ni parole ni regard avec aucun jeune homme...

— Je puis le jurer, ma mère, dit Modeste en souriant et regardant Dumay qui l’examinait et souriait commme une jeune fille qui fait une malice.

— Elle serait donc bien fausse, s’écria Dumay quand Modeste rentra dans la maison.

— Ma fille Modeste peut avoir des défauts, répondit la mère, mais elle est incapable de mentir.

— Eh! bien, soyons donc tranquilles, reprit le lieutenant, et pensons que le malheur a soldé son compte avec nous.

— Dieu le veuille! répliqua madame Mignon. Vous {e verrez, Dumay; moi, je ne pourrai que l'entendre. Il y a bien de la mélancolie dans mon bonheur !

En ce moment, Modeste, quoique heureuse du retour de son père, était affligée comme Perrette en voyant ses œufs cassés. Elle avait espéré plus de fortune que n’en annonçait Dumay. Devenue ambiticuse pour son poète, elle souhaitait au moins la moitié des six millions dont elle avait parlé dans sa seconde lettre. En proie à sa double joie et contrariée par le petit chagrin que lui causait sa pauvreté relative, elle se mit à son piano, ce confident de tant de jeunes filles, qui lui disent leurs colères, leurs désirs, en les exprimant par les nuances de leur jeu. Dumay causait avec sa femme en se promenant sous les fenêtres, il lui confiait le secret de leur fortune et l’interrogeait sur ses désirs, sur ses souhaits, sur ses intentions. Madame Dumay n'avait, comme son mari, d'autre famille que la famille Mignon. Les deux époux décidèrent de vivre en Provence, si le comte de La Bastie allait en Provence, et de léguer leur fortune à celui des enfants de Modeste qui en aurait besoin.

— Écoutez Modeste! leur dit madame Mignon, il n’y a qu'une fille amoureuse qui puisse composer de pareilles mélodies sans conpaître la musique.

Les maisons peuvent brûler, les fortunes sombrer, les pères revenir de voyage, les empires crouler, le choléra ravager la cité, l'amour d’une jeune fille poursuit son vol, comme la nature sa marche, comme cet effroyable acide que la chimie a découvert, et qui peut trouer le globe si rien ne l’absorbe au centre.

Voici la romance que sa situation avait inspirée à Modeste sur les stances qu’il faut citer, quoiqu’elles soient imprimées au deuxième volume de l'édition dont parlait Dauriat, car pour y adapter sa musique, la jeune artiste en avait brisé les césures par quelques

modifications qui pourraient étonner les admirateurs de la correction, souvent trop savaute, de ce poète.

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