‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 13 sur 95 · ANDRE DES · texte numérisé non relu

ANDRE DES

Le beau monde aux Tuileries.

deux. Il est juste et il est d'usage parmi les Hommes qu’on recueille tôt ou tard le fruit de son désintéressement. Souviens-toi donc que dès aujourd’hui nos intérêts sont communs, que le public devant lequel tu vas paraître est un public français, dont la sévérité et le bon goût sont célebres dans tous les pays, et qu’une chute serait d’autant plus impardonnable que, pour l’éviter, il te suffira de plaire à tout le monde. Songe que le rôle que tu vas jouer dans la société est un rôle important, et qu’il est toujours beau d’amuser un grand peuple. Provisoirement arrange-toi pour oublier jusqu’au nom de Charles X; il faut bien être un peu ingrat pour gagner sa pauvre vie dans les temps où nous sommes. Ainsi donc, attention! Il ne s’agit plus de battre le tambour à tort ou à travers; car, en matière politique, il n'est point de faute vénielle, et toute confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, le mien sera de faire la quête. Nous ne gagnerons pas des millions, mais les pauvres vivent à moins. »

— Ah bien! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse explication. J'ai là un tyran bien naïf ou bien effronté. Ne jurerait-on pas, à l'entendre, que c’est moi qui l'ai supplié de me faire prisonnier, de m’arracher à mes campagnes, de m'apprendre à jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres? Ne croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m’avoir tué toutes les fois qu'il lui a paru plus agréable et plus

utile de me laisser la vie ?

Malgré l'émotion inséparable d’un début, les miens furent brillants. Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l'infini ; pendant trois ans je battis aux champs, successivement pour l’école Polytechnique, pour Louis- Philippe, pour Lafayette, pour Laffitte, pour dix-neuf ministres, pour la Pologne, et toujours pour Napoléon le Grand.

J'appris, écrivez, ma chère Pie, c’est de l’histoire, j'appris à tirer le pistolet.

Dès le second coup, J'étais aguerri.

— Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier.

— J'en tirai par la suite beaucoup plus que n’en ont tiré quelques hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l’histoire fera tres-bien d'oublier les noms.

Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m'arriva pas une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m’abuser sur la valeur de ceux dont j'avais à

constater la popularité : et pourtant les tentatives de sé-

duction ne me manquèrent pas : plus d’une fois des spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents de police déguisés en Homme, me sollicitèrent de brüler de la poudre en l'honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup d’autres. Je sortis vain-

queur de tous les piéges qui me furent tendus.

Mon maitre, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me déclarait incorruptible.

Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question m'intéressa un instant. Ce fut la question d'Orient, question que la hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l’objet de l'attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l’agrandissement de l’empire ottoman.

Mais, hélas! tant va la eruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse. Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j'avais recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros sous; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d’un parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation extraordinaire de tous mes exercices. Je l'avoue, la patience m’échappa : on ne s’amuse Jamais en amusant les autres; le feu me monta au cerveau, et quand je me retrouvai sur ma planche maudite, j'avais déjà perdu la tête. Je crois me rappeler que je posai machinalement la patte sur la détente du pistolet.

— Feu pour Louis XVIII! eria mon maitre.

Je ne bougeai pas; mais, je l'avoue, je n’avais pas la

conscience de ce que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de basque, que mon maitre tendait avec persévérance aux spectateurs, qui ce jour-là n’en eurent pas pour leur argent.

— Feu pour Wellington! — Nouveau silence, nouveaux applaudissements, nouveaux gros sous.

__Feu pour Charles X! cria mon maître triomphant.

Je ne sais quel vertige s’empara de moi :

Le chien s’abat, le feu prend, le coup part.

— À bas le carliste! hurla la foule indignée ; à mort le earliste! Moi, Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable? Mais le moyen de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion !

En un clin d’œil mon théâtre, mon maitre, la recette, les chandelles, et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes! Saint Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur langage, qu'il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n'est que fumée, et qu’il ne faut compter sur rien. Je me rappelai aussi les beaux vers d’Auguste Barbier sur la popu-

larité. Heureusement la peur me rendit mes esprits et mon

courage. À la faveur du tumulte, je cherchai mon salut

dans la fuite.

J'étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et

D'UN LIÈVRE. 59 de mon désastre, j'entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsqu'en voulant franchir d’un bond un des fossés qui bordent les Champs-Élysées, je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le choc fut si violent, que Je roulai dans le fossé avec le malheureux propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C’est fait de moi, pensai-je, les Hommes sont pleins d’amour-propre, et celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l’hu-

miliation d’une pareille culbute : il faut mourir!

Qui se ressemble s'assemble. — Notre héros se lie d'amitié avec un employé subaltérne du gouvernement. — La mort d’un pauvre. — Adieux à Paris.

J'eus peine à en croire mes yeux. Cet Homme dont je redoutais la colère était plus effrayé que moi-même, je m'aperçus qu'il tremblait de tous ses membres. Bon, me dis-je, mon étoile ne m'a pas encore abandonné ; ce vieux monsieur me parait avoir les mêmes théories que moi sur le courage : entre gens qui ont peur, il doit être facile de s'entendre.

— Monsieur, lui dis-je, en adoucissant ma voix pour le rassurer; monsieur, je n'ai pas l'habitude d'adresser la parole à vos pareils; mais si nous ne sommes pas frères

d’origine, je vois à l’émotion que vous éprouvez que nous

sommes frères par les sentiments; vous avez peur, ne Île

niez pas : ce sentiment vous honore à mes yeux.

Une voiture passa en ce moment sur la route, et à la

lueur des lanternes je reconnus dans l'Homme que j'avais eu le malheur d’entrainer dans ma chute une de mes vieilles connaissances, le sage méconnu de l'armoire des Tuileries, qui, depuis, était devenu le plus fidèle de mes spectateurs. S'il avait le corps d’un Homme, il y avait dans les traits de son visage je ne sais quel caractère d’honnêteté et de douceur qui semblait indiquer qu’à une époque fort éloignée sans doute, il avait existé entre sa famille et la nôtre quelque lien de parenté. Il était pâle et tout elfaré.

— Monsieur, lui dis-je encore, seriez - vous blessé? Croyez que je suis au désespoir de ce qui vient d'arriver; mais, vous le savez, on n’est pas maitre de sa peur.

IL est probable qu’il me comprit, car je le vis se relever peu à peu. Je restai devant lui sans faire un seul mouvement qui pût l’inquiéter, et sa joie fut grande quand il eut retrouvé en moi son acteur favori; il me caressa d’une main, pendant que de l’autre il réparait minutieusement le désordre de sa toilette. La propreté est la parure du pauvre.

— La peur est pire que le mal, dit-il en se remettant sur ses pieds.

Ces paroles me parurent pleines de sens et de profon-

deur, et, cédant à la sympathie que, pour la première fois,

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