‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 4 sur 95 · LE MULET EST ÉLU PRÉSIDENT À L'UNANIMITÉ · texte numérisé non relu

LE MULET EST ÉLU PRÉSIDENT À L'UNANIMITÉ

L’honorable Membre, muet de bonheur, incline la tête

en signe d'adhésion et de remerciment.

À peine a-t-il fait ce mouvement, que la sonnette agitée laisse échapper un son clair et vibrant qui promet de

dominer tout tumuite, s’il y a lieu.

— À ce bruit bien connu, un vieux CHIEN, se croyant dans sa loge à la porte de son maître, se met à hurler et demande : « Qui est 11? » Cet incident 2 Q Q , , rnr 2 égaie un instant Assemblée. Le Loup exaspéré hausse les épaules, et

jette sur LE CHIEN confus un regard de mépris. —

Le Muzer, entouré et complimenté, prend immédiatement possession du fauteuil de la présidence.

Le PerroQuer el LE Car, après avoir taillé quelques plumes que L’Oir leur a généreusement offertes, vont s'asseoir à la droite et à la gauche du Président en qua-

lité de secrétaires.

La véritable discussion s'engage alors.

Le Lion monte à la tribune, et, au milieu du plus grand silence, il propose à tous les Animaux que le contact de l'Homme a flétris de venir vivre avec lui dans les vastes et sauvages déserts de l'Afrique. « La terre est srande, les Hommes ne sauraient la couvrir; ce qui fait leur force, c’est leur union; il ne faut done point les attaquer dans leurs villes, il vaut mieux les attendre. Loin de ses murailles, HOMME coNTRE ANIMAL NE VAUT GUËRE. » L’orateur fait

un énergique tableau du fier bonheur que donne lPindé-

pendance.

Après avoir accepté un verre d'eau sucrée, l’illustre orateur descend de la tribune,

Ces mâles accents, ces paroles à la fois si sages et si nobles ont constamment captivé l’auditoire.

Le Ranocéros, L'ELépaanr et LE Burrce déclarent qu'ils

n'ont rien à ajouter et renoncent à la parole.

Après avoir accepté un verre d’eau sucrée, l’illustre

orateur descend de la tribune.

LE CHE , inscrit le second, entreprend de faire l'éloge

de la vie civilisée; il vante le bonheur domestique.

À ce mot, il est violemment interrompu par LE Loup, par LA HYÈne et par LE Tiçre. Ce dernier, d’un bond pro-

digieux, s’élance à la tribune : son regard est terrible.

— Messieurs les Animaux civilisés se regardent avec effroi; LE LIÈVRE

prend la fuite. —

L'orateur jette par trois fois le cri de guerre; il veut la guerre, il aime le sang; d’ailleurs la guerre seule, une guerre d'extermination, amènera cette paix que tant d’Animaux paraissent désirer.

« La guerre est possible; les grands capitaines n’ont (Jamais manqué aux grandes occasions, et le succès est « certain. »

Il cite l’exemple des Moucnerons détruisant l’armée de Sapor, roi de Perse.

— JTci LA GUÈPE sonne une fanfare, —

Il dit Tarragone d'Espagne minée, renversée par des

Lapins, dont la haine des Hommes avait fait autant de

Héros.

— LE LApiN émerveillé détourne la tête et fait un mouvement

d’incrédulité. —

Il rappelle Alexandre le Grand vaineu en combat naval par les Tnoxs de la mer des Indes.

— LEs Poissons du bassin, que cette scène avait vivement intéressés, et qui de loin prêtaient l'oreille à la voix puissante de lorateur, rougissent

d’orgueil au récit mattendu de ce haut fait. —

Il s’écrie qu'en présence d'intérêts aussi opposés, la guerre est inévitable, et toute transaction impossible; que le règne de cet animal dégénéré qu’on appelle L'Homme est fini, et qu’il est temps que l'empire du globe, auJourd'hui mutilé, défiguré, déboïsé par les chemins de fer et par les chemins vicinaux, revienne aux Animaux, ses premiers , ses seuls légitimes possesseurs ; que les maux qu'on endort ne dorment que d’un œil, et que la révolte n’est que la patience poussée à bout.

Il termine par un éloquent appel aux armes. Il convie LE Loup, LE LÉOPARD, LE SANGLIER, L’AIGLE et {ous ceux qui veulent vivre libres, à la défense de la nationalité animale, qui ne peut pas périr.

La Gauche tout entière bondit sur ses bancs. La Droite,

pour un instant galvanisée, applaudit. Le Centre reste im-

passible , et refuse de se prononcer; L’ÉcRevisse consternée lève les bras au ciel. |

UN CHEVAL ANGrAIS, autrefois CHEVAL DE LUXE, maintenant

a poor hack, demande la parole pour un fait personnel.

