GRAND VILLE. D BREVIÈRE.S
Son fils, qui lui ressemblait en tout...
MALE ré athée ri dd DS
L € { ÿ À { \ $ ; Ro
je ressentais pour un Homme, j'avoue que, malgré mon amour pour la liberté, je me laissai emporter par celui-ci sans résistance.
Mon nouveau maitre, ou plutôt mon ami, car il fut plutôt mon ami que mon maitre, était bon, silencieux, modeste, employé subalterne dans un ministère, et par conséquent fort pauvre. Il était voûté, moins par l’âge que par l'habitude qu’il avait dû contracter de saluer tout le monde, de ne jamais relever la tête devant ses supérieurs, et d'écrire du matin au soir. Après son fils, qui lui ressemblait en tout, ce qu’il aimait le plus au monde, c'était ce qu'il appelait son jardin, un peu de terre et quelques fleurs qui s’épanouissaient de leur mieux sur notre petite fenêtre, à laquelle le soleil daignait à peine envoyer quelques pâles rayons : à Paris le soleil ne luit pas pour toutes les fenêtres.
— Mon cher monsieur, lui disait quelquefois un de nos voisins, qui, plus heureux que moi, s'était enrichi à Jouer la comédie, vous n’arriverez jamais à rien, vous ne faites pas assez de bruit et vous êtes trop modeste; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-là. Quelque rôle qu'on joue dans le monde, il faut un peu brûler les planches. Que diable! j'ai été modeste comme vous, mais ce qui dégoüte de la modestie, c’est qu’on est toujours pris au mot; faites comme moi, grossissez votre voix, remuez les bras, et vous deviendrez chef d'emploi. Habileté n’est pas vice.
Hélas! on conseille le pauvre plutôt qu’on ne le secourt,
et mon cher maître aimait mieux demeurer pauvre que de
devenir habile, car l’habileté consiste à tirer parti des circonstances et à exploiter son prochain.
Notre vie était très-régulière : de bonne heure le père allait à son bureau et le fils à l’école. Je restais seul à garder
notre chambre, où je me serais fort ennuyé peut-être si,
après les fatigues de ma vie des Champs-Elysées, le repos
ne m'eût paru très-bon : le calme est le bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de la journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je me rappelle que J'appréhendais d’avoir faim : les riches ne font que donner, mais les pauvres partagent; et je prenais à regret ma part du pain de mon bon maitre, Sans la pauvreté, cette existence eût été supportable; mais souvent J'avais le chagrin de voir mon excellent maître revenir très-agité.
— Mon Dieu! répétait-il avec amertume, on parle encore d’un changement de ministère ; si je perdais ma place, que deviendrions-nous? nous n'avons point. d'argent. — Pauvre père! disait l’enfant dont les yeux se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle ; quand je serai grand, Jen gagnerai de l'argent! — Tu n’es pas grand encore, lui répondait mon maitre.
— Va voir le roi, lui dit une fois son fils, et dis-lui de te donner de l'argent, puisqu'il en a.
— Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tête, il n'y a que les mendiants qui vivent de leurs maux ;
d’ailleurs il paraît que le roi n’est pas si riche qu'il en à
RES SEPRRRE PP EEERRE SRE ERIRTR =
D'UN LIÈVRE. 63 l'air, et puis, n’a-t-il pas ses pauvres, qui ont beaucoup de dépenses à faire?
Puisque les riches disenttous qu'ils ont des pauvres, pensai-Je, pourquoi les pauvres n’ont-ils pas tous des riches?
— Papa, dit ici le petit Lièvre qui s'était glissé derrière son grand-père, et qui, résolu à obtenir une réponse, se mit à crier de toutes ses forces; papa, tu dis toujours le roi et aussi les ministres. Qu'est-ce que cela veut doncdire, le roi et les ministres? Le roi, cela vaut-il encore mieux que les ministres ?
— Tais-toi, petit, répondit le vieux Lièvre, dont ce dernier de ses enfants était le benjamin; le roi, cela ne te regarde pas, cela ne regarde personne : on ne sait pas bien encore si c'est quelqu'un ou quelque chose, on n’est pas d’accord là-dessus. Quant aux ministres, ce sont des messieurs qui font perdre leur place aux autres, en attendant qu'ils perdent la leur. Es-tu content ?
— Tiens, tiens, fit le petit Lièvre; et il se remit à écouter, fort satisfait, à ce que je pus voir, de l'explication que son grand-père lui avait donnée. Qu'on nie encore
qu'il faille parler sérieusement à la jeunesse !
Un jour, mon ami était parti à huit heures, et il était arrivé à son bureau le premier comme à l'ordinaire. Il apprit ce jour-là par le garçon, qui n'était pas fier, disait-il, et qui voulait bien causer avec lui (quelle mi-
sèrel}, que, dans la nuit, il avait été absolument néces-
saire de faire de nouveaux ministres et de défaire les anciens. Le lendemain, avant de partir, il reçut une grande lettre cachetée de rouge, qui avait été apportée par un soldat. Il attendit pour l'ouvrir que son fils fût parti pour l’école. Après l'avoir regardée bien longtemps avec émotion, il se décida à l’ouvrir; après l'avoir lue, 1l se mit à genoux, et prononça bien souvent le nom du bon Dieu et de son petit garçon, et puis après il se coucha: Au bout de huit jours, il mourut, et il avait l’air bien malheureux en mourant.
Je le pleurai comme j'aurais pleuré un frère, et Je ne l'oublierai jamais.
On vendit son lit, sa table et sa chaise, pour payer le médecin, le cercueil et le propriétaire, un Homme trèsdur qui s’appelait M. Vautour; et puis on l’emporta. Son fils, qui n'avait plus rien, s’en alla tout seul derrière lui.
Cette chambre me parut si triste et si désolée, que je résolus de m'en aller aussi. D’ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l'herbe dans la chambre de leurs morts, et je n’avais pas envie de faire connaissance avec le nou-
veau locataire qui devait venir l’occuper dès le lendemain.
Il n’y a peut-être pas dans tout Paris une seule chambre
qui n’ait reçu le dernier soupir de cinq cents mourants. Quandlanuit fut venue, je descendis toutdoucement l’escalier. Je n’eus pas besoin de demander le cordon, car il n’y avait, dans notre maison, ni portier ni sentinelle: ce n'était
pas comme dans mon premier logement des Tuileries.
Mo Dé enr, LL de. née PRÉ SE nés D Orge ns it où ad co