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— Ce qu'il y a de plus singulier, reprit mon vieil ami,
qui me témoigna par un geste significatif que j'avais bien
raison, c’est qu’au lieu d’en rougir, les Hommes sont trèsfiers de ces luttes contre nature. Il paraît que, parmi eux, les choses ne vont bien que quand le canon s’en mêle, et que les époques oùil y a beaucoup de sang répandu sont, dans leurs fastes, des époques à jamais mémorables.
Je n’entreprendrai pas de vous faire l'historique de ces glorieuses journées ; quoique tout n'ait pas encore été dit sur la révolution de Juillet, ce n’est pas à un Lièvre qu'il appartient de s’en faire l'historien.
— Qu'est-ce que c’est qu’une révolution de Juillet? demanda le petit Lièvre, qui, de même que tous les enfants, n’écoutait que par intervalles, quand par hasard un mot le frappait.
— Veux-tu bien te taire, lui répondit son frère, tu n’écoutes donc pas; grand-père vient dé nous dire que c’est un moment où tout le monde avait joliment peur.
— Je me contenterai de vous apprendre, continua le narrateur,, que ce petit incident n’avait pas frappé, que, durant trois mortelles journées, j’eus les oreilles déchirées par le roulement du tambour, par le fracas du canon et par le sifflement des balles, auxquels succédait un bruit lugubre et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant que le peuple se battait et se barricadait dans les rues, la cour était à Saint- Cloud ; je ne sais ce qu’elle y faisait : quant à nous, nous pas-
sions dans les Tuileries une nuit bien désagréable : les nuits
n'ont pas de fin quand on a peur. Le lendemain 28, la fusillade recommença de plus belle, et je sus qu’on avait pris et repris l'Hôtel de Ville. J'en aurais fait mon deuil si J'avais pu m'en aller comme la cour, mais il n’y fallait pas songer. Le 29, dès le matin, des cris furieux se firent entendre sous les fenêtres du château, le canon tonnait. — C'en est fait! s’écria ma maîtresse, pâle d’effroi, le Louvre est pris; et, emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle s'enfuit éperdue : il était onze heures. Quand elle fut partie, je réfléchis qu’à la vérité j’étais seul et sans défense, mais qu'aussi j'étais sans ennemis, et le courage me revint. Que les Hommes s’entr’égorgent, pensai-je, c'est leur affaire, les Lièvres n’y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j'étais parvenu à me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des soldats rouges qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de fusil, en criant avec un accent étranger : Vive le roi! Criez, leur disais-Je, criez; on voit bien que vous n'êtes pas des Lièvres, et que ce roi n’a pas été à la chasse dans vos villes. Bientôt je ne vis plus de soldats, ils avaient disparu : un pauvre homme, un sage sans doute, qui semblait n'avoir aucun goût pour la guerre, vint se réfugier dans ma retraite abandonnée, et se cacha philosophiquement dans une armoire, où il fut bientôt découvert et bafoué par des gens qui remplirent en un instant la chambre. Ceux-là n'avaient pas d’uniformes, leur toilette était même négligée. Ils fouillèrent partout en criant : Vive la liberté!
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comme s'ils avaient espéré la trouver dans ma mansarde
des Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la liberté
est la reine de ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant
que l’un d’entre eux arborait à la fenêtre un drapeau qui n'était pas blanc, les autres chantaient avec ferveur un
beau chant dont j'ai retenu les paroles suivantes :
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé.
Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s'être battus aussi bien que si on les eüt payés pour cela. Comme ils ne cessaient de crier : Vive la liberté! je pensai que ces malheureux, avant d’être les plus forts, avaient sans doute été enfermés comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites chambres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison en l’honneur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la gorge, mais c’est toujours à charge de revanche.
Oh! puissance magnétique de l’enthousiasmel je fis trois pas vers ces Hommes, nos ennemis, et J'eus envie de crier comme eux : Vive la liberté ! mais je me dis : À quoi bon?
Pendant ces trois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie, douze cents Hommes furent tués et enterrés.
— Bah! lui dis-je, on enterre les morts, mais on n’enterre pas les idées.
— Hum! me répondit-il.
Le lendemain je vis revenir mon maitre, qui ne s'était pas montré depuis vingt-quatre heures; il était bien changé, il avait retourné son habit, et portait sur son chapeau une très-grande cocarde aux trois couleurs.
J'appris, en l’écoutant causer avec sa femme, que j'avais vu de belles choses, que tout était perdu, qu’il n’y avait plus de roi, ni de domestiques de roi, qu’on parlait déjà de s’en passer, que Charles X était sorti pour ne plus rentrer, qu'il fallait bien se garder de prononcer son nom, que la situation était embarrassante, qu'on ne savait pas comment tout cela tournerait, que pour le moment il fallait faire ses paquets et déménager au plus vite, qu’ils étaient ruinés, etc., etc.
Bon, pensai-je, quoi qu'il arrive, J y aurai toujours gagné de ne plus demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour.
Hélas! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l'Homme dispose. Si jamais vous voyez une révolution, vous promit-on monts et merveilles, tremblez. Cette révolution, de laquelle j'avais tant espéré, de laquelle, en tout cas, J'étais bien innocent, ne fit qu'empirer mon triste sort. Au bout d’un mois, mon maitre, de plus en plus ruiné, toujours sans place et sans pain, vit la misère approcher. La misère est pour les Hommes ce que l'hiver est pour les Lièvres quand il gèle à pierre fendre et que la terre est nue. Un jour sa femme pleurait, son enfant pleu-
rait, nous pleurions tous : nous avions tous faim! (Si les