COMMENT UN HIBOU MEURT D'AMOUR
toutes les formules au moyen desquelles on console les gens qui ont envie d’être consolés.
J’eus le plaisir de l'entendre envoyer au diable les Carpes
magiciennes et leurs oracles intéressés.
Comment un Hibou meurt d'amour.
J’ai su plus tard que ce pauvre Oiseau, dont la tête n’avait jamais été bien forte, s’était jeté, pour se distraire, disait-il, dans ce qu’il appelait les plaisirs. Il est rare qu’un esprit médiocre se résigne au malheur. Il s’abandonna à toutes sortes d’excès, et surtout à des excès de table, ainsi qu'il l'avait vu pratiquer, en pareille occasion, à quelques héros de roman. Comme il avait beaucoup d’appétit et peu de goût, il mangeait souvent des choses malsaines, et mourut bientôt, les uns disent d'amour, les autres d’indigestion. Le fait n’est pas encore éclaire.
Je crois pouvoir affirmer, à sa louange, que, s’il ne fût pas mort de la maladie que nous venons d’être forcée de nommer, il aurait pu mourir d'amour; car il aimait passionnément sa pauvre Chouette, qui, avant d’être une orande dame, avait été une simple Chouette fort bonne et très-attachée à ses devoirs.
Il en est des plaies du cœur comme de celles du corps : quand elles ont été profondes, elles se ferment quelquefois;
mais elles se rouvrent toujours, et on finit par mourir, en
pleine santé, de celles dont on a été le mieux guéri.
SOUVENIRS Faites-vous donc Grande Duchesse !
Et madame la Duchesse? Au bout de quinze Jours, son séducteur l’abandonna pour une vraie Duchesse qu'il emmena en Grèce, où ses ancêtres avaient été rois. Elle en fut si humiliée, qu'elle maigrit à vue d'œil, et mourut, seule, dans le tronc d’un vieux saule, de honte, de misère et presque de faim, bien coupable, mais aussi bien malheureuse.
Faites-vous donc Grand Duc et Grande Duchesse !
Où l’auteur reprend la parole pour son propre compte. — Conclusion.
On voyagerait pendant une éternité, on ne s’arréterait pas plus que le temps, que cette agitation sans fin ne suffirait pas à rendre le mouvement à un cœur fatigué. Après avoir été partout, ou peu s’en faut, je me demandai à quoi avait abouti cette course d’âme en peine, et si les Corneilles étaient faites pour courir le monde ou pour vivre en société. N’y avait-il pas eu dans cette soumission aux exigences de mon chagrin, si légitime qu'il fût, plus d’égoisme que de raison? la lutte n’eût-elle pas été plus glorieuse que la fuite? et si triste qu’eût pu être mon existence, n’eût-il pas mieux valu la consacrer à mes pareilles, que de l’user sans profit pour personne dans de sté-
riles voyages? Le résultat de ces réflexions tardives,
comme toutes les réflexions, fnt que je ferais bien de retourner parmi les miens.
Mais où me fixer?
Les vieilles cathédrales sont les hôtelleries naturelles des voyageurs de notre espèce. J'avais visité, pendant le cours de mes voyages, presque toutes les églises de France. À laquelle devais-je donner la préférence ?
J'hésitais entre trois surtout.
Retournerais-Je à Strasbourg, ma patrie? Reverrais-je ma chère cathédrale avec sa flèche élégante, ses fines ciselures et sa pierre inattaquable? Mais non! tout m'y rappellerait le passé, et rien n’est plus triste que de se souvenir qu'on à été heureux, quand on ne l’est plus.
lrais-je à Reims et chercherais-je un refuge dans les broderies de son splendide portail? Mais pourquoi à Reims plutôt qu'ailleurs ?
J'allais me décider pour la noble cathédrale de Chartres, le plus sévère, le plus digne et le plus sacré des monuments gothiques de notre pays, quand j’appris qu’une grande quantité de Corneilles venaient de fonder une colonie dans une des tours de Notre-Dame de Paris: de Notre- Dame de Paris dont j'avais tant entendu parler et que je ne connaissais pas encore. Ma foi, par un reste d’habitude de voyageuse, Je me décidai pour cette illustre inconnue. Notre-Dame avec sa mâle architecture, ses fortes tours, sa façade un peu massive, me parut plutôt puissante qu’imposante, mais ses bas-côtés me ravirent. J’y fus saluée dès
mon arrivée par un très-Vieux Corbeau, que Je reconnus tout d’abord pour un de mes compatriotes, à son accent qu'un véritable Alsacien ne perd jamais.
Puisque l’occasion s’en présente, je ne suis pas fâchée d’avoir à dire quelques mots de ce personnage.
