‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 75 sur 95 · ET CE QUI S ENSUIVIT · texte numérisé non relu

ET CE QUI S ENSUIVIT

Où l'on verra par quelles raisons de haute politique le prince Léo dnt faire un voyage

en France.

u bas de l'Atlas, du côté du désert, règne un vieux Lion nourri de ruse. Dans sa Jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagnes de la Lune; il a su vivre en Barbarie, ‘en Tombouctou, en Hottentotie, au milieu des républiques d’Élé-

> phants, de Tigres, de Boschi-

$” mans et de Troglodytes, en les

CPP SE,

mettant à contribution et ne leur déplaisant point trop;

car ce ne fut que sur ses vieux Jours, ayant les dents

SRE

‘4 à { HE 1

sa rer EU ob air

lourdes, qu’il fit crier les Moutons en les croquant. De cette complaisance universelle, lui vint son surnom de Cosmopolite, ou l’ami de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la jurisprudence des Lions par cet admirable axiome : Prendre, c'est apprendre. EL il passe pour un des monarques les plus instruits. Ce qui n’empèche pas qu’il déteste les lettres et les lettrés. «Is embrouillent encore ce qui est embrouillé, » dit-il.

Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa famille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griffées lui reprochaient de s’enfermer avec un grand Griffon, son favori, pour compter ses trésors sans admettre personne à les voir.

Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières fermentaient. De temps en temps, des Singes, perchés sur des arbres, éclaircissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.

Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s'appuyant sur la classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui vendirent un

peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cos-

mopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon Toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône le rendaient - ils songeur. Quand Leurs Altesses les Lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres, et les domptait par la famine; car il avait appris, dans ses voyages, combien on s’adoucit en ne prenant rien. Hélas! il avait retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d’agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un Animal, mais qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda pendant sa Jeunesse étaient suffisamment connus.

Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois et dit ces sages paroles : « Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler cette pierre qu’on appelle le pouvoir royal. J'y ai blanchi ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné grand’chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon pouvoir! Encore si je réussissais! Mais tout le monde se plaint. Moi seul, je ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie me gagne ! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandonner le sceptre, mes enfants! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de tous les

Lions mécontents en les éconduisant à la victoire. »

364 VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse,

et chanta la Marseillaise des Lions :

Aiguisez vos griffes, hérissez vos crinières !

— Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de l'Afrique, indignés du /ur nent de Votre Majesté, étaient sur le point d’exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l’État.

— Ah! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaque de la maladie des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdication!.. Bon, nous allons te rendre sage! Prince, reprit à haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l'adresse, et pour vous en convaincre, je Veux vous mettre à l’ouvrage.

Dès que cette nouvelle circula dans toute l'Afrique, elle y produisit un tapage inoui. Jamais, dans le désert, aucun Lion n’avait abdiqué. Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne ne s'était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être facilement entachée de nullité, faute de précédents.

Le matin, à l’aurore, le Grand-Chien, commandant les

hallebardiers, dans son grand costume et armé de toutes

pièces, rangea la garde en bataille. Le vieux roi se mit

sur son trône. Au-dessus, on voyait ses armes représentant

BRE VIERE

Les jeunes Lionceaux reçurent sa bénédiction

une Chimère au grand trot, poursuivie par un poignard. Là, devaut tous les Oisons qui composaient la cour, le grand Griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit à voix basse ces remarquables paroles à ses Lionceaux, qui reçurent sa bénédiction, seule chose qu’il voulut leur donner, car il garda judicieusement ses trésors.

— Enfants, je vous prête ma couronne pour quelques jours, essayez de plaire au peuple et vous m'en direz des nouvelles.

Puis, à haute voix et se tournant vers la cour, il cria :

— Obéissez à mon fils, il a mes instructions !

Dès que le jeune Lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli par la jeunesse Lionne dont les prétentions excessives, les doctrines, l’ardeur, en harmonie d’ailleurs avec les idées des deux jeunes gens, firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut leur vendre son concours. Le nombre des places ne se trouva point en rapport avec le nombre des ambitions légitimes; il y eut des mécontents qui réveillèrent les masses intelligentes. Il s’éleva des tumultes, les jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir à la vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait ces agitations. Aussi, en quelques heures, le tumulte fut-il apaisé. L'ordre régna dans la capitale. Un baise-griffe s’ensuivit, et la

cour fit un grand carnaval pour célébrer le retour au

Slalu quo qui parut être le vœu du peuple. Le jeune prince, trompé par cette scène de haute comédie, rendit le trône à son père, qui lui rendit son affection.

Pour se débarrasser de son fils, le vieux Lion lui donna une mission. Si les Hommes ont la question d'Orient, les Lions ont la question d'Europe , où depuis quelque temps des Hommes usurpaient leur nom, leurs crinières et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités nationales des Lions s'étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les esprits, les empêcher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite jugea nécessaire de provoquer des explications internationales de tanière à camarilla. Son Altesse Lionne, accompagnée d’un de ses Tigres ordinaires, partit pour Paris sans aucun attaché.

Nous donnons ici les dépèches diplomatiques du jeune

prince et celles de son Tigre ordinaire.

