‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 76 sur 95 · PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE

« Mon cher et auguste pere,

« Vous m'avez donné si peu de valeurs qu'il m'est

bien difficile de tenir mon rang à Paris. À peine ai-je

pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s’achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d'intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués, tant nous ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d’entre eux qui se disent des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d’interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si vous aviez su, Sire, ce qu'est Paris, vous ne m'eussiez pas mystifié par la mission que vous m'avez donnée. J'ai bien peur d’être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j'éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletonniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête : — Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.

« — La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.

«Je crois, nous dit alors le Chien, qu'il en est comme de la question d'Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.

«Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves

d'une haute intelligence ; aussi vous ne vous étonnerez

pas en apprenant qu'il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plait à entourer de soins et d’égards les étrangers qui visitent la France.

«Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens ; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y à des arbres, sans doute, mais quels arbres! Au lieu d’air pur, de la fumée: au lieu de rosée, de la poussière : aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.

« Du reste, de grandeur, il n’y en à point à Paris : tout y est mesquin ; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un Cheval; mais le garçon à paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l'emporter,

et nous l'avons mangé dans un coin. Notre Chien nous

a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu'une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.

« Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n'est pas sans fruit pour moi; il m’a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que quand Je serai de retour en Léonie, je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute ; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.

«A Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne

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