« Écrivez de ce personnage tout ce que vous voudrez, » me dit en m'interrompant pour la seconde fois le malencontreux conseiller que J'ai déjà cité au commencement de ce récit, et qui s'étant, depuis ma réponse, tenu derrière moi sans mot dire, lisait sans facon par-dessus mon aile, à mesure que J'écrivais. « Ne vous gênez pas ; son tour est venu, Vengez-Vous. »
— Avez-vous déjà peur? lui dis-je ; attendez done, et en attendant, taisez-vous.
Pourquoi ne le dirais-je pas? Dans ce vieillard, je retrouvai un ancien ami d'enfance; il y avait bientôt un siècle que nous ne nous étions vus.
Ce qui nous avait séparés, c’est qu'il avait été fou de tout dans sa Jeunesse, de tout, et de moi un peu, s’il m'est permis de le dire. Or, mon cœur n'étant déjà plus libre (j'étais à la veille de me marier), il avait quitté le pays,
désespéré, jurant et criant qu'il en mourrait. Il n’en était
pas mort, on le voit. Que mes lectrices veuillent bien faire
comme moi, qu'elles lui pardonnent d’avoir survécu. — Quoi! me dit-il en m’abordant avec une émotion qui me toucha plus qu'il ne m'aurait convenu de le laisser
voir, ne daignerez-vous pas reconnaître votre ancien
amoureux ? Il y à tantôt cent ans que je vous aime, et que Je vous aime en vain. Que n’ai-je pas fait, grand Dieu! pour vous oublier ‘! Me punirez-vous de n’y avoir pas réussi? de vous en prie, ajouta-t-il, restez avec nous.
— Ceci, lui répondis-je, m'a tout l’air d’une déclaration en bonnes formes; mais un amour de cent ans ressemble, à s’y tromper, à une belle et bonne amitié : je l’accepte comme tel. Allons, consolez - vous, ajoutai-je. L'amour est un enfant, il veut des cœurs jeunes comme lui; ne sommes-nous pas trop vieux? Me voici à Paris, J'y resterai, Mais à une condition, c’est que vous me chercherez un logement.
— N'est-ce que cela? me dit-il en me montrant un Dragon volant; je démeure sous l'aile gauche de ce Dragon, l'aile droite est libre ; si l’appartement vous convient, refuserez-vous d’être ma voisine ? Et il me vanta les charmes de sa résidence. A l’en croire, été comme hiver, c’était un lieu de délices.
Ce jour-là, mon excellent ami mé parlait de sa voix la plus douce, son air était si bon et son accent si pénétré, que je n'aurais osé le refuser. Je retirai pourtant d’entre les siennes une de mes pattes qu'il serrait avec un peu plus de
tendresse que n’en comportait une simple amitié.
* J'ai su plus tard que ce cœur héroïque n'avait en effet rien négligé pour en arriver à se débarrasser complétement de mon souvenir. Il s'était marié Jus-
qu'à trois fois, sans rien obtenir d’un remède aussi violent et aussi opiniâtrément
apphiqué..…. O Corneilles, ab uno disce ommes !
356 SOUVENIRS — Quel bonheur! et qu’il fait bon vieillir! s’écria mon
heureux voisin, quand il me vit installée.
Quel bonheur, en effet! Nos caractères étaient tels qu’il suffisait que l’un dit oui pour que l’autre dit non. Chose
bizarre, l'harmonie naissait de ce désordre même; nous
n’étions jamais d'accord, mais en revanche nous étions les meilleurs amis du monde. Mon vieil ami avait pour système de n’en point avoir, et je prétendais, moi, qu’on ne vient à bout de la plus petite comme de la plus grande chose du monde qu’à l’aide d’un système. Je me rappelle que nous débutâmes par une discussion sur ce sujet :
— Qui peut avoir une idée ou stupide ou sage, me disait mon obstiné contradicteur, que le passé n’ait eue avant lui? On se suit à la piste, et on fait bien; les Moutons de Panurge étaient des sages, et vos philosophes sont des fous. Moins on sait, moins on se soucie de savoir : et voilà le bonheur! Il y a deux mille ans que vos savants se battent pour savoir lequel de tous leurs systèmes est le meilleur; dites-leur de ma part que le meilleur n'existe pas, mais que le moins mauvais serait celui qui les empêcherait de se battre.
J’allais répliquer (je ne sais comment!) à ce terrible argument; nous en étions là de nos querelles et de notre intimité, quand nous vimes arriver, voleter de pierre en pierre, de saint en saint, péniblement, prudemment, pesamment, devinez qui? Jacques! oui, Jacques, le pauvre
Sansonnet du vieux château.
— Quelles nouvelles, lui dis-je, quelles nouvelles, mon bon Jacques?
— Affreuses! me répondit le vieux serviteur d’un ton si lugubre, que je vis bien que je devais me préparer à tout entendre.
— Affreuses! reprit-il. Ils sont tous morts!
— Tous? m'écriai-je. Parlez donc, Jacques ! et parlez vite! Vous me mettez au supplice.
