ANDREW. BEST
Pour payer le propriétaire, un homme très-dur, qui s'appelait M. Vautour.
Une fois dans la rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant moi, je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Élysées. Je ne songeai point à m°y promener, et jé me hâtai de mettre entre Paris et moi la barrière. Je passai fort lestement sous l’arc de triomphe de l'Étoile. Une fois là, je ne pus m'empêcher de jeter un regard de pitié sur cette ville immense dans laquelle je jurai bien de ne plus rentrer : j’en avais trop des plaisirs de la capitale ! Dors ! m’écriai-je, dors, mauvais gite! dors, 6 Paris ! dans tes maisons malsaines; tu ne connaîtras jamais le bonheur de dormir à la belle étoile. Le ciel vaut bien tes plafonds; les arbres, les plantes et les rivières meublent
un peu mieux la terre que tes vilains palais et tes ruisseaux fétides !
Retour aux champs. — Les Hommes ne valent rien , mais les Bêtes ne valent pas davantage.
— Un Coq, habitué de la barrière du Combat, provoque notre héros. — Duel au pistolet.
J'arrivai bientôt dans un bois où ma poitrine se remplit d’un air pur; il y avait si longtemps que je n’avais vu le ciel tout entier, qu’il me sembla le voir pour la première fois. Je trouvai que la lune avait embelli. Les étoiles brillaient là haut d’un si doux éclat, qu’elles me parurent tou-
tes plus jolies les unes que les autres, et que je n’aurais su à
laquelle donner la préférence. Il n'y à de vraie poésie qu'aux champs. Si Paris était à la campagne, les Hommes eux-mêmes s’y adouciraient.
Dès le matin, je fus réveillé par un bruit de ferraille : c’étaient deux messieurs qui se battaient à grands coups d'épée. Je crus qu’ils s’allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras dessous, quand l'appétit leur fut venu. À la bonne heure, me dis-je, voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d’autres qui se livrèrent avec plus ou moins de résolution au même exercice, et je vis bien que ce que j'avais pris pour un bois n'était qu’une promenade. Cela ne faisait pas mon affaire : pour moi, ce qui constitue la campagne, c’est l'absence des Hommes ; je fis donc mes adieux au bois de Boulogne, et je repris ma course. Tout près d’un village qu'on appelle Puteaux , j’aperçus un Coq. Mes yeux, las de voir des messieurs et des dames, s’arrétèrent avee complaisance sur cet Animal.
C'était un Coq de la plus belle espèce ; il était haut en
jambes et se cambrait en marchant comme un Coq qui ne
veut rien perdre des avantages de sa taille : il y avait dans toute sa tenue quelque chose de militaire qui me rappela les soldats français que j'avais vus souvent se presser autour de mon théâtre des Champs-Élysées.
— Par ma crête! me dit-il tout d’un coup, il y a longtemp que vous me regardez. Pour un Lièvre, Je vous
trouve bien impertinent.
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C'elait un habitué de la barrière du Combat, un Coq de la plus
belle espèce : il était haut en jambes et se cambrait en marchant, comme un Coq qui ne veut rien perdre des avantages de sa taille.
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— Quoi! lui répondis-je, est-il défendu de trouver que vous êtes un bel oiseau ? j'arrive de Paris où je n’ai vu que des Hommes, et je suis heureux de voir enfin un Animal.
Ma réponse était fort simple, je pense, il trouva pourtant moyen de s’en offenser.
— Je suis le Coq du village, s’écria-t-il, et il ne sera pas
dit qu'un méchant Lièvre m'aura insulté impunément !
— Vous m'étonnez, lui dis-je, je n’ai point voulu vous insulter ; je suis fort doux et n’aime point les querelles : Je vous offre mes excuses.
— J'ai bien affaire de tes excuses! me répliqua-t-il ; toute insulte doit être lavée dans le sang ; il y a longtemps que Je ne me suis battu, et je ne serais pas fâché de te donner une leçon de savoir vivre. Tout ce que je puis faire, c’est de
te laisser le choix des armes.
— Moi me battre! lui dis-je, y pensez-vous? j'aimerais mieux mourir ! Apaisez-vous, je vous prie, et veuillez me laisser passer : je m'en vais à Rambouillet, où j'espère encore retrouver quelques vieilles connaissances.
— Mon cher ami, me répondit-il, nous sommes loin de compte ; entre gens qui se respectent, les choses ne se
passent point ainsi. Nous nous battrons , et, si tu refuses,
Je te battrai. Tiens , ajouta-t-il en me montrant un Bœuf et
un Chien qui venaient de notre côté, voilà notre affaire, nos témoins sont trouvés. Suis-moi, et n'essaye pas de te
sauver: j'ai Pœil sur toi.
