LA MORT D'UNE MÈRE
LÀ MORt ù'tlVe MllAB.
Le lendemain de cette soirée si gtâve dâiïs là vie de ce ménage ^ Balthaâsâr Claes , de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque promesse relativement à la cessation de ses travaux ^ ne monta point à son laboratoire et re^ta près d'elle durant toute la journée.
Le lendemain^ la famille fit ses prépai^ati& pour aller à la campagne où elle demeura pendant deux mois environ , et éHoxt elle ne revint en ville que pour s'y occuper de la fête par
^Sa ÉTUDES DE MOEURS AU XIX* SIÈCLE.
laquelle M. Claës voulait^ comme jadis /celé-, brer l'anniversaire de son mariage. Alors, Bal-, thazar obtint de jour en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciance avaient apporté dans ses affaires. Loin d'élargir la plaie par des observations , sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consommés.
Des sepi domestiques qu'avajit ^.. Claës, le jour oh il reçut pour la dernière fois , il ne restait plus que Lemulquinier, Josette la cuisinière , et une vieille femme de chambre nommée Martha qui n'avait pas quitté sa maîtresse depuis sa sortie du couvent; il était donc impossible de recevoir la haute société de la ville avec un si petit nombre de serviteurs. Madame Claës leva toutes les difficultés en proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser 2|u service le fils de leur jardinier, et d'emprunter le domestique de Pierquin- Ainsi, personne ne s'apercevrait encore de ^eur état de gêne.
Pendant vingt jour* que durèrent les apprêtas, madamç Claës sut tromper avec habileté le désçeuvrement de ;Son mari.
Tantôt elle le chargeait de choisir les fle,urs Tares qui^ devaieptorner le grand escalier, la galerie et les app^retmens ; tantôt elle l'^nvojfait à^
SCÈNES JDE LA VIE PmVÉE. l53
Durikerque pour s'y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons^ la gloire des tableis ménagères dans le département du Nord. Une fête comme celle que donnait M. Claës , était une affaire capitale qui exigeait une multitude de soins et une correspondance active^ dans un pays où les traditions de l'hospitalité mettent si bien en jeu l'honneur des familles , que, pour les maîtres et les gens, un dîner est comme une victoire à remporter sur les convives. Les huîtres arrivaient d'Ostende , les coqs de bruyère se demandaient en Bresse, les fruits se commaiïdaient à Paris ; enfin les moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial: D^ailleurs le bal de la maison Claës avait une sorte de célébrité. Le chef-lieu du département étant alors à Douai , cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d'hiver, et donnait le ton à toutes celles du pays. Aussi pendant quinze ans Balthazar s'était-il efforcé de se distinguer, et avait si bien réussi qu'il s'en faisait chaque fois des récits à vingt lieues à la ronde, et qu'on parlait des toilettes, des invités, des plus petits détails, des nouveautés qu'on y avait vues, ou des évènemens qui s'y élaient passés.
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Ces préparatifs empêchèrent dooc M. Claës de songer à la recherche de Tabsolu^ car en revenant aux idées domestiques et à la vie sociale^ il retrouva son amour-propre d'homme;, de flamand ^ de maître de maison ^ et se plut à étonner la contrée. Il voulut imprimer un caractère à cette fête, par quelque recherche nouvelle, et il choisit parmi toutes les fantaisies du luxe> la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, en faisant de sa maison un bocage de plantes rares, et préparant desbouquets defleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à ce luxe inoui . Rien ne paraissait donc devoir faire manquer l'effet de la fête. Mais le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des désastres prouvés par la grande-armée enRuâsie et àla Bérésina s'étaient répandus dans l'après-dîner. Une tristesse profonde et vraie s'empara des Douaisiens y qui ^ par un sentiment patriotique , refusèrent unanimement de danser. Parmi les lettres qui armèrent de Pologne ai Douai, il y en eut une pour Balthazar. M. de Vierzchownda , alors à Dresde où il se mourait, disait-il, d'une blessure reçue dans un des derniers engagemens^ avait voulu léguer à son hôte plusieurs idéea
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qui j depuis leur rencontre ^ lui étaient survenues relativement à TAbsolu. Cette lettre plongeaM. Claës dans une profonde rêverie qui fit honneur à son patriotisme; mais sa femme ne sy méprit pas j et , pour elle y la fôte eut un double deuil. Cette soirée^ pendant laquelle la maison Claês jetait son dernier éclat de splendeur y eut donc quelque chose de Mmbre et de triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par six générations dont chacune avait eu sa manie, et que leaDouaisiens admirèrent pour la dernière fois. La reine de cfette fête fut la jeune Marguerite Claës, alors ftgée de seize ans, et que ses pa« rens présentèrent au monde. Elle attira tous les regardai par une extrême simplicité , par son air cftadide et surtout par sa physionomie en harmonie avec celogis. C'était bien la jennefille flamande telle que les peintres du paj's l'ont représentée : une tête parfaitement ronde et pleine; i^% <^ieveux châtains, lissés sur le front et séparés en deux bandeaux; iits yeux gris , mélangés de vert ; de beaux bras, un embonpoint qui ne nuiaait pas encore à la beauté; un air timide, mai& ^xt son front haut et plat une ferineté qui se cachait sous un calme et une douceur apparentes.
Sans être ni triste ni mélancolique > elle arait peu d'enjouement; la réflexion^ l'ordre^ le sentiment du devoir^ les trois principales expressions du caractère flamand^ animaient sa figure froide f^u premier aspect y mais sur laquelle le regard était ramené par une certaine grâce dans les contours^ etpar une paisiblefierté qui donnait les gages d'un constant bonheur domestique, y^r une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore expliquée , elle n'avait aucun trait de sa mère ni de son père 9 et offrait une vivante image de son aïeule materne]!^^ une Cpnyncks de Bruges ; dont le portrait précieusement conservé attestait cette
ressemblance.
Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l'armée interdisaient les réjouissances de la danse^ chacun pensa qu'ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Insensiblement y cette maison si brillamment éclairée y où sepressaient toutes les notabilitésde Douai^ rerir Ira dans le i^ilence. Les vrais patriotes et les gens £atigués se retirèrent promptement. Les indifî&rens restèrent avecquelques joueurs et plusieurs amis des Claës; mais^ vers uneheure du malin, la galerie fut déserte y les lumières s'éteignirent
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de ^àlon eii salon ^ et cette cour intérieure , un moment si bruyante^ si lumineuse^ redevint noire et sombre ; image prophétique de l'avenir qui attendait la famille.
Quand M. et madame Claës rentrèrent dans leur appartement ^ Balthâzar fît lire à sa femme la lettre du Polonais ; elle la lui rendit par un geste triste; elle prévoyait Favenir. En effet, à compter de ce jour , Balthazar déguisa mal le chagrin et l'ennui qui l'accabla. Le matin , après le déjeuner de failiille, il jouait un moment dans le parloir avec son fils Lucien ^ causait avec les deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie dont il paraissait s'acquitter comme d'un devoir,. Lorsque sa femme redescendait après s'être habillée^ elle le trouvait toujours assis dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie, sans s'impatienter du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal , il le lisait lentement, comme un marchand retiré^ qui ne sait comment tuer le temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres, revenait s'asseoir et attisait le feu rêveuse^ ment, en homme à qui la tyrannie dtis
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idées ôtait la conscience de ses mouvemens^ Madame Claês regretta vivement son dé&ut d'instruction et de mémoire. Il lui était difficile de soutenir long-temps une conversation inté^ ressante^ d'ailleurs^ peut-être est-^ce impossible entre deux êtres quise sont tout dit et qui sont forcés d'aller chercher , des sujets de distraction^ en dehors de la vie du coeur ou de la vie matérielle. La vie du cœur a ses momens, et veut des oppositions ; les détaib de la vie ma^ téiielle ne sauraient occuper long-temps des esprits supérieurs habitués à se décider promptementetlemonde est insupportable aux ame& lumantes. Deux êtres solitaires qui se connais'» sent entièrement^ doivent donc chercher leura divertissemena dans les régions les plus hau'** tes de la pensée^ car il est impossible d'oppo^ ser quelque chose de petit à ce qui est imxaettse* Puis quand un homme s'est accoutumé à mst* nier de grandes choses > il devient inamusable^ s'il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur^ ce Iaisser*aUer qui rend les gens de génie si gracieusement enians 3 mais cette enrr £ftnce du cœur n'est-^le pas un phénomèn^e humain bien rare ches ceux dont la mission de tout voir^ tout savoir^ tout comprendre.^
&CÈ^ES PK I«A YIE PAIYSB. iSq
Pendant les premiers mois^ madame Claëa se tira de cette situation critique par des efforts inoms que lui suggéra Famour ou la nécessité. Tantôt elle voulut apprendre le trictrac qu'elle n'avait jamais pu jouer^ et^ par un prodige assez concevable^ elle finit par le savoir. Tantôt elle intéressait Balthazar à l'éducation de ses fiUesdont elle dirigeait les lectures d'après ses avis. Mais ces ressources s'épuisèrent. Il vint un moment où elle se trouva devant Balthazar^ conotme madame de Maintenon en présence de Louis XIV^ mais sans avoir^ pour distraire le maître assoupi ^ ni les pompes du pouvoir^ ni les ruses d'une cour^ qui savait jouer des comédies comme celle de l'ambassade du xoî d» Siam ou du Sophi de Perse. Réduit^ après avoir dépensé la France ^ à des es^pédients de fils de £amille poui: se procurer de l'argent, le monarque n'avait plus ni jeunesse ni succès^ et sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs, l^ royi^le bonne, qui avait su bercer les en&ns , ne sut pas toujours bercer le père, qui souf&ait pour avoir abuaé des choses, des hommes, de la vie et de Dieu. Mais Claês souffrait de trop de puissance. , Oppre$sé par une pensée qui l'étreignait , il rêvait
l6o ÉTUDES ÛE MOeUKS ÀÛ XIX^ SlÈCtË.