L'accent britannique de l’orateur rend fort pénible la tâche de MM. les sténographes, qui sont obligés de traduire

le langage presque inintelligible de l'honorable étranger.

« Nobles bêtes, dit-il, je n’entends rien à la question « des chemins vicinaux; mais je suis de l’avis de l’illustre « Tire qui vient de parler dans la grande question des « chemins de fer. Je gagnais mon foin à la sueur de mon « front, en trottant quatre ou cinq fois par jour de Londres « à Greenwich : le jour même de l'ouverture du chemin de « fer, mon maître s’est embarqué, et je me suis trouvé sans « ouvrage. L’Angleterre est traversée en tous sens par ces « odieuses voitures qui roulent sans notre secours. Je « demande ou qu'on détruise les chemins de fer, ou qu’on « me permette d’être Français. Jaime la France parce que

« les chemins de fer y sont fort rares, et les chevaux aussi. »

UN 6ros CHEVAL DE LA BEAUCE, qui avait la veille amené de Chartres à Paris une énorme voiture chargée de blés, hennit d’impatience ; il dit que ces CHevaux ÉTRANGERS ne sont jamais contents, et qu'ils se plaignent toujours que la mariée soit trop belle. Selon lui, tout Animal de bon sens

devrait applaudir à l’établissement des chemins de fer.

Le Bogur et L’ANE, de leur place : « Oui, oui.»

L’attention étant un peu fatiguée, M. le Président an-

nonce que la séance est suspendue pour dix minutes.

Mais bientôt le bruit de la sonnette se fait entendre, et MM. les délégués reprennent leurs places avec une promptitude qui témoigne tout à la fois de leur ardeur et de

leur nouveauté parlementaire.

Le Rossiexoz voltige jusqu'à la tribune; il demande à Dieu un ciel pur et de chaudes nuits pour ses chansons; il chante sur un rhythme divin quelques stances harmonieuses de Lamartine.

Ses chants sont admirables; mais il ne parle pas pour tout le monde, et Le Buror le rappelle à la question.

L'Axe prend des notes et critique une des rimes qui, selon lui, manque de richesse.

Le Paon et L’Oiseau pe Paranis rient entre eux de la

chétive apparence du poëte orateur.

Un membre de la Gauche demande l'égalité.

L'Oisau Rovaz et LE GRAND Duc jettent un regard de dédain sur l’orateur indépendant.

Un Cerr, prisonnier depuis dix ans, demande d’un ton plaintif la liberté.

Le VER DE TERRE demande en grelottant l'abolition de

la propriété et la communauté des biens.

L'Escarcor rentre précipitamment dans sa coquille,

L'Huirre se referme, et LA Tortue répond qu’elle ne consentira Jamais à abandonner son écaille.

UN vieux DromADAIRE venu en droite ligne de la Mecque, et qui jusque-là avait gardé un modeste silence, dit que le but de la réunion sera manqué si on ne trouve pas le moyen de faire comprendre aux Hommes qu'il y a de la place pour tous ici-bas, et qu'on peut très-bien se placer les uns à côté des autres sans se faire porter les uns par les autres.

L’ANE, LE CHEVAL, L'ÉLÉPHANT et LE Présipenr lui-même font un signe d’assentiment.

Quelques membres entourent LE Dromaparre et lui demandent des nouvelles de la question d'Orient. Le Dro- MADAIRE leur répond avec beaucoup de bon sens que Dieu est grand et que Mahomet est son prophète.

Un Mourox encore Jeune hasarde quelques mots sur les douceurs de la vie champêtre; il dit que l'herbe est bien tendre, que son Berger est très-bon, et demande s’il n’y aurait pas moyen de tout arranger.

Le Cocuon grogne sans qu'on puisse interpréter le sens de son interruption : on croit qu’il est pour le sfatu quo.

UN vieux SANGLIER, que ses ennemis accusent d’avoir approché les basses-cours, prétend qu'il convient d'accepter les faits accomplis et d'attendre les éventualités.

L'OrE déclare avec fierté qu'elle ne s’occupe pas de politique.

LA Pie lui répond que son indifférence en matière poli-

tique sera fort goûtée de ceux qui la plumeront un Jour.

LE CAMÉLÉON parait à la tribune pour annoncer qu'il est heureux et fier d’être, comme toujours, de l'avis de tout le monde.

