‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 12 sur 95 · A CA · texte numérisé non relu

A CA

ÉRSRNSE

riches croyaient à l'appétit des pauvres, ils auraient peur

d’être dévorés par eux.) Je vis avec effroi mon maitre désespéré fixer sur moi desregards quime parurent féroces. Homme affamé n’a point d’entrailles. Jamais Lièvre ne courut plus grand danger. Dieu vous garde, enfants, d’avoir Jamais la perspective de devenir un civet.

— Qu'est-ce que c’est qu'un civet? demanda le petit Lièvre, qui décidément était un intrépide questionneur.

— Un civet, répondit le vieillard, c’est un Lièvre coupé par morceaux et cuit dans une casserole. Buffon a écrit des Lièvres : « Leur chair est excellente, leur sang même est « très-bon à manger, c'est le plus doux de tous les sangs. » Cet Homme, qui, entre autres contes à dormir debout, prétend que nous dormons les yeux ouverts, a dit ailleurs que le style était l'Homme; j'en conclus qu'il dut être un monstre de cruauté.

A cette réponse du vieillard, l'auditoire parut frappé de stupeur'; le silence devint si grand, qu’on entendait l'herbe pousser.

— On ne me fera jamais croire, s’écria le vieux Lièvre, que le souvenir de cette époque de sa vie avait singulièrement ému, que le Lièvre ait été créé pour être mis à la broche, et que l'Homme n’ait rien de mieux à faire que de manger les autres Animaux, ses frères.

Il fut donc question de m'immoler ce jour-là. Mais ma maitresse fit observer que j'étais trop maigre.

Je ne connus qu'alors le bonheur d’être maigre, et Je

D'UN LIÈVRE. 53 rendis grèàce à la misère qui avait daigné ne me laisser que la peau et les os.

La petite fille parut comprendre tout ce que la question avait de gravité pour moi et pour ses plaisirs; et quoiqu'elle n’aimät guère le pain sec, elle eut la générosité de s’opposer au meurtre qu’on préméditait. Pour la seconde fois je lui dus la vie. — Si on le tue, dit-elle en pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal; 1l ne pourra plus faire le mort, ni faire le beau, ni battre du tambour.

— Parbleu! s’écria mon maitre en se frappant le front, cette petite fille me donne une idée, et je crois bien que nous sommes sauvés. Quand nous étions riches, mon Lièvre faisait de la musique pour notre plaisir à tous et pour le sien, il en fera maintenant pour de l’argent.

Il avait raison. Ils étaient sauvés, et pour mon malheur je fus leur sauveur. Tel que vous me voyez, à partir de ce jour, mon travail nourrit un homme, une femme et un

enfant.

Vie publique et politique. — Ses maîtres tombent à sa charge. — La gloire n'est que

fumée, — La question d'Orient dans ses rapports avec les Lièvres.

Mais pour qui diable mon maitre veut-il que je batte aux champs? me disais-je. Qu'est-ce qui peut donc être

entré aux Tuileries après ce qui s’y est passé? Je sus plus

5h HISTOIRE

tard qu'à l'exception du roi, rien n’était changé dans mon ancienne demeure; que le beau monde n'avait pas cessé de s’y montrer, et les enfants d’y jouer avec les Poissons rouges.

Le soir même, je connus mon sort : je ne devais plus retourner dans ma royale mansarde. Mon maître dressa, dans les Champs-Élysées, une petite baraque en plein vent, qui se composait de quatre planches entourées de toile grise; et là, sur des tréteaux, à la face du ciel et de la terre, moi, Animal né libre, et citoyen de la grande forêt de Rambouillet, je fus obligé de me donner en spectacle aux Hommes, mes persécuteurs, aux dépens de ma fierté,

de ma timidité et de ma santé.

Je me rappelle encore les paroles que mon maitre

m'adressa quelques instants avant mon début dans cette carrière difficile.

« Bénis le ciel, me dit-il, qui, après t'avoir départi plus d'intelligence que la cervelle d’un Lièvre n’en comporte d'ordinaire, t’a donné un maître tel que moi. Je t'ai pendant longtemps logé, chauffé et nourri sans rétribution ; le moment est venu pour toi de prouver à l’univers qu'avec les Lièvres un bienfait n’est jamais perdu. Tu n’étais qu’un paysan, {u es maintenant un Animal civilisé, et tu pourras te vanter d’avoir été le premier des Lièvres savants! Ces talents que, grâce à ma prévoyance, tu as acquis dans des temps meilleurs pour ton agrément, tu vas avoir l’occasion

de les exercer d’une façon glorieuse et lucrative pour nous

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