Comment le prince Léo fut traité à son arrivée dans la capitale du monde civilisé.

PREMIÈRE DÉPÈCHE.

« Sire,

« Dès que votre auguste fils eut dépassé l'Atlas, il fu

reçu à coups de fusil par les postes français. Nous avons

compris que les soldats lui rendaient ainsi les honneurs

dus à son rang. Le Gouvernement français s’est empressé de venir à sa rencontre ; on lui a offert une voiture élégante, ornée de barreaux en fer creux qu’on lui fit admirer comme un des progrès de l’industrie moderne. Nous fûmes nourris des viandes les plus recherchées, et nous n'avons eu qu’à nous louer des procédés de la France. Le prince fut embarqué, par égard pour la race Animale, sur un vaisseau appelé le Castor. Conduits par les soins du gouvernement français Jusqu'à Paris, nous y sommes logés aux frais de l'État dans un délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir avec un tel empressement, qu'on nous à donné’les plus illustres savants pour gardiens, et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces messieurs ont été forcés de mettre des barres de fer entre nous et la foule. Nous sommes arrivés dans d’heureuses circonstances, il se trouve là des ambassadeurs venus de tous les points du globe.

« J'ai lorgné, dans un hôtel voisin, un Ours blanc venu d'outre-mer pour des réclamations de son gouvernement. Ce prince Oursakoff m'a dit alors que nous étions les dupes de la France. Les Lions de Paris, inquiets de notre ambassade, nous avaient fait enfermer. Sire, nous étions prisonniers.

« — Où pourrons-nous trouver les Lions de Paris ? lui ai-je demandé.

« Votre Majesté remarquera la finesse de ma conduite.

En effet, la diplomatie de la Nation Lionne ne doit pas

s’abaisser jusqu'à la fourberie, et la franchise est plus habile que la dissimulation. Cet Ours, assez simple, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans détours que les Lions de Paris vivaient en des régions tropicales où l’asphalte formait le sol et où les vernis du Japon croissaient, arrosés par l’argent d’une fée appelée conseil général de la Seine. Allez toujours devant vous, et quand vous trouverez sous vos pattes des marbres blancs sur lesquels se lit ce mot : Sryssez ! un terrible mot qui a bu de l'or, dévoré des fortunes, ruiné des Lions, fait renvoyer bien des Tigres, voyager des Loups-Cerviers, pleurer des Rats, rendre gorge à des Sangsues, vendre des Chevaux et des Escargots!... quand ce mot flamboyera, vous serez arrivé dans le quartier Saint-Georges où se retirent ces Animaux ?

« — Vous devez être satisfait, dis-je avec la politesse qui doit distinguer les ambassadeurs, de ne point trouver votre maison qui règne dans le Nord, les Oursakoff, ainsi travestis ?

«—Pardonnez-moi, reprit-il. Les Oursakoff ne sont pas plus épargnés que vous par les railleries parisiennes. J'ai pu voir, dans une imprimerie, ce qui s'appelle un Ours imitant notre majestueux mouvement de va-et-vient, si convenable à des gens réfléchis comme nous le sommes

vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du

blanc. Ces Ours sont assistés de Singes qui grapillent des

lettres, et ils font ce qu'ici les savants nomment des

A PARIS. 369 livres, un produit bizarre de l'Homme que j'entends aussi nommer des bouquins, sans avoir pu deviner le rapport qui peut exister entre le fils d’un bouc et un livre, si ce n'est l'odeur.

€ — Quel avantage les Hommes trouvent-ils, cher prince Oursakoff, à prendre nos noms sans pouvoir prendre nos qualités ?

«— Ilest plus facile d’avoir de l'esprit en se disant une Bête qu'en se donnant pour un Homme de talent! D’ailleurs, les Hommes ont toujours si bien senti notre supériorité que, de tout temps, ils se sont servis de nous pour s’anoblir. Regardez les vieux blasons? Partout des Animaux!

© Voulant, Sire, connaître l’opinion des cours du Nord dans cette grande question, je lui dis : — En avez-vous écrit à votre gouvernement ?

© — Le cabinet Ours est plus fier que celui des Lions, il ne reconnait pas l'Homme.

« — Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes et poudré de neige, que le Lion, mon maitre, n’est pas le roi des Animaux ?

« L’Ours blanc prit, sans vouloir répondre, une attitude si dédaigneuse, que d’un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son Altesse, attentive à la querelle, en avait fait autant, et j'allais venger l'honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit très-judicieusement qu'au moment d’avoir des explications à Paris,

il ne fallait pas se brouiller avec les puissances du Nord.

re

« Cette scène avait eu lieu pendant la nuit, il nous fut donc très-facile d'arriver en quelques bonds sur les boulevards, où, vers le petit jour, nous fûmes accueillis par des : — Oh! c’te tête! — Sont-ils bien déguisés! — Ne

dirait-on pas de véritables Animaux ! »

Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval. — Jugement que porte Son Altesse

sur ce qu'elle voit.

DEUXIÈME DÉPÈCHE.

« Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que

nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller

et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer; nous ignorions les usages et la langue

du pays. Voici comment notre embarras cessa. »

(interrompue par le froid de l'atmosphère. )

Page 1