‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 16 sur 95 · E NA · texte numérisé non relu

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BOULOEN

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© BREVIERE

— Courage donc, courage ! me répétait mon témoin, et visez bien : je déteste ce Coq.

S'il le déteste, pensai-je, pourquoi ne prend-il pas ma place ? je la lui céderais volontiers.

Mon adversaire s’alla placer gravement en face de moi.

— Hélas ! lui criai-je, il me semble qu’il y a un siècle que nous sommes là : est-ce que vous êtes encore en colère ? Embrassons-nous, et que tout soit oublié. Je vous assure que chez les Hommes cela se passe quelquefois ainsi.

— Sacrebleu ! me ceria-t-il en blasphémant, tirez done! et visez bien : car, si vous me manquez, je jure que je ne vous manqueral pas.

Cette brutalité me révolta, et le sang me revint au cœur. En mon bon droit j'eus confiance.

— Tenez - moi bien, dis-je à mon second; vous êtes témoin que j'ai tout fait pour empêcher ce duel.

Le Bœuf s’éloigna de quelques pas, et frappa trois fois la terre de son sabot : c'était le signal convenu. Je pressai la détente, le coup partit, et nous tombâmes tous deux. L’émotion m'avait renversé ; quant au Coq, il était mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La mort fut conslatée par une Sangsue qui avait assisté au combat.

— Bravo! s’écria le Chien, en me relevant; vous m'avez rendu là un grand service. Ce maudit Coq demeurait dans la même ferme que moi; il se couchait en même temps que les Poules, et, dès l’aube, son chant

insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas

à voir lever l'aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.

— Je n’y avais pas songé, reprit le Bœuf; le fait est que, grâce à ce brave Lièvre, nous pourrons désormais

dormir la grasse matinée. Du reste, ce que vous avez

fait là est digne d’un Français, me dit-il, car je soupçonne

votre adversaire d’avoir appartenu autrefois à un ministre anglais qui l'avait dressé au combat. Je ne sais s’il faut en faire honneur à son éducation ; mais Jamais Coq ne se jeta plus étourdiment dans les hasards des batailles.

Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait sans vie sur le gazon.

— Que n’as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable oraison funèbre ! elle t’aurait appris ce que valait au juste ce renom de bretteur dont tu étais si fier et qui te coûte la vie.

Que le sang de ce malheureux Coq retombe sur vos têtes ! dis-je au Bœuf et au Chien; car il dépendait de vous d'empêcher ce duel fatal. Quant à moi, Je suis innocent de ce meurtre que je déteste : la mort m'a toujours paru abominable !

Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J'avais toujours devant les veux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j'avançai, ces funèbres images s’effacèrent. La vue des campagnes paisibles calme les plus grandes douleurs ; et quand je retrouvai Rambouillet et ma forêt

chérie, devant ces souvenirs de mes premiers Jours tous

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Quand on ne tient pas à voir lever l’aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là !

D'UN LIÈVRE. 73 mes chagrins furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus enfin le bonheur d’être père et bientôt grand-père. — Vous savez le reste, mes chers enfants ;

et maintenant vous pouvez aller jouer. J'ai dit.

À ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette dernière partie de son récit, le silence avait été exemplaire. Les petits ne se le firent pas dire deux fois ; l’histoire leur avait paru très-intéressante et un peu longue : ils s’en allèrent courir dans les herbes.

— Madame la Pie, me demanda le petit Lièvre, tout en se frottant les yeux, c’est-il vrai tout ce que grand-papa vient de dire ?

— Fi ! lui dis-je , les grands-pères sont comme le bon

Dieu , ils ne peuvent jamais ni se tromper ni mentir.

Qu'est-ce que le bonheur ? Conclusion tirée de saint Augustin (Conf., chap. des Odeurs.)

« Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux Champs, J'ai jeté un regard impartial sur les choses d’ici-bas, et quoique je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire mon avis. Toute affrmation est téméraire. Je crois pourtant qu’on peut assurer qu'on ne saura jamais ce qu’il faudrait savoir pour être

heureux. Mais est-il donc nécessaire de l’être ?

« Les Hommes seuls, chez lesquels cette bizarre manie d'être heureux est poussée jusqu’à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes, dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous cherché en vain, puisqu'ils cherchent encore. — Les uns, pleins de leur propre mérite, placent naivement le bonheur dans l'amour de soi-même ; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu seul, comme si Dieu le leur devait. — Ceux-ci vous disent, füt-on pauvre et repoussé comme Job : Ne te refuse rien !'et ils préchent d'exemple , parce qu'ils le peuvent; ceux-là veulent qu’on s’abstienne, et ils ne s’abstiennent pas. — Les plus opinitres se contentent d'espérer jusqu'à leur dernier Jour qu’ils seront heureux... demain ; mais là plupart conviennent, avec Shakspeare, qu’il vaudrait mieux n'être pas né.

« Qu'en faut-il conclure ? sinon que le bonheur n'est pas de ce monde, que ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et qu'il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, el dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré mal gré, tout le monde s'en passe.

« Pour ma part, je doute encore qu'il faille bénir le Ciel de nous avoir fait naître dans une condition animale, et que la différence soit grande entre le Lièvre et l'Homme, au point de vue du bien-être.

« Sans doute l'Homme est inhabile au bonheur ; il à

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hommes qui se promènent en mendiant sur la terre féconde.

Il y a des

contre lui des instinets si pervers, qu'on a vu le frère s’ar-

mer contre le frère (est-on moins frères parce qu’on se bat?).

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Il a des prisons, des tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu’une épine de rose meten sang et de laquelle il ne saurait être fier. IL a la pauvreté, cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil et le serpolet, et, comme l’a dit Homère, il y a des hommes qui se promènent en mendiant sur la terre fertile.

«Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure ? Quand je réfléchis que ce n’est qu’à forces égales que les droits sont

égaux, et qu'avec la crainte des hommes, des meutes et

de la poudre à canon, un honnête Lièvre n’est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je n’hésite pas à

déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le

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monde demande où il est, c’est qu’il n’est nulle part : car enfin, comme dit saint Augustin : « Si le mal n'existe pas, il existe au moins la crainte du mal, laquelle, certes, n’est

pas un bien. » Le grand point, ce n’est done pas d’être heu-

reux, C'est de fuir le mal...

« Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j'ai fini.

« Grand merci de l'attention que vous m'avez prêtée. LE Cest un mérite de savoir écouter. Jusqu'à présent, les |

Pies n'en ont pas eu le privilége, me dit-il un peu

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