les pompes dé 1^ science, des trésors pour l'hùmànité; pour lui, la gloire; et souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misère ^ comme Samson attaché aux colonnes du temple. Or^ l'effet était le même pour ces deux souverains , quoique le înonarque intellectuel fut accablé par sa force et l'autre par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule Contre cette espèce de nostalgie scientifique? Après avoir usé les moyens que lui offraient les occupations de famille ^ elle appela le monde à son secours, en donnant deux cafés par semaine. A Douai, le cafii remplace le thé. Un Café est une assemblée où, pendant une soirée entière , les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont les caves sont pleines dans ce benoît pays , mangent des friandise^, prennent du café noir, ou du café au lait frappé de glace ;. tandis que les femmes chantent des romances^ discutent leurs toilettes ou se racontent les gros riens de la ville. Ce sont encore les tableaux de Miéris ou de Terburg , moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus , moins les guitares et les beaux costumes du xvi^ siècle. Mais les efforts que faisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son affabilité d'emprunt^.
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les feux d'artifice de son esprit^ tout âbcudait la profondeur du mal , par la fatigue à laquelle il était en proie le lendemain. Ces fêtes continuel* les n'étaient donc que des palliatifs qui attestaient la gravité de la maladie; ce furent comme des branches que rencontrait Balthazar en rou* lant dans son précipice^ et qui retardaient sa chute ^ mais ne la rendaient pas moins lourde. D'ailleurs 9 il ne parlait jamais de ses anciennes occupations , et n'émettait pas un re* gret^ en sentant l'impossibilité dans laquelle il s^était mis de recommencer ses expériences ; mais il avait les mouvemens tristes ^ la voix fai* ble ^ l'abattement d'un convalescent. Son eiinui perçait jusque dans la manière dont il prenaitles pinces pour bâtir îhspuciâmment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des mor* ceaux de dbarbon de terre. Quand il avait, atteint la soirée , il éprouvait un : contentement visible; le sommeil le débarrassait sans douîe d^une importune pensée; puis^ le lendemain^ il se levait mélancolique en apiercevant une Journée à traverser^ et semblait mesurer le :temps qu'il avait à consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si madame Claës connaissait la cause de cette langueur;, elle T. m. Il
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voulait ignorer combien les ravages en étaient étendus ; elle était pleine de courage contre les éoufirances de l'esprit , et sans force contre les générosités du cœur. Elle n'osait questionner Balthazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Lucien^ avec l'air d'un homme occupé par une arrière-pensée^ mais elle frémissait en lui voyant secouer sa mélancolie et s'efforcer, par un sentiment généreux, de paraître gai pour n'attrister personne. Ses coquetteries à ses deux filles^ ou ses jeux avec Lucien, mouillaient de pleurs lesyeux de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont les femmes connaissent bien le prix, et qui leur brise le cœur; elle avait alors envie de lui dire : — Tue-moi, et fais ce que tu voudras !
Insensiblement, ses yeux percKreht leur feu vif, et prirent cette teinté glauque qui attristé ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut'frappé de lourdeur. Ces symptômes devenus plus graves vers la fin du mois d'avril, effrayèrent madame Claës, pour qui ce spectacle était intolérable, et qui s'était déjà fait mille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa
SCÈNES DE LÀ VIE PHIYÉE. i63
parole. Un jour^ que Balthazar lui sembla fàus affaissé qu'il ne Favait jamais été, elle n'hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie;
— Mon ami ^ lui dit-elle , je te délie de tes sermens;
Balthazar la regarda d'un air étonné.
— Tu penses à les expériences? reprit-éllé.
Il i'épondit par un geste d'une effrayante
vivacité. Loin de lui adresser quelque remour trance, madame Claês, qui avait à loisir sondé labîmedans lequel ils allaient rouler tous deux, lui prit la main et la lui serra en souriant.
— Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir, lui dit*elle ; tu m'as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les sacrifices! Quoique j'aie déjà vendu quelques-uns de mes diamans, il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te procurer l'argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t^Ue pas de plus étincelantes? d'ailleurs, ne leur rendrastu pas un jour leurs diamans plu^ beaux?
La joie qui soudainement édairà le Visage de son mari, mit le comble à son désespoir, car elle vit avec douleur que la passion de cet homme était plus forte que lui. Claës avait con-
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£âaee en son osarre )pour marcher sans trembler dâJOB une voie qui^ pour eUe^ était un abîme. A hii^ 4â foi ; à elle le doute ^ à elle le &trdéaa lé plus lourd : la femme ne souffre-tellepas toujours pour deux? En ce moment elle se plut à croire au succès^ voulant se justifier à elle-'méme sa complicité dans la dilapidation probable de leur fortune.
— *- L'amour de toute une vie ne suffirait pas k reconnaître ton dévouement^ Pépita^ dit Qb&s attendri.
A peine achevait-il ces paroles que Marguerite el; Félicie entrèrent ^ et leur souhaitèrent le bon jour. Madame Claês baissa les yeux ^ et Tiesta peOidlant un mocxent interdite ^ devant ses en&ns dont elle venait d'aliéner la fortune au prpfit^'unechimèrej tandis que son mari les prit sur ses genoux, et caiisa gaiement avec eux, heur(eii;!&40 pouvoir déverser là joie qui l'oppressait.
Madame Claês entra dès lors dans la vie ardeiitie de son mari. L'atvenir de ses enfans, la considération de Içur père étaient pour elle Mv^ paobiles aussi puissant que l'était pour Cl^ês la.gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme n'eut-elle plus une heure de calme, quand tous les diamans de la maison ib-
SCÈNES DE i.À yiE PRIVEE. îGS
renl venidus à Paris par Fentremise de l'abbé dtei Solis, son directepr^ et que les £abticans defirodqit$ chimi^es eurent Fecommenqé leur» eibi \o\s. Sans cesse agitéq par le démon de la seiençQ et par cette fureur de recherche qui dévorait aop^. wnirij elle vivait dans une attente €;ontinueU<(^ €ft demeurait comme morte pendant des jour^é^ai entières, clouée dans sa bergère par Ija violçnce même de ses désirs^ qui^ ne^ tfou^vanl} poûMi comme ceux de Balthazar une pàtujre datns len travaux du laboratoire^ tpurmentuient sou aqse en agissant sur ses doutes» et sur ^W craintes. Par momens^ elle sje rep;rochait S9 complaisance pour une pisissipn 4oQ^lfe.bu^é(aif impossible et que M. dç ScJiç condamnait* EU^ se levait^ allait à la fenêtre de la cour mtérieurÇi et regardait avec stupeur la cheminée du labo-r ratoire. S'il s'en échappait de la famée ^ elle 1^^ contemplait avec dése^oir^ caries idées les pjiiji^ contraires agitaient son cœur et son esprit. EiJie voyait s'enfuir en fumée la fortune de ses epr fans^imais elle sauvait la vie de leur père: n'éta^ce pas son premier devoir de le rendrç beurevUk f Cette dernière pensée la calmait popr un mf^ rnent . ElIeayaU obtpuu d^pouvair^i^trci- dan^Jç laboratoire et d'y rpsler } mais \] lui Rivait bieji-
tr
166 ÉTUDES DE MOEURS AU Xlk^ SIÈCLE.
tôt fiiUu renonce* à cette triste satisfaction . Elle éprouvait là de trop vives souffrances à voirBalthazarnepoint s'occuper d'elle^ et même paraître souvent gêné par sa présence; elle y subissait de jalouses impatiences , de cruelles envies de faire sauter la -maison ; elle y mourait de mille maux inouis.
