L'ABSOLU
l'absolu*
La plupart des £emmes connaissent les an^ goisses de Fintime délibération ^ contre lacfaeUtt se débattait madame Claês^ ainsi celles œéme dont le cœur n'a encore été violemixient énm que pour déclarer à leur mari quelque excédant de dépenseoudes dettes faites chez la marchande de modes^comprendront combien les battemem du cœur s'élargissent alors qu'il s'en va de toulie la Tie. Un€ belle femme a de la grâce à se je^ ter aux pieds de son» muri^ ell^ trouve des res-^
sources dans les poses de la douleur^ tandis que le sentiment de ses défauts physiques augmentait encore les craintes de madame Claës. Aussi^ quand elle vit Balthazar prêt à sortir, son premier mouvement fut-il bien de s'élancer vers lui; mais une cruelle pensée réprima son élan. Elle allait se mettre debout ! Ne devait-elle pas pa-* raître ridicule à un homme qui , n'étant plus soumisaux fascinations de l'amour, pourrait voir juste. Bile eût volontiers tout perdu, fortune et enfans, plutôt que d'amoindrir sa puissance de femme. Elle voulut écarter toute chance mauvaise dans une heure aussi solennelle , et appela fortement : — Balthazar?
Il se retourna machinalement et toussa. Mais sans faire attention à sa femme, il vint cracher dans une de ces petites boîtes carrées placées de distance en distance le long des boiseries , comme dans tous les appartemens de la Hollande et de la Belgique. Cet homme, qui ne pensait à personne , n'oubliait jamais les crachoirs, tant cette habitude était invétérée. Pour la pauvre Joséphine, incapable de se rendre compte de cette bizarrerie, le soin constant que son mari prenait du mobilier lui causait toujours une angoisse inouïe; mais, dans ce moment, elle
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fut si violente, qu^elle la jeta hors des bornes, et lui fit crier d'un ton plein d'impatience où s'exprimèrent tous ses sentimens blessés : — Mais, monsieur, je vous parle!
— Qu est-ce que cela signifie, répondit Baltbazar en se retournant vivement et lançant h sa femme un regard où la vie revenait , et qui fut pour elle comme un coup de foudre.
— Pardon, mon ami, dit-elle en pâlissant.
Elle voulut se lever et lui tendre la main ; mais e^e retomba sans force.
— Je me meurs ! dit-elle d'une voix entrecoupée par des sanglots.
A cet aspect, Ballhazar eu t comme tous les gens distraits, une vive réaction et devina pour ainsi dire le secret de cette crise, il prit aussitôt madame Claës dans ses bras, ouvrit la portequidonnait sur la petite antichambre, et franchit si rapidement le vieil escalier de bois, que la robe de sa femme ayant accroché une gueule des tarasques qui en formaient les balustres, il en resta un lez entier arraché à grand bruit. îl donna un coup de pied à la porte du vestibule commun à leurs appartemens; mais la chambre de sa femme était fermée.
II posa doucement Joséphine sur un £auteuil> en se disant : — Mon Dieu^ où est la clé ?
— Merci y mon ami , répondit madame Claês en ouvrant les yeux, voici la première fois depuis bien long-temps que je me suis trouvée aussi près de ton cœur.
— Bon Dieu! cria Claës, la clé, voici nos gens.
Joséphine lui fît signe de prendre la clé qui était attachée pendue à un ruban le long de sa poche ; Balthazar ouvrit, porta sa femme sur un canapé , et sortit pour empêcher ses gens effrayés de monter en leur donnant l'ordre de promptement servir le dîner. Puis il vint avec empressement retrouver sa femme.
— Qu'as-tu, ma chère vie? dit-il en s'asseyant près d'elle et lui prenant la main qu'il baisa.
— Mais , je n'ai plus rien , répondit-elle, je ne souffre plus! Seulement, je voudrais avoir la puissance de Dieu , pour mettre à tes pieds tout l'or de la terre.
— Pourquoi de l'or , demanda-t-il en l'attirant sur lui , la pressant et la baisant de nouveau sur le front, ne me donnes-tu pas de plus
grandes richesses^ en m'aimant comme tu m^ai* mes^ chère et précieuse créature.
— Oh! mon Claês^ pourquoi ne dissiperaistu pas les angoisses de notre vie à tous ^ comme tu chasses par ta voix le chagrin de mon cœur. Enfin , je le vois , tu es toujours le même.
— De quelles angoisses parles-^tu , ma chère?
— Mais nous sommes ruinés , Balthazar !
— Ruinés , reprit-il en souriant .
Il se mit à sourire, caressa la main de sa
femme en la tenant dans le$ siennes y et dit :
— Mais demain , mon ange , notre fortune sera peut-être sans bornes. Hier j'ai fait du diamant. Le diamant est du carbone pur. En cherchant des secrets bien plus importans , j'ai trouvé le moyen de cristalliser le carbone, mais jusqu'à présent je n'ai obtenu que de petites
quantités. Je suis heureux! O ma chère
femme, dans quelques jours tu me pardonneras mes distractions , car je suis distrait quelque^ fois. Ne t'ai- je pas brusquée tout à l'heure? Mais sois indulgente pour un homme qui n'a jamais cessé de penser à foi , dont les travaux sont pleins de toi, de nous!
— Assez, assez, dit-elle, nous causerons de tout cela ce soir, mon ami. Je souffrais par
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trop de douleur j et maintenant ^ je souffre par trop d^ plaisir.
En effets elle ne s'attendait pas à revoir cette figure animée par un sentiment aussi tendre pour elle qu'il Tétait jadis^ à entendre cette voix toujours aussi douce , et à retrouver tout ce qu'elle croyait avoir perdu.
— Ce soir, reprit-il , je veux bien , nous causerons. Si je m'absorbais dans quelque médita^ tion, rappelle-moi cette promesse. Ce soirje veux quitter mes calculs^ mestravaux, et me plonger dans toutes les joies de la famille^ dans les voluptés du cœur. Pépita, j'en ai besoin^ j'en ai soif !
— Tu me diras ce que tu cherches, Balthazar ?
— Mais, pauvre enfant , tu n'y comprendrais rien/
— Tu crois ! Hé , mon ami , voici près de quatre mois que j'étudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi. J'ai lu Fourcroi, Lavoisier, Chaptal, NoUet, Rouelle, BerthoUet, Gay-Lussac, Spallanzani, Leuv^enhoëk, Galvani, Volfa, et tous les livres relatifs à la science que tu cultives. Va, tu peux me dire tes secrets.
— Oh ! tu es un ange ! s'écria Balthazar en tombant aux genoux de sa femme ^ et versant des pleurs d'attendrissement dont la vue ïa fit tressaillir, nous nous comprendrons en tout!
— Ah! dit-elle, je me jetterais dans le feu de Fenfer qui attise tes fourneaux, pour entendre ce mot de ta bouche, et pour te voir ainsi.
Elle entendit le pas de sa fille dans l'antichambre et s'y élança vivement.
— Que voulez-vous ;, Marguerite ? dit-elle à sa fille aînée.
— Ma chère mère , monsieur Pierquin vient d'arriver. S'il reste à dîner, il faudrait du linge, et vous avez oublié d'en donner ce matin.
Madame Claës tira de sa poche un trousseau de petites clefs et les remit à sa fille, en lui désignant les armoires en bois des îles qui tapissaient cette antichambre, et lui dit : — Ma fille, prenez à droite dans les services Graindorge.
Elle rentra.