— Tous, dit-il, et de mort violente; et il n’en reste pas pierre sur pierre.
— Expliquez-vous, lui dis-je, et rassemblez vos souvenirs. De quoi ne reste-t-il pas pierre sur pierre? et enfin qui est mort?
— Monseigneur pouvait fuir encore, continua le pauvre Jacques en suivant ses idées; mais il a préféré résister jusqu’à la fin, et s’ensevelir sous les ruines de notre chàteau.
Bref, voici ce que Jacques me raconta : — A la suite d’une affaire de bourse, très-heureuse pour lui, la fortune du propriétaire du vieux château, et du château neuf, s'étant accrue considérablement, sa considération s’était accrue d'autant, et il fut nommé... baron! Le vaniteux banquier crut qu’il serait indigne de sa nouvelle position de garder dans ses domaines un château délabré, et, en peu de jours, quoique l’hiver approchät, l’œuvre de destruction fut accomplie. Mes ruines chéries disparurent à
Jamais.
Le vieux Faucon, accablé d’infirmités, et dédaignant, ainsi qu'il a été dit, de chercher son salut dans la fuite, s'était laissé écraser par la chute d’un énorme pan de muraille, Immobile dans un des coins de la cour, et dans l’attitude résignée du Génie du temps, il mourut sans pousser un seul cri. Cette mort héroïque ne fut pas sans amertume, car il était mort en désespérant du retour de ce passé qu'il n'avait cessé de regretter.
Quant au Lézard, là mort lui vint en dormant, ainsi qu’à la Lézarde et à leur enfant, un bon petit Lézard qui donnait les plus belles espérances. Quelques jours avant cétte catastrophe, il paraît que toute la famille avait parlé de s’endormir pour six mois, et comme le disait Jacques, qui puisait de grandes consolations dans cette réflexion : Dormir six mois, ou dormir toujours, c'est presque tout un.
Le vieux serviteur aurait bien voulu mourir bravement, comme son maître ; mais n’est pas Faucon qui veut, et il nous avoua, en baissant la tête, que quand il vit les murailles s’ébranler, il fit comme tous ceux auxquels son seigneur avait donné asile, il s’enfuit!
Jacques semblait n'avoir survécu à ce désastre que pour m'en apporter la nouvelle. Je l’ai pris à mon service pour
qu'il fût au service dé quelqu'un et püt mourir content. Il est sourd et répond à tout ce qu’on lui demande, comme
si On lui parlait du vieux château et de ses habitants. — Eh bien! êtes-vous satisfait? dis-je à mon vieil ami;
j'ai parlé de tout et de rien, et de vous-même.
— Faisons la paix, me répondit-il. Je n'ai point à me plaindre, vous êtes un historien fidèle ; mais cette fin res-
semble un peu trop au dénoûment d’une tragédie.
La vie commence et finit par l’insouciance, et mon vieil ami était arrivé à l’âge où l’on ne trouve plus aucun plaisir à s’attrister : on pouvait lui appliquer le mot de Goëthe : «La vieillesse nous trouve encore enfants.» —Tous mes héros meurent, j’en conviens, lui répondis-je; mais pourquoi pas? N'est-ce pas là, et naturellement, et heureusement peut-être, la fin de tout? et pour une Joie que la mort arrête, ne met-elle pas fin à bien des misères ? Ne mourrai-je pas, moi qui vous parle; et vous qui me lisez, êtes-vous immortel ?
Pour toute réponse, mon vieil amoureux se mit à chan-
ter d’une voix chevrotante ce vieux refrain que Je déteste :
Nous n’avons qu'un temps à vivre,
Amis, passons-le gaîiment... etc.
— Chantez! lui dis-je, chantez! Que prouvent vos chansons? le monde est plein de Jean qui pleurent et de Jean qui rient; qui pleurent, parce qu'il y a de quoi pleurer ; qui rient, parce qu'il y a de quoi rire sans doute. Mais pourtant à quoi sert qu’on rie ou qu'on pleure? Ne fe-
rait-on pas mieux de se tenir dans le milieu, de parler
haut et sec, si l’on veut, mais bonnement et simplement,
sans doute ni moquerie, et de pousser son voisin et de
se pousser soi-même vers la sagesse, qui consiste :
4° À faire valoir ce qu'on a de bon;
2° À combattre ce qu’on a de mauvais.
Mais non, on veut chanter! Chantez donc, et chantez toujours! et osez me dire que vous êtes heureux. Ne voyez-vous pas que. vos plumes s’émoussent et blanchissent en attendant qu’elles tombent! Un plus vieux et un plus sensé que vous, Montaigne, l’a dit après beaucoup d’autres : « Nul ne peut être appelé heureux, s’il n’est pas mort. »
La réponse était un peu dure. Mon vieil ami se taisait, je craignis de l'avoir blessé; ce fut à mon tour à lui offrir la patte, et la paix fut conclue.
P.-J. Stahil.