Lemulquinier devint alors pour elle, une espèce de baromètre. L'entendait-elle siffler, quand il allait et venait pour servir ou le déjeuliév ou le dîner, elle devinait que les expériences de son mari étaient heureuses, et qu'il concevait l'eiipoir d'une prochaine réussite. Lemulquinier était-il morne, sombre, elle lui jetait un regard de douleur; Bâithazar était mécontent. La maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté de Tune et la soumission rogue de l'autre. Faible et sans défense contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait soûs ces alternatives d'espoir et de désespérance qui , pour elle, s'alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiétés de la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui jadis lui refroidissait le cœur, elle le partageait sans s'apercevoir de l'air sombre qui régnait au
logis ^ et des journées entières qui s'écoulaient dans ce parloir^ sans un sourire^ souvent sans une parole. Par une triste prévision maternelle y elle accoutumait ses deux filles aux travaux de la maison^ et tâchait de les rendre assez habiles à quelque métier de femme, pour qu'elles pussent en vivre si elles tombaient dans la misère. Le calme de cet intérietir couvrait donc d'effroyables agitations. Vers la fin de l'été, Balthazar avait dévoré l'argent des dia^mans vendus à Paris par l'entremise du vieil abbé de Solis , et s'était endetté d'une vingtaine de mille francs chez MM; Protez et Chiffreville: Au mois d'août 1 8 13, environ un an après fa scène par laquelle cette histoire commeilce, si M, Claës 'avait fait quelques belles expériences que malheureusement il dédaignait, ses efforts avaient été sans résultat quant à l'objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé la série de ses travaux > le sentiment dé son impuissance l'écrasa; la certitude d'avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra ; ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au milieu de ses enfans^»
l68 ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
et y demeura pendant qudk|ues kistans^ comme mort^ sans répondre aux questions dont sa femme Faccablait. Les lavmes le gagné* rent y il se saura dans soa appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur. Ma-** dame Chës le suivit précipitamment et Tem* Qiena dans sa chambre où^ seulavec elle, Ballhazar laissa éclater son désespoir. Ses lavmei dfhoQime ^ ses paroles dWtiste découcagé y ses regrets, de père de famille eurent un caractère de terreur^ de tendresse^ die folie qui fit plus: de mal àmadame Claës que lié loi en araient fait toutes ses douleurs passées. La victime consoh 1(8 bourreau.. Quand Balthazar lui dit ^ec un affreux accent de conviction : — Je suis un misérable ^ je joue la vie de mes en£ains y. la tienne^ et pour vou&laisser heureux^ il faut que je me tue ! Ce mot Tatteignitau ceeur^ et la eon^ naissance qu'elle avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu'il ne réalisai aussitôt ce vœu de désespoir^ elle éprouva l'une de ces révolulioBS qui troublent la vie dans» sa source >. et qui fut d'autant phis funeste qu'elle en eoi^isit les violens effets en affectant un calme menteue. -^ Mon arai , luidilneUe ^ j'ai confiuUé non pas Pierquin, dontFamiiié n'est pas sigrandb
SCÈNES DE LA VIE PiUyEE. 169
qu'il n'éprcmire quelque secret plaisir à nous voir ruinés^ mais un vieillard qui , pQur moi y se montrçi bon comaie un père. L'abbé de Solis^ mon confesseur^ m'a donné un con^eâl qui nous sauve de la ruine. Il est. vf ou voir tes tableaux. Le prix de ceux qui se trou^ vent dans la galerie, peut servir à payer toutes les sommes hypothéquéessur tes prô|)riétés> et ce que tu dois chez Protez et ChiffîrevUle , cav tu as là sans doute un compte à solder ?
Claês fit un signe affirmatif en baissant sa tête dont les cheveux étaient devenus blanc^^
— ^M. de Solis connaîtMM. Happe et DunçkeK d'Amsterdam^ ils sont fous de tableaux^ et jaloux comme des parvenus d^étaler un fiEi$te qui n'est permis qu!à d'anciennes maîscmsj ils paieront les nôtres toute leur valeur, hmsij noua recouvrerons nos revenue ^ et tu pourras tor la somme que nous aurons, et quiap^ prochera de cent mille ducats^ prendre une portion de capital pour continuer tes expériences. Tes^ deux filles et moi nous nous con*tenterona de peu j, avec le temps et de L'économie^ nous remplirons par d'aulres tableaux les cadres vides ^ et tu vivras heureux.!.
Balthazar leva la tête vers sa femme aieec une joîem^ée de crainte. Lea pôles éiaieip't changés :
répouse devenait la protectrice du mari. Cet homme si tendre et dont le cœur était si cohérent à celui de sa Joséphine, la tenait entre ses bras sans s'apercevoir de l'horrible convulsion qui la faisait palpiter, qui en agitait les cheveux et les lèvres, par un tressaillement nerveux.
— Je n'osais pas te dire qu'entre moi et l'Absolu, à peine existe-t-il un cheveu de distance. * Pour gazéifier les métaux , il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un milieu où la pression de l'atmosphère soit nulle, enfin dans le vide parfait.
Madame Claës ne put soutenir Fégoïsme de cette réponse. Elle attendait des remercîmens passionnés pour ses sacrifices , et trouvait un problême de chimie. Elle quitta brusquement son mari, descendit au parloir, y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées, et fondit en larmes. Mai^erite et Félicie lui prirent chacune une main , s'agenouillèrent de chaque côté de sa bergère en pleurant comme elle sans savoir la cause de son chagrin, et lui demandèrent à plusieurs reprises : — Qu'avezvous, ma mère?
— Pauvres enfans ! je suis morte, je le sens. Cette réponse fit frissonner Marguerite qui.
pour la première fois ^ aperçut sur le visage de sa ' mère les traces de la pâleur particulièi^ aux personnes dont le teint est brun.
— Martha! Martha! criait Félicie, veneK> maman a besoin de vous.
La vieille duègne accourut de la cuisine;^ et eia voyant la blancheur verte de cette figure légèrement Hstrée et si vigoureusement colorée:
--Corps du Christ! s'écria-t-elle en espagnol^ madame se meurt.
Elle sortit précipitamment y dit à Josette de faire chàûfifer de l'eau pour un bain de pied^ et* revint près de sa maîtresse.
< — N'effrayez pas monsieur^ ne lui dites rien y Martha , s'écria madame Claëa. — Pauvres chères filles!^ ajouta-t*elle, en pressant sur son cœur Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré , je voudrais pouvoir vivre as-^ se2 dé temps pour vous voir heureuses et mariées; — M»lha, reprit-elle, dites à Lemulquinier d'aller chez M. de Solîs , pour le prier de ma part de passer ici.
Ce coup de foudre se répercuta nécessairement jusque dans la cuisine. Josette et Martha, toutes deux dévouées à madame Claês et à ses filles, furent frappées dans la seule affection
IJ2 ÉTUDES 1)E MOEURS AU XfX^ SIÈOLE.
qu'elles eussent. €es terribles mois : -^^ Madame se meurt^ monsieur Vauvat tvtéOy faites Tite. un bain de pied à la mouitarde! a^vEaîei^t arnaché pkisieurs phrases iiUerjectiTes à JosQtle qui en accablait Lemulquinier. Leomlqviniei!^ froid et insensible^ mangeait assis au coin die< la table ;^ devant une des fenêtres par leaquieïlesrle jow venait de la cour dans la çaisiiM^. (HJk tout était propre comme dans le boudoir d!uiie petite maîtresse.
-~ Ça devait finir par là! disais Joaet te , en regardant le videt de chambre ^ et mc^tsant^ur un tabouret pour prendre wv \im tablette u^ chaudron qui reluisaU eom«ae de Fw. — ILn'y a pas de mère^ qui {Puisse voir de sa^g^froid» un père s'amuser à fricasserune fortuite comme celle de monsieur^ pour en faiire des ob de bfWk din I <
Josette dont la tête coiffée dlun bonnet; ivond àiruehes^ ressemblais èo celle d'un eafise-noisette allemand^ jet» sur LemMlqainiev cul. regard aigre que la couleur verte de 6«9 pbtita ye«uc éraillés rendait presque venîdnleUK. Le yieux vfttet d^* chambre haussa les épaule^ par. mx i^uvement digne de MimbefiUt) m^^tà^nté^; puis, il enfourna dam sa gi'acnde; bowshe Utte
SCÉ2NES DE lA TIE PRIYBE. 173
irattinede bearre sur laquelle •étaient «semés 4feBtippétis.
— Au lieu de tracasser monsieiitr^ madame devrait lui donner de l'argent^ nous serions bientôt tous riches à nager dans l'or ! Il ne s'en faut pas de Pépaîsseiir d'un lêani que nous ne trouvions...;
— Hé bien , vous qui avez vingt mille franos de placés^ pourquoi ne les oilËrez-vous pas à monsieur ! C^st votre mMtre? Et puisque vous êtes si sûr de ses taiJbs et gestes. . .
— Vous ne connaissez rien à ceia^ Josette^ ^ites chauffa* votre ean^ répandit le Flamand «n l'interrompant.
-^ Je œy cotinais assez pour savoir qull y avait ici mille marcs d'argentorie^ que vous et votre maîti« les avez fondus , et que si on vous laisse aller votre train y vous ferez si bien de dnq sous six bkncs^ qu'il n'y aura bientôt plus rien.
~- El monsieur, dit Mal'tha survenant^ tuera fnadamepour se débarrasser d'une femme qui le retient^ et l'empêche àe tout avaler. Il est possédé du démon y cela se voit ! Le moins que vous risquiez en l'aidant^ Mulquinier, c'est Votre ame, si vous en avez une, car vous
i 74 ÉTUDES Pfi MOEURS AU %l%f^ SIÈCLE .
êtes là comme un morceau de glace ^ pendfnrt que tout est ici dans la désolation. Ces demotselles pleurent comme des Madeleines. Courez donc chercher M. l'abbé de Solis.
— J'ai af&ire pour monsieur^ . à ranger . le laboratoire^ dit le valet de chambre. Il y a trop loin d'ici le quartier d'Esquerchiû! Allez-y vousmême.
— Voyez-vous ce monstre-là ? dit Martha.
Qui donnera le bain de pied à madame ? la voulez-vous laisser mourir! Elle a le sang à la tête.
— Mulquinier^ dit Marguerite , en arrivant dans la salle qui précédait la cuisine^ en revenant de chez M. de Solîs, vous prierez M. Pierquin le médecin de venir promptement ici.
• — Hein^ vous irez ! dit Josette.
-'— Mademoiselle^ monsieur, m'a dit de ranger son laboratoire ^ répondit Lemulquinier en se retournant vers les deux femmes y qu'il regarda d'un air despotique.
— Mon père, dit Marguerite à M. Claës qui descendait en ce moment, ne pourrai^^tu' pas nous laisser Mulquinier pour l'envoyer , en ville ?
— Tu iras, vilain chinois, dit Martha en entendant M. Claës mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.
Le peu de dévouement du valet dé chambre pour la maison^ était le grand sujet de querelle entre ces deux femmes et Lemulquinier^ dont la froideur avait eu pour résultat d'exal-^ ter rattachement de Josette et de la duègne < Cette lutte si mesquine en apparence^ influa beaucoup sur l'avenir de cette famille^ quand; plus tard^ elle eut besoin de secours contre le malheur.
Balthazar redevint si distrait , qu'il ne s'aperçut pas de l'état maladif dans lequel était Joséphine. Il prit Lucien sur ses genoux^ et le fit sauter machinalement^ en pensant au problème qu'il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit apporter le bain de pieds à sa femme qui^ n'ayant pas eu la force de se lever de la bergère ou elle gisait^ était re^ tée dans le parloir. Il regarda même ses deux filles s'occuper de leur mère^ sans chercher la cause de leurs soins empressés. Quand Mar^ guérite ou Lucien voulaient parler^ madame Claês réclamait le silence^ en leur montrant . Balthazar.
Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui se trouvait placée entre son père et sa mère, assez âgée, assez raison-
1 76 ÉTUDES DE MGEOBS kXJ XIX^- SIÈCLE .
nabledéjà^ pour en apprécier, la conduite.
Il arrive un moment dans b vie intérieure des fiimilies , où les enfans deviennent soit vo* kmiairement ^ soit involontairement les juges de leurs parens. Madame Çlaês avait compris le danger de cette situation. Par amour pour son époux^ elle s'efforçait de justifier aux jeux de Marguerite ce qui, dans l'esprit juste d'une fille de seize ans , pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect, qu'en cette circonstance madame Claês témoignait pour Balthazar, en s'effaçant devant lui, pour ne pas en troubler la méditation , imprimait-il à ses enfans une sorte de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement, quelque conr tagieux qu'il fut , augmentait encore l'admiration que Marguerite avait pour sa mère à laquelle l'unissaient plus particulièrement les accidens journaliers de la vie; ce sentiment était fondé sur une sorte de divination de ses souffrances dont elle devait naturellement rechercher la cause; et aucmle puissance humaine ne pouvait empêcher, que par fois , un moit échappé soit a Mariha , soit à Josette , ne révélât à Marguerite la cause de la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis qua-
SCÈN£$ SE Li. VIE PJUVÉE. ^177
trc anis. Malgr^la discrétion de madame Ci.aës^ sa fille découvrait donc ibsensiblement^ lentement^ fil à fil, la trame mystérieuse de ce drame domestique; elle allait être, dans un temps donnée la confidente active de sa mère, et serait ati dénouement le plus redoutable dçs juges. Aussi tous les soins de madame Claës étaient-ils pour Marguerite à laquelle elle làdâit de conmiuniquer les sentimens dévoués et l'amour qu'elle portait à Baltha^ar ^ car la '^ fermeté^ la raison qu'elle rencontrait chez sa fiUe, la faisaient frémir à l'idée d'une lutte possible entre Marguerite etBallhsKtar^ quand, après sa mort ^ elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison .
Cette pauvre femme en était d^Kiic arri* vée à plus trembler des suites de sa mort , que de sa mort même. Sa sollicitude pour Bal- ^ tbazar éclamit dans la résolution qu'elle ve^ nàit de prendne. En libérant les biens de son mari , elle en assurait l'indépendance^ et prévenait toute discussion en en séparant les intérêts de ceux de ses enfans. Elle espérât le voir heunqjox^ jusqu^u moment où elle fy^rmerait les yeux ; pyis, eUe comptait transmettre lesidéticatesses de son cœur à Margiierite^ T. m. 12
qui continuerait à jouer auprès de lui le rôle d'un ange d'amour^ en exerçant sur la fiamille une autorité tutélaire et conservatrice. N'étaitce pas £adre luire encore du fond de sa tombe^ son amour sur ceux qui lui étaient chers? Néanmoins y ne voulant pas déconsidérer le père aux yeux delafiUe^ en l'initiant avant le temps^ aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de Baltazar^ die étudiait l'ame et le caractère de Marguerite^ pour savoir si elle deviendrait par elle-même , une mère pour ses frères et sa sœur y pour son père^ une femme douce et tendre. Ainsi les derniers jours de madame Claês étaient^ à toute heure ^ empoisonnés par de^ calculs et par des craintes qu'elle n'osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie mèn^ey pv cette dernière scène ^ elle portait ses regards jusques dans l'avenir; tandis que Bi|lthazar, désormais inhabile à tout ce qui était économie^ fortune^ sentimens domestiques y pensait à troyver l'Absolu;
Le profond silence qui régnait au parloir^
n'était interrompu que par le mouvement mo-
'notone du. pied de Claës qui continuait à
le mouvoir^ sans s'apercev^r que Lucien en
était descendu. Assise près de sa mèref dont
SCÈtïESDB Là VIE PRIYEE.. I79
elle contemplait le visage pâle et décomposé» Marguerite se tournait de momens en momens vars son père^ en s'étonhant de son hisen-* sibilité. Bientôt la porte de la rue retentit en se fermant^ et la famille vit Fâbbé dç Solijk y appuyé sur sdn neveu qui tous deux traversaient lentement la cour.
— Ha^ voici M. Emmanuel! ditFéliciè.
-^ Le bon jeune homme ! (}it madame Claês en apercevant Çmmanuel de Solis^ j'ai du plaisir à le revoir. ^
Marguerite rwgit en entendant Féloge tfii 'échappait àsa mère J)epuis deux jours^ ce jeune homme avait éveillé dans son ce&u» des sentimens inconnus, et dégourdi dans son inCisI»
ligence des pensées ju^u'alors inertes-. Pendant la Visite que le confesseur avaif fiâin^àsa pénitente, il s'était passé de ces imperceptibles événemens qui tiennent beaucoup de {^Iffae dans la vie, et dont 4es résultats devaSent éire assez importans^'pour exiger la peinture des deux nouveaux personnages introduits au Sein de la famille. Madame Claês ayant eu pour principe d'accomplir en apcret ses pralines de dévotion, son directeur n'était
I>8o ÉTUDES DK MGBUAS AU XIX^ iilBCLE.
jmnais venu chez elle^ et se montrait poUv la seconde fois dani^ sa. maison.
\ U' éiak difficiie de De pas^ être saisi, d'aiie sorte d'attendiissemeiit'et d'admiration à TaspecttleToncleet du neyeu. L'abbé de Solis était un vieillard octogénaire 4 cherelore d'arg^l^ dpnt le visage (Kerépit semblait, n'avoir plus de vie que dans les yeux ^ Son dos voûté ^ «on corps dq^sécbé^ sts jambes menues dont l'une seterttiinail par un piedhorribliKmeot dé&rmé^ contenu dans une «espèce de sac en veLour^^ offraient le spectacle d^ne iftturd soufi&ante et firéle^ dominée pai; nne i^loaAé de fer et. par un diaste ê^ni rej^ieux. qui l'avait conseirv^, Ce prêtre espagnol > remarquable par un vasiie savoir^ pto une piété^raie, par fies coiDnais* sances très étendues , avait été successivement D<mHnieain^ grand pénitencier de Tolèda^,. et vkaire-géfiérai de )'avdh«véché de JIAaIines,. Snns la révolution française y il eût été ^: parla
pToteetlQHi46S Casa-Ré(lllvp^omJut9lUpIus^h9^r tes 4lgi^N;és 4âe j^égliae;. mais le cfaagriùfTque ftv
causa la mort du jeune duc dont il a^âitété M pïécepteorVi^-Je dégoïkaf d'iifte. viç, active j. «If il s«'Oonsaaf»tout entier à l^édilcation de sonj^e-^
SCÈNES DE LA Vl£ PEIYEE. l8l
vea qui perdit son père et sa mère en bas âge; Puis y lors delà conquête de la Belgique^ il Véitait fixé pres.de madame Claës. Dès sa jeunMie^ V^hé de Solis avait/ professé pour sainte Théifêse^ lin enthousiasme qui le conduisit ;au^ tant q<»e la pexjtte de San esprit ver» la partie mystique du chiristiaaisme. Ory en trouvante eo Flandre où mademoiselle Bdurignon - et 4e$ écciisaii&s illuminés ou quiétistefi firent le plus dé prosélytes ) un troupeau de catholiques adonnés à ses croyances^ il y resta d'auiant plus volontiers qu'il y fut oonsidéré cosnme 'le patriarche de cette Communiçya particulière^ qui^ malgré les censures dont Fénélon et ma^ dame Guy on furent l'objet^ continue à en sm^ vre les doctrines. Ses mœurs étaient rigides^ sa vie exemplaire , et il passait pour avoir df s extases. Malgi*é le détachement dont un Rçll*gieux si sévère devait être possédé pour les choses de ce monde ^ ra£fection qu'il portait"^ à 6on tfbveu^ le remiait soigneiUL de ses intérélsi Quand H s'a^sait d'une œuvre de charitéi^ • levieiUividljpéttait à contribution les fidèiei'' de son Eglise avant d'avoir recoturs à sa pro^ pM foiiSine / et >$o*n aatoraté patriarqhale était si bienrec^nue^ ses intentions si.pures, sa pers^
l8a JÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIECLE.
picadté si rarement en dé&ut que chacun fiôsatt honneur à ses demandes.
Four avoir une idée du contraste qui exis|ait entre Fonde et le neveu ^ il faudrait comparer le vieillard à Tun de ces saules creux qui végètent au bord des eaux^ et le jeune homme à l'ëglatitier chargé de roses dont la tige élégante et droite s'élance du sein de l'arbre rongé de mous» ses y qu'il semble vouloir redresser. Sévèrement élevé par son oncle y qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge^ Emmanuel était plein de cette chatouilleuse sensibi-^ lité^ de cette candeur à demi rêveuse, fleurs passagères de toutes les jeunesses y mais viva^^es dans les ames^ nourries de religieux prindpes. Le vieux prêtre avait comprimé l'expression des sentimens voluptueux chez son élève, en le pré-* pkrant par des travaux continus, par une disd* pline presque daustrale ausr souffrances de la vie. Cette éducation qui devait livrer Emmanuel tout neuf au moède y et le rendre heureux s'il ' yencontrait bien dans ses premières affections, i^avait revêtu d'une angélique pttr^^^ui communiquait à sa personne le charme dont sont investies lop jeûnes fiUesr.^ Sesyeux timiifes, mais douilles d'une ame forte et courageuse, jetaient une lumièrQ ^i vibrait dans l'ame comme le
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. l83
son du cristal épand ses ondulations dans Fouie. Sa figure expressive quoique régulière se recommandait par une grande précision dans les contours^ par Fheureuse disposition des ^ lignes y et par le calme profond que donne la paix du cœur ; tout en était harmonieux^ ses cheveux noirs ^ $es yeux e^ses sourcils bruns rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu'on attendait d'un aussi beau visage. Ses mouvemens féminins s'accordaient avec la mélodie de sa voix^ avec les tendres clartés de son regard. Il semblait y ignorer l'attrait qu'excitaient la réserve à demi mélancolique de sou attitude^ la retenue de %e& paroles ^ et les soins re^ectueux qu'il prodiguait à son oncle. En effet ^ à le vojr étudiant la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière ^pe pas^les contrarier^ regardant au loin ce qui pouvait ihii blesser les pieds et le cc^duisaiît 4^»^ le meilleur chemin ^ il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentimens généreux qui fontde l'homme une sublime créature. Il paraissait si grand en aimant %ofi oqcle sans le juger ^ en lui obéissant sans jamais en discuter l'ordre ^ que chacun voulait voir une prédestination dans le nom suave qui lui avait été
l84 ÉTUDES DE MOEURS At XÎX* SIÈCLE.
donné par sa marraine. Qnand soit chez lui^ soit chez les autres^ le vieillard exerçait son des^ potisme de dominicain^ Emmanuel relevait paiv ' fois la tête si noblement ^ comme pour protesta!" de sa force s'il se trouvait aux prises avec unau* tre homme^ que les personnes de cœur étaient émuas^ comme le sotit les artistes à l'aspect d'une grande œuvre: car^ les beaux sentimensneson-^ nent pas moins fort dans l'ame par leurs conn ceptions vivantes^ que par leurs réalisations
matérielles.
^ EmnlbnÀel avait accompagné son oncle dans ^ la visite qu'il avait faite à sa pénitente^ pour examiner les tableaux de la maison Claês. En apprenant par Mli^tha que l'abbé de Solis pétait dans» la galerie ^ Marguerite ^ qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte menteur pour satisfaire sa curiosité eny venant rejoindre sa mère. Elley était entrée 4Sséz étourdiftie^t , en affectant la lé^ïreté sous laquelle les jeunes allés cachent si bien leurs désirs , et avait rencontré près du vieillard vêju de noir, courbé", déjeté, cadavéreux, la fraîche, la délicieuse figuïe d'Emmanuel. Leurs regaifd's égalem|pt jeunes, également nôïfe avaient exprimé le même étonnement. Ifs s'é^
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. l85
laient sans doute déjà vus Tun et l'autre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par un même paouve-^ ment^ en laissant échapper un même aven.
Marguerite prit le bras 4e sa mère^ lui parla tout baS) par maintien^ et s'abrita pour ainsi dire sous l'aile maternelle^ en tendant le cou par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel qui^ de son côté^restait attaché au bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire valoir chaque toile ^ le jour était &ible dans la galerie et favorisâmes coups-d'œil furtifs qui sont lajoiedesgenstimides. Sans doute chacun d'eux lyallapts^mémeen penséejusqu'aui?^ pâi^lequel commencent les passions f mais l'un et l'ay^eils sentirentce trouble profon^ui remue le cœur^ et sur lequel :au jeune. âge on se gardera soimême le secret par pudeur ou par friandise. La première impression qui détermine les débordémens d'une sensibilité kmg-temps contenue^ est suivie dbez tous lés jeunes gens 5 de l'étonjtementàdèini iitujKde que causent aux en£E^m> llB premières, sonneries de la musique; parmi les efifenSylesunsrienttetpeiiseQ^'aiiitresiie riei|t qu'après avoir pensé ^ jRiaîs ceux dont l'ame est appelée à/vîvre de poésie ou d'amour écoiM'ent
l8;j ÉTUDES 0E MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
long-temps et redemandent la mélodie par un regard où s'allume déjà le plaisir^ où pointe . la curiosité de l'infini. Si nous aimons irrésistiblement les lieux où nous avons été , dans notre enfance y initiés aux beautés de l'harmonie y si nous nous souvenons avec délices et du mu^ siciea y et même de l'instrument y comment se défendi*e d'aimer l'être, qui le premier, nous ré^ vêle les musiques de la vie. Le premier cœur ou nous avons respiré Tamour, n'est-41 pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent l'un pour l'autre cette Voix musicale , qui réveille un sens, cette Main qui relève des voiles nua*geux et montre les rives baignées par les feux du n^di. Quand madame Claês arrêta le vieil*^ lard devant un tablipau du Guide qui représentait un dnge , Marguerite avança la tête pour voir quelle serait l'impression d'Emmanuel; et le jeune homme chercha Marguerite pour comparer la muette peysée de la toile, à la vivante pensée de la créature : involontaire et ravissante flatterie qui fut compiise et savourée. I^e vieil abbé louait gravement cette belle coittr position et ma4^e Claês lui répondait; mais les deux enfans étaient silencieux. Telle fut leur reiî<t)ntre. Le jour mystérieux de la galerie, la
paix de la maison y la présence des parens , tout contribuait à graver plus avant daniS le cœur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Puis les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir chez Marguerite se calmèrent, firent dans son ame. comme une étendue limpide et se teignirent d'un rayon lumineisrx^ quai\d Emmanuel hilbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claês. Cette voixdontletimbre frais et velouté répandait au coçHir des enchantemens inouis ^ compléta la révélation soudaine dont il avait été la cause e^dont .il devait recueillir les fruits^ car^ l'homme^ dont le destin se sert pour éveiller l'amour au cœur d'une jeune fille ,, ignor^ souvent son oeuvre et la laisse inachevée. Marguerite s'inclina tout int€9:dite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindrg le regret de perd^ cette pure et féconde vision. jComme l'epfant^ elle revoulait sa mélodie. Cet adieu fut fa^t au bas du vi^l escalier ^ devant la porte du parloir ; et quand elle y rentra, ,elle' regarda l'oncle et le neveux, jusqu'à ce que la porte de la rue ^eii^t fcsrmée.
Madame Claês était t%>p occupée d^a sujets graves qu'elle avait agités 'dans sa conférence avec son directeur, pour examiner la
l8d ÉTUDES DE MCriferRS'AU XIX^ SIÈCLE.
physionoDsie de s»£lle. Puis^ en cetiostant que* M. ctiJSolîs et son neveu apparaissaient pour la seconde fois , elle était encore llrop violemment troublée pour' apercevoir la rougeur qui colora 1^ visage de Marguerite et révélait les fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge, ;
Quand le vieil abbé fut annoncé^ Marguerite avait repris son ouvrage et parut y prêter une si grande atteiM.ion qu'elle safua Foinde et le neveu sans les regarder. M. Claës rendit ma^ ohinalenajent le ss^pt que lui fk- M. de Solis^ et sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s'as-? sit près de sa pçnitente^ en^ui jetant un de ces regards profondjs par lesjQuels il son(|Ait les âmes: il lui avait suffi de voir M* CJaës et ta fen)me{>our deviner une catastrophe.
— Mes çnfans y dit^ la mère ^ allez dansi le jardin. Marguejrite^ montrez à M. Emmanuel les tulipes de votj'e péris. ^
Marguerite^ à demi honteuse ^ prit le bras de Féliçie 9 regarda le jeune homme qui rougit et qui sortit du parloir en saifijpsant Lucien paj^ conteufOce. Quand î|s furent tous les quatre* dans Je jardin^ Félicieet Lucien allèrent de leur
ëÀté ^ quittèrent Marguerite^ qui restée presque seule avec le jeune de Solis^ le mena devant le buisson de tiiipes^ invariablement irrangé de la même façon ^ cha<|ue année ^ .par Lemulquirfier. ^ «^
•^— Âimez-vous lés tulipes? demanda Margùe^ ritt^ après être demeurée pendant un moment dans le plus profond silence ^ sans qu'Emmanuel parût vouloir le rompre. ?*. *
— ^ Mademoiselle , ce sont de bMlés fleurs , hiais pour les aimer, il faiït sans doute en avoir le goût^ savoir en apprécier les beautés. Ces fleurs .m'éblouissent. L'habitude du travail y dans la" petite chambre, où je demeure, près ■ de mon oncle, me fait sans dout^ptéférer ce qui est dou^ à la vue* ^ •
£n disant ces derniers tfiots , il cwltemplà Mirguerite, tDaisi|pan6qu>^ ce' regard plein de confus désirs, cônCfnt aucune alludlph à lâHl^ncheur mAtë, au ca^me^ aux couleurs tendres qui faisaient dc.ce vidage, une fleur.
1 . -1- Vous travaillez* dMc beaucoup ? reprit Marguerite on conduisant Eftamanuel sur uii baiic de bois, à dossier peiftC en vert. D'ici , dit-elle ^1 continusnt, vous tae v^rez pas ks^ tulipes (^wsM près, oHes vous fatigueront moin^
igO ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SliSCLE.
les yeux. Vous avez raison^ ces couleurs pàpll-* lottent et font mal .
— A qfloi je travaille ? réjpondit le jeune homme après un momébt de silence pendant lequd il avait égalisé ^ sous son pied y le sable de l'allée. Je travaille à toutes sortes de choses. Mon oncle voulait me faire prêtre. . . ^
— Oh ! fit nsâvement Marguerite.
— J'ai résisté y je ne me sentais point de vocation. Mail il m'a fallu beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est si bon y et m'aime tant ! il m'a dernièrement acheté un hohime pour me sauver de la cons-^ " cription y moi y pauvre orphelin .
— A quoi vous destinez- vous donc? reprit Marguerite. Mais toufl à coup > elle reprit ^ en laissant .échapper ^n geste : — Pardon^ mçnsieur^ vous deviez 91e trouver bien curieuse.^
-rrOh! ipademoiselle^ dît Emmanuel en la regardant avec autant dtgdmiration qpi& de tendresse^ personne^ excefié mon oncle y ne m'a encore Êiit cette qu«H:iofi. J^tudie pour être professeur. Que' voulez-vous ! je ne suis pas riche; si je puis devenir principal «de quel*^ • que collég€L en Flandre y j'Aurai de quoi vivre modestement^ et j'épouserai quelle femme
simple que j'aimerai bien. Telle est la vie que j'ai en perspective. Peut-être esl^ce^pour cela que je pijéfère une petite pâquerette sur laquelle tout le mojnde passe ^ dans la plaine d'Orchie^ à ces belles tulipes pleines d'or^ de pourpre^ de saphirs^ d'émeraudes qui repré-* sentent une vie fastueuse ^ commt la paque^ rette représente une vie douce et patriarcbale, la vie d'un pauvre professeur que je serai.
— J'avais toujours appelé^^ jusqu'à présent^ les pâquerettes y des marguerites . . . dit-elle .
Emmanuel de Solis rougit ^xcessivepient^ et chercha une réponse en tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes les idées qui lui venaient et qu'il trouvait sottes^ puis décontenancé |Hir le retard qu'il mettait à répondre , il dit : — Je n'osais prononcer votre nom... Et n'acheva pas.
— Pi*ofesseur! reprit-elle.
' — Oh ! mais , mademoiselle , je seraLprofesseur pour avoir un état, car l'entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement utile. Taî beaucoup de goût pour les travaux historiques.
— Ha!
Ce ha ! plein ^e pensées décrètes,^ rendit le
iga ÉTUDES DE MOBURS ÀV XIX SIÈCLE.
îeune homme encore plus honteux ^ et il sç mil à rire niaisement en disant : — Vou^ me -faites parler de moi^ mademoiselle > quand Je devrais ae vous parier que de vous.
•— Ma mère et votre oncle ont termine , je erois^ leur conversation^ dit-elle en regardait à travers loi fenêtres dans le parloir.
— Je l'ai trouvée bien changée.
— Elle souffre^ sans vouloir nous dire le sujet de ^9s souffrances y et nous ne pouvons que pâtir de ses douleurs.
Madame Claës^enait de f^rmioer^ e^ effet ^ ijune consultatif délicate ^ dans laquelle il s'agissait d'un cas de conscience^ ^ue l'abbé de Solis pouvaift seul décider. Prévoyant une r.uii]^ com{tlèle> elle voulait retenir^ à l'insu de Baltfaa^ zar^ qui se. souciait peu de ^es affaires, une somme considérable sur le pri^s^ des tableaux que M. de Solis se chargeait de vendre en Hollande^ afia deia cacher et de la réserver pour le moment où la ipisèfe pèfiierait sur sa fapiille^ Après «ine mûr» délibération et âprè$ avoir ap^ prédé les circonstances (%ns lesquelie$.^ertrouvaî|; sa pénitente^ le vieux dominicain avait ap-^ prouvé cet acte de prudence. Il s'en alla pour è^occupisr de. cette vente ^ quij«^evait se faire se-
SCËiNËS DE LA VIE PRIVÉE. 1^3
crètement^ afin de ne point trop nuire à la considération de M. Claës.Le vieillard envoya son neveu, muni d'une lettre de recommandation, à Amsterdam, où le jeune homme, enchanté de rendre service à la maison Claës , réussit à vendre les tableaux de la galerie aui^ célèbres banquiers Happe et Duncker , pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée à madame Claës. Les tableaux étaient si bien connus, qu'il suffisait pour accomplir le marché de la réponse de Balthazar, à la lettre que la maison Happe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par M. Claês de recevoir le prix des tableaux qu'il lui expédia roulés et secrètement afin de dérober à la ville de Douai la connaissance de cette vente.
Vers la fin de septembre, Balthazar remboursa toutes les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux; mais la maison Claës s'était dépouillée de son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret , et se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cet(e p^rte qu'il avait stipulé dans cette vente les coAditioas d'un T. m. i3
194 ÉTUDES DE MOEtTRS AT7 XIX^ SIÈCLE.
céméré. Cent toiles peintes n'étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur dômes* tique et de la satisfaction de son mari; d'ailleurs^ elle*fit retnplir la galerie avec les tableauj^ qui meublaient les appartemens de réception ; et pour que l'on ne s^aperçût pas du vide qu'ils laissaient dans la maison de devant^ elle en changea les ameublemens. Ses dettes payées^ Baltha-zar eut environ deux cent mille francs à sa disposition pour recommencer ses expériences. M. l'abbé de Solis et son neveu > furent les. dépositaires des quinze mille ducats (|«i« possédait secrètement madame Claës; et^ pour grossir cette somme, l'abbé vendit les ducats auxquels les événemens de la guerre eontinentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs en écus furent ainsi réalisés et enterrés dans la cave de la maison habitée par l'abbé de Solis.
Madame Claës eut le triste bonheur de voir son mari constamment occupé pendant près de huit niois. Néanmoins trop rudement atteinte par le coup qu''il lui avait portée elle tomba dans une maladie de langueur qui devait né^^ cessairement empirer. En effet, la science dé-* vora si complètement Balthazar ; que tii les
SCÈKES DE LA TIE PKIVÉE. * IqS
revers éprouvés par la France ^ ni la {)remière chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons, ne le tirèrent de ses occupations : il n'était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste.
Vers la fin de l'année i8i4^ m^idame Claês était arrivée à un degré de consomption qui iHl lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter dans sa chambre , où elle avait vécu heureuse , où les souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d'involontaires comparaisons avec le présent qui l'eussent accablée, elle demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de soU cœur en trouvant cette pièce plus aérée , plus gaie, et plus convenable à sa situation que ne l'eût été sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait de vivre, avait été dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardin. Ce fut là qu'elle passa ses derniers jours saintement occupée à perfectionner l'ame de ses deux filles sur lesquelles elle se plut i laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations, l'amour conjugal permit à l'amour maternel dk déployer sa force. La mère se montra d'autant plus charmante qu'elle avait tardé d'être ainsi. Comme
I g0 ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE .
toutes les personnes généreuses y elle éprouvait de sublimes délicatesses de sentiment qu'elle prenait pqur des remords ; et, croyant avoir ravi quelques tendresses dues à ses enfans, elle cherchait à racheter ses torts imaginaires en tâchant de leur plaire et de les rendre heureux. Elle avait pour eux des attentions y des soins qui la leur rendaient délicieuse, elle voulait en quelque sorte les . faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes défaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait négligés. Les souffrances donnsûent à ses caresses , à ses paroles , une onctueuae tiédeur qui s'exhalait de son ame.
Ses yeux les caressaient avant que sa voix ne les émût par des intonations pleines de bons vouloirs , et sa . main semblait toujours verser sur eux des bénédictions.
Si après avoir repris ses habitudes de luxe \ov% deja scène par laquelle cette histoire commence , la maison Claës ne reçut bientôt plus personne , si son isolement redevint ptus complet, si M. Balthazar ne donna plus de fête à l'anniversaire de son mariage , la ville de Douai n'en fut pas surprise. D'abord la maladie de madame Claës était une raison suffisante de
ce changement; puis^ le paiement des dettes arrêta le cours des médisances; epfîh , les vicissitudes politiques auxquelles la Flandre fut soumise ^ la guerre des Cent Jours y rdccupation étrangère , firent complètement oublier le chimiste. Pendant ces deux années , la ville fut si souvent sur le point d'être prise; si consécutivement occupée^ soit par les Français^ soit par les ennemis; il y vint tant d'étrangers > il s'y réfugia tant de campagnards, il y ejut tant d'intérêts soulevés , tant d'existences, mises en question y tant de moUvemens et de iHalheurs^ que chacun ne pouvait penser qu'à soi. L'abbé de Solis et son neveu ^ les deux frères Pierquin étaient les seules personnes qui vinssent visiter madame Claês.
L'hiver de i8i4 à i8i5^ fut poiir eHelaploà douloureuse des agonies. Son mari venait rari^ ment la voir. Il restait bien après le dioè^^ pendant quelques heures , près d'elle ; mais comme elle n'avait plus la force de soutenir une longue conversation, il disait une ou deux phrases éternellement semblables; puis il s'asseyait , se taisait , et laissait régner au parloir un épouvantable silence , qui n'était rompu que les jours où l'abbé' de Solis et son
neveu Tenaient passer la soirée. Alors pendant que le vieil abbé jouait au trictrac avec Baltbazar y Marguerite causait avec Emmanuel , près du lit de sa mère <fiï souriait à leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien était à la fois douloureuse et bonne sur son ame détachée^ meurtrie ^ la brise fraîche de ces virginales amours débordant par vagues et paroles à paroles. L'inflexion de voix qui charmait ces deux enfans lui brisait le cœur ; un coup-d'œil d^intelligence surpris entre eux la jetait^ elle quasi morte^ dans les souvenirs de ses heures jeuneset heureuses qui rendaient au présent toute son amertume. Mais Emmanuel et Marguerite avaient une délicatesse qui leur faisait réprimer les délicieux enfantillages de l'amour afin de n'en pas offenser une femme endolorie dont ils devinaient instinctivement les blessures. •
** Personne encore n'a remarqué que les seur timens ont une vie qui leur est propre^ une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils sont nés; ils gardent la physionomie des lieux où ils ont grandi^ l'empreinte des idées qui ont influé sur leurs développemens. Il lest des passions ardemment conçues^ qui restent
ardentes comme l'était celle de madame Claës pour son mari. Puis il est des sentimens auxquels tout a souri 9 qui conservent une aUé^ presse matinale ^ et loyrs moissons d^ joie ne vont pas sans des rires et des fêtes. Mais il sa rencontre aussi des amours fatalement encar drés de mélancolie ou cerclés par le malheur ^ dont les plaisirs sont pénibles ^ coûteux , chargés de craintes ^ empoisonnés par des remords ou pleins de désespérance. Ainsi Tamour^ enseveli dans le cœur d'Emmanuel et de Marguerite sans que ni l'un ni l'autre ne comprissent encore qu'il s'en allait de l'amour , ce sentiment éclos sous la voûte sombre de la galerie Claës, devant un vieux abbé sévère, dans un moment de silence et de calme 3 cet amour grave et discrçt^ mais fécond en nuance» douces, en voluptés secrètes, savourées comiBJSç des gi^appes volées au coin d'une vigne, subi^r sait la couleur brune , les teinter grises qui I9 décorèrent à ses premières heures. En n'osanl se livrer à aucune démonstration vive devant ce lit de douleur, ces deux enfans agrandissaient leurs jouissances à leur insu, par un« concentration qui les tapissait au fond de leur cœur. C'étaient des soins donnes à la malade,
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et* auxquels aimait à participer Emmanuel ^ heureux de pouvoir s'unir à Marguerite en se faisant par avance le fils de sa mère; Un remerciment mélancolique remplaçait sur les lèvres de la jeune fille le mielleux langage des amans. Les soupirs de leurs cœurs remplis de joie par quelque regard échangé , se distinguaient peu des soupirs arrachés par le spectacle de la douleur maternelle. Leurs bons petits momens dV veux indirects , de promesses inachevées , d'épanouisisemens comprimés pouvaient se comparer à ces roses peintes sur des fonds noirs. Ils avaient Tun et l'autre une certitude qu'ils ne s'avouaient pas; ils savaient le soleil audessus d'eux; mais ils ignoraient quel vent chasserait les gros nuages noirs amoncelés sur leurs têtes; ils doutaient de l'avenir; et, craignant d'être toujours escortés par les srfuffran- ,ces 9 ils restaient timid^nvent dànis les ombres de ce crépuscule , sans oser se dire : Irons-nous ensemble tout le jour?
Néanmoins k tendresise que madame Claës témoignait à s^s enfàns caichait noblemèht tout cte qu'elle se t^ais^ait à elle-^ménie. Ses enfen^ tte liii causaient ni tressaillement ni tèl^re^t; ils étâieht sa tônsK^atiic^n , tnaîs Ils t^'étaient pas
$CJEN£SD£ hJ^ VIE PRIVÉE. àO(
sa vie y elle vivait par eux, elle moUrait pour Balthazar. Quelque pénible que fiât pour elle la présence desonmari^ qui demeurait des heures entières pensif^ en lui j étant à peine, de teinps en temps^ un regard monotone ^ elle n'oubliait ses douleurs que durant ces instans. L'indif^ férence de Balthazar pour cette femme mourante eût semblé criminelle à quelque étranger qui en aurait été témoiti ; mais madame Claês et ses filles s'y étaient «accoutumées; puis ^ elles connaissaient le cœur de cet homme^ et l'absolvaient. Si^ pendant la journée^ madame Claës subissait quelque crise dangereuse y si elle se trouvait plus mal ^ si elle paraissait près d'expirer, M. Claës était lé seul dans la maison et dans la ville qui l'ignorât ; Lemulquinier, son valet de chambre, le savait; mais ni ses filles auxquelles leur mère imposait silence^ ni sa femme ne lui apprenaient les dangïers que couvait une créature jadis si ardemment aimée. Quand son pas retentissait dans la galerie au moquent où il venait diner, madame Glaës était heureuse; elle allait le Voh-; elle ras- * semblait ses forces pour goûter cette joie. A l'instant où il entrait y cette ïemmé pale et demi morte se colorait vivement, rept^éilait un sem-
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blant de santé. Il arrivait auprès du lit , lui pre-* nait la main^ et la voyait sou& une fausse apparence; pour lui seul ^ elle était bieiv Quand il lui demandait : — Ma chère femme^ comment vous trouvez-vous aujourd'hui ? elle lui répondait: — Mieux y mon ami ^ et faisait croire à cet homme distrait que le lendemain elle serait levée^ rétablie. La préoccupation de Balthazar était si grande qu'il acceptait la maladie mortelle dont sa femme était atteinte , comme une simple indisposition. Morte pour tout le monde ^ elle était vivante pour lui.
Une dissension complète entre ces époux fut le résultat de cette année. M. Claês couchait loin de sa femme, se levait dès le matin, et s'enfermait dans son laboratoire, ou dans son cabinet. En ne la voyant plus qu'en présence de ses filles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter, il se déshabitua d'elle. Ces deux êtres, jadis accoutumés à penser ensemble, n'eurent plus , que de loin en loin, ces momens de com« munication , d'abandod , d'épanchement qui constituent la vie du cœur, et il vint un moment où ces rares voluptés cessèrent. Les souffrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme, et l'aidèrent ^^supporter un vide ,
une séparation qui Teut tuée, si elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs que,* parfois, elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu'elle aimait toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soirée , et le sachant heureux comme il voulait l'être, elle épousait ce bonheur qu'elle lui avait procuré; cette frêle jouissance lui suffisait; elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s'efforçait de le croire, et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer, craignant de la rompre et de trouver l'abime du néant.
». Comme nul événement ne troublait ce calnàe, et que la maladie qui dévorait lentement madame Claës contribuait à cette paix intérieure , fiu maintenant l'affection conjugale à un état passif, il fut facile d'atteindre dans ce morne statu quoles premiers jours de l'année 1816.
Vers la fin du mois de février, M. Pîerquin le notaire porta le coup qui devait pré-^ cipiter dans la tombe une femme angélique , dont l'ame, disait Tabbé de Solis, était presque sans péché.
— Madame , lui dit-il à l'oreille en saisissant pn moment où se3 filles ne pouvaient pas en-
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tendre leur conversation , M. Claês m'a chargé d'emprunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des précautions jpour la fortune de vos enfans.
Madame Claês joignit les mains, leva les yeux au plafond , et remercia le notaire par une inclination de tête bienveillante et un sourire triste dont il fut ému. Cette phrase fut un coup de poignard qui la tua. Dans cette journée, elle s'était livrée à des réflexions tristes qui lui avaient gonflé le cœur , et se trouvait dans une de ces situations où le voyageur, ^ n'ayant plus son équilibre, roule poussé par un léger caillou jusqu'au fond du précipice qu'il a côtoyé long-temps et avec courage*
Quand le notaire fuf parti , madame Claês se fit donner par Marguerite tout ce qui lui était nécessaire pour écrire, rassembla ses forces et 3'QCCUpa pendant quelques instans d'un écrit testamentaire* Elle s'arrêta plusieurs fois pour contempler sa fille. L'heure des aveux était venue. En conduisant la maison depuis la maladie de sa mère> .Marguerite en avait si bien réalisé les espérances, que la mourante jeta sur l'avenir de sa famille un coup-d'œil sans désespoir, en se voyant revivre datis cçt ange aimant
et fort. Sans doute ces deux£emmes avaient de mutuelles et tristes confidences à se faire, car la fille regardait sa mère aussitôt que sa mère la regardait ; et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux. Plusieurs fois y Marguerite , au moment où madame Claês se l*eposait , disait : — Ma mère? comme pourparlers puis , elle s'arrêtait^ comme suffoquée^ sans que sa mère , trop occupée par ses dernières pensées^ lui demandât compte de cette interrogation.
Enfin y madame Claês voulut cacheter sa lettre. Marguerite^ qui 4i}i tenait une bougie^ s'étant retirée par discrétion pour ne pas en voir la suscription^ elle lui dit d'un ton déchirant: — Tu peux lire , mon enfant !
Et Marguerite vit sa mère tracer ces mots :
A majille Marguerite,
-^ Nou3 causerons quand je me serai reposée ^ ajputa-t-€dne eu mettant la lettre sous son
chevet.