— Puisque mon cher Balthazar me revient aujourd'hui, rends-le moi tout entier? dit-elle en donnant à sa physionomie une expression
de douce malice. Mon ami^ va chez toi^ fiaismoi la grâce de l'habiller^ nous avons Pier^ quin à dîner. Voyons^ quitte ces habits dé^ cfairés. Tiens ^ vois ces taches? PTest-ce pas de Tacide muriatique ou sulfurique qui a bordé de jaune tous ces trous? Allons, rajeunis-toi^ je vais, t'envoyer Mulquinier quand j'aurai changé de robe.
Balthazar voulut passer dans sa chambre par la porte de communication , mais il avait ou*blié qu'elle était fermée de son côté. Il sortit par l'antichambre.
— Marguerite^ mets le linge sur un fauteuil y et viens m'habiller , je ne veux pas de Martha, dit madame Claês à sa fille.
Balthazar avait pris Marguerite^ l'avait tournée vers lui par mouvement joyeux en lui disant: — Bonjour^ mon enfant^ tu es bien jolie aujourd'hui dans cette robe de mousseline , et avec cette ceinture rose !
Puis il la baisa au front et lui serra la main.
— Maman ^ papa vient de m'embrasser ! dit Marguerite en entrant chez sa mère y il paraît bien joyeux , bien heureux !
— Mon enfant , votre père est un bien grand homme ^ voici bientôt trois ans qu'il travaille
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pour la gloire et la fortune de sa famille y et il croit avoir atteint le but de ses recherches. Ce jour est pour nous tous une belle fête....
— Ma chère maman y répondit Marguerite y nos gens étaient si tristes de le voir aussi renfrogné y que nous ne serons pas seules dans la joie. Oh! mettez donc ime autre ceinture^ celle-ci est trop fanée.
— Soit ; mais dépéchons*nous y je veux aller parler k M. Kerquin. Où est-il?
— Dans le parloir , il s'amuse à faire saucer Lucien .
— Où sont Gabriel et Félicie ?
— Je les entends dans le jardin.
— Hé bien , descendez vite veiller à ce qu'ils n'y cueillent pas de tulipes ! Votre père ne les a pas encore vues de cette année^ et il pourrait aujourd'hui vouloir les regarder en sortant de table ! Dites à Mulquinier de monter à votre père tout ce dont il a besoin pour sa toilette.
Quand Marguerite fut sortie y madame Cl^ês jeta un coup-d'œil à ses enfeins y par les fenêtres de sa chambre qui donnaient sur le jardin^ et les vit occupés à regarder un de ces insectes à ailes vertes y luisantes et tachetées d'or y vulg^rement appelés des couturières.
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•— Soyez sages , mes bien-^aimés , dit-relle en taisant remonter une partie du vitrage qui était à coulisse et qu'elle arrêta pour aérer sa chambre.
Puis elle frappa doucement à la porte de communication pour s'assurer que son mari n'était pas retombé dans quelque distraction. Il ouvrit, et elle lui dit d'un accent joyeux en le voyant déshabillé : — Tu ne me laisseras pas long-temps seule avec M. Pierquin, n'est-ce pas?... Tu me rejoindras prompt§ment.
Elle se trouva si leste pour descendre, qu'en lentendai;!', un étranger n'aurait pas reconnu le pas^ d'une boiteuse»
-^Monsieur, en emportant madame, lui dit le valet de chambre qu'elle rencontra dans l'esr calier, en a déchiré la robe. Ce n'est qu'un méchant bout d'étoffe, mais il a brisé la mâchoire de cette figure et je ne sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier déshonoré, cette rampe était si belle.
— Bah ! mon pauvre Mulquinier, ne la fais pas raccommoder, ce n'est pas un malheur.
— Bonjour^ M. Pierquin, dit-elle en ouvrant la porte du parloir.
Le notaire accourut pour lui donner le bras j
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inais elienepienaitjamaisqueceluidesQnmai'i; elle remercia donc son coqsin par un sourire et lui dit : — Vous vene? pi»ut-être pour les trente mille francs ?
— Oui y madame , en rentrant chez moi y j'ai reçu une lettre d'avis de la maison Protez et Chiffreville qui a tiré, sur M. Claês^ six lettres de change de chacune cinq mille francs.
— If é bien , n'en parlez pas à Balthazar aujourd'hui, dit-elle. Dînez avec nous , et si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes venu, trouvez quelque prétexte plausible, je vous en prie. Donnez-moi la lettre, je lui parlerai moi-même de cette affaire. — Tout va bien, reprit-elle en voyant l'étonnement du notaire. Dans quelques mois, mon mari reœ^boursera probablement les sommes qu'il a en>pruntées.
En entendant cette phrase dite à voix basse, le notaire regarda mademoiselle Claês qui revenait du jardin , suivie de Gabriel et de Félicie, et dit : — Je n'ai jamais vu mademoiselle Mai^ guérite aussi jolie qu'elle l'est en ce moment.
Madame Claës, qui s'était assise dans sa bergère et avait pris sur ses genoux le petit Lu-
cien, leva la tête, regarda sa fille et le notaire en affectant un air indifférent.
M. Pierquin était de taille moyenne, ni gras, ni maigre , d'une figure vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive; il passait pour misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur pour que son divorce avec te monde fut réel. Son regard habituellement perdu dans le vide, son attitude indifférente, son silence affecté semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide et la nullité d'un notaire exclusivement occupé d'intérêts humains, mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S'allier à la maison Claês aurait été pour lui la cause d'un dévouement sans bornes , s'il n'avait pas eu quelque sentiment d'avarice sousjacent : il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans serendre raison à lui-même de ses changemens de manière , ses attentions étaient - elles tranchantes , dures et bourrues comme le sont en général celles des gens d'af- &ires, quand M. Claês lui semblait ruiné; puis elles devenaient affectueuses, coulantes et presque serviles, quand il soupçonnait quel-
. que heureuse issue aux travaux de son cousin . Alors^ tantôt il voyait en Marguerite Claës ^ une in£ante dont il était impossible à un simple notaire de province d'approcher; et tantôt il la considérait comme une pauv|*e fille trop heureuse^ s'il daignait en faire sa femme. Il était homme de province , et flamand y sans malice ;
. il ne manquait même ni de dévoueçient ni de bonté ; mais il avait un naïf égoïsme qui rendait ses qualités incomplètes y et des ridicules qui gâtaient sa personne.
En ce moment^ madame Claës se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parl^ sous le porche de l'église Saint-Pierre, et remarqua la révolution que sa réponse avait faile dans ses manières ; elle devina le fond de ses pensées , et d'un regard perspicace elle essaya de lire dans l'ame de sa fille pour savoir si elle pensait à son cousin ; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence.
Après quelques instans, pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de la ville , le maître du logis descendit de sa chambre où> depuis un instant, sa femme entendait avec un inexprimable plaisir ses bottes crier sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle
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d'un homme jeune et léger, annonçait une complète métamorphose , et l'attente que son apparition causait à madame Cla^s fut si vive qu'elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit Fescalier. Balthazar se montra bientôt dans le costume alors à la mode.
Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d'un ba$ de soie blanc; une culotte de casimir bleu à boutons d'or^ un gilet blanc à fleurs^ et un frac bleu. Il avait fait sa barbe ^ peigné ses cheveux^ parfumé sa téte^ coupé ses ongles^ et lavé ses mains avec tant de soin qu'il semblait méconnaissable à ceux qui l'avaient vu naguères. Au lieu d'un vieillard presque en démence, ses enfans , sa femme, et le notaire voyaient un homme de quarante ans environ , dont la figure affable et polie était pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissait la maigreur des contours et Tadhérence de la peau sur les os avaient même une sorte de grâce.
— Bonjour, M. Pierquin, dit Balthazar Claês , qui , redevenu père et mari , prit son dernier enfant sur les genoux de sa femme , et l'éleva en l'air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement.