Le Renarn, qui s’est Jusque - là contenté de prendre quelques notes, voyant que la liste des orateurs inscrits est épuisée, monte à la tribune au moment où La Pie fait une troisième tentative pour y sauter. La PIE désappointée lui cède la place en se parlant à elle-même, et remet sous son bras un volumineux manuscrit qu'elle avait rédigé avec une GRuE de ses amies.

Le Renaro dit qu'il a écouté avec une scrupuleuse attention les orateurs qui viennent de se faire entendre; qu’il a admiré la puissance et l’élévation des idées du Lion ; que personne plus que lui ne rend hommage à la majesté de son caractère, mais que l’illustre Membre est peut-être le seul Lion de l’Assemblée, et que pour tout le monde d’ailleurs il y a loin du Jardin des Plantes au désert ;

Qu'il voudrait pouvoir conserver les illusions du CHE,

mais qu’il lui semble apercevoir son collier;

— LE CHEN embarrassé se gratte l'oreille, — Un mauvais plaisant remarque que les oreilles du CHIEN ont perdu beaucoup de leur longueur primitive,

et demande si c’est la mode de les porter si courtes. ( Hilarité générale. } —

Qu'il a partagé un instant l’ardeur guerrière du Ti16rE ; que peu s’en est fallu qu’il n’ait répété avec lui son redoutable cri de guerre; mais que c’est L'HOMME qui a in-

venté la poudre, et que la race animale ignore encore

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* {|| NN (4 ve (D ad Le Caméléon déc'are qu’il est heureux ct fier d'être, comme toujours, de l’avis de tout le monde.

l'usage des armes à feu. « Les faits le prouvent d’ailleurs, « dans ce triste monde, ce n’est pas toujours le bon droit « qui triomphe. » Qu'il ÿ a bien peu de temps que leurs fers sont tombés, et qu’il manque sans doute à la plupart

d'entre eux des passe-ports pour l’étranger.

— Approbation à Droite. — La Gauche se tait. — Le Centre ne dit rien et n’en pense pas davantage. — LE SANSONNET fait observer que beau-

coup de réputations sont fondées sur le silence.

Que le langage du Rossieno est un beau langage, mais qu'il n’a point avancé la question.

Qu'il serait bon de s'entendre sur les mots, et que l’égalité qu'on demande n’est qu’un besoin matériel auquel

l'intelligence ne souscrira jamais.

— Protestations à Gauche. —

Qu’avec la liberté le CERF aurait dû demander la manière de s’en servir. «Il est quelquefois très-embarrassant « d'être libre : l'esclavage a été perfectionné à ce point « que, pour l’esclave, il n’y a que misères au delà même « des portes de sa prison. » Il cite à l'appui de son dire l'exemple de ces deux cent mille paysans russes affranchis qui, ne sachant que faire de leur liberté, retournèrent

volontairement à la glèbe.

— Deux larmes s’échappent lentement des yeux du CERF découragé. —

Que le raisonnement du Cocnon avait cela de bon et

cela de mauvais, qu’il ne changeait rien aux affaires, et

que, pour les résultats, les doctrines du Sanerrer différaient peu de celles du Cocnox.

— Approbation aux extrémités. — Tci LA CIVETTE offre une prise de tabac à un vieux CasTor. — LE CocHoN, son voisin, se sentant perdre

contenance, ferme les yeux et fait semblant d’éternuer. —

Qu'il avait été touché des honnêtes sentiments du Mouron et de la bonté de ses intentions ; « mais le monde « est ainsi fait, qu'on peut dire que l’excessive bonté « déconsidère. » Qu'il faisait observer au Mourox que son bon berger avait mené sa pauvre mère à la boucherie.

— LE Mouton se jette en sanglotant dans les bras du BÉLIER, qui reproche au RENARD son impitoyable raison. — Cette scène émeut péniblement Vassemblée. — UxE TourRTERELLE s’évanouit dans les tribunes; LA SANGSUE, sur l'avis de L'HIPPOPOTAME, lui pratique une saignée. — LE PiGEoN RaMiEr dit, de façon à être entendu , que le manque de

tact vient presque toujours du manque de cœur.

Le RexaR» insinue pour sa justification qu'il est fâcheux que toutes les vérités ne soient pas bonnes à dire; il affirme que la politique sentimentale serait fort de son goût, mais il y a telle maladie qu'un régime anodin ne saurait guérir, et MacurAvEL enseigne, dans son livre du Prince, qu’il est des cruautés salutaires et miséricordieuses.

Il répond ensuite au CAMÉLÉON qu'il n’y a point d’animal universel. « Chacun a sa spécialité, et la spécialité du CAMÉLÉON étant de tout approuver, il ose espérer qu’il

voudra bien le favoriser de son suffrage. »

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