I n’y avait pas à répliquer, et la fuite était impossible. J'obéis.
— Tous les Animaux sont frères, dis-je au Bœuf et au Chien en les abordant; ce Coq est un duelliste, vous ne souffrirez pas qu'il m’assassine, mon sang retomberait sur votre tête : je ne me suis jamais battu, et j'espère encore ne me battre jamais.
— Bah! bah! me dit le Chien, ceci est la moindre des choses, 1l y a commencement à tout. Votre candeur m'intéresse, et je veux vous servir de témoin. Maintenant que je réponds de vous, il y va de mon honneur que vous vous battiez : vous vous battrez donc.
— Vous êtes trop honnête, lui répondis-je, et Je suis touché de votre procédé, mais J'aime mieux ne pas trouver de témoin ; je ne me battrai pas.
— Vous l’entendez, cher Bœuf! reprit mon adversaire exaspéré ; dans quel temps vivons-nous ! c’est vraiment incroyable. Vous verrez qu’à force de lâcheté on triomphera de nous, et que les forts devront subir la tyrannie des faibles et tout endurer d'eux.
Le Bœuf impitoyable beugla en signe d'approbation , et je demeurai confondu.
Ces Animaux domestiques ne valent pas mieux que les Hommes, pensai-Je.
— Mourir pour mourir, me dit le Chien en me prenant à
l'écart, mieux vaut mourir les armes à la main ; entre nous
soit dit je n'aime pas ce Coq, et mes vœux sont pour vous :
vous pouvez men croire, je ne suis point un Chien de chasse, et Je n’ai aucune raison de vouloir du mal à votre espèce. Ne tremblez donc pas ainsi, mon cher Lièvre, et prenez confiance. À toute force, il n’est pas nécessaire pour se battre d’avoir du courage, il suffit d'en montrer. Quand vous aurez à essuyer le feu de votre adversaire, tâchez de penser à autre chose.
— Je n’en viendrai jamais à bout, lui dis-je à demi-mort.
— Ne croyez donc pas cela, reprit-il, on vient à bout de tout. Tenez, puisque le choix des armes vous est laissé, ne prenez pas l’épée : votre adversaire aurait sur vous l'avantage du sang-froid et de l'habitude ; battez-vous au pistolet, je chargerai moi-même les armes.
— Comment, lui dis-je, vous croyez que je vais me battre avec des pistolets chargés? n'y comptez pas ; vous en parlez bien à votre aise. S’il faut se battre à toute force, ce Coq intraitable n’a-t-il pas des éperons et un bec très-crochu ? Croyez-vous que ces armes ne soient pas assez dangereuses ? eh bien! je ferai de mon mieux pour avoir à en souffrir le moins possible. Au nom de l'humanité, tâchez d’arranger cette abominable affaire à laquelle je ne puis rien comprendre.
— Fi donc! s’écria le Coq, un duel à coups de bec! Me prenez-vous pour un manant? Allons, finissons-en ! Entrons dans ce taillis. L'un de nous n'en sortira pas! ajouta-t-il avec un accent que Duprez lui-même n'eût
pas désavoué.
Je sentis à ces mots une sueur froide couvrir tous mes
membres , et je voulus tenter un dernier effort.
Je rappelai au Chien et au Bœuf les dernières lois sur
le duel et les peines portées contre les témoins.
— fievenez-vous de Pontoise ? me répondirent-ils ; et ne voyez-vous pas que ces lois ont été faites par des gens qui ont eu quelquefois l’occasion de ne pas se battre ? Tout cela n'empêchera pas les duels d'aller leur train. Quand on a de bonnes raisons pour s’ésorger, on ne songe guère à
M. le procureur général.
— Monsieur le Coq, dis-je à mon adversaire , on ne sait vraiment pas ce qui peut arriver : je suis si maladroit! Si j'allais vous tuer, pensez à vos Poules ; j’en serais fâché pour elles. Faisons la paix, je vous en supplie.
Tout fut inutile : vingt-cinq pas furent comptés par mon témoin, auquel j'aurais souhaité des pattes de levrier à la place de ses pattes de Bouledogue, et les pistolets furent chargés. à
— Avez-vous l'habitude de cette arme ? me dit le chien.
— Hélas ! oui, lui répondis-je ; mais le Ciel m'est témoin que je n'ai jamais ajusté ni blessé personne.
Le sort devant désigner lequel des deux combattants tirerait le premier, le Chien se retourna un instant, et me présenta ses deux pattes de devant, dont l’une était mouillée.
Je pris la première venue, jy voyais à peine ; le juste
Ciel m avait favorisé !