— ^Voyez ce petit? dit-il au notaire. Une aussi jolie créature ne vous donne-t-elle pas l'envie de vous marier? Croyez-moi, mon cher, les plaisirs de la famille consolent de tout.
— Brr ! dit-il en enlevant Lucien. Pound! s'écriail-il le mettant à terre. Brrr ! Paund !
L'enfant riait aux éclats de se sentir alternativement en haut du plafond et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas laisser voir Témotion que lui causait un jeu si simple en apparence; et qui, pour elle, était toute une révolution domestique.
— Voyons comment tu vas,, dit Balthazar en posant son fils sur le parquet et s'allant jeter dans une bergère.
L'enfant courut à lui, attiré par l'éclat des boutons d'or qui attachaient la culotte au-dessus de l'oreille des bottes,
— Tu es un mignon ! dit le père en l'embrassant, tu es un Claës, tu marches bien droit.
— Hé bien ! Gabriel , comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant l'oreille et la lui tordant, te défendit» vaillamment contre les thèmes, les versions^ mords-tu ferme aux mathématiques?
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Puis il se leva^ vint à Plérquin , et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait : — Mon cher, vous avez peut-être quelque chose à me demander?
Il lui donna lebras^ et Tentraînadans le jardin , en ajoutant : — Venez voir mes tulipes.
Madame Claës regarda son mari pendant qu'il sortait, et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune, si affable, si bien luimême; elle se leva, prit sa fille par la taille, et l'embrassa en disant : — Ma chère Marguerite, mon enfant chéri, je t'aime encore mieux aujourd'hui que de coutume!
— Il y avait bien long-temps que je n'avais vu mon père aussi aimable, répondit-elle.
Lemulquinier vint annoncer que le diner était sei'vi. Madame Claês, pour éviter que Pierquin lui offrit le bras, prit celui de Balthazar, et toute la &mille passa dans la salle à mangei-.
Cette pièce dont le plafond se composait de poutres apparentes, mais enjolivées par des peintures, lavées et rafraîchies tous les ans, était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tablettes desquels se voyaient les plus curieuses pièces de la vaisselle patrimoniale. Les parois de la muraille étaient tapissées de cuir violet
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sur lequel avaient été imprimés des sujets de chasse en traits d'or. Au-dessus des dressoirs , çà et là y brillaient soigneusement disposés des plumes d'oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n'avaient pas été changées depuis, le commencement du seizième siècle et offraient cette forme carrée, ces colonnes torses, et ce pe^ tit dossier garni d'une étoffe à franges dont la mode fut si répandue que Raphaël l'a illustrée dans son tableau appelé la J^ierge à la chaise. Le bois en était devenu noir, mais les clous dorés reluisaient commes'ilseussent été neufs, etles étoffessoigneusementrenouveléesétaientd'unecouleur rouge admirable. Enfin, la Flandre revivait là toute entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres, hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de l'école hollandaise ou flamande. La vaisselle en grès et ornée de figures coloriées à la manière de Bernard de Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Weegvood. L'argefaterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, véritable argenterie de famille, dont les pièces , toutes différentes de cizelure ,
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de mode, déforme, attestaient les commenccmens du bien-être et les progrès de la fortune des Claës. Les serviettes avaient des franges, mode toute espagnole. Quant au linge, chacun doit penser que, chez les Claës, le point d'honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce service, cette argenterie étaient destinés à l'usage journalier de la famille; car, la maison de devant où se donnaient les fêtes , avait son luxe particulier, dont les merveilles réservées pour les jours de gala, leur imprimaient cette solennité qui n'existe plus quand les choses sont déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d'une naïveté patriarchale.
Enfin , détail délicieux , une vigne courait en dehors , le long des fenêtres que les pampres bordaient de toutes parts.
— Vous restezfidèle aux traditions, madame, ditPierquin, en recevant une assiettée de cette soupe au thym , dans laquelle les cuisinières flamandes et hollandaises mettent de petites boules de viandes roulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le potage du dimanche en usage chez nos pères ! Votre maison et celle de mon oncle Des Racquets sont les seules où
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Ton retrouve cette soupe historique dans les Pays-Bas. Ah, pardon, le vieux monsieur Savaron de Savarus la fait encore orgueilleusement servir chez lui ,mais partout ailleurs la vieille Flandre s'en va. Maintenant les meubles se fabriquent à la grecque , on n'aperçoit partout que casques, boucliers, lances et faisceaux.
Chacun rebâtit sa maison , vend ses vieux meubles, refond son argenterie, ou la troque contre la porcelaine de Sèvres qui ne vaut ni le vieux Saxe ni les chinoiseries; Oh! moi je suis Flamand dans Fâme. Aussi mon cœur saigne-t-il en voyant les chaudronniers, acheter pour le prix du bois ou du métal , nos beaux meubles incrustés de cuivre ou d'élain. Mais Tétat social veut changer de peau, je crois. Il n'y a pas jusqu'aux procédés de l'art qui ne se perdent! Et, en effet, quand il faut que tout aille vite, rien ne peut être consciencieusement fait. Pendant mon dernier voyagé à Paris, l'on m'a mené voir les peintures exposées au Louvre. Ma parole d'honneur , ce sont des écrans que ces toiles sans air, sans profondeur, oii les peintres craignent de mettre de la couleur! Et ils veulent, dit-on^ renverser notre vieille école! Ah, ouin ! ~No$ anciens peintres, répondit BalthiK»
TATy étudiaient les diverses combinaisons et la résistance des couleurs , en les soumettant à l'action du soleil et de la pluie. Mais^ vous avez raison; aujourd'liui^ les ressources matérielles de l'art sont moins cultivées que jamais.
Madame Claês n'écoutait pas la conversation^ car en entendant dire au notaire que les services de porcelaine étaient à la mode^ elle avait aussitôt conçu la lumineuse idée de vendre la pesante argenterie^ provenue de la succession de son frère ^ espérant ainsi pouvoir acquitter les trente mille francs dûs par son mari.
— Ah! ah! disait Balthazar au notaire^ quand madame Claês se remit à la conversation^ l'on s'occupe de mes travaux à Douai?
— Oui , répondit Pierquin ^ chacun se demande à quoi vous dépensez tant d'argent.
Hier, j'entendais M. le premier président déplorer qu'un homme de votre sorte cherchât la pierre philosophale. Alors je me suis permis de répondre que vous étiez trop instruit pour ne pas savoir que c'était se mesurer avec l'impossible, trop chrétien pour croire l'emporter sur Dieu, et comme tous les Claës, trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre à periinpinpin. Néanmoins je vous
avouerai que f ai partagé les regrets que cause" votre retraite à toute la société. Vous n'êtes vraiment plus de la ville. En vérité^ madame^ vous eussiez été ravie si vous aviez pu entendre les éloges que chacun s'est plu à faire de vous* et de M. Claês.
— Vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont le moindre mal serait de me rendre ridicule^ répondit Balthazar. Ah ^ les Douaisiens me croient ruiné ! Eh bien ^ mon cher Pierquin, dans deux mois je donnerai^ pour célébrer l'anniversaire de mon mariage ^ une fête dont la magnificence me rendra l'estime que nos chers compatriotes accordent aux écus.
Madame Claës rougit fortement y car depuis deux ans cet anniversaire avait été oublié.
Semblable à ces fous qui ont des momens pendant lesquels leurs facultés brillent d'un éclat inusité, jamais Balthazar n'avait été si spirituel dans sa tendresse. Il se montra plein d'attentions pour ses enfans ^ et sa conversation fut séduisante de grâce, d'esprit, d'à-propos. Ce retour de la paternité, absente depuis si longtemps^ était certes la plus belle fête qu'il pût donner à sa femme pour qui sa parole et son regard
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dTdient replia ceUe constant^ ^ymptilhie d'ex-pressiou qui ^e sent de cc^ur à cœur et pi*oave une délicieuse identité de sentiment;.
Le vieux I^emulquinier paraissait se rajeunir y il allait et Tenait avec une allégresse insolite causée par raccomplissement deses secrètes espérances ; car le changement si soudainement opéré dans les manières de son maître était encore plus significatif pour lui^ que pour ma^ dame Claês. Là , où elle voyait le bonheur » it voyait une fortune. En aidant Balthazar dans ses manipulations ^ il en avait épousé la folie. Soit qu'il eût saisi la portée de ses recherchais dans les explications qui échappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains; soit quQ le penchant inné chez l'homme pour l'imitation lui eût fait adopter les idées dç celui daps l'atmosphère duquel il vivait y Lemulquinier avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux mêlé dé terreur^ d'adoiiration et d'égoïsime/ Le laboratoire était pour lui^ œ qu'est pour le peuple^ un bureau de loterie^ l'espoir organisé. Chaque soir il se couchait en se disant : — > Demain^ peut-être nageronsr-nous dans l'or ! Et le lendemain il se réveillait avec une foi toujours aussi ^i^e. Son nom indiquait npe origine toute
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flamande. Jadis les gens du peuple n'étaient oèn-* nùs que par liti sobriquet tiré dé leur profession^ de leur pays^ de leur conformation physique ou de leui*8 qualités morales; et ie sd:>riquet deve» Bàit le noiii d0 la famille bourgeoise qu'ils fori* datent lors de leur affranbhisseménf . En Flan-^ dre ) leÀ marchanfîlâ de fil de lin se nommaient des mulquini^s y et telle était sjani douté la profession dd Flriomme qui y pariai les anoêtréls du vieux valet ^ passa de l'état de serf à celui de bourgeois jusqu'à ce que dés itialheurs in^ connus rendissent le petit-fils du inulquinier à son primitif état de serf > plus la solde. L'ins*^ toîre de la Flandre^ de son fil et de son bommetbé se résumait donc en ce Vieux domestique^ souvent appelé ^ par eupbotiie , Mulquinier.
S6n caractère él sa phytionotnie i^é mah- ^uidènt p^i d'originalité. Sa figuré de forinè triangulaire était làrge^ haute et couturée par une petite vérole qui lui àVait donné de fan^ téstiques appal'efo(;esj eil y laissant une multitude dé linéamehs blancs et briilans. Maigre et d\ine taille élevée^ il dvôit une démarche |[ravéj «aystérieuse. Ses petits yeux Orangés cmhme kl pei^ruque jaUn)9 et lisàe qu'il aréit ^ur la télé 5 ùe jetaient ^ue des i*egards obliques. Son ex»-
térieur était donc en harmonie avec le sentiment de curiosité qu'il excitait. Sa qualité de préparateur initié aux secrets de son maître sur les travaux duquel il gardait le silence y l'investissait d'un charme. Les habitans de la rue de Paris le regardaient passer avec un intérêt mêlé de crainte, car il avait des réponses s}rbiUiques et toujours grosses de trésors. Fier d'être nécessaire à son maître^ il exerçait sur ses camarades une sorte d'autorité tracassière, dont il profitait pour lui-^même en se faisant servir, en obtenant de ces concessions qui le rendaient à moitié maître au logis. Au rebours des domestiques flamands y qui sont extrêmement attachés à la maison , il n'avait d'affection que pour Balthazar , et si quelque chagrin affligeait madame Claës, ou si quelque événement favorable arrivait dans la &mille, il mangeait son pain beurré y buvait sa bière avec son flegme habituel.
Le dîner fini, madame Claês proposa de prendre le café dans le jardin, devant le buisson de tulipes qui en ornait le milieu. Les pots de terre dans lesquels étaient les tulipes dont les noms se lisaient sur des ardoises gravées, avaient été çnterrés et disposés de manière à
former une pyramide au sommet de laquelle s'élevait une tulipe Gueule-dè-dragon que Balthazar possédait seul. Cette fleur nommée tulipa Claësiana , réunissait les sept couleurs^ et se5 longues échancrures semblaient dorées sur les bords. Le père de Balthazar qui en avait plusieurs fois refusé trois mille florins^ prenait de si grandes précautions pour qu'on ne pût en voler une seule graine ^ qu il la gardait dans le parloir et passait souvent des journées entières à la contempler. La tige en était énorme^ bien droite, ferme, d'un admirable vert ^ et les proportions de la plante se trouvaient en harmonie avec le calice dont les couleurs se distinguaient par cette brillante netteté qui donnait jadis tant de prix à ces fleurs fastueuses.
— Voilà pour trente ou quarante mille francs de tulipes! dit le notaire en regardant alternativement sa cousine et le buisson aux mille couleurs.
Madame Claës était trop enthousiasmée par l'aspect de ces fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler à des pierreries, pour bien saisir le sens de l'observation notariale.
— A quoi cela sert-il , reprit le notaire en
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s'adressant à Balthazar^ vous devriez les vendre.
— Bah ! ai -je donc besoin d'argent! répondit Claës^ en faisant le geste d'un homme à qui quarante mille francs semblaient être peu de chose.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfans firent plusieurs exclamations.
— Vois donc, maman, celle-là.
— Oh ! qu'en voilà une belle !
r-z Comment celle-ci se nomme-t-elle ?
— Quel abîme pour la raison humaine ! s'écria Balthazar, en levant les mains et les joi* gnant par un geste désespéré. Une combinaison (l'hydrogène et d'oxigènefait surgir par ses dosages différens, dans un même milieu et d'un même principe, toutes ces couleurs dont cha-^ cune constilu-e un résultat différent l
Sa femme entendait bien les termes de cette proposition qui fut trop rapidement énoncée pour qu'elle la conçût entièrement; alors Bat-« thazar songea qu'elle avait étudié sa science favorite, et lui dit, en lui faisant un signe mys- , térieux : —Tu comprendrais que tu ne saurais pas encore ce que je veux dire ! Et il parut retomber dans une de ces méditations qui lui étaient habituelles.
— Je le crois ^ dit M. Pierquin eu prenant une tasse de café des mains de Marguerite.
— Chassez le naturel y il revient au galop ^ ajouta-t-il tout bas en s'adressant à madaiâe Claês. Vous aurez la bonté de lui parler vousmême i car le diable ne le tirerait pas de sa con-^ t^mplation. En voilà pour jusqu à demain.
Il dit adieu à M . Claês qui feignit de ne pas l'entendre y embrassa le petit Lucien que la mère tenait dans ses bras y et ^ après avoir fait une profonde salutation^ il se retira. Lorsque Ifl porte d'entrée retentit en se fermant , Baltha-^ zar saisit doucement sa femme par la taille y et dissipa l'inquiétude que pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à l'oreille : ***- Je savais bien comment le renvoyer.
Madame Claês tourna la tête vers sein mwA ^ sans avoir honte de lui n><>ntrer les larmes qui lui vinrent aux yeux, car elles étaient dcftices; puis elle appuya son front sur s<>^n épaule > et laissa glisser Lucien à terre.
— ^ Rentrons au padoir^ dit^elie àprèd imer pause.
Pendant toute la soirée, BalChazar ftrt d'une gaité presque folle; il inventa mille jeux pour Ses enfaiis, et joua si bien pour son
propre compte y qu'il ne s'aperçut pas de deux ou trois absences que fit sa femme. Vers neuf heures et demie ^ lorsque Lucien fut couché^ et que Marguerite revint au parloir après avoir aidé sa sœur Félicie à se déshabiller ^ elle trouva sa mère assise dans la grande bergère^ et son père qui causait avec elle en lui tenant la main. Elle craignit de troubler ses parens et paraissait vouloir se retirer sans leur parler ; madame Claês s'en aperçut et lui dit : — Venez, Marguerite , venez , ma chère enfant. Puis elle l'attira vers elle et la baisa pieusement au front en ajoutant : — ^Emportez votre livre dans votre chambre, et couchez-vous de bonne heure.
— Bonsoir, ma fille chérie , dit Balthazar.
Marguerite embrassa son père et s'en alla.
Claës et sa femme restèrent pendant quelques momens seuls , occupés à regarder les dernières teiptes du crépuscule, qui mouraient dans les feuillages du jardin déjà devenus noirs^ et dont les, découpures se voyaient à peine dans la lueur. Quand il fit presque nuit , Balthazar dit à sa femme d'une voix émue : — Montons.
Long-temps avant que les mœurs anglaises n'eussent consacré la chambre d'une femme
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. Ia3
comme un lieu sacré , celle d'une Flamande était impénétrable^ les bonnes ménagères de ce pays n'en faisaient pas un apparat de vertu ^ mais une habitude contractée dès l'enfance ^ une superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieux sanctuaire où l'on respirait les sentimens tendres^ où le simple s'unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus sacré.
Dans la position particulière où se trouvait madame Claês ^ toute femme aurait voulu rassembler autour d'elle les choses les plus élégantes^ mais elle^ l'avait fait avec un goût exquis ^ sachant quelle influence exerce y sur les sentimens^ l'aspect de ce qui nous entoure.
Chez une jolie créature, c'eût été du luxe; chez elle c'était une nécessité; car elle avait compris la portée de ces mots : on se fait jolie femme ! maxime qui dirigeait toutes les actions de la première femme de Napoléon, mais la rendait souvent fausse; tandis que madame Claês était toujours naturelle et vraie.
Quoique Balthazar connût bien la chambre dei sa femme, son oubli des choses matérielles de la vie avait été si complet, qu'en y entrant, il éprouva de doux frémissemens comme s'il l'a-
percevaitpourl^ première fois.La fastueuse gaité d'une lemme triomphante éclatait danslessplendides couleurs des tulipes qui s'élevaient du long col de gtos vases en porcelaine chinoise, habilement disposés , dans le luxe des lumière^ dont les effets ne pouvaient se comparer qu'à ceux des plus joyeuses fanfares .La lueur des bougies donnait un éclat harmonieux, aux étoffes d$ soie gris de lin dont la monototiie était nuancée par les reflets de l'or sobrement distribué sur quelques objets et par les tons variée des fleura qui ressemblaient à des gerbes de pierreriôs^ Le secret de ces apprêts, c'était lui^ toujours lui. Joséphine ne pouvait pas dii^epluséloquemm^nt àBalthazar qu'il était toujours le principe de aes joies et de ^es douleurs. L'aspect de cette chaiti-* bre mettait Tame dans un délicieux état^ et chaissait toute idée triste pour n'y laisser qiie le sentinaent d'un bonheur égal et pur. L'étoffede la tenture venue de la Chine^ jetait cette odeui* suave qui pénètre le corps sans le fatiguer. Enfin les rideaux soigneusement tirés^ trahissaient ub^ de^ sir de solitude j une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole , et d'enfermer Ik les regards de l'époux reconquis^
Parée de sa belle chevelute ndircf parfaite-
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. i%5
ment lisse ^ et qui retombait de chaque cÂté de son front comme deux ailes de corbeau , madame Claës , enveloppée d'un peignoir qui lui montait jusqu'au col ^ et que garnissait une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle^ alla tirer la portière en. tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là^ Joséphine jeta^ sur son mari qui s'était assis près de la cheminée , un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle^ dont l'ame vient parfois embellir la figure^ sait exprimer d'irrésistibles espérances. Le charme le plus grand d'une femme consiste dans un appel constant à lagéné^ rosité de l'hommC; dans une gracieuse déclaration de faiblesse par lequel elle l'enorgueillit, et réveille en lui les plus magnifiques sentimens. L'aveu de la faiblessene comporte* t-il pas de magiques séductions . Lorsqueles anneau x de la portière eurent glissésourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna versson mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise , pour se traîner avec grâce; mais c'était appeler à son se^ cours. Balthazar , un moment abymé dans la contemplation de cette tête olivâtre, qui se détachait sur ce fonds gris en attirant et satis«
faisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canapé ; c'était bien ce qu'elle voulait.
— Tu m'as promis , dit-elle en lui prenant la main qu'elle garda entre ses mains électrisantes, de m'initierau sepret de tes recherches? Conviens^ mon ami, que je suis digne de le savoir, puisque j'ai eu le courage d'étudier une science condamnée par l'église pour être en état de te comprendre j mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi raconte-moi par quel hasard, un matin, tu t'es levé soucieux, quand la veille je t'avais laissé si heureux !
— Et c'est pour entendre parler chimie que lu t'es mise avec tant de coquetterie?
— Mais , mon ami , recevoir une confidence qui me fait entrer plus avant dans ton cœur, n'est - ce pas pour moi le plus grand des plaisirs ? n'est-ce pas une entente d'ame qui comprend et engendre toutes les félicités de la vie. Ton amour me revient pur et entier , je veux savoir quelle idée a été assez puissante pour m'en priver si long-temps. Oui, je suis plus jalouse d'une pensée que de toutes les femmes ensemble. L'amour est immense, mais il n'est pas infini ; tandis que la science a des profon-
deurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul . Je déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire^ après laquelle tu cours , j'en serais malheureuse ! Ne te donnerait-elle pas de vives jouissances? Moi seule ^ Monsieur^ dois être la source de vos félicités.
— Non , ce n'est pas une idée , mon ange y qui m'a jeté dans cette belle voie , mais un homme.
— Un homme, s'écria-t-elle avec terreur.
— Te souviens-tu , Pépita , de l'officier polonais que nous avons logé , chez nous^ en 1809. • — Si je m'en souviens, dit-elle y il est du petit nombre d'hommes qui m'ont frappée. Je me suis souvent impatientée d'avoir revu ses deux yeux qui étaient comme des langues de feu ^ les deux creux en salière qui étaient au dessus de ses sourcils, son large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées , sa figure anguleuse , dévastée, et surtout le calme effrayant de sa démarche. S'il y avait eu de la place dans les auberges , il n'aurait certes pas couché ici.
— C'était un gentilhomme polonais nommé M. de Wierzchownia, reprit Balthazar. Quand le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chi-
i 2Ô ETUDES DE MUSUAS AU XlX^ SIÈCLE .
mie. Arraché par la misère à l'étude de cette science^ il s'était £ait soldat. Je crois c|ue ce fut à l'occasion d'un verre d'eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes; car lorsque j'eus dit à Mulquinier d'apporter du sucre en morceaux^ le capitaine fît un geste de surprise. — Vous avez étudié la chimie, me demanda-t-il. — Avec Lavoisier, lui répondis-je. — Vous êtes bien heureux d'être libre et riche ! s'écria-t-il , Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d'homme qui révèlent un enfer de douleurs caché sous un crâne ou enfermé dans un cœur, enfin ce fut quelque chose d'ardent, deconcen-tré quelaparole n'exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça; puis, après une pause, il me dit qu'après le dernier malheur delà Pologne, il s'était réfugié en Suède, et que là, il avait cherché dès consolations dans Tétude de la chimie pour laquelle il s'était toujours senti une irrésistible vocation. — Eh bien,ajouta-t-il, je le vois, vous avez reconnu comme moi, que la gomme arabique, le sucre et l'amidon, mis en poudre, donnent une substance absolument semblable, et à l'analyse un même résultat qualitatif. Il fit encore une pause, et après m'avoir examiné d'un œil scruta-^
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. I2g
teur^il me dit confidentiellement et à voix basse de solennelles parolesdont^ aujourd'hui^ le sens général est seul resté dans ma mémoire 3 mais il les accompagna d'une puissance de son^ dechaudes inflexions et d'une force dans le geste qui me remuèrent les entrailles^ et frappèrent mon entendement comme un marteau bat le fer sur une enclume. Voici donc en abrégé seis ràisbnneipens quifurentpour moi le charbon que Dieu mit sur la langue dlsaïe ; car mes études chez Lavoisierme permettaient d'en sentir la portée. — « Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois substances, en apparence si distlnt^tes, m'a conduit à penser que toutes les produictions de la nature devaient avoir un même principe. Les travaux de la chimiie moderne ont prouvé la vérité de cette' loi , pour la partie la plus considérable des effets naturels. Là chimie divise la création en deux portions distinctes : la nature organique, la nature inorganique. En comprenant toutes les créations, végétales ou animales, dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, ou, pour être plus exact, une plus ou moinâ grande motilité qui y détermine plus ou mioins dé sentiment, la nature organique T. m. û
i 3o ÉTUDES i)E MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
e3t^ certes^ la partie la plus importante d^ notre monde. Or^ l'analyse a réduit tous les produits de cette nature à quatre corps simples qui sont : trois gaz; l'azote^ Thydrogène^ Toxigène; et un autre corps simple non métallique et solide qui ^st le carbone. Au contraire^ la nature inorganique ^ si peu variée ^ dénuée de mouvement; de sentiment ^ et auquel on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquantetrois corps simples dont les différentes combinaisons'forment tous ses produits. Est-il probable que les moyens soient plus nombreux^ là où il existe moins de résultats. Aussi ^ l'opinion de notre ancien maître^ est-elle que ces cinquante» trois corps ont un principe commun , modifié jadis par l'actioi^ d'une puissance éteinte aujourd'hui ^ mais que le génie humain doit faire revivre. Eh bien , supposez un moment que l'activité de cette puissance soit réveillée^ nous aurions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sur quatre principes , et si nous parvenions à décomposer l'azote^ que nous devons considérer comme une négation ^ nous n'en animions p)us que trois. Nous voici déjà près du
$cÈNËs PË i,.A y m paiVÉE. i.3 1
graii4 Tern^rç d^$ anciens et des alchimiste^ du moyen âge dont nous nous moc^uons à tort
« La chimie moderne n'est encore qqe çelsr« C'est beaucoup et c'est peu. C'est beaucoup^ parce que la chimie s'est habituée à ne reculei: devant aucune difficulté. Le hasard l'^. bien semé! Ainsi ^ cette larme de carbone pur, le diamant^ ne paraissait-il pas la deruière substance qu'il fût possible dç créer. L*es anciens alchimistes qui croyaient l'or décomposable, conséquemment faisable , reculaient à l'idée de produire le diamant ,, et no^s en aron^ cependant trouvé la nature,
« Moi, dit-il, je suis; allé plus loin ï Une expérience m'a démontré que le mystérieui Ter^ naire dont on s'occupe depuis un temps immémorial, ne se trouvera point dans^les analyses actuelles qui mànqiient de direction vers un point fixe. Voici d'abord l'expérience. Semei des graines de cresson (pour pre^idr© une substance entre toute3 celles dq la future organique) dan^ de la fleur de soufre (pouj? prendre également uoi corps simple). Arrogez le^g;raines avec de l'eau distillée poui: ne laisser péi^étrer dans les produits de la germination aucun principe qui ne seit certain ? Les graines g«r-
i32 ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
mént^ poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de principes connus par l'analyse. Coupez, à plusieurs repriseî^, la tige des plantes, afin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur une certaine masse ! Eh bien, en analysant ces cendres vous trouverez de Facide silicique, de Talumine, du phosphate et du carbonate calcique, du carbonate magnésique , du sulÊite, du carbonate potassique et de l'oxide ferrique , comme si le cresson était venu en terre , au bord des eaux. Or, ces substances n'existaient ni dans le soufre qui servait de sol à la plante, ni dans l'eau employée' à l'arroser; mais comme elles n'étaient pas non plus dans l'air, nous ne pouvons expliquer leur présence dans la plante qu'en supposant un élément commun aux corps contenus dans le cresson, et à ceux dont il était entouré. Ainsi, l'air, l'eau distillée , la fleur de soufre, et lés substances que donne l'analyse du cresson, c'est-à-dire la potasse , la chaux , la magnésie, l'alumine, etc. auraient un principe commun.
De cette irrécusable expérience , fs'écria-l-il , j'ai déduit l'existence de L'ABSOLU 1 Une sub-*
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. l33
stance^ commune à toutes les créations ^ modifiée par une force unique, telle est la position nette et claire du problème offert par U Absolu et qui m'a semblé soluble. Là vous, rencon-r trez le mystérieux Ternaire, devant lequel s'est, de tout temps, agenouillée Fhumanité.: la matière première, le moyen ^ le résultat. Vous trouverez ce terrible nombre 3 en toute chose humaine , il domine les religions , les sciences et les lois. Ici, me dit-il, la guerre et la misère ont arrêté mes travaux. Vous êtes un élève de Lavoisier, vous êtes riche et maître de votre tems , je puis donc vous faire part de mes conjectures. Voici le but que mes expériences personnelles m'ontfaitentrevoir.La matière UNE doit être un principe commun aux trois gaz .et au carbone. Le moyen doit être le principe commun à l'électricité négative et à l'électricité positive. Marchez à la découverte des preur ves qui établiront ces deux vérités, vous aurez la raison suprême de tous les effets de la nature. Oh ! monsieur, quand on porte là, dit-il en se frappant le front , le dernier mot de la création , en pressentant l'absolu , est-ce vivre , que d'être entraîné dans le mouvement de ce ramas d'hommes qui se ruent à heure fixe les
ï34 ÉTUDES DE MOEURS AU XIX*^ SIÈCLE.
uns sur les aat/es sans satoit» ce qti'îb font. Ma Vie aclueHe est exactement l'inverse d'un $ong^* Mon coi^s Ta, •vient, ^g^^p se trouve au n^iiieu du feu, des canons, des hommes , trate^'se l'Europe au gré d'une puissance à laquelle j'obéis en la méprisant. Mon ame n'a nulle conscience ^ ces actes, elle reste fixe, plongée dans une idée, engourdie par cette idée , la recherche de f aisfoluy de ce principe par lequel des graines , absolument semblables , mises dans un même milieu , donnent, Ftine des calices Hancs, l'aiitre des calices j$unesî Phénomène applicable aux vers à soie qui , nourris des mêmes feuilles et constitués sans différences apparentes, font les uns de la soie jaune, et les autres de la soie blanche; enfin applicable à l'homme lui-mêmlB qui souvent a légitimement des enfans entièrement dissemblables avec le père et la mère! Lô déductionlogique de ce fait n'împlique-t-ellepas d'ailleurs la raison de togus les effetsdela nature? Hé quoi de plus conform<^ ^ nos idées sur Dieu que de croire qu'il a tout fait par le moyen le plus simple! L'adoration pythagoricienne pour le chiffre uiî d'où sortent tous les nombres et tpiî représente la matière une; celle pour le nombre DEUX , la première aggrégatiori et le type de,
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. l35
toutes les autres ; celle pour le nombre trois , qui, de tout temps, a configuré Dieu, -c'est-àdire la Matière, la Force et le Produit, ne résumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de V Absolu. Sthall, Bêcher ,^ Paracelse , Agrippa, tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d'ordre le trismégiste, qui veut dire le grand ternaire , et les ignorans , habitués à condamner l'alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes!
V absolu trouvé, je me serais alors colleté avec le mouvement. Ah ! tandis que je me nourris de poudre, et commande à des hommes de mourir assez inutilement, mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes , il vole vers t absolu! Et moi ! je mourrai comme un chien, au coin d^une batterie. »
Puis quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme, il me dit avec une sorte de fraternité touchante : — Si je trouvais une expé* rience à faire, je vouslaléguerais avant de mourir.
— Ma Pépita, dit Balthazar en serrant la piain de sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues creuses decet homme, pendant qu'il
l36 ÉTUDES DE MœURS AU XIX* SIÈCLE.
jetait dans mon ame le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier s'était timidement fait ^ san$ oser s'y abandonner.
-r- Comment, s'écria madame Claës, qui ne put s'empêcl^er d'interrompre son mari, cet homme , en passant une nuit sous notre toit , nous a enlevé tes affection^, a détruit, par une seule phrase, et par un seul mot, le bonheur d'une famille ! O mon cher Balthazar, cçt homme a-t-il fait le signe de la croix. L'as-tu bien examiné? le tentateur peut seul avoir cet œil jaune
d'où il sortait du feu ! Oui le démon pouvait seul t'arracher à, moi. Depuis ce jour, tu n'as plus été ni père, ni époux , ni chef de famille.
— Quoi ! dit Balthazar en se dressant dans la chambre, et jetant un regard perçant à sa femme, tu blâmes ton amant, de s'élever audessus des autres hommes, afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la gloire, comme une minime offrande auprès de^ trésors de ton cœur ! Mais tu ne sais donc pas ce que j'ai fait, depuis trois ans? des pas de géant, ma Pépita!., dit-il en s'animant.
Alors son visage parut à sa feiame plus étincelant sous le feu du génie, qu'il ne l'avait été sous le feu de l'amour, et elle pleura en l'écoutant.
: — J'ai combiné le chlore et l'azote^ j'ai décomposé plusieurs corps jusqu'ici considérés, comme simples y j'ai trouvé de nouveaux mér taux. Tiens, dit-il en voyant les pleurs de sa femme ; j'ai décomposé les larmes! Les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux^ de chlorure 4^ sodium, du mucus et de l'eau !
Il continua de parler sans voir l'horrible convulsion qui travailla la physionomie de Joséphine^ car il était monté sur la science qui l'emportait sur ses ailes déployées , bien loin du monde matériel.
— Cette analyse, ma chère, est une des meilr leures preuves du système de l'Absolu. Toqte viç implique une combustion. Selon le plus ou moins d'activité du foyer, la vie est plus ou moin$ persistante. Ainsi, la destruction du minéral esit indéfiniment retardée, parce que la combustiop y est virtuelle, latente ou insensible 3 ainsi, les végétaux qui se rafraîchissent incessamment par la combinaison d'où résulte l'humide, vivent indéfiniment, et il existe plu- $içur$ végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois que la nature a perfectionné un appareil, et, dans un but ignoré, y a jeté le sentiment, l'instinct ou l'intelli-
l38 ÉTUDES DE MŒURS AU XIX*^ SIÈCLE.
gence , trois degrés marqués dans le système organique^ ces trois organismes veulent une combustion , dont l'activité est en raison directe du résultat obtenu. L'homme, qui représente le plus haut point de l'intelligence et qui nous offre le seul appareil d'où résulte un pouvoir à demi-créateur, /^ /7e7w^'e est, parmi parmi les créations zoologiques, celle où la combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les puissans effets sont en quelque sorte révélés par les phosphates , les sulfates et les carbonates que fournit son corps à l'analyse. Ces substances ne seraient-elles pas les traces que laisse en lui l'action du fluide électrique, principe de toute fécondation? L'électricité ne se manifesterait-elle pas en lui par des combinaisons plus variées qu'en tout au*tre animal? N'aurait-il pas des facultés plus grandes que toute autre créature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu, et ne se les assimilerait-il pas pour en composer dans une plus parfaite machine sa force et ses idées! Je le crois. L'homme est un matras. Ainsi ^ iselon moi, l'idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le moins de pliosphore ou tout autre produit de l'éleclro-magné-
SCÈNES DE Ul VIE MIYÉË. t3^
tisfiie^ le fou celui dont le cerveau en conti«endml trop ^ l'hoùime ordinaire cciui qui en aurait peu ^ l'hpmmede génie celui dotit la cervelle en serait saturée à un degré c^MQvenable. L'homme ^dnstaimMi^t amoureux , le porte^ faix,le danseur^ le grand mangeur^isovutceux qui déplaceraient la force résultante de teur appareil 'électrique. Ainsi ^ nos sentimMs...
—^ Assez ^ Balthazar^ tu m'épouvantes^ tu commets des sacrilèges! Quoi! mon amour se raie • • •
— De la matière éthérèe qui se dégage ^ dit Claês ^ et qui sans doute est le mot de l'absolu . So^nge donc que si moi, tù<A le premier! si je trottve, si je trompe, Sî )« tkouVeI..
Cette idée le tuait, le bcmléVersàit. En disant ces mots sur trois tons différens, son visage moMa par degrés àl'expression de l'inspiré .
— Je fais les métaux, je fais des diamans, je répète la nature.
— En serais-tu plus heureux? cria-t-elle avec désespoir. Maudite science! maudit démon ! tu oublies , Claês , que tu commets le péché d'orgueil dont Satan fut coupable ! Tu entreprends^ sur Dieu !
— Oh ! oh ! Dieu !
f 4o ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
— Il le nie , s'écria-t-elle en se tordant le^ mains. Claës^ Dieu dispose d'une puissance que tu n'auras jamais.
A cet argument qui semblait annuller sa science , il regarda sa femme en tremblant.
T — Quoi ! dit- il .
— La force unique^ le mouvement ! Voilà ce que j'ai saisi à travers les livres que tu m'as conjtrjairite à lire. Analyse des fleurs^ des fruits^ du vin deMalaga? tu en découvriras^ certes, tous les principes ; ils viennent comme ceux de ton cresson , dans un milieu qui semble leur être étranger ; tu peux les trouver dans la nature ; mais en les rassemblant, feras-tu ces fleurs, ces fruits, le vin de Malaga, auras-tu les effets du soleil, auras-tu l'air de l'Espagne. Décomposer n'est pas créer !
— Je pourrai créer si je trouve la force coërcitive.
— Rien ne l'arrêtera ! cria Pépita d'une voix désespérante. Oh! mon amour! il est tué! je l'ai perdu!
Elle fondit en larmes, et ses yeux animés par la douleur par la sainteté des sentimens qu'ils épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs .
SCÈNES DE LÀ VIE PRIVÉE. l^t
— Oui^ reprit-elle en sanglottant^ tu esmonà tout. Je le vois, le génie de Fart est plus puissant en toi que toi-même , et ses ailes vigoureuses t'ont élevé trop haut pour que tu redescendes jan^ais à être le compagnon simple et doux d'une pauvre femme. Quel bonheur puis-je fo£frif encore? Ah! je voudrais , «fin de me consoler, croire que Dieu t'a créé pour manifester ses œuvres et chanter ses louanges, qu'il a renfermé dans ton sein une force irrésistible qui te maîtrise? Mais non, Dieu est bon , il te baisserait au coeur quelques pensées pour ta femme qui t'adore, pour tes enfans que tu dois protéger. Oui, le dérnon seul peut t'aider à marcher au milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu n'es pas éclairé par la foi d'en-haut, mais par uiié horrible croyance en tes facultés ! Autrement , tu te serais aperçu , mon ange , que tu as dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans. Oh ! rends-moi justice, toi, mon dieu sur cette terre ! je ne te reproche rien. Si nous étions seuls, je t'apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant : Prends , jette dans ton fourneau, fais-en de la fumée, et je rirais de la voir voltiger. Si tu étais pauvre, j'irais mendier
l4^ ÉTUDES DB M0EIJB6 AU XIX^ SIÈCLE.
sana honte pour te procurer le charbon nécessaire àirentretien de ton fourneau.! Eafla^ si eii m'y précipitant, je te faisais trouver ton» exécràbte Absolu, Claës^jem'y précipiterais avec bonheur puia<{ue tu places ta gloire et tes délices dans ce secret si chèrement acheté. Mais nos enfansi^ Claês ! nés enfana L . . Que deviendront-ils, si tu ne devines pas bientôt ce setretde Tenfer ! Saiâtu pourquoi venait Pierquin? Il venait te demander trente mille fraiics que tu dois , sans les avoir. Tes propriétés ne sont plus à toi. Je lui ai dit que tu avais ces trente mille fraiïcs, afin de t'épargner l'embarras où t'auraient mis ses questions^ mam pour acquitter cette somme ^ j'ai pensé à vendre notre vieille argenterie.
Elle vit les yeux de son mari prêts à s'humeçtér, et se jeta désespérément à ses pieds eu levant vers lui des mains suppliantes.
—Mon ami;, s'écria-t-elle;, cesse un moment tes rechercher ^ économisons l'argent nécesaireà ce qu'il te faudra pour lea reprendre plus tard y si tu ne peux renoncer à poursuivre ton œuvre- Qh je n^ 1^ juge pas, mon ami,, je soufflerai tel fourneaux^ si tu le veux ^ mais ue reliais pa^ nosi enfsins à la misère. Tu ne peux plus la$ aimcïr,. puisque la sdence a dévoré ton cœur;
kiiais ne leur lègue pas une vie malheureuse^ en échange du bonheur que tu leur devais. Le sentimen t maternel a été trop souvent le plusf aible dans mon cœur! oui^ j'ai souvent souhaité ne p^s être mère^ afin de pouvoir m'unir plus intimement à ton âme^ à ta vie ! Aussi pour étouffer mes remords^ dois-je plaider auprès de toi la cause de tes en£ans, avant la mienne*
Ses cheveux s'étaient déroulés et flottaient sur ses épaules ; ses yeux dardaient mille sentimens comme autant de flèches; elle triompha de sa rivale > Balthazar l'enlei^a^ la porta sur le canapé ^ se mi t à ses pieds .
— Je t'ai donc causé des chagrins^ lui dit-il avec l'accent d'un hqmme qui se réveillerait d'un songe pénible.
— Pauvre Qlaës, et tu hous en donneras en^ core malgré toi ! dit-elle en lui passant sa main dans les chevei;c(. Allons^ viens t'asseoir près de moi^ dit-^le toute joj^reuse^ en lui muoixtrant sa place sur le canapé. Tiens, j'ai tout oublié-, puisque tu nous reviens ! Va, mon anû , noua réparerons tout, mais tu ne t'éloigneras plus dç ta femme ,1 n'e$t-ctipas? DisoKi? Laiase-moi, mQp b?au. Claês , exercer sur ton noble coeur cette. influe^c? féminine si nécessaire au boo'^
l44 ÉTUDES DE MOEURS AU XIX*^ SIÈCLE.
heur des artistes malheureux^ des grands hommes souffransPTu mebrusqueras^ tumebriseras si tu veux, mais tu me permettras de te contrarier un peu, pour ton bien. Je n'abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas! Sois grand et célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la chimie! Ecoute, nous serons bien complaisans, nous lui permettrons d'entrer avec nousdans le partage de ton cœur; mais sois juste, donne-nous bien notre moitié? Dis, mon désintéressement n'est-il pas sublime?
Elle le fit sourire , car avec cet art merveilleux que possèdent les femmes) elle avait amené la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie où les femtnei^ sont maîtresses. Quoiqu'elle parût rire, son cœur était si violemment contracté qu'il reprenait difficilement le mouvement égal et doux de son état habituel ; mais en voyant renaître dans les yeux de Bal thazar l'expression (}ui la charmait, qui était sa gloire à elle, et qui lui révélait l'entière action de son ancienne puissance qu'elle croyait perdue, elle lui dit en souriant: — Crois-moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques; tes gaz, tes matières éthé-
SCÈNES DE LA VlE PklVÉE. 1^5
rées n'expliqueront jamais le don que nous possédons d'entrevoir l'avenir.
-^Si, reprit-il, par les affinités. La puissance dé vision qui fait le poète, et la puissance de déduction qui fait le savant , sont fondées sur des iaffînilés invisibles , intangibles et impondéï-ables que le vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais qui sont de.H effets physiques. Le prophète voit et déduit; Malheureusement ces espèces d'affinités sont trbp rares et trop peu perceptibles pour être soumises à l'analyse ou à l'observation.
— Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pôiir éloigner la chimie qu'elle avait si malencontreusement réveillée , serait donc une affinité?
^— Non, c'est une combinaison , car deux substances de même signe ne produisent aù-^ cune activité...
— Allons tais-toi, tais-toi! dit-^ellé, tu me ferais mourir de douleur. Oui, je ne supporte-^ rais pas, cher, de voir ma rivale jusques dans les transports de ton amour.
— Mais , ma chère vie, je ne pense qu'à toi^ nies travaux sont la gloire de ma famille ! tu es au fond de toutes mes expériences.
T. m. lo
l4$ ÉTUDC« PJ^ IfeOpyilS AU XIX* Sli^CLE.
•^r- Voyons, regarde-moi?
Cette scène l'avait rendue belle comme une jeune femme, et de toute sa pei^onne, son mari ne voyait que sa tête , au-dessus d'ua nuage de mousselines et de dentelles.
— Oui , j'ai eu bien tort de te délaisser pour la science. Maintenant, quand je retomberai dans œe$ préoccupations, eh bien, Pépita, tu m'y arracheras, je le veux!
Elle baissa les yeux et lui laissa prendre sa main, sa plus grande beauté, une maiq à la fois puissant^ et délicate.
— Mais je veux phis encore. ...
— Tu es si délicieusement belle que tu peux tout obtenir.
— Je veux briser ton laboratoire et enchaîner ta science ! dit-elle en jetant du feu par les yeux.
— Hé bien ! au diable la chimie !
-^ Ce momei^t ef&ce toutes mes douleurs , repritr-elle. Maintenant, fais-moi souffrir si tu veux.
En entendant ce mot les larmes le gagnèrent.
•'-T Mais tu a$ raison ^ je ne vous voyais qu'à travers un voile, çt je M vqw çntwdai* plus»
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. l47
— S'il ne s'était agi que de moi^ dit-elle^ j'aurais continué à souffrir en silence^ saiis élever la voix devant mon cher seigneur; mais tes fils ont besoin de considération^ Claês! Je t'assure que si tu continuais à dissiper ainsi ta fortune^ même quand ton but serait glorieux, le monde ne t'en tiendrait aucun compte et son blàme retomberait sur les tiens. Mais ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de si haute portée , que ta femme ait attiré ton attention sur un danger que tu n'apercevais pas.
Ne parlons plus de tout cela, dit-elle en lui lançant un sourire et un regard pleins de coquetterie; ce soir, mon Claês, ne soyons pas